La Vie écrite par elle-même (page 32)

Thérèse d'Avila · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — Vie de sainte Térèse de Jésus écrite par elle-même, éd. 1867 (OCR) · 32 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le mardi après l'Ascension, après avoir communié, je restai quelque temps en prière ; mais mon esprit était tellement distrait, qu'il ne pouvait se fixer à aucune pensée. Dans la peine que j'en avais, je me plaignais à Notre-Seigneur de la misère de notre nature. Bientôt le feu divin s'emparant de mon âme, j'aperçus clairement, dans une vision intellectuelle, la très-sainte Trinité présente en moi ; je connus par une manière de représentation qui étant comme une figure de la vérité, la rendait accessible à ma bassesse, de quelle sorte un seul Dieu est en trois personnes. Ces trois divines personnes que je voyais ainsi distinctement dans mon âme, m'adressèrent ensemble la parole et me dirent : « A partir « de ce jour, chacune de nous te faisant une faveur parlicu« lière, tu sentiras croître trois choses en ton âme : la charité, « la joie dans les souffrances, et l'embrasement intérieur de « cette charité. » Je compris aussi le sens de ces paroles de Notre-Seigneur : « Les trois divines personnes habiteront « dans l'âme qui est en état de grâce. » Tout en remerciant Dieu d'une faveursi extraordinaire, je gémissais de m'en voir si profondément indigne; et comme la veille môme, au souvenir de mes péchés, j'avais eu l'âme navrée d'une amère

douleur, j'osai, dans l'excès de ma peine, adresser cette amoureuse plainte à mon divin Maître : « Pourquoi, « Seigneur, me réservant de telles grâces, avez-vous permis « que j'aie été si infidèle ?» Je vis clairement tout ce que Dieu avait fait pour moi, et les puissants moyens qu'il avait employés pour m'attirer dès mon enfance à son service, sans que j'en eusse profité. Je connus d'une manière non moins claire l'amour excessif que Dieu nous témoigne en nous pardonnant tout, du moment que nous voulons revenir à lui ; amour qui éclate plus envers moi qu'envers tout autre, pour bien des raisons que je pourrais dire. Ces trois adorables personnes que je vis n'être qu'un seul Dieu, demeurèrent si imprimées dans mon âme, que si cela continuait, il me serait impossible, avec une si divine compagnie, de n'être pas dans un perpétuel recueillement. A une époque antérieure de fort peu à cette faveur, je vis en allant communier, avant d'avoir reçu la sainte hostie, et tandis qu'elle était encore dans le ciboire, une colombe qui agitait les ailes avec bruit. Troublée d'une part, et de l'autre sentant venir l'extase, je dus faire un grand effort pour recevoir la Sainte hostie. Ces deux visions eurent lieu à SaintJoseph d'Avila. Dans ce même monastère, l'an 1571, j'entendis un jour ces paroles : o Un temps viendra où il se fera « beaucoup de miracles dans cette église, et où on l'appel« lera l'église sainte. »

Pensant un jour en moi-même si l'on ne me blâmait pas à bon droit de sortir de mon couvent pour fonder des monastères, et si je ne ferais pas mieux de vaquer continuellement à l'oraison, j'entendis ces paroles de la bouche de Notre-Seigneur : a Tant qu'on est en cette vie, le profit « spirituel ne consiste pas à trouver dans mon commerce « de plus grandes délices, mais à faire ma volonté . »

Tandis que je faisais réflexion aux paroles de saint Paul sur la retraite où les femmes doivent vivre, paroles qui m'avaient été objectées depuis peu et que j'avais entendues auparavant, il me vint en pensée que peut-être Dieu voulait qu'elles fussent ma règle de conduite ; mais Notre-Seigneur me dit : « Dis-leur qu'ils ne s'arrêtent pas à un seul pas« sage de l'Écriture ; mais qn'ils considèrent les autres, et « voient s'ils peuvent me lier les mains.»

Considérant un jour la grande pénitence que faisait une personne très-religieuse, et voyant qu'avec les ardents désirs que Dieu m'en avait parfois donnés, j'aurais pu en faire davantage, si l'obéissance à mes confesseurs ne m'avait arrêtée, je pensai en moi-même s'il ne vaudrait pas mieux ne plus leur obéir sur ce point. Mais Notre-Seigneur me dit :« Oh! pour cela, non, ma fille ; le chemin que tu suis « est excellent et sûr. Tu vois toutes les austérités que pra« tique cette personne; eh bien, je préfère ton obéissance. »

Un jour, pendant que j'étais en oraison, il plut à NotreSeigneur de me faire connaître, par une vision intellectuelle, l'état d'une àme qui est en grâce : je voyais que la trèssainte Trinité la gardait en sa compagnie, et lui donnait un souverain empire sur le monde. J'eus alors l'intelligence de ces paroles des Cantiques : « Mon Bien-aimé est descendu « dans son jardin. » Notre-Seigneur me fit aussi connaître l'état d'une àme en péché mortel; je la voyais sans aucune force, plongée dans d'épaisses ténèbres, semblable à une personne liée, chargée de chaînes, et qui, ayant un bandeau sur les yeux, ne peut, quand elle le voudrait, ni voir, ni marcher, ni entendre. Je me sentis émue d'une si grande compassion pour les âmes qui sont en cet état, que toute souffrance me semblerait légère, pour en délivrer une seule. Je n'ai pu rendre que faiblement cette vision; mais il me

semble que si l'on voyait, comme je le vis, ce qu'est -l'âme par la grâce, et ce qu'elle devient par le péché, nul ne pourrait se résoudre à perdre un si grand bien, ni à vivre dans un si grand mal.

Pendant mon séjour au monastère de Tolède, on me conseilla de n'accorder la sépulture dans notre église qu'à des personnes nobles. Notre-Seigneur me dit : « Tu te trompe« ras beaucoup, ma fille, si tu as égard aux lois du monde. « Fixe les yeux sur moi, qui ai été pauvre et méprisé de lui. « Grois-tu donc que les grands du monde soient grands de« vant moi? Et deveï-vous, vous autres, être estimées par • « la naissance, ou bien par les vertus ?»

Ce divin Epoux de mon âme me dit : « Tu désires sans « cesse des souffrances, et, d'un autre coté, tu les refuses; « pour moi, je dispose les choses conformément à ce que je « connais de ta bonne volonté, et non d'après les goûts de la « nature,ni d'après ta faiblesse. Fais des efforts, ma fille, puisce que tu vois combien je t'aide ; j'ai voulu que cette couronne « fût le prix de ton courage : de ton vivant, tu verras l'ordre « de la Vierge faire de très-grands progrès. » J'entendis ces paroles vers le milieu du mois de février de Tannée 1571.

Étant au monastère de Saint-Joseph d'Avila, j'allai, la veille de la Pentecôte, me recueillir dans l'ermitage de Nazareth. Là, réfléchissant à une très-grande grâce queNotreSeigneur m'avait faite à pareil jour, il y avait environ vingt ans, je sentis dans mon âme un tel transport et un tel feu, que j'entrai en extase. Dans ce profond recueillement, j'entendis de la bouche de Notrc-Seigneur ce que je vais rapporter : « Ma fille, dis de ma part aux pères carmes déchaussas « de bien observer quatre choses1 : tant qu'ils y seront fidè1 Ces avis sonl écrits en lett res d'or sur les murs de l'ermitage de Nazareth, au monastère de Saint-Joseph d'Avila.

« les, cet ordre ira toujours croissant ; mais, dès qu'ils y « manqueront, qu'ils sachent qu'ils dégénèrent de leur ferce veur primitive. La première, qu'il y ait uniformité de sen« timents chez les supérieurs. La seconde, que, malgré le « grand nombre des maisons, il y ait toujours peu de reli« gieuxdans chacune. La troisième, qu'ils aient peudecom« merce avec les séculiers, et seulement pour le bien de « leurs âmes. La quatrième, qu'ils enseignent plus par les « œuvres que par les paroles. »

Ceci m'arriva dans l'année 1579; et attendu que c'est souverainement vrai, je l'atteste et le conûrme par ma signature,

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