La Vie écrite par elle-même (page 22)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Lorsqu'en décembre 1562, sainte Térèse fut enfin autorisée par son provincial à aller habiter dans le monastère de Saint-Joseph d'Avila, qu'elle avait fondé le 24 août de cette année, elle amena avec elle quatre religieuses du monastère de l'Incarnation, parmi lesquelles se trouvait Isabelle de Saint-Paul. La Sainte l'avait à côté d'elle au moment où elle reçut la gi-ace qu'elle rapporte en ces termes : « De quelle inexprimable joie mon âme lut inondée le jour où je vis enfin s'ouvrir les portes de Saint-Joseph ! Avant d'entrer dans le monastère, je m'arrêtai dans l'église pour faire oraison. Là, étant presque en extase, je vis NotreSeigneur Jésus-Christ qui me recevait avec un grand amour, et qui, en me mettant une couronne sur la tête, me témoignait sa satisfaction de ce que j'avais fait pour sa très-sainte Mère1. »

Peu de temps après, sainte Térèse reçut une nouvelle faveur : elle vit la très-sainte Vierge couvrant de son manteau sa chère Isabelle et toutes ses filles du monastère de Saint-Joseph d'Avila. « Un autre jour, dit-elle, tandis que nous étions toutes en oraison au chœur, la très-sainte Vierge m'apparut. Elle était environnée d'une très-grande gloire, et portait un manteau blanc sous lequel elle nous abritait toutes. Elle me fit en môme temps connaître le haut degré de gloire où son divin Fils devait élever les religieuses de cette maison *. »

Sous ce manteau protecteur de la Reine du ciel, et sous la conduite maternelle de la sainte fondatrice, Isabelle vit s'écouler les deux années de noviciat. Elle orna son âme pour le jour de son alliance avec le céleste Époux. Cette heure tant souhaitée approchait. Le monastère de Saint1 Vie, chap. xxxvi. * Vie, chap. xxxvi.

Joseph d'Avila allait pour la première fois voir des filles de sainte Térèse prononcer les vœux solennels de religion . Pour donner plus d'éclat à cette cérémonie et pour qu'il en restât un plus grand souvenir, la sainte réformatrice voulut que quatre de ses filles fissent profession le même jour, et elle fixa le 21 octobre 1564 pour cette fête de famille. Les heureuses novices sur lesquelles tomba son choix furent Isabelle de SaintPaul, Ursule des Saints, Antoinette du Saint-Esprit, et Marie de Ocampo, sa nièce. Enfin brilla l'heureux jour qui devait mettre le comble à tous leurs désirs. Sainte Térèse décerna à Isabelle de Saint-Paul l'honneur de prononcer la première ses serments d'éternelle fidélité à Jésus-Christ. Ursule des Saints les prononça après elle ; ensuite Antoinette du SaintEsprit, et enfin Marie de Ocampo. La sainte réformatrice reçut elle-même leurs vœux sacrés, et les présenta au divin Époux des vierges. Ce qui se passa alors dans le cœur de la séraphique Térèse et dans celui des nouvelles épouses de Jésus-Christ est un mystère; tout ce qu'on en peut dire, c'est que ce fut un avant-goût du paradis 1 .

Ainsi, pendant toute l'éternité, dans le livre des professions des Carmélites déchaussées, le nom d'Isabelle de Saint-Paul sera inscrit et resplendira immédiatement après le nom de la séraphique Térèse de Jésus.

La Sainte nous révèle quelle fut la vie d'Isabelle de Saint-Paul et de ses compagnes dans la solitude de Saint-Joseph d'Avila, et comment, par leur sainteté, elles charmaient les regards et le cœur de leur divin Époux.

« Je ne puis, dit-elle au xxxv* chapitre de sa Vie, me rappeler «ans ravissement la manière si admirable dont le divin Maître m'a aidée pour la fondation de ce petit monastère. Il aime, j'en suis sûre, ce petit coin de terre; il y prend ses divines complaisances, puisque lui-même me dît un jour dans l'oraison : Ma fille, cette maison est pour moi un paradis de délices. 11 a choisi lui-même, on le voit, les âmes qu'il y a attirées. Elles sont si vertueuses, que je ne puis sans confusion me voir en leur compagnie. »

En 157i, dix ans après la profession d'Isabelle de Saint-Paul, sainte Térèse trace à sa louange les lignes qui terminent la lettre qu'elle adresse de Ségovie à sa nièce, Marie de Saint-Jean-Uaplisle.

« Je ne puis vous dire le bien qu'elle m'a fait dans cette dernière maladie. Son caractère et sa joie me donnaient de l'allégresse; et en récitant l'office divin avec moi, elle m'a en quelque sorte rendu la vie. Je vous assure qu'elle réussirait en tout comme elle fait en ceci, et que si

* Histoire générale des Carmes déchaussés, liv. II, chap. xxm.

elle avait de la santé on pourrait très-bien lui confier le gouvernement d'une maison. »

En 1578, pendant le carême, la Sainte écrit d'Avila à un de ses parents à Torrijos, que nous croyons être le père ou le frère {l'Isabelle de Saint-Paul, et elle achève de faire connaître combien elle aimait cette angélique épouse de Jésus-Christ et combien elle en était aimée.

« Par une faveur de Dieu, le bras cassé n'est pas le droit, ainsi je puis vous écrire. Je vais mieux, et grâce à Dieu je puis garder le carême. Avec les régals que vous ne cessez de m'envoyer, je supporterai plus facilement le jeûne. Que le divin Maître vous en récompense. Je suis trèssensible à toutes vos attentions pour moi, mais la sœur Isabelle de SaintPaul m'aime d'une affection si extraordinaire, qu'elle y est encore beaucoup plus sensible. C'est pour moi une bien douce consolation de me trouver ici avec elle, il me semble être dans la compagnie d'un ange. » [Lettres, édit. de Madrid, t. IY, 1. XLVI.)

Nous empruntons les derniers traits de cette biographie à une relation autographe de la vénérable mère Isabelle de Saint-Dominique. Voici ce que cette grande servante de Dieu a écrit sur la première professe de Saint-Joseph d'Avila :

« Isabelle de Saint-Paul était une âme très-candide ; c'est ce que disaient quelques-uns de ses confesseurs, lesquels étaient convaincus qu'elle avait son innocence baptismale. » Elle ajoute ailleurs : a J'appris qu'elle était morte avec une telle paix et un tel courage, qu'elle régla elle-même tout son extérieur pour mourir, qu'elle demanda le cierge bénit, et qu'elle dit qu'on fit entrer le père Julien d'Avila. »

Elle mourut le 4 février 1582, huit mois juste avant sainte Térése, suivant les documents du couvent primitif conservés dans les archives.

Inès et Anne de Tnpia, sa sieur, furent placées dès leur plus tendre enfance au couvent de rincarnation d'Avila, et ce fut sainte Térè.se qui les forma à la piété chrétienne. Elle n'eut pas de peine à communiquer à ces deux âmes innocentes le goût des choses de Dieu; elle leur apprit à taire oraison; elle leur lit connaître Noire-Seigneur, et les enflamma d'un tendre amour pour lui. Avec cet amour, toutes les vertus germèrent et prirent de rapides accroissements. La lumière de la grâce devenant plus

vive, Inès et Anne de Tapia connurent de bonne heure le néant de tout ce qui n'est pas Dieu. Ainsi, foulant aux pieds le inonde qui n'eut jamais d'elles ni un regard ni un regret, elles résolurent de se consacrer à Jésus-Christ, et Térèse les vit, au pied des autels, former les nœuds qui devaient éternellement les unir au Dieu des vierges.

Dès que la sainte réformatrice du Carmel eut conçu le désir de fonder un couvent de la règle primitive, ses deux cousines montrèrent la plus ferme détermination de s'associer à elle, et d'embrasser le nouveau genre de vie. Le jour de la fondation de Saint-Joseph d'Avila, elles eurent le bonheur d'assister à la cérémonie. Ce ne fut que peu de temps avant la fondation de Medina del Campo que sainte Térèse les fit venir au monastère de Saint-Joseph. Elle leur donna le saint habit, et, dès ce jour, après lequel elles avaient tant soupiré, Inès de Tapia prit le nom de Inès de Jésus, et Anne de Tapia celui de Anne de l'Incarnation.

Un incident signala le jour où Inès de Tapia devait se rendre de l'Incarnation à Saint-Joseph. Elle fut saisie des plus violentes souffrances. Térèse douta qu'elle pût exécuter son dessein ; elle eut recours à NotreSeigneur dans la prière, et le divin Maître lui lit entendre ces paroles : « Elle ne mourra pas, je la garde pour de plus grandes choses. »

Sainte Térèse conduisit les deux sœurs à la fondation de Medina del Campo; elle établit la mère Inès de Jésus prieure de ce monastère, et la mère Anne de l'Incarnation sous-prieure; elle n'eut qu'à s'applaudir d'un tel choix.

Inès de Jésus montra toutes les qualités d'une supérieure accomplie, et toute la ferveur d'une sainte religieuse. La haute idée que sainte Térèse s'était formée de son talent et de sa sagesse lui fit dire un jour « qu'Inès de Jésus était plus capable qu'elle de gouverner un monastère. » Aussi la laissa-t-elle dix ans de suite à la tète de celui de Medina del Campo. C'est à Inès de Jésus qu'appartient, en grande partie, d'avoir fait fleurir dans cette maison la beauté du Carmel, et d'y avoir implanté l'esprit de Saint-Joseph d'Avila.

Cette grande servante de Dieu devait quatorze années encore édifier le Carmel par ses exemples. Medina del Campo ne fut pas le seul monastère qui eut le bonheur de vivre sous sa conduite et d'admirer ses vertus. Durant ce temps, Inès de Jésus n'eut pas toujours à porter le fardeau de la supériorité. Elle était si humble, qu'elle tremblait de tous ses membres quand il lui était imposé. Pour l'éviter, elle eut recours à tous les moyens, allant même jusqu'à simuler que la raison était affaiblie en elle; mais ce fut en vain.

Cette humble servante du Seigneur exerçait néanmoins une autorité admirable; son extérieur était plein d'une noble gravité. La moindre de

ses paroles imprimait le respect, mais on sentait en même temps qu'elle tombait du cœur d'une mère. Son seul regard, où brillait à la fois tant de douceur et de majesté, suffisait pour ramener la sérénité dans les âmes et pour faire chérir les ordres de l'obéissance.

Notre-Seigneur voulut la préparer aux noces éternelles, en imprimant en elle les marques de sa croix. Inès de Jésus était alors au monastère de Medina del Campo. Neuf mois entiers, elle se vit sur l'autel du sacrifice ; frappée de paralysie, elle était encore en proie aux douleurs de la goutte. Ni ses mains ni ses pieds n'avaient plus de mouvement ; son corps se contracta d'une manière effrayante. Mais tant de souffrances étaient un rafraîchissement pour l'élève et l'émule de Térèse ; à son exemple, elle disait : « Seigneur, ou souffrir ou mourir ! »

Le divin Maître se plut à imprimer en elle un dernier trait de ressemblance, et à lui donner un gage suprême de son amour. On était à la semaine sainte, et Inès de Jésus touchait au terme de son pèlerinage. Durant ces jours de grâce, l'heureuse Inès ne quitta pas un instant son céleste Époux ; elle fut en esprit avec lui au jardin des Olives, à la colonne, à la croix ; elle unit ses douleurs aux siennes, et acheva de s'embraser d'amour dans les plaies de son cher Maître.

Vivante image de son Époux crucifié, elle allait enfin passer avec lui, du Calvaire et du tombeau, à la gloire du ciel. Le saint jour de Pâques arrive ; Inès de Jésus, en présence de ses sœurs, reçoit les derniers sacrements. Dès ce moment, le paradis commence en quelque sorte pour elle ; toutes les douleurs ont fui, et les délices inondent son âme. Comme Térèse, Inès de Jésus succombe moins à une défaillance de la nature qu'à l'excès de son amour. A l'instant même, ses traits flétris par la souffrance brillent d'une beauté céleste ; son âme semble envoyer, à ce corps virginal qu'elle vient de quitter, un rayon de la gloire qui la couronne.

Dès que le monastère de Salamanque fut fondé, sainte Térèse y appela la mère Anne de l'Incarnation ; là, comme à Medina del Campo, elle se montra un modèle de toutes les vertus. Elle gouverna le monastère de Salamanque pendant plusieurs années, et on put voir alors les dons admirables que le Seigneur avait mis en cette âme d'élite. Elle semblait moins former des novices qu'instruire des fondatrices ; car un grand nombre de celles qu'elle forma furent choisies pour aller fonder d'autres monastères. xVussi sainte Térèse avait-elle coutume de lui dire : « Dieu vous récompense, ma chère fille, de ce que vous me formez de si parfaites religieuses! »

Le mépris d'elle-même, la charité envers les autres, l'estime pour ses sœurs, la compassion pour les souffrances et les peines du prochain,

furent les traits caractéristiques de la mère Anne de l'Incarnation. Aussi, le respect de ses filles pour elle n'avait d'égal que leur amour.

Par un principe de charité, afin d'épargner la sainte fondatrice, elle ne lui écrivait jamais les affaires pénibles qu'elle pouvait régler elle-même. Touchée de cette délicatesse, Térèse se plaisait à en faire l'éloge : « Aucune prieure, disait-elle, ne m'allège autant le poids de ma charge que la mère Anne de l'Incarnation ; elle ne m'écrit jamais rien de pénible, elle souffre seule, entre elle et Dieu, les afflictions qu'il lui envoie. »

Ce fut dans l'oraison qu'elle puisa cette rare sagesse et cette tendre charité. L'oraison était comme sa vie; outre les heures qu'elle y consacrait avec la communauté, elle savait en trouver d'autres pour s'entretenir avec son Dieu. Souvent, durant ce saint exercice, on la vit en extase et la face rayonnante de lumière.

Avant de lui donner la couronne de ses vertus, Jésus-Christ acheva de purifier son âme par la souffrance. Les six derniers mois de sa vie, Anne de l'Incarnation fut sur la croix ; comme Inès de Jésus, elle ne vit dans les souffrances qu'un présent délicat de son divin Maitre. Lorsque le médecin lui annonça que la mort approchait, elle entra dans une indicible jubilation, et rendit à Dieu les plus vives actions de grâces; et lorsque les religieuses lui dirent que le moment du départ pour le ciel n'était pas loin, elle répondit : « Ma sœur mourra encore avant moi, à Medina del Campo. » Parole prophétique dont on ne tarda pas à reconnaître la vérité. Enfin, pour elle comme pour sa sœur, le moment des joies éternelles était venu : l'une, du monastère de Medina, l'autre, de celui de Salamanque, allaient, avec Jésus-Christ ressuscité, prendre la route du ciel. C'était, comme nous l'avons dit, le jour de la triomphante résurrection du Sauveur. Inès de Jésus prenait la première son essor vers la patrie, et Anne de l'Incarnation la voyant monter au ciel, et faisant un amoureux effort pour la suivre, s'envolait comme elle dans les bras de son Dieu. Leur bienheureuse mort arriva en Tannée 1001 ».

1 Ann. gén, du Carm., t. III, liv. XI, c. x

Le provincial des carmes, ayant changé d'avis, ne veut plus consentir à la fondation. — Le P. Balthasar Alvarez, confesseur de la Sainte, lui ordonne alors de ne plus s'en occuper. — Héroïque obéissance de Térèsc pendant six mois.

— Durant ce temps, Pierre Ybaiïez et Guiomar de Ulloa poursuivent avec ardeur la sainte entreprise. — Le P. Gaspar de Salazar, nouveau recteur du collège de la compagnie de Jésus à Avila, met un terme aux peines de Térèse.

— Notre-Seigneur la presse de nouveau de reprendre l'affaire de la fondation.

— Sainte Claire lui promet de l'assister. — La très-sainte Vierge lui apparaît avec saint Joseph : particularités admirables de ceUe apparition.

Ainsi, l'affaire allait se conclure, et l'on était à la veille de passer le contrat, lorsque notre provincial changea d'avis. Ce fut, je crois, par une conduite toute particulière de la Providence, comme les suites l'ont fait voir. Le Seigneur, touché de tant de prières, devait rendre son œuvre plus parfaite, en la faisant réussir d'une autre manière. Notre supérieur n'eut pas plus tôt retiré son consentement, que mon confesseur m'ordonna de ne plus penser à cette affaire ; et Dieu sait avec quelle peine je l'avais conduite jusqu'à ce point. Dès qu'on apprit en ville que nous l'avions abandonnée, on se confirma dans la pensée que ce n'avait été qu'une rêverie de femmes ; et les murmures redoublèrent contre moi, quoique je n'eusse rien fait que de l'avis du provincial.

J'étais très-mal vue de tout mon monastère, pour avoir entrepris d'en établir un d'une observance plus étroite. Les sœurs disaient que c'était leur faire affront; que rien ne m'empêchait de bien servir Dieu dans mon couvent, comme

faisaient tant d'autres meilleures que moi; que je n'étais pas affectionnée à la maison, et que j'aurais mieux fait de lui procurer du revenu que de le vouloir porter ailleurs. Quelques-unes étaient d'avis qu'on me mît en prison ; d'autres, en petit nombre, prenaient faiblement ma défense. Je sentais que celles qui m'étaient opposées, avaient raison en bien des choses : aussi, je leur exposais quelquefois les motifs de ma conduite ; mais ne pouvant leur déclarer le principal, qui était le commandement que Notre-Seigneur m'avait fait, je ne leur répondais le plus souvent que par mon silence. Dieu m'accorda une très-grande grâce : cet orage ne troubla point ma paix, et je me désistai de mon entreprise avec autant de facilité et de contentement que si elle ne m'eût rien coûté. Nul ne pouvait croire qu'il en fût ainsi, pas même les personnes d'oraison avec qui je traitais. On s'imaginait, au contraire, que j'en étais extrêmement peinée et confuse ; et mon confesseur lui-mômè était dans cette pensée. Pour moi, comme je croyais avoir fait tout ce qui était en mon pouvoir pour mettre à exécution ce que Notre-Seigneur m'avait commandé, il me semblait que je n'étais pas obligée à davantage ; je demeurais donc tranquille et contente dans le monastère où j'étais, toujours fermement convaincue que ce dessein s'exécuterait, quoique je ne visse ni quand, ni par quel moyen cela pourrait être.

Mais je fus vivement touchée d'une lettre de mon confesseur, qui me fit craindre d'avoir agi en quelque chose contre sa volonté, Notre-Seigneur voulant sans doute ajouter à tant d'autres peines celle qui devait m'être le plus sensible. Au milieu de cette multitude de persécutions, lorsque mon confesseur aurait dû, ce me semble, me consoler, il me disait que je devais enfin reconnaître, parce qui venait d'arriver, que mon projet n'était qu'une rêverie; qu'instruite

par cette leçon, je ne devais plus m'en occuper à l'avenir ni même en parler, puisque je voyais le scandale qui en était résulté; et d'autres choses semblables faites pour donner de la peine. Cette lettre m'affligea plus que tout le reste ensemble ; je craignis qu'à mon occasion et par ma faute, Dieu n'eût été offensé ; il me vint encore à l'espriUtme si mes visions étaient fausses, toute mon oraison n'était qu'une chimère, et que j'étais moi-môme bien abusée et bien misérable. Ces alarmes me serrèrent tellement le cœur, que j'en étais toute troublée et dans une incroyable affliction. Mais Notre-Seigneur, qui ne m'avait jamais manqué dans toutes ces peines dont j'ai fait le récit, et de la bouche duquel j'avais souvent entendu des paroles de consolation et d'encouragement qu'il n'est pas nécessaire de rapporter ici, vint alors aussi à mon secours, en me parlant de la sorte : « Ne t'afflige point, ma fille ; loin de m'avoir offensé par cette entreprise, tu m'as rendu un grand service ; fais ce que ton confesseur te commande, en gardant maintenant le silence sur cette affaire, jusqu'à ce qu'il soit temps de la reprendre. »

Ces paroles répandirent tant de calme et de joie dans mon âme, que je ne comptai plus pour rien la persécution soulevée contre moi. Notre-Seigneur me fit connaître le prix immense des peines et des persécutions que l'on souffre pour son service ; car, sans parler de tant d'autres précieux avantages que j'en retirais, je vis dès cette époque mon amour pour Dieu prendre des accroissements tels que j'en étais épouvantée; et voilà l'origine de ce désir des souffrances qui s'est allumé en moi, et que je ne puis plus éteindre1. Tandis que je jouissais d'un si grand bonheur, on

* EUc exprimait ce désir par ces paroles si connues : Ou souffrit; ou mourir !

se figurait que j'étais confuse et abattue du mauvais succès de notre entreprise; il en eût été ainsi, je l'avoue, si NotreSeigneur ne m'eût soutenue et favorisée par des grâces si extraordinaires. Ce fut à cette époque que commencèrent ces grands transports de l'amour de Dieu, et ces grands ravissesements dont j'ai parlé; mais je gardais pour moi le secret de ces étonnantes faveurs, sans le communiquer à personne.

Ce saint religieux dominicain1 persistait à croire comme moi que la fondation aurait lieu. Me voyant fermement résolue de ne plus m'en mêler pour ne pas aller contre les ordres de mon confesseur, il s'en occupait de concert avec cette dame, mon amie, que Dieu m'avait associée dans cette œuvre ; ils écrivirent à Rome, et ils ne négligeaient rien pour en venir à l'exécution. Le démon parvint, de son côté, à faire savoir que j'avais eu sur cela quelque révélation; ce bruit se communiquant d'une personne à l'autre, on vint me dire avec grand effroi que les temps étaient fâcheux, qu'on pourrait bien intenter quelque accusation contre moi, et me dénoncer aux inquisiteurs. L'avis me parut plaisant, et je ne pus m'empêcher d'en rire ; car j'étais sûre de mes dispositions intérieures pour tout ce qui regarde la foi, et je me sentais prête à donner mille fois ma vie non-seulement ppur chacune des vérités de l'Écriture sainte, mais encore pour la moindre des cérémonies de l'Église. Ma réponse fut donc, que sur ce point on pouvait être sans crainte; mon âme serait en bien mauvais état, si j'avais quelque chose à redouter de l'inquisition; si j'en avais le moindre soupçon, j'irais moi-même me présenter pour être examinée; mais si l'on m'accusait faussement devant ce tribunal, Notre-Seigneur saurait me justifier, et faire tourner l'accusation à mon avantage.

1 Pierre Ybanez

Je rendis compte de ceci à ce père dominicain, notre ami dévoué, et si savant que je pouvais être bien tranquille en suivant ses avis. Je lui fis connaître en même temps, avec le plus de clarté qu'il me fut possible, toutes les visions que j'avais eues, ma manière d'oraison, et les grâces extraordinaires que Dieu me faisait ; je le suppliai de tout examiner avec attention, et de me dire ensuite s'il y trouvait quelque chose de contraire à l'Écriture sainte. Il me rassura beaucoup ; et j'ai lieu de croire que cette communication fut aussi très-utile à son âme. Car, bien qu'il fût déjà excellent religieux, il s'adonna dès ce moment beaucoup plus à l'oraison. Pour vaquer plus librement à ce saint exercice, il se retira dans un monastère de son ordre bâti dans un endroit fort solitaire. Il y avait passé plus de deux ans, lorsque, à son grand regret, l'obéissance vint l'en arracher, les besoins de l'ordre appelant ailleurs un homme d'un tel mérite. Son éloignemerit, qui me privait d'un si grand secours, me fut très-sensible ; néanmoins je n'y mis aucun obstacle, sachant combien la retraite dont il allait jouir lui devait être utile; car Notre-Seigneur me voyant fort affligée de son départ, m'avait dit : « Console-loi, et n'en aie point de peine ; il marche sous la conduite d'un bon guide. » En effet, il était à son retour si avancé dans la perfection et dans les voies intérieures, qu'il me disait que pour rien au monde il ne voudrait n'avoir pas été dans cette solitude. Je pouvais en dire autant de mon côté ; car si auparavant il ne me rassurait et ne me consolait que par les lumières de la science acquise, depuis son retour il le faisait encore par une grande expérience des choses surnaturelles. Notre-Seigneur qui avait arrêté dans ses éternels desseins la fondation de ce monastère, nous ramena ce saint religieux, justement au moment où son concours

nous était nécessaire pour consommer notre entreprise.

Je me renfermai durant cinq à six mois dans un silence absolu, m'interdisant toute démarche et même toute parole sur cette affaire. Notre-Seigneur, dans cet intervalle, ne m'en dit jamais rien. Je n'en comprenais pas la cause; mais je ne pouvais m'ôter de l'esprit que ce dessein s'accomplirait. Au bout de ce temps, le recteur du collège de la compagnie de Jésus1 ayant quitté cette ville, Notre-Seigneur lui substitua dans cette charge un homme profondément versé dans les voies spirituelles, et qui à un grand courage et à un excellent esprit joignait les lumières de la science*. Un tel secours m'était alors bien nécessaire ; car mon confesseur dépendant du recteur, et tous ceux de la compagnie se faisant un devoir de ne prendre aucune détermination importante sans l'avis de leur supérieur, il en résultait que malgré qu'il eût une parfaite connaissance de mes dispositions et un grand désir de me faire avancer à grands pas, il n'osait néanmoins décider sur certaines choses, et il avait bien des raisons d'agir de la sorte. D'un autre côté, mon âme se sentait comme emportée par l'impétuosité de ses transports, je souffrais beaucoup de la voir ainsi liée par mon confesseur ; cependant je ne m'écartais en rien de ce qu'il me commandait.

Étant un jour dans une profonde affliction, parce qu'il me semblait que ce père n'ajoutait pas foi à mes paroles^ Notre-Seigneur me dit : « Ne t'afflige point, cette peine finira bientôt. » Ces paroles me causèrent une vive allégresse, dans la pensée qu'elles annonçaient ma mort prochaine, et

1 Le P. Denys Vasque*, qui ne fut qu'un an et demi à la tête du collège de Saint-Gilles d'Avila.

1 Le P. Gaspar de Salaiar, dont la Sainte parlera souvent dans le cours de cet ouvrage.

je ne pouvais me les rappeler sans tressaillir de joie. Mais je ne tardai pas à voir clairement que c'était de l'arrivée du recteur mentionné plus haut, que le divin Maître entendait parler ; car il ne fut pas plus tôt venu, que cette peine cessa, sans que je l'aie jamais éprouvée depuis. En voici la raison : loin de vouloir restreindre la liberté du père ministre qui était mon confesseur, le nouveau recteur lui dit au contraire de me consoler, l'assurant qu'il n'y avait rien à craindre; et de ne plus me conduire par une voie si res-- serrée, mais de laisser agir en liberté l'esprit de Dieu dans mon âme ; car quelquefois, je dois le dire, au milieu des grands transports qui la saisissaient, elle pouvait à peine respirer.

Ce recteur vint me voir. Je devais, d'après l'ordre de mon confesseur, lui ouvrir mon àme avec toute la liberté et toute la clarté possibles. D'ordinaire j'éprouvais une extrême répugnance pour ces sortes d'ouvertures, il n'en fut pas de môme cette fois : en entrant dans le confessionnal, je sentis dans l'intime de mon àme un je ne sais quoi, que je ne me souviens point d'avoir jamais senti, ni auparavant ni depuis, pour nulle autre personne. Je ne saurais représenter ni taire comprendre par aucune comparaison de quelle manière cela se passait. Tout ce que j'en puis dire, c'est que ce fut une joie spirituelle, et une vue intérieure que cet homme de Dieu me comprendrait, et qu'il y avait du rapport entre son àme et la mienne. Ce que je trouvai là d'étonnant et d'incompréhensible pour moi, c'est que nous ne nous étions jamais parlé, et que personne ne m'avait jamais rien dit de son talent pour la conduite des âmes ; enfin je ne le connaissais en aucune manière. J'ai parfaitement reconnu depuis que je ne m'étais pas trompée, mon âme ayant sous tous les rapports tiré un très-grand profit des communications que j'eus avec lui. Il dirige parfaitement les âmes déjà avancées dans les voies de Dieu ; il ne se contente point de les faire marcher pas à pas, il les fait courir. Dieu lui a accordé, entre autres dons, un talent très-particulier pour les porter à la mortification et à un détachement universel des choses de ce monde. Je n'eus pas plus tôt commencé de traiter avec lui, que je compris sa manière d'agir; je vis que c'était une âme pure, sainte, et qui avait reçu du Seigneur une grâce toute spéciale pour discerner les esprits. Grande fut ma consolation d'être sous la conduite d'un tel maître.

Il y avait peu de temps que je jouissais de cet avantage, lorsque Notre-Seigneur commença à me presser de nouveau de reprendre l'affaire de la fondation. Il me chargea d'en dire les raisons, et de faire part de certaines particularités à ce père et à mon confesseur, afin qu'ils ne m'en détournassent pas. Quelques-unes de ces raisons leur parurent si fortes, qu'ils auraient craint de ne pas s'y rendre, principalement le recteur, qui, considérant avec soin et attention tout ce qui s'était passé, n'avait jamais douté que ce dessein ne vînt de Dieu.

Enfin, pour bien des motifs, ils n'osèrent ni l'un ni l'autre me détourner de poursuivre mon entreprise, et mon confesseur me permit de nouveau de m'y employer de tout mon pouvoir1. Mais mon pouvoir étant fort petit et me

* Voici comment il plut à Notre- Seigneur de faire évanouir tous les doutes du P. Baltliasar Alvarez. Il dit un jour à la Sainte : Dis à ton confesseur de faire demain sa méditation sur ce verset : « Quant magnificata sunt opéra tua, Domine, nimts profundœ factx sunt cogitât iones tuœ! Que vos œuvres sont grandes et magnifiques, ô mon Dieu, et que vos pensées sont profondes! i> (Psal. xci.)

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