La Vie écrite par elle-même (page 2)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

.le faisais l'aumône autant que je le pouvais, mais mon pouvoir était petit. Je savais trouver des heures de solitude pour mes exercices de piété, qui étaient nombreux : je me plaisais surtout à réciter le saint rosaire ; c'était une dévotion que ma mère avait extrêmement à cœur, et elle avait su nous l'inspirer. En jouant avec des compagnes du môme âge que moi, mon grand plaisir était de construire de petits monastères et d'imiter les religieuses. J'avais, ce me semble, quelque désir de l'être, mais ce désir était moins vif que celui de vivre dans le désert et de donner ma vie pour Dieu.

Quand ma mère mourut, j'avais, je m'en souviens, près de douze ans. J'entrevis la grandeur de la perte que je venais de faire. Dans ma douleur, je m'en allai à un sanctuaire de Notre-Dame*, et me jetant au pied de son image, je la

m *

1 Voyez, à la note de la page 9, ce qui est dit sur l'état actuel de ce jardin.

8 La sainte Vierge y était honorée sous le nom de Notre-Dame de la Charité. Ce titre lui convenait admirablement dans ce sanctuaire, car c'était l'église d'un hôpital où la charité accueillait les pauvres et les pèlerins. Ce monument est aujourd'hui en ruine, comme tant d'autres; mais la statue de la Vierge a été transportée dans une des églises d'Avila. Elle est toujours l'objet de la vénération et des hommages des fidèles. On aime à venir s'agenouiller, à prier, en quelque sorte à côté de la candide Térèse orpheline, devant cette même Vierge qui, touchée de ses larmes, l'adopta pour sa fille, et l'abrita pour toujours sous son manteau maternel.

conjurai avec beaucoup de larmes de me servir désormais de mère. Ce cri d'un cœur simple el naïf fut entendu ; j'avais une mère dans la Reine du ciel. Depuis ce moment, jamais je ne me suis recommandée à cette Vierge souveraine que je n'aie éprouvé d'une manière visible son tout-puissant secours ; et si je suis revenue de mes égarements, mon retour a été son ouvrage. Une amère tristesse s'empare en ce moment de mon àme, quand ma pensée se reporte sur les causes qui me rendirent infidèle aux bons désirs de mes jeunes années. 0 Dieu de mon cœur! je le vois, vous avez résolu de me sauver ; que votre divine bonté achève son ouvrage ! Mais pardonnez un soupir qu'arrache à mon amour l'intérêt seul de votre gloire. Pourquoi faut-il qu'une àme à laquelle vous réserviez tant de faveurs, où vous deviez habiter d'une manière si continue, ait profané par tant de souillures la sainteté de votre demeure? Je ne puis môme prononcer ces paroles sans douleur, parce que je sais que toute la faute en fut à moi. Quant à vous, Seigneur, vous n'avez rien omis, je le reconnais, pour m'enchainer tout entière dès cet âge à votre service. Pourrais-je me plaindre de mes parents? Non. Ils ne m'offraient que l'exemple de toutes les vertus, et ils veillaient avec une tendre sollicitude au bien de mon âme.

Enfin, après cet âge si pur, vint le moment où mes yeux s'ouvrirent sur les grâces de la nature; et Dieu, disait-on, en avait été prodigue envers moi. En découvrant ces nouveaux gages de son amour, j'aurais dû l'en bénir ; hélas ! je ne m'en servis que pour l'offenser, comme on va le voir par mon récit.

Causes de ses premières infidélités. — Pendant trois mois sa ferveur diminue, mais elle se rallume à Notre-Dame de Grâce, monastère des Augustines d'A- vila, où elle entre comme pensionnaire.

Voici, si je ne me trompe, les causes de mon infidélité. Plus d'une lois elles m'ont fourni le sujet d'une méditation profonde. Oh 1 qu'ils manquent, me disais-jc, à un saint devoir, les parents qui, dans le sanctuaire de la famille, n'ont pas soin d'offrir sans cesse à leurs enfants l'exemple et les leçons de la vertu ! J'avais, comme je l'ai dit, une mère d'un rare mérite; néanmoins, parvenue à l'âge de raison, je m'attachai très-peu à imiter ses vertus, tandis qu'une imperfection qu'elle alliait à tant d'excellentes qualités me devint très-nuisible. Elle aimait à lire les livres de chevalerie. Pour elle ce n'était qu'un délassement après l'accomplissement de tous ses devoirs ; il n'en était pas ainsi pour moi. En nous permettant ces lectures, elle n'y voyait apparemment qu'un exercice, un moyen de polir notre esprit. Peut-être même, n'y cherchant pour sa part qu'une diversion à ses grandes peines, avait-elle en vue d'occuper ainsi ses enfants afin de les soustraire à d'autres dangers qui auraient pu les perdre. Cependant mon père le voyait avec déplaisir, et il fallait avec soin nous dérober à ses regards. Je contractai peu à peu l'habitude de ces lectures. Cette petite

taute, que je vis commettre à ma mère, refroidit insensiblement mes bons désirs et commença à me l'aire manquer à mes devoirs. Je ne trouvais point de mal à passer plusieurs beures du jour et de la nuit dans une occupation si vaine, môme en me cachant de mon père. Je m'y livrais avec entraînement, et, pour être contente, il me fallait un livre nouveau.

Je commençai à prendre goût à la parure et à désirer do paraître bien. Je m'occupais de la blancheur des mains et du soin de mes cheveux ; je n'épargnais ni parfums, ni aucune de ces frivoles industries de la vanité pour lesquelles j'étais fort ingénieuse. Je n'avais nulle mauvaise intention, et je n'aurais voulu, pour rien au inonde, faire naître en qui que ce fût la moindre pensée d'offenser Dieu. Pendant plusieurs années je gardai, entre autres choses, ce goût d'une propreté excessive où je ne découvrais pas l'ombre de péché ; maintenant je vois quel mal ce devait être.

J'avais des cousins germains qui seuls étaient admis dans la maison par mon père : prudent comme il l'était, il n'en eût jamais permis l'entrée à d'autres ; et plût au Ciel qu'il eût également usé à leur égard de celte inflexible réserve ! Je le découvre maintenant : à un âge où des vertus encore tendres demandent tant de soin, quel danger n'offre pas le commerce de persoMnes qui, loin de connaître la vanité du monde, le présentent sous les plus riantes couleurs! Il y avait presque égalité d'âge entre nous ; mes cousins cependant étaient plus âgés que moi. Nous étions toujours ensemble, ils m'étaient on ne peut plus attachés. Je laissais aller la conversation au gré de leurs désirs, et je savais lui donner de l'intérêt. Pour ne pas leur déplaire, j'écoutais ce qu'ils me disaient de leurs inclinations naissantes et de leurs rêves d'avenir. Ce qu'il y eut de pire, c'est que mon

âme commença dès lors à s'accoutumer à ce qui fut dans la suite la cause de tout son mal. Si j'avais un conseil à donner à un père et à une mère, je leur dirais de considérer de près avec quelles personnes leurs enfants se lient à cet âge ; car, ayant naturellement plus de pente au mal qu'au bien, ils peuvent rencontrer dans ces liaisons de grands dangers pour la vertu. J'en ai fait l'expérience : j'avais une sœur beaucoup plus âgée que moi, en qui je voyais une vertu irréprochable et une bonté parfaite; et cependant je ne prenais rien d'elle, tandis que je fis bientôt passer dans mon ûme les mauvaises qualités d'une parente qui venait souvent nous voir. Ma mère, voyant sa légèreté et devinant, ce semble, le mal qu'elle devait me faire, n'avait rien négligé pour lui fermer l'entrée de sa maison ; mais tous ses soins furent inutiles, tant elle avait de prétextes pour venir. Je commençai donc à me plaire dans sa société ; je ne me lassais pas de m'entretenir avec elle : elle excellait à me procurer les divertissements de mon goût, elle m'y entraînait : elle me faisait part de ce qui la regardait, de ses conversations et de ses vanités. J'avais, je crois, un peu plus de quatorze ans lorsque s'établit entre nous ce lien d'amitié et cette coniidenec intime; et dans toute cette première époque de ma vie je ne trouve aucun péché mortel qui m'ait séparée de Dieu. Ce qui me sauva, ce fut sa crainte, que je ne perdis jamais, et une crainte plus grande encore de manquer aux lois de l'honneur. Ma résolution de le conserver intact était inébranlable ; rien au monde, ce me semble, n'aurait pu la changer ; aucune amitié de la terre n'aurait été capable de me faire lléchir. Pourquoi faut-il que je ne me sois point servie, pour être toujours fidèle à Dieu, de ce maie courage que je trouvais en moi pour ne blesser en rien l'honneur du monde? Par fierté naturelle, j'ambilion-'

nais avec passion de le garder sans tache, et je ne voyais pas combien nia prétention était insensée, puisque je négligeais les moyens nécessaires ; j'évitais seulement avec des soins extrêmes ce qui aurait pu lui porter une grave atteinte.

Mon père et ma sœur voyaient avec un sensible déplaisir mon amitié pour cette parente, et m'en faisaient souvent des reproches ; mais la difficulté de lui interdire l'entrée de la maison et mon ingénieuse malice rendaient inutiles leurs sages avis. Je m'effraye parfois de voir le mal que peut taire, au temps de la jeunesse surtout, une mauvaise compagnie. Si je ne l'avais éprouvé, je ne pourrais pas le croire. Je voudrais qu'instruits par mon exemple les pères et les mères fussent d'une extrême circonspection sur ce point. C'est une vérité que la conversation de cette jeune parente produisit en moi le plus triste changement. Il y avait dans ma nature, dans mon âme, une heureuse pente à la vertu, et déjà Ton n'en découvrait presque plus de vestiges : cette amie et une autre compagne non moins légère avaient, en quelque sorte, imprimé dans mon cœur la frivolité de leurs sentiments. Par là je comprends l'utilité immense de la compagnie des gens de bien. Je suis convaincue que si, à cet âge, je m'étais liée avec des personnes vertueuses, j'aurais persévéré dans la vertu. Oui, si Ton m'avait alors enseigné à craindre le Seigneur, mon âme aurait puisé dans de telles leçons assez de force pour ne pas tomber. Je vis, hélas ! s'effacer cette crainte filiale, et il ne me restait que celle de manquer à l'honneur. Le désir de ne le blesser en rien faisait de ma vie un perpétuel tourment ; néanmoins, en certaines choses légères, quand j'espérais qu'elles resteraient inconnues, je ne craignais pas d'aller contre ses lois et contre ma conscience. Telles furent, ce me semble, les

causes de mes premières infidélités. La faute n'en est peutêtre pas aux personnes dont j'ai fait mention, mais à moi seule; il suffisait de ma malice pour m'éloigner ainsi du droit sentier. Je ne trouvais d'ailleurs dans les femmes attachées à mon service que trop de complaisance pour seconder toutes mes fantaisies. Si une d'entre elles m'eût donné de bons conseils, peut-être je les aurais suivis; mais l'intérêt les aveuglait, comme j'étais aveuglée moi-même par les sentiments de mon cœur.

Je dois cependant ce témoignage à la vérité : c'est que je n'ai jamais senti en.moi le moindre attrait pour ce qui aurait pu flétrir l'innocence, parce que j'avais naturellement une invincible horreur des choses déshonnêtes. Ainsi, ce que je recherchais uniquement dans ces sociétés de famille, c'était le passe-temps d'une honnête conversation. Mais enfin, malgré la pureté de mes vues, une telle occasion pouvait me devenir dangereuse, et l'honneur de mon père et de mes frères aurait pu en souffrir. Dieu seul m'a délivrée de tant de périls, paraissant en quelque sorte lutter eontre ma volonté pour m'empècher de me perdre. Tout cela néanmoins ne put être tellement enveloppé dans le secret, qu'il ne s'élevât quelque léger nuage sur ma réputation, et que mon père n'en conçût quelque crainte. Aussi trois mois s'étaient à peine écoulés dans cet oubli de ma première ferveur, qu'on me fit entrer dans un couvent de la ville1, où l'on élevait des jeunes personnes de ma condition, mais qui m'é1 Ce monastère était >*otre-Dame de Grâce, de l'ordre de Saint-Augustin. Il fut construit, en 1508 ou en 1509, sur remplacement d'une ancienne mosquée. Ce saint asile renfermait quarante religieuses du temps de sainte Térèse. Saint Thomas de Villeneuve a prêché dans l'église de ce monastère, et en a eu quelque temps la direction spirituelle. — Torellus, sxculis Augustinianis.

Ce monastère existe de nos jours ; on voit encore le confessionnal où Térèse se confessa quand elle était pensionnaire; il est près de la grille qui sépare le

taicnt bien supérieures en vertu. L'affaire fut conduite avec le plus grand secret. J'étais seule avec un de mes parents dans la confidence ; et, afin que le public n'y trouvât point à redire, on choisit le moment du mariage de ma sœur. Le prétexte était excellent : n'ayant plus de mère, je ne devais pas rester seule dans la maison. L'excessive tendresse de mon père pour moi, et mon soin de ne rien laisser paraître, devaient sans doute me rendre moins coupable à ses yeux ; ainsi il me conserva ses bonnes grâces. Au fond, ce temps avait été de très-courte durée, et si ces premiers sacrifices à l'esprit du monde avaient un peu transpiré au dehors, on ne pouvait néanmoins rien articuler de certain. J'avais mis tous mes soins à m'entourer de secret et de mystère, tant je tremblais d'imprimer la moindre tache à ma réputation. Insensée ! je ne considérais pas que je ne pouvais rien cacher à Celui qui voit tout. 0 Dieu de mon cœur, quel funeste ravage ne fait point dans le monde l'oubli de cette vérité, et la folle pensée que des offenses commises contre vous peuvent rester secrètes! J'en suis convaincue, nous éviterions de grands maux si nous comprenions que l'intérêt suprême pour nous n'est pas de nous dérober à l'œil des hommes, mais de ne rien faire qui blesse la sainteté de vos regards.

Les huit premiers jours j'éprouvai un cruel ennui, moins par le déplaisir de me voir dans cette retraite que par la crainte qu'on ne connût ma conduite. Au reste, j'étais déjà bien lasse de la vie que j'avais menée. Je ne pouvais commettre aucune offense contre le Seigneur sans en être saiehœur des religieuses de la nef de l'église. On conserve comme des reliques divers objets qui ont été à l'usage de la Sainte. Dans l'église on voit un tableau qui représente la jeune Térèse prenant leçon de Marie Bricerlo, sa maitresse.

sic d'une crainte très-vive, et j'avais soin de m'en confesser au plus tôt. Au lieu de paix, je ne vivais que d'alarmes; mais à peine huit jours s'étaient-ils écoulés, que déjà la sérénité avait brillé dans mon âme, et je me trouvais beaucoup plus heureuse dans cet asile que sous le toit paternel. De leur côté, toutes les habitantes du monastère étaient fort contentes de ma présence au milieu d'elles, et me témoignaient beaucoup d'affection. C'est une faveur que Dieu m'a faite : partout où j'ai été, on m'a toujours vue avec plaisir. J'avais alors un éloignement mortel pour la vie du cloître : cependant je voyais avec bonheur de si parfaites religieuses, car celles de cette maison étaient admirables de vertu, de régularité, de saint recueillement. Le démon n'eut garde de m'oublier au sein de cette paix profonde dont je commençais à jouir, et il essayait de la troubler par certains messages venus du dehors ; mais la vigilance dont j'étais entourée y mit bientôt un terme. Je sentis alors renaître en mon âme ces saintes habitudes de mon premier âge, et je compris quelle immense faveur Dieu accorde à ceux qu'il met dans la compagnie des gens de bien. On eût dit que Notre-Seigneur, d'un œil plein de sollicitude et avec toute la persévérance de l'amour, cherchait un moyen de me rappeler à lui. 0 tendre Maître, soyez béni d'un tel excès de patience à mon égard !

Une circonstance pouvait, ce me semble, justifier ces sociétés de famille, si je n'avais eu tant d'autres fautes à me reprocher : c'est qu'il aurait pu, dans la suite, en résulter une alliance honorable pour moi ; de plus j'avais, sur divers points de ma conduite, consulté mon confesseur, pris même d'autres sages avis, et l'on me disait que je n'allais en rien contre la loi de Dieu.

Dans le monastère où ce Dieu de bonté venait de me conduire, vivait une religieuse d'une admirable vcrlu1. Elle était chargée du soin des pensionnaires : c'est d'elle, ce me semble, que Notre-Seigneur voulut se servir pour faire briller dans mon àme les premiers rayons de sa lumière ; on le verra par ce que je vais dire.

* C'était Marie Briceflo. Les annalistes du Carrael confirment le témoignage 'le sainte Térèse.

Elle passe un an et demi à Notre-Dame de Grâce. — Désir de la vie religieuse. — Sa santé s'altère — Elle retourne à la maison paternelle. — Séjour chez Marie de Cepeda,sa sœur, et chez Pierre Sanchez, son oncle. — Lutte intérieure. — lecture des épîtres de saint Jérôme. — Détermination d'embrasser l'état religieux.

11 y avait dans l'excellente et sainte conversation de cette religieuse1 je ne sais quel charme auquel je ne résistai point. J'éprouvais un indicible plaisir à l'entendre si bien parler de Dieu ; car chez elle la sainteté s'alliait à un jugement exquis et à la grâce de bien dire. Toute ma vie, au reste, sans en excepter aucune époque, j'ai goûté un inex* primable bonheur à entendre parler de Dieu. Cette digne vierge de Jésus-Christ me raconta comment elle avait résolu de se consacrer à lui, à la simple lecture de ces mots de l'É- vangile : « Plusieurs sont appelés, mais peu sont élus *. » Dans nos entretiens, elle me faisait la peinture des récompenses que le Seigneur réserve à ceux qui abandonnent tout pour son amour. Une société si sainte déracina bientôt des habitudes contractées dans une société profane ; elle fil renaître en moi la pensée et le désir des choses éternelles, et

1 Marie Briceiio.

-* Multi enim sunt vocati, pauci vero electi (Matth. xx, 16).

diminua peu à peu mon immense répulsion pour la vie religieuse. Si je voyais une de ces fortunées habitantes du cloître verser des pleurs en priant, ou pratiquer quelque acte de vertu, je ne pouvais me défendre de lui porter grande envie ; car alors mon cœur était si dur que j'aurais pu lire » toute la Passion sans répandre une seule larme, et une telle insensibilité me désolait. Mon séjour dans ce monastère ne fut que d'un an et demi ; mais il produisit en moi un trèslieureux changement. J'y pris pour règle de vie de faire beaucoup de prières vocales. Je conjurais toutes les religieuses de me recommander à Dieu, afin qu'il me fit embrasser l'état où je devais le servir à son gré. J'y mettais néanmoins intérieurement des réserves ; j'aurais voulu que son bon plaisir n'eut pas été de m'appeler à la vie religieuse, et d'autre part la perspective de m'engager dans les liens du mariage ne laissait pas de m'inspirer des craintes. Toutefois, quand mon séjour dans cette paisible retraite touchait à son terme, mes prédilections penchaient déjà du côté de l'état religieux. Je ne m'y serais pourtant pas engagée dans ce monastère. Je trouvais extrêmes certaines pratiques que je savais y être en vigueur, et un tel genre de vie me semblait au-dessus de mes forces. Quelques-unes des plus jeunes religieuses me confirmaient dans mon sentiment ; et j'avoue que l'uniformité d'avis parmi elles m'aurait fait une favorable impression. De plus, j'avais une intime amie dans un autre monastère1; c'en était assez, si je devais être religieuse, pour ne choisir que la maison où je vivrais avec elle. J'écoutais plus l'amitié et la nature que les intérêts de mon âme. Ces saintes pensées d'embrasser l'état

1 Cette heureuse et fidèle amie de sainte Térèsc s'appelait Jeanne Suarez, religieuse d'une admirable régularité. Elle était dans le monastère de l'Incarnation d'Avila, de l'ordre de Notre-Dame du Mont-'Jarmel.

religieux se présentaient à certains intervalles, mais elles s'évanouissaient promptement, et, malgré mes bons désirs, me laissaient flottante et indécise.

Durant ce temps je recherchais, non sans quelque souci, ce qui pouvait le mieux assurer mon bien spirituel ; mais dans sa tendre sollicitude, le divin Maître se montrait plus jaloux encore de me préparer à Pétat qui devait réunir pour moi le plus d'avantages. Il m'envoya une grande maladie qui me força de retourner à la maison de mon père. Dès que je fus rétablie, on voulut me donner le plaisir de voir ma sœur 1 ; on me conduisit donc à la campagne, où elle résidait. Sa tendresse à mon égard ne pouvait aller plus loin ; et si elle n'eût consulté que son cœur, jamais je ne me serais séparée d'elle. Son mari avait aussi beaucoup d'amitié pour moi, au moins m'en prodiguait-il les témoignages par toute sorte de prévenances. Voilà encore une de mes obligations au Seigneur : grâce à lui, j'ai toujours été chérie partout où je me suis trouvée ; mais, imparfaite comme je le suis, j'étais loin de lui en témoigner un juste retour.

Sur notre chemin se trouvait l'habitation d'un frère de mon père5. C'était un homme très-sage et orné de grandes vertus. Comme sa femme était morte, aucun lien ne l'attachait plus au monde, et Dieu dès lors le disposait à se donner entièrement à lui. Fidèle à cette sainte vocation, dans un âge déjà fort avancé, il abandonna tout ce qu'il possédait, et entra dans l'état religieux. Il y mourut d'une manière si édifiante, que j'ai tout sujet de le croire maintenant au ciel.

1 Marie de Cepeda, mariée à don Guzinan y Barrientos ; elle habitait à Castellanos de la Canada.

* C'était Pierre Sanchez de Cepeda ; il vivait dans la petite ville d'Hortigrosa, à quatre lieues d'Avila.

Sur le désir qu'il en manifesta, je passai quelques jours chez lui. Sa conversation roulait ordinairement sur les choses de Dieu et sur la vanité du monde. Son principal exercice était de lire de bons livres écrits en langue castillane. Il m'invita à lui faire ces lectures : à vrai dire, je n'y avais pas grand attrait ; j'avais pourtant Pair d'en être fort contente; car pour faire plaisir, même aux dépens de mes goûts, j'ai porté la complaisance à l'excès ; et ce qui chez d'autres aurait été vertu, était un vrai défaut chez moi, parce que souvent j'allais bien au delà des bornes de la discrétion. 0 ciel! par quelles voies secrètes le Seigneur me disposait-il à l'état dans lequel il voulait agréer mes faibles services I Comme il savait admirablement contraindre ma volonté rebelle à se vaincre elle-même! Qu'il en soit béni à jamais! oui, béni dans les siècles des siècles !

Je ne passai que quelques jours chez mon oncle ; mais ses entretiens, ses exemples, les paroles de Dieu que je lisais ou que j'entendais, laissèrent dans mon âme une ineffaçable empreinte. Cette lumière des beaux jours de mon enfaneç brilla de nouveau, et jetait une clarté de jour en jour plus vive ; je voyais le néant de tout, la vanité du monde, la rapidité avec laquelle tout passe. L'effroi me saisissait quand je pensais que si la mort fût venue, elle me trouvait sur le chemin de l'enfer. Ma volonté se sentait fortement inclinée à l'état religieux, sans pourtant achever de se rendre. N'importe, je voyais que c'était l'état le plus parfait et le plus sûr; et ainsi peu à peu je me fortifiais dans la résolution de triompher de toutes mes résistances, pour pouvoir l'embrasser.

Pendant trois mois je livrai une bataille opiniâtre à ma volonté rebelle ; voici les armes dont je me servais pour la vaincre. Je me disais : Les peines et les souffrances de la vie

religieuse ne sauraient dépasser ce qu'on endure en purgatoire, et moi, je m'étais rendue digne de l'enfer ; je ne me dévouais donc à rien de fort héroïque en acceptant le purgatoire de la vie religieuse jusqu'à mon dernier soupir; je m'en irais ensuite droit au ciel, terme unique où tendaient tous mes désirs. C'était plus, ce me semble, la crainte scrvile que l'amour qui m'imprimait ce mouvement vers la vie religieuse.

Le démon, m'attaquant à son tour, me représentait qu'élevée si délicatement, jamais je ne pourrais soutenir les austérités du cloître. Mon bouclier contre lui était la pensée des souffrances de Jésus-Christ. Je lui répondais que certes je ne faisais rien de considérable en souffrant un peu pour un Dieu qui avait tant souffert pour moi ; d'ailleurs cet adorable Maître viendrait au secours de ma faiblesse. Je ne me souviens pas bien toutefois si cette dernière pensée était présente à mon esprit ; mais un fait certain, c'est qu'il s'écoula alors des jours qui marquent dans ma vie par les rudes assauts que j'eus à soutenir. Je me vis de plus travaillée de fièvres qui me causaient de grandes défaillances.

Heureusement j'étais déjà amie des bons livres, et ils me donnèrent la vie. Je lisais les épitres de saint Jérôme ; je me sentis, par cette lecture, si inébranlablement affermie dans mon dessein d'être toute à Jésus-Christ, que je ne balançai plus à le déclarer à mon père. Un tel acte de ma part, c'était en quelque sorte prendre le saint habit. J'étais si jalouse de l'honneur de ma parole, qu'après l'avoir une fois donnée, rien au monde n'eût été capable de me faire retourner en arrière.

Mon père m'aimait si tendrement, que toutes mes instances ne purent le faire céder à mes désirs. Je conjurai d'autres personnes de lui parler en ma faveur ; leurs prières

furent également inutiles. Tout ce qu'on put obtenir de lui, ce fut qu'après sa mort je ferais ce que je voudrais. Comme j'avais appris à me défier de moi, et que je redoutais de trouver dans ma faiblesse un écueil pour ma persévérance, je jugeai qu'un tel parti ne me convenait pas, et j'exécutai mon dessein par une autre voie, comme je vais le dire.

Entrée au monastère de l'Incarnation. — Noviciat, profession religieuse. — Elle tombe malade une seconde fois. — Nouveau séjour chez Marie de Cepeda, sa sœur, et chez son oncle, Pierre Sanchez de Cepeda. — Grâces dont Dieu la favorise.

Tandis que je méditais mon dessein, j'eus le bonheur de persuader à l'un de mes frères1, en lui montrant la vanité du monde, d'embrasser l'état religieux. Ainsi il fut convenu entre nous qu'un jour, de grand matin, nous quitterions le toit paternel, et qu'il me conduirait au monastère où était cette amie pour laquelle j'avais une si grande affection*. Cependant, malgré le doux lien qui me rendait ce couvent si

* Ce frère de sainte Térèse était Antoine de Ahumada. D'après l'auteur de V Histoire générale des Carmes déchaussés, le père François de Sainte-Marie, il s'enrôla sous la bannière de saint Dominique, au monastère de Saint-Thomas d'Avila, et ne tarda pas à recevoir le salaire de sa généreuse démarche. Dieu l'appela à lui tandis qu'il était encore dans toute la ferveur du noviciat. Cependant le grave annaliste ajoute que quelques-uns ont pensé qu'Antoine de Ahumada était entré chez les hiéronymites.

* Ce jour, si mémorable dans la vie de Térèse, fut le 2 novembre 1 535 ; elle , était âgée de dix-huit ans et demi. Après un an révolu, elle lit ses vœux solennels de religion, le 5 novembre 1554. Le monastère où elle entrait était celui de l'Incarnation d'Avila, de l'ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel. La Sainte y a passé presque la moitié de sa vie. Elle y entra, comme nous l'avons dit, en 1555, et y vécut 29 ans comme simple religieuse, c'est-à-dire jusqu'à l'année 1562. Plus tard, quand déjà elle vivait dans la réforme, elle y fut envoyée comme prieure, et le gouverna pendant trois ans, de 1571 à 1574. — Voyez, à la lin. du volume, à la note B, les détails que nous donnons sur ce monastère.

cher, je me sentais alors prête à entrer dans tout autre, si j'avais eu l'espoir d'y mieux servir Dieu, ou si mon père m'en eût témoigné le désir ; car déjà je cherchais sérieusement le hien de mon âme, et quant au repos de la vie, je n'en tenais nul compte.

Oui, je dis vrai, et le souvenir m'en est encore présent, lorsque je sortis de la maison de mon père, j'éprouvai comme les douleurs de l'agonie, et je ne crois pas que la dernière heure me puisse réserver des angoisses plus cruelles. Je sentis tous mes os qui allaient se détacher les uns des autres. L'amour de Dieu n'étant pas encore assez fort, celui de mon père et de mes parents se réveillait plus tendre que jamais. Dans ce combat je luttais avec un suprême effort. Ah ! si Dieu en ce moment ne m'eut tendu la main, c'en était fait, toutes mes considérations étaient impuissantes, et je succombais vaincue! mais il daigna relever mon courage : je triomphai de moi-môme, et j'exécutai mon dessein.

Le jour où je pris le saint habit, Dieu m'éclaira d'une vive lumière ; je compris combien il favorise ceux qui savent se vaincre pour le servir. Ma lutte intérieure n'avait été connue que de lui seul ; au dehors l'on ne voyait en moi qu'un inébranlable courage. À l'instant même où je me vis revêtue des saintes livrées de la vie religieuse, un bonheur si pur vint inonder mon âme, que rien n'a jamais pu l'altérer jusqu'à ce jour ; à une cruelle sécheresse qui me désolait, Dieu lit succéder le suave sentiment d'un tendre amour pour lui. Toutes les pratiques de la vie religieuse me devenaient une source de délices. Parfois il m'arrivait de balayer aux mêmes heures que je donnais jadis à mes plaisirs et à mes parures ; alors la seule pensée qu'enfin je n'étais plus esclave de ces vanités répandait dans mon cœur une joie toujours nouvelle ;

j'en étais étonnée, et je ne voyais point d'où elle pouvait me venir.

Lorsque je me rappelle cela, il n'est rien, ce me semble, de si diflicile que je ne me sente le courage d'entreprendre. Que de fois j'en ai fait l'épreuve, et dans des choses importantes ! Lorsque dès le commencement d'une œuvre sainte j'ai vaincu les résistances d'une nature lâche, toujours j'ai eu à m'en applaudir. Quand on agit purement pour Dieu, il permet, afin d'accroître nos mérites, que l'àme éprouve je ne sais quel effroi, jusqu'au moment où elle aborde l'action ; mais plus cet effroi est grand, plus aussi, quand elle en triomphe, elle embellit sa couronne, et plus elle rencontre de délices dans ce qui lui semblait si ardu. Dès cette vie même, il plaît au divin Maître de payer cette grandeur de courage par des jouissances intimes, connues seulement des âmes qui en goûtent l'ineffable douceur. C'est pourquoi j'oserais dire, si j'avais à donner un conseil : Apprenez par mon expérience à n'écouter jamais les craintes de la nature, et à ne vous défier pas des bontés de Dieu, quand, à différentes reprises, il vous inspire quelque haut dessein. Si sa gloire en est l'unique terme, ne doutez pas qu'il ne réussisse, car ce grand Dieu est tout-puissant. Qu'il soit béni dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il.

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