La Vie écrite par elle-même (page 31)
Telles sont les grâces que Notre-Seigneur a accordées et accorde encore d'une manière presque continuelle à cette pécheresse. Je pourrais en rapporter un grand nombre d'autres; mais je supprime ce récit, parce qu'on peut, d'après ce qui a élé dit jusqu'à présent, comprendre l'état de mon âme, et la manière dont il a plu à Notre-Seigneur de me conduire. Qu'il soit béni à jamais d'avoir pris tant soin de moi !
Un jour cet adorable Maître, voulant me consoler de mes peines, me dit avec l'accent de la plus tendre affection : « Ne t'afflige point, ma fille, les âmes en cette vie ne peu« vent être toujours dans le même état ; tantôt tu seras fer« vente et tantôt sans ferveur; tantôt dans la paix et tantôt « dans le trouble et les tentations ; mais espère en moi, et « ne crains rien. »
Pensant un jour s'il n'y avait pas quelque attache soit dans mon affection pour les maîtres spirituels de mon âme, et
tous les grands serviteurs de Dieu, soit dans le plaisir et la consolation que je trouvais dans leurs entretiens, NotreSeigneur me dit : « Ma fille, si un malade en danger de mort « se voyait guéri par un médecin,'ce ne serait pas en lui une « vertu de ne pas témoigner de la reconnaissance à son bten« faiteur, et de ne pas l'aimer. Qu'aurais-tu fait sans le se« cours de ces personnes ? La conversation des bons ne nuit « point ; aie soin seulement que tes paroles soient pesées et « saintes. Avec cette précaution, continue de traiter avec a eux; loin de t'apporter aucun dommage, leurs entretiens « seront très-utiles à ton âme. » Ces paroles me consolèrent beaucoup ;car souvent, crainte de quelque attache, j'aurais souhaité n'avoir plus de rapport avec eux. C'est ainsi que Notre-Seigneur m'assistait en tout de ses conseils, allant jusqu'à me dire de quelle manière je devais me conduire avec les faibles, et avec certaines personnes. Enfin cet adorable Maître s'occupe sans cesse de moi, sans jamais me perdre de vue.
Il y a des temps où je ne puis sans douleur me voir si inutile pour son service, et contrainte de donner au soin d'un corps aussi faible et aussi infirme que le mien, plus de temps que je ne voudrais. Un soir, pendant que j'étais en oraison, l'heure du repos étant venue, je me trouvais assaillie de grandes douleurs, et le temps de mon vomissement ordinaire approchait. Me voyant enchaînée par la faiblesse du corps, et mon esprit, d'un autre côté, voulant s'occuper de Dieu, je sentis dans ce combat une telle afflk> tion, que je me mis à répandre d'abondantes larmes. Cela m'est arrivé bien des fois, et me cause tant de tourments, que j'éprouve alors une véritable horreur de moi-même. Mais hélas ! dans le cours ordinaire de la vie, je ne m'abhorre pas autant que je devrais et je ne manque pas à prendre les soins
qui me sont nécessaires; et Dieu veuille que souvent je n'excède pas, comme j'ai sujet de le craindre. Tandis que j'étais dans cette angoisse que je viens de décrire, Notre-Seigneur m'apparut ; il me consola avec beaucoup de bonté, et me dit : a Ma fille, prends ces soins, et endure cette souffrance pour « l'amour de moi ; ta vie est encore nécessaire pour mon « service. » Ainsi, je puis le dire, à dater du jour où je pris la ferme résolution de servir de toutes mes forces un si bon Maître, un si tendre consolateur, je ne me suis jamais trouvée dans une angoisse vraiment pénible. Car s'il me laisse d'abord un peu souffrir, il me comble ensuite de tant de consolation, qu'en vérité je n'ai aucun mérite à désirer les souffrances. Elles seules peuvent désormais me rendre cette vie supportable. Souffrir, voilà où tendent mes vœux les plus chers. Que de fois, du plus intime de mon âme, j'élève ce cri vers Dieu : Seigneur, ou souffrir, ou mourir! c'est la seule chose que je vous demande. Dévorée delà soif de voir Dieu, lorsque j'entends sonner l'horloge, je tressaille de joie, dans la pensée que je touche d'un peu plus près à ce fortuné moment, et que c'est une heure de moins à passer dans cette vie. A cet état d'âme en succède néanmoins parfois un autre où je ne sens ni peine de vivre, ni envie de mourir. C'est une absence de ferveur, et je ne sais quel obscurcissement à l'égard de tout, qui peut provenir, comme je l'ai dit, des grandes souffrances que j'endure.
Lorsque Notre-Seigneur me dit, il y a quelques années, que son dessein était de rendre publiques les grâces dont il me favorisait, j'en éprouvai une peine très-sensible. Et de fait, comme vous le savez, mon père, je n'ai pas eu peu à souffrir jusqu'à ce moment, parce que chacun les interprète à sa façon. Mais ce qui me console, c'est qu'il n'y a point
eu de ma faute; car j'ai eu un soin extrême de n'en parler qu'aux guides éclairés qui en étaient juges, ou à des personnes à qui je savais qu'ils en avaient eux-mêmes parlé : cette réserve, comme je m'en suis déjà expliquée, procédait moins de mon humilité que de la peine excessive que je ressentais de les déclarer même à mes confesseurs. Maintenant, quoique quelques-uns murmurent contre moi par un bon zèle, que d'autres appréhendent de me parlejr et même de me confesser, et que d'autres me fassent bien des observations, je n'en suis, grâce à Dieu, nullement émue. Voyant très-clairement que Notre-Seigneur a voulu se servir de ce moyen pour l'avancement de plusieurs âmes, et me souvenant de tout ce qu'il a souffert pour chacune d'elles, je me mets fort peu en peine de tout ce que l'on peut dire et penser sur ce sujet. Peut-être suis-je redevable, jusqu'à un certain point, de cette liberté intérieure, à la retraite profonde où j'ai le bonheur de vivre. J'espérais, dès qu'il plut au divin Maître de m'enfermer dans ce petit coin de terre, que le monde, pour qui j'étais comme morte, ne se souviendrait plus de moi ; mon espérance n'a pas été entièrement réalisée, et, contre mon désir, je suis forcée de parler encore à quelques personnes. Néanmoins, comme on ne peut me voir dans ma chère solitude, je me considère comme dans un port où la bonté de Dieu m'a jetée, et j'espère de sa miséricorde, qu'y vivant si loin du monde, avec une si petite et si sainte compagnie, j'y serai à l'abri de tout orage. Je regarde de là, comme d'une hauteur où rien ne saurait m'atteindre, tout ce qui se passe dans ce monde, et je ne suis nullement touchée de l'opinion qu'on se forme de moi. Mais je le serai toujours extrêmement du moindre petit avantage que je pourai procurer à une âme; et c'est le but où tendent tous mes désirs depuis que je suis dans ce bienheureux asile. Ma vie est maintenant comme une espèce de sommeil spirituel ; tout ce qui à l'extérieur frappe mes regards, ne me semble qu'un rêve, et ne me cause ni plaisir ni peine. Que si j'en éprouve de temps en temps, cela passe si vite, que j'en suis tout étonnée, et mon âme n'en est pas plus émue que d'un rêve. C'est la pure vérité; et quand je voudrais quelquefois me réjouir ou m'attrister de quelque sujet particulier de plaisir ou de peine, c'est pour moi chose aussi impossible qu'à une personne sage de concevoir de la joie ou du chagrin d'un songe qu'elle aurait eu. NotreSeigneur a daigné amortir en moi ces sentiments qui n'étaient autrefois si vifs que parce que je n'étais ni mortifiée, ni morte aux choses de ce monde. Plaise à sa divine Majesté que je ne retombe plus dans un pareil aveuglement !
Voilà, mon père, la vie que je mène maintenant; demandez, je vous en conjure, à Dieu pour moi ou qu'il m'appelle à lui, ou qu'il me donne les moyens de le servir. Plaise à sa Majesté que cet écrit vous soit de quelque utilité ! Faute de loisir, il m'a bien coûté quelque peine ; mais que cette peine serait suave à mon cœur, si j'avais réussi à dire quelque chose qui fit louer Dieu une seule fois ! Oh ! qu'avec un pareil salaire je me tiendrais pour bien payée, quand même, aussitôt après, vous devriez jeter l'ouvrage au feu ! Je souhaiterais néanmoins qu'auparavant il fût examiné par les trois serviteurs de Dieu connus de vous, qui ont été et sont encore mes confesseurs. Si c'est mal, il est juste qu'ils perdent la bonne opinion qu'ils ont de moi ; si c'est bien, éclairés et vertueux comme ils sont, ils sauront, j'en suis sûre, remonter au principe, et ils loueront Celui qui a daigné parler par moi. Je supplie Notre-Seigneur de vous soutenir toujours de sa main divine, et de faire de vous un si grand
saint, que, rempli de l'esprit et de la lumière d'en haut, vous puissiez éclairer cette misérable créature dépourvue d'humilité et pleine de hardiesse, qui a osé se résoudre à écrire des choses si relevées. Dieu veuille que je n'y aie point commis d'erreur ; mon intention du moins a été droite : j'ai souhaité bien faire, obéir, et porter ceux qui liront ces pages à donner quelques louanges au Seigneur. Déjà, depuis plusieurs années, je lui demande instamment cette grâce ; et, comme les œuvres me manquent, le désir de contribuer tant soit peu à sa gloire m'a fait prendre la hardiesse de mettre en ordre le récit d'une vie où mes infidélités ont, hélas ! introduit tant de désordre. Je l'ai fait sans aucune étude ou prétention ; je n'y ai mis que le temps de l'écrire, disant ce qui s'est passé en moi, avec toute la naïveté et toute la vérité dont j'étais capable. Daigne mon Dieu qui est tout-puissant et pour qui vouloir c'est faire, m'accorder la grâce d'accomplir en tout sa volonté sainte! Je l'en conjure, qu'il ne permette point la perte de cette âme que son amour, par tant d'artifices, a si souvent arachée à l'enfer, et ramenée dans la voie du salut ! Ainsi soit-il.
Le Saint-Esprit soit toujours avec vous. Amen l.
Ce ne serait pas mal, je crois, de mettre dans tout son jour le service que je vous ai rendu en écrivant ce livre de ma vie, pour vous obliger à me recommander à Notre' Lettre au P. Pierre Ybaflez.
Seigneur avec un redoublement de zèle. Je le ferais, ce me semble, à bon droit, après tout ce que j'ai souffert en me voyant dépeinte dans ces pages, et en rappelant à mon souvenir mes innombrables misères. Néanmoins, je l'avouerai ingénûmcnt, j'ai ressenti plus de peine à écrire les grâces dont j'ai été comblée par Notre-Scigrieur, que les offenses que j'ai commises contre sa divine Majesté.
J'ai donné .de l'étendue à cet écrit, comme vous me l'avez ordonné ; mais je compte sur la promesse que vous m'avez laite, de déchirer ce qui ne vous paraîtra pas bien. Je n'avais pas achevé de le relire, quand on est venu le réclamer de votre part. Ainsi vous y pourrez trouver bien des endroits où je me suis mal expliquée, et d'autres où je me serai répétée. J'ai eu si peu de temps pour ce travail, que je n'ai pu revoir à mesure ce que j'écrivais.
Je vous supplie, mon père, de le corriger et de le faire transcrire, avant de l'envoyer au père maître Jean de Avila, < le crainte qu'on ne reconnaisse mon écriture. Je désire ardemment qu'un homme d'un tel mérite le voie, car je le commençai avec cette intention. S'il trouve que je suis en bon chemin, j'en demeurerai extrêmement consolée.
Ma tâche est maintenant terminée pour ce qui dépendait «le moi ; quant à vous, mon père, disposez de tout ainsi que vous le jugerez à propos, et considérez que vous êtes obligé d'assister celle qui vous confie ainsi les plus intimes sentiments de son âme. Tant que je vivrai, je recommanderai la vôtre à Notre-Seigneur. Hâtez-vous donc de le servir, pour vous rendre capable de m'aider aussi de votre côté. Vous verrez dans cet écrit ce que l'on gagne à se donner tout entier, comme vous avez commencé de le faire, à Celui qui se donne à nous sans mesure. Qu'il soit béni à jamais I J'espère de sa miséricorde que nous nous verrons un jour
dans le ciel, où nous connaîtrons mieux que dans cet exil les grâces qu'il nous a faites, et où nous le bénirons éternellement. Ainsi soit-il. Ce livre a été terminé au mois de juin de l'an 1562 \
1 Cette lettre, comme les Bollandistes le démontrent, est adressée au P. Pierre Ybafiez, par ordre duquel la Sainte écrivit la première relation de sa vie, travail commencé à Avila en 1561, et terminé à Tolède dans le palais de Louise de La Ccrda, sœur du duc de Medina Cocli, en juin 1562.
La sainte met cette lettre, à la lin de la seconde relation de sa vie, écrite par ordre du P. Garcia de Toledo, d'abord parce qu'elle faisait partie intégrante de son premier travail, ensuite parce qu'elle montre clairement dans quel but et quel esprit elle l'avait entrepris.
Yoyoz les Bollandistes. de Lib. et Script. S. Teresiae, p. 340.
Diverses instructions que Notre-Seigneur lui donne. — Étant prieure du couvent de l'Incarnation d'Avila. elle est favorisée d'une mémorable apparition de la très-sainte Vierge. Quelque temps après, dans ce même monastère, NotreSeigneur la choisit pour son épouse; célébration de ces noces spirituelles. — Lumières surnaturelles, visions, révélations, ravissements. — Avertissements que Notre-Seigneur lui donne pour la conduite des monastères de la Réforme. Il lui promet que, de son vivant, elle verra fleurir l'ordre de la Vierge. — Quatre avis qu'il lui commande de transmettre, de sa part, aux pères carmes déchaussés.
Un jour, tandis que je remerciais Noire-Seigneur d'une grâce qu'il m'avait accordée, cet adorable Maître me dit : « Que me demandes-tu que je ne fasse, ma fille? »
Notre-Seigneur me dit un jour : « Penses-tu, ma fille, que « le mérite consiste à jouir? non, mais à travailler, à souf« frir, et à aimer. Tu n'as vu nulle part que saint Paul ait « goûté plus d'une fois les délices du ciel, tandis qu'il a eu « très-souvent à souffrir. Considère encore ma vie : elle « n'a été que souffrance; tu n'y trouves qu'une heure de « bonheur, celle du Thabor. Garde-loi de croire, quand tu a contemples ma Mère me tenant dans ses bras, que des
« La Sainte écrivit de sa propre main tout ce qu'on va lire dans ce chapitre additionnel. Parmi ces nouveaux Mémoires, il en est qui ne se trouvent pas dans l'édition de Madrid, et que Ribera seul a publiés dans sa Vie de sainte Térèse : nous en donnons la traduction.
Voyez les Bollandistes, de JAb et Script. S. Teregix, § lxxvi.
« joies si douces fussent exemptes d'un cruel martyre . « dès qu'elle eut entendu les paroles de Siméon, mon Père « l'éclaira pour lui montrer tout ce que jaurais à souffrir. « Ces grands saints qui passèrent leur vie dans le désert, « conduits qu'ils étaient par l'Esprit de Dieu, se livraient à « de très-austères pénitences ; en outre, ils soutenaient de « grands combats contre le démon, contre eux-mêmes, et « se voyaient quelquefois bien longtemps sans aucune con« solation spirituelle. Crois-le, ma fille, les âmes les plus « chéries de mon Père sont celles à qui il envoie le plus d'é« preuves ; et la grandeur de ces épreuves est la mesure de « son amour. En quoi te puis-je mieux montrer le mien, « qu'en choisissant pour toi ce que j'ai choisi pour moi-môme? « Regarde ces plaies, jamais tes douleurs n'arriveront jusce quc-Ià. Voilà le chemin xle la vérité. Quand tu l'auras bien « compris, tu m'aideras à pleurer la perte de ces esclaves du « monde dont tous les désirs, tous les soucis, toutes les pence sées, ne tendent qu'à un terme tout contraire. »
le jour où Notre-Seigneur ,mc parla ainsi, j'avais eu un si violent mal de tête en commençant l'oraison, qu'il me semblait impossible de la faire. Ce bon Maître me dit ces -paroles : « Tu connaîtras par là le prix de la souffrance; ta « santé ne t'ayant pas permis de me parler, je suis venu « moi-même m'entrenir avec toi et te consoler. »
Je restai près d'une heure et demie dans un recueillement profond, sans être un instant distraite. J'entendis dans cet état les paroles de Notre-Seigneur que je viens de rapporter. Je ne savais où j'étais, mais je me sentais inondée d'un indicible bonheur. Je vis ensuite, non sans surprise, que le mal de tête avait entièrement disparu, et mon âme brûlait de la soif de souffrir. Notre-Seigneur me dit aussi d'avoir bien présentes à mon esprit ces paroles qu'il
adressa à ses apôtres : « Le serviteur ne doit pas être plus « que le Maitre. »
Un dimanche des Rameaux, après avoir reçu la communion, je me trouvai dans une si grande suspension d'esprit, que je ne pouvais avaler la sainte hostie. Étant revenue un peu à moi, il me sembla que ma bouche était remplie du précieux sang de mon Sauveur, que ma figure et ma personne en étaient couvertesy et que ce sang adorable avait la même chaleur qu'au moment de son effusion sur la croix. Au milieu de la suavité excessive que je ressentais, Notre-Seigneur me dit : « Ma fille, je veux que ton « âme éprouve les heureux effets de mon sang; ainsi, ne « crains pas que ma miséricorde te manque. Pour moi, je l'ai « répandu au milieu d'ineffables douleurs; et,comme tu vois, « tu en jouis maintenant au milieu d'ineffables délices : je te « paye bien le plaisir que tu me fais à pareil jour. » Ces dernières paroles étaient une allusion à ce que je faisais depuis plus de trente ans, n'ayant jamais manqué de communier ce jour-là, si je le pouvais, et de me préparer pour faire à <ce divin Maitre la meilleure, réception possible dans mon âme. Je ne pouvais souffrir que les Juifs, après l'avoir si magnifiquement accueilli, l'eussent laissé aller chercher si loin un repas. Ainsi, j'ouvrais mon âme à cet Hôte bienaimé, et je le conjurais d'accepter l'hospitalité chez moi, ne lui offrant, hélas ! qu'une bien triste demeure, comme je le vois maintenant. Telles étaient les considérations naïves qui me venaient dans l'esprit, et Notre-Seigneur les agréait sans doute, puisque cette vision, que je regarde comme une des plus certaines, m'a admirablement servi pour me préparer -à la sainte communion.
Ayant lu dans un livre qu'il y a de l'imperfection à posséder dos images travaillées avec art, je me déterminai
à n'en plus garder une de ce genre, qui était dans ma cellule ; et cette lecture me confirma dans la pensée où j'étais auparavant, que la pauvreté oblige à n'avoir que des images de papier. Mais Notre-Seigneur me dit dans un moment où je ne pensais point à cela : a Ma fille, cette mortification « n'est pas bonne. De la pauvreté ou de la charité, laquelle « est la meilleure ? Puisque c'est l'amour qui l'emporte, « tu ne dois ni te priver, ni priver les religieuses de ce qui « peut l'exciter en vos âmes. Le livre que tu as lu ne « condamne que les ornements recherchés dont on enri« chit les images, et non les images elles-mêmes. Une « ruse du démon a été d'enlever aux luthériens tous les « moyens qui peuvent porter à la piété ; c'est ainsi qu'il les « jette dans la voie de la perdition. Ma fille, maintenant « plus que jamais, mes fidèles doivent s'efforcer de faire « le contraire de ce qu'ils font. »
Considérant un jour combien plus pure se conserve une âme loin des affaires, et combien, lorsque j'y suis engagée, je dois aller mal et commettre de fautes, j'entendis mon adorable Maître me dire : a 11 ne peut en être autrement, « ma fille ; c'est pourquoi tu dois t'efforcer continuelle« ment d'avoir une intention droite en toutes choses, de te « détacher de tout, et de tenir les yeux sur moi afin de « rendre tes actions conformes aux miennes. »
Tandis que j'étais à rechercher pour quelle cause je n'avais presque plus de ravissements en public, NotreSeigneur m'adressa ces paroles : « Cela n'est plus néces« saire; tu as assez de crédit pour ce que je prétends; « nous avons égard a la faiblesse de ceux qui jugent mal des « choses les plus parfaites. »
Un jour, l'incertitude si j'étais en état de grâce me causant de la crainte, Notre-Seigneur me dit : a Ma fille, la lumière
« est très-différente des ténèbres ; je suis fidèle, personne « ne se perdra sans le savoir. Ce serait se tromper que de « vouloir fonder son assurance sur les douceurs spirituelles ; « l'assurance vraie, c'est le témoignage d'une bonne con« science. Mais que nul ne pense pouvoir par lui-même de« meurer dans la lumière : il n'est pas plus en sa puissance « dans l'ordre de la grâce que dans celui de la nature, d'em« pêcher la nuit de venir : cela dépend uniquement de ma « grâce. Le meilleur moyen pour l'âme de retenir la lumière, « est de bien comprendre qu'elle ne peut rien par elle« même, et que c'est de moi qu'elle lui vient ; car alors même
• « que cette lumière est en elle, si je m'éloigne un instant, « la nuit viendra. L'âme véritablement humble est celle qui « connaît ce qu'elle peut, et ce que je puis. Puisque tu aimes « à écrire les avis que tu reçois des hommes, ne manque pas
* « d'écrire ceux que tu entends aujourd'hui de ma bouche, « afin de ne les point oublier. »
Un jour, après l'octave de la Visitation, retirée dans un ermitage du Mont-Car mel, je recommandais instamment au divin Maître un de mes frères ; j'osai lui dire, je n'ai plus souvenir si ce fut du fond du cœur seulement ou en termes exprès : « Seigneur, pourquoi faut-il que ce frère qui m'est « si cher, soit en un lieu où son salut est en danger ? Si je « voyais un de \os frères en semblable péril, que ne ferais« je pas pour l'en délivrer! Je tenterais, ce me semble, tous « les moyens qui seraient en mon pouvoir. » lime dit alors : « 0 ma fille, ma fille, les religieuses du monastère de l'In« carnation sont mes sœurs, et tu balances encore à te rendre « auprès d'elles Prends courage, songe que tu vas accom1 En 1571, le souverain pontife saint Pie V, ayant nommé des visiteurs pour les ordres religieux, désigna peur visiteur de tout l'ordre du Carmel le P. Pierre Fernandez, religieux dominicain, homme d'un rare mérite, et non moins re« plir ma volonté ; ce n'est pas si difficile qu'il te semble. Ce « qui te parait devoir nuire à tes nouvelles maisons, tournera « autant à leur avantage qu'à celui de ton ancien monastère. « Ne résiste plus, et souviens-toi que mon pouvoir est grand. »
La première année que je fus prieure du monastère de l'Incarnation d'Aviia, la veille de saint Sébastien, lorsqu'on commençait à chanter le Salve Regina, je vis la Mère de Dieu, entourée d'une grande multitude d'anges, descendre vers la stalle de la prieure où se trouvait une statue de NotreDame du Mont-Carmel, et occuper elle-même celte place. Dans ce moment, l'image disparut à mes yeux, et je ne vis
commandable par sa prudence que par sa sainteté. Celui-ci crut que, pour rétablir une régularité parfaite dans le couvent de l'Incarnation d'Aviia, le moyen le plus efficace était d'en confier le gouvernement à la réformatrice du Carmel ; il la nomma donc prieure de ce couvent. La Sainte, qui avait déjà fondé huit monastères de la réforme dont le gouvernement absorbait tous ses loisirs, avait de h peine à se rendre au vœu du visiteur général, dans la crainte que la réforme n'eût à souffrir d'une pareille disposition. Mais bientôt ses alarmes furent dissipées par les paroles de Notre-Seigneur, et les faveurs les plus élevées furent le prix de son obéissance. Suivant la promesse du divin Naître, les bénédictions célestes tombèrent en même temps avec abondance sur les monastères de la réforme et sur celui de l'Incarnation d'Aviia. Pendant les trois années que la sainte gouverna son ancien couvent, elle eut la consolation d'y établir une régularité admirable qui ne s'est jamais démentie; et, de nos jours encore, les traditions de sainteté qu'elle y laissa sont toutes vivantes.
Pour mieux réussir dans sa sainte entreprise, elle demanda et obtint deux pères carmes déchaussés pour la direction spirituelle des religieuses. Saint Jean de la Croix fut de ce nombre; sous sa direction, on le conçoit, les fortunées habitantes de l'Incarnation furent bientôt embrasées des saintes flammes de l'amour de Dieu. Placé sous la conduite de Térèse et de Jean de la Croix, ce monastère était un vrai paradis où le Seigneur prenait ses délices.
Un des premiers actes de sainte Térèse en entrant en charge, fut, comme le rapporte lUbera, de placer au siège même occupé par la prieure dans le chœur, une grande et belle statue de Notre-Dame du Mont-Carmel. En présence de toutes les religieuses, elle lui offrit le couvent et lui en remit les clefs, faisant entendre par là qu'elle, Térèse, n'était rien, et que la très-sainte Vierge, à laquelle appartient l'ordre du Carmel, était leur véritable prieure et devait les gouverner. Très-peu de jours après, cette Reine du ciel, apparaissant à la Sainte, lui témoignait combien elle agréait ce qu'elle avait fait en son honneur. Dieu a voulu que Térèse elle-même nous transmit les admiraUes circonstances de cette apparition.
plus que cette divine Mère. Je trouvai qu'elle ressemblait un peu â l'image que m'a donnée la comtesse 1 ; mais je n'eus pas assez de temps pour saisir cette ressemblance, j'entrai presque aussitôt en extase. Je vis alors au-dessus de la corniche des stalles du chœur et au-dessus des prie-Dieu qui sont devant, un grand nombre d'anges. Ils ne m'apparurent pas néanmoins sous une forme sensible, parce que la vision était intellectuelle. Je demeurai ainsi tout le temps du Salve, et la très-sainte Vierge me dit : c Tu as eu une heureuse « pensée de me mettre à cette place ; je serai présente aux « louanges que les religieuses de ce monastère chanteront « en l'honneur de mon Fils, et je les lui offrirai*. »
* Marie de Velasco d'Aragon, comtesse d'Osorno. « Cette précieuse image, dit Ribera, se conserve dans le couvent de Saint-Joseph d'Avi la; c'est une des plus belles que j'aie jamais vues, et une de celles qui impriment le plus de respect. » Je puis confirmer le témoignage du premier historien de Térèse ; il m'a été . donné de voir dans le chœur de Saint-Joseph d'Avila cette majestueuse et sainte image. C'est un des nombreux trésors que possède le berceau sacré de la réforme du Carmcl.
2 Les religieuses du monastère de l'Incarnation n'oublièrent rien pour éterniser le souvenir de cette vision de la séraphique Térèse de Jésus. Elles honorèrent d'un culte particulier cette statue de Notre-Dame du Mont-Carmel, à laquelle Térèse avait décerné dans le chœur la place même de la prieure. Ce culte de foi vive et de piété filiale envers la Souveraine du ciel, s'est fidèlement transmis d'âge en âge jusqu'au temps présent. De 1572 jusqu'en 1852, époque où ces lignes sont écrites, la Reine du ciel a toujours été regardée comme la prieure de l'Incarnation d'Avila. Aujourd'hui encore, on voit entre ses mains les clefs du monastère que lui remit la Sainte.
Ce que Ribera dit du tableau de la Vierge, donné à la Sainte par la comtesse Marie de Velasco d'Aragon, je puis le dire de cette statue de Notre-Dame : c'est une de celles qui impriment le plus un saint respect, tout en inspirant une tendre dévotion et une filiale confiance.
Pour perpétuer également le souvenir de l'apparition des anges, les religieuses de l'Incarnation ne voulurent plus, par respect, occuper les stalles où sainte Térèse les avait vus. Ces stalles furent ornées de fleurs et décorées de tableaux. On en construisit de nouvelles au-dessous des premières, et c'est là que, dans des sièges humbles et modestes, ces heureuses vierges du Carmel chantent les louanges de Dieu. En sorte qu'elles n'entrent jamais dans ce chœur, sans que la foi leur montre, au-dessus d'elles, les anges, invisibles témoins; devant elles, à la seconde place du chœur, la séraphique Térèse de Jésus ; enfin, à la première place, à la stalle même de la prieure, la glorieuse Reine du CarLa seconde année que j'étais prieure au monastère de l'Incarnation, dans l'octave de saint Martin, le P. Jean de la Croix, au moment de me communier, partagea l'hostie, et ne m'en donna qu'une moitié, réservant l'autre pour une de mes sœurs. Il me vint en pensée qu'il le faisait ainsi, non par nécessité, mais pour me mortifier, parce que je lui avais dit que j'aimais beaucoup les grandes hosties, sachant trèsbien néanmoins que cela n'importe point, puisque JésusChrist est tout entier dans la moindre parcelle. Alors NotreSeigneur, pour me faire connaître qu'en effet cela n'importe point, me dit : « Ne crains pas, ma fille, que qui que ce soit « puisse te séparer de moi. » Ensuite, se montrant à moi dans le plus intime de mon âme par vision imaginaire, comme il l'avait souvent fait, il me donna sa main droite et me dit : « Regarde ce clou : c'est la marque et le gage que « dès ce jour tu seras mon épouse ; jusqu'à présent tu ne « l'avais point mérité ; désormais tu auras soin de mon hon« neur, ne voyant pas seulement en moi ton créateur, ton roi « et ton Dieu, mais encore te regardant toi-même comme nia « véritable épouse. Dès ce moment, mon honneur est le tien, « et ton honneur est le mien. » L'effet de cette grâce fut si puissant, que mon âme éclatait ; dans le saint transport dont j'étais saisie, je dis à mon divin Maître : « Seigneur, ou « changez ma bassesse, ou ne me faites pas une faveur sous « l'excès de laquelle ma faible nature succombe. » Je passai ainsi le reste du jour toute transportée en Dieu. J'ai rcssenli depuis les admirables effets de cette vision, mais avec un redoublement de confusion et de douleur, en voyant que je
mel, assise comme sur un trône de grâce, et disant à 6a bien-aituée Térése : « Tu as bien fait, ma fille, de me mettre à cette place, je serai présente aux louanges que les religieuses de ce monastère chanteront en l'honneur de mon Fils, et je les lui offrirai. »
ne fais rien pour reconnaître des bienfaits d'un si haut prix.
Pendant que j'étais à la fondation du monastère de Séville, Notre-Seigneur me dit : « Tu sais le mariage spirituel qui « existe entre toi et moi ; par ce lien, ce que je possède est à « toi, et ainsi je te donne toutes les douleurset tous les travaux « que j'ai endurés : en vertu de ce don, tu peux demander à « mon Père comme si tu demandais ton bien propre. » Je savais déjà que nous étions participants des souffrances et des travaux de Notre-Seigneur, mais je le compris alors d'une façon très-différente ; il me sembla que je restai avec un grand apanage ou empire ; et Pamitié avec laquelle lé divin Maître m'accorda cette faveur fut telle, qu'il m'est impossible de l'exprimer ici. Je vis que le Père éternel admettait ce don ; et à partir de cette époque je considérai d'une tout autre manière ce que Notre-Seigneur avait souffert, je le regardai comme un bien qui m'appartenait en propre, et mon âme en tire une grande consolation.
Un soir mon confesseur s'en étant allé fo rt à la hâte, parce que d'autres occupations plus nécessaires l'appelaient, j'en éprouvai quelques moments de peine et de tristesse ; et comme il me semble que ne suis attachée à aucune créature en ce monde, je fus agitée de quelque scrupule, dans l'appréhension que cette parfaite liberté d'esprit n'eût subi une légère atteinte. Le lendemain au matin, Notre-Seigneur répondant à ma pensée, me dit : « Ne t'étonne point, ma « fille ; de même que les hommes désirent de trouver avec « qui s'entretenir de leurs joies sensibles, ainsi l'âme désire « rencontrer une âme dont elle soit comprise pour lui com« muniquer ses contentements et ses peines, et elle s'at« triste de n'en point trouver. » Notre-Seigneur étant resté quelque temps avec moi, ce que j'avais dit à mon confesseur sur la courte durée de ces visions, se présenta à mon souvenir ; et alors cet adorable Maître me dit : « 11 y a de la dit« férence entre ces visions et celles qui se montrent aux yeux « de l'âme sous des images ; il ne peut y avoir de règle cer« taine dans les grâces que j'accorde, parce que tantôt il con« vient que ce soit d'une manière, et tantôt d'une autre. »
Un jour, après la communion, je vis très-clairement Notre-Scigneur se placer auprès de moi ; cet adorable Maître me consola avec de grandes marques de tendresse, et me dit entre autres choses : « Me voici, ma fille, c'est moi-même, «montre-moi tes mains. » Alors daignant me les prendre et les approchant de son côté, il ajouta : « Regarde mes plaies, « lu n'es pas sans moi, le terme de cette courte vie approche.»
Je compris par certaines choses qu'il me dit, que, depuis qu'il est monté au ciel, il n'est jamais descendu sur la terre pour se communiquer aux hommes, si ce n'est dans le trèssaint sacrement de l'autel. Il lui plut aussi de me révéler « que dès le premier instant de sa résurrection il s'était « montré à sa sainte Mère, qui, sans cette visite, n'aurait « pas tardé à succomber à son martyre ; que la douleur avait « tellement transpercé son âme, qu'elle avait eu besoin de « temps pour revenir à elle avant de pouvoir goûter une « telle joie ; enfin, qu'il était resté longtemps auprès d'elle, « parce que cela avait été nécessaire. »
Un matin, étant en oraison, j'entrai en une grande extase; Notrc-Seigneur m'ayant ravie en esprit au ciel, m'approcha de son Père et lui dit : « Voici celle que vous m'avez donnée, « je vous la donne à mon tour. » Et je vis qu'il me reçut. Aucune image ne frappa ma vue, mais ce fut une chose trèsréelle, et si spirituelle qu'elle ne se peut exprimer. Tandis que je me trouvais si près de la personne adorable du Père, il me dit certaines paroles qui ne sont pas présentes à mon souvenir ; je sais seulement que quelques-unes avaient rapport aux grâces qu'il devait m'accorder. Il me tint ainsi près de lui un certain espace jle temps.
Dans le monastère de Saint-Joseph de Malagon, le second jour du carême, au moment où je venais de communier, Notre-Seigneur se montra présent aux yeux de mon âme, en la manière accoutumée. Comme je le considérais attentivemcnt, je vis qu'au lieu d'une couronne d'épines, il en avait une resplendissante, et que les rayons partaient des blessures mômes que les épines avaient faites autour de sa tèle. J'en ressentis uue joie d'autant plus vive, que j'ai une dévotion toute spéciale pour ce mystère. Mais réfléchissant ensuite à la grandeur du supplice que tant de plaies avaient <lû lui causer, j'en eus l'âme percée de douleur. Cet adorable Maître me dit alors : « Ce ne sont pas ces blessures qui « doivent t'affliger, mais celles qu'on me fait présentement « en si grand nombre. » Je lui demandai ce que je pouvais faire pour y apporter quelque remède, n'y ayant rien à quoi je ne fusse résolue; et il me répondit : « Ma fille, il n'est « pas temps de te reposer, mais de te hâter de fonder ces « monastères ; je me plais avec les âmes qui y habitent . « Accepte tous ceux qu'on t'offrira, parce que plusieurs âmes, a faute d'un semblable asile, ne peuvent se consacrer à mon « service. Ceux que tu fonderas dans les petites villes devront « être semblables à celui-ci ; et l'on y pourra mériter autant » que dans les autres, pourvu qu'on y ait le même zèle. Fais « en sorte que toutes ces maisons soient sous la conduite d'un « môme supérieur, et veille avec le plus grand soin à ce que « le souci du temporel ne fasse point perdre la paix inté« rieure; je vous assisterai moi-même, afin qu'il ne vous « manque jamais. Je veux que l'on y ait un soin tout partice culier des malades ; car la prieure qui ne leur procure pas, « hon-seulemcnt le nécessaire, mais jusqu'aux délices, res« semble aux amis de Job : tandis que je leur envoie la maie ladie pour le bien de leurs âmes, elle les met en danger « de perdre la patience. Enfin, je te commande d'écrire l'his« toire des fondations de ces monastères. » Comme après ces dernières paroles je pensais en moi-même que je n'avais rien remarqué d'extraordinaire qui méritât d'être rapporté dans celle de Medina del Campo, cet adorable Maître me dit : « Ne doit-il pas te suffire de savoir qu'elle est miracu« leuse ? » Voulant me faire comprendre par là que lui seul l'avait fait réussir contre toute apparence. Ainsi je me déterminai à écrire ces fondations.