La Vie écrite par elle-même (page 3)
0 mon souverain bien, ù charme suprême de ma vie, divin Époux, n'était-ce donc pas assez des grâces dont vous m'aviez comblée jusqu'alors pour me lier à vous par une chaîne éternelle? Vous m'aviez conduite, par tant de détours, à un état si sûr; vous veniez de m'ouvrir un asile, où vous comptiez tant de fidèles servantes dont l'exemple devait m'enllammer d'ardeur dans votre service. Dieu tout-puissant, que pouvait faire de plus votre amour? Je ne sais comment poursuivre mon récit, quand je me rappelle ma profession religieuse, mon grand courage, ma joie si pure en ce beau jour, et les noces spirituelles célébrées avec vous. Non, je n'en puis parler sans verser des larmes, mais ce devraient être des larmes de sang ; mon cœur devrait se fendre de regret, et ce ne serait pas trop, ô céleste Époux, pour effacer tant d'offenses commises depuis le jour témoin de mes promesses. 11 me semble maintenant que j'avais raison de ne pas vouloir former des nœuds si saints, puisque je devais ainsi profaner ce titre auguste d'épouse. Pendant près de vingt ans, vous avez souffert une infidèle, et vous avez voulu être l'offensé pour reconquérir enfin, par mon retour, vos premiers droits sur mon cœur. Ne dirait-on pas, ô mon Dieu, qu'au pied du saint autel je n'avais juré que de trahir tous mes serments? Sans doute, une telle intention n'était pas alors dans mon âme ; mais, hélas ! à voir les œuvres qui suivirent, je ne sais plus qu'en penser. Du moins, ô mon Époux, cette infidélité servira à faire mieux connaître qui vous êtes et qui je suis. Je puis le dire avec vérité, ce qui souvent adoucit le regret de tant d'offenses, c'est la pensée consolante qu'elles révèlent au grand jour la multitude de vos miséricordes. Et en qui, Seigneur, peuvent-elles resplendir d'une manière plus éclatante qu'en moi, qui, par mes fautes, ai tant obscurci ces grandes grâces dont vous aviez enrichi mon âme ! Combien je suis à plaindre, ô mon Créateur! Je n'ai aucune excuse, et toute la faute en retombe sur moi. Divin amant, si, par le plus faible retour, mon cœur eût répondu à l'excès de votre amour, je le sens, je n'aurais pu aimer que vous, et ma fidélité aurait été sans tache. Mais, hélas 1 je ne l'ai point mérité, je n'ai pas eu ce bonheur; il ne me reste, grand Dieu, qu'à implorer votre miséricorde.
J'étais au comble de mes vœux; mais, malgré tant de
bonheur, ma santé ne résista point au changement de vie et de nourriture. Mes défaillances augmentèrent, et il me prit un mal de cœur si violent, qu'il inspirait de l'effroi ; ajoutez à cela toute une complication de maux. C'est ainsi que je passai cette première année. Elle s'écoula pure, sans presque aucune offense du Seigneur. Mon mal était à un tel degré de gravité, que j'étais presque toujours sur le point de m'évanouir ; souvent même je perdais entièrement connaissance. Mon père, avec des soins incroyables, cherchait quelque remède ; les médecins de l'endroit n'en trouvant point, il ne balança pas à me conduire dans un lieu fort renommé. Là, lui disait-on, ma maladie, comme tant d'autres, céderait à l'habileté du traitement. Le monastère où j'étais n'ayant pas de vœu de clôture, rien ne s'opposait au voyage. J'eus le bonheur d'avoir pour compagne cette intime amie dont j'ai parlé, religieuse déjà ancienne. Mon séjour dans ce pays fut à peu près d'un an. Durant trois mois je me vis soumise, par la violence des remèdes, à une effroyable torture : je ne sais comment j'ai pu y résister; mais si l'âme s'éleva au-dessus de la souffrance, le corps succomba, comme je le dirai, à un traitement d'une telle rigueur.
Les remèdes ne devaient commencer qu'au printemps, et je m'étais mise en route au commencement de l'hiver. Le village où habitait cette sœur dont j'ai parlé 1 étant voisin de l'endroit où j'allais*, je restai tout ce temps chez elle; j'attendais ainsi le mois d'avril, et j'évitais les allées et les venues. Je revis en passant cet oncle dont la maison se
1 Marie de Cepeda, sœur aînée de la Sainte.
* Cet endroit était Becedas. Ce fut en 1535, vers le mois de novembre, que la Sainte parlit de son monastère de l'Incarnation, accompagnée de sa vertueuse amie Jeanne Suarez. Elle resta chez sa sœur, Marie de Cepeda, jusqu'au mois d'avril 1536, à Castellanos de la Canada. Elle se rendit ensuite à Becedas, appelé aussi Bezadas.
trouvait, comme je l'ai dit, sur notre chemin. 11 me ht présent d'un excellent livre qui avait pour titre : Le Troisième Abécédaire1; c'était un traité de l'oraison de recueillement. J'avais lu, durant cette première année, plusieurs bons livres; et j'étais bien résolue de ne plus en lire de frivoles, comprenant trop le mal qu'ils m'avaient fait. J'ignorais néanmoins encore comment je devais faire oraison et me recueillir. Ce traité me causa donc le plus grand plaisir; et je résolus de suivre le chemin qu'il me traçait, avec toute l'application dont je serais capable. Comme déjà le Seigneur m'avait accordé le don des larmes et que la lecture faisait mes délices, je commençai à me ménager des heures de solitude, et à purifier mon âme par une confession plus fréquente. C'est ainsi disposée que j'entrai dans cette voie spirituelle, ayant ce livre pour guide et pour maître. Hélas! pendant vingt ans, à dater de ce que je raconte, ce fut en vain que j'en cherchai un, je veux dire un confesseur qui m'entendit. Privée d'un tel appui, bien des fois je retournai en arrière, je fus même exposée à me perdre entièrement. Un maître spirituel qui m'aurait connue m'aurait du moins aidée à sortir des occasions dangereuses où je me suis trouvée.
Le divin Maître voulut couronner mes premiers efforts, et durant les neuf mois que je passai dans cette solitude, il se montra prodigue de faveurs. Je n'étais pourtant pas aussi exempte de fautes que l'exigeait mon livre, je n'y aspirais pas môme, parce qu a mes yeux une si parfaite vigilance était chose presque impossible. Je veillais seulement avec une attention infinie à me préserver de tout péché mortel, et plût à Dieu que je l'eusse toujours fait avec autant de
* Ce remarquable ouvrage est du père François de Osuna, de l'ordre des frères mineurs. Voir, sur cet auteur, N. Antonio, Diùlioth. Hispan. nova.
perfection ! Mais pour les péchés véniels, je n'y regardais pas de si près, et ce fut là ce qui fit tant de mal à mon âme. A la fin de ces neuf mois, Notre-Seigneur, non content des délices qu'il m'avait fait savourer, daigna m'élever à l'oraison de quiétude, et quelquefois môme jusqu'à celle d'union. L'une et l'autre m'étaient inconnues; j'ignorais leur nature et leur prix ; il m'eût été cependant très-utile d'en avoir une connaissance exacte. À la vérité, cette union ne durait que très-peu, je ne sais même si c'était le temps d'un Ave Maria, mais la puissance d'effet que j'en ressentais était étonnante. Je n'avais pas vingt ans encore, et je foulais, ce me semble, sous les pieds le monde vaincu. Je portais, il m'en souvient, une compassion profonde à ceux qui s'y trouvaient engagés, même par des liens légitimes.
Voici quelle était ma manière d'oraison. Je tâchais, autant que je le pouvais, de considérer, d'une vue attentive, JésusChrist notre bien et notre maître, comme présent au fond de mon âme. Chaque mystère de sa vie que je méditais, je me le représentais ainsi dans ce sanctuaire intérieur. Toutefois, je passais la plus grande partie du temps à lire de bons livres; ils étaient le charme et le rafraîchissement de mon âme. Dieu ne m'a pas donné le talent de discourir avec l'entendement, ni celui de me servir avec fruit de l'imagination. Cette dernière faculté est même chez moi tellement inerte, que lorsque je voulais me peindre l'image et les traits de Notre-Seigneur qu'à l'aide d'une foi vive je voyais présent dans mon âme, jamais, malgré tous mes efforts, je n'ai pu en venir à bout.
A la vérité, l'âme qui ne peut discourir, si elle persévère, arrive bien plus vite à la contemplation, mais sa voie est très-laborieuse et très-pénible ; car dès que la volonté ne se trouve pas occupée, et que Pamour ne se porte pas sur un
objet présent, celte âme demeure comme sans appui et sans exercice. La solitude et la sécheresse la font beaucoup souffrir, et les pensées lui livrent un terrible combat. A des âmes de cette trempe, il faut plus de pureté de conscience qu'à celles qui peuvent agir avec l'entendement. Celles-ci, s'appliquant à approfondir la vanité du monde, les bienfaits divins, les ineffables souffrances du Sauveur, le peu de services qu'elles lui rendent, la grandeur des dons qu'il réserve à ceux qui l'aiment, puisent dans ces sujets divers des lumières et des armes pour se défendre contre les pensées, les occasions et les périls. Mais les personnes privées d'un tel secours se trouvent plus exposées ; c'est pourquoi, ne pouvant puiser en elles-mêmes aucune de ces pensées fortes, elles doivent s'occuper beaucoup à la lecture. Leur voie étant semée de souffrances si cruelles, la lecture, quelque courte qu'elle soit, leur est très-utile, nécessaire môme pour se recueillir et pour remplacer l'oraison mentale qu'elles ne peuvent faire. Que si le maître qui les dirige leur interdit l'usage du livre, et les force à persévérer dans l'oraison sans ce secours, il leur sera impossible de lui obéir longtemps, et elles ne feront que ruiner leur santé en s'obstinant à soutenir une lutte si pénible.
Je le reconnais maintenant, ce fut par une conduite particulière de Notre-Seigneur que pendant dix-huit ans je ne trouvai aucun maître spirituel. Car si, au milieu du long tourment et des sécheresses que me faisait endurer l'impuissance de discourir, j'en avais rencontré un qui eût voulu m'enlever mes livres et m'astreindre à l'oraison mentale, il m'aurait été impossible d'y résister.
Jamais, durant tout ce temps, excepté quand je venais de communier, je n'osai aborder l'oraison sans un livre. Sans fci, mon âme éprouvait le môme effroi que si elle avait eu
à lutter seule contre une multitude ennemie; Payant à côté de moi, j'étais tranquille. C'était une compagnie, c'était de plus un bouclier sur lequel je recevais les coups des pensées importunes qui venaient troubler mon oraison. D'ordinaire je n'étais point dans la sécheresse, mais jamais^e n'y échappais quand je me trouvais sans ma fidèle armure ; soudain mon âme se troublait, et mes pensées s'égaraient. Avec mon livre je rappelais doucement ces fugitives, et avec cette attrayante amorce j'attirais, je gouvernais facilement mon âme. Souvent je n'avais besoin pour cela que d'ouvrir le livre ; quelquefois je ne lisais que quelques lignes ; d'autres fois, je lisais plusieurs pages ; c'était suivant la grâce que NotreSeigneur m'accordait.
Dans ces heureux commencements, il me semblait qu'avec des livres et de la solitude aucun danger n'aurait pu me ravir un si grand bien. Je crois môme qu'avec la grâce de Dieu il en eût été ainsi, si un guide spirituel, ou quelqu'un enfin, m'eût éloignée ou du moins promptement retirée des occasions dangereuses. Une tentative ouverte du démon pour m'entrainer à quelque péché grave, m'eût alors trouvée invincible. Mais sa tactique fut si subtile et moi si faible, que toutes mes résolutions me servirent peu : disons vrai cependant, elles me furent d'un secours immense pour supporter, avec cette inaltérable patience que le Seigneur me donna, les effrayantes maladies que j'eus à souffrir. Que de fois, en reportant la vue sur cette époque de ma vie, j'ai considéré avec un délicieux étonnement la bonté infinie de Dieu ! que de fois mon âme s'est délectée dans la contemplation de sa magnificence et de sa miséricorde ! Qu'il soit béni de tant de bienfaits I J'ai vu clairement que jamais il n'a laissé de me récompenser, dès cette vie même, du moindre désir formé pour sa gloire. Quelque défectueuses
et imparfaites que fussent mes œuvres, mon adorable Maître daignait les améliorer, les perfectionner, leur donner de la valeur. Quant à mes fautes et à mes péchés, il se hâtait de les couvrir d'un voile. Et maintenant il permet qu'un épais nuage les dérobe à la vue de ceux qui en furent témoins; il fait plus, il les efface de leur mémoire. ïl transfigure mes fautes jusqu'à leur donner le pur éclat de l'or; et il se plaît à faire resplendir une faible vertu que lui seul a mise en moi, pour ainsi dire, malgré mes résistances.
Je veux revenir à ce que l'on m'a commandé d'écrire. Mais il faut que je le publie : si je devais raconter en détail cette conduite si tendre, si paternelle de Notre-Seigneur à mon égard dans ces commencements, une pareille tâche serait au-dessus de mes forces. Il faudrait un autre esprit que le mien pour peindre sous leurs vraies couleurs, d'un côté les innombrables bienfaits dont je me vis comblée, de l'autre une ingratitude et une malice qui purent les ensevelir dans l'oubli. Louange éternelle à ce Dieu de bonté dont tant d'infidélité n'a pu vaincre la patience!
Coup d'œil rétrospectif sur le noviciat. — Départ pour Bccedas, où l'on espèrela guérir. — Conversion qu'opère son zèle. — Après trois mois, succombant à la rigueur du traitement, elle revient mourante à la maison de son père, à Avila. — Défaillance extraordinaire de quatre jours. — Martyre de douleur depuis l'Assomption jusqu'à Pâques.
En parlant de Tannée de mon noviciat, j'ai oublié de dire que je me laissais aller à de grands troubles pour des choses de fort peu d'importance. Souvent je recevais des réprimandes sans les mériter, et je ne les écoutais qu'avec beaucoup de déplaisir, tant j'étais imparfaite. Néanmoins, au comble du bonheur de me voir enchaînée à Jésus-Christ, j'acceptais tout avec générosité. Comme je recherchais la solitude, et que j'y pleurais mes péchés, les religieuses, s'en étant quelquefois aperçues, s'imaginèrent que je n'étais pas contente, et elles en parlaient dans ce sens. Au fond, je sentais de l'attrait pour toutes les observances du cloître; mais ce qui ressemblait à du mépris était loin, je l'avoue, d'avoir des charmes pour moi, tandis que je goûtais une joie très-vive de me voir estimée. Je mettais un soin parfait, un art ingénieux dans tout ce que je faisais, et cela môme était vertu à mes yeux. Ce n'est pourtant pas une excuse légitime, parce que je savais admirablement chercher en tout ma propre satisfaction, et ainsi l'ignorance ne saurait me justifier. Il est
vrai que ce monastère n'était pas établi sur les bases d'une perfection très-élevée; et moi, cédant à la pente de la nature, j'allais à ce qui était moins régulier, et je laissais de côté ce qu'il y avait d'exemplaire. Je fus témoin alors de l'héroïque résignation que fit éclater une religieuse au milieu d'une bien cruelle maladie. Elle avait au ventre des ouvertures causées par des obstructions, et par où elle rejetait la nourriture qu'elle prenait ; ce qui en peu de temps la conduisit au tombeau. Le mal effrayait les autres, moi je portais grande envie à cette inaltérable patience. Je disais à Dieu que s'il voulait me la donner au même degré, je le priais de m'envoyer toutes les maladies qu'il lui plairait. Il me semble que je n'en redoutais aucune ; ma soif des biens éternels était si ardente, que j'étais résolue de les gagner à quelque prix que ce fût. J'en suis étonnée maintenant, parce qu'alors je n'avais pas encore ce feu de l'amour divin que l'oraison plus tard alluma dans mon âme. Ce n'était qu'une certaine lumière qui me révélait la vanilé de tout ce qui passe, et l'inestimable prix des biens éternels que l'on peut acheter par le sacrifice de ces biens d'un jour. Sa Divine Majesté daigna exaucer ma prière : deux ans ne s'étaient pas encore écoulés que je me vis assaillie d'un mal différent sans doute, mais qui cependant me causa, l'espace de trois ans, des douleurs non moins sensibles et non moins cruelles, comme je le raconterai bientôt.
L'époque du traitement que j'attendais chez ma sœur étant venue, mon père, ma sœur, et celte religieuse, ma fidèle amie, ma compagne de voyage, de laquelle j'étais si tendrement aimée, m'emmenèrent, avec des soins infinis pour me rendre le trajet agréable, à l'endroit où l'on espérait me guérir. Ce fut là que le démon commença à troubler cette belle paix dont je jouissais ; Dieu cependant en retira un
grand bien. Dans ce lieu même où j'étais venue chercher ma guérison, vivait un ecclésiastique d'une naissance distinguée, qui à beaucoup d'esprit naturel ne joignait toutefois qu'une instruction médiocre. Ce fut à lui que je m'adressai pour la confession. Je dois le dire, j'ai toujours eu une prédilection marquée pour les confesseurs éminents en doctrine, car les demi-savants ont nui grandement à mon àme ; mais il ne m'a pas été toujours facile de les rencontrer au gré de mes désirs. J'ai vu par expérience qu'il vaut mieux, quand ils sont gens de bien et de bonnes mœurs, qu'ils n'aient pas du tout d'études que d'en avoir de médiocres ; alors du moins ils se défient, tout comme moi, de leurs lumières, et ils prennent conseil d'hommes vraiment éclairés. Les savants ne m'ont jamais trompée; les autres sans doute n'en avaient pas la volonté, mais ils n'en savaient pas davantage ; et comme j'avais d'eux meilleure opinion, je pensais n'être obligée qu'à les croire. Leurs décisions me laissaient d'ailleurs plus de large et de liberté. Si je m'étais vue serrée de près, il y a si peu de vertu en moi, que peut-être j'en aurais cherché d'autres. Là où il y avait péché véniel, ils ne voyaient point d'offense ; et là où il y avait péché trèsgrave, ils ne trouvaient qu'une faute vénielle. Cela nuisit beaucoup à mon avancement dans la vertu : il est bon, je crois, de le dire ici, afin que les autres se préservent d'un si grand mal. Mais devant Dieu, il m'est clair que je n'avais point d'excuse. 11 devait me suffire de savoir qu'une chose n'était pas bonne de sa nature, pour l'éviter avec soin. Le Seigneur a permis, je crois, à cause de mes péchés, qu'ils se soient trompés, et que, trompée par eux, j'en aie égaré d'autres en répétant ce qu'ils m'avaient dit. Je restai, ce me semble, plus de dix-sept ans dans cet aveuglement. Le premier qui commença à me détromper sur certains points fut
un religieux très-savant1 de Tordre de Saint-Dominique. Enfin les Pères de la compagnie de Jésus me dessillèrent les yeux sur tout le reste ; me découvrant le péril de ma conduite passée, ils me firent concevoir une crainle sérieuse, comme je le raconterai plus loin.
Je commençai donc à me confesser à cet ecclésiastique. Si dans la suite j'ai eu plus à dire en confession, à cette époque comme depuis le commencement de ma vie religieuse, je n'avais que peu de fautes à déclarer. Il en fut frappé, et me voua dès lors un extrême attachement qui partait d'un bon principe, mais dont l'excès aurait pu être répréhensible. Je lui avais fait comprendre, et il en était pleinement convaincu, que pour rien au monde je ne me résoudrais jamais à offenser Dieu en matière grave ; de son côté, il m'assurait qu'il était dans les mêmes sentiments ; ainsi, nous eûmes de fréquents entretiens. Comme alors mon âme goûtait habituellement en Dieu d'enivrantes délices, mon plus doux plaisir et l'unique sujet de mes conversations étaient de parler de lui. A un tel langage, dans une personne si jeune encore, il se sentait ému et pénétré de confusion. Enfin, sûr de l'intérêt que je lui portais, il me découvrit, dans un élan de confiance, l'état de son âme qui était des plus dangereux ; car, entraîné depuis près de sept ans dans l'oubli de ses devoirs, il ne laissait pas de monter à l'autel. Sa réputation en souffrait dans le public une grave atteinte ; personne cependant n'osait le blâmer en face. Ses aveux me remplirent de compassion , car son dévouement pour moi me l'avait rendu cher. Victime alors d une inexpérience trop naïve et trop aveugle, je regardais comme vertu
1 Cet hoimne, qui à un profond savoir joignait une vertu éminente, était le père Vincent Baron. La Sainte aura plus d'une fois encore à parler de lui, et le fera connaître d'une manière plus particulière.
de répondre par la reconnaissance et par un retour d'affection à l'amitié qu'on avait pour moi. Maudite soit la loi d'un tel retour qui va jusqu'à être contraire à la loi de Dieul C'est là une folie qui a cours dans le monde, et j'avoue qu'elle me met toute hors de moi quand j'y pense. Quoi I c'est de Dieu seul qu'émane, c'est à Dieu seul qu'est dû tout le bien qu'on nous fait, et nous regardons comme vertu de ne pas briser les liens d'une amitié qui lui déplaît et l'offense ! Monde, inonde, que tu es aveugle ! Et vous, grand Dieu, quelle grâce vous m'auriez faite, si, souverainement ingrate envers ce monde tout entier, j'avais eu le bonheur de ne l'être jamais envers vous ! Mais, hélas ! à cause de mes péchés, le contraire est arrivé.
M'étant procuré par les personnes mêmes de sa maison des renseignements plus précis, je connus mieux l'état de cet infortuné, et je découvris en même temps une circonstance qui le rendait un peu moins coupable. La personne dont l'insidieuse adresse l'avait égaré avait obtenu de lui qu'il porterait au cou, comme souvenir, une petite figure de cuivre1 où elle avait mis des charmes; et nul n'avait eu assez d'empire sur lui pour lui faire quitter ce gage perfide. Certes, ce n'est pas à la légère et sans preuve que j'ajoute foi à ces faits de sortilège ou de charme, mais celui que je rapporte, je l'ai yu de mes propres yeux. Si j'en parle, c'est afin que les hommes se tiennent en garde contre ces femmes qui aspireraient à former de tels liens. Qu'ils le sachent, dès qu'elles ont perdu toute honte devant Dieu, elles que leur sexe oblige plus étroitement à la pudeur, on ne saurait sans péril leur accorder la moindre confiance. Pour arriver à leurs fins, et pour le succès d'une passion insensée
1 En espagnol : idoiillo de cobre.
que le démon allume en elles, il n'est rien dont elles ne soient capables. Quant à moi, malgré ma profonde misère, jamais je ne suis tombée dans aucune faute de ce genre ; jamais, dans tout le cours de ma vie, je n'ai eu l'intention de faire le moindre mal ; jamais, quand je l'aurais pu, je n'aurais voulu forcer qui que ce fût à m'aimer. Mais c'est le Seigneur qui m'en a préservée, et s'il ne m'eût tenue de sa main, j'aurais pu l'offenser en cela comme dans le reste, car on ne doit fonder sur moi aucune confiance.
Dès que je fus fixée par ces renseignements, je témoignai un intérêt plus affectueux qu'auparavant à celui que je désirais tant de gagner à Dieu. Mon intention était parfaite, mais ma conduite n'était pas exempte de blâme ; car l'espérance d'un bien, quelque grand qu'il fût, n'aurait jamais dû me faire commettre môme le plus petit mal. Je redoublai d'ardeur à lui parler de Dieu. Mes paroles lui furent utiles sans doute, mais la grande affection qu'il avait pour moi fut, je crois, chez lui, une plus puissante cause de retour. Pour me faire plaisir, il en vint jusqu'à me livrer la petite figure que je fis aussitôt jeter dans une rivière. Dès qu'il en fut dessaisi, il se réveilla comme d'un profond sommeil : le tableau de sa conduite durant ces dernières années se déroulait à ses yeux ; il était effrayé de lui-même ; il gémissait de sa coupable vie, et déjà il en était saisi d'horreur. NotreDame, je n'en puis douter, lui fit sentir son puissant secours ; car il était très-dévot au mystère de sa Conception, et il en célébrait la fête avec grande solennité. Enfin, il brisa sans retour ses tristes chaînes, et il ne pouvait se lasser de remercier Dieu de l'avoir éclairé de sa lumière. Au bout d'un an, à dater du jour même où je le vis pour la première fois, il mourut; mais la sainte ardeur avec laquelle il avait servi Dieu dans cet intervalle l'avait préparé à la dernière heure.
Jamais je ne reconnus rien que d'honnête dans ses sentiments à mon égard, bien qu'ils eussent pu être d'une pureté plus élevée. Dans nos rapports, cette foi si vive qui nous montrait Dieu présent écartait jusqu'à l'ombre du danger. J'étais alors, je le répète, inébranlablement résolue à ne rien faire où j'aurais vu péché mortel; et, selon moi, c'était précisément la vue de sentiments sipursqui me faisait aimer de lui. Je crois même que tous les hommes sentiront toujours de la prédilection pour les femmes qu'ils verront inclinées à la vertu. Oui, la vertu est pour elles, comme je le dirai dans la suite, le moyen le plus sûr d'acquérir de l'ascendant et d'exercer de l'empire sur les cœurs. Je tiens pour assuré que Dieu exauça mes prières, et que celui pour lequel j'avais tant prié est dans la voie du salut éternel. Il mourut dans les plus beaux sentiments de foi, et dans l'éloignement le plus complet de l'occasion qui l'avait égaré. Ainsi, il semblerait que le Seigneur voulut se servir de moi pour ouvrir le ciel à cette âme.
Je restai trois mois dans cet endroit, en proie à de trèsgrandes souffrances, parce que le traitement était trop rigoureux pour ma complexion. Au bout de deux mois, à force de remèdes, il ne me restait plus qu'un souffle de vie. Le mal dont j'étais allé chercher la guérison était devenu beaucoup plus cruel; les souffrances que j'éprouvais au cœur étaient si vives, qu'il me semblait parfois qu'on me le déchirait avec des dents aiguës ; ^intensité de la douleur arriva à tel point, qu'on craignit que ce ne fût de la rage. Ma faiblesse était extrême ; l'excès du dégoût ne me permettait de rien prendre, si ce n'est du liquide. La fièvre ne me quittait pas; et des médecines, que pendant un mois on m'avait fait prendre, m'avaient épuisée. Je sentais un feu intérieur qui m'embrasait. Les nerfs se contractèrent, mais avec des douleurs si intolérables, que je ne trouvais ni jour ni nuit un instant de repos. A cela venait encore se joindre une profonde tristesse. Voilà ce que je gagnai dans ce voyage. Mon père se hâta de me ramener chez lui. Les médecins me virent de nouveau ; ils désespérèrent de moi, déclarant qu'indépendamment de tous ces maux, je me mourais d'étisie. Insensible à l'arrêt qu'ils venaient de prononcer, j'étais absorbée par le sentiment de la souffrance. Des pieds jusqu'à la tète j'éprouvais une égale torture. De l'aveu des médecins, ces douleurs de nerfs sont intolérables ; et, comme chez moi leur contraction était universelle, j'étais livrée à un indéfinissable tourment. 0 mon Dieu, quelle riche moisson de mérites, si j'avais su en profiter! La souffrance dans cet excès de rigueur ne dura que trois mois ; mais on n'eut jamais cru qu'il fût possible de résister à tant de maux réunis. Je m'en étonne moi-même en ce moment, et je regarde comme une faveur insigne de Dieu la patience qu'il me donna; il était visible qu'elle venait de lui. L'histoire de Job, que j'avais lue dans les Morales de saint Grégoire, me fut d'un grand secours. Le divin Maître m'avait, ce semble, fortifiée à l'avance par cette lecture et par l'oraison, à laquelle j'avais commencé à m'adonner ; il m'avait ainsi préparée à tout souffrir avec une résignation parfaite. Mes entretiens n'étaient qu'avec lui. J'avais ces paroles de Job habituellement présentes à l'esprit, et je me plaisais à les redire : Puisque nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, pourquoi nen recevrions-nous pas les mauxl1 Et, à ces paroles, je sentais, ce me semble, se renouveler mon courage.
Ce long martyre s'était déjà prolonge depuis le mois d'à1 Si bona suscepiraus de manu Dei, mala quare non suscipiamus (Job, u, 10).
vril jusqu'au milieu d'août, plus douloureux cependant les trois derniers mois. Enfin, le jour de l'Assomption de NoireDame arriva1. Je montrai le plus vif empressement pour me préparer par la confession à une si belle fête ; toujours, du reste, j'avais aimé à me confesser souvent. On s'imagina que la crainte de la mort m'inspirait ce désir, et mon père, pour ne pas m'alarmer, ne voulut point y condescendre. 0 amour excessif de la chair et du sang ! Quoiqu'il partit d'un père si catholique, si prudent, si inaccessible par ses lumières à un entraînement d'ignorance, combien cependant il aurait pu me devenir funeste ! Cette nuit môme se déclara une crise si terrible que, pendant près de quatre jours, je restai privée de tout sentiment. On me donna, dans cet état, Pextrème-onction. A toute heure, ou plutôt à tout moment, on croyait que j'allais expirer, et l'on ne faisait que de me dire le Credo, comme si j'eusse été capable d'entendre quelque chose. Plus d'une fois même on ne douta plus que je n'eusse exhalé mon dernier soupir ; et quand je revins à moi, je trouvai sur mes yeux de la cire tombée du flambeau qu'on avait approché pour voir si je n'avais point cessé de vivre. Cependant mon père était inconsolable de ne m'avoir pas permis de me confesser ; il ne cessait de faire monter vers Dieu des cris déchirants et les plus ardentes prières. Béni soit à jamais Celui qui voulut les entendre, et qui, des portes lointaines du tombeau, daigna me rappeler à la vie ! Déjà, dans mon couvent, la fosse qui attendait mon corps était ouverte depuis un jour et demi ; et déjà, hors de cette ville, dans un monastère de religieux de notre ordre, on avait célébré pour moi un service funèbre.
1 C'était en Tannée 1530 ; la Sainte avait 21 ans.
Dès que je repris connaissance, je voulus me confesser. Je communiai en répandant un torrent de larmes que faisaient couler le regret et la douleur d'avoir offensé Dieu, et qu'arrachait en partie l'excès de mes souffrances. Retrempée à ces deux sources de vie, j'étais en voie de salut. Mais alors même que la mort m'eut frappée au milieu de cette défaillance, j'aime à le croire, mon Dieu m'aurait encore fait miséricorde. Moins fidèle par le peu de lumière de mes guides, j'aurais trouvé grâce devant lui. Autant que j'en puis juger, malgré les intolérables douleurs qui me restaient et m'enlevaient presque à moi, la confession que je fis fut d'une intégrité parfaite ; j'y déclarai tout ce en quoi je croyais avoir offensé Dieu. Entre tant d'autres grâces, il m'a accordé celle-ci : jamais, depuis ma première communion, je n'ai laissé de m'accuscr au saint tribunal de tout ce que j'ai cru être péché, quelque léger qu'il fût. Je ne puis néanmoins, si j'étais morte alors, me défendre de craintes assez vives sur mon salut ; d'une part à cause du peu d'instruction des confesseurs, et de l'autre à cause de mon peu de fidélité à la grâce. Aussi est-il certain qu'arrivée à cette époque de ma vie, et considérant comment le Seigneur me ressuscita en quelque sorte, j'en éprouve un tel saisissement, que j'en suis pour ainsi dire toute tremblante.
Il me semble, ô mon âme, que lu aurais dû mesurer la grandeur du péril dont Dieu t'avait délivrée ; et si l'amour n'avait pas assez d'empire sur toi, la crainte, du moins, devait t'empôcher de l'offenser de nouveau. Car enfin il aurait pu mille fois te frapper dans un état plus dangereux. Non, je n'exagère pas beaucoup en parlant ainsi. Après tout, j'accepte ici les reproches que pourra m'en faire celui qui m'a ordonné de me modérer dans l'aveu de mes péchés. Et certes, tels que je les ai racontés, ils n'apparaissent déjà que
sous (les couleurs trop flatteuses. Je le conjure, pour l'amour de Dieu, de ne rien retrancher de mes fautes dans cet écrit, puisqu'elles servent à mieux révéler les magnificences des bontés de Dieu et son inépuisable patience à l'égard d'une àme. Bénédiction sans fin à ce Dieu d'amour! Je l'en supplie, qu'il me réduise plutôt en cendres, que je cesse iamais de l'aimer!
Elle retourne au monastère de l'Incarnation. — Souffrances qu'elle endure pendant trois ans. — Sa patience inaltérable, ses vertus. — En 1539 elle est miraculeusement guérie par saint Joseph. — Excellence de la dévotion à ce grand saint.
De ces quatre jours d'effroyable crise il me resta des tourments qui ne peuvent être connus que de Dieu. Ma langue était en lambeaux à force de l'avoir mordue. N'avant rien pris dans tout cet intervalle, faible d'ailleurs à ne pouvoir presque respirer, j'avais le gosier si sec qu'il se refusait à laisser passer môme une goutte d'eau. Je sentais tout mon corps comme disloqué, et ma tête dans un désordre étrange. Mes nerfs s'étaient tellement contractés, que je me voyais en quelque sorte ramassée en peloton. Voilà où me réduisirent ces quelques jours d'indicible douleur. Je ne pouvais, sans un secours étranger, remuer ni bras, ni pied, ni main, ni tête ; j'étais aussi immobile que si la mort eût glacé mes membres ; j'avais seulement la force de mouvoir un doigt de la main droite. On n'osait en quelque sorte m'approchcr : tout mon corps était lamentablement meurtri ; je ne pouvais supporter le contact d'aucune main ; il fallait me remuer à l'aide d'un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je restai ainsi jusqu'à Pâques-Fleuries1. Par bonheur, lorsqu'on me laissait tranquille, les douleurs
1 C'est-à-dire jusqu'au dimanche des Rameaux de l'année 1537.
venaient assez souvent à cesser. Un peu de repos goûté était alors à mes yeux un grand pas de fait vers la guérison. Je craignais que la patience ne vint à m'échapper. Grande fut donc ma joie quand je me vis délivrée de douleurs si aigués et si continuelles. Par intervalles j'en éprouvais néanmoins encore d'insupportables ; c'était quand une fièvre doublequarte très- violente, qui m'était restée, faisait sentir ses frissons. Je gardais aussi un profond dégoût pour toute sorte d'aliments.
Je voulus sur-le-champ retourner à mon monastère ; j'en avais le plus ardent désir, je ne balançai pas à m'y faire transporter. On reçut donc en vie celle qu'on avait attendue morte, mais avec un corps dont l'aspect aurait inspiré moins de pitié s'il eût été privé de vie. Il n'y a pas de termes pour peindre l'excès de ma faiblesse ; il ne me restait que les os. Cet état, comme je l'ai dit, se prolongea plus de huit mois; mais pendant près de trois ans je demeurai frappée de paralysie. Cependant un mieux insensible s'opérait, et lorsqu'à l'aide de mes mains je commençai à me traîner un peu contre terre, j'en rendis au Seigneur de vives actions de grâces. Au milieu de toutes ces souffrances, ma résignation ne se démentit pas un instant ; je supportai môme avec une grande allégresse les maux de ces trois années, trouvant qu'ils n'étaient rien en comparaison des douleurs et des tourments qui avaient précédé. Enfin j'étais pleinement sowmise à la volonté de Dieu, quand il lui aurait plu de me laisser ainsi jusqu'à mon dernier soupir. Si je désirais de guérir, c'était pour pouvoir me livrer à l'oraison dans ta solitude, de la manière qui m'avait été enseignée ; car dans l'infirmerie la chose ne m'était point facile. Je me confessais très-souvent. Mon bonheur était de parler de Bien: toutes les religieuses en étaient édifiées, et elles ne pouvaient assez admirer la patience que le Seigneur me donnait. En effet, s'il ne m'eût soutenue de sa main, il eût été impossible d'endurer de si grandes douleurs avec un si grand plaisir.