La Vie écrite par elle-même (page 23)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Li Sainte lui écrivit aussitôt un billet qui contenait ce que Notre-Seigneur lui avait dit. l<e 1*. Baltliasar ayant exécuté cet ordre du divin Maître, fut éclairé d'une lumière toute céleste; il vit que cette fondation était l'œuvre de

trouvant presque seule, je ne pouvais m'empêcher de voir clairement les peines que j'allais rencontrer. Il fut convenu entre nous de conduire l'affaire dans le plus grand secret. Dans ce dessein, je priai une de mes sœurs1, qui ne demeurait pas dans la ville, d'acheter la maison, et de la faire arranger comme si c'eût été pour elle ; quant à l'argent, il plut au Seigneur de nous l'envoyer par des voies admirables qu'il serait trop long de rapporter*. En tout ceci, je veillais à ne rien faire contre l'obéissance ; mais je me gardais d'en parler à mes supérieurs, sachant qu'ils s'opposeraient comme la première fois à mon dessein, et pourraient peut-être le ruiner entièrement. Il est incroyable combien j'eus de peines à essuyer soit pour me procurer de l'argent, soit pour trouver la maison, traiter du prix, et la faire accommoder. Je portais le poids de tout, quoique ma compagne fît ce qu'elle pouvait pour me soulager ; mais ce qu'elle faisait était si peu de chose que ce n'était presque rien. Elle prêtait seulement son nom et son entremise ; tout le reste retombait sur moi, et je ne comprends pas aujourd'hui comment j'ai pu y résister. Quelquefois, tout afDieu, et que ce grand Dieu voulait se servir d'une femme pour faire éclater ses merveilles. Dès ce moment, il dit à sa sainte pénitente qu'il n'y avait plus à hésiter, mais qu'elle devait s'employer de toutes ses iorces à exécuter un dessein dont Dieu était visiblement l'auteur.

Ilibera, Vie de sainte Térèse, liv. I, c. xiv.

Yepes, Vie de sainte Térèse, lre partie, liv. II, c. m.

1 Jeanne de Ahumada, dont nous donnons la notice à la fin de ce chapitre, ,à la suite de celle de Laurent de Cepeda.

- Sainte Térèse fait ici allusion à la somme considérable que son frère Laurent de Cepeda, sans rien savoir de son dessein, lui envoya du Pérou en 1561. De retour en Espagne, il rendit encore à la Sainte les plus grands services.

On verra dans sa notice, à la tin du chapitre, quelle fut Péminente piété de Laurent de Cepeda, de sa femme et de ses enfants. Nous ferons connaître en particulier la jeune Térésita sa fille, que sainte Térèse aima avec prédilection, et qui, par sa vie tout angelique. fut un des plus beaux ornements du Carmel.

fligée, je disais à Notre-Seigneur : a Mon divin Maître, pourquoi me commandez-vous des choses qui semblent impossibles? Que si, n'étant qu'une femme, j'étais au moins librel Mais liée en tant de manières, sans argent et sans savoir où en trouver ni pour le bref, ni pour tout le reste, que puisje faire, Seigneur? »

Me trouvant un jour dans l'impuissance de rien donner à certains ouvriers, je ne savais plus que devenir: saint Joseph, mon véritable père et bien-aimé protecteur, m'apparut et me dit de ne point craindre de faire marché avec eux, et que j'aurais de quoi les payer. Je le fis, sans avoir un denier dans ma bourse, et Notre-Seigneur y pourvut d'une manière qui étonna ceux qui le surent.

La maison me paraissait tellement petite, que je désespérais d'en pouvoir faire un couvent. Je voulais en acheter une autre également fort petite, qui était adjacente, et dont nous aurions fait l'église; mais je n'avais pas de quoi, et je ne savais comment m'y prendre pour en venir à bout. Un jour au moment où je venais de communier, NotreSeigneur me dit : « Je t'ai déjà commandé d'entrer comme tu pourras. » Puis, par forme d'exclamation, il ajouta : «0 cupidité du genre humain, qui as peur que môme la terre te manque 1 Combien de fois ai-je dormi au serein, pour n'avoir pas où me retirer I » Effrayée d'un si juste reproche, je dirigeai mes pas vers la maisonnette, j'en pris le plan, et je trouvai qu'on pouvait y établir un monastère quoique bien petit. Sans plus penser à acheter une autre maison, je fis arranger celle-là grossièrement et sans recherche, me contentant qu'on y pût vivre, et qu'elle ne fût pas malsaine, ce à quoi il faut toujours prendre garde.

Le jour de la fête de sainte Claire \ comme j'allais corn1 Le i2 août de l'année 1501.

munier, cette Sainte m'apparut tout éclatante de beauté, et me dit « de poursuivre avec courage ce que j'avais commencé, et qu'elle m'assisterait. » Je conçus une grande dévotion pour elle, et j'ai vu par les effets la vérité de sa promesse : car un monastère de son ordre, qui est proche du nôtre, nous aide à vivre ; et, ce qui est beaucoup plus important, elle a peu à peu si bien contribué à l'accomplissement de mon désir, que l'on pratique dans cette nouvelle maison la pauvreté qui s'observe dans les siennes. Nous ne vivons que d aumônes, et il ne m'en a pas peu coûté pour faire confirmer ce point par l'autorité du saint-père1, de telle sorte qu'on n'y puisse contrevenir ni nous imposer jamais de revenus. C'est sans doute aux prières de cette aimable Sainte que nous sommes encore redevables de cette délicate et paternelle attention avec laquelle Notre-Seigneur nous procure le nécessaire, sans que nous demandions rien à personne. Qu'il soit béni de tout! Ainsi soit-il.

A quelques jours de là, le jour môme de l'Assomption de Notre-Dame, étant dans l'église d'un monastère du glorieux saint Dominique *, et pensant aux nombreux péchés de ma vie que j'y avais confessés autrefois, je fus tout à coup saisie d'un grand ravissement. Me trouvant presque hors de moimême, je m'assis ; et il me semble que je ne pus voir élever la sainte hostie, ni être attentive à la messe, ce qui* me laissa du scrupule. Durant cette extase, je me vis revêtir d'une robe éblouissante de blancheur et de lumière : je ne vis pas d'abord par qui, mais bientôt j'aperçus la très-sainte Vierge à mon côté droit, et mon père saint Joseph à mon côté gauche ; ils me firent connaître « que j'étais purifiée de mes péchés. » A peine étais-je entièrement revêtue de

1 Pie IV. Ce bref fut expédié le 5 décembre 1562. * Au monastère de Saint-Thomas, à Avila, l'an 1561.

cette robe, que, pour comble de bonheur et de gloire, la très-sainte Vierge me prenant les mains, me dit « que je « lui causais un grand plaisir par ma dévotion au glorieux « saint Joseph ; je devais croire que mon dessein concernant « la fondation s'exécuterait ; que Notre-Seigneur ainsi qu'elle « et saint Joseph seraient très-bien servis dans ce monas« tère ; je ne devais pas craindre de voir jamais se refroidir « la première ferveur, quoique je me misse sous une obéis« sance qui n'était pas de mon goût, parce qu'elle et son « glorieux Époux nous protégeraient. Son Fils nous avait « déjà promis d'être toujours au milieu de nous ; or, pour « gage de la vérité de sa divine promesse, elle me faisait don « de ce joyau. »

En achevant ces paroles, elle mit à mon cou un collier d'or très-beau, d'où pendait une croix d'une valeur inestimable. Cet or et ces pierreries différaient infiniment de tout ce que l'œil voit ici-bas; et l'imagination môme ne saurait rien concevoir qui approche d'une telle beauté. Il était également impossible de comprendre de quel tissu était cette robe, et de donner la moindre idée de son incomparable blancheur : à coté d'elle, tout ce que la nature a de plus éclatant est noir comme la suie. Je ne pus saisir rien de particulier dans les traits du visage de la sainte Vierge ; je vis seulement en général qu'il était d'une ravissante beauté. Elle était aussi vêtue de blanc, dont l'éclat, quelque extraordinaire qu'il fût, réjouissait la vue au lieu de l'éblouir. Je ne vis pas si clairement saint Joseph ; il m'était présent néanmoins, mais comme on l'est dans ces visions où nulle image ne frappe l'âme, et dont j'ai parlé plus haut. Il me sembla que la très-sainte Mère de Dieu était dans toute la fleur de la jeunesse. Après qu'ils curent passé quelques moments avec moi, versant dans mon urne un bonheur

qu'elle n'avait pas encore senti, et dont elle eût voulu jouir sans tin, je les vis remonter au ciel, accompagnés d'une grande multitude d'anges. Je me trouvai par leur absence dans une extrême solitude ; mais je goûtais une consolation si pure, mon âme se sentait si élevée, si recueillie en Dieu, si attendrie, que je fus quelque temps comme hors de moi, sans pouvoir faire aucun mouvement, ni proférer une parole. J'en demeurai transportée du désir de me consumer tout entière pour la gloire de Dieu ; et cette vision produisit en moi de si heureux effets, que jamais je n'ai pu douter qu'elle ne vint de lui, malgré tous mes efforts pour me persuader ]e contraire.

Je trouvai une source de consolation et de paix dans ce que celte Reine des anges venait de me dire sur l'obéissance : car j'avais de la peine de me soustraire à celle de mon ordre. Cependant Notre-Seigneur m'avait dit qu'il ne convenait point de lui soumettre le nouveau monastère, et m'en avait même fait entendre les raisons. Il m'avait ordonné d'envoyer à Rome par une certaine voie, m'assurant qu'il nous en ferait venir une réponse favorable. Cet ordre ayant été fidèlement exécuté, tout réussit au gré de nos désirs ; mais si nous n'avions pas suivi ce parti, jamais nous n'aurions vu le terme d'une pareille négociation.

Ce qui est arrivé depuis a fait voir combien il était important de nous mettre sous l'obéissance de l'évôque1; mais je ne le connaissais pas alors, et je ne savais pas quel supérieur

' Don Alvaro de Mendoza, de la maison des comtes de Uibadavia ; il fut successivement évêque d'Avila et de Palcncia. Sainte Térèse en parle trèssouvent avec le plus grand éloge. On a plusieurs lettres de la Sainte qui lui sont adressées. Il conserva un si grand attachement pour la réforme du Carmel, qu'il vou ut être enterré au couvent de Saint-Joseph d'Avila, où l'on voit encore son tombeau et sa statue en marbre blanc, près du maître-autel, du côté de l'épitiv et en face du chœur des religieuses.

nous trouverions en lui. Notre-Seigneur a voulu qu'il fût non-seulement plein de bonté, mais encore tel qu'il nous le fallait pour soutenir cette petite maison au milieu de la grande tempête dont j'ai à parler, et pour la mettre dans l'état où elle est aujourd'hui. Béni soit Celui qui a tout conduit si heureusement! Ainsi soit-il1.

* La Sainte, ainsi qu'elle le déclare dans sa lettre a Rodriguez de Moya, eut d'abord le désir de soumettre son monastère à la Compagnie de Jésus. Mais rencontrant dans les Constitutions de saint Ignace un invincible obstacle à son dessein, elle voulut du moins, comme elle le dit dans cette môme lettre, que les monastères de ses filles eussent à jamais pleine liberté d'appeler les membres de la Compagnie pour les ministères que leur saint fondateur leur permet d'exercer auprès des religieuses. « Je rends de véritables actions de grâces à « Notre-Seigneur, dit-elle, de ce que nous sommes de tous les ordres celui qui « jouit d'une plus grande liberté pour traiter avec les religieux de la Compa« gnie; cette liberté, nul ne nous l'enlève maintenant, et elle ne nous sera ja< mais enlevée. »

t. L'on trouvera à la fin du volume la lettre de la Sainte à Rodriguez de Moya.

SLK LAURENT DE CEPEDA, FRÈRE DE SAINTE TERÊSE, ET SUR TERÉSITA DE JESUS. MORTE EN ODEUR DE SAINTETÉ AU MONASTÈRE DE SAINT-JOSEPH D'AVILA.

Laurent de Ccpeda était parti pour l'Amérique vers l'an 1540; suivant comme ses frères la carrière des armes, il fut fait d'abord capitaine et ensuite trésorier général de la province de Quito. Le 18 mars 1556, il épousa Jeanne-Marie de Fuentes y Guzman, femme d'un rare mérite et d'une admirable piété. Pendant les onze années que dura leur sainte union, don Laurent admira dans la compagne que Dieu lui avait donnée un type parfait de l'épouse et de la mère chrétienne. Jeanne-Marie de Fuentes y Guzman n'avait pas encore atteint sa trentième année, et déjà elle avait amassé d'immenses mérites pour le ciel; Dieu se hâta de poser sur ce front la couronne de justice, et le 14 novembre de Tan 1567, cette Ame céleste et angélique voyait s'ouvrir pour elle le séjour de la félicité.

Dieu, qui glorifie ceux qui l'ont glorifié ici-bas, a voulu que l'éloge de cette femme accomplie fût transmis aux âges futurs par la séraphique Térèse, et par l'époux chrétien témoin de la sainteté de sa vie.

Voici en quels termes, dans un mémoire écrit de sa propre main, don Laurent de Cepeda nous parle d'elle : « La bienheureuse (la sainteté de sa vie et de sa mort me permettent de la nommer ainsi) n'avait que 28 ans, 4 mois et 20 jours, quand Dieu l'appela à lui. Sa mort fut si sainte, que je conjure le Seigneur, quand il daignera me tirer de cet exil, de me faire mourir dans les mêmes dispositions. Jusqu'à son dernier soupir elle donna, comme elle l'avait fait toute sa vie, l'exemple des plus belles vertus. Elle me dit par deux fois qu'un jour je la suivrais, et que si je voulais être avec elle dans la gloire, je devais être fervent chrétien, et servir fidèlement Notre-Seigneur. Elle voulut mourir revêtue de l'habit des religieuses de Notre-Dame de la Merci, et être enterrée dans l'église du monastère de cet ordre, dans la chapelle de Saint-Jean de Latran. Elle l'avait ainsi souhaité pour gagner les grandes indulgences qui se gagnent dans ce sanctuaire. »

Après le témoin oculaire de tant de vertus entendons sainte Térèse,

dans une leltre à Jeanne de Ahumada sa sœur : « Je viens d'apprendre que don Laurent a perdu sa femme; cette nouvelle ne nous doit point causer de peine, car je connaissais la vie qu'elle menait : déjà depuis longtemps elle était adonnée à l'oraison; et, d'après ce qui m'a été dit, sa mort a été si belle, qu'elle a jeté dans l'admiration tous ceux qui en ont été témoins*. »

Les dernières paroles de Jeanne-Marie de Fuentes y Guzman laissèrent dans l'âme de Laurent de Cepeda une ineffaçable empreinte ; et sainte Térèse nous apprend dans ses écrits jusqu'à quel point il fut fidèle à la recommandation de son épouse mourante. Après un séjour de plus de 34 ans en Amérique, sur le conseil de sa sœur, don Laurent revint en Espagne avec ses enfants, vers le milieu de l'année 1575; et pour pouvoir être tout à Dieu dans la solitude, il fixa son séjour à une lieue de distance d'Avila, dans une très-belle maison de campagne appelée la Serna. Il se mit sous la direction de sa sœur, consommée alors en sainteté, et en cinq années il s'éleva à la plus baute perfection. La Sainte avait une si haute idée de ses connaissances dans les choses de Dieu, qu'elle l'appela à une conférence spirituelle où se trouvaient saint Jean de la Croix, Julien d'Avila et François de Salcedo, et où Ton devait expliquer le sens de ces paroles : Cherche-toi en moi, que Notre-Seigneur lui avait adressées dans l'oraison. C'est à cette célèbre conférence qu'a rapport la V* lettre du 1" volume adressée à Alvaro de Mendoza, évêque d'Avila, et une des plus spirituelles qui soient sorties de la plume de la Sainte. Laurent de Cepeda fut un insigne bienfaiteur du Carmel de Séville et de toutes les maisons fondées par sa sœur; il s'endormit saintement dans le Seigneur le 20 juin 1580. Sainte Térèse, dans ses lettres et dans son livre des Fondations, nous a laissé de lui un portrait achevé ; il faut lire en particulier les deux lettres qu'elle écrivit sur sa mort, Tune à Marie de Saint- Joseph, prieure du Carmel de Séville, l'autre à don Laurent son neveu, fils de Laurent de Cepeda. Nous renvoyons le lecteur à ces sources; il n'y a rien à ajouter à ce que la Sainte a dit.

Laurent de Cepeda, pour ne pas être séparé après sa mort de sa saintesœur, voulut être inhumé dans l'église de Saint-Joseph d'Avila. Dans ce dessein, il fonda une des chapelles de cette église, qu'il dédia à saint Laurent son patron, et c'est dans cette chapelle qu'il fut enterré. Voici l'inscription de son tombeau :

• Le XXVI juin de l'an 1580, s'endormit dans le Seigneur Laurent de Cepeda, frère de la sainte fondatrice de cette maison, et de toutes les carmélites déchaussées. Il repose dans cette chapelle qu'il a fait ériger. »

* Lettre XLU, t. IV.

De sept enfants que Dieu avait donnés à Laurent de Cepeda et à JeanneMarie de Fuentes y Guzman son épouse, quatre, ayant été moissonnés dans l'âge d'innocence, avaient précédé leur mère au ciel. Elle laissait deux fils, Laurent et François de Cepeda, qui se montrèrent dignes de leurs parents ; mais la perle de la famille fut la candide Térésita, à la naissance de laquelle sa mère ne survécut que de quelques jours.

Lorsque Laurent de Cepeda, de retour des Indes, alla avec ses trois enfants voir sa sœur à Séville, au mois d'août 1575, Térésita n'avait que sept ans accomplis, et Térèse, de son côté, n'avait plus que sept ans à passer en cet exil. La Sainte qui, du premier coup d'œil, vit dans la fille de son frère un ange d'innocence et une future épouse de Jésus-Christ, lui voua dès ce moment la tendresse d'une mère. Elle l'adopta dès cet âge si tendre pour sa fille spirituelle ; et après l'avoir gardée quelque temps avec elle à Séville et à Tolède, elle confia son éducation aux carmélites de Saint-Joseph d'Àvila. Lù, cette tendre fleur, loin de l'orage, fut cultivée avec des soins infinis ; mais en retour elle embaumait de ses parfums la solitude du Carmel. On vit bientôt Térésita, dans un âge si peu avancé, allier à la candeur et à l'innocence les mâles vertus du christianisme : son humilité, son obéissance, son goût pour la prière, son exactitude à remplir tous ses devoirs, jetaient dans l'admiration les religieuses de SaintJoseph d'Avila.

Ce qui achevait de les ravir, c'était de voir l'amour dont elle brûlait pour Dieu. Ce divin amour semblait colorer son front, animer ses regards, et donner à tous ses traits une beauté céleste. Une étincelle du grand incendie allumé dans le cœur de la séraphique Térèse était tombée dans ce jeune cœur, et Térésita n'aspirait plus qu'à se consacrer tout entière ;v l'Époux des vierges. Une vertu si précoce, tant de précieuses qualités, la rendaient extrêmement chère à Térèse : aussi la Sainte l'aima d'un amour de prédilection ; elle a voulu, ce semble, faire connaître cet amour par ces paroles écrites à son frère Laurent de Cepeda : « Dites, s'il vous plaît, à votre chère Térèse de ne pas craindre que j'en aime aucune autre autant qu'elle. À Teresadiga V. m. que no haya miedo quiera a ninguna, como a ellax. • Elle se plaisait à lui faire raconter en présence des religieuses, sa traversée du Pérou en Espagne, et toutes étaient enchantées de la grâce naïve de son récit ; faisant allusion à cela, elle dit de sa nièce dans une lettre : « Elle a la grâce d'un ange : Tiene una gracia como un angeL » La Sainte, voyant une si admirable fidélité à la grâce, sentait croître aussi de jour en jour son amour de prédilection pour son angélique Térésita. A peine la voit-elle entrer dans sa treizième année, qu'elle l'admet comme novice du Carmel. La jeune vierge, au comble de ses

* Lettre XXXI, t. I.

vœux, justifie par ses progrès dans la perfection le privilège qu'on lui a accordé en la recevant si jeune.

Voici le beau témoignage que la sainte fondatrice lui rend dans une lettre à son neveu don Laurent, fils de Laurent de Cepeda : « C'est auprès de la sœur ïérése de Jésus que je trouve ma consolation ; elle est déjà une femme, et elle ne cesse de croître en vertu. Vous pouvez en toute sûreté prendre ses conseils 1 . »

Quelque temps après, en annonçant à son neveu la mort de son père Laurent de Cepeda, elle disait : « Cette séparation m'a été infiniment sensible, ainsi qu'à la bonne Térésita de Jésus, qui a néanmoins reçu ce coup du ciel comme un ange, ce qu'elle est en effet. Elle a fait paraître en cette amère conjoncture une vertu consommée. Elle est excellente religieuse, et fort contente du saint état qu'elle a embrassé. Ainsi j'espère de la bonté de Dieu qu'elle sera la vivante image de son père*. »

La Sainte voulant lui prodiguer ses soins jusqu'à la fin, l'emmena avec elle à sa dernière fondation, qui fut celle de Burgos. Le 6 juillet 1582, elle écrivit de cette ville à Marie de Saint-Joseph, prieure de Séville : « Avec toutes vos filles, recommandez instamment à Notre-Seigneur la sœur Térése, qui est une petite sainte, et qui brûle du désir de faire profession. Enconmiendenme a Dios a Teresa, que esta muy santita, y con mucho deseo de verse ya profesa*. »

Enfin une autre lettre également écrite de Burgos à la mère Marie de Saint-Joseph, renfermait comme le testament de sa tendresse maternelle pour sa chère Térésita : « Je devrai bientôt retourner à Avila pour recevoir la profession de ma nièce Térése. L'année de son noviciat s'avance fort, et elle souhaite ardemment d'en voir la fin pour se consacrer à Dieu. Je vous conjure donc, vous et toutes vos filles, d'ici à cette époque, d'adresser à Notre-Seigneur de ferventes prières, afin qu'il lui accorde la grâce d'être une sainte religieuse. Considérez qu'elle en a besoin : sans doute elle est charmante, accomplie, mais enfin elle est encore bien jeune*. »

Lorsque Térése se préparait à revenir à Avila pour les noces spirituelles de sa nièce, l'obéissance la séparant d'elle dirigea ses pas vers Albe, où Dieu avait marqué la fin de son pèlerinage. C'était du haut du ciel qu'elle devait, avec le père et la mère de Térésita, être témoin de sa profession religieuse, qui eut lieu au monastère de Saint-Joseph d'Avila, le 5 novembre 1582.

« Lettre XLIII, t IV.

* Lettre LV, t. II.

5 Lettre CIII, t. II.

* Lettre CIV, t. II.

La jeune Térèse de Jésus, qui, dans sa quatorzième année, venait de se lier par des nœuds éternels au céleste Époux, se montra la fidèle imitatrice de celle dont elle portait le nom. Elle justifia, par ses vertus et par la sainteté de sa vie, cet amour de prédilection que la sainte fondatrice avait eu pour elle. Le 10 septembre de Tannée 1640, à l'âge de 42 ans, elle quittait l'exil, et allait s'asseoir avec Térèse et les auteurs de ses jours au banquet de l'étemelle vie. Au moment même de sa mort , elle apparut rayonnante de gloire à la vénérable mère Anne de Saint-Barthélemy, qu'elle avait toujours tendrement aimée, et qui se trouvait alors en France. La dépouille virginale de cette épouse de Jésus-Christ fut déposée dans les caveaux du monastère de Saint-Joseph d'Avila.

Ainsi le même sanctuaire abrite les tombes du père et de la fille ; et si Laurent de Cepeda ne repose point, comme il l'avait souhaité, à côté de Térèse, sa sainte sœur, il repose du moins à côté de sa fille bien-aimée, l'angélique Térésita de Jésus.

JEANNE DE AHUMADA, SŒUR DE SAINTE TÉRÈSE ; GONZALVE DE OVALLE, SON FILS, ET RÉATR1X DE JÉSUS, SA FILLE MORTE EN ODEUR DE SAINTETÉ AU MONASTÈRE DES

La sœur de la Sainte qui lui prêta son concours, était Jeanne de Ahumada, le dernier des enfants d'Alphonse de Cepeda. Térèse lui servit de mère, et réleva elle-même dans le monastère de l'Incarnation. Formée à la piété par une main si habile, Jeanne tut dans le monde un modèle de vertu. La Sainte, dans ses lettres, se plaît à lui rendre ce témoignage. Dieu, qui forme dans le ciel les alliances chrétiennes, avait réservé à Jeanne de Ahumada un époux digne d'elle, Jean de Ovalle Godinez, gentilhomme de Salamanque, qui avait fait la guerre avec distinction sous les drapeaux de Charles-Quint. Une si sainte union fut bénie du ciel. La vie de ces époux chrétiens fut féconde en bonnes œuvres, mais leur plus beau titre de gloire devant Dieu est sans contredit le concours qu'ils prêtèrent à Térèse pour la fondation de Saint-Joseph d'Avila. A sa prière, ils ne balancèrent pas à quitter Albe où ils faisaient leur séjour. Jean de Ovalle se rendit le premier à Avila; son épouse n'y arriva que le 10 août de l'an 1561. Leur zèle à seconder un dessein si agréable à Dieu mérita d'être récompensé par un grand miracle. Ce fait, sur lequel l'humilité de la Sainte a soigneusement jeté le voile du silence, est attesté par tous ses historiens et par les actes de sa canonisation.

Un jour, pendant qu'on était occupé à faire dans la maison les réparations nécessaires, le jeune Gonzalve, fils unique de la sœur de Térèse, et à peine âgé de cinq ans, fut atteint par les débris d'un mur qui s'écroulait. Jean de (halle, qui était sorti, rentrant quelques instants après, voit son petit Gonzalve étendu en travers du seuil de la porte, privé de tout sentiment, les membres roides et glacés. Le prenant soudain dans ses bras, il rappelle; c'est en vain; l'enfant ne donne aucun signe de vie. Désolé, mais plein de foi, il l'apporte à Térèse. En ce moment, Jeanne de Ahumada se trouvait dans un appartement voisin. Elle entend le bruit, un secret pressentiment l'agite, elle commence à s'alarmer : beureusement une daine accourue auprès d'elle, comme pour lui rendre visite, tâche avec adresse de lui cacher le terrible accident. Mais au trouble des domestiques qui entrent, son cœur de mère soupçonnant quelque malheur arrivé à son fils, elle se lève, court à l'appartement de sa sœur fondant en larmes, jetant des cris déchirants, et demandant son fils. La Sainte, qui tenait sur ses genoux le jeune Gonzalve, fait signe a sa mère et à tous ceux qui étaient présents de se calmer. Baissant alors son voile, elle approche sa tète de celle de l'enfant, et reste ainsi quelque temps sans proférer à l'extérieur aucune parole, mais priant du fond de l'âme, comme un autre Moïse, et conjurant Dieu d'épargner une si grande affliction à ceux qui se dévouaient pour sa cause. Sa prière ne tarde pas à être exaucée. L'enfant rappelé des ombres de la mort, et comme réveillé d'un sommeil ordinaire, porte ses mains au visage de sa tante, et l'embrasse tendrement. La Sainte s'adressant alors à la mère ressuscitée en quelque sorte avec l'enfant t Eh! grand Dieu ! ma sœur, lui dit-elle, à quel trouble t'abandonnais-tu? Voilà ton fils, embrasse-le. » Le petit Gonzalve éprouve d'abord quelque faiblesse dans ses membres, mais bientôt, recouvrant toutes ses forces, il court d'un pas joyeux dans l'appartement, et à diverses reprises vient se jeter dans les bras de Térèse, l'embrasse, et par ses candides caresses veut, ce semble, témoigner sa reconnaissance à celle qui vient de le rendre à la vie.

J'ai souvent vu, dit Ribera, le jeune Gonzalve, et j'ai entendu de sa propre bouche, qu'il avait coutume de dire à la Sainte qu'elle était tenue en conscience de lui obtenir de Noire-Seigneur la grâce d'aller au ciel, parce que, sans elle, il y serait déjà depuis longtemps. Térèse ne trompa point son espoir. Soutenu par ses puissantes prières, Gonzalve traversa pur les années de sa jeunesse, et mena à la cour des ducs d'Albe la vie fervente d'un habitant du cloître. En 1587, à la vingt -huitième année de sa vie, et cinqans après la mort de sainte Térèse, Gonzalve, près de recevoir la palme, purifie une dernière fois son âme par une confession générale, et reçoit avec une foi et une piété ravissantes les sacrements de l'Église. Dès ce moment, il ne cesse de s'entretenir doucement avec son Dieu; il parle du ciel aux gentilshommes agenouillés autour de sa couche, et les avertit du néant des choses humaines. 11 se plaint que la mort est trop lente à venir, non qu'il aspire à être affranchi de ses souffrances, mais parce qu'il brûle du désir de voir Dieu. Il envoie demander à sa sœur Béatrix, déjà carmélite au monastère d'Albe, le saint habit du Carmel. Il se revêt avec joie de l'habit de la Reine du ciel, demande qu'on lui récite ses litanies auxquelles il répond lui-même ora pro 7iobis, et rend doucement son dernier soupir. Au même instant son corps inanimé répand une suave odeur semblable à celle qui s'était exhalée du corps virginal de Térèse au moment de sa mort. *

Un mois s'était à peine écoulé depuis la miraculeuse résurrection du jeune Gonzalve, lorsque Jeanne de Ahumada donna le jour à son second fils. Elle voulut l'appeler Joseph, à cause de la grande dévotion de sa sœur pour le glorieux saint Joseph. Térèse tenant de temps en temps le nouveau-né dans ses bras, disait : Je prie Dieu, mon fils, si tu devais un jour Céloigner de son service, qxCil te prenne ainsi, petit ange, avant que lu l'offenses. Le petit ange n'avait vécu ici-bas que trois semaines, lorsqu'il fut atteint d'une maladie mortelle. Térèse voyant qu'il allait s'envoler vers la patrie, le prit dans ses bras et le regardait fixement. De son côté, Jeanne de Ahumada tenant ses regards attachés sur la Sainte, vit tout à coup son visage s'enflammer et devenir beau comme celui d'un ange. En ce moment l'enfant expirait. Térèse emportant l'enfant veut s'éloigner pour tempérer l'affliction de la mère ; mais celle-ci trouvant une force surhumaine dans la pensée que son fils est devant Dieu, dit à sa sœur r « Ne vous en allez pas ; je vois bien que mon petit Joseph a cessé de vivre. » La Sainte encore ravie de ce qu'elle vient de contempler, lui répond avec un visage riant : « Oh ! qu'il y a de quoi louer Dieu, quand oavoit quelle multitude d'anges viennent recueillir l'âme d'un de ces petits enfants qui leur ressemblent ! » C'était cette scène céleste qui venait de frapper les regards de Térèse.

Pour consoler Jeanne de Ahumada, Dieu lui donna une fille qui devait être un des plus beaux ornements du Carmel. Elle porta dans le siècle le nom de Béatrix de Ahumada, qu'elle échangea contre celui de Béatrix de Jésus, le jour de sa profession. Térèse l'aimait beaucoup ; une lumière surnaturelle lui avait fait connaître ce que serait un jour cet enfant de bénédiction. Elle unit ses soins à ceux de sa mère, pour qu'elle répondit aux desseins de Dieu sur elle. Grâce à une culture si intelligente et si sainte, la piété germa dans cette âme, et y jeta de profondes racines. Cependant, à l'âge où elle eût pu commencer à avoir des pensées sérieuses sur sa vocation, Béatrix témoignait de l'éloignement pour l'état religieux. La Sainte

lui dit une fois : Vous avez beau faire, Béatrix, vous serez un jour carmélite déchaussée. Cette prophétie n'eut son accomplissement qu'après la mort de Térèse, et voici comment. La duchesse d'Albe, Marie de Toledo, ayant fait célébrer une neuvaine solennelle au tombeau de la Sainte, Béatrix vint souvent prier auprès du corps virginal de sa tante. Ce fut là qu'elle vit le néant du monde, et entendit la voix qui l'appelait à se consacrer à TÉpoux des vierges. Fidèle à la grâce, elle entra au monastère d'Albe où elle prit le saint habit et fit profession. Béatrix de Jésus fut longtemps prieure de ce monastère, et Ton put admirer quels fruits de grâce et de sainteté produisait une àme cultivée autrefois par Térèse. Le Seigneur voulut que le Cannel de Madrid jouit de l'exemple de ses vertus durant les dernières années de sa vie. C'est là que, pleine de jours et de mérites, elle vit la fin de son pèlerinage en l'année 1659. Au rapport des annalistes du Carmel, Béatrix de Jésus fut assistée à ses derniers moments par saint Joseph et par sainte Térèse, et après une longue extase, elle rendit son âme entre les bras .de son Sauveur.

Jeanne de Ahumada et son époux terminèrent une vie consacrée au service du Seigneur par une mort précieuse devant lui. Ils avaient légué en mourant tous leurs biens aux carmélites d'Albe-de-Tormez. Aussi, à titre de bienfaiteurs insignes, furent-ils enterrés dans l'église de ce monastère. Dieu voulut qu'après leur mort ils eussent le bonheur de reposer dans le même sanctuaire que sainte Térèse. Leur tombeau se trouve au fond de l'église, dans une chapelle latérale, en face de la porte d'entrée. Le jeune Gonzalve, qui avait d'abord été inhumé dans l'église de Saint-Pierre, fut transféré dans ce tombeau de famille. Son corps fut placé en travers de ceux de ses parents ; sa tète repose sur son bras droit et regarde celles de son père et de sa mère. Voici l'inscription qu'on 1H sur leur tombeau.

« Ici reposent Jean de Ovalle Godinez, dona Jeanne de Ahumada sa femme, sœur de la sainte mère Térèse de Jésus, et don Gonzalve leur fils, lesquels laissèrent leurs biens à ce couvent, à la charge de deux messes par semaine, el de deux fêtes par an, à perpétuité. Ce monument fut terminé en l'an 1594. »

Voyage delà Sainte à Tolède ; séjour chez Louise de La Cerda, sœur du duc de Medina Cœli. — Entrevue avec le P. Vincent Baron, dominicain ; elle prie pour lui, et il est élevé en peu de temps à une haute contemplation. — Notre-Seigneur révèle à la Sainte des choses admirables sur ce religieux, sur le P. Gaspar de Salazar de la compagnie de Jésus, et sur deux autres religieux de l'ordre de Saint-Dominique. — Il lui révèle à elle-même qu'elle est en état de grâce. — Excellents avis pour les directeurs. — Térèse connaît par une lumière prophétique la mort de sa sœur Marie de Cepeda, et la prépare à bien mourir.

Malgré tous mes soins pour tenir la chose secrète, quelques personnes s'en doutaient; les unes y croyaient, les autres refusaient d'y croire. Je craignais beaucoup que mon provincial, à la moindre parole qu'on lui en dirait à son arrivée, ne me défendît de poursuivre mon dessein; car à l'instant même j'aurais tout abandonné. Voici de quelle manière Notre-Seigneur y pourvut.

Dans une ville distante de plus de vingt lieues de celle où j'étais, une dame de grande qualité venait de perdre son mari, et son extrême affliction l'avait réduite en tel état que l'on craignait même pour sa vie. On lui parla de cette chétive pécheresse, et le divin Maître permit qu'on lui dît du bien de moi pour d'autres biens qui devaient en résulter *.

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