Histoire ecclésiastique (page 2)
119 l'honneur dans ces affronts, et recevaient avec joie les coups qu'on leur donnait en haine de leur Religion. Leur Pasteur racontera mieux que moi leurs tourments, et leur confiance, voici ses paroles.
« George étant ensuite arrivé au temps du carême, de Cappadoce d'où ils l'avaient envoyé, il enchérit sur les violences qu'ils avaient commises. Après la semaine de Pâque on vit de saintes Vierges mises en prison, de vénérables Prélats liés, et trainés par les soldats, les maisons des veuves, et des orphelins pillées, et les Chrétiens transportés pendant l'obscurité de la nuit, hors du lieu de leur demeure. On mit le scellé sur les portes de plusieurs maisons, et les frères des Ecclésiastiques furent inquiétés à leur sujet. Ces violences furent très fâcheuses. Mais celles qui furent commises depuis, le furent encore davantage. Le peuple ayant gardé e jeûne dans la semaine d'après la Fête de la Pentecôte, s'assembla au cimetière pour y faire sa prière, à cause qu'il évitait la communion de George. Ce scélérat en ayant eu avis anima contre cette sainte assemblée, le Duc Sébastien de la Secte des Manichéens, qui fondit dessus à main armée un jour de Dimanche. N'ayant trouvé qu'un petit nombre de Chrétiens qui n'avaient pas encore achevé leur prière, les autres s'étant retirés à cause que la nuit approchait, il se porta à tous les excès que l'on pouvait attendre du ministre de la fureur de ceux qui l'avaient envoyé. Il commanda d'allumer un grand bûcher, et en ayant fait approcher ces saintes Vierges, dont je ce viens de parler, il voulut les contraindre à faire pro- 120 fession de l'erreur d'Arius. Quand il vit que leur constance était inébranlable, il les fit dépouiller, et battre avec une si horrible violence, qu'on ne les pouvait plus reconnaître. Il se saisit après cela de quarante hommes, qu'il tourmenta d'un genre de supplice tout extraordinaire, et tout nouveau. Il leur fit déchirer le dos avec des branches de Palmier dont les pointes entrèrent si avant dans les chairs de quelques-uns, qu'ils demeurèrent fort longtemps entre les mains des Chirurgiens, et: que d'autres qui ne purent supporter l'effet des remèdes, en moururent. Il transporta à Oasis ceux qui avaient été guéris et les saintes Vierges qui étaient demeurées fermes dans la foi. Ils refusèrent d'abord aux parents de ceux qui étaient morts par la violence des tourments, la permission de donner la sépulture à leurs corps. Ils les jetèrent, ou les cachèrent, à dessein de faire croire qu'ils n'avaient aucune connaissance de la cruauté qu'ils avaient exercée. Mais ils se trompèrent dans cette folle espérance. Car les parents des morts qui avaient d'un côté de la joie de la générosité de leur confession, et de l'autre du dépit du refus qu'on leur avait fait de leurs corps, pour leur rendre le devoir de la sépulture, ne manquèrent pas de publier une cruauté si inouïe. Ces impies exilèrent d'Egypte et des deux Libyes, Ammonius, Muïus, Caius, Philon, Hermès, Pline, Psinosiris, Nilammon, Agapius, Anagamse, Marc, Draconce, Adelphe, un autre Ammonius, un autre Marc, Athonodore Évêques, et Hierax, et Dioscore Prêtres, et les traitèrent avec une si étrange inhumanité 121 que quelques uns moururent en chemin, et quelques autres au lieu de leur exil. Enfin il y eut plus de trente Évêques auxquels ils procurèrent une mort violente. Car ils n'avaient point d'autre dessein non plus qu'Acab, que d'ôter la vérité du monde, s'il leur eût été possible.
Le même Athanase a encore écrit, ce qui suit dans une Epitre qu'il adressa à ces saintes filles, qui avaient souffert un si cruel traitement.
« Qu'aucune de vous ne s'afflige de ce que les impies vous privent de l'honneur de la sépulture. L'impiété des Ariens s'est portée jusques à ces excès, que d'assiéger les portes, et s'asseoir comme des Démons sur les tombeaux, pour empêcher que l'on n'y mette des corps. »
George commit alors ces violences dans Alexandrie, et d'autres semblables.
Le grand Athanase ne voyait point de lieu où il pût trouver aucune sûreté pour lui, parce que l'Empereur avait promis une fort grande récompense à celui qui le lui amènerait vif, ou qui lui apporterait sa tête.
L'AN DE N. S.356 CONSTANCE.
CHAPITRE XV.
Concile de Milan.
Magnence s'étant emparé depuis la mort de Constant de l'Empire d'Occident, Constance partit pour aller en Europe, et pour s'opposer à l'établissement de sa tyrannie. Mais cette guerre là n'assoupit pas l'autre guerre qu'il avait déclarée aux 122 Catholiques. Car les Ariens qui le tenaient engagé dans leur erreur, et qui lui persuadaient tout ce qu'ils voulaient, lui persuadèrent de convoquer un Concile à Milan ville d'Italie, et de contraindre les Évêques qui y seraient assemblés, d'approuver la déposition qui avait été ordonnée à Tyr par de méchants Juges, et de les obliger ensuite à faire un nouveau formulaire de foi, depuis qu'Athanase avait été chassé de l'Église d'Alexandrie. Les Évêques se rendirent à cette ville là selon l'ordre de l'Empereur. Mais ils n'y firent rien de ce qu'il désirait. Au contraire ils eurent le courage de lui reprocher que ce qu'il ordonnait était injuste et impie, en haine de quoi ils furent exilés aux extrémités de l'Empire. Le grand Athanase parle de ceci dans son Apologie en ces termes.
« Qui pourrait jamais raconter tous les maux qu'ils ont faits ? Comme les Églises jouissaient il n'y a pas longtemps d'une paix assez profonde, et que les peuples étaient assemblés pour faire la prière en commun, Libère Évêque de Rome, Paulin Évêque de la Métropole des Gaules, Denys Évêque de la Métropole d'Italie, Lucifer Évêque de la Métropole de l'île de Sardaigne, et Eusèbe Évêque d'une ville d'Italie, tous ces Prélats dis-je recommandables par la pureté de leur vertu, et par le zèle avec lequel ils prêchaient la vérité, furent enlevés, et emmenés en exil ,à cause seulement du refus qu'ils faisaient de consentir à l'hérésie Arienne, et de signer notre condamnation. Est-il nécessaire que je parle du grand Osius, de ce célèbre Prélat qui jouit d'une si heureuse vieillesse, et qui a confessé si gé- 123 néreusement la foi ? Il n'y a personne qui ne sache qu'il est du nombre des exilés. C'est sans doute le plus illustre Ecclésiastique du siècle. Y a-t-il eu quelque Concile, où il n'ait pas présidé, et où il n'ait pas persuadé tous les esprits par la force de ses discours ? Y a-t-il quelque Église qui ne conserve pas de glorieuses marques de ses soins ? Y a-t- il quelqu'un qui dans son affliction ait eu recours à lui, et qui n'en ait pas reçu de la consolation ? Y a-t-il quelqu'un qui ait imploré son secours, et qui n'ait pas senti les effets de sa charité ? Cependant leur cruauté n'a pas épargné ce grand homme, parce que la connaissance qu'il avait de la fausseté de leurs accusations, l'avait empêché de consentir par écrit à la trame qu'ils brassaient pour nous perdre. »
On peut connaître par ce que je viens de transcrire les violences que les Ariens exercèrent contre ces saints hommes. Ce que le même Évêque raconte dans le même ouvrage fait voir l'adresse, et la malice des intrigues que les principaux de cette dangereuse faction, formèrent contre plusieurs autres personnes. Voici ses paroles.
« Quelqu'un de ceux qu'ils ont une fois entrepris de persécuter, est-il jamais tombé entre leurs mains, sans qu'il ait souffert toute sorte d'outrages ? Ont-ils jamais trouvé aucun de ceux qu'ils cherchaient, sans qu'ils l'aient fait mourir misérablement, ou sans qu'ils l'aient au moins estropié de tous ses membres ? Les exécutions que les Juges ordonnent, doivent être imputées à ces hérétiques, puisque les Juges ne sont que les ministres de leur rage, et de leur vengeance. Y a-t-il quelque lieu qui 124 n'ait point de vestiges de leur cruauté ? Quelqu'un a--il eu le courage de le déclarer contre leurs sentiments, sans qu'ils l'aient opprimé de la même sorte que Jézabel opprima autre fois Naboth ? Y a-t'il quelque Église que leur injustice n'ait pas jetée dans la douleur et dans la tristesse ? Antioche regrette la perte d'Eustate ce Prélat Orthodoxe, et ce Confesseur intrépide. Balanée, pleure l'absence d'Euphration. Palte, et Antarade celle de Cymatius, et de Cartere. Andrinople gémit pour les rigueurs exercées contre Eutrope très chéri de Dieu, et contre Lucius son successeur, que ces hérétiques ont plusieurs fois chargé de chaines, sous la pesanteur desquelles il a enfin rendu le dernier soupir. Ancyre, Berée, et Gaza, sont dans l'affliction a cause de Marcel, de Cyrus, et d' Asclepas qui ont été chargés d'outrages, et envoyés en exil par les violences de. cette artificieuse secte. Ils ont fait chercher Theodule, et Olympius Évêques de Thrace. Ils nous ont aussi fait chercher, et les Prêtres de notre Diocèse, et il n'y a pas lieu de douter qu'ils ne nous eussent fait mourir, s'ils eussent pu nous trouver. Mais nous nous échappâmes contre leur attente, dans le temps même qu'ils avaient envoyé des ordres à Donat Proconsul, contre Olympius, et qu'ils en avaient envoyé d'autres à Philagre contre nous. »
Voila l'excès de l'insolence où cette faction impie se porta contre les personnes les plus recommandables par la pureté de leur vertu. Au reste Osius dont parle Athanase, était Évêque de Cordoue, avait fort paru dans le Concile de Nicée, et avait 125 depuis tenu le premier lieu dans celui de Sardique.
J'ai dessein d'insérer dans cet ouvrage, la conférence que Libère Évêque de Rome eut avec l'Empereur Constance, pour faire voir la générosité avec laquelle il défendit la foi. Des personnes de piété qui vivaient en ce temps là, recueillirent cette conférence à dessein d'exciter le zèle des autres par l'exemple de cet Évêque de Rome, qui avait succédé à Jules successeur de Silvestre.
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L'AN DE N. S.356 CONSTANCE. CHAPITRE XVI. Conférence entre Libère Évêque de Rome et l'Empereur Constance. L'Empereur Constance dit.
« Comme vous êtes Chrétien, et Évêque de nôtre ville, nous avons jugé à propos de vous mander et de vous exhorter de ne prendre aucune part à l'extravagance, et à l'impiété d'Athanase. C'est le jugement que l'univers a rendu contre lui, quand il l'a retranché dans un Concile de la Communion de l'Église. » Libère Évêque a répondu:
« Empereur, les jugements Ecclésiastiques doivent être rendus avec beaucoup de justice; c'est pourquoi votre piété commandera, si elle l'a agréable que les Juges s'assemblent, et si Athanase mérite d'être condamné, il le sera selon les règles de l'Église ; car il ne m'est pas permis de le condamner sans l'avoir jugé. » L'Empereur Constance dit :
« L'Univers a condamné son impiété, parce que dès le commencement il a abusé du temps. » Libère Évêque
126 dit .
« Ceux qui ont signé la condamnation n'ont point vu eux-mêmes comme les choses se sont passées, et ne l'ont signée que par l'amour de la gloire du siècle, et par l'appréhension d'être déshonorés. » L'Empereur a dit :
« Par le désir de quelle gloire, et par l'appréhension de quel déshonneur ? » Libère a dit;
« Ceux qui n'aiment point la gloire de Dieu, et qui ont préféré vos présents à cette gloire, ont condamné un homme qu'ils n'avaient point vu, ce qui est très contraire aux principes de la justice Chrétienne. » L'Empereur dit:
« Athanase était présent quand il fut jugé dans le Concile de Tyr, et condamné par le suffrage des Évêques de toute la terre. » Libère dit :
« Jamais il n'a été jugé en sa présence, et ceux qui l'ont condamné en ce temps-là, l'ont condamné sans raison et après qu'il s'était retiré.» Eusèbe Eunuque dit:
« II a été prouvé dans le Concile de Nicée, qu'il était fort éloigné de la vérité de la foi. » Libère dit :
« De tous ceux qui firent voile vers la Maréote avec Ischyras, il n'y en eut que cinq qui dirent leurs avis, et qui avaient été envoyés pour informer contre l'accusé : De ces cinq il y en a deux qui sont morts, savoir Théognis et Théodore: Les trois autres, Maris, Valens, et Ursace vivent encore. Il y a eu sentence rendue dans le Concile de Sardique, contre ceux qui avaient été envoyés à la Maréote pour y informer. Ils ont depuis présenté leur requête, et: ont demandé pardon des actes calomnieux, qu'ils avaient faits après n'avoir entendu qu'une partie : Nous avons leur requête entre les mains. Du côté desquels devons nous nous ranger, et avec lesquels
127 devons-nous communiquer, Empereur, ou avec ceux qui ont condamné Athanase, et qui ont depuis demandé pardon de l'avoir condamné, ou avec ceux qui ont condamné ces derniers ? » Epictète Évêque dit :
« Libère ne parle pas pour l'intérêt de la foi, ni pour la défense des jugements de l'Église, il ne parle que pour avoir occasion de se vanter devant les Sénateurs de Rome d'avoir vaincu l'Empereur par ses ce raisons. » L'Empereur dit à Libère :
« La quantième partie êtes-vous du monde Chrétien, pour vouloir protéger seul un impie, et pour vouloir troubler la paix de l'Univers ? » Libère dit:
«Quand je serais seul, la cause de la foi n'en serait pas moins bonne : II ne se trouva autrefois que trois personnes assez généreuses pour résister au commandement injuste d'un Prince. » Eusèbe Eunuque dit.
« Vous comparez l'Empereur à ce Nabuchodonosor. » Libère dit :
« Pardonnez-moi, je ce n'ai garde de l'y comparer, mais vous condamnez témérairement un accusé sans avoir examiné son affaire. Pour moi je demande que d'abord on signe un formulaire conforme à la foi du Concile de Nicée, et qu'ensuite on rappelé tous nos frères des lieux ce où ils ont été exilés, et qu'on les rétablisse sur leurs Sièges. Quand cela aura été fait, si l'on trouve que la doctrine de ceux qui remplissent maintenant l'Église de désordre, et de tumulte, soit conforme à la ce foi des Apôtres, nous nous rendrons à Alexandrie où sont les accusateurs, et l'accusé, et après avoir pris connaissance de l'affaire nous la jugerons. » Epictète Évêque dit :
« II n'y a pas assez de voitures publiques pour tant d'Évêques. » Libère répondit:
« Les affaires de l'Église se peuvent faire sans les voitures publiques: il n'y a point d'Église qui ne puisse fournir aux frais qui sont nécessaires pour conduire son Évêque jusques à la mer. » L'Empereur dit :
« Ce qui a été une fois jugé ne peut être révoqué, et l'avis du plus grand nombre d'Évêques doit prévaloir: Vous êtes seul qui demeurez dans l'amitié de cet impie. » Libère dit:
« Empereur, c'est une chose inouïe qu'un juge accuse un absent d'impiété, comme s'il était son. ennemi. » L'Empereur dit:
« Il a offensé tout le monde en général, mais il m'a offensé plus sensiblement que personne. Il ne s'est pas contenté d'avoir contribué à la mort de Constantin mon frère aîné, il a continuellement aigri Constant d'heureuse mémoire contre moi, et il nous aurait mis mal ensemble, si ma modération et ma douceur n'avaient été au dessus de sa malice et des dangereuses impressions qu'il avait données à mon frère , c'est pourquoi j'aurai une plus grande joie d'avoir éloigné ce scélérat du gouvernement de l'Église, que je n'en ai des victoires les plus importantes, et même de celles que j'ai remportées sur Magnence, et sur Silvain. » Libère dit :
« Ne prétendez pas, Empereur, venger vos injures par le ministère des Évêques, dont les mains ne doivent être employées qu'à la sanctification des Fidèles. Ordonnez, s'il vous plaît, qu'ils retournent à leurs Églises, et s'ils s'accordent avec celui qui défend maintenant la doctrine, qui a été définie dans le Concile de Nicée, qu'ils rendent la paix au monde Chrétien, et qu'un innocent ne soit point noté. » L'Empereur dit :
« II n'y a qu'une question : je souhaite 129 de vous renvoyer à Rome, quand vous serez rentré dans la communion des autres Églises ; consentez à la paix, signez-là, et vous retournerez à Rome. » Libère dit :
« J'ai déjà dit adieu à tous nos frères qui sont à Rome, et les lois de l'Église doivent être préférées à la demeure de cette ville. » L'Empereur dit :
« Je vous donne trois jours pour délibérer si vous voulez signer, et retourner a Rome, ou pour choisir un lieu où vous serez exilé. » Libère dit :
« Ni trois jours, ni trois mois ne me feront pas changer de sentiment: envoyez-moi où il vous plaira. » L'Empereur l'ayant envoyé quérir deux jours après, et l'ayant trouvé dans la même disposition, le relégua à Bérée ville de Thrace. Quand il fut parti, l'Empereur lui envoya cinq cent pièces d'or pour sa dépense. Mais au lieu de les recevoir, il dit à celui qui les avait apportées :
« Rendez-les à l'Empereur, il en a besoin pour payer les troupes. » L'Impératrice lui ayant envoyé une pareille somme, il dit :
« Donnez cet argent à l'Empereur, il en a besoin pour payer ses troupes que s'il n'en a pas besoin qu'il le donne à Auxence et à Epictète, qui en ont besoin, » Eusèbe Eunuque apporta encore à Libère d'autres sommes d'argent ; mais il lui dit.
« Vous avez rendu désertes toutes les Églises du monde, et vous m'apportez l'aumône comme à un criminel , retirez-vous, et faites-vous Chrétien. » Il fut relégué trois jours après, sans avoir rien reçu de ce qu'on lui avait offert.
L'AN DE N. S. 357 CONSTANCE. 130 CHAPITRE XVII.
Exil de Libère. Son retour.
CE généreux défenseur de la vérité alla en Thrace, comme il lui avait été ordonné. L'Empereur étant allé à Rome deux ans après, les Dames de qualité proposèrent à leurs maris de supplier l'Empereur de. rendre le ̄Pasteur à son troupeau, et que s'ils n'en voulaient rien faire, il les quitteraient pour aller chercher leur Évêque. Les Sénateurs répondirent à leurs femmes, qu'ils appréhendaient d'exciter la colère du Prince. Si nous le fâchons, leur dirent-ils, il ne nous pardonnera pas, au lieu que si vous lui demandez vous-mêmes cette grâce, ou il vous l'accordera, ou il vous la refusera sans vous faire aucun autre mal. Ces Dames se résolurent donc d'aller trouver l'Empereur, et se parèrent pour cet effet de leurs plus riches habits, afin que jugeant de leur qualité par leur équipage, il leur rendît de plus grands honneurs. S'étant donc présentées devant ce Prince, elles le supplièrent d'avoir pitié d'une si grande ville, qui était dépourvue de Pasteur, et exposée à la rage des loups. L'Empereur leur répondit, qu'il y avait à Rome un Pasteur capable de la conduire, et qu'elle n'avait pas besoin d'un autre. Félix Diacre de Libère avait été ordonné Évêque de Rome depuis son départ. Il tenait la foi du Concile de Nicée, mais il ne laissait pas de communiquer indifféremment avec ceux qui l'avaient altérée par leurs erreurs. C'est
131 pourquoi aucun des habitants de. Rome n'entra jamais à l'Église tant qu'il fut dedans. Ces Dames
n'ayant pas manque de remontrer ce que je dis à l'Empereur, il en fut touché, et ordonna que le célèbre Libère retournerait du lieu où il avait été exilé, et que les deux Évêques gouverneraient l'Église en commun. La lettre de l'Empereur ayant été lue dans l'Hippodrome, le peuple s'écria qu'elle était juste, que les Spectateurs étaient divisés en deux factions de deux couleurs, et que chacune aurait son Évêque. Après s'être moqués de la sorte de la lettre de Constance, ils dirent tout d'une voix : II n'y a qu'un Dieu, il n'y a qu'un Jésus-Christ, il n'y a qu'un Évêque: Ce sont leurs propres paroles. Quelque temps après ces acclamations du peuple fidèle, Libère retourna à Rome, et Félix se retira à une autre ville. J'ai ajouté ce récit à l'histoire du Concile de Milan pour garder un meilleur ordre. Je reprendrai maintenant la duite de mon Ouvrage.
L'AN DE N. S. 359 CONSTANCE. CHAPITRE XVIII.
Concile de Rimini.
Lorsque les défenseurs de la foi eurent été chassés, ceux qui tournaient l'esprit de l'Empereur comme il leur plaisait, se promirent de renverser aisément la saine doctrine, et d'établir celle d'Arius, et persuadèrent pour cet effet à ce Prince, de convoquer à Rimini les Évêques d'Orient, et d'Occident, et de leur ordonner d'abolir les termes de substance, 132 et de consubstantiel, qui étaient comme deux machines inventées pour détruire l'erreur d Arius, parce que ces deux termes n'avaient produit que des différends et des troubles. Lorsque les Évêques furent assemblés, ceux qui tenaient la doctrine d'Arius tâchèrent de tromper les autres, et principalement ceux d'Occident qui étaient les plus simples en leur disant qu'il ne fallait pas diviser le corps de l'Église pour deux termes, qui ne se trouvent point dans l'Écriture Sainte , qu'il fallait dire que sue le Fils est semblable au Père en toutes choses, et ne rien dire du terme de substance. Les Évêques ayant reconnu leur tromperie, les séparèrent de leur communion, et écrivirent à Constance qu'ils étaient les successeurs des Pères, qui s'étaient autrefois assemblés à Nicée, que s'ils entreprenaient d'ajouter à leur profession de foi, ou d'en retrancher, ils feraient voir qu'ils ne seraient pas légitimes, et qu'ils condamneraient leurs pères.
Leur lettre est le plus clair témoignage de leur foi qu'on puisse produire, Voici comme elle était conçue
L'AN DE N. S. 359 CONSTANCE
CHAPITRE XIX
Lettre du Concile de Rimini à l'Empereur
« Nous croyons que c'est par la volonté de Dieu, et par l'ordre de votre piété, qu'un aussi grand nombre d'Évêques que nous trouvons ici se sont assemblés, de diverses parties de l'Occident, afin que
133 la foi de l'Église
Catholique éclate, et que les hérétiques soient découverts. Car ayant examiné entre nous les matières, nous avons trouvé à propos de tenir toujours la foi ancienne, que nous avons reçue des Prophètes, des Évangélistes, des Apôtres par Jésus-Christ Notre Seigneur, notre Dieu, le Gardien de votre Empire, et le Protecteur de votre personne, et que nous avons toujours tenue. Nous avons cru qu'il y aurait eu de l'extravagance, et de l'impiété à changer quelque chose de ce qui a été si justement, et si saintement établi par les Évêques, qui ont tenu le Concile de Nicée avec l'Empereur Constantin de glorieuse mémoire, père de votre piété. Ce Concile a été publié aux peuples, et opposé si heureusement à l'hérésie Arienne, qu'il l'a détruite, et avec elle toutes les autres. On n'en saurait rien ôter, sans donner entrée au poison pernicieux de la doctrine des hérétiques.
Ursace et Valens ont été autrefois soupçonnés de tenir l'hérésie d'Arius, et privés pour un temps de la communion. Ils ont demandé pardon, comme il paraît par leurs écrits, et l'ont obtenu au Concile de Milan en présence des Légats de l'Église Romaine. Nous ne croyons pas qu'il soit permis de rien retrancher de ce Concile, où les matières ont été examinées avec soin en présence de Constantin, qui a passé au repos de l'autre vie dans la créance de ce qui avait été décidé, et de nous éloigner du sentiment d'un si grand nombre de saints Confesseurs et de successeurs des Martyrs, qui ont célébré ce Concile, et qui ont conservé inviolablement la doctrine des anciens, qui fleurit encore en ce temps auquel vo-
134 tre piété a reçu de Dieu le Père par Jésus-Christ Notre Dieu, et Notre-Seigneur le pouvoir de gouverner le monde.
Mais de misérables personnes, et de mauvais sens ont eu la hardiesse, et la témérité de publier de nouveau une doctrine impie, et tâchent encore maintenant d'ébranler ce qui a été établi avec une grande sagesse. Car votre piété ayant ordonné que nous nous assemblassions pour examiner les matières de la foi, ceux qui troublent la paix de l'Église auxquels Germinius, Auxence, et Caius se sont joints, ont présenté un écrit rempli d'une mauvaise doctrine. Mais ce qu'ils avaient présenté publiquement dans le Concile, n'ayant pas été approuvé, ils ont cru y devoir apporter du changement, et ils y en ont en effet apporté plusieurs fois en très-peu de temps, On a jugé à propos de conserver inviolablement l'ancienne créance, et de retrancher ces personnes de la communion.
Nous avons envoyé nos Députés à votre Clémence, pour l'informer de tout ce qui s'est pass?ublié, n'est point vrai, qu'il est aisé de procurer la paix en changeant fort peu de chose. Comment la paix pourrait-elle être ou procurée, ou entretenue par ceux qui la renversent, par ceux qui ont rempli de confusion, et de désordre toutes les Églises, et principalement celle de Rome ? Nous supplions votre Clémence de re-
135 cevoir agréablement, et d'écouter favorablement nos Députés, et de ne pas permettre que l'on fasse cette injure aux anciens, que de changer leur doctrine, que nous croyons qu'ils n'ont tenue que pat l'Esprit de Dieu. Non seulement ces nouveautés troublent le repos des fidèles, mais elles détournent les infidèles de se soumettre à la foi. Nous vous supplions aussi de commander qu'un si grand nombre d'Évêques, qui sont retenus à Rimini, accablés de vieillesse, et pressés par la pauvreté, aient la liberté de retourner à leurs Églises, de peur que les peuples ne souffrent de leur absence.
Nous vous supplions, car nous ne saurions nous lasser de répéter plusieurs fois la même prière, que l'on n'apporte aucun changement à la foi, que l'on n'en retranche rien, que l'on conserve inviolablement ce quia été conservé sous le règne du père de votre piété, et sous le vôtre. Que votre sainte prudence ne permette puisque nous soyons arrachés de nos Sièges, et obligés de faire de longs voyages: mais que nous demeurions en paix avec nos peuples, et que nous priions Dieu incessamment pour la santé de votre personne, pour la prospérité de votre Etat, et pour la paix. Nos Députés vous donneront un autre écrit, contenant les noms, et les signatures de tous les Évêques.
Les Grands de la Cour, qui favorisaient l'hérésie d'Arius donnèrent la lettre du Concile à l'Empereur, mais ils ne permirent pas que les Députés eussent audience, et: leur dirent que ce Prince était occupé à d'autres affaires. Ce qu'ils faisaient dans l'espérance que les Évêques s'ennuieraient de demeurer
136 si longtemps à Rimini, qu'ils souhaiteraient de retourner à leurs Églises, et qu'ils rompraient le rempart qu'ils avaient élevé contre l'hérésie. Mais
cet artifice ne leur réussit pas. Car les généreux défenseurs de la foi écrivirent une autre lettre a l'Empereur pour le supplier de donner audience à leurs
Députés, et de rompre le Concile. J'en insérerai les propres termes.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE.
CHAPITRE XX.
Autre Lettre du Concile de Rimini à l'Empereur Constance.
Les Évêques assemblés à Rimini : .A l'empereur Constance
Vainqueur. « Nous avons reçu la lettre de votre Clémence, Seigneur Empereur très chéri de Dieu, par laquelle vous nous mandez, que la nécessité des affaires publiques ne vous a pas permis de donner audience à nos Députés, et vous nous ordonnez de les attendre jusques à ce que votre piété ait appris par leur bouche ce que nous avons décidé conformément à la tradition de nos prédécesseurs. Nous vous protestons encore par cette lettre que nous ne nous départons point de notre première résolution, comme nous l'avons fait savoir à nos Députés. Nous vous supplions d'avoir la bonté de faire lire cet écrit, et d'écouter avec patience ce que nos Députés vous représenteront de notre part. Votre douceur recon 137
naît aussi bien que nous, combien l'absence des Évêques hors de leurs Églises est un sujet d'une tristesse, et d'une affliction très sensible sous un règne aussi
heureux que le votre. C'est pourquoi nous supplions
encore une fois votre Clémence, Seigneur Empereur très-chéri de Dieu, de nous permettre de retourner en nos Églises avant la rigueur de l'hiver, afin que nous puissions adresser avec les peuples, des prières à Dieu tout-puissant, et à Jésus-Christ son Fils unique notre Seigneur, et notre Sauveur pour la prospérité de votre règne, comme nous avons toujours fait et ce comme nous désirons de faire encore. »
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXI.
Concile de Nice en Thrace. Profession de foi défectueuse. Lorsque cette seconde lettre eut été présentéc à l'Empereur, les Ariens excitèrent sa colère, et menèrent plusieurs Evéques malgré eux à une petite ville de Thrace nommée Nice. En ayant trompé quelques-uns, qui étaient fort simples, et ayant épouvanté les autres, ils leur persuadèrent d'ôter du formulaire de foi, les termes de substance, et de consubstanciel, et d'y insérer celui de semblable. Je rapporterai ici la profeddion de foi qu'ils composèrent, non comme une profession Orthodoxe, mais comme une pièce qui est contraire aux Ariens, parce que ceux de ce temps-ci, mettent le terme de dissemblable, au lieu de celui de semblable.
138 Profession de foi proposée au Concile de Nice en Thrace.
« Nous croyons un seul Dieu, Père tout-puissant, de qui sont toutes choses, et un Fils unique de Dieu, engendré de Dieu avant tous les temps,et avant tout commencement, par qui toutes les choses tant les visibles que les invisibles ont été faites. Nous croyons qu'il est né seul du Père, seul d'un seul, Dieu de Dieu, semblable selon la sainte Écriture, au Père qui l'a engendré, dont la génération n'est connue que par le Père même, qui l'a engendré. Nous savons que ce Fils unique de Dieu a été envoyé par son Père, qu'il est descendu du Ciel selon les Écritures, pour la destrudion du péché et de la mort, et qu'il est né selon la chair, de la.Vierge Marie par l'opération du saint Esprit, qu'il a conversé avec ses Disciples, et qu'après avoir accompli tous les Mysteres selon la volonté de son Père, il a été crucifié, est mort, a été enseveli, est descendu aux Enfers, où il a donné de la terreur ; qu'il est ressuscité trois jours après ; qu'il a conversé avec ses Disciples, et que quarante jours après il est monté au Ciel, il s'est asssis à la droite de son Père dans la gloire duquel il viendra au dernier jour de la resurrection,pour rendre à chacun ce qui sera dû à ses œuvres. Et le saint Esprit que Jésus-Christ notre Seigneur, et notre Dieu Fils unique de Dieu a promis d'envoyer au genre humain pour lui servir d'Avocat et d'Esprit de vérité, comme il est écrit, et: qu'il a envoyé après qu'il est monté au Ciel..Quant au mot de substance dont les Pères se sont servis avec
129 trop de simplicité, et qui n'étant pas entendu par le peuple lui a été un sujet de chute, nous avons trouvé à propos de le rejeter puisqu'il n'est point dans l'Écriture, et de ne plus faire de mention à l'avenir de la substance du Père et du Fils, puisque l'Écriture n'en fait point. On ne doit pas même parler de l'hypostase du Père, du Fils,et du saint Esprit. Nous disons que le Fils est semblable au Père, comme l'Écriture sainte le dit et l'enseigne. Nous prononçons anathême contre toutes les hérésies qui s'opposent à cette exposition de foi, soit qu'elles ayent été autrefois condamnées, ou qu'elles se soient élevées depuis peu de temps. » Les uns signerent cette profession par imprudence, après avoir été trompés, et les autres par crainte. Ceux qui refusèrent de la signer furent exilés aux extremités du monde.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE.
CHAPITRE XXII
Lettre de Damase Évêque de Rome, et des autres Évêques d'Occident aux Évêques d'Illyrie touchant le Concile de Rimini.
Cette profession de foi fut désapprouvée par tous les défenseurs de la vérité, et principalement par les Évêques d'Occident, comme il paraît par leur lettre aux Évêques d'Illyrie. Elle est signée premièrement par Damase qui avait succédé à Libère, et qui était orné de toute sorte de vertus, et par quatre-vingt-dix autres, qui avaient été assemblés à Rome, d'Italie,
140 et des Gaules. et dont j'aurais mis ici les noms si je
n'avais jugé que cela serait inutile. Mais pour la lettre la voici.
Damase, Valère et les autres Évêques assemblés dans le saint Concile de Rome, aux Évêques d'Illyrie nos très-chers frères, salut en Notre-Seigneur.
« Nous ne doutons point que vous ne teniez notre sainte foi, qui est fondée sur la doctrine des Apôtres, et qui n'est nullement contraire aux sentiments des Pères, et que vous ne la prêchiez au peuple. Il n'est pas permis aux Prêtres de Dieu, qui sont les Maîtres des sages du monde, d'être dans un autre sentiment. Cependant nous avons appris par le rapport de nos Frères les Évêques des Gaules, et de l'État de Venise, que quelques-uns s'efforcent d'insinuer l'erreur dont les Évêques doivent prendre garde que les fidèles ne soient surpris, non plus que de tout ce qui est contraire aux véritables explications, soit ue tous les Docteurs de l'Église s'accordent dans l'étendue de l'Empire Romain, sans déchirer l'unité de la foi par leurs contestations, et par leurs disputes. Car dès que la malignité des hérétiques commença à s'élever de la même sorte que l'impiété des Ariens s'élève 141 encore aujourd'hui, trois cent dix-huit de nos Pères assemblés à Nicée élevèrent une muraille contre les machines, et les attaques du démon, et préparèrent un contrepoison contre leur doctrine corrompue. Ce contrepoison est de croire que le Père et le Fils n'ont qu'une même divinité, une même vertu, et une même nature. Nous devons aussi croire que le saint Esprit est de la même substance ; et nous avons ordonné que ceux qui seront dans un autre sentiment, seront retranchés de notre Communion.
Quelques-uns ont entrepris de violer cette règle salutaire, et cette décision adorable. Mais ceux mêmes qui s'étaient portés à cet attentat dans le Concile de Rimini, l'ont en quelque sorte réparé, en confessant qu'ils avaient été trompés par une manière de raisonner, qui ne leur paraissait pas contraire à la doctrine publiée dans le Concile de Nicée. Le nombre de ceux qui se sont trouvés à Rimini ne peut faire aucun préjudice à la bonne doctrine, par ce qu'ils s'y sont assemblés sans la participation de l'Évêque de Rome, qu'il fallait plutôt consulter que nul autre ; sans la participation de Vincent, qui a joui de la dignité Episcopale durant tant d'années, et sans celle d'un grand nombre d'autres, qui étaient de même sentiment que ceux-ci, par ce que ceux qui ayant été trompés, ont semblé s'en éloigner, ont témoigné que cet éloignement leur déplaisait, lorsqu'ils ont eu la liberté entière de leur jugement. Vous reconnaissez donc qu'il faut retenir inviolablement la doctrine qui a été établie dans le Concile de Nicée sur l'autorité des Apôtres, et que tous les Évêques tant d'O- 142 rient que d'Occident, qui sont professïon d'être
Catholiques, doivent se glorifier de tenir avec nous.
Nous espérons que ceux qui sont dans un autre sentiment seront bientôt retranchés de notre communion, et privés de la dignité Episcopale, de sorte que les peuples délivrés comme du joug des erreurs qu'ils leur imposent, auront la liberté de respirer. Car pour eux ils n'ont garde de désaveugler le peuple, puisqu'ils sont aveuglés eux-mêmes. Que votre jugement soit conforme au jugement de tous les Evéques, demeurez-y fermes, et inébranlables, et assurez-nous-en par vos lettres, afin que nous n'en puissions douter.
»
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXIII.
Lettre de Saint Athanase Évêque d Alexandrie, touchant le même Concile de Rimini.
Le grand Athanase parle de cette sorte du même Concile de Rimini., dans une lettre aux Africains.
« Après des preuves aussi claires, et aussi fortes que celles que nous avons apportées, y a-t-il quelqu'un qui puisse nous opposer l'autorité du Concile de Rimini, ou de quelque autre que de celui de Nicée ? Y a-t-il quelqu'un qui n'ait pas de l'éloignement, ou même quelque sorte d'aversion, de ceux qui témoignent un si extrême mépris des décrets des Saints Pères, qu'ils ne font aucune difficulté de les abandonner, pour suivre ce qui n'a été ordonné à Rimini que par intrigue, et par violence? Y a-t-il 143 quelqu'un qui voulût entrer dans la communion des personnes, qui désapprouvent, ce qu'elles ont fait elles-mêmes ? Or elles font voir très évidemment qu'elles le désapprouvent, puisqu'elles ont composé en plus de dix Conciles, des Formulaires différents, entre lesquels il n'y en a aucun, que leur changement ne condamne. Ils tombent dans le même malheur, où tombèrent autrefois les Juifs, qui trahirent nôtre Maître. Car comme ceux-ci n'eurent pas sitôt quitté la source de l'eau vive, qu'ils creusèrent des citernes, qui ne pouvaient contenir l'eau, selon l'expression du Prophète Jérémie, ainsi ceux dont je parle, n'ont pas plutôt renoncé au Concile Œcuménique, qu'ils en ont fait d'autres, qui sont comme des citernes qu'ils ont creusées, mais comme des citernes sèches et inutiles, et comme des assemblées de théâtre, dépourvues de toute autorité. Nous ne devons donc point écouter ceux qui nous parlent du Concile de Rimini, ou de tout autre, que de celui qui a été tenu à Nicée. Il semble que ceux qui parlent du Concile de Rimini, ignorent la manière dont il s'est passé ; car s'ils la savaient, ils l'enseveliraient sous le silence. Vous savez, mes très chers frères, et vous avez appris par le rapport de ceux de votre Province, qui ont assisté au Concile de Rimini, qu' Ursace, Valens, Eudoxe, et Auxence auxquels Démophile s'était joint, furent déposés pour avoir entrepris de proposer quelque chose de contraire a ce qui avait été ordonné à Nicée. Ils refusèrent de condamner l'hérésie d'Arius, et s'en déclarèrent les défenseurs. Prés de deux cents Évêques 144 qui étaient très attachés au service de Dieu, et qui avaient conservé la pureté de la foi, témoignèrent par écrit, qu'ils se contentaient du Symbole de Nicée, et qu'ils ne croyaient rien ni de plus, ni de moins que ce qu'il contient. Ils déclarèrent la même chose à Constance, qui avait ordonné la convocation de ce Concile. Ceux qui y avaient été déposés, allèrent trouver ce Prince, et firent en sorte que leurs Juges furent chargés d'outrages, et menacés qu'il ne leur serait point permis de retourner à leurs Églises, et qu'ils seraient retenus en Thrace durant l'hiver, s'ils ne contentaient à la nouveauté.
Ainsi s'il se trouve encore quelques personnes qui veuillent nous opposer l'autorité du Concile de Rimini, il faut leur faire voir, que les Évêques que j'ai nommés y ont été déposés, et que les autres ont écrit à l'Empereur pour l'assurer qu'ils ne reconnaissaient point d'autre Concile que celui de Nicée, et qu'ils ne cherchaient point d'autre doctrine, que celle qui y avait été définie. Mais ceux dont je parle, dissimulent ces importantes circonstances, et ne manquent jamais de proposer ce qui a été fait en Trace par force. Ce qui ne fait que trop voir qu'ils ont renoncé à la foi, et qu'ils suivent les égarements d'Arius. Si quelqu'un veut comparer le grand Concile de Nicée, avec les autres dont les hérétiques prétendent se prévaloir, il reconnaîtra sans peine la piété et la sagesse de cette sainte assemblée, et l'impiété et l'extravagance de toutes les autres. Les Évêques qui ont assisté au Concile de Nicée, n'ont point été des Évêques déposés. Ils ont confessé 145 que le fils de Dieu est de même substance que son Père. Les autres ont été déposés jusques à trois fois dans la ville de Rimini, et ils ont eu la hardiesse d'écrire qu'on ne doit pas dire que Dieu ait une substance, ou une hypostase. » Voila les machines dont les Sectateurs d'Arius se servirent en Occident, pour attaquer la foi.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXIV. Fourberie de Léonce. Générosité de Flavien,
de Diodore. Après qu'Etienne successeur de Flaccille eut été chasse du Siège de l'Église d'Antioche, Léonce y fut élevé contre la disposition du Concile de Nicée, parce qu'il était Eunuque, et qu'il se l'était rendu lui-même. Saint Athanase rapporte la manière dont cela arriva.
« Léonce, dit- il, ayant donné lieu à de mauvais bruits par l'habitude qu'il avait faite de converser trop souvent avec une jeune fille nommée Eustolie, on lui défendit de la fréquenter. Mais il se fit Eunuque afin de la fréquenter sans soupçon. Il n'évita pas pourtant le soupçon par là; et parce qu'il était Prêtre, il fut déposé. » Athanase décrit le reste de ses mœurs de cette sorte.
Je ferai voir en peu de paroles ses artifices, et sa fourberie. Il était infecté de l'erreur d'Arius mais il avait grand soin de cacher son infection. Ayant remarqué que le Clergé et le peuple étaient partagés, et que les uns en rendant gloire au fils, se servaient de la particule
146 et qui est une particule conjonctive, au lieu que les autres attribuaient au fils la préposition par, et au saint Esprit la préposition, en, il dit tout bas les termes par lesquels la sainte Église rend gloire à la Trinité, de sorte que ceux qui étaient les plus proches de lui n'entendaient que ces paroles, es siècles des siècles. Si nous n'avions point d'autre preuve de sa méchanceté, quelqu'un l'excuserait peut-être en disant qu'il n'avait point d'autre dessein en cela, que de procurer la réunion des fidèles. Mais les persécutions qu'il a suscitées aux défenseurs de la vérité, et les bons offices qu'il s'est efforcé de rendre aux compagnons de son impiété, font voir très-clairement qu'il cachait l'erreur dans le secre tde son cœur, de peur d'encourir la colère du peuple, ou d'attirer sur soi les effets des menaces que Constance avait faites à ceux qui seraient si hardis que de publier, que le Fils de Dieu est dissemblable à son père. Mais il n'a que trop expliqué ses sentiments par ses actions, j en ne conférant les ordres, ni ne donnant aucun emploi à ceux qui suivaient la doctrine des Apôtres , et en élevant aux dignités, et en laissant la liberté de tout faire à ceux qui faisaient profession de l'extravagance d'Arius.
Il est constant qu'Aëce Maître d'Eunome qui a enchéri sur les blasphèmes d'Arius fut ordonné Diacre en ce temps là. Mais Flavien, et Diodore qui faisaient profession de la vie Monastique, et qui avaient publiquement entrepris la défense de la doctrine des Apôtres découvrirent à tout le monde, les artifices de Léonce, et le pernicieux dessein par lequel il avait promu à l'ordre de Diacre 147 contre l'intérêt de l'Église, un homme élevé dans une mauvaise doctrine, et qui ne cherchait à se rendre célèbre que par l'excès de son impiété. Ils le menacèrent même de se séparer de la communion, de se retirer en Occident, et de publier ses intrigues les plus détestables, et les plus secrètes. Léonce étonné de ces menaces défendit à Aëce de faire les fonctions de son ordre, et ne laissa pas de le protéger d'ailleurs.
Mais rien ne put porter Léonce à renoncer de bonne foi à sa malice. II cacha toujours le venin d'Etienne, et de Flaccille sous une fausse apparence de modération, et de dou-
148 ceur. Il conféra l'Ordre de Prêtre, et de Diacre, à ceux qui tenaient de pernicieux sentiments, et qui avaient les mœurs corrompues. Il laissa au contraire dans l'oisiveté, et dans le mépris ceux qui étaient ornés de toute sorte de vertus, et qui étaient très attachés à la doctrine des Apôtres. Cela fut cause que plusieurs personnes infectées d'hérésie entrèrent dans le Clergé ; mais malgré leur corruption le peuple conserva la pureté de sa foi. Il est vrai aussi que ceux qui étaient préposés pour annoncer les vérités de l'Evangile, n'osaient publier leurs blasphèmes. Il faudrait faire un livre entier pour décrire les injustices, et les impiétés qui ont été commises par Flaccille, par Etienne, et par Léonce, et pour les déplorer comme elles le méritent, il faudrait emprunter les paroles de David. On leur peut en effet appliquer cette partie d'un Psaume: Voila vos ennemis qui frémissent avec bruit : Voila ceux qui vous haïssent qui lèvent la tête. Ils ont formé des desseins pleins d'artifice contre votre peuple; ils ont conspiré contre ceux que vous tenez cachés en vous. Ils ont dit, Venez, exterminons-les du nombre des Nations ; que l'on ne parle plus d'Israël.
Continuons notre histoire.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE.
149 CHAPITRE XXV.
Eudoxe commet de grandes violences dans l'Église d'Antioche. Basile et Eustate en donnent avis à l'Empereur Constance.
Eudoxe Évêque de Germanicie ville de l'Euphratèse, qui est une Province dont les frontières touchent celles de la Cilicie, de la Syrie, et de la Cappadoce, ayant appris la mort de Léonce, s'alla emparer de l'Église d'Antioche, et ravagea comme un Sanglier la vigne du Seigneur. Il n'usait point de ruse comme Léonce, pour déguiser sa malice, il l'exerçait publiquement, et livrait une persécution manifeste à ceux qui soutenaient la saine doctrine. Basile qui gouvernait alors l'Église d'Ancyre Métropole de Galatie, et qui avait succédé à Marcel dans cette charge, et Eustate Évêque de Sébaste capitale d'Arménie, prirent la liberté d'écrire à l'Empereur Constance, qui était alors en Occident, où il tâchait de refermer les plaies que la fureur des Tyrans y avait faites, et lui tracèrent un léger crayon des violences et des cruautés qu'Eudoxe avait commises. La pureté de leur vertu les avait fait entrer bien avant dans les bonnes grâces de ce Prince.
150 L'AN DE N. S.359
CONSTANCE. CHAPITRE XXVI.
Concile de Séleucie L'empereur écrivit aux habitants d'Antioche, qu'il n'avait point donné à Eudoxe l'Evêché de leur ville, bien qu'il eût l'insolence de s'en vanter, et commanda qu'il en fût chasse, et que son entreprise fût examinée dans le Concile qu'il avait convoqué à Nicée en Bithynie. Eudoxe avait négocié avec ceux qui avaient le principal crédit à la Cour, pour faire en sorte que le Concile fût assemblé dans cette ville. Mais le Souverain Modérateur de l'Univers, à qui l'avenir est aussi présent que le passé, détourna l'assemblée par un tremblement de terre, qui ruina une partie de Nicée, et accabla un grand nombre des habitants. Les Évêques qui s'y étaient déjà rendus ayant été saisi de crainte, retournèrent chacun à leur Église. Il me semble que la convocation de ce Concile, fut détournée par un ordre secret de la Sagesse divine. Car comme les Évêques étaient disposés à y faire une profession de foi contraire à celle qui avait autrefois été arrêtée dans la même ville, et que les Ariens auraient abusé du nom, et trompé les simples, Dieu empêcha l'assemblée.
Quelque temps après l'Empereur Constance ordonna à la sollicitation des accusateurs d'Eudoxe, que le Concile serait tenu à Séleucie ville capitale d'Isaurie, et voisine de la mer, et que les Évêques d'Orient, d'Asie, et de Pont s'y rendraient
151 en diligence. Acace avait alors succédé à Eusèbe, et gouvernait après lui l'Église de Césarée en Palestine. Bien qu'il eût été déposé par le Concile de Sardique, il n'avait point déféré à cette déposition, et avait ouvertement méprisé le jugement d'un si grand nombre de Prélats. Maxime gouvernait l'Église de Jérusalem, et avait succédé à Macaire, de qui nous avons ci-devant parlé. Il s'était rendu fort célèbre durant la persécution, par la générosité avec laquelle il avait soutenu la foi, et par la constance avec laquelle il avait souffert qu'on lui crevât l'œil, et qu'on lui coupât le jarret droit. Lorsque Dieu l'eut retiré de cette vie mortelle, pour le faire passer à l'immortelle, Cyrille généreux défenseur de la doctrine des Apôtres, fut élevé sur le Siège de cette Église. Ces Évêques disputèrent entre eux de la primauté, et excitèrent par leurs contestations d'horribles troubles parmi les fidèles. Acace avait déposé Cyrille pour un très leger sujet, et l'avait chassé de Jérusalem. Etant chassé de la sorte, il était allé à Antioche, où il n'y avait point d'Évêque ,et de là était passé à Tarse, et s'y était arrêté pour y demeurer avec Sylvain. Acace en ayant eu avis, écrivit à Sylvain, pour lui faire savoir que Cyrille était déposé. Mais le respect qu'il avait pour sa vertu, et l'appréhension de choquer le peuple, qui prenait un plaisir singulier à entendre ses sermons, empêchèrent qu'il ne lui défendît de continuer ses fonctions. Lorsqu'ils se furent rendus à Séleucie, Cyrille prit sa place avec Basile, Eustate, Sylvain, et les autres Évêques. Acace se présenta aussi devant eux, qui étaient
152 au nombre de cent cinquante. Mais il leur déclara qu'il n'assisterait point au Concile, que Cyrille n'en
fût sorti, parce qu'il avait été déposé. Quelques-uns
qui aimaient la paix, prièrent Cyrille de sortir, et:
lui promirent d'examiner son affaire, lorsque les quêtions de doctrine auraient été décidées. Mais Cyrille n'ayant point déféré à leur prière, Acace se retira. Il conféra avec Eudoxe, le délivra de sa crainte, lui releva le courage, en lui promettant sa protection.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXVII.
Contestations entre les Évêques à Constantinople. Acace empêcha Eudoxe d'entrer dans le Concile, et l'emmena à Constantinople, où Constance demeurait depuis qu'il était revenu d'Occident. Il mit ce Prince en grande colère par les accusations qu'il intenta devant lui contre les Évêques, qui étaient assemblés à Séleucie, en disant que c'était une troupe de scélérats, qui s'étaient assemblés pour la ruine de l'Église. Rien n'émut si fort ce Prince que la calomnie qu'Acace inventa contre Cyrille, en supposant qu'il avait vendu à un Comédien la robe de toile d'or que Constantin cet Empereur qu'on ne saurait jamais assez louer, avait autrefois donnée à Macaire Évêque de Jérusalem, afin qu'il la mît lorsqu'il conférerait le Baptême, et que le Comédien qui l'avait achetée l'ayant mise et dansé sur le théâtre, tomba mort sur la place.
Pour
153 l'aigrir encore davantage, il ajouta que les Évêques assemblés à Séleucie avaient parmi eux ce Cyrille,
et voulaient prendre son avis pour juger les autres. Les principaux de la Cour qui étaient dans le même sentiment, persuadèrent à l'Empereur de mander non tous les Évêques, car ils appréhendaient qu'un si grand nombre de Prélats ne se trouvaient d'accord touchant la doctrine, mais seulement dix des plus considérables. Eustate, Basile, Sylvain, et Eleusius furent de ce nombre. En arrivant ils supplièrent l'Empereur de permettre qu'on examinât l'affaire d'Eudoxe, et qu'on jugeât s'il était coupable des blasphèmes, et des injustices dont il était accusé. Mais l'Empereur répondit à la suscitation du parti contraire, qu'il fallait auparavant examiner la doctrine, et qu'on jugerait ensuite l'affaire d'Eudoxe. Basile usant de la liberté que lui donnait la familiarité qu'il avait depuis longtemps avec l'Empereur, le reprit de ce qu'il combattait la doctrine des Apôtres dont ce Prince étant irrité l'accusa d'exciter des troubles dans l'Église, et lui commanda de se taire. Eustate prenant la parole lui dit, puisque vous souhaitez que l'on examine la doctrine, considérez s'il vous plaît les blasphèmes qu'Eudoxe a avancés contre le Fils unique de Dieu, et présenta à l'heure-même sa profession de foi, qui parmi plusieurs autres impiétés contenait celle-ci. Les choses que l'on n'exprime .point par de semblables manières de parler sont dissemblables quant à la substance. Or on n'use point de semblables manières de parler quand on veut exprimer la nature du Père et du Fils. Il n'y a dit-on,
154 qu'un seul Dieu Père, de qui toutes choses procèdent, et il n y a qu'un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites. Les manières de parler
de qui, et par qui, sont des manières de parler différentes, et partant le Fils est dissemblable à Dieu son Père L'Empereur ayant ouï la lecture de cette profession de foi, en rejeta l'impiété avec quelque sorte d'indignation, et demanda à Eudoxe s'il l'avait écrite. Il répondit que non, et qu'Aëce en était auteur. C'était cet Aëce à qui Léonce avait défendu d'exercer les fonctions de Diacre, par l'appréhension des accusations de Flavien, et de Diodore, et qui avait été le complice de George usurpateur de l'Église d'Alexandrie, et qui avait imité l'impertinence de ses discours, et l'impiété de ses actions. Il demeurait alors chez Eudoxe avec Eunome. Car Eudoxe s'étant emparé de l'Église d'Antioche après la mort de Léonce, Aëce retourna d'Egypte avec Eunome, et ayant trouvé qu'Eudoxe était de son sentiment, et qu'outre l'impiété dont il faisait profession, il était fort adonné au divertissement et à la débauche, il préféra la demeure de cette ville, à toute autre, ainsi il suivit avec Eunome, la table d'Eudoxe, et celles des plus accommodés, ne cherchant qu'à faire bonne chère. L'Empereur ayant commandé qu'on le fit venir, lui montra la profession de foi, et: lui demanda s'il l'avait faite. Aëce ne sachant rien de ce qui avait été fait auparavant, ni du dessein pour lequel l'Empereur lui faisait cette demande, espérant même qu'il recevrait de l'honneur, s'il avouait cet ouvrage, répondit qu'il en était au- 155
teur. L'Empereur le condamna à l'heure-même au bannissement, et le fit conduire aune ville de Phrygie.
Voila de quelle infamie son impiété fut châtiée. Eustate dit qu'Eudoxe était dans le même sentiment qu'Aëce, qui avait composé la profession de foi pleine de blasphèmes, qu'il demeurait dans sa maison, qu'il mangeait à sa table, et était dévoué à toutes ses volontés. Il ajouta que cette profession n'avait point été faite sans sa participation, et que ce qu'il avait déclaré, qu'Aëce l'avait composée, en était une preuve convainquante. L'Empereur ayant dit que les Juges ne devaient pas juger sur des conjectures, mais examiner exactement les affaires, Eustate repartit de cette sorte : Qu'Eudoxe nous assure qu'il n'est pas dans le sentiment d'Aëce, et que pour cet effet il condamne son écrit. L'Empereur ayant agréé cette proposition, Eudoxe usa de détours, et rechercha divers artifices pour éluder la condamnation qu'on exigeait de lui. Mais l'Empereur étant entré en colère, et l'ayant menacé de l'envoyer en exil avec Aëce, comme le compagnon de ses erreurs, et de ses blasphèmes, il renonça à ses sentiments, qu'il ne cessa néanmoins jamais de défendre. Eudoxe dit à son tour à Eustate, qu'il devait condamner avec ceux de son parti, le terme de consubstantiel, puisqu'il ne se trouvait point dans l'Écriture sainte. Sylvain répondit, qu'il était juste qu'Eudoxe, et ceux de sa faction condamnassent ces termes, ce qui n'était point auparavant, créature, et d'une autre substance, puisqu'ils ne se trouvaient point non plus dans l'Écriture sainte, ni dans les Ouvrages des Pro- 156 phètes et des Apôtres. L'Empereur ayant commandé à ceux du parti d'Eudoxe, de condamner ces termes, ils en firent d'abord difficulté, mais enfin quand ils virent que l'Empereur entrait en colère, ils condamnèrent malgré eux, ces termes
que Sylvain avait proposés, et demandèrent avec des instances plus pressantes qu'auparavant, que le terme de consubstantiel fût condamné. Sylvain ayant alors repris la parole, dit tant à l'Empereur, qu'aux partisans d'Eudoxe, avec autant de subtilité, que de vérité: Si le Verbe qui est Dieu, n'est pas tiré du néant, s'il n'est pas une créature, s'il n'est pas d'une autre substance que Ton Père, il est consubstantiel à Dieu son Père, par lequel il a été engendré, et il a la même nature que lui. Mais bien qu'il proposât ces vérités indubitables avec une vigueur merveilleuse, il n'en persuada personne, et un grand cri s'étant élevé contre lui, l'Empereur se mit en colère, et les menaça de les chasser tous de leurs Églises. Alors Eleusius, Sylvain, et quelques autres dirent à Constance, qu'il avait droit d'ordonner des châtiments: et qu'ils avaient droit de juger de la piété, et de l'impiété ; mais qu'ils n'abandonneraient jamais la doctrine de leurs Pères. Ce Prince au lieu d'admirer leur sagesse, leur courage, et la généreuse liberté, avec laquelle ils défendaient la doctrine des Apôtres, les chassa de leurs Églises, et en mit d'autres en leurs places. Eudoxe s'empara par ce moyen de l'Église de Constantinople ; et Eunome se fit établir sur le Siège de l'Église de Cyzique, d'où Eleusius avait été tiré. L'Empereur ordonna ensuite,
157 qu'Aëce fût condamné par écrit, et ainsi les compagnons de son impiété furent obligés de prononcer sa condamnation, ils écrivirent aussi à George,
Évêque d'Alexandrie, pour l'informer de tout ce
qui avait été fait contre Aëce. J'insérerai ici leur
lettre, pour faire voir la malice, par laquelle ils traitèrent de la même sorte, et ceux qui étaient de leurs sentiments, et ceux qui étaient d'une opinion contraire.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXVIII.
Lettre du Concile contre Αëce.
Le saint Concile assemblé à Constantinople : A George Évêque d'Alexandrie très-honoré Seigneur, salut. « Les Évêques ont agi conformément aux règles de l'Église quand ils ont condamné les livres scandaleux, et. impies d'Aëce. Ils lui ont aussi défendu d'exercer les fonctions de son ordre de Diacre, et l'ont retranché de l'Église. Ils ont encore ajouté des remontrances pour détourner les Fidèles de la lecture de ses lettres, et pour les exhorter à s'en défaire, comme d'ouvrages inutiles, et dangereux. Que s'il demeure opiniâtrement dans son sentiment, il sera frappé d'anathème, avec tous ceux qui suivront ses erreurs. Il aurait été à souhaiter que tous les Évêques qui ont assisté à ce Concile eussent détesté l'auteur des scandales, des disputes, et des tumultes qui ont troublé la paix de l'Église, et qu'ils eussent
158 approuvé tout d'une voix la condamnation qui a
été prononcée contre lui. Mais il est arrivé, contre notre espérance, autant que contre notre intention, que Serras, Etienne, Héliodore, et Théophile, et quelques autres n'ont point voulu approuver notre avis, ni signer la sentence qui a été rendue. Serras accusait cependant Aëce de s'être porté à cet excès d'extravagance, et de témérité de se vanter que Dieu lui avait révélé des secrets, qu'il avait cachés aux Apôtres. Mais bien que Serras eût témoigné qu'Aëce avait tenu des discours remplis d'une si étrange folie, et d'une si horrible insolence, ils n'ont jamais voulu approuver la condamnation, que nous avions prononcée contre lui, de quelques prières dont nous avions usé pour les fléchir, ou quelques raisons que nous ayons employées pour les convaincre.
Nous les avons supportés avec une patience toute extraordinaire, tantôt les exhortant avec douceur, tantôt les reprenant avec indignation, tantôt les priant avec instance de s'accorder avec nous. Nous avons longtemps attendu, pour voir s'ils se rendraient à la raison. Mais lorsque nous avons vu, qu'ils étaient résolus de ne point condamner Aëce, nous avons préféré les règles de l'Église, à leur amitié, et les avons déclarés retranchés de la Communion, si dans six mois ils ne changent de sentiment. Que si dans ce terme, qui leur a été accordé ils se repentent sérieusement de leur faute, qu'ils s'accordent avec leurs frères, et qu'ils consentent à la condamnation qui a été prononcée contre Aëce, ils seront reçus à la communion de l'Egl- 159 se, et ils jouiront dans ses assemblées de la même autorité qu'auparavant. Mais s'ils demeurent opiniâtres dans leur faute, et qu'ils préfèrent l'amitié des hommes, à l'obéissance qu'ils doivent aux Canons au soin qu'ils sont obligés d'avoir d'entretenir avec nous l'union, et la paix, nous les tiendrons alors privés de la dignité Episcopale. Quand ils seront déposés, on en établira d'autres en leur place, afin que l'Église soit unie dans le même sentiment, que les Évêques conservent entre eux le lien de la charité, et qu'ils tiennent tous, et souhaitent les mêmes choses. Voila ce que nous avions à vous mander, touchant ce qui a été résolu dans le Concile, priant Dieu qu'il vous fasse la grâce de l'observer, et de gouverner en paix, et selon les Canons les Églises qui vous sont soumises. »
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXIX.
Différend survenu entre les Ariens, et les partisans d'Eunome. Eunome donne dans ses livres de grandes louanges à cet Aëce, et l'appelé homme de Dieu ; il ne laissa pas d'entretenir une habitude particulière avec ceux qui l'avaient condamné, et de recevoir la dignité Episcopale, par l'imposition de leurs mains. Eudoxe, Acace, et ceux de leur faction, qui avaient approuvé la procession de foi faite à Nice ville de Thrace, dont nous avons parlé ci-devant, ordonnèrent deux autres Évêques en la place d'Eleusius y et de Basile, qu'ils avaient déposés. Je ne dirai que
160 ce qui
.touche Eunome, dans la créance qu'il est
inutile de parler des autres.
Eunome ayant usurpé le Siège de l'Église de Cyzique, au temps qu'Eleusius vivait encore, Eudoxe qui savait que le peuple de cette ville était très attaché à la foi Catholique, et que d'ailleurs l'Empereur avait conçu de l'indignation contre ceux qui disaient, que le Fils unique de Dieu a été créé, il avertit Eunome de cacher ses sentiments, et de ne les point découvrir à ceux qui ne cherchaient que l'occasion d'intenter une accusation contre lui. Quand nous aurons trouvé, lui dit-il, un temps plus favorable que celui-ci, nous publierons ce que nous taisons maintenant, nous instruirons les ignorant, et si quelqu'un entreprend de nous contredire, ou nous le convaincrons par raison, ou nous le réduirons par force, et l'obligerons à se taire. Eunome suivant ce conseil, cacha son impiété sous une grande multitude de termes obscurs, et embarrassés. Ceux qui étaient savants dans l'Écriture sainte, ne laissèrent pas d'en reconnaître le poison secret, mais quelque douleur qu'ils en sentissent, ils jugeaient qu'il y aurait plus de témérité que de prudence dé la témoigner. Ils firent semblant d'être hérétiques, et allèrent en cette qualité le supplier chez lui, d'avoir la bonté de leur déclarer la vérité de sa doctrine, et de ne pas permettre qu'ils fussent agités par le vent de diverses opinions contraires. Ayant pris confiance en eux, il leur découvrit franchement les sentiments qu'il avait jusques alors tenus fort secrets. Quand ils surent son secret, ils lui dirent que c'était une impiété, et une
injustice 161 d'envier aux autres la connaissance de la vérité. Eunome ayant été trompé par ce discours, et par d'autres semblables, publia ses blasphèmes dans ses Sermons. Alors ceux qui l'avaient fait tomber dans ce piège, allèrent tout transportés de zèle
dans ses Sermons. Alors ceux qui l'avaient fait tomber dans ce piège, allèrent tout transportés de zèle
à Constantinople, et l'accusèrent devant Eudoxe.
Mais celui-ci ayant rejette l'accusation, ils allèrent déplorer en présence de l'Empereur, l'injure qu'Eunome faisait à l'Église, en avançant des impiétés, et des blasphèmes plus horribles, que ceux d'Arius. L'Empereur sensiblement touché de cet avis, commanda à Eudoxe d'envoyer quérir Eunome, et de le déposer du Sacerdoce, au cas qu'il fut convaincu des erreurs, dont il était accusé. Mais comme Eudoxe, au lieu d'obéir à cet ordre, usait de remises, malgré toutes les sollicitations que lui faisaient les accusateurs, ils allèrent trouver une seconde fois l'Empereur, et lui dirent, qu'Eudoxe n'avait rien voulu faire de ce qu'il avait commandé, et qu'il négligeait le salut d'une grande ville, que les blasphèmes d'Eunome exposaient au danger d'une perte irréparable. Constance menaça alors Eudoxe de l'envoyer en exil, s'il n'obligeait Eunome de rendre raison de sa doctrine, et s'il ne le châtiait selon la justice, au cas qu'il se trouvât coupable des crimes, dont il était chargé. Eudoxe étonné de ces menaces, écrivit à Eunome, qu'il sortît de Cyzique, et qu'il s'imputât les malheurs qui lui étaient arrivés, pour n'avoir pas voulu suivre ses avis. Eunome se retira par crainte, et accusa Eudoxe de perfidie et d'injustice tant envers soi, qu'envers Aëce.
Dès ce
162 temps-là, il se rendit chef d'une secte particulière, et fut suivi de tous ceux qui approuvaient dès auparavant ses sentiments, et qui commencèrent alors à être appelles de son nom, et à accuser Eudoxe d'infidélité, et de trahison. Eunome s'étant mis de la sorte à la tête d'un nouveau parti, il enchérit sur les impiété d'Arius. Il est clair qu'il ne se fit chef de Secte, que par vanité, et par ambition ; car lorssqu'Aëce fut condamné, et retranché de la communion, il ne le voulut point suivre, bien qu'il l'appelât son maître, et homme de Dieu, mais il demeura uni à Eudoxe. Lorsqu'il eut été puni, comme son impiété le méritait, au lieu de le soumettre au jugement du Concile, il entreprit d'ordonner des Évêques, et des Prêtres, bien qu'il eût été privé de cette dignité.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXX.
Siège de Nisibe. Vertu singulière de Jaques
Évêque de cette ville. Sapor Roi de Perse ayant déclaré en ce temps-là, la guerre aux Romains, l'Empereur Constance leva des troupes, et marcha vers Antioche. Ce ne furent pas néanmoins ses troupes qui vainquirent ses ennemis, mais le Dieu des personnes de piété, qui vivaient sous son Empire. Je dirai ici de quelle sorte il remporta la victoire. Il y a sur la frontière des Romains, et des Perses une ville nommée Nisibe, et que quelques-uns appellent aussi Antio- 163
che de Mygdonie. Elle avait dans la personne de Jaques, dont j'ai parlé ci-devant, comme d'un homme fort célèbre par les dons surnaturels que Dieu
accorda autrefois aux Apôtres pour la conversion
du monde, un Évêque, un Chef, et un Conservateur. Je crois qu'il est inutile de parler ici des miracles surprenants qu'il a faits, puisque je les ai rapportés fort amplement dans l'Histoire à laquelle j'ai donné le nom de Philothée. Il n'y en a qu'un que je ne saurais omettre, parce qu'il touche le sujet que j'ai maintenant entre les mains. Les Perses assiégeaient la ville de sa Cathédrale, qui était alors soumise à l'obéissance des Romains. Ils avaient été soixante et dix jours devant la place, ils avaient approché plusieurs tortues des murailles, et construit plusieurs autres machines. Ils avaient aussi fait des signes, et des tranchées sans l'avoir pu prendre. Ils s'avisèrent enfin d'arrêter le cours du fleuve Mygdonius, qui passe au milieu de la ville, et après avoir élevé les bords, de peur qu'il ne se répandît de côte ou d'autre, et avoir fait comme un rempart, qui le retenait, ils amassèrent une si grande quantité d'eau, qu'elle commençait à monter au-dessus du rempart, et alors ils la lâchèrent tout d'un coup, comme un bélier contre les murailles, qui n'en ayant pu soutenir la violence, tombèrent par terre. Ce fleuve impétueux ne causa pas seulement cette ruine, pour entrer dans la ville, il en causa une pareille à l'extrémité opposée, pour en sortir. Sapor se promettait de prendre sans peine une place, qui était ouverte de deux cotés. Il se reposa ce jour-là pour at-
164 tendre que le limon fût sèche, et que le fleuve fût guéable. Ayant amasse le jour suivant, toutes ses troupes, à dessein d'entrer par les endroits, qui étaient ouverts, il trouva les murailles réparées, et
reconnut qu' il avait travaillée inutilement pour les abattre. Car le saint Évêque ayant relevé par la force de ses prières, le courage des soldats, et des habitants, il rebâtit la muraille, et mit dessus des machines, pour repousser les ennemis. Il n'approcha point pour cela des murailles, il ne fit que prier Dieu dans son Église. Non seulement Sapor fut étonné de la promptitude avec laquelle les ruines de Nisîbe avaient été réparées, mais il fut encore épouvanté par une vision.il vit sur la muraille une personne parée des ornements de l'Empire, et s'étonna de l'éclat qui sortait de son diadème, et de sa pourpre. Il jugea d'abord que c'était Constance, et menaça du dernier supplice, ceux qui lui avaient dit qu'il était fort loin. Mais quand ils lui eurent protesté, qu'ils lui avaient dit la vérité, et qu'ils lui eurent confirmé, que l'Empereur était à Antioche, il reconnut ce qu'il avait vu, dit que Dieu combattait pour la défense des Romains, et jeta par indignation un trait contre le ciel, bien qu'il sût, qu'on ne saurait blesser celui qui n'a point de corps.
Alors Ephrem cet homme si admirable, et qui a été un des meilleurs Ecrivains de Syrie, supplia Jaques de monter sur la muraille pour voir les ennemis, et pour faire des imprécations contre eux. Jaques monta à une tour, pour le satisfaire et ayant aperçu de là une multitude prodigieuse d'hommes, il ne fit aucu-
165 ne imprécation contre eux ; mais pria seulement Dieu d'envoyer contre eux des moucherons, afin que ces faibles animaux leur fissent reconnaître la grandeur
de la puissance de celui qui protégeait les Romains.
II n'eut pas sitôt achevé sa prière, que l'air fut couvert d'une nuée de ces moucherons, qui remplirent les trompes des Éléphants, qui sont creuses comme des tuyaux, et les oreilles, et les narines des chevaux, et des autres bêtes de charge. Ces animaux ne pouvant avec toute leur force résister à la multitude des insectes, s'effarouchèrent, renversèrent les hommes qu'ils portaient, rompirent les rangs, et fuyant de toute, leur force, remplirent l'armée de désor dre, et de confusion. Le Roi de Perse ayant reconnu par ce châtiment, qui n'était que trop
doux, la puissance du Dieu qui protégeait les personnes de piété, se retira, sans avoir remporté de
son entreprise, autre chose que la honte de l'avait manquée, au lieu de la victoire qu'il en avait attendue.
L'AN DE N. S.359 CONSTANCE. CHAPITRE XXXI.
Concilrre contre les Perses, il assembla tous les Évêques, et les voulut obliger à rejeter les termes de consubstantiel, ou de mê- 166 me substance, et ceux de diverse substance. Le
Siège de l'Église d'Antioche était alors vacant .
Eudoxe qui l'avait usurpé après la mort de Léonce,
en ayant été chassé, et ayant depuis trouvé moyen
de monter malgré les Canons, sur celui de l'Église de Constantinople. Les Évêques qui s'étaient assemblés en grand nombre de diverses Provinces, dirent qu'il fallait donner un Pasteur au troupeau, et qu'après qu'il aurait été élu, ils délibéreraient avec lui, touchant la doctrine.
Mélèce cet homme si recommandable par tant d'excellentes qualités, avait abandonné a cause de la désobéissance insupportable du peuple, une petite Église d'Arménie, dont il était Évêque, et s'était retiré ailleurs, où il vivait en repos. Les Ariens croyant qu'il était de leur sentiment, supplièrent l'Empereur Constance de lui donner l'Évêché d'Antioche. Car ils violaient hardiment toutes les lois pour établir leur impiété. Ils n'ont introduit que trop de nouveautés pour ce sujet, par toute la terre. Les défenseurs de la doctrine des Apôtres, étant très persuadés, de la pureté des sentiments de Mélèce, et de la sainteté de les mœurs, surent du même avis, et demandèrent avec instance, que le décret de son élection, fût écrit, et signé. Lorsqu'il eut été écrit, et signé, il fut déposé entre les mains d'Eusèbe Évêque de Samosate, qui était un généreux défenseur de la vérité. Mélèce arriva bientôt après, selon les ordres de l'Empereur. Les Évêques, les Ecclésiastiques, une foule innombrable de peuple, les Juifs mêmes, et les Païens allèrent au devant de lui.
L'Empereur pria ceux d'entre les Évêques qui avaient 167 les plus grands talents pour parler en public, d'expliquer ces paroles de l'Écriture Sainte. Le Seigneur m 'a créée au commencement de ses voies, pour ses ouvrages ; et
ordonna que leurs explications fussent rédigées par écrit, pour les obliger à les faire plus exactes. George Évêque de Laodicée expliqua le premier ces paroles, et répandit tout le venin de son erreur. Acace Évêque de Césarée apporta ensuite une explication, qui tenait comme le milieu entre l'impiété d'Anus, et la doctrine Catholique, et qui étant fort différente de l'une, n'était pas tout à fait conforme à l'autre. Le grand Mélèce se leva après eux, et proposa la véritable règle, que les Théologiens doivent suivre pour être Orthodoxes. Il pesa toutes ses paroles dans la balance de la vérité, et prit garde ou de trop dire, ou de ne pas dire assez. Son discours fut reçu avec une approbation générale. Tout le monde l'ayant supplié de donner en peu de paroles, comme un abrégé de sa doctrine, il étendit trois doigts, puis en plia deux, n'en laissant qu'un étendu, et dit : Nous concevons trois choses ; mais nous parlons, comme si nous ne parlions qu'à une.
Ceux qui étaient infectés des erreurs d'Arius, aiguisèrent leurs langues contre lui, et l'accusèrent faussement de tenir la doctrine de Sabellius, et s'étant rendus maîtres de l'esprit de ce Prince, qui était plus changeant que l'Euripe, ils le firent reléguer au lieu de sa naissance, et mirent en sa place Euzoius, qui favorisait ouvertement l'Arianisme, et qui dès le commencement avait été déposé avec Arius, et privé des fonctions du Diaconat, par le célèbre A-
168 lexandre Évêque d'Alexandrie. Alors la plus saine
partie du peuple se sépara de ceux qui étaient infectés
d'erreur, et s'assembla dans l'Église des Apôtres,
qui est dans l'ancienne ville. Ils avaient en quelque
sorte toléré l'impiété des Ariens l'espace de trente ans, depuis le piège qui avait été dressé au grand Eustate, dans l'espérance que les affaires changeraient de face : mais quand ils virent que l'hérésie se fortifiait de jour en jour, que les défenseurs de la doctrine des Apôtres étaient attaqués tantôt à force ouverte, tantôt par des intrigues secrètes, que Mélèce avait été exilé, et Euzoïus protecteur de l'Arianisme mis en sa place, ils se souvinrent de la parole qui fut autrefois dite au bienheureux Lot, Sauvez votre âme, et de ce précepte de l'Evangile : Si votre œil droit est un sujet de scandale, et de chute, arrachez-le, et jetez-le loin de vous. Le Seigneur a étendu ce précepte au pied, et à la main, en disant : Il vaut mieux pour vous qu'une partie de votre corps périsse, que non pas que tout votre corps soit jeté dans l'enfer. Voila de quelle manière l'Église d'Antioche fut divisée.
L'AN DE N. S.CONSTANCE. CHAPITRE XXXIΙ.
Fermeté remarquable d'Eusèbe Évêque de Samotase. Eusèbe entre les mains duquel on avait déposé le décret de l'élection de Mélèce, s'en retourna à son Église, quand il vit qu'on violait la foi publique. Les Ariens appréhendant que leurs signatures ne fussent une conviction manifeste de leur perfidie, persuadèrent à l'Empereur de retirer le décret d'entre les mains d'Eusèbe. Ce Prince lui envoya un Courier, qui lui ayant exposé l'ordre qu'il avait, reçut de lui cette réponse : Je ne saurais rendre le dépôt que j'ai entre les mains, à d'autres qu'aux Évêques qui me l'ont confié : II faut pour cet effet qu'ils soient assemblés. L'Empereur irrité de cette réponse, écrivit une seconde lettre à Eusèbe, par laquelle il lui commandait de rendre le Décret, et lui déclarait qu'à moins qu'il obéît, il avait donné ordre qu'on lui coupât la main. Ce n'était pourtant qu'une menace, dont il usait pour l'intimider ; car il avait défendu au Courrier d'exécuter l'ordre. Eusèbe ayant lu la lettre, présenta les deux mains, et dit : Je fuis prêt de souffrir qu'on me les coupe toutes deux, plutôt que de rendre un Décret qui est une conviction manifeste de l'impiété des Ariens. Constance loua alors la grandeur de son courage, et l'admira tout le reste de sa vie; la vertu ayant l'avantage de tirer
170 des louanges de la bouche même de ses ennemis.
L'Empereur Constance ayant appris dans le même
temps que Julien, qu'il avait créé César en Europe
y faisait des entreprises, et: y levait des troupes
contre lui, partit de Syrie, et mourut en Cilicie. Il ne tira aucun secours de celui que son père lui avait laissé pour lui en donner ; parce qu'il n'avait pas imité la piété de son père. Aussi étant prêt de sa fin, témoigna-t-il par ses gémissements, et par ses larmes un regret inconsolable d'avoir altéré la pureté de la doctrine de l'Eglise.
DE THEODORET
HISTOIRE DE L'EGLISE, LIVRE TROISIEME.
L'AN DE N. S. 361. JULIEN CHAPITRE PREMIER. Avènement de Julien à l'Empire. CONSTANCE étant mort de la sorte que je viens de dire, et en déplorant l'aveuglement par lequel il s'était éloigné de la créance de Constantin son père, Julien reçut cette nouvelle importante dans le temps qu'il était prêt de passer d'Europe, en Asie, et prit possession de l'Empire, que personne ne lui pouvait plus disputer.
L'AN DE N. S. 361. JULIEN CHAPITRE II. Education, et apostasie de Julien. DES sa plus tendre jeunesse, et: avant l'âge de puberté, il suça avec Gallus son frère, le lait de la saine doctrine de l'Eglise. Il conserva la pureté quelque temps depuis. L'appréhension qu'il eut
172 de la jalousie, et des ombrages de Constance, qui faisait mourir ses parents, de peur qu'ils ne conjurassent contre lui le porta à se mettre au nombre des Lecteurs, et à lire les livres de l'Ecriture sainte au peuple. Il fit aussi bâtir une Eglise, en l'honneur des Martyrs. Mais ces Saints qui prévoyaient son apostasie, refusèrent son présent. Les fondements de cet édifice n'étant pas plus fiables, que l'esprit de celui qui les avait jetés, il tomba avant que d'avoir été dédié.
L'AN DE N. S. 361. JULIEN CHAPITRE III. Impiété de Julien découverte. LA jeunesse de Julien, et son âge suivant se passèrent de cette sorte. Lorsque Constance partit pour aller en Occident faire la guerre à Magnence, il créa Gallus César en Orient, qui faisait une profession sincère de la piété, et qui continua de la sorte jusqu'à la fin de sa vie. Alors Julien se défit de la crainte salutaire des jugements de Dieu, entreprit de s'élever plus qu'il ne devait, et de monter sur le trône. Etant possédé de ce désir, il courut toute la Grèce, pour consulter les devins, et pour leur demander, s'il serait assez heureux pour le voir un jour accompli. Il en trouva un, qui lui promit de lui prédire ce qu'il souhaitait, et l'ayant mené dans un Temple, et jusques au lieu le plus secret, il invoqua les démons. Quand ils parurent sous d'épouvantables figures, comme ils ont accoutumé de
173 faire, Julien eut peur, et fit le signe de la Croix sur son front. Les démons s'étant enfuis, à la vue du signe de la Croix, par laquelle le Sauveur les a vaincus, le devin reprit Julien d'avoir ainsi troublé la cérémonie. Il avoua qu'il avait eu peur, et qu'il admirait la puissance de la Croix, dont la seule figure avait mis les démons en fuite. Ne vous imaginez pas, lui dit l'imposteur que ces esprits appréhendent la Croix, ni que ce soit la figure de ce signe qui les ait chassés d'ici, c'est qu'ils ont détesté votre action, et ils se sont retirés pour témoigner l'horreur qu'ils en avaient. Le Devin l'ayant trompé de la sorte, l'initia à ces exécrables mystères, et le remplit d'impiété. Voila l'excès déplorable où l'ambition de régner porta ce malheureux Prince.
Il ne découvrit pas néanmoins son impiété, aussitôt qu'il fut parvenu à l'Empire, parce qu'il appréhendait de déplaire aux soldats qui faisaient profession de la Religion Chrétienne. Car depuis que Constantin, ce Prince qu'on ne saurait assez louer, eut arraché de leur cœur les racines de la superstition, et y eut jeté les premières semences de la vérité, les Princes ses enfants, et ses successeurs les cultivèrent avec soin. Bien que Constance trompé par ceux auxquels il avait laisse prendre un trop grand pouvoir sur son esprit, eût rejetée le terme de consubstantiel, il en avait toujours conservé le sens, en confessant que le Verbe est Dieu, et véritable Fils de Dieu, engendré avant tous les siècles, en condamnant ceux qui disaient, qu'il n'est qu'une créature, et en défendant le culte des Idoles. Je rapporterai ici une action, 174 par laquelle on peut juger de la grandeur du zèle qu'il avait pour le service de Dieu. Avant que d'entreprendre la guerre contre Magnence, il assembla ses soldats, et les exhorta à recevoir le baptême.
« L'heure de la mort, leur dit-il, est incertaine, mais il n'y a ni lieu, ni temps où elle soit aussi incertaine qu'en ceux de la guerre, où l'on se sert de flèches, de traits, de lances, d'épées, et d'une infinité d'autres instruments, qui n'ont été inventés que pour la procurer. Il faut donc que chacun de vous se revête de cette robe précieuse, dont nous avons besoin en l'autre vie. Que si quelqu'un croit devoir différer de s'en revêtir, qu'il retourne en sa maison; car je ne permettrai à personne de combattre, qu'il n'ait, été auparavant admis à la participation des sacrés mystères. »
L'AN DE N. S. 361. JULIEN CHAPITRE IV. Rappel des Évêques exilés. LA connaissance que Julien avait de toutes ces choses l'empêcha de découvrir son impiété, et le porta à rappeler les Évêques, qui avaient été châtiés de leurs Eglises par Constance, et relégués aux extrémités de la terre.il espérait gagner par ce moyen l'affection de tout le monde. Dés qu'il eut accordé cette permission, Méléce retourna à Antioche, et Athanase à Alexandrie. Hilaire, et Eusèbe Évêques d'Italie, et Lucifer Evêque de Sardaigne, qui étaient alors dans la Thébaïde, Province d'Egypte, où Constance les 175 avait relégués, s'assemblèrent avec quelques autres Prélats ; à dessein de rétabli une parfaite conformité de doctrine dans l'Eglise. Elle n'était pas seulement combattue alors par ceux qui tenaient des erreurs contraires à la foi, mais elle était encore déchirée par ses enfants, qui avaient conservé la pureté des maximes qu'elle leur avait enseignées.
Tout ce qui était resté sain et Orthodoxe dans la ville d'Antioche, était divisé en deux factions. La première était composée de ceux qui s'étaient séparés à l'occasion du célèbre Eustate ; et la seconde de ceux, qui ayant renoncé avec le grand Méléce à la faction d'Arius, célébraient les sacrés mystères à Palée. Les uns, et les autres avaient la même créance, et soutenaient la doctrine, qui avait été définie dans le Concile de. Nicée. Ils n'étaient séparés que par un esprit de contestation, et par l'inclination que chaque parti avait pour son Evêque. La mort d'un des deux ne put les mettre d'accord. Car Eustate étant mort avant que Méléce eût été ordonné, et ceux qui faisaient profession de piété, s'étant séparés des autres, depuis que Méléce eut été exilé, et Euzoius sacré, les Sectateurs d'Eustate ne voulurent jamais se rejoindre à eux.
Eusèbe, et Lucifer cherchèrent, comme je viens de dire, les moyens d'ôter cette division. Eusèbe pria Lucifer d'aller conférer avec Athanase sur ce sujet, et pour lui, il se chargea du soin de rétablir la paix, et l'union, parmi les fidèles..
176 CHAPITRE V. Ordination de Paulin. LUCIFER au lieu d'aller à Alexandrie, alla à Antioche, où après plusieurs conférences avec l'un, et l'autre des partis, pour chercher les moyens de les accorder, et après avoir reconnu que les Sectateurs d'Eustate se contredisaient les uns les autres, il sacra Évêque, Paulin Prêtre, qui était leur Chef. Cette ordination, qu'il n'avait point dû faire, augmenta la division, au lieu de la diminuer, et fut cause qu'elle dura l'espace de quatre-vingt-cinq ans, et jusques à la promotion d'Alexandre, Prélat digne des plus grandes louanges. Dés qu'il eut été chargé de la conduite de l'Eglise d'Antioche, il s'appliqua fort heureusement à réunir les membres qui en avaient été séparés. Mais Lucifer n'ayant alors rien fait autre chose qu'accroître la division, demeura fort longtemps à Antioche. Eusèbe s'y rendit bientôt après, et ayant reconnu que la mauvaise méthode, dont Lucifer s'était servi pour guérir le mal, l'avait rendu presque incurable, fit voile en Occident. Lucifer étant retourné en Sardaigne, ajouta à la doctrine de l'Eglise certaines maximes. Ceux qui les suivirent furent appelez Lucifériens. Mais ce nom-là fut bientôt aboli, avec les maximes mêmes. Voila ce qui arriva après le retour des Évêques.
L'AN DE N. S. 361. JULIEN 177 CHAPITRE VI. Fausse clémence de Julien. LA profession publique que Julien fit de son impiété, fut la source du désordre, et de la confusion, dont toutes les villes de l'Empire furent remplies. Ceux qui étaient encore attachés au culte des Idoles ouvrirent leurs Temples, et célébrèrent ces mystères abominables, qui devaient être ensevelis sous un éternel oubli. Ils souillèrent le feu en l'allumant sur les Autels, la terre, en la trempant du sang des victimes ; et l'air, en le remplissant de la fumée, et de l'odeur qui sortaient de leurs entrailles. Etant agités avec violence, par les démons qu'ils adoraient, ils couraient comme les Prêtres de Cybèle, par les rues, et par les places publiques, et offensaient les personnes de piété, par toute sorte de railleries, et d'outrages. Ceux qui faisaient profession de la véritable Religion, ne pouvant souffrir leur insolence, repoussèrent leurs injures par d'autres injures, leur reprochèrent leurs égarements, et leurs erreurs. Ceux-ci vivement piqués de ce reproche, usèrent de la licence que la protection du Prince leur donnait. Ce détestable Empereur excitait ses sujets les uns contre les autres, au lieu de maintenir la paix entre eux, et dissimulait les entreprises que les plus furieux faisaient contre les plus modérés. Il donnait les charges, tant de la Cour, que de la ville, et de l'armée aux plus cruels, et aux plus impies. Ces
178 Officiers ne contraignaient pas les Chrétiens à force ouverte de sacrifier aux Idoles ; mais ils leur faisaient mille affronts. Ce fut par le même esprit, qu'on ôta aux Ecclésiastiques les privilèges qui leur avaient été autrefois accordés par Constantin.
L'AN DE N. S. 361. JULIEN CHAPITRE VII. Entreprises des Païens contre les Chrétiens.
BIEN que les entreprises que les Païens firent en et temps-là, soient presqu'innombrables, de sorte qu'elles sembleraient demander un ouvrage a part, je ne laisserai pas d'en choisir quelques-unes et de les rapporter ici. A Gaza, et à Ascalon qui sont des villes de Palestine,. ils fendirent le ventre à des Prêtres, et à des femmes consacrées à Dieu, le remplirent d'orge, et jetèrent ces personnes aux porcs, afin qu'ils les mangeassent. A Sebastle, qui est une ville de la même Province, ils ouvrirent la Chasse de saint Jean-Baptiste, brûlèrent ses ossements, et en jetèrent les cendres au vent. Qui pourrait raconter sans verser des larmes, le crime qu'ils commirent dans la Phénicie ? Il y avait dans Héliopole qui est une ville assise proche du Mont-Liban, un Diacre nommé Cyrille, qui étant transporté par un grand zèle sous le règne de Constantin, avait brisé quantité d'Idoles. Les impies qui en avaient du déplaisir, ne se contentèrent pas de le tuer, ils l'ouvrirent après sa mort, et mangèrent une partie de ses entrailles. La justice divine ne manqua pas de dé-
179 couvrir, et de châtier une inhumanité aussi barbare que celle-là. Tous ceux qui y eurent part perdirent premièrement leurs dents, qui tombèrent l'une après l'autre, ils perdirent ensuite leurs langues, qui pourrirent dans leurs bouches, et enfin les yeux, et reconnurent par tant de disgrâces survenues successivement, la puissance de la Religion, qu'ils avaient injustement persécutée. Ils profanèrent l'Eglise qui avait été bâtie peu auparavant à Emèse ville voisine et la consacrèrent à Bacchus Androgyne, en mettant dedans sa statue ridicule, qui avait les deux sexes, Capitolin gouverneur de toute la Thrace, fit brûler vif Emilien défenseur intrépide de la foi du Sauveur, à Dorostole ville célèbre de cette Province,
II faudrait avoir le style sublime d''Eschyle, et de Sophocle, pour décrire dignement l'atrocité des supplices, que souffrit Marc Evêque d'Aretuse. Il avait démoli sous le règne de Constance un Temple de Païens, et l'avait changé en Eglise. Mais les habitants ayant vu depuis l'intention que Julien avait, que l'exercice de la Religion Païenne fût rétabli, et que les Chrétiens fussent maltraités, ils déclarèrent la haine qu'ils avaient conçue depuis longtemps contre cet Evêque. Il tâcha d'abord de souffrir, selon le précepte de l'Evangile, mais ayant appris que .quelques-uns de :ses Ecclésiastiques avaient été pris pour lui., il retourna, et se mit entre les mains de ses bourreaux. Ils n'eurent ni pitié de sa vieillesse, ni respect de sa vertu. S'étant saisis de lui malgré la pureté de ses mœurs, et l'éminence de son savoir, ils le dépouillèrent, et après l'avoir