La Vie écrite par elle-même

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

i

Mais, loin de céder à mon désir, on m'a commandé, sur ces aveux, une extrême réserve. Ainsi je conjure, pour Pamour de Notre-Seigneur, ceux qui me liront de se souvenir toujours que je ne saurais donner assez de larmes à ma triste vie. Non, parmi tous les saints qui se sont convertis, je n'ai pas la consolation d'en trouver un dont la misère ^gale la mienne. Pour eux, après avoir été appelés par le

pureté sans tache brilla du plus vif éclat. Elle la cultivait avec tint de soin, que non-seulement elle observa jusqu'à la mort le vœu de virginité qu'elle avait fait dès sa plus tendre jeunesse, mais encore qu'elle conserva, exempte de toute tache, une angélique pureté de corps et de cœur. »

« Inter capteras ejus virtutes, quibus quasi sponsa a Dco ornata mirifice c excelluit, integerrima cffulsit castitas, quam adco eximie coluit, ut non so■a lum proposituui virginitatis servanda? a pucrilia conccptum usque ad mcr« tem perduxerit, sed omnis expert em maculx ongelicam in corde et corpore « servaverit puritatem \ »

Écoutons le témoignage d'un autre souverain pontife, Urbain VII!. Lorsqu'on lui présenta le premier office imprimé en l'honneur de sainte Térèse, avec ces paroles à la lin de la sixième leçon : a Le Seigneur la comblait de ses célestes dons avec tant de largesse, que souvent, avec un profond soupir, elle le conjurait de mettre une mesure à ses bienfaits divins et de ne pas perdre sitôt le souvenir de te* crimes : a Eam divinis cliarisinatibus tam liberaliter locuplctao bat Dominus, ut sacpius exclamans peteret beneficiis in se divinis modum « imponi, nec tam céleri oblivione scelerum suorum memoriam abolcri. » Urbain VIII, de crainte qu'aux yeux des aines simples Térèse ne parût une pécheresse, prit la plume et effaça d'un trait cette expression : Scelerum suorum (de ses crimes) , et de sa main y substitua celle-ci : Culparum suarum (de ses fautes), comme nous le lisons aujourd'hui dans le bréviaire romain; et il prononça alors ces paroles mémorables : « Sainte Térèse n'a jamais commis de péchés mortels; il ne convient donc pas que les saintes exagérations de son humilité deviennent pour les fidèles une occasion de soupçonner qu'elle se soit jamais rendue coupable de péchés graves. »

« Sancta Teresia nunquam commisit peccatum mortalc. Quare non convenit, « ut qua; ipsa prœ humilitate sibi attribuebat, vulgo fiant occasio suspicandi « eam gravium delictorum arguendam unquam fuisse. »

Voici maintenant ce qu'affirment, dans le rapport qu'ils firent pour sa canonisation, les auditeurs de rote, ces juges si éclairés, si intègres et si sévères: « Quoiqu'elle exagère ses fautes dans la relation de sa vie, ce qui démontre la profonde humilité de son âme, jamais cependant elle n'a commis de péché mortel; mais elle a très-fidèlement conservé la robe nuptiale de la grâce reçue m baptême. »

« Quamvis ipsa culpas suas in rclaUone vit» sure exaggerarit {quod profun• Gregorius XV, in Bullo canonnationis.

Seigneur, ils ne l'offensaient plus. Moi, non-seulement je devenais plus mauvaise, mais je m'étudiais à résister à ses grâces, redoutant la fidélité qu'elles m'imposaient, et me sentant d'ailleurs dans l'impuissance de reconnaître tant •de bienfaits. Qu'il soit béni à jamais de m'avoir si longtemps attendue ! J'implore en ce moment, du fond de mon eœur, le secours de sa lumière pour que la clarté et la vérité

« dam humilitatem arguit), nunquam tamcn peccatura lcthale commisisse, sed « nuptialem gratiœ vestem in baptismo smceptam fidelissime custodisse *. »

Enfin, la sacrée congrégation des rites, en approuvant l'oraison qu'on récite pour la fête de la Transverbération du cœur de sainte Térèse, proclame de la manière la plus solennelle que ce cœur a toujours été un inviolable sanctuaire de candeur et de divin amour : « 0 Dieu, qui avez transpercé avec un dard enflammé le cœur virginal et sans tache de Térèse votre épouse, et qui avez fait de ce cœur une victime sainte de la charité I » etc.

« Deus, qui illibata prxcordia B. virginis Tercsiee sponsie tuœ ignito jaculo « transfixisti, et charitatis victimam consecrasti, » etc.

Le jugement solennel de l'Église est connu. Ainsi, que sainte Térèse ait emporté au ciel son innocence baptismale, qu'elle n'ait jamais commis de péché mortel, c'est pour tout catholique vérité acquise; c'est question jugée par le tribunal le plus élevé et le plus saint de l'univers. Le moindre doute serait un outrage à la sainte, à Jésus-Christ et à son Eglise. Toute affirmation ou insinuation contraire, non-seulement blesserait la vérité historique, mais serait nn mépris formel de l'autorité de l'Église. Il y aurait, je ne dis pas une condamnable ignorance, mais de la perfidie et de l'impiété à jeter le moindre nuage sur une question désormais jugée sans appel. Aussi, c'est à juste titre «me les Bollandistcs, dans le monument immortel qu'ils viennent d'élever à la gloire de sainte Térèse, condamnent et stigmatisent la témérité d'un de ses historiens, de Villefore, qui, se mettant en flagrante opposition avec le jugement de l'Église, donne un caractère de gravilé aux péchés de Térèse, et ose lui imputer des fautes qui n'ont jamais existé dans la sainte réformatrice du Carmel.

Catholiques, c'est avec horreur que nous devons repousser toute parole, tout jugement, tout écrit sur les fautes de sainte Térèse qui ne se trouvent point conformes aux oracles de notre sainte mère l'Église. C'est en particulier aux prédicateurs qui, tous les ans, abordent le panégyrique de la vierge d'Avila, qu'appartient la belle mission de mettre en lumière les glorieuses décisions de l'Église, de proclamer bien haut ce qu'affirment et les actes de la canonisation de sainte Térèse et les plus graves lùstoricns de sa vie, qu'au temps de ses plus grandes infidélités elle fut un modèle de vertu.

Qu'ils sachent bien que jamais, avec tous les efforts de leur éloquence, ils ne pourront assez mettre en relief aux yeux des fidèles cette couronne de lis

* h relatioêe de ejtu virlulibus, art. vin»

régnent dans cette relation. En récrivant j'obéis à mes confesseurs ; je me rends aussi, je le sais, à la volonté du divin Maître, qui depuis longtemps exigeait de moi cet écrit; mais, jusqu'à ce jour, je n'avais osé l'entreprendre. Puisse-t-il tourner à sa gloire et faire bénir son nom! Puisse-t-il donner une nouvelle lumière à ceux qui me diimmaculés qui, du baptême à la mort, a resplendi avec une croissante blancheur sur le front pur et virginal de Térèsc. Qu'ils tremblent saintement de ne pas présenter dans tout le jour de la vérité un des plus augustes chefs- l'œuvre de l'Esprit-Saint, une des épouses les plus séraphiques du Verbe incarné, une des vierges qui entoureront de plus près dans le ciel la Vierge sans taclie.

Terminons ce qui regarde le jugement de l'Église, en appliquant, avec les doctes auteurs des Acta Sanctorum, à la séraphique Térêse de Jésus, ce qu'écrivait autrefois de Job un des plus grands papes, saint Grégoire : « Que chacun admire cette grande àme dans ses vertus; à mes yeux, elle se montre sublime jusque dans ses p'chés. »

a Videatur vir iste cuilibet magnus in virtutibus suis, mibi certe sublimis « apparet etiam in peccatis suis \ »

Le jugement de l'Eglise une fois connu, il reste à expliquer comment Térêse. une si grande sainte, a pu parler d'elle comme d'une si grande pécheresse. Or, ]>our comprendre un tel langage, il n'y a qu'à se souvenir de l'époque où elle écrivit sa vie.

Depuis longtemps elle était arrivée au sommet de la perfection et elle pratiquait ce vœu héroïque de faire toujours ce qui serait le plus parfait; déjà, depuis quelques années, l'ange, avec le dard euflammé, avait fait à son cœur cette blessure qui devait transformer sa vie en un perpétuel miracle d'amour ; par ses ravissements et par ses extases, elle habitait pour ainsi dire au ciel ; ce (hvin séjour lui avait été montré; son àme avait vu tomber devant elle les voiles augustes qui couvrent l'incompréhensible Trinité, et la gloire de ee mystère était sans cesse comme présente à ses regards sur cette terre d'exil ; elle jouissait de la présence presque habituelle de Notre-Seigneur et contemplait de l'œil interne de l'âme cette inénarrable beauté du Verbe incarné; déjà elle avait reçu ces grâces si étonnantes qu'elle va nous faire connaître dans sa vie, et d'autres plus étonnantes encore qu'elle a cru devoir passer sous silence, ne jugeant pas l'esprit humain capable d'en porter la connaissance dans cet exil. C'est quand elle est élevée à ce comble de sainteté, c'est quand elle brûle, comme ces esprits célestes qui entourent le trône de Dieu, des plus saintes ardeurs du divin amour, que Térèse prend la plume et rend l'Église catholique confidente des mystères de son cœur. Sa vie, qu'elle va nous décrire, elle la voit a illuminée par la lumière de la face même du Très-Haut; » elle la voit dans le miroir de la sainteté inlinic de Dieu; c'est à cette divine lumière qu'elle écrit . Dès lors les atomes des moindres imperfections sont à ses yeux des montagnes; les fautes vénielles sont mortelles pour ce cœur aimant. Elle fris" Mo- al., lib. XXII, c. \v.

rigerit! Me connaissant mieux désormais, ils prêteront un plus ferme appui à ma faiblesse, et je commencerai enfin à payer de quelque retour les faveurs dont mon Dieu m'a comblée. Que toutes les créatures chantent éternellement ses louanges! Ainsi soit-il.

sonne d'eflroi en voyant que, par de légères infidélités, elle avait fait un pas vers la pente qui conduit à l'abîme; au jugement de son amour, c'est avoir mérité l'enfer. Aussi, pour venger l'honneur de Dieu, Térèse ne cessera d'exagérer ces infidélités. I.a langue du repentir chrétien ne lui fournira aucun terme assez fort. Comme elle contemple de si près la Sainteté infinie et qu'elle brûle des ardeurs d'un séraphin, elle s indigne contre elle-même de n'avoir été qu'un ange de temps en temps distrait de la vue de son Dieu, d'avoir perdu dans des entretiens terrestres, pieux et honnêtes d'ailleurs, des heures où elle ' aurait pu s'embraser d'amour dans le céleste entretien. Car voilà ses plus grandes fautes, et ce qu'elle appelle une impardonnable trahison. Elle voudrait mourir de honte et de regret ; elle se juge un objet de juste horreur pour tout le genre humain, et souhaiterait de s'abaisser jusqu'au centre de la terre. Ces taches légères feront couler d'intarissables torrents de larmes de ses yeux. Elle aura d'inconsolables regrets, et les accents de repentir qu'exhalera ce cœur pur de la pureté d'un ange égaleront en tendresse et en douleur ceux d'Augustin.

Voilà tout le secret de ce langage. On l'a compris, quand avec Térèse on s'élève à cette hauteur des pures lumières du ciel et de cet amour qui consume les séraphins.

Maintenant que ce jugement de l'Église est connu, on saura apprécier au juste les saintes exagérations de l'humble Térèse, et on lira avec autant d'admiration que de bonheur ces pages de sa vie embaumées du plus pur parfum de l'humilité chrétienne.

Grâces dont Dieu la prévient dès sa plus tendre enfance. — Désir du martyre. — A peine Agée de douze ans, elle perd sa mère ; dans sa douleur, elle va se jeter aux pieds de la très-sainte Vierge et la supplie avec larmes de lui servir désormais de mère.

L'éminente piété de mes parents 1 et les faveurs dont Dieu me combla dès mon enfance auraient dû suffire, si je n'avais été si infidèle, pour me fixer dans le sentier de la vertu. Mon père se plaisait infiniment à la lecture des bons, livres, et il tenait à en avoir d'écrits en langue castillane, afin que ses enfants pussent les lire. Cette pieuse industrie, le soin avec lequel ma mère nous faisait prier Dieu et

1 Les parents fortunés auxquels Dieu, dans ses desseins éternels, avait réservé la gloire de donner à l'Église et au ciel la séraphique Térèse de Jésus, furent Alphonse Fauchez de Ccneda et Béatrix de Abumada, illustres tous les deux par la noblesse de leur origine et plus encore par l'élévation de leurs sentiments chrétiens '.

Térèse naquit à Avila, en Espagne, l'an 1515, sous le pontificat de Léon X et la régence de Ferdinand V. qui gouvernait en Caslille j our Jeanne sa fille, mère de Charles-Quint. Par une disposition de la Providence, ce fut la veille même do saint Berthold, premier général des carmes parmi les latins, le 28 mars, que la future réformatrice du Carmel vit le jour. La foi vive d'Alphonse et de Béatrix ne put souffrir de différer d'un instant le bonheur de la régénération chrétienne à l'enfant do bénédiction que Dieu venait de leur donner. Ainsi, incontinent après sa naissance, elle fut portée à l'église de la paroisse Saint-Jean, où elle reçut, avec le baptême, ce beau nom de Térèse qu'elle devait immortaliser par la sainteté do sa vie.

Nous avons ou le tonheur de nous agenouiller et de prier devant ces fonts.

• Sur la famille de sainte Térèse, voyez à la fin du volume la note A.

i

nous inspirait de la dévotion envers Notre-Dame ainsi qu'envers quelques saints, excitèrent en mon âme comme les premières étincelles de piété, à l'âge, ce me semble, de six à sept ans. Cet élan d'une vertu naissante se trouvait soutenu par l'exemple des auteurs de mes jours. Modèles de vertu, ils n'accordaient qu'à elle leur estime et leur faveur. On voyait en mon père une admirable ebarité envers les pauvres, et la compassion la plus vive pour les malades. Sa bonté à l'égard de ses serviteurs allait si loin,

baptismaux, où le Saint-Esprit vint prendre possession de ce cœur virginal qu'il devait éternellement garder pur et sans tache.

Dieu a voulu glorifier le berceau de sainte Térèse; c'est aujourd'hui un des plus beaux sanctuaires du Carmel. Une église et un monastère de carmes déchaussés s'élèvent là où était l'antique habitation des Cepeda. Dans le plan de l'église, on a respecté l'appartement où naquit la Sainte, et celui qu'elle habita près de quinze ans. Ils forment un petit sanctuaire enclavé dans le grand, et qui se trouve à cùtéde la chapelle de Notre-Dame du Mont-Carmel. l/artet la piété ont à l'envi conspiré à embellir cet oratoire aimé du ciel. Au-dessus de l'autel, on voit une magnifique statue de la Sainte. On l'a représentée au moment où elle vit, avec un si profond sentiment de douleur, Notre-Seigneur couvert de plaies. Sa figure respire quelque chose de cette indéfinissable tristesse qu'on voit peinte sur les traits d'une Maler dolorosa. Divers tableaux retracent les époques solennelles de la vie de la séraphique vierge du Carmel. C'est dans cet asile sanctifié par sa naissance et son séjour que les carmes conservent les reliques qu'ils possèdent de leur glorieuse fondatrice. Ces reliques, gardées avec toutes les saintes jalousies d'un filial amour, et entourées de tant d'hommages, sont : 1° un doigt de la main droite; 2° son rosaire; 3° unealpargate ou sandale ; 4° le bâton dont elle se servait dans ses voyages. On voit, en outre, à côté de la porte, une croix de quatre à cinq pieds faite avec le hois de l'appartement où naquit la Sainte. Jour et nuit, des lampes brûlent dans ce sanctuaire ; chaque matin, l'adorable sacrifice y est offert, et la prière y monte sans cesse vers le ciel. 11 nous a été donné d'immoler l'Agneau sans tache et de l'offrir sur cet autel, pour remercier le Très-Haut de la magnificence de ses dons envers notre Sainte.

Le monastère est beau et entouré de vastes jardins. Le cloître est très-remarquable; des peintures à fresque retracent la vie de sainte Térèse et de saint Jean delà Croix. Une des scènes qui frappent le plus les regards, c'est celle où la Sainte, à l'âge de sept ans, est rencontrée sur la route de Salamanque par un de ses oncles, lorsque, avec son jeune frère Rodrigue, elle s'en allait à pas pressés au pays des Maures chercher la palme du martyre. 11 y a une expression céleste sur cette figure radieuse de beauté, d'innocence, que l'amour divin colore de ses feux. Faut-il donc, semble dire l angélique Térèse, que

que jamais il ne put se résoudre à prendre des esclaves ; son âme était trop attristée à la vue de leur sort. Aussi, ayant eu quelque temps dans sa maison une esclave d'un de ses frères, il la traitait à l'égal de ses enfants, et il était si touché de ne pas la voir libre, qu'il en éprouvait, disait-il, une intolérable douleur. Dans ses paroles se fit toujours remarquer un respect souverain pour la vérité. Nul ne l'entendit jamais ni jurer, ni médire ; la plus parfaite décence de mœurs respirait dans toute sa vie.

j'immole au devoir d'obéir tant de bonheur et de gloire que me promettait le martyre?

Dans le plan de ces édifices, on a égalcmeut respecté cet endroit du jardin où, avec son cher Rodrigue, elle bâtissait des ermitages. C'est aujourd'hui un partcire contigu à l'église. Nous y avons vu une vigne qui de ses branches tapissait les murs, des rosiers et quelques fleurs. Kn entrant dans cette petite Thébaïde, on est saisi ; on n'ose fouler ce sol où l'œil de la foi découvre l'empreinte toute récente des pas de Térèse. L'âme s'épanouit ensuite en respirant dans cette solitude, moins le parfum des roses et des fleurs, que les parfums d'innocence que cet ange semble y répandre encore. Malgré soi on est attendri, on se recueille; on entend Térèse et Rodrigue parlant du ciel et s' encourageant au martyre. Ce cri qui s'échappait de leurs cœurs embrasés : Quoi ! pour toujours ! toujours ! toujours ! semble retentir encore ; il trouve un écho fidèle dans le cœur du fortuné pèlerin et le fait soupirer après les joies éternelles de la Patrie.

On sait quel grand nombre d'édifices religieux la tourmente révolutionnaire a détruits en Espagne. Le berceau de sainte Térèse a trouvé grâce ; mais, hélas! il n'y a aujourd'hui que trois carmes sécularisés qui veillent à sa garde. On leur a laissé l'église, quelques cellules et le cloître; le reste du monastère leur est enlevé. La Sainte, nous l'espérons, saura défendre son berceau et ranger une seconde fois autour de lui une tribu florissante de religieux qui fera revivre la beauté des anciens jours du Carmel.

Avila est une noble et ancienne ville de la Vieille-Castille. Clusius pense que c'est l'A6oui« de Ptolémée. Sa situation est pittoresque : bâtie sur la pente d'une colline, elle domine de cette hauteur une vaste plaine que borde au loin une chaîne grandiose de montagnes. Elle est environnée de remparts flanqués de distance en distance d'élégantes tours. Non loin de ses murs coule une rivière, l'Adaja, qui arrose ces fertiles campagnes. Le ciel y est presque toujours sans nuages; c'est le beau ciel d'Espagne. L'air qu'on y respire est très-vif et trèspur; les eaux y sont limpides et d'une admirable fraîcheur. C'est de la route de Salaraanque qu'il faut considérer Avila : son plan se dessine ; tout ce que sa situation a de gracieux, de pittoresque, de beau se découvre; c'est un coup d'œil ravissant. Ses principaux ornements sont les édifices sacrés : la cathéDieu avait également orné ma mère des plus belles vertus. Les grandes infirmités, dont sa vie ne fut qu'un enchaînement, firent éclater sa patience. Une ravissante modestie trahissait au dehors tout ce que son âme avait de pudique. Douée d'une beauté rare, jamais elle ne parut en faire la moindre estime ; comptant à peine trente-trois ans quand elle mourut, elle avait déjà adopté cette sévérité de costume qui convient à un âge avancé de la vie. Elle charmait par la douceur de son caractère et par les grâces de son esprit. Sa vie tout entière s'était écoulée au sein de grandes souffrances, la mort la plus chrétienne en fut le terme et la couronne.

Nous étions trois sœurs et neuf frères. Grâce à la bonté divine, tous, par la vertu, ont ressemblé à leurs parents, excepté moi. J'étais cependant la plus chérie de mon père;

dralc est imposante; la basilique des saints martyrs Vincent, Sabine et Christète est un des monuments antiques d'Espagne qui présentent à la science le plus d'études à faire et de merveilles à admirer. On peut consulter sur cette basilique le Mémoire historique-descriptif publié par D. Andres Hernandez Gailejo, Architecto de la Real Academia de San Fernando. Madrid, 1849.

L'église et le monastère des dominicains, qui étaient un des plus beaux ornements d'Avila, ont été dévastés. Ces édifices sont pourtant debout, mais déserts et en deuil. On cherche en vain les fils de saint Dominique dans cette église où Térèse pria si souvent, où elle trouva tant de secours et de lumière et où. elle reçut de si grandes grâces.

Outre l'église et le monastère des carmes, qui glorifient le lieu de la naissance de Térèse, deux autres monuments perpétuent dans Avila les souvenirs de sa sainte vie. C'est le monastère de l'Incarnation, où elle passa plus de trente ans, et le monastère de Saint-Joseph, fondé par elle, et qui fut le premier de la réforme du Carmel. Il en sera souvent question dans le cours de cet ouvrage.

En compulsant les annales de l'Espagne, on voit que les habitants d'Avila se distinguèrent toujours par la noblesse de leur caractère et parleur amour pour la sainte Église de Jésus-Christ. A l'héroïsme de la foi et de la valeur ils joignirent l'élégance des manières et la politesse du langage; ils parlèrent ce mélodieux idiome castillan dans toute sa pureté et sa grâce. Cette cité fut surnommée la Cité des Chevaliers, Avila de los Cavalleros; mais sa plus belle gloire, c'est d'avoir mérité le surnom de Ville des Saints, Avila de los Sanlos, c'est d'avoir été le berceau de sainte Térèse et celui de la réforme du Carmel. Voilà ce qui la rend à juste titre la perle de la Vieille-Castille, l'orgueil du royaume de saint Ferdinand, l'amour et l'envie du monde catholique.

et, tant que ma première candeur n'avait pas été ternie par le péché, sa prédilection pour moi n'était pas, ce me semble, sans quelque fondement. Aussi, lorsque je me rappelle cette pente heureuse vers la vertu, que le Seigneur m'avait donnée, et le triste usage que j'en ai fait, mon âme se brise de douleur. J'étais d'autant plus coupable que, pour être toute à Dieu,je ne trouvais aucun obstacle dans la société de mes frères.

Je les chérissais tous de l'affection la plus tendre, et ils me payaient de retour. Toutefois il y en avait un à peu près de mon âge que j'aimais plus que les autres1. Nous nous réunissions pour lire ensemble les vies des saints. En voyant les divers genres de supplices que les martyrs enduraient pour Dieu, je trouvais qu'ils achetaient à bon compte le bonheur d'aller jouir de lui, et j'aspirais, moi aussi, à une mort si belle de toute l'ardeur de mes désirs. Ce n'était pas l'amour de Dieu qui faisait ainsi palpiter mon cœur ; je voulais seulement me voir au plus tôt au ciel, en

1 Ce frère était Rodrigue de Cepeda, né quatre ans, jour pour jour, avant Térèse. La grâce, comme on le voit, unit ces deux Ames par des liens incomparablement plus forts et plus intimes que ceux de la nature. Rodrigue suivit la carrière des armes. Avant de j>artir pour le nouveau monde, voulant donner à cette sœur si tendrement aimée un gage de son amour, il la laissa héritière de tout son bien. Il servit dans les armées du roi dans l'Amérique méridionale et se montra toujours aussi vaillant capitaine que chrétien magnanime. C'est au Rio de la Plata qu'il succomba les armes à la main et reçut du Ciel le prix de sa fidélité et de sa valeur. La sainte l'a constamment considéré comme un martyr, parce qu'il fut moissonné en combattant pour la cause de la religion catholique.

C'est dans le même sens et pour la même raison que saint Louis, dans sa lettre sur sa captivité et sa délivrance, donne à son frère le nom de martyr. Il regarde comme certain et il a la ferme espérance que le comte d'Artois, mort dans la guerre, s'est envolé au ciel avec la couronne du martyre, et que, dans la Patrie, il se voit avec les saints martyrs en possession des joies éternelles.

« Cum corona martyriiadcœlestem evolasse Patriam et ibi cum sanctis mar« tyribus perenniter congaudere. » — Gesta Dei per Franco*, 1. 1, p. 1197.

possession de celle ineffable félicité dont les livres nous offraient la peinture. Nous délibérions ensemble sur les moyens d'atteindre notre but. Le parti qui nous souriait davantage était de nous en aller, demandant notre pain pour l'amour de Dieu, au pays des Maures, dans l'espoir qu'ils feraient tomber nos têtes sous le glaive'. Dans un âge aussi tendre, le Seigneur nous donnait, ce me semble, assez de courage pour exécuter un tel dessein, si nous avions pu gagner le sol infidèle ; mais nous avions un père et une mère, et c'était là le plus grand obstacle à nos yeux. Nous étions frappés d'un étonnement étrange en lisant dans ces livres que les châtiments, comme les récompenses, devaient durer à jamais. Que de fois celte pensée fut l'objet de nos entretiens ! Nous aimions à redire, sans nous lasser : Quoi ! pour toujours ! toujours ! toujours ! Et lorsque j'avais ainsi passé un certain temps à répéter ces paroles, Dieu, malgré ma tendre enfance, faisait briller la vérité au fond de mon àme, et m'enflammait du désir de marcher dans le chemin qui conduit à l'éternelle vie. Voyant qu'il nous était impossible d'aller au lointain pays

1 La Sainte semble jeter adroitement un voile sur la tentative qu'elle fit âvec son frère de voler au pays des Maures, pour y remporter la palme du martyre. Elle n'avait que sept ans, lorsqu'un jour elle s'échappa avec le jeune Rodrigue de la maison paternelle, pour exécuter ce magnanime dessein. Ces deux héroïques enfants, embrasés du feu de l'amour divin, avaient déjà franchi le pont de l'Adaja. et marchaient à pas rapides sur la route d'Avila à Salamanque, s'entretenant du bonheur du martyre. Us étaient à peine à un quart de lieue d'Avila, lorsqu'un de leurs oncles les rencontre, et les ramène à leur mère désolée de leur absence. A l'endroit même où nos deux candides martyrs se virent forcés de reprendre le chemin de la maison paternelle, la piété a élevé un modeste monument : c'est une croix sous un dôme de pierre supporté par quatre colonnes.

Ce qu'il y a de frappant, c'est que cet endroit se trouve en face mémo de ce monasièrede l'Incarnation où Dieu réservait à Térèse un martyre d'un ordre plus élevé : là, le dard enflammé de l'ange, remplaçant le glaive de l'infidèle, devait transpercer son cœur, et prolonger pendant près de trente ans la sublime agonie de son amour.

des Maures moissonner la palme du martyre, nous résolûmes de mener la vie des ermites du désert. Dans un jardin1 attenant à la maison, nous nous mimes à bâtir de notre mieux des ermitages, en posant Tune sur l'autre de petites pierres qui tombaient presque aussitôt. Ainsi toute tentative de réaliser nos désirs demeurait impuissante. Maintenant encore je me sens délicieusement attendrie en voyant combien Dieu se hâtait de me donner de bonne heure ce que je perdis par ma faute.

Tous les livres