Le Livre des Fondations (page 5)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — trad. Arnauld d'Andilly, Œuvres t. III 1818 (OCR) · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On doit remarquer que la nature humaine est si foible , particulièrement dans les femmes , et plus qu'en toute autre chose dans l'exercice de l'oraison > qu'il ne faut pas prendre pour des visions tout ce qui se présente à notre imagination ; mais croire que lorsque c'en sont véritablement , il est facile de le conxioître : et pour peu que ces personnes soient mélancoliques , elles doivent encore beaucoup plus y prendre garde- Car, j'ai vu des effets de ces imaginations qui m'ont épouvantée , et fait admirer que ces personnes puissent si fortement se persuader d'avoir vu ce qu'elles n'ont point vu. Un Prêtre me dit un jour , comme le croyant véritable , qu'une femme qu'il confessoit, l'avoit assuré que la sainte V erge la visi toit fort souvent , s'as-eyoit sur son lit , lui parloit pendant plus d'une heure , lui prédisait l'avenir j

DE MEDINE-D u-chàmf. io3

et l'inâtruisoit de plusieurs autres choses; et comme parmi tant de rêveries quelqu'une se trouvoit conforme à la vérité , elle ajoutait foi à tout le reste. Je connus aussitôt ce que c'étoit , mais je n'osois le lui dire , parce que nous vivons dans un siècle où la prudence oblige à beaucoup considérer ce que Ton peut penser de nous , afin que nos avis soient bien reçus. Ainsi , je me contentai de lui répondre , que je croyois qu'il de voit attendre à porter jugement de ces visions > jusqu'à ce qu'il eût vu par d'autres effets, si ces prophéties se trouveroient véritables , et qu'il se fut informé de la vie de cette personne. Il approuva mon avis , et connut enfin que ce n etoit qu'une rêverie. Je pourrais rapporter divers exemples semblables , qui feraient voir que je n'ai pas tort de dire qu'il ne faut pas facilement ajouter foi à ces prétendues visions , mais les bien examiner avant que d'en parler à son Confesseur , afin de ne le pas tromper , quoique sans dessein , parce que quelque savant qu'il soit , il ne comprendra rien à de telles choses , s'il n'en a l'expérience. Il n'y a pas long-temps qu'un homme en imposa , par de semblables chimères , à des

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gens fort doctes et fort spirituels. *Mais en ayant parlé à une personne qui recevôit véritablement des grâces de Dieu , elle connut aussitôt que ce n'étoit que folie et illusion. Il se passa , néanmoins , quelque temps avant que l'on en fut persuadé ; et enfin , Notre-Seigneur rendit la chose si manifeste , que l'on ne put plus en douter.

Il est fort important , pour les raisons que je viens de dire , et d'autres que j'y pourrois ajouter , que chaque Religieuse rende un compte exact de son oraison à la Supérieure , et que cette Supérieure considère avec grand soin le naturel et la vertu de cette Sœur , pour en informer le Confesseur , afin qu'il puisse mieux en juger ; et que si le Confesseur ordidinaire nest pas intelligent en cela , elle en choisisse un autre qui le soit. Il importe aussi y plus qu'on ne le sauroit dire, de ne point parler de semblables choses à des personnes de dehors > quoique l'on soit assuré que ce sont de véritables faveurs de Dieu et toutes miraculeuses , et de n'en rien dire aussi au Confesseur > s'il n'étoit pas assez prudent pour les taire. Mais il faut que la Supérieure les sache toujours , et les écoute avec grande

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application , et dans la disposition de louer beaucoup plus celles des Sœurs qui surpassent les autres en humilité , en mortification et en obéissance , que non pas celles que Dieu conduit par le chemin d'une oraison surnaturelle , quoiqu'elles aient aussi toutes ces vertus. Car , si ces dernières n'agissent que par l'esprit de Dieu , au lieu de s'en attrister , elles s'humilieront et se réjouiront d'être méprisées ; et les autres pour sç consoler de ne pouvoir arriver à ces faveurs extraordinaires que Dieu ne donne qu'à ceux qu'il lui plaît , redoubleront leurs efforts , pour s'avancer de plus en plus dans les vertus d'humilité , de mortification et d obéissance , que nous pouvons , encore qu'elles viennent aussi de lui , contribuer à acquérir , et qui sont d'une utilité merveilleuse dans lçs monastères. Ce Dieu tout-puissant , de qui seul dépend notre bonheur , veuille > s'il lui plaît , nous les accorder ; et il ne nous les refusera pas , sans doute , pourvu que nous les lui demandions par de bonnes œuvres , de ferventes prières , et une ferme confiance eh sa bonté et en sa miséricorde.

De quelle sorte cette fondation se fit t sans y rencontrer aucune difficulté*

Je me suis beaucoup éloignée de mon sujet ; mais il se pourra faire que les avis que je viens de donner , seront plus utiles que le récit de nos fondations.

Etant donc dams le monastère de Médine-du-Champ , ce m'étoit une grande consolation de voir que les Sœurs marchoient sur les pas de celles de saint Joseph d'Avila , par leur amour pour Fobservance , leur charité , et leurs dispositions intérieures. Comme aussi de considérer le soin que Notre-SeigneuF prenoit de cette maison consacrée à son service , tant pour ce qui regardoit notre église , que notre subsistance. Il y entra alors quelques filles , qu'il paroissoit bien qu'il avoit choisies pour affermir cet cdifice spirituel. Car ces commencemens dépendent de tout , parce que celles qui viennent ensuite , n'ont qu'à marcher dans le chemin qu'elles trouvent déjà marqué.

11 y avoit à Tolède une sœur du duc de Medina - Celi , auprès de laquelle j'avois demeuré quelque temps > par Tordre de mes Supérieurs , ainsi que je l'ai rapporté fort particulièrement en parlant de la fondation de saint Joseph d'Àvila. Lorsque cette dame sut que j'avois le pouvoir de fonder des monastères , elle me pressa extrêmement d'en établir un dans une petite ville qui lui appartenoit , nommée Malagon. Mais je ne pouvois m'y résoudre , à cause que le lieu étoit si peu considérable , que pour pouvoir y vivre , on seroit contraint d'avoir du revenu , à quoi j'avois une grande répugnance*

J'en communiquai avec des personnes savantes et avec mon Confesseur , et ils me dirent , que puisque le Concile permet d'avoir du revenu , je ferois mal pour suivre mon sentiment , de refuser d'établir un monastère où Dieu pouvoit être bien servi. Cette raison jointe aux pressantes et continuelles instances de

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cette dame, me contraignirent de me rendre à son désir ; et elle donna un revenu suffisant pour l'entretien de ce monastère ; ce que je croyois nécessaire , parce que je suis persuadée qu'une maison religieuse doit être dans une entière pauvreté , ou avoir moyen de subsister y afin que les Religieuses n'aient pas besoin de rien demander à personne , et ainsi > j'ai toujours fait ce que j'ai pu pour empêcher que dans ces maisons , aucune Religieuse n'eût rien en particulier , et pour y faire garder aussi exactement nos constitutions , que dans celles où Ton ne peut rien posséder.

Après que l'on fut convenu de tout ce qui regardoit cette nouvelle fondation , j'envoyai chercher des Religieuses pour l'établir. Nous allâmes avec cette dame à Malagon , et y demeurâmes plus de huit jours dans une chambre du château , à cause que la maison, qui nous étoit destinée , n'éloit pas encore en état de nous recevoir.

Le dimanche des Rameaux de l'année i568 , nous accompagnâmes la procession à l'église , avec nos voiles baissés et nos manteaux blancs 5 et ensuite de la prédication , on apporta le très-saint

Sacrement dans notre monastère , ce qui donna de la devotioç à tout le peuple.

Quelques jours après > venant de communier , et étant en oraison , NotreSeigneur me dit : Qu'il seroit bien servi dans ce monastère. Il me semble que je n'y demeurai pas plus de deux mois y parce que je me trouvois pressée intérieurement , d'aller fonder celui de Valladolid , pour les raisons que je vais

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Fondation de ce monastère de Valladolid , fait»

par la Sainte.

Quatre ou cinq mois avant la fondation du monastère de Malagon, un Gentilhomme fort qualifié me dit que si je voulois en fonder un à Valladolid , il me donnerait une maison où il y avoit un grand jardin , fort beau , avec une vigne ; et il me fit cette offre d une manière si obligeante , qu'il vouloit dès Pheure même m'en mettre en possession. Ainsi , quoique je ne fusse pas trop portée à fonder en ce lieu-là , parce que cette maison étoit éloignée d'un quart de lieue de Valladolid , je crus ne devoir pas re. fuser un présent qu'il faisoit de si bon cœur , ni le priver du mérite d'une si bonne œpvre, et je pensai qu'après nous être mises en possession , nous pourrions

trouver quelque moyeu de nous établir dans Valladolid.

Deux mois après , ce gentilhomme tomba, assez loin du lieu où j'étois, dans une maladie subite. Il perdit la parole , et ainsi ne pat se confesser ; mais il témoigna par plusieurs signes qu'il demandoit pardon à Dieu , et ne vécut ensuite que peu de jours. Notre-Seigneur me dit qu'il lui avait fait miséricorde en considération du service qu'il avait rendu à sa Mhre , par le don de cette maison > et qu'il sortiroit du purgatoire lorsqu'on y auroit dit la première messe. Je fus si touchée de la peine que souffroit cette ame , que, quelque désir que j'eusse de faire la fondation de Tolède, je quittai tout pour ne pas perdre un moment à travailler de tout mon pouvoir à celle de Valladolid.

Je ne pus exécuter ce dessein aussi promptement que je le souhaitois , parce que je fus contrainte de m 'arrêter durant quelques jours , au monastère de saint Joseph d'Avila , de la conduite duquel j'étois chargée , et ensuite à saint Joseph de Médine-du-Champ , qui se rencontra sur mon chemin. Y étant un- jour en oraison , Notre-Seigneur me dit : Uâtexvous , car cette ame souffre beaucoup. Ainsi , quoique je manquasse de plusieurs choses , je me mis aussitôt en chemin ,* et arrivai à Valladolid le jour de saint Laurent. Je fus touchée d'un sensible déplaisir lorsque je vis la maison, parce qu'encore que le jardin en fût trèsbeau et très-agréable , ce lieu étoit malsain , à cause qu'il étoit assis le long de la rivière, et qu'il étoit impossible de rendre la maison logeable pour des Religieuses > sans une grande dépense.

Bien que je fusse fort lasse , il me fallut aller entendre la messe dans un monastère de notre Ordre , qui est à . l entrée de la ville, et j'en trouvai le chemin si long, que cela redoubla ma peine. Je n'en témoignai rien à mes compagnes de peur de les décourager. Car , quoique foible , ce que Dieu m'avoit dit me soutenoit; et ma confiance en lui me faisoit espérer qu'il y apporterait du remède. J'envoyai secrètement quérir des ouvriers, et leur fis faire quelques cloisons pour nous loger. Un des deux Religieux qui vouloient embrasser la réforme , et Julien d'Avila , ce bon Prêtre dont j'ai parlé , étoient a >ec nous. Le premier s'informoit de notre manière de vivre j et l'autre

travaillent à obtenir la permission de l'Ordinaire pour notre établissement , que l'on ne mettoit point en doute avant que nous fussions arrivées. On ne put l'avoir sitôt ; on nous ttecorda seulement de faire dire la messe dans le lieu dont nous avions fait une chapelle , et je l'y fis dire.

Cela ne me mit pas , néanmoins , l'esprit en repos , touchant cette ame pour qui je la faisois célébrer, parce qu'encore qu'il m'eûl été dit qu'elle seroit délivrée à la première messe , je croyois que ces paroles s'entendoient de la messe qui se diroit , lorsque l'on mettroit le saint Sacrement dans notre chapelle. Mais quand le Prêtre tenant entre sesmains la sainte hostie , vint à moi pour me communier y j'aperçus à côté de lui la figure de ce gentilhomme , qui les mains jointes et avec un visage gai et resplendissant , me remercioit de ce que j'avois fait pour le tirer du purgatoire 5 et je le vis ensuite monter dans le ciel. J'avoue que la première fois que l'on me dit qu'il étoit en voie de salut, j'eus de la peine à le croire , à cause qu'il étoit , entr'autres choses , si attaché au monde , qu'il me sembloit que la vie qu'il avoit menée >

donnoit sujet d'appréhender pour lui une seconde mort. Mais il avoit assuré mes compagnes que cette pensée de la mort lui étoit toujours présente. On voit par un tel exemple , combien Notre-Seigneur considère les services que Ton rend à sa sainte Mère , et quelle est sa miséricorde. Qu'il soit béni et loué à jamais , de récompenser ainsi par une vie et une gloire éternelle nos bonnes oeuvres > qui étant si peu considérables par ellesmêmes, n'ont d'autre prix que celui qu'il lui plaît de leur donner.

Le i5 d'août de l'année i568 > jour de l'Assomption de la sainte Vierge , nous prîmes possession de ce monastère , et n'y demeurâmes pas long-temps, parce que nous y tombâmes presque toutes malades. Il y avoit en ce lieu une dame , nommée madame Marie de Mendoce , femme du Commandeur Cohos > et mère du marquis de Camarasa , très-vertueuse et très-charitable , ainsi que ses grandes aumônes le faisoient assez paroître. Comme elle étoit sœur de TEvêque d'Avila , je l'avois connue dans le monastère que nous y avions , et reçu de grandes preuves de sa bonté pour moi et pour tout notre Ordre. Elle la témoigna bien encore alors.

Car , voyant qu'il paroi ssoit impossible que nous demeurassions en ce lieu là , tant à cause qu'il étoit si mal sain , que parce qu'il étoit trop éloigné de la ville pour y recevoir des aumônes , elle me dit de quitter celte maison y et qu'elle nous en achèteroit une autre beaucoup plus commode. Elle l'a exécuté avec tant de libéralité , qu'elle ne nous a jusqu'ici laissé manquer de rien , et elle continuera, sans doute toujours j à nous assister de la même sorte.

Le jour de saint Biaise , nous allâmes en procession dans cette maison , accompagnées de tout le peuple , qui témoigne toujours d'y avoir une très-grande dévotion , à cause des grâces dont Dieu la favorise. Car Noire-Seigneur y a attiré des ames si parfaites , que l'on pourra , avec le temps , écrire combien grande est leur sainteté , ^afin qu'on lui donne les louanges qui lui sont dues , de se servir de moyens si foibles pour faire de si grandes choses , et répandre ses bénédictions sur ses créatures.

La Sainte ne parle dans ce Chapitre que de la vie et de la mort admirable d'une excellente Religieuse de ce monastère de Valladolid, nommée Beatrix Ognez.

Une demoiselle , nommée Beatrix Ognez y prit l'habit dans ce monastère. Sa vertu étoit si extraordinaire , que l'on ne pouvoit voir sans étonnement les grâces dont Dieu la combloit. La Prieure et toutes les Sœurs , assurent que l'on ira jamais pu remarquer en elle la moindre imperfection. Son humeur étoit toujours égale. Une joie modeste faisoit voir sur son visage le calme et la tranquillité de son ame. Son amour pour le silence étoit sans affectation, et ne faisoit peine à personne. On n'entendoit jamais sortir de sa bouche une seule parole où l'on pût trouver à redire , ni qui témoignât qu'elle eût bonne opinion d'elle-même. Elle ne s'excusoit point quand la Prieure , pour l'éprouver et la mortifier , selon que nous avons coutume d'en user , la blàmoit de quelque chose qu'elle n'avoit pas faite. Elle ne se plaignoit de quoi que

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ce fut v ni d'aucune des Sœurs. Dans quelques offices qu'on l'occupât , elle ne faisoit ni ne disoit la moindre chose qui pût déplaire à personne , ou donner lieu à la reprendre de quelque faute , ni même dans le Chapitre , quoique les zélatrices soient très-exactes à remarquer jusqu'aux moindres. Son intérieur et son extérieur étoient également si réglé , que rien n'étoit capable de la troubler ; et tant de vertus jointes ensemble , venoient de ce que la pensée de l'éternité , et la fin pour laquelle Dieu nous a créés , lui étoient toujours présentes. Elle avoit sans cesse les louanges de Dieu dans la bouche , la reconnoissance de ses faveurs dans le cœur , et son ame élevée vers lui par une oraison continuelle.

Quant à ce qui regarde l'obéissance , non-seulement elle n'y manqua jamais , mais elle exécutoit tout ce qu'on lui cornmandoit avec joie , avec promptitude , et parfaitement. Sa charité pour le prochain étoit si grande , qu'elle disoit qu'il n'y avoit rien qu'elle ne fût prête d'endurer pour empêcher la perle d'une ame , et la mettre en état de jouir de la présence de Jésus -Christ son frère. C'est ainsi que dans ses travaux elle nommoit NotreSeigneur; et ces travaux étoient trèsgrands , comme on le verra dans la suite , parce que ses maladies étoient terribles. Mais elle en supportoit les excessives douleurs , avec la même joie que donnent aux autres les plaisirs et les délices ; et Dieu seul étoit capable de la mettre dans une disposition si admirable.

Cette sainte Religieuse ayant appris qu'on alloit brûler deux hommes pour d'horribles crimes , et qu'ils étoient mal disposés à la mort , elle en fut si vivement touchée , qu'elle pria instamment Notre - Seigneur d'avoir compassion de leurs ames , et de lui faire éprouver tous les tourmens qu'ils avoient mérités et qu'elle pourroit supporter. Cette même nuit elle tomba malade d'une fièvre qui » lui dura jusqu'à la mort avec de continuelles souffrances ; et ces deux hommes finirent leur vie chrétiennement , ce qui fit connoître que Dieu l'avoit exaucée. Car , outre la fièvre , un apostume dans les entrailles lui causoit des douleurs si violentes , qu'il ne falloit pas pour les souffrir , moins de patience que celle que Dieu lui donnoit. Comme cet apostume étoit intérieur j on employoit inutilement des remèdes pour le guérir. Dieu permit

DE VÀLLÀDOLID. llij

qu'il perça, et qu'elle en fut un peu soulagée : mais entendant un jour un sermon sur le sujet de la croix de NoireSeigneur , Pextrême désir qu'elle avoit de souffrir , s'augmenta de telle sorte , qu'après avoir versé des ruisseaux de larmes , elle se jeta sur son lit; et quand on lui demanda ce qu'elle avoit , elle répondit , que le plus grand plaisir qu'on lui pouvoit faire , étoit de prier NotreSeigneur de lui envoyer beaucoup de croix.

Sa consolation étoit de rendre compte à la mère Prieure de tout ce qui se passoit dans son ame. Durant toute sa maladie , elle ne fît pas la moindre peine à personne , et elle obéissoit si ponctuellement h ce que l'infirmière lui disoit, qu'elle n'auroit pas voulu boire seulement une goutte d'eau sans sa permission. C'est une chose assez ordinaire de voir des personnes doraison , désirer des travaux quand ils n'en ont point ; mais il y en a peu qui s'en réjouissent lorsqu'ils les souffrent.

La maladie de cette excellente Religieuse croissant toujours , elle ne put durer long -temps. Un autre apostumç à la gorge accompagné de douleurs excessives , la mit en état de ne pouvoir plus rien avaler. La Prieure la voulant consoler , en présence de quelques-unes des Sœurs y et l'exhorter à prendre courage dans une si grande souffrance , elle lui répondit que ces douleurs ne lui « donnoient point de peine , et qu'elle ne voudrait pas changer Pétat où elle étoit , contre la santé la plus parfaite.

Ce divin Sauveur, pour l'amour duquel elle supportoit avec joie tant de douleurs , lui étoit si présent , qu'il n'y avoit rien qu'elle ne s'efforçât de faire pour les cacher; et ce n'étoit que lorsque leur violence redoubloit , qu'on l'entendoit tant soit peu se plaindre. Elle ' étoit persuadée qu'il n'y avoit pas dans tout le monde une personne plus imparfaite qu'elle , et son humilité se remarquoit jusques dans ses moindres actions. Son plus grand plaisir étoit de parier des vertus des autres. Ses mortifications étoient extrêmes ; et elle évitoit avec tant d'adresse tout ce qui pouvoit lui donner de la récréation , qu'il falloit y prendre garde de bien près pour s'en apercevoir. Elle paroissoit ne vivre plus sut la terre , ni parmi les créatures , : tant toutes les choses d'ici-bas lui étoient

indifférentes.

indifférentes. Il n'y avoit point d'accidens quelle ne supportât avec une si grande paix , que l'on ne voyoit jamais son esprit changer d'assiette ; sur quoi une Sœur lui dit un jour , qu'elle ressembloit à ces personnes qui se piquent tellement d'honneur , qu'elles se laisseraient plutôt mourir de faim que de découvrir aux étrangers leur nécessité. Car , ces bonnes filles ne pouyoient croire qu'elle ne sentît certaines choses auxquelles elle paroissoit être insensible.

La fin qu'elle se proposoit dans tous les offices où on Pemployoit > étoit si pure , qu'elle ne perdoit rien du mérite qu'elle pouvoit tirer de ce travail. Elle disoit aux Sœurs sur ce sujet : Il n'y a point de si petite action qui ne soit d'un très-grand prix , lorsqu'elle se fait dans la vue et pour l'amour de Dieu ; et que nous ne devons pas même tourner les yeux , que pour lui plaire. Comme elle ne se mêloit jamais de rien , si on ne le lui commandoit , elle ne voyoit point les fautes des autres , mais seulement les siennes ; et ce lui étoit une si grande peine d'entendre dire du bien d'elle , que pour n'en pas donner une semblable

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à ses Sœurs , elle ne les louoit point en leur présence.

Elle ne prenoit aucun divertissement , «oit en allant au jardin ou autres choses 6emblables , à cause qu'elle n'en trouvoit point dans les créatures. Elle disoit ne pas comprendre comment elle auroit pu .désirer d'être soulagée des douleurs que Dieu permettait qu'elle souffrît. Ainsi , : elle ne demandoit rien , et se contentoit de recevoir ce qu'on lui donnoit.. Elle * , ^joutoit, que ne cherchant des consolations qu'en Dieu , elle ne considéroit les autres que comme des croix. Je puis parler de ceci avec certitude , parce que prêtant informée très-particulicrement de Joutes les Sœurs de cette maison, de ce qui regardoit cette sainte fille , il n'y en a pas £u une seule qui ne m'ait dit n'avoir rien remarqué en elle qui ne témoignât une grande perfection.

JLe terme prescrit de Dieu à la vie morcelle de sa servante étant arrivé , ses .douleurs augmentèrent encore. Elle se trouva attaquée de tant de maux joints ensemble 9 que les Sœurs alloient la voir 4e temps en temps pour louer Dieu de la joie avec laquelle il lui faisoit la grâce de les souffrir, J$olvp Chapelain, qui étoijt

aussi notre Confesseur et un homme de grande vertu , souhaitoit extrêmement de se trouver à sa mort , parce que la connoissance que la confession lui avoit donnée de ses plus intimes sentimens , la lui faisoit considérer comme une sainte. Son désir fut accompli ; car, après qu'elle eût reçu l'Extrême-Onction et qu'on vît qu'elle s'afFoiblissoit, on le fit venir, afin, s'il en étoit besoin , qu'il la réconciliât et l'assistât jusqu'au dernier moment. Un peu avant neuf heures , et un quait d'heure avant qu'elle rendît l'esprit, toutes les Sœurs étant auprès d'elle avec ce bon prêtre , ses douleurs cessèrent entièrement. Elle se trouva dans une très-grande paix. Son visage parut gai et tout éclatant de lumière. Elle leva les yeux comme pour regarder quelque chose qui lui donnoil un extrême contentement, et elle sourit deux fois. La joie que ce Confesseur et toutes ces Religieuses en ressentirent fut si grande , qu'ils considéroient cette bienheureuse fille comme étant déjà dans le ciel. Elle expira en cet état pour aller prendre place avec les Anges ; car, sa foi jointe à la manière dont elle a passé sa vie , ne nous donne-t-elle pas sujet de ♦croire que Dieu l'a retirée à lui , poux la

récompenser , dans un repos éternel , de Tardent désir qu'elle avoit de souffrir , pour lui témoigner son amour lorsqu'elle étoit sur la terre ?

Ce bon prêtre a dit à plusieurs personnes que lorsqu'il mit le corps dans la sépulture , il en sentit sortir une odeur très- excellente. La Sacristine a assuré qu'elle n'avoit pas trouvé la moindre diminution aux cierges qui furent allumés à ses funérailles ; et il n'y a rien en cela que la bonté de Dieu ne rende croyable. ' L'ayant dit depuis à un Religieux de la compagnie de Jésus , qui avoit été son Confesseur durant plusieurs années , il me répondit qu'il ne s'en étonnoit point , parce qu'il savoit que Dieu lui faisoit des grâces très-particulières. Je le prie de tout mon cœur , mes Filles , de nous accorder celle de profiter d'un si grand exemple , et de plusieurs autres semblables qu-il nous propose dans ces maisons consacrées à son service. J'en rapporterai peut -être quelque chose , afin d'exciter à les imiter celles qui sonttièdes, et de nous porter toutes à louer Dieu de ce qu'il lui plaît de faire ainsi éclater sa grandeur et son pouvoir dans un sexe si fragile.

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Du commencement de cette fondation.

Avant que de faire la fondation de Valladolid dont je viens de parler , le Père Antoine de Jésus , Prieur des Carmes de sainte Anne de Médine , le Père Jean de la Croix et moi , nous avions résolu , comme je l'ai dit , que, s'il se faisoit un monastère de Carmes déchaussés où Ton observât la première règle , ils seroient les premiers qui y entreroieïit. Mais ne voyant point de moyen d'avoir une maison, tout ce que je pouvois faire étoit de recommander cette affaire à Dieu. J'étois satisfaite de ces deux Religieux ; car, quant au Père Antoine de Jésus , il avoit soufFcrt, avec grande patience , les peines et les travaux dont il avoit été exercé depuis un an. Et à l'égard du Père Jean de la Croix , il n'avoit pas besoin d'une nouvelle épreuve , parce qu'encore qu'il

31 eût fait profession que de Pobservance mitigée , il avoit toujours vécu fort saintement et dans une grande régularité.

Dieu y qui m'avoit déjà accordé le principal en nie donnant ces deux Religieux pour commencer ce nouvel établisseniens , pourvut au reste. Un gentilhomme d'Avila , nommé Dom Raphaël , à qui je n'avois jamais parlé , ayant appris que je vonlois fonder un monastère de Carmes ' déchaussés , vint m 'offrir une maison qu'il avoit dans un hameau d'environ vingt feux , où demcurcit un receveur du bien qu'il avoit aux environs. Quoique je jugeasse assez quelle pouvoit être cette maison , je ne laissai pas d'en louer Dieu et de remercier ce gentilhomme. Il me dit ensuite que , se rencontrant qu elle éloit sur le chemin de Médinc-du-Champ , et devant passer parlà lorsque j'irois à la fondation de Valladolid y je pourrois la voir. Je le lui promis , et je l'exécutai.

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