Le Livre des Fondations (page 4)
Combien d autres exemples ne pourraisje point alléguer sur ce sujet ! Je me contenterai d'en rapporter encore un y qui se passa dans un monastère , non pas de notre ordre , mais de Bernardines. Il
y avoit une Religieuse fort vertuet!^ 1 , qui jewioit et se donnoitla discipline avec tant d'excès , qu'elle tomba dans une telle foiblesse , que toutes les fois qu'elle communioit ou entroit dans une ferveur encore plus grande qu'à l'ordinaire , elle s'évanouissoit et demeuroit durant huit ou neuf heures en cet état. Toutes les autres et elle-même croyoient que c etoit un ravissement ; et cela arrivoit si souvent, qu'il auroit pu causer un fort grand mal si Ton n'y eût remédié. Le bruit se répandit aussitôt que c'étoient des ravissemens ; et je ne pouvois voir sans peine que l'on eût cette créance , parce que Dieu m'avoit fait connoître que ce n'en étoit pas \ et que j'en appréhendois les suites. Son Confesseur , qui étoit fort de mes amis , me raconta ce qui se passoit , et je lui dis que je croyois que cela ne procédoit que de foiblesse ; que je n'y voyois aucune marque de véritables ravissemens , et qu'ainsi , au lieu de la laisser en cet état, j'estimois à propos de retrancher ses jeûnes et ses disciplines ? et de penser à la distraire. 11 l'approuva ; et comme cette Religieuse étoit fort obéissante, elle n'eut point de peine à se soumettre. Ses forces revinrent peu à peu ,
et elle ne se souvint plus de ces ravissemens qu'elle s'étoit imaginée d'avoir. Que s'ils eussent été véritables , Dieu seul auroit pu les faire cesser , tous les efforts des hommes étant inutiles pour résister a l'impétuosité avec laquelle ils emportent le corps , et le laissent dans une aussi grande lassitude qu'ils produisent de grands effets dans l'ame ; au lieu que ces ravissemens imaginaires passent , sans qu'il en reste aucune de ces marques.
On peut connoître , parce que je viens de dire > que tout ce qui lie l'ame de telle sorte qu'il lui ôte l'usage de la raison , doit être suspect, et que Ton ne sauroit jamais arriver , par ce moyen , à la liberté de l'esprit , dont l'un des effets est de trouver Dieu en toutes choses , et de pouvoir en prendre sujet d élever sa pensée et son cœur vers lui. Le reste est un assujettissement de l'esprit , qui , outre le mal qu'il fait au corps , est un obstacle à l'ame pour s'avancer. C'est comme si l'on rencontroit dans son chemin un marais ou un bourbier , qui empêche d'aller plus avant ; au lieu que l'on a besoin > pour faire un grand progrès
dans la piété, non-seulement de marcher, mais de voler.
Si l'on me demande ce qu'il faut faire lorsque ces personnes disent et croient en effet ne pouvoir résister à ces mouvemens qui les occupent tellement de Dieu que toutes leurs puissances sont suspendues, je réponds qu'il n'y a pas sujet de craindre , pourvu que cela ne dure pas plus de huit jours , parce qu'une personne d'un naturel foible a besoin d'un peu de temps pour revenir de son étonnement ; mais s'il continue davantage > il faut y remédier. Ce qu'il y a de bon en cela , c'est qu'il n'y a point de péché , et qu'on ne laisse pas de mériter. Les inconvéniens dont j'ai parlé s'y rencontrent néanmoins , ainsi que beaucoup d'autres , particulièrement en ce qui regarde la communion , et c'en seroit un fort grand , si l'ardent désir qu'auroit une personne de recevoir son Créateur , et la solitude où elle croiroit être , étant privée de ce bonheur, l'empechoit d'obéir a son Confesseur ou à sa Prieure , lorsqu'ils jugeroient à propos qu'elle s'en abstînt. Ainsi il faut , dans ces rencontres comme en d'autres , mortifier ces personnes , et leur faire comprendre qu'il
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leur est beaucoup plus avantageux de renoncer à leur volonté , que de rechercher leur consolation*
J'ai éprouvé que î'amonr - propre peut aussi avoir grande part à ce que je viens de dire ; car , il m'est souvent arrivé , après avoir reçu la sainte hostie et l'ayant encore presque toute entière dans ma Louche y que , voyant communier les autres, j'aurois désiré de n'avoir pas communié , afin de pouvoir la recevoir , et je ne m'aperçevois pas alors de mon erreur* Mais j'ai reconnu depuis que cela ne provenoit pas tant de l'amour de Dieu , que de ce que je jecherehois ma satisfaction , à cause qu'il arrive d'ordinaire qu'en approchant de la sainte table on sent un plaisir plein de tendresse qui nous attire; car, si je n'eusse été touchée de ce désir que pour recevoir mon Sauveur , ne lavois-je pas reçu dans mon ame ? Si ce n'eût été que pour obéir au commandement que l'on m'avoit fait de communier, n'avois-je pas déjà communié? Et si ce n'eût été que pour recevoir les grâces et lesTaveurs que le très-saint Sacrement nous communique , ne les avois-je pas déjà reçues ? Ainsi , je vis clairement que je ne recherchois qu'un plaisir sensible.
J'ai connu dans un lieu où nous avons un monastère , une femme qui passoit pour une grande servante de Dieu , et qui auroit dû Pêtre , puisqu'elle communioit tous les jours ; mais comme elle choisissoit pour ce sujet tantôt une église , tantôt une autre , et n 'avoit point de Confesseur arrêté , j'aurois mieux aimé la voir obéir à un Directeur que de communier si souvent. Elle demeuroit dans sa maison en particulier , où je pense qu'elle ne s'occnpoit que de ce qui lui étoit le plus agréable ; et parce qu'elle étoit bonne , je veux croire que tout ce qu'elle faisoit étoit bon. Je le lui disois quelquefois ; elle n'en tenoit pas grand compte , et je ne l'en pouvois blâmer , à cause qu'elle étoit meilleure que moi en tout le reste , quoiqu'il me parût qu'elle avoit tort en cela. Le saint père Pierre d'Alcantara arriva alors , et je ne demeurai pas satisfaite de la relation qu'elle lui fit ; ce qui venoit sans doute de ce que nous sommes si misérables , que nous ne sommes contens que de ceux qui marchent par un même chemin que nous ; car , je crois qu'elle avoit plus servi Dieu et fait plus de pénitence en un an que moi en plusieurs années. Elle
tomba malade de la maladie dont elle mourut, et n'eut point de repos jusqu'à ce que Ton dit la messe chez elle , et qu'on la communiât tous les jours. Comme cette maladie dura long-temps , nn Prêtre de grande piété qui lui disoit souvent la messe , eut peine de la voir ainsi communier tous les jours chez elle ; et ce fut peut-être urçe tentation du diable , parce que cela se rencontra au dernier jour de sa vie. Ce bon Ecclésiastique ne consacra donc point d'hostie pour eÛe ; et lorsque la inesse étant achevée , elle vit qu'il ne la communioit pas , elle se mit en une telle colère contre lui > qu'il en fut fort scandalisé et me le vint dire. J'en fus aussi extrêmement touchée ; et comme je crois qu'elle mourut incontinent après , je doute qu'elle se soit réconciliée avec ce bon Prêtre. Je connus par là combien il est dangereux de faire , en quoi que ce soit , notre volonté , et particulièrement dans lés choses importantes ; car ceux qui ont l'honneur de recevoir si souvent Notre-Seigneur > doivent s'en reconnoître si indignes , que ce ne soit point par eux-mêmes qu'ils l'entreprennent , mais par l'avis de leur Directeur , afin que l'obéissance supplée
à ce qui leur manque pour être «n état de s'approcher de cette suprême Majesté. Ce que je viens de raconter ëtoit à cette femme dévote une occasion de s'humilier, qui lui aurait peut-être fait mériter davantage que ces communions si fréquentes , en lui faisant voir que ce Prêtre n'avoit point de tort , et que Dieu qui connoissoit sa misère et son indignité l'avoit ordonné de la sorte. C'est comme en usoit une personne que ses Confesseurs , par prudence , privoient quelquefois de la communion , parce qu'ils voyoient qu'elle s'y présentoit fort souvent; car, encore qu'elle en fût très-sensiblement touchée , l'honneur de Dieu lui étoit plus cher que sa propre satisfaction ; et elle lui rendoit grâces de ce qu'il avoit fait connoître à son Confesseur, que la maison de son ame n'étoit pas une demeure digne d'un si grand Seigneur. Ainsi , elle obéissoit tranquillement et humblement , quoique la tendresse de son amour pour son Sauveur lui fît souffrir beaucoup de peine , et rien n'aurait été capable de la porter à désobéir à son Confesseur.
Quand notre amour pour Dieu n'empêche pas nos passions de nous porter
à l'offenser , et que nous rendant incapables d'écouter la raison , elles troublent la tranquillité de notre ame , il est évident , ce me seoible , que nous nous recherchons nous-mêmes , et que le diable ne manque pas de se servir de ces occasions pour nuire autant qu'il le peut. C'est pourquoi je ne saurois penser sans frayeur à ce qui arriva à cette femme. Car, bien que je ne veuille pas croire que cela ait causé sa perte , la miséricorde de Dieu étant si grande , je ne saurois m'empêcher de trembler lorsque je pense qu'il arriva dans un temps si dangereux.
J'ai rapporté cet exemple pour faire connoître aux Supérieures et aux Soeurs, le sujet qu'elles ont de craindre, et de bien s'examiner sur les dispositions où elles doivent être pour recevoir ce grand Sacrement. Car, si leur intention n'est que de plaire à Dieu , ne savent-elles pas que l'obéissance lui est plus agréable que le sacrifice ? Et si elles méritent davantage en ne communiant point qu'en communiant , quel sujet ont-elles de se troubler ? Ce n'est pas que je trouve étrange que n'étant pas toutes arrivées à une si grande perfection , é|ue de ne
rien vouloir que ce que Dieu veut , elles sentent quelques peines dans ces rencontres \ mais je dis que cette peine doit être accompagnée d'humilité. Que si elles étoient entièrement dégagées de tout intérêt et de tout amour-propre , elles se réjouiroient même au lieu de s'attrister de rencontrer cette occasion de plaire à Dieu , dans une chose qui leur est si sensible ; elles s'humi lieraient et seroient assez contentes de communier spirituellement. Mais parce que ce grand désir de recevoir Notre-Seigneur est , principalement dans les commencemens , une grâce qu'il nous fait , je ne saurois , comme je l'ai dit , m'étonner que l'on sente la peine d'en être privée. Je désire seulement que l'on ne s'en trouble point, et que l'on tire de là des sujets de s'humilier. Car si on s'en inquiète , si on s'en altère , et si on s'en émeut contre la Prieure ou le Confesseur , qui peut douter que ce ne soit une tentation manifeste? Que si contre Tordre du Confesseur quelqu'une avoit la hardiesse de communier, je ne voudrois nullement participer au mérite qu'elle prétendrait tirer de sa communion , puisque nous ne devons pas , en de semblables rencontres, être juges de nous-mêmes , cela n'appartenant qu'à ceux qui ont le pouvoir de lier et de délier. Je prie Dieu de tout mon cœur de nous donner la lumière qui nous est nécessaire et de nous assister de son secours , afin que nous n'abusions point de ses faveurs en des occasions si importantes.
Des effets de la mélancolie , et des moyens dont on peut user pour remédier à un si grand mal et si dangereux dans les monastères.
De la manière dont il faut traiter les
mélancoliques.
Mes Soeurs du monastère de saint Joseph de Salamanque , où j'écris ceci , m'ont priée avec instance de leur dire quelque chose de la manière dont elles doivent se conduire envers celles qui sont d'un naturel mélancolique. Car , encore que nous évitions avec grand soin d'en recevoir de cette sorte 5 cette humeur est si subtile , si cachée , et si
difficile à découvrir , que nous ne nous en apercevons que lorsque nous ne pouvons plus renvoyer celles qui y sont sujettes. Il me semble que j'en ai dit quelque chose dans un petit traité. Mais quand il se rencontreroit que je le répéterais ici , je n'en devrpis pas avoir regret , ni même à le redire cent fois y s'il plaisoit à Dieu qu'il fût utile.
Les inventions que cette humeur mélancolique trouve pour porter les personnes à faire leur volonté > sont en si grand nombre , qu'il faut les observer avec un extrême soin , de peur qu'elles ne nuisent aux autres.
On doit remarquer que ces personnes mélancoliques ne donnent pas toutes de la peine. Celles qui sont naturellement humbles , d'humeur douce , et qui ont bon esprit, renferment en elles-mêmes ce qu'elles souffrent y sans nuire aux autres. Et il se trouve aussi du plus et du moins dans celles qui n'ont pas ces conditions. Je ne doute point que le diable ne fasse tous ses efforts pour les gagner , afin d'en gagner d'autres par leur moyen ; et si elles ne se tiennent sur leurs gardes il pourra y réussir > parce que l'effet de la mélancolie étant
d'obscurcir et de troubler la raison , à quoi ne peut-elle point porter nos passions ? et quelle différence y a-t-il entre perdre la raison et tomber dans la folie ? Quant aux personnes dont je parle, elles ne vont pas jusques là ; et il vaudroit mieux qu'elles y allassent , n'y ayant rien de plus fâcheux que de se voir obligée de traiter comme des créatures raisonnables celles qui ne le sont pas. Il est vrai que ceux qui ont entièrement perdu l'esprit > sont dignes d'une grande compassion ; mais au moins ne nuisent-ils point aux autres > et le meilleur moyen pour en venir à bout est de les tenir dans la crainte. ,
Quand les autres remèdes ne suffisent pas , il faut aussi user de celui-là envers les personnes qui ne font que commencer d'être frappées de ce mal , puisqu'encore qu'il ne soit pas si grand , il tire son origine de la même source. Et les Supérieurs doivent se servir des pénitences ordonnées par nos constitutions, et traiter ces personnes de telle sorte , qu'elles perdent toute espérance qu'on leur permette de faire leur volonté en quoi que ce soit , parce que si elles cro voient pouvoir quelquefois obtenir cette liberté
par les cris et les témoignages de desespoir , que le démon leur inspire pour les perdre , leur mal seroit sans remède , et une seule d'elles seroit capable de troubler tout un monastère. Comme une personne réduite en un état si déplorable , ne trouve point en elle-même de quoi se défendre des artifices du démon , la Supérieure doit veiller sur elle avec un extrême soin, non-seulement pour ce qui regarde l'extérieur , mais aussi Tintérieur , à cause que plus la raison est foible et obscurcie dans une ame , plus la conduite de la Supérieure doit être pleine de force et de lumière , afin d'empêcher que le démon ne se serve de cette dangereuse mélancolie pour se rendre maître de cette ame , comme il y auroit grand sujet de le craindre , parce qu'il y a certains temps dans lesquels cette humeur domine de telle sorte , qu'elle étouffe entièrement la raison ; et alors , à quelque extravagance qu'une personne se porte , elle ne pèche point non plus que les fous.
Mais quant à celles dont la raison n'est qu'affaiblie , et qui ont de bons intervalles , il faut bien se garder de leur rien souffrir dans les temps où leur
mélancolie paroît davantage , de peur qne lorsqu'elles seroient plus raisonnables , elles ne prissent la liberté de se conduire à leur fantaisie ; ce qui est un si grand artifice du diable , que si Ton n'y fait beaucoup d'attention , ces personnes ne pensent qu'à faire leur volonté , à dire tout ce qui leur vient à la bouche , à remarquer les fautes des autres , à cacher les leurs , et à se satisfaire en toutes choses. Ainsi , comme elles ne peuvent pas elles-mêmes se retenir , à cause que leurs passions ne sont point mortifiées , mais vont où leur impétuosité les porte > que seroit-ce si on ne leur résistoit point ?
Ce que j'ai vu de plusieurs personnes travaillées de ce mal , me fait encore redire que je n'y sais point d'autre remède que de ne négliger aucun moyen pour le dompter. Si les paroles ne suffisent pas , il faut employer les chàtimens ; et si les petits chàtimens sont inutiles , en venir aux grands , et au lieu de les tenir un mois en prison , il faut les y tenir quatre , puisqu'on ne sauroit leur faire une plus grande charité que d'user envers ' elles de cette rigueur. Cet avis est si important , que je ne saurois trop le
répéter. Car , bien que quelquefois ce» personnes ne soient pas maîtresses d'ellesmêmes , néanmoins parce qu'elles n'ont pas toujours perdu la raison de telle sorte qu'elles ne puissent pécher , elles sont en grand péril , rien ne pouvant les en préserver lorsqu'elle se trouve étouffée par la folie. Ainsi , c'est une grande miséricorde que Dieu fait à celles qui tombent , par sa permission , dans cette dangereuse maladie , de se soumettre à ceux qui les gouvernent , puisque c'est* le seul moyen de les garantir du péril où elles sont. Que si quelqu'une d elles vient à lire ceci , je la conjure , au nom de Dieu , qu'il lui importe peut-être de son salut de profiter de cet avis.
Je connois des personnes tellement persécutées de cette malheureuse humeur mélancolique , que peu s'en faut qu'elles ne perdent l'esprit ; mais qui ont tant d'humilité et tant de crainte de Dieu , qu'encore que la peine qu'elles souffrent leur fasse répandre des ruisseaux de larmes , elles la supportent avec patience, et obéissent aussi exactement qu'aucune des autres ; ce qui est un si grand martyre , qu'il les élèvera sans doute à un plus haut degré de gloire ; et l'on peut
croire , ce me semble , que faisant leur purgatoire en ce monde, elles ne le feront point en l'autre. Que si quelques-unes ne veulent pas se soumettre de leur bon gré , il faut que les Supérieurs les y contraignent , sans se laisser toucher d'une compassion indiscrète, qui pourroit être cause de troubler tout le monastère. Car , outre le préjudice qu'en recevroit cette personne , nous sommes naturellement si misérables , que les autres la croyant bonne , *parce qu'elles ignoreraient ce qui se passerait en elle , elles se persuaderoient d'être mélancoliques y afin qu'on les supportât aussi , et le démon feroit qu'en effet elles le deviendraient , et causeraient un tel ravage dans toute la communauté , qu'il serait difficile d'y remédier lorsqu'on viendrait à le connoître. Cela est si important , qu'il ne faut en nulle manière le souffrir, et l'on ne saurait y veiller avec trop de soin. Que si la mélancolique résiste à ce qui lui sera ordonné , la Supérieure ne lui pardonnera rien , et sans avoir aucun égard à son infirmité , elle usera de la même rigueur si elle avoit dit quelque mM« vaise parole à ses Sœurs , et ainsi en tout le reste.
Il pourra paraître à quelques-uns qu'il y a de l'injustice de traiter aussi rudement une personne malade que si elle étoit saine. Mais si cela étoit véritable , il y en auroit donc à lier les fous et à les fouetter , et il faudrait leur permettre de battre et d'assommer tout le monde. On me doit croire en ceci , puisque j'en ai fait l'épreuve , et qu'après avoir employé , à mon avis , toutes sortes de remèdes , je n'y en ai point trouvé d'autres.
Que si la Supérieure , par une dangereuse compassion , n'use d'abord de cette rigueur envers ces personnes mélancoliques , elles deviendront d'abord insupportables , et auront déjà beaucoup nui aux autres lorsqu'elle voudra y remédier. Mais si , comme je l'ai dit , il y a de la charité et non pas de la cruauté à lier et à châtier les fous , pour empêcher les effets de leur fureur , n'y en a-t-il pas encore davantage à prévenir le mal que ces personnes causeraient aux arnes , si Ton n'usoit envers elles de sévérité ? Je suis très-persuadée qu'à l'égard de quelques-unes , on en doit plutôt attribuer la faute à ce qu'elles sont d'un naturel libre , indocile } et peu '
humble , que non pas à la mélancolie , parce que j'ai remarqué qu'elles ont le pouvoir de se retirer en la présence de ceux qu'elles craignent. Et pourquoi ne le feroient-elles donc pas dans la crainte de déplaire à Dieu ? En vérité , j'appréhende fort que le démon pour gagner plusieurs ames , ne se serve du prétexte de cette humeur. Car je vois qu'on l'allègue plus que l'on ne faisoit, et que l'on nomme mélancolie ce qui n'est en effet que le désir de faire sa propre volonté. Ainsi, je crois que l'on ne doit plus souffrir , ni dans nos monastères , ni dans tous les autres , que l'on y nomme seulement ce nom de mélancolie, qui entraîne avec lui une certaine liberté si contraire h la soumission et à l'obéissance que demande la vie Religieuse. Il faut donner à cette humgur fâcheuse le nom de maladie , et d'une maladie très - dangereuse , puisqu'elle l'est en effet , et la traiter comme telle. Il est à propos aussi , et même nécessaire , de purger de temps en temps ces personnes dans l'infirmerie ; et que lorsqu'elles en sortiront pour retourner à la communauté , elles ne soient pas moins humbles et obéissantes que les
antres , sans pouvoir pour s'en exempter, alléguer leurs indispositions. J'en ai dit les raisons , et je pourrois en ajouter encore d'autres. Mais la Supérieure ne doit pas laisser d'avoir pour elles la compassion d'une véritable mère , et d'employer toutes sortes de moyens pour les guérir de cette infirmité.
Il s.emble que ceci soit contraire à ce que j'avois dit , qu'il les faut traiter avec rigueur. 11 ne Test pas néanmoins , puisque cette rigueur consiste à leur faire connoître qu'elles ne doivent point prétendre qu'on leur permette de se dispenser de l'obéissance pour faire leur volonté , rien n'étant si dangereux que de leur donner sujet de le croire. Mais la prudence oblige la Supérieure à ne leur pas commander des choses auxquelles elle # jugera qu'elles auroient de la répugnance , et ne pourroient gagner sur elles de se contraindre à les faire. Elle doit au contraire user de douceur pour les porter , s'il est possible , à obéir par amour. C'est sans doute la meilleure de toutes les voies , et elle réussit d'ordinaire , en faisant connoître à ces personnes , tant par paroles que par actions , que l'on a pour elles beaucoup d affection
et de tendresse. Il faut aussi remarquer que le plus utile de tous les remèdes , est de fort occuper ces personnes dans les offices de la maison , afin qu'elles n'aient pas le loisir de s'entretenir de ces imaginations qui sont la cause de leur mal, et qu'encore qu'elles ne s'acquittent pas trop bien de ces emplois , on souffre les fautes qu'elles y feront , pour n'être pas obligé d'en souffrir de plus grandes si l'esprit leur tournent tout-à-fait. Je ne sais point de meilleur remède pour cette maladie , et de prendre garde aussi qu'elles n'emploient pas trop de temps à l'oraison , ni même aux prières ordinaires. Cela leur seroit très-préjudiciable , parce que la plupart ayant l'esprit fort Ibible , elles ne s'entretiendroient que d'imaginations creuses et extravagantes.
Il ne faut point leur laisser manger du poisson que très-rarement , et ne les p^ tant faire jeûner que les autres. Que si Ton s'étonne de me voir donner tant d'avis sur ce sujet , et que je ne parle point des autres , quoiqu'il se rencontre tin grand nombre de maux en cette misérable vie , principalement dans un sexe aussi fragile qu'est le nôtre , je le fais pour deux raisons : La première , parce
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que les personnes frappées de cette maladie de la mélancolie , si contraire à la perfection , est plus dangereuse que celle où il y va de la vie , ne voulant pas en demeurer d'accord lorsqu'on les oblige de garder le lit , bien qu'elles n'aient point de fièvre , il faut au défaut du médecin que l'on n'oseroit appeler , que la Supérieure y supplée. La seconde raison est , que les autres maladies finissent ou par la santé , ou par la mort ; mais il est très-rare que Ton guérisse , ou que l'on meure de celle-ci , si ce n'est que Ton perde entièrement l'esprit , ce qui est une espèce de mort , puisque l'on meurt par ce moyen à toutes les choses du monde. Ne peut-on pas dire que ces ames éprouvent aussi une autre espèce de mort par les peines que leur causent leur imagination et leurs scrupules > K qui ils donnent le nom de tentations , et dont elles peuvent tirer beaucoup de mérite si elles les supportent avec patience ? Que si elles pouvoient connoître que cela ne procède que de cette humeur mélancolique , et qu'ainsi elles ne s'en missent pas trop en peine , elles se trouveraient bientôt fort soulagées. J'avoue qu'elles me font beaucoup de compassion ,
et
et chacune de nous considérant que la chese lui peut arriver , n'en
doit pas seulement avoir pitié , mais les supporter dans leur infirmité > sans néanmoins le leur témoigner. Dieu veuille que j'aie bien rencontré dans ces avis que j'ai donné pour remédier à une si . étrange maladie ! ,
Ce Chapitre n'est qu'une suite du Chapitre \ précédent , et la Sainte y parle des visions qui peuvent aussi n'être qu'un effet de mélancolie.
Je sais que le seul nom de. visions et de révélations épouvante certaines personnes , et j'avoue ne pas comprendre d'où leur vient cette frayeur, ni pourquoi elles trouvent tant de péril à être conduites de Dieu par ce chemin. Je ne veux point traiter maintenant des marques par lesquelles j'ai appris de per- , sonnes fort savantes , que l'on peut connoître si ces visions et ces révélations sont bonnes ou mauvaises. Je me contenterai de dire ce que je crois que doivent
faire ceux qui les auront , parce qu'il y a peu de Confesseurs qui rassurent ces ames de leur crainte ; et ils s'étonnent moins qu'on leur dise que le démon a suggéré mille pensées de blasphèmes , et de choses extravagantes et déshonnétes , que lorsqu'on leur dit qu'un Ange s'est présenté à nous , ou nous a parlé , ou que Jésus-Christ Notre-Seigneur nous a apparu crucifié*
Je ne dirai rien aussi des marques qui nous font voir que ces révélations viennent de Dieu , parce qu'on le connoît assez par les bons effets qu'elles pro-» duisent dans l'ame, Je parlerai seulement de ces représentations dont le diable se sert pour nous tromper , en prenant la figure de Jéstjs-Christ ou des Saints j et je suis très-persuadée que Notre-Sei?- gneur ne permettra pas qu'il puisse troin* per personne par ce moyen , si on ne se laisse surprendre ; mais qu'au contraire , cet ennemi de notre salut se trouvera lui-même trompé. Ainsi, ^u lieu de nous épouvanter , nous devons mépriser ses artifices, mettre notre confiance en Dieu , et le louer toujours de plu» en plus,
J'ai vu une personne à qui ses Cpnfesseurs donnèrent d'étranges peines en une semblable rencontre ; et on connut dans la suite , par les grands effets et les bonnes œuvres que ces visions produisirent en elle , qu'elles venoient véritablement de Dieu. Néanmoins , ces Confesseurs lui ordonnoient de s'en moquer, et de faire le signe de la croix. Mais depuis , communiquant avec le père Dominique Yvagnées , qui étoit un homme fort savant , il lui dit qu'il ne falloit jamais en user ainsi , parce que Ton doit respecter l'image de JésusChrist en quelque lieu qu'on la voie , fût-ce même un artifice du démon , à cause que contre son intention , il nous fait du bien au lieu de nous nuire , quand il nous représente si au naturel un crucifix ou quelqu'autre objet de notre piété , qu'il demeure imprimé dans notre cœur. Cette raison me toucha fort > parce qu'il est vrai que lorsque nous voyons un excellent portrait, quoique peint par un méchant homme , nous ne laissons pas de le beaucoup estimer; ce qui se rencontre de défectueux dans le peintre ne diminuant rien de l'excellence de son ouvrage. Ainsi , le bien ou le mal n'est, pas dans la vision , mais dans celui qui la voyant ,
en fait ou n'en fait pas son profit. Car > s'il en use comme il doit , elle ne lui sauroit nuire , encore qu'elle vienne du démon ; ni au contraire > lui servir , quoiqu'elle vienne de Dieu , si au lieu de s'en humilier il s'en glorifie , parce que bien loin de faire comme l'abeille qui convertit en miel ce qu'elle tire des fleurs , il imite l'araignée qui le convertit en venin.
Pour m'expliquer davantage, j'ajoute que lorsque Notre-Seigneur , par un effet de sa bonté , se montre à une ame pour ' se mieux faire connoître à elle , et augmenter l'amour qu'elle lui porte , ou qu'il lui découvre quelqu'un de ses secrets , ou qu'il lui fait quelqu'antre faveur ; si au lieu d'être confuse de recevoir une si grande grâce et de s'en juger indigne, elle s'imagine d'être une sainte, et que c'est la récompense des services qu'elle lui rend , il est évident qu'elle convertit en poison , comme l'araignée , l'avantage qu'elle en devoit recevoir. Mais quant au contraire , c'est le démon qui est l'auteur de ces visions pour faire tomber l'ame dans l'orgueil ; si dans la pensée qu'elle a qu'elles viennent de Dieu , elle s'humilie , si elle reconnoit
qu'elle n'a point mérité cette faveur , si elle s'efforce de le servir avec encore plus d'affection , si elle s'estime trop heureuse de ramasser les miettes qui tombent de la table de celles à qui Dieu fait de semblables grâces , si elle fait pénitence , si elle redouble ses prières , si elle veille sur elle-même de peur d'offenser un Dieu à qui elle est si obligée , et si elle pratique plus parfaitement l'obéissance ; je puis assurer hardiment , que non-seulement cet artifice du démon ne lui nuira point , mais qu'il demeurera confus. Que si dans ses apparitions il lui dit quelque chose de ce qui se passe en elle , ou lui découvre l'avenir , elle doit le rapporter à un Confesseur prudent et savant , et se conduire par ses avis. Elle peut aussi en parler à sa Supérieure > afin qu'elle lui donne pour Confesseur un homme qui ait les qualités que je viens de dire. Mais si après en avoir usé de la sorte , elle n'obéit pas à ce que lui dira son Confesseur , il est évident que ces visions viennent du démon , ou d'une profonde mélancolie , puisqu'encore que le Confesseur se trompât , elle se tromperoit bien davantage en manquant d'exécuter ce qu'il lui ordonne , quand ce serait même un Ange du ciel qui lui eût parlé. Car NotreSeigneur , ou lui donnera lumière , ou disposera les choses de telle sorte , qu'elle ne pourra faillir en lui obéissant ; au lieu qu'elle ne saurait manquer à lui obéir y sans s'engager dans un grand péril , ou au moins en de grands inconvéniens.