Histoire ecclésiastique (page 3)
180 déchiré à coups de fouet et, ils le jetèrent dans un égout, puis l'en ayant retiré, ils le livrèrent aux jeunes garçons de la ville, afin qu'ils le perçassent avec la pointe de leurs canifs. Ils le frottèrent après cela de sauce de poisson, et de miel, l'enfermèrent dans un réseau, relevèrent en l'air, et le laissèrent exposé aux mouches durant la plus grande ardeur du jour. Ils le traitèrent de la sorte pour l'obliger, ou à relever le Temple, qu'il avait démoli, ou à fournir de l'argent, pour le relever. Mais de quelques tourments dont ils usassent pour ébranler la constance, ils ne purent jamais tirer aucune promesse de sa bouche. Ils crurent que sa pauvreté l'empêchait de promettre l'argent, qu'ils lui demandaient, lui en remirent la moitié, et lui témoignèrent qu'ils se contenteraient de l'autre. Mais dans cet état, où il était suspendu en l'air, percé de coups, couvert de mouches, il ne fit paraître aucune faiblesse, se moqua des impies, et: leur dit qu'ils rampaient sur la terre, au lieu qu'il était élevé vers le Ciel. Enfin ils se réduisirent à lui demander une somme très médiocre, et il leur répondit, qu'il y avait une aussi grande impiété à leur donner une obole, qu'à leur donner la somme entière. Ainsi ils admirèrent sa patience, par laquelle leur cruauté avait été vaincue, et depuis ils se changèrent si fort, qu'ils apprirent de sa bouche les premières instructions de notre Religion.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN 181 CHAPITRE VIII.
Lois faites par Julien contre les Chrétiens. LES impies livrèrent en même temps sur mer, et sur terre beaucoup d'autres persécutions aux personnes de piété. Le Prince ennemi de Dieu avait fait publier des lois contre nôtre Religion. Par l'une il avait défendu que les enfants des Galiléens ; c'est ainsi qu'il appelait les Chrétiens, n'apprissent la Poétique, la Rhétorique, et la Philosophie ; car nous sommes percés, dit-il, par nos propres plumes, comme porte le proverbe, et: nos auteurs fournissent des armes pour nous combattre. Par l'autre il avait commandé que les Chrétiens fussent chassés des armées.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN CHAPITRE IX. Exil de Saint Athanase. ATHANASE cet invincible défenseur de la vérité, soutint encore en ce temps-là, un nouveau combat pour elle. Les démons ne pouvant résister à la puissance ni de ses prédications, ni de ses prières, armèrent contre lui leurs ministres, et les excitèrent à l'attaquer par les traits de leurs langues empoisonnées. Entre toutes les choses qu'ils dirent au protecteur de l'impiété, pour lui persuader de chasser ce saint Evêque hors de la ville d'Alexan-
182 drie . ils lui dirent que s'il y demeurait, il n'y demeurerait aucun Païen, parce qu' il les attirerait tous à la Religion Chrétienne. Julien fort touché de ce discours, ordonna non seulement qu'il ferait chassé d'Alexandrie, mais qu'il serait mis à mort. On dit qu'Athanase ayant remarqué que les fidèles étaient étonnés de cet ordre, il leur dit que c'était un mouvement qui serait bientôt apaisé, et une nuée qui serait dissipée en un instant. Il se retira néanmoins, quand il sut que ceux qui avaient ordre de l'arrêter étaient arrivés, et ayant trouvé un vaisseau, il se sauva dans la Thébaïde. Celui qui avait ordre de le faire mourir, ayant appris qu'il s'enfuyait, le poursuivit, mais un des amis d'Athanase l'ayant devancé, l'en avertit. Alors ceux qui l'accompagnaient le prièrent de se détourner pour se cacher dans le désert. Mais au lieu de suivre leur conseil, il commanda au Matelot d'aller droit à Alexandrie. Il trouva celui qui avait ordre de le prendre, et lui demanda où était Athanase. Il répondit qu'il n'était pas loin, passa, et arriva à Alexandrie, où il demeura caché durant tout le reste du règne de Julien.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN CHAPITRE X. Translation du corps de saint Babylas. JULIEN ayant dessein de faire la guerre aux Perses, envoya consulter sur ce sujet tous les Oracles de l'Empire, par les plus fidèles de ses amis,
183 et alla lui-même à
Daphné consulter Apollon Pythien. L'Oracle lui répondit, qu'il fallait ôter des corps morts qui l'empêchèrent de parler, et que dès qu'ils seraient ôtes, il lui prédirait ce qu'il désirait. Les Reliques de l'invincible Martyr Babylas, et des jeunes hommes qui avaient été compagnons de sa mort, avaient été déposées dans le voisinage. Il était visible que la puissance de ces saints Corps réduisait l'Oracle au silence, et l'empêchait d'imposer au peuple, et Julien ne manqua pas de reconnaitre par les lumières qu'il avait tirées de notre Religion. C'est pourquoi il ne toucha point du tout aux corps qui étaient enterrés dans ce lieu-là, et commanda seulement aux Chrétiens de transférer les Reliques des Martyrs. Ils n'eurent pas sitôt reçu cet ordre, qu'ils se rendirent en foule au bois de Daphné, mirent les Reliques sur un char tiré par deux chevaux, les conduisirent à la ville en chantant des Psaumes, et en répétant ces paroles à chaque verset, que ceux qui adorent les statues taillées par les Sculpteurs, soient confondus. Ces Chrétiens regardèrent cette translation, comme un triomphe remporté sur le démon.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN 184 CHAPITRE XI.
Constance de Théodore Martyr.
Incendie du Temple de Daphné.
JULIEN en eut du déplaisir, et commanda le jour suivant d'arrêter les principaux auteurs de cette pompe. Salluste Préfet du Prétoire, fort attaché à la superstition Païenne, lui conseilla de ne pas accorder aux Chrétiens la gloire du martyre, qu'ils recherchaient. Mais quand il vit que ce Prince ne pouvait modérer sa colère, pour le contenter il commanda d'arrêter un jeune homme nommé Théodore, qui avait un grand zèle pour la Religion Chrétienne, et qui se promenait alors dans la place publique. Quand il eut été étendu sur le chevalet, en présence de tout le peuple, il commanda qu'on le déchirât à coups de fouet, et avec des ongles de fer. Après que depuis le matin jusques au soir, il eut été traité de la sorte, on le chargea de chaînes, et on le mit en prison. Le jour suivant Salluste raconta à Julien cette exécution, lui représenta la constance invincible de ce jeune homme, et prit la liberté de lui dire, que cette manière de persécuter les Chrétiens, leur était glorieuse, au lieu qu'elle lui était infâme. Cet ennemi de Dieu touché de ces raisons, défendit d'exercer sur d'autres, de pareilles cruautés, et commanda de mettre Théodore hors de prison. Quelques-uns lui ayant demandé depuis qu'il fut en liberté, s'il avait souffert de grandes douleurs, 185, il répondit qu'il en avait souffert au commencement, mais qu'il était depuis venu une personne qui l'avait essuyé avec un linge, et qui l'avait si fort soulagé, que quand les bourreaux l'avaient quitté, il en avait senti plus de peine, que de plaisir, parce que celui qui le consolait, l'avait quitté au même temps.
Au reste l'imposture de l'Oracle fut découverte, et la puissance du Martyr reconnue. Car le tonnerre étant tombé sur le Temple d'Apollon, il y mit le feu, et réduisit en cendres sa statue qui n'était que de bois doré. Julien oncle de l'Empereur du même nom, Gouverneur de tout l'Orient, ayant appris durant la nuit cet accident, courut en diligence vers Daphné, ou quand il vit que le Dieu qu'il adorait, et qu'il venait secourir, n'était plus que de la poussière, il se défia qu'il avait été réduit en cet état par les Chrétiens, et fit donner la question à ceux qui avaient soin de garder le Temple, afin de tirer la vérité de leur bouche. Mais la violence des tourments ne leur fit avancer aucun mensonge : Ils déclarèrent que le feu était tombé du ciel, et qu'il y avait des paysans, qui en retournant de la campagne l'avaient vu tomber.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN 186 CHAPITRE XII. Profanation de l'Eglise, et des vases. BIEN que les impies furent que ce que ces personnes déposaient au milieu des tourments, était véritable, ils ne laissèrent pas de déclarer la guerre à Dieu. Julien commanda de porter à l'épargne les vases qui servaient à la célébration des Mystères, et fit fermer la grande Eglise, qui avait autrefois été bâtie par Constantin, de sorte que les Ariens qui la possédaient en ce temps-là, ne purent plus s'y assembler. Félix Trésorier de l'Empereur, et Elpide Receveur du Domaine, ou comme les Romains l'appellent Comte des largesses privées, qui a ce qu'on dit avaient autrefois fait profession de notre Religion, et y avaient depuis renoncé par complaisance pour le Prince, entrèrent dans l'Eglise avec Julien Gouverneur de tout l'Orient. On dit que ce dernier fit de l'eau sur l'autel, et donna un soufflet à Euzoius, qui voulait l'en empêcher. Il dit que la Providence ne prenait aucun soin des affaires des Chrétiens. Félix considérant les vases que Constantin, et Constance avaient fait faire avec la plus grande magnificence qu'il leur avait été possible : Voila, dit-il, les vases dans lesquels on sert le Fils de Marie.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN 187 CHAPITRE XIII.
Châtiment exemplaire de l'impiété. L'Extravagance, et l'impiété de ces deux ennemis de la Religion furent suivies d'un prompt châtiment. Julien fut attaqué à l'heure même d'un mal, qui lui rongea de telle sorte les entrailles, que ne pouvant plus donner partage aux excréments, elles les firent remonter jusqu'à cette bouche si sale, dont il s'était servi pour avancer ses blasphèmes. On dit que sa femme qui était Chrétienne lui parla de cette sorte :
« Vous devez louer le Sauveur de ce qu'il vous fait sentir sa puissance par ce châtiment, car si au lieu de vous frapper, comme il a fait, il avait usé de sa patience ordinaire, vous n'auriez pas su à qui vous avez déclaré la guerre. » Ayant appris ainsi de sa femme, et des douleurs qui le pressaient la cause de sa maladie, il supplia l'Empereur de rendre l'Eglise, à ceux auxquels il l'avait ôtée. Mais il mourut sans avoir obtenu de lui cette demande. Félix fut aussi frappé de la main de Dieu ; tout son sang sortit de ses veines pour couler jour et nuit par sa bouche. En le perdant il perdit la vie, et trouva la mort éternelle.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN 188 CHAPITRE XIV.
Conversion du fils d'un Prêtre Païen. DANS le même temps le fils d'un Prêtre Païen, qui avait été élevé par son père dans la fausse Religion, y renonça pour faire profession de la nôtre. Une femme d'une singulière piété, et qui avait l'honneur d'être employée au ministère de l'Eglise, avait habitude particulière avec sa mère, de sorte que la voyant souvent, elle voyait aussi le fils, qui était fort jeune, le caressait comme on caresse les enfants de cet âge, et lère l'avait élevé. Elle lui répondit, qu'il fallait qu'il sortît de la maison de son père, et qu'il préférât à son père, le Dieu qui avait créé et son père, et lui ; qu'il devait aussi se retirer en une autre ville, où il pût se cacher, et éviter de tomber entre les mains de l'Empereur. Elle lui promit de prendre le soin de l'exécution de ce dessein. Il la remercia de sa bonté, et lui dit : Je viendrai déformais chez vous, et je vous mettrai ma vie entre les mains. Quelques jours après, Julien alla à Daphné pour y faire un festin. Le père du jeune homme dont je parle, ne manqua pas de s'y trouver, tant parce qu'il était Prêtre de ses
189 Dieux, que parce qu'il le suivait dans tous ses voyages, et d'y mener ses deux fils, qui avaient accoutumé de purifier par l'aspersion d'une eau consacrée, avec certaines cérémonies, les viandes qu'on servait à l'Empereur. La fête qu'on célèbre à Daphné dure sept jours.
Le premier jour ce jeune homme ayant jeté de l'eau, selon sa coutume, sur les viandes qui étaient sur la table de l'Empereur, et les ayant infectées par cette aspersion, retourna à Antioche chez cette Dame de piété, et lui dit : Me voila revenu selon ma parole, acquittez-vous de la vôtre, et mettez ma vie, et mon salut en sûreté. Elle le mena chez Méléce homme de Dieu, qui le fit longtemps attendre dans une chambre haute. Cependant le père ayant fait le tour de Daphné pour chercher son fils, retourna à Antioche, courut par toutes les rues, jeta les yeux de tous côtés, pour voir s'il y était. Quand il fut proche de la maison de Méléce, il leva la tête, l'aperçut qui regardait par les barreaux, entra dans la maison, le prit, l'emmena, lui donna plusieurs coups, lui piqua les pieds, les mains, et le dos avec de petites pointes de fer rouge, l'enferma dans une chambre qu'il barricada par dehors, et retourna à Daphné. J'ai ouï raconter tout ceci au fils dans l'extrémité de sa vieillesse. Il nous ajouta, qu'étant rempli alors de l'esprit de Dieu, et animé de sa grâce, il brisa les Idoles de son père, et se moqua de leur faiblesse ; qu'ayant fait depuis réflexion sur la hardiesse de son action, il appréhenda le retour de son père, et pria le Sauveur de l'assister, et de lui ouvrir la porte.
« Je n'ai rien fait, lui disait-il, ni rien 190 souffert que pour votre intérêt, et votre gloire. Comme j'achevais ces paroles, (c'est ainsi qu'il continuait de nous entretenir) les portes s'ouvrirent tout d'un coup, et les barricades se rompirent. Je retourne alors chez la Dame qui m'avait donné les premières teintures de la Religion. Elle me déguisa avec un habit de fille, me mit sur une voiture, et me mena à Méléce, qui me mit entre les mains de Cyrille Evêque de Jérusalem, avec qui je partis la nuit pour aller en Palestine. » Il nous raconta aussi de quelle manière il convertit depuis son père à la Religion Chrétienne.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN CHAPITRE XV.
Martyre de Juventin, et de Maximin. BIEN que Julien affectât de paraître doux, et modéré, il prenait de jour en jour une licence plus effrénée de combattre la piété, non à force ouverte, mais par adresse, et en tendant aux Chrétiens des pièges, pour les surprendre, et pour les perdre. Il corrompit les fontaines du Faubourg de Daphné, et de la ville d'Antioche, en jetant dans leur eau quelque chose de présenté aux Idoles, afin que personne n'en pût boire, sans être souillé par l'impureté de ces sacrifices. Il infecta de la même sorte le pain, la viande, les herbes, les fruits, et généralement tous les aliments qui étaient en vente, en faisant jeter dessus de l'eau consacrée aux démons. Les Chrétiens gémissaient de ces abominations dans le secret de
191 leur cœur, et mangeaient pourtant de ces aliments abominables, selon ce précepte de saint Paul : Mangez de tout ce qui se vend à la boucherie, sans vous enquérir d'où il vient par un scrupule de conscience.
Deux Gardes de l'Empereur déplorèrent un jour, avec beaucoup de véhémence, la misère où ils étaient réduits de commettre ces péchés-là, malgré eux ; et pour exprimer leur ressentiment, empruntèrent ces paroles des trois jeunes hommes qui se rendirent autrefois si célèbres à Babylone ;
« Vous nous avez livré à un Prince apostat, et le plus injuste qui soit parmi les ce Nations de l'Univers. » Un de ceux qui étaient à table avec eux ayant rapporté tout leur discours à l'Empereur, il les envoya quérir, et leur demanda ce qu'ils avaient dit. Cette demande leur ayant donné occasion de découvrir librement leurs sentiments, ils firent cette réponse avec toute la chaleur de leur zèle :
« Ayant été élevés dans la piété, et accoutumés à observer les bonnes lois, qui ont été faites par Constantin, et par les Princes ses enfants, nous déplorons avec une amertume inconcevable, le malheur que nous avons de voir qu'il n'y a rien qui ne soit gâté par la contagion du Paganisme, et que tout jusques au boire, et au manger est infecté par le mélange de quelque chose de consacré aux Idoles. Nous en avons soupiré dans nos maisons, et nous vous en déclarons maintenant nôtre douleur. C'est l'unique mal qui nous afflige sous votre Empire. » Ce Prince très sage et très-modéré, car c'est ainsi que ses semblables l'appelaient, leva en cette occasion le masque de sa fausse douceur, et fit voir sa véritable cruau- 192 té. Il les fit tourmenter avec une si extrême rigueur qu'ils perdirent la vie par la violence de la douleur, ou plutôt qu'ils furent délivrés des misères du siècle présent, et récompensés des couronnes que méritait leur victoire. Julien publia qu'ils avaient été exécutés à mort, non en haine de la Religion qu'ils avaient défendue, mais en punition de l'insolence avec laquelle ils avaient parlé, et commanda de débiter par tout cette cause de leur mort, de peur qu'ils ne jouissent de l'honneur du martyre. L'un s'appelait Juventin, et l'autre Maximin. L'Eglise d'Antioche les révéra comme de généreux défenseurs de la foi, et mit leurs corps dans un superbe tombeau. Le peuple honore encore aujourd'hui leur mémoire, par une fête qu'il célèbre tous les ans.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN CHAPITRE XVI.
Valentinien est relégué en haine de notre Religion. D'Autres personnes élevées aux Charges remportèrent de semblables couronnes, pour avoir parlé avec une semblable liberté. Valentinien que nous verrons bientôt sur le trône, étant pour lors Tribun des soldats qui gardent le Palais fit paraître l'ardeur du zèle qu'il avait pour la pureté de la foi. Comme cet extravagant Empereur entrait tout transporté de joie dans le Temple de la Fortune publique, et que les Prêtres étaient aux deux côtés de la porte, avec de l'eau pour purifier, selon
193 leur imagination, ceux qui étaient prêts d'entrer, une goutte tomba sur l'habit de Valentinien, qui marchait devant l'Empereur. Il frappa le Prêtre de la main, et lui dit, qu'il le salissait, au lieu de le purifier. Il mérita par cette action de posséder l'un et l'autre Empire. Julien qui en avait été témoin, le relégua à un fort assis au delà du désert. A peine un an et quelques mois étaient écoulés, que la générosité avec laquelle il avait fait profession de la Religion Chrétienne, fut récompensée de la possession de l'autorité souveraine. C'est ainsi que Dieu commence souvent à couronner la piété dès cette vie, par des biens qui ne sont que comme l'ombre, et le gage de ceux qu'il lui réserve en l'autre.
L'Empereur usa encore d'une nouvelle invention pour ébranler dans le cœur des Chrétiens la fermeté de leur foi. Comme il avait accoutumé de s'asseoir sur son trône, pour distribuer des pièces d'or aux soldats, il ordonna contre la coutume, que l'on mît de l'encens, et du feu sur une table proche de l'autel, et que chacun jetât de l'encens dans le feu, avant que de recevoir de sa main la pièce d'or. Plusieurs ne s'aperçurent point de ce piège. Ceux qui s'en aperçurent, l'évitèrent en feignant d'être malades. Quelques-uns négligèrent leur salut, par un trop grand désir de s'enrichir. D'autres trahirent leur Religion par lâcheté.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN CHAPITRE XVII.
Générosité singulière de plusieurs Confesseurs.
QUELQUES-uns de ceux auxquels Julien avait distribué de la sorte ces présents si dangereux,, et si funeste, s'étant trouvés depuis à table ensemble, il y en eut un qui ayant le verre à la main, fit dessus le signe de la Croix, avant que de le porter à sa bouche. Un autre l'ayant repris de cette action et lui ayant dit qu'elle était contraire à ce qu'il avait fait un peu auparavant, il lui demanda ce qu'il avait fait qui y fût contraire. L'autre lui ayant répondu qu'il avait présenté de l'encens aux Dieux, et renoncé à sa Religion et que cela était contraire au signe de la Croix, qu'il venait de faire, plusieurs de ceux qui étaient à table se levèrent en criant, en déplorant leur malheur, en s'arrachant les cheveux, et coururent dans les places publiques, et protestèrent qu'ils étaient trompés, qu'ils avaient été trompés par les détestables artifices de l'Empereur, qu'ils détestaient leur action, qu'ils en avaient un très sérieux et très sincère repentir. Ils coururent de la sorte jusques au Palais, où. ils déclamèrent contre les fourberies du Tyran, et demandèrent à être brûlées vifs, et à expier par le feu, le crime qu'ils avaient commis par le feu. Ces discours, et d'autres semblables excitèrent si fort la colère du Tyran, qu'il commanda qu'on leur tranchât la tête. Comme on les conduisait hors de la ville, le peuple les suivait en foule, admirant 195 la grandeur de leur courage, et la générosité qu'ils avaient eue de défendre publiquement leur Religion. Lorsqu'ils furent arrivés au lieu du supplice, le plus âgé pria les bourreaux d'exécuter le plus jeune le premier, de peur que la mort de ses compagnons n'ébranlât sa confiance. Le plus jeune s'étant déjà mis à genoux, et l'exécuteur ayant tiré son épée pour lui couper la tête, on apporta leur grâce, et on cria de loin, qu'on ne les fît point mourir. Le plus jeune qui se nommait Romain, étant fâché de recevoir cette grâce, dit en colère : Romain n'était pas digne d'être martyr de Jésus-Christ. Ce ne fut aussi que par la plus maligne de toutes les jalousies, que Julien les garantit de la mort, et parce qu'il leur enviait la gloire du martyre. Il ne permit plus néanmoins qu'ils demeurassent dans des villes, mais les relégua aux extrémités de l'Empire.
CHAPITRE XVIII. Martyre d'Artémius.
IL confisqua le bien d'Artemius
Général des troupes d'Egypte, et lui fit trancher la tête, en haine de ce qu'exerçant cette charge dès le règne de Constance, il avait brisé quantité d'Idoles. Voila quelles furent les actions de cet Empereur, que les Païens appelaient très clément, et qu'ils louaient d'être exempt de colère. Je raconterai ici l'action généreuse d'une femme, car ce sexe a été animé aussi bien que l'autre, du véritable zèle de la gloire de Dieu, et a méprisé la rage du Tyran.
L'AN DE N. S. 362. JULIEN CHAPITRE XIX. Liberté de Publia contre Julien.
IL y avait en ce temps-là une Dame nommée Publia, qui avait acquis par sa vertu une grande réputation. Elle avait été mariée quelque temps, et avait eu un fils qu'elle avait offert a Dieu. Il se nommait Jean. Il devint par le temps le plus ancien des Prêtres de l'Eglise d'Antioche, fut élu plusieurs fois Évêque de cette Eglise, mais il refusa par modestie cette dignité. Elle avait chez elle une compagnie de filles qui avaient consacré à Dieu leur virginité, et qui publiaient continuellement les louanges de leur Créateur, et de leur Sauveur. Quand l'Empereur passait elles chantaient plus haut que de coutume, pour lui témoigner le mépris qu'elles faisaient de son impiété, et. chantaient le plus souvent les Psaumes où David se moque de la vanité, et de la faiblesse des Idoles, et sur tout ce verset: Les Idoles des Nations ne sont que de l'or, et de l'argent, et l'ouvrage des mains des hommes. Et après avoir chanté les paroles qui sont voir la stupidité de ces Idoles, elles ajoutaient. Que ceux qui les font deviennent semblables à elles, et que tous ceux qui espèrent en elles leur ressemblent. Julien ayant ouï leur chant,. et en ayant été vivement piqué, leur commanda de se taire toutes les fois qu'il passerait. Publia bien loin de déférer à ce commandement, exhorta ses filles à chanter encore plus haut, et à chanter principalement ce verset : Que
197 Dieu se lève, et que ses ennemis soient dissipés. Julien plus ému que jamais envoya quérir Publia, et sans respecter ni son âge, ni sa vertu commanda à un de ses Gardes de lui donner deux soufflets. Elle tint cet outrage à grand honneur, et continua toujours à tourmenter l'Empereur par le chant des Psaumes, comme l'auteur des Psaumes mêmes tourmentait le méchant esprit dont Saül était possédé.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN CHAPITRE XX. Prodiges survenus pour empêcher que les Juifs ne rebâtissent le Temple de Jérusalem. EN effet Julien étant tout rempli de démons, ne respirait que colère, et que fureur contre la Religion. Cette fureur le porta à armer les Juifs contre les Chrétiens. Les ayant envoyé quérir, il leur demanda pourquoi ils n'offraient point de sacrifices, puisque la loi leur commandait d'en offrir. Dès qu'ils lui eurent répondu, qu'ils n'en pouvaient offrir qu'à Jérusalem, il leur permit de rebâtir leur Temple, à dessein de détruire la vérité de la prédiction du Sauveur. Mais bien loin de la détruire, il la confirma ; car les Juifs ayant fait savoir à ceux de leur Nation, qui. étaient répandus par toute la terre, la permission qu'ils avaient reçue, ils accoururent en foule, et offrirent de contribuer de leur peine, et de leur bien pour l'accomplissement d'un si grand ouvrage. Julien y contribua aussi beaucoup, non par libéralité, ni par magnificence, mais par le désir de
198 combattre la vérité. Il envoya même un officier digne de présider à un si détestable ouvrage. On dit qu'ils firent des bêches, et des hôtes d'argent,
Une multitude incroyable de personnes ayant commencé à creuser la terre, les immondices, et les démolitions qu'ils avaient portées durant le jour à une vallée, surent transportées durant la nuit de la vallée au lieu d'où elles avaient été tirées. Ils démolirent le reste des anciens fondements, dans l'espérance de faire tout de neuf. Lorsqu'ils eurent amassé quantité de muis de plâtre, et de chaux, il s'éleva des vents, et des tourbillons qui les dissipèrent, et les firent voler de côté et d'autre. La patience dont Dieu usait envers eux, n'ayant de rien servi pour les avertir de leur devoir, la terre fût ébranlée par un furieux tremblement, qui jeta la terreur dans le cœur de ceux qui n'avaient jamais participé à la sainteté de nos mystères, et qui n'en jeta point néanmoins dans Je cœur des Juifs. Ainsi il fallut que Dieu fit sortir de la terre un feu, qui ayant consumé plusieurs de ceux qui travaillèrent aux fondements, obligea les autres à s'enfuir. Il leur arriva un autre accident très-fâcheux; car une galerie étant tombée la nuit, plusieurs Juifs qui étaient couchés dedans en furent écrasés. Cette nuit-là même, et la suivante, le signe de la Croix parut au Ciel Les habits des Juifs furent aussi semés de Croix ; mais au lieu d'être éclatantes comme celles qui parurent en l'air, elles étaient sombres, et tirantes sur le noir. Quand ils virent tous ces prodiges, dont Dieu les menaçait, ils appréhendèrent d'être frappés de quelque plaie 199 plus terrible, et s'en retournèrent en leurs maisons, en conseillant que celui que leurs Ancêtres avaient autrefois crucifié,, était vrai Dieu. Tout ceci fut trop public pour ne pas frapper les oreilles de Julien, mais il s'endurcit comme Pharaon.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN CHAPITRE XXI. Expédition de Julien contre les Perses. LES Perses ayant appris la mort de l'Empereur Constance, en étant devenus plus insolents qu'auparavant, et ayant fait irruption sur les terres des Romains, Julien se résolut de lever contre eux une armée, bien qu'elle ne dût pas avoir Dieu pour protecteur. Il envoya auparavant consulter les Oracles de Delphes, de Délos, et de Dodone, et leur demander s'il devait entreprendre cette guerre. Les oracles répondirent qu'il la devait entreprendre, et qu'ils lui promettaient la victoire. Je rapporterai ici les propres paroles d'un de ces Oracles, pour en faire voir sa fausseté à tout le monde.
« Tous tant ce que nous sommes de Dieux, nous sommes prêts de porter les trophées de la victoire le long du fleuve ce qui a le nom d'une bête. Moi qui suis le fier Mars, ce et qui préside aux armes, j'aurai soin de mener les autres. » Ceux qui appellent Apollon le Dieu de l'éloquence, et le Maître des Muses peuvent rire avec raison de l'impertinence de cet Oracle. Pour moi quand je reconnais son imposture, j'ai pitié de celui qui en fut trompé. Au reste il entendait le.
200 Tigre par le fleuve qui a le nom d'une bête. Il tire sa source des montagnes d'Arménie, coule par l'Assyrie, et se décharge dans le Golfe Persique.
Ce misérable Empereur trompé par ces Oracles, se promettait la victoire, et méditait de persécuter ensuite les Galiléens ; car c'est ainsi qu'il appelait les Chrétiens comme par injure, sans considérer comme il devait faire, puisqu'il était Philosophe, que ce changement de nom ne pouvait blesser leur réputation. On n'aurait fait aucun tort véritable à Socrate quand on l'aurait appelé Critias ; ni à Pythagore, quand on l'aurait appelé Phalaris ; Nirée n'aurait rien perdu de sa bonne mine, quand on l'aurait appelé Thersite. Mais Julien ayant oublié toutes ces choses, qu'on lui avait autrefois enseignées, crut qu'il nous offenserait sensiblement en nous donnant un autre nom que le nôtre. Il ajoutait une aveugle créance aux mensonges des Oracles, qu'il se vantait qu'il mettrait dans nos Eglises la statue de la Déesse de l'impureté
L'AN DE N. S. 363. JULIEN CHAPITRE XXII.
Généreuse liberté d'un Décurion de Bérée.
ETANT parti tout rempli de ces grands desseins, et après avoir fait de si terribles menaces, il fut vaincu à Berée par un seul homme. Il est vrai que c'était un homme illustre, et qui tenait un des premiers rangs parmi ses citoyens, mais il était encore plus illustre par la pureté de sa foi, et par l'ardeur 201 de son zèle. Ayant vu que son fils avait apostasié, et fait profession de la Religion dominante, il le chassa de sa maison, et le déclara privé de son bien. Le fils étant allé trouver l'Empereur à quelques lieues de la ville, lui exposa son changement de Religion, et le châtiment dont son père l'en avait puni. Julien lui commanda de se tenir en repos, et lui promit d'apaiser la colère de son père. Quand il fut arrivé à Berée il fit un festin aux principaux habitants, parmi lesquels était le père du jeune homme dont je parle. Il fit asseoir le père, et le fils sur le lit, où il était assis lui-même ; et sur le milieu du repas, il dit au père : II me semble qu'il n'est pas juste de contraindre l'inclination de personne. Laissez à votre fils la liberté de suivre une autre Religion que la vôtre, comme je vous laisse la liberté d'en suivre une autre que la mienne, bien qu'il ne me fût que trop aisé de vous l'ôter. Alors le père animé du zèle de la foi, dit à l'Empereur, Vous me parlez en faveur dfont color="#0000FF">J'aurai soin de vous, puisque votre père ne veut pas l'avoir, quelque prière que je lui en fasse. Je rapporte ici cette histoire, non seulement pour montrer la généreuse liberté de ce père, mais aussi pour marquer comme en passant, qu'il y a eu plusieurs personnes qui n'ont eu que du mépris pour la puissance tyrannique, et pour les cruautés inouïes de Julien.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN CHAPITRE XXIII. Prédiction par un Maître de Grammaire.
IL y avait à Antioche un fort homme de bien qui instruisait des enfants, et qui étant plus habile que ne sont d'ordinaire ceux de cette prosession, avoic habitude particulière avec le célèbre Libanius, qui était un des plus eloquents de son siècle. Celui- ci étant Païen,et s'attendant à voir bientôt le Paganisme triompher de la Religion Chrétienne, demanda à l'autre en raillant, ce que faisait le Fils du Charpentier. L'autre rempli de la grâce de Dieu prédit ce qui devait bientôt arriver. Le Créateur de l'Univers, dit-il, que vous appelez par mépris, et par raillerie le Fils du Charpentier, fait un cercueil. Peu de jours après la nouvele de la mont de Julien arriva, et son corps fut apporté dans un cercueil. Ainsi toutes ses menaces furent vaines, et Dieu fut glorifié.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN CHAPITRE XXIV.
Prédiction faite par un Moine nommé Julien. JULIEN qu'on appelait Sabas en la langue des Syriens, qui dans un corps mortel menait une vie angélique, et dont j'ai écrit la vie dans l'histoire, qui a pour titre Philothée, redoubla ses prières lorsqu'il eut entendu parler des menaces, que Julien 203 avait faites contre la Religion Chrétienne. La mort de cet ennemi de la piété lui fut révélée le jour qu'il reçut le coup mortel, bien que son Monastère fut éloigné de plus de vingt journées du camp des Romains. Car on dit que comme il priait Dieu avec gémissements et avec larmes, il changea tout d'un coup de visage, et témoigna de la joie. Quelques-uns de ses amis s'étant aperçus de ce changement, et lui en ayant demande la cause, il dit que le sanglier qui avait ravagé la vigne du Seigneur était mort, et qu'il n'y ferait plus de désordre. Cette réponse remplit de joie tous ceux qui étaient présents, si bien qu'ils en chantèrent des Psaume, et en rendirent à Dieu des actions de grâces. Ceux qui apportèrent depuis la nouvelle de la mort de cet impie, assurèrent qu'elle était arrivée au jour, et à l'heure que le bienheureux vieillard l'avait prédite.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN CHAPITRE XXV. Mort de Julien. LA manière dont cet impie mourut fut une preuve visible de son imprudence. Après avoir passé le fleuve qui sépare les terres des Romains de celles des Perses, il brûla ses vaisseaux pour porter ses soldats à la guerre par nécessité, au lieu de les y porter par raison. Les plus excellents Capitaines ont accoutumé de relever le courage de leurs soldats, quand ils les trouvent abattus, et de leur inspirer de la confiance. Celui ci au contraire abattit le courage
204 des siens, en leur ôtant l'espérance de retourner en leur pays. De plus, au lieu d'avoir soin d'amasser des vivres.et d'en faire porter des Provinces de l'Empire, ou d'en prendre sur les terres des ennemis, ce prudent prince mena son armée à travers un désert, où ses gens pressés par la faim et par la soif, et égarés détestèrent sa conduite. Dans le temps même qu'ils s'en plaignaient avec horreur, ils le virent tomber sans qu'il fût soutenu par le Dieu de la guerre, qui lui avait promis de lui être favorable, ni par Apollon qui lui avait imposé, ni par Jupiter qui ne se mit point en peine de lancer son tonnerre sur celui qui l'avait frappé. Ainsi ses menaces demeurèrent vaines, et sans effet. On n'a point su jusques à cette heure, qui fut celui qui lui donna ce coup mortel, qu'il avait très justement mérité. Quelques-uns disent que ce fut un Ange, qui le frappa sans être vu. D'autres que ce fut un Ismaélite, et d'autres enfin que ce fut un soldat que la faim, et le dépit d'être égaré dans la solitude avaient mis au désespoir. Il est certain que quiconque l'a frappé, soit un Ange, ou un homme, n'a été que le ministre, et l'exécuteur des ordres de la Justice divine. On dit que quand il eut reçu le coup, il prit quelques gouttes de son sang dans sa main, les jeta contre le Ciel, et dit en même temps : Galiléen, vous avez vaincu ; avouant ainsi sa défaite, et avançant un blasphème tant il était emporté, et extravagant.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN 205 CHAPITRE XXVI. Mystères abominables de la Magie découverts après la mort de Julien. LES secrets exécrables de la Magie, auxquels il s'adonnait furent découverts après sa mort, et se voient encore à Carras. Comme il passait par cette ville ; car il avait laissé celle d'Edesse à gauche, à cause que ses habitants sont Chrétiens, il entra dans un Temple, y commit des impiété, en fit fermer les portes, mit des soldats pour les garder, et défendit que personne n'y entrât qu'il ne fût de retour. Lorsque la nouvelle de sa mort fut arrivée, et qu'un Prince Chrétien lui eut succédé, on entra dans ce Temple, et on y trouva les restes exécrables de ses sortilèges. On y vit le corps d'une femme pendue par les cheveux, ayant les mains étendues, et le ventre ouvert, ce que cet impie avait fait sans doute pour consulter les entrailles, touchant le succès de la guerre qu'il avait entreprise contre les Perses.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN
CHAPITRE XXVII. Têtes d'hommes trouvées à Antioche. VOILA les restes abominables de la superstition et de l'impiété qui furent trouvés à Carras. On dit qu'on trouva à Antioche dans le Palais de Julien, plusieurs coffres pleins de têtes d'hommes, et des puits comblés de corps morts. Voila quelles sont les leçons que les faux Dieux donnent à ceux qui les adorent.
L'AN DE N. S. 363. JULIEN CHAPITRE XXVIII. Réjouissance publique des habitants d'Antioche. DES que la mort de Julien eut été publiée dans Antioche, on y vit partout des marques de la. joie publique ; et les théâtres retentirent, aussi bien que les Eglises des louanges de la Croix, qui avait remporté la victoire sur l'impiété, et convaincu les Oracles d'imposture. J'insérerai ici une parole admirable des habitants d'Antioche, pour en conserver la mémoire. Ils criaient tout d'une voix : Où sont maintenant tes prédictions, insensé Maxime ? Ce Maxime était un Philosophe adonné aux secrets de la Magie, et qui se vantait de prédire l'avenir. Julien savait mieux que personne, combien était extrême l'horreur que ces habitants, qui avaient reçu de saint Pierre et de saint Paul les premières instructions de la foi, et qui brûlaient du feu d'une ardente charité, témoignaient de ses impiétés. Il fit en haine de cela un livre contre eux qui a pour titre, Satyre sur la barbe. Je finirai ce livre par le récit de cette réjouissance publique ; car je ferais difficulté de mêler le règne d'un Prince de piété, avec celui d'un impie.
L'AN DE N. S. 363. JOVIEN
CHAPITRE PREMIER.
Piété de Jovien.
Les Généraux d'armée, et les Gouverneurs de Province s'étant assemblés, conférèrent ensemble pour voir qui serait le plus capable de commander les troupes dans un pays ennemi, et de conserver l'Empire, que l'indiscrétion du Prince mort, avait réduit à un extrême péril. Pendant qu'ils délibéraient, les soldats s'assemblèrent de leur côté, et demandèrent pour Empereur Jovien qui n'était ni Capitaine, ni Tribun, mais qui avait néanmoins de très bonnes qualités. Il avait la taille avantageuse, et l'esprit fort élevé. Ils se portait avec beaucoup de courage dans les combats, et dans les occasions qui sont plus périlleuses que les combats mêmes, car il avait repris publiquement le Tyran de ses impiétés, sans appréhender ses violences, et avait fait
208 paraître un zèle aussi ardent pour la foi, qu'il est nécessaire de l'avoir pour remporter la couronne du martyre. Les gens de commandement admirèrent le consentement si prompt,, et si unanime de l'armée, et l'ayant pris pour une marque certaine de la volonté de Dieu, se saisirent de Jovien et le placèrent sur un trône, qu'ils avaient élevé à la hâte. Quand ils lui eurent donné tout d'une voix le titre de César, et d'Empereur il leur déclara avec sa liberté ordinaire, sans appréhender ni le jugement des Chefs, ni l'inconstance des soldats, qu'étant Chrétien, il ne désirait point commander à des Païens, parce que les hommes de cette sorte qui ne sont point soutenus par la force de la grâce, sont exposés aux ruses, et aux violences de leurs ennemis. Les gens de guerre lui répondirent tous ensemble :
Ne faites point de difficulté de nous commander, comme vous pourriez faire si nous étions des impies; nous sommes Chrétiens, et nous avons été élevés dans les maximes de la Religion Chrétienne. Les plus âgés d'entre nous les ont apprises de Constantin ; les autres les ont apprises de Constance, et le règne du dernier Empereur a été trop court pour les effacer de notre mémoire.
L'AN DE N. S. 363. JOVIEN
209 CHAPITRE II.
Retour de saint Athanase.
L'Empereur fort satisfait de ce discours chercha les moyens de conserver l'Empire, et de retirer son armée hors du pays des ennemis. Il n'eut pas besoin pour cela de délibérer longtemps, et il recueillit sur le champ des fruits de sa piété, Dieu ayant étendu sur lui à l'heure même les soins de sa providence. Le Roi de Perse ayant appris de quelle manière il avait été élu depuis la mort de Julien, lui offrit la paix, et fit préparer des vivres pour ses troupes dans la solitude. Jovien ayant fait une trêve de trente ans, ramena son armée, sans qu'elle eût souscrit aucune perte.
La première loi qu'il fit en rentrant dans son Empire, fut pour rappeler les Évêques du lieu de leur exil, et pour ordonner que ceux qui faisaient profession de la doctrine du Concile de Nicée, seraient rétablis sur le Siège de leurs Eglises.il écrivit à Athanase ce généreux défenseur de cette doctrine, de lui en envoyer une instruction exacte. Athanase assembla quelques Évêques qui surpassaient les autres en érudition, et fit une réponse à l'Empereur, par laquelle il lui conseilla de tenir la doctrine qui avait été autrefois proposée dans le Concile de Nicée, comme la foi des Apôtres. Je l'insérerai ici comme une pièce, d'où ceux qui prendront la peine de lire mon ouvrage, pourront tirer un grand fruit.
L'AN DE N. S. 363. JOVIEN
CHAPITRE III.
Lettre de saint Athanase à l'Empereur Jovien.
Au très-Religieux, très-Clément et très-Victorieux Empereur Jovien : Athanase, et les autres Evêques députés par tous les évêques d'Egypte, de la Thébaïde et des Lybies.
« Il n'y a rien qui convienne mieux à un Prince qui aime Dieu, que le désir de s'instruire des vérités surnaturelles, et célestes. C''est une marque que votre cœur est dans la main de Dieu, et que vous gouvernerez l'Empire dans une profonde paix, durant une longue suite d'années. Votre piété ayant désiré apprendre de nous la foi de l'Eglise Catholique, nous avons rendu à Dieu de profondes actions de grâces, de ce qu'il vous a inspiré ce saint désir et nous avons résolu de vous proposer la doctrine qui a été confessée par nos pères dans le Concile de Nicée. Quelques-uns ayant rejeté cette doctrine, nous ont dressé divers pièges, en haine de ce que nous refusions de consentir à l 'hérésie Arienne, et ont introduit l'erreur, et le schisme. La véritable foi en Jésus-Christ notre Seigneur peut être aisément reconnue de tout le monde, puisqu'elle est clairement exprimée dans l'Ecriture Sainte, où il est aisé de la lire. C'est dans cette foi que les Saints ont été consommés par le martyre, et qu'ayant été délivrés de leurs corps, ils se reposent maintenant dans le 211 Seigneur. Elle serait encore dans sa pureté, si elle n'avait été altérée par la témérité de quelques hérétiques. Arius, et les Sectateurs se font efforcés de . la corrompre, et de mettre l'impiété en sa place, quand ils ont dit que le Fils de Dieu était de ce qu'il n'était point auparavant, qu'il avait été fait, qu'il était créé, et sujet au changement. Ils ont trompé plusieurs personnes par leurs discours Jusque-là même que quelques-uns de ceux qui semblaient des plus considérables de l'Eglise, ont consenti à leurs blasphèmes. Il y a longtemps que nos Saints Pères s'étant assemblés, comme nous l'avons déjà dit, dans la ville de Nicée, ont prononcé anathème contre l'hérésie d'Arius, qu'ils ont confessé par écrit la foi ce de l'Eglise Catholique, et étouffé les erreurs par la prédication de cette foi. Elle fut publiée, et reçue par toute l'Eglise ; mais parce que quelques personnes voulant renouveler les erreurs d'Arius, ont eu l'insolence de rejeter la foi établie par nos Pères dans le Concile de Nicée, et que d'autres qui font semblant de la recevoir, la rejettent en effet en donnant de mauvaises explications au terme de consubstantiel, et en avançant des blasphèmes contre le Saint Esprit, et disant qu'il a été créé, et fait par le Fils, nous avons considéré combien ce blasphème est préjudiciable au salut des peuples, et cru devoir vous présenter la foi du Concile de Nicée, afin que votre piété reconnaisse avec quel soin elle a été rédigée, et quel est l'égarement de ceux qui prétendent établir une doctrine contraire.
Sachez donc très- Religieux Empereur, que la foi quia été établie par nos 212 Pères dans le Concile de Nicée, est la même qui a été prêchée des le commencement de notre Religion, la même qui est reconnue par les Eglises qui sont répandues par toute la terre, dans l'Espagne, dans l'Angleterre, dans les Gaules, dans l'Italie, la Dalmatie, la Dace, la Mysie, la Macédoine, la Grèce, l'Afrique, la Sardaigne, l'île de Chypre, l'Ile de Crète, la Pamphilie, la Lycie, l'Isaurie, l'Egypte, le Pont, et la Cappadoce. Elle est aussi reconnue par les Eglises qui sont proches de nous, et par celles d'Orient, à la réserve de quelques-unes qui suivent les sentiments d'Arius. Nous avons appris par expérience quelle est la créance de ces Eglises, parce que nous avons de leurs lettres entre les mains ; et nous savons que l'opposition qu'un petit nombre de personnes font à cette créance, ne saurait jamais l'emporter sur le consentement avec lequel le reste de l'Univers conspire pour l'approuver. Comme il y a longtemps que ces personnes sont infectées du poison de l'Arianisme, elles résistent à la saine doctrine avec une plus grande opiniâtreté. Afin donc que votre piété sache quelle est la foi qui a été établie par les trois cent dix-huit Evêques du Concile de Nicée, où plutôt bien qu'elle en ait déjà quelque connaissance, nous avons eu la devoir insérer ici Voici les termes auxquels elle est conçue.
« Nous croyons un seul Dieu, Père tout-puissant, Créateur des choses visibles, et: invisibles ; et un seul Seigneur Jésus-Christ,; Fils de Dieu, qui a été engendré seul par le Père, c'est-à-dire de la substance du Père, Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai 213 Dieu du vrai Dieu, engendré, non fait, et consubstantiel à son Père, par qui toutes choses ont été faites, tant celles qui sont dans le Ciel, que celles qui sont sur la terre ; qui est descendu sur la terre pour nous autres hommes, et pour notre salut, qui s'est incarné, s'est fait homme, et a souffert ; qui est ressuscité le troisième jour, est monté au ciel, et qui viendra juger les vivants et le morts. Nous croyons le saint Esprit. L'Eglise sainte, Catholique, et Apostolique prononce anathème contre ceux qui disent, qu'il y a eu un temps auquel le Fils n'était point, qu'il n'était point avant qu'il eût été engendré, qu'il a été fait du néant, et qu'il est d'une autre hypostase, ou d'une autre substance que son Père, qu'il est une créature, et qu'il est sujet au changement.
Nous devons très chéri de Dieu, demeurer sermes dans cette foi, qui est la foi divine, et Apostolique, et (nul ne la doit ébranler par la subtilité de ses raisonnements, ni par l'artifice de ses disputes, comme les Ariens ont fait dès le commencement, en disant que le Fils de Dieu a été tiré du néant, qu'il a été fait de ce qui n'était point auparavant, qu'il y a eu un temps auquel il n'était point, qu'il a été créé, et fait, et qu'il est sujet au changement. C'est pour cela, comme nous venons de le dire, que le Concile de Nicée a condamné cette hérésie, et qu'il a expliqué la véritable créance, car il ne s'est pas contenté de dire, que le Fils est semblable à son père, de peur que l'on ne crût qu'il est simplement semblable à Dieu; mais il a déclaré qu'il est consubstantiel à son Père, afin que l'on fût persuadé qu'il est 214 Dieu de Dieu, étant certain qu'être de la même substance que le Père, est le propre d'un Fils véritable, et naturel. Il n'a point aussi séparé le saint Esprit du Père, et du Fils ; mais il lui a rendu la même gloire par la confession de la même foi, et reconnaissant la même nature divine dans les trois personnes. »
L'AN DE N. S. 363. JOVIEN
CHAPITRE IV.
Revenus rendus aux Eglises.
LA lecture de cette lettre confirma dans l'esprit de Jovien les idées qu'il avait des maximes de la foi. Il fit une autre Loi pour ordonner qu'on fournirait aux Eglises, le blé que Constantin leur avait autrefois accordé, et que Julien leur avait retranché depuis qu'il avait déclaré la guerre à Dieu, et au Sauveur. Mais parce que la famine survenue en punition de l'impiété de ce Tyran, ne permettait pas de fournir la quantité entière, Jovien ordonna qu'on ne fournirait alors que le tiers, et promit de donner le reste lorsque la famine serait passée.
L'AN DE N. S. 364. JOVIEN
215 CHAPITRE V.
Mort de l'Empereur Jovien.
Jovien ayant signalé le commencement de son règne par rétablissement de ces bonnes lois, partit d'Antioche pour aller vers le Bosphore. Quand il fut à Dadastane, bourg assis sur la frontière de la Bithynie, et de la Galatie, il y mourut. Sa mort fut suivie de la récompense qui était due à ses vertus, et du regret que ceux qui avaient goûté la douceur de son gouvernement, eurent de sa perte. Je me persuade que l'auteur de tous les biens, nous les montre, et nous les ôte aussitôt, pour châtier notre malice, et pour nous faire voir qu'il ne lui serait que trop aisé de nous les donner, si nous ne nous en rendions indignes.
L'AN DE N. S. 364. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE VI.
Avènement de Valentinien à. l'Empire.
Les soldats ayant appris la mort si prompte et si soudaine de Jovien, le pleurèrent comme leur père, et proclamèrent en sa place Valentinien, qui peu auparavant avait été relégué dans un fort, pour avoir frappé ce Prêtre Païen, qui avait jeté de l'eau sur lui à l'entrée d'un Temple. C'était un homme fort recommandable par sa bonne mine, par sa valeur, par sa prudence, par sa modération,. 216 et par son équité. Il avait une si grande élévation d'esprit, que quand l'armée voulut lui donner un compagnon à l'Empire, il fit cette réponse si mémorable : Lorsqu'il n'y avait point de Souverains, il dépendait de vous de me mettre entre les mains l'autorité Souveraine ; mais depuis que je la possède, il dépend de moi, et non de vous de gouverner de la manière que je jugerai à propos. Les soldats ayant admiré sa réponse, demeurèrent depuis parfaitement soumis à ses ordres. Ayant mandé Valens son frère, de Pannonie où il était, il l'associa à l'Empire: ce qu'il aurait été à souhaiter qu'il n'eût jamais fait. Il est vrai pourtant qu'alors il n'était encore infecté d'aucune erreur. Il lui donna l'Asie, et l'Égypte se réserva l'Europe. S'étant rendu en Occident, il y établit partout la justice, sur le fondement de la piété ;
car Auxence Evêque de Milan, qui avait été condamné dans plusieurs Conciles, comme Disciple d'Arius étant mort en ce temps-là, Valentinien assembla les Evêques, et leur parla de cette sorte :
L'étude particulière que vous avez faite de l'Ecriture sainte, ne vous permet pas d'ignorer les qualités que doivent avoir ceux qui sont élevés à l'honneur du Sacerdoce, et l'obligation étroite qu'ils ont d'instruire par leurs actions, autant que par leurs paroles, ceux qui sont fournis à leur conduite, et leur servir de modèle de toute sorte de vertus, et de confirmer la vérité de leur doctrine, par la sainteté de leur vie. Choisissez donc un homme pour l'élever sur le Siège de l'Eglise, qui soit tel que moi qui tiens entre les mains l'autorité Souveraine, je
217 me soumette volontiers à sa conduite, que je reçoive ses remontrances et ses réprimandes comme un remède salutaire, car étant homme, je suis sujet à pécher souvent.
L'AN DE N. S. 364. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE VII.
Ordination d'Ambroise.
L'Empereur ayant parlé de la sorte, le Concile le supplia de nommer lui-même un Evêque, et lui témoigna qu'il se rapportait de cette nomination à sa sagesse, et à sa piété. Mais il leur répondit :
Cette entreprise est au dessus de mes forces, vous autres qui êtes remplis de la grâce de Dieu, et éclairés de ses lumières, vous ferez un meilleur choix que je ne pourrais jamais faire.
Dès que les Évêques furent sortis du Palais de l'Empereur, ils commencèrent à conférer. Les habitants s'assemblèrent de leur côté, et excitèrent du bruit, chacun prétendant avoir un Evêque de son sentiment. Ceux qui étaient infectés des erreurs d'Auxence, cabalaient pour avoir un Prélat infecté des mêmes erreurs, et ceux qui avaient conservé la pureté de la doctrine de l'Eglise, souhaitaient un Pasteur qui tînt la même doctrine. Ambroise qui était Gouverneur de la Province, appréhendant que ce différend n'excitât une sédition, se rendit à l'assemblée pour y maintenir l'ordre, et la paix. Il n'y fut pas sitôt arrivé, que les deux partis s'accordèrent, et crièrent tout d'une voix, qu'ils demandaient Ambroise pour Evêque, bien qu'il n'eut pas
218 encore reçu le baptême. L'Empereur ayant été averti de cette demande du peuple, commanda à l'heure-même qu'il fût baptisé, et sacré. Comme il connaissait parfaitement l'équité de son esprit, et la pureté de ses sentiments, il jugea que le consentement que le parti d'Auxence avait donné à son élection était une preuve manifeste que Dieu l'avait agréable. On dit que quand Ambroise eut reçu la grâce du Baptême, et la dignité de l'Episcopat, l'Empereur qui était présent, en remercia Dieu en ces termes :
Je vous rends grâces, Seigneur, dont la puissance est infinie, d'avoir confié la conduite des âmes, à celui que j'avais chargé du soin des personnes, et des biens de mes sujets, et d'avoir déclaré par ce moyen-là, que j'avais fait un très-bon choix.
Ambroise lui ayant représenté très-fortement quelques jours après, l'énormité des désordres, que les Juges commettaient dans l'exercice de leurs charges, Valentinien lui fit cette réponse:
Il y a longtemps que je sais que vous êtes en possession de parler fort librement ; mais bien loin de m'opposer pour cela à votre ordination, j'y ai consenti, je l'ai confirmée par mon suffrage : Apportez aux maladies de nos âmes des remèdes tels que la loi de Dieu ordonne.
Voila ce que l'Empereur fit alors à Milan.
Quand il eut appris qu'il y avait encore en Asie, et en Phrygie des contestations touchant la doctrine, il ordonna qu'un Concile fût tenu en Illyrie, et après qu'il eut été tenu, il écrivit à ceux qui contestaient encore pour les insormer de ce qui y avait été défini, et il n'y avait rien été défini sinon que la profession de foi qui
219 avait été arrêtée au
Concile de Nicée, serait tenue pour tout le monde. La lettre qu'il leur écrivit pour les exhorter à se soumettre à la décision, était conçue au nom de Valens son frère, aussi bien qu'au sien. Je l'insérerai ici toute entière, non feulement parce qu'elle est une preuve de la piété de Valentinien, mais aussi parce qu'elle fait voir que Valens était alors dans des sentiments orthodoxes.
L'AN DE N. S. . VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE VIII.
Lettre écrite par les Empereurs Valentinien, et Valens au Diocèse d'Asie, touchant la consubstantialité du Fils de Dieu.
Les empereurs très-grands, toujours Augustes, Vainqueurs Valentinien, Valens et Gratien Aux évêques du Diocèse d'Asie, de Phrygie, de Carie, de la Phrygie Pacatienne; Salut en notre Seigneur.
« Plusieurs Evêques s'étant assemblés en Illyrie, ils ont déclaré après un examen fort long, et fort exact que le Père, le Fils, et le saint Esprit ont une rhème substance. Ils tiennent tous cette doctrine, s'acquittant avec soin des fonctions de leur charge Pastorale, et rendant au Souverain Seigneur de l'Univers le culte qu'ils lui doivent. Nous avons ordonné que cette doctrine serait prêchée. Notre intention n'est pas néanmoins qu'aucun dise qu'il a suivi la Religion du Prince, sans garder les commandements qui nous sont donnés pour notre salut :
220 car il est dit dans l'Evangile
Rendez à César, ce qui appartient à César, et à Dieu, ce qui appartient à Dieu.
Que dites-vous à cela vous autres Evêques, qui êtes dépositaires de la parole du salut. Si votre doctrine est conforme à celle-là, aimez-vous les uns les autres et n'abusez point de l'autorité du Prince. Ne persécutez plus ceux qui servent Dieu fidèlement, qui apaisent par leurs prières le bruit de la guerre, et qui arrêtent l'insolence des Anges rebelles. Ils chassent ces esprits malfaisants par la force de leurs oraisons, ils payent les impositions qui sont établies par les lois, et bien loin de s'opposer à notre puissance, ils obéissent aux ordres de Dieu qui est le Souverain de l'Univers et ne contreviennent point aux nôtres. Pour vous vous y avez contrevenu. Nous avons tâché de vous gouverner depuis le premier jusques au dernier, mais vous vous êtes livrés vous-mêmes. Nous devrons être innocents de vos fautes, et comme Pilate, lorsqu'il interrogeait le Sauveur, et qu'il ne voulait pas le faire mourir, ni le livrer aux Juifs, qui le demandaient, se tourna vers l'Orient, et ayant pris de l'eau, lava ses mains, en disant: Je suis innocent du sang de ce juste-là; ainsi nous avons défendu de troubler, d'opprimer, ni de persécuter ceux qui travaillent dans le champ du Seigneur, de chasser les Procureurs du Souverain Maître, de peur que votre malice croissant sous notre règne, vous ne foulez aux pieds son Testament, avec celui qui ne porte qu'au mal, comme il arriva lorsque le sang de Zacharie fut répandu. Mais ses compagnons et ses complices ont été détruits par Jésus-Christ notre 221 Roi, au temps de son avènement, et livrés au jugement de mort, avec le pernicieux démon qui les assiste. Cet acte a été expédié en présence de Megece, de Cicéron, de Damase, de Dailampon, et de Vetraise.
Nous vous envoyons les actes du Concile, afin que vous sachiez comment les choses s'y sont passées et nous y avons attaché la profession de foi dont voici les termes :
« Nous confessons, selon le grand et Orthodoxe Concile, que le Fils de Dieu est consubstantiel à son Père. Nous n'entendons point le terme de consubstantiel, au sens auquel quelques-uns, qui ne signèrent point sincèrement le formulaire, l'entendirent autrefois, ni auquel l'entendent encore aujourd'hui ceux qui appellent ces autres-là leurs pères, qui ruinent la force de ce terme, et qui marchent sur les pas de ceux qui ont écrit que consubstantiel signifie semblable, en tant que le fils est semblable à son Père, et n'est semblable à aucune des créatures, qui ont été faites par lui, car ceux qui expliquent ce terme de la sorte, enseignent par une horrible impiété, que le Fils de Dieu est une créature, bien qu'ils avouent que c'est une créature excellente. Nous croyons avec les Conciles, qui ont été tenus depuis peu, tant à Rome, que dans les Gaules, que le Père, le Fils, et le saint Esprit n'ont qu'une même substance en trois personnes, c'est à dire, en trois hypostases parfaites. Nous confessons aussi, conformément à la profession de foi composée dans le Concile de Nicée, que le Fils unique de Dieu consubstantiel à son Père, a pris chair de la sainte 222 Vierge Marie, qu'il a conversé parmi les hommes ; que pour notre salut il a accompli tous les mystères de sa Nativité, de sa Passion, de sa Résurrection, et de son Ascension. Qu'il viendra d'une manière visible au jour du Jugement, pour rendre à chacun selon ses œuvres, et qu'il fera voir alors sa puissance divine ; parce que c'est la divinité qui a pris l'humanité, et non l'humanité qui a pris la divinité. Nous condamnons ceux qui sont dans un autre sentiment. Nous condamnons aussi ceux qui ne prononcent point de bonne foi anathème contre celui qui a dit, que le Fils n'était point avant que d'avoir été engendré, mais qu'avant que d'être actuellement engendré, il était dans le Père en puissance, car cela est commun à toutes les créatures, qui ne sont pas toujours avec Dieu, comme le Fils est toujours avec son Père, parce qu'il est engendré de toute éternité. »
Voila ce que l'Empereur dit en abrégé dans sa lettre, touchant la doctrine. J'y ajouterai celle du Concile,
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE IX.
Lettre du Concile d'Illyrie touchant la foi.
Les Evêques d'Illyrie : Aux Eglise de Dieu, et aux Evêques du Diocèse d'Asie, de Phrygie, de Carie, et de la Phrygie Pαcatienne, Salut en notre Seigneur.
« Nous étant assemblés, et ayant examiné longtemps la doctrine et la parole du salut, nous 223 avons approuvé la consubstantialité du Père, du Fils, et du saint Esprit. Il est juste que nous vous écrivions, non pour vous expliquer par des raisonnements captieux le mystère de la Trinité, mais pour en parler humblement, afin que notre humilité attire la grâce. Nous vous avons envoyé notre lettre par Elpide notre très-cher frère, et Collègue. Il est écrit dans les Livres non des hommes, mais de Jésus-Christ notre Sauveur :
Pour moi je suis à Paul, et moi je suis à Apollon, et moi je suis à Cephas, et moi je suis à Jésus-Christ. Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Ou avez-vous été baptisés au nom de Paul ? Nous pouvions nous dispenser de vous écrire, à cause du scandale que vos Prédications ont excité dans la Province, quand vous avez tâché de séparer le Saint Esprit, du Père, et du Fils : Mais nous avons été obligés de vous envoyer de la Capitale de l'Empire, le Seigneur Elpide notre Collègue, pour s'informer s'il est vrai que vous prêchiez cette doctrine. Car quiconque ne croit pas que les trois personnes de la Trinité, n'ont qu'une même substance, qu'il soit anathème, et quiconque participera à la Communion de ceux qui ne le croient pas, qu'il soit aussi anathème. Quant à ceux qui publient que les trois personnes de la Trinité n'ont qu'une même substance, le Royaume du Ciel leur est préparé. Nous vous exhortons, nos très chers frères, à ne point tenir d'autre doctrine, et à n'en point enseigner d'autre, mais à prêcher toujours que les trois personnes de la Trinité n'ont qu'une même substance, afin que vous puissiez être les héritiers de 224 Dieu.
Après avoir parlé de ce qui regarde la foi, nous vous avertissons que quand on élira des Évêques, on les prenne dans la famille de l'Évêque mort, s'il s'en trouve de capables, ou au moins parmi les prêtres, de même quand on élira des Prêtres, et des Diacres qu'on les prenne dans le Clergé, non dans la Cour, ni dans les armées, afin qu'ils soient irrépréhensibles. Nous avons fait notre lettre d'autant plus courte, que nous avons envoyé le Seigneur Elpide notre Collègue, qui ne manquera pas de s'informer très exactement de la doctrine que vous avez prêchée, et d'examiner si ce que le Seigneur Eustate notre Collègue, nous en a dit, est véritable. Que si vous avez été autrefois dans l'erreur, dépouillez-vous du vieil homme, et vous revêtez du nouveau. Le Seigneur Elpide notre Collègue, vous enseignera à prêcher la vraie foi, qui est que le Père, le Fils, et le saint Esprit ont la même substance ; que le Père est éternellement dans le Fils, et le Fils dans le Père, avec le saint Esprit ; et que la Trinité de ces Personnes divines est manifestée, sanctifiée, et glorifiée. Quand il vous aura expliqué ces vérités saintes, nous pourrons tous confesser que le Fils de Dieu est de même substance que son Père, conformément à la profession de foi, qui a été faite dans le Concile de Nicée, et que les Pères ont approuvée. Nous éviterons les pièges du démon en prêchant cette doctrine. Quand nous l'aurons vaincu, nous entretiendrons par lettres le commerce de la charité, et nous vivrons en repos. Nous vous envoyons les noms de ceux qui ont été déposés 225 pour être tombés dans la folie d'Arius, afin que vous les puissiez connaître. Les voici: Polychrone, Télémaque, Fauste, Asclépiade, Amantius, Cléopâtre. Gloire soit au Père, au Fils, et au saint Esprit durant tous les siècles. Nous prions le Père, et le Fils, avec le saint Esprit, que vous vous portiez bien durant plusieurs années. »
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE X.
Hérésie des Audiens.
Voila le soin que ce Prince digne de toute sorte de louanges, prenait de conserver dans ses Etats la doctrine des Apôtres. Dans le même temps, Audée natif de Syrie, publia une nouvelle doctrine, qu'il avait inventée dès auparavant. Ayant fort mal entendu ces paroles de l'Ecriture sainte, et sans en avoir jamais compris le sens, Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, il crut que Dieu a une forme humaine, et un corps composé de parties. L'Ecriture Sainte voulant exprimer les opérations de Dieu, emprunte pour cet effet les termes dont les hommes ont accoutumé de se servir, quand ils parlent des parties de leurs corps, parce que ces images sensibles soulagent la faiblesse de l'esprit du peuple et lui font concevoir le soin que prend la Providence, et qu'il ne comprendrait pas autrement. Il ajouta d'autres erreurs à celle-ci. Il emprunta une partie des extravagances de Manès, en disant que le Dieu de l'Univers, n'a point créé le feu, ni les ténèbres :
226 Mais ses Disciples tiennent leurs maximes fort secrètes. Ils assurent que le sujet pour lequel ils se sont séparés de nos assemblées, est que quelques-uns d'entre nous exigent des usures détestables, que d'autres entretiennent un commerce déshonnête avec des femmes qui ne sont point mariées, et que ceux qui sont exempts de ces vices, ne font point de difficulté d'admettre à leur communion ceux qui en sont coupables. Voila le prétexte dont ils usent, quand ils veulent excuser leur schisme, et couvrir leur impiété. Mais ce prétexte est tout plein d'orgueil, et: tiré de la doctrine des Pharisiens. Ceux-ci accusaient le Médecin des corps, et des âmes, en demandant aux Apôtres : Pourquoi est-ce que votre Maître mange avec des pécheurs, et des Publicains ? Dieu parle de ces sortes de gens en ces termes, par la bouche d'un Prophète : Ce sont ceux qui disent : je suis pur. Ne me touchez pas. Ils sont la fumée de ma fureur. Mais ce n'est pas ici le lieu de parler de leur extravagance. Je passe à ce qui me reste à raconter.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XI.
Hérésie des Messaliens.
L'hérésie des Messaliens parut au même temps. Ceux qui ont traduit leur nom en Grec, les appellent Euchites. On les appelé aussi Enthousiastes, parce qu'ils sont agités par un démon, dont ils prennent la violence, pour un effet de la présence du saint Esprit. Ceux qui sont tout à fait infectés du poison 227 de cette erreur, fuient le travail des mains comme un vice, et s'adonnant uniquement au sommeil, prennent leurs songes pour des Prophéties. Les Chefs de cette secte ont été Dadoès, Sabas, Adelphe, Hermas, Siméon, et plusieurs autres. Ils ne le sont jamais séparés de la communion de l'Eglise, parce qu'ils tiennent que la viande céleste qu'on y reçoit ne nuit de rien, et ne sert aussi de rien, bien que le Seigneur Jésus-Christ, en ait parlé en ces termes. Quiconque mange ma chair, et boit man sang vivra éternellement. Le désir qu'ils ont de cacher cette maladie, les empêche de l'avouer, lors même qu'ils en sont convaincus, et est cause qu'ils condamnent dans les autres, les erreurs qu'ils tiennent eux-mêmes.
Letoïus Evêque de l'Eglise de Mélétine, ayant su qu'il y avait des Monastères, ou plutôt des cavernes de voleurs où l'on favorisait ces erreurs, se sentit transporté du zèle de la gloire de Dieu, y mit le feu, et chassa les loups fort loin de la bergerie. Le célèbre Amphiloque, qui étant assis sur le Siège de la Métropole de Lycaonie avait toute la Province soumise à sa conduite, la garantit de cette contagion pat sa vigilance. Flavien ayant appris qu'ils étaient à Edesse, et que de là ils répandaient le venin de leur doctrine, y envoya quantité de Moines, qui les amenèrent à Antioche. Quand ils y furent, ils nièrent leurs erreurs, comme des malades qui ont honte de découvrir leurs maladies. Flavien usa de cette ruse pour les convaincre. Il demeura d'accord que ceux qui les avaient accusés, et qui avaient déposé contre eux, étaient 228 des calomniateurs, et ayant fait des caresses extraordinaires à Adelphe, qui était dans un âge fort avancé, et l'ayant fait asseoir auprès de lui, il lui dit :
Nous autres qui avons vécu longtemps, connaissons mieux la nature de l'homme, l'adresse du démon, et la dispensation de la grâce que les jeunes gens ne sauraient faire. Expliquez-moi donc de quelle manière vous dites que le mauvais esprit se retire, et que le saint Esprit vient avec la grâce ?
Adelphe gagné par ce discours, répandit tout le venin de son erreur, déclarant que le Baptême ne sert de rien à ceux qui le reçoivent, et qu'il n'y a que l'assiduité de la prière qui chasse le démon qui habite en nous, parce, disait-il, que tous ceux qui viennent au monde, naissent esclaves du démon, aussi bien qu'enfants d'Adam. Lorsque le démon est chassé par l'assiduité de la prière, le Saint Esprit vient en sa place, qui donne des preuves sensibles de sa présence, en délivrant le corps du mouvement déréglé des passions, et l'âme de l'inclination violente au mal, si bien qu'après cela, l'un n'a plus besoin de jeûnes, pour abattre ses forces, ni l'autre d'instructions, pour la conduire. Quiconque l'a reçu, est délivré de la révolte des sens, connaît l'avenir, et voit de ses propres yeux la Trinité. Flavien ayant découvert de la sorte la source de l'erreur, et le cours des ruisseaux empoisonnés qui en coulaient, dit à ce misérable vieillard:
Misérable qui avez vieilli dans le péché, vous êtes convaincu par votre bouche, et vos lèvres rendent témoignage contre vous.
Leur mauvaise doctrine ayant été ainsi reconnue, ils furent chassés de Syrie, et se retirèrent en Pamphylie, où ils ne manquèrent pas de la publier.
L'AN DE N. S. 366 VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XII.
Baptême de f Empereur Valens.
J'achèverai mon histoire par la description du commencement de la tempête dont l'Eglise a été si longuement agitée. Valens tenait la doctrine des Apôtres, lorsqu'il parvint à l'Empire. Les Goths ayant depuis passé le Danube, et pillé la Thrace , il leva des troupes, à dessein de marcher contre eux. Mais parce qu'il n'était pas encore baptisé, il ne crut pas devoir s'exposer au péril, sans être couvert des armes de la grâce. Il n'y avait rien que de louable dans cette pensée ; mais ce qu'il fit depuis est une preuve certaine de la faiblesse de son esprit, et de l''inconstance avec laquelle il abandonna la vérité. Il lui arriva quelque chose de semblable à ce qui était autrefois arrivé au premier homme. Sa femme lui fit perdre la liberté, elle l'embarrassa dans les filets de l'hérésie Arienne, où elle s'était embarrassée la première, et l'entraina avec elle au fond de l'abîme. Eudoxe qui avait alors entre les mains le gouvernail du vaisseau de l'Eglise de Constantinople, et qui était plus capable de le faire échouer, que de le conduire au port, fut le principal auteur de cette intrigue.
L'AN DE N. S. 366 VALENTINIEN ET VALENS
230 CHAPITRE XIII.
Evêques exilés, par l'Empereur Valens.
En conférant le Baptême à Valens, il lui fit promettre avec serment, qu'il persévérerait dans l'impiété de l'erreur, et qu'il exterminerait tous ceux qui seraient dans un autre sentiment.
Voila comment il renonça à la doctrine des Apôtres, pour suivre le parti contraire. Il s'acquitta bientôt après de ses promesses, et de ses serments ; car il chassa Mélèce de la ville d'Antioche, Eusèbe de celle de Samosate, et Pelage de celle de Laodicée. Ce dernier s'était marié dans une grande jeunesse ; mais le jour même de ses noces, il avait persuadé à sa femme préférer la chasteté au plaisir du mariage. Ayant acquis de la sorte la perfection de la continence, il acquit ensuite d'autres excellentes qualités, qui le firent élever à l'honneur du Sacerdoce. Cependant l'ennemi de la vérité n'eut aucun respect pour la pureté de sa vertu, et ne laissa pas de l'exiler en Arabie, comme il exila Mélèce en Arménie, et Eusèbe en Thrace. Ce dernier avait pris le soin, et la peine d'un Apôtre ; car ayant vu plusieurs Eglises dépourvues de Pasteurs, il s'habilla en soldat, mit une tiare sur sa tête, parcourut la Syrie, la Phénicie, et la Palestine, ordonna des Prêtres, et des Diacres, et quand il trouva des Evêques, qui tenaient comme lui des sentiments Orthodoxes, il leur confia la conduite des Eglises abandonnées.
L'AN DE N. S. 366 VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XIV.
Départ d'Eusèbe évêque de Samosate.
Je crois devoir apprendre à ceux qui ne le savent pas, combien il fit paraître de prudence, et de fermeté, lorsqu'il reçut l'ordre de l'Empereur pour aller en Thrace. Celui qui en était chargé étant arrivé sur le soir, Eusèbe l'avertit de le tenir fort secret; Car si le peuple, lui dit-il, en avait connaissance, comme il a été élevé dans le zèle de la Religion, il vous noierait ,et on me rendrait responsable de votre mort. Après avoir parlé de la sorte, et avoir célébré la Messe, selon sa coutume, il partit à pied au commencement de la nuit, avec un valet, qui lui portait un oreiller, et un livre. Lorsqu'il fut sur le bord de l'Euphrate qui arrose les murailles de la ville, il monta sur une barque, et commanda aux rameurs de le mener à Zeugma, où il arriva à la pointe du jour. La ville de Samosate retentissait cependant de gémissements, et de soupirs ; car le valet d'Eusèbe ayant dit à quelques-uns de ses amis, l'ordre que son Maître avait reçu, et les ayant priés de lui apporter les Livres dont il aurait besoin, le peuple commença à pleurer l'absence de son Pasteur et à monter sur des barques pour l'aller chercher. Lorsqu'ils furent à Zeugma, et qu'ils y virent leur Pasteur qu'ils chérissaient si tendrement, ils le conjurèrent avec larmes, de demeurer au milieu d'eux,. et de ne point exposer son troupeau à la rage des
232 loups. Mais quand ils virent qu'ils ne le pouvaient attendrir par leurs larmes, et qu' il leur représentait le précepte, par lequel l'Apôtre commande d'obéir aux Princes, et aux Magistrats, ils commencèrent à lui offrir les uns de l'or et de l'argent, les autres des habits, les autres des valets. Il accepta fort peu de chose de la main de ses amis particuliers, et ayant prié Dieu pour tous les autres, et les ayant exhortés à soutenir généreusement la doctrine des Apôtres, il marcha vers le Danube.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XV.
Zèle des habitant de Samosate.
Les habitants de Samosate étant retournés en leurs maisons, s'animèrent mutuellement à conserver la pureté de leur foi, et à se défendre contre les loups, qui les viendraient attaquer.
Je croirais faire injure à leur zèle, si je ne le relevais en cet endroit par des paroles capables d'en conserver la mémoire. Les Ariens ayant chassé, comme je l'ai dit, Eusèbe de son Eglise de Samosate, mirent en sa place Eunome. Mais il n'y eut aucun habitant ni riche, ni pauvre, ni libre, ni esclave, ni artisan, ni laboureur, ni jardinier, ni homme, ni femme, ni vieillard, ni enfant qui voulût s'assembler avec lui, de sorte qu'il demeura seul, sans que personne daignât ni le voir, ni lui parler. On dit néanmoins qu'il était d'un naturel extrêmement doux, comme ce que je rapporterai ici le fera voir. Comme il était entré un jour dans 233 le bain public, à dessein de se baigner, et que les valets du bain en avaient fermé les portes, de peur que le peuple n'y entrât, il commanda de les laisser ouvertes, et quelques personnes étant entrées, et s'étant tenues debout devant lui, pendant qu'il se baignait, il les pria de se baigner dans le bain d'eau chaude ; et quand il vit qu'ils se tenaient debout sans lui rien répondre, il crut que c'était pas respect qu'ils en usaient de la sorte, se leva, et sortit à l'heure-même. Ces personnes-là s'étant imaginées que l'eau était souillée par la contagion de son erreur, la firent écouler, et commandèrent qu'on leur en donnât d'autre. Quand il eut appris cette circonstance, il se retira hors de la ville, et ne crut pas devoir demeurer davantage dans un lieu, où il était l'objet de l'aversion, et de la haine publique.
Les Ariens mirent en sa place Lucius, qui était un loup qui ne cherchait qu'à déchirer le troupeau ; mais ce troupeau qui n'avait plus de Pasteur, se servit de Pasteur à soi-même, et conserva la doctrine des Apôtres. Je raconterai en cet endroit une autre petite histoire, qui fera voir jusques où allait l'horreur que tout le monde avait conçue contre ce Lucius. Comme de jeunes gens jouaient à la paume dans une place publique, et: qu'il y passait par hasard, il arriva que la balle tomba entre les pieds de sa monture. Ces jeunes gens s'écrièrent, dans la créance que leur balle était souillée. Lucius qui avait entendu leur cri, commanda à un des valets qui le suivaient de s'arrêter, pour remarquer ce que feraient ces jeunes gens. Ils allumèrent du feu, et ayant fait passer leur balle par dessus, ils crurent qu'elle était
234 purifiée. Bien que cette action ne soit qu'une action d'enfants , et qu'elle ait peut - être quelque reste de superstition, elle ne laisse pas de faire voir combien cette ville était éloignée de l' Arianisme.
Au reste Lucius bien loin d'imiter la douceur d'Eunome, persuada au Gouverneur, et aux Magistrats d'exiler les Prêtres et les Ecclésiastiques. Ceux qui soutenaient la vérité de la foi avec une plus grande vigueur que les autres, furent relégués aux pays les plus éloignés. Evolce Diacre fut envoyé à Oasis, qui est une petite ville presque déserte ; Antiochus Prêtre, recommandable par d'excellentes qualités, et par l'avantage qu'il avait d'être neveu d'Eusèbe, et fils de son frère fut banni à un coin de l'Arménie. Ce que nous verrons dans la suite, servira d'une preuve convaincante de la générosité avec laquelle il soutint la doctrine de l'Eglise.
Lorsqu'Eusèbe cet homme divin, qui avait remporté autant de victoires sur l'hérésie, qu'il lui avait donné de combats, eut enfin consommé sa vie, et sa charité par le martyre, les Évêques de la Province s'assemblèrent selon la coutume, et Jovien Évêque de Perga, qui avait admis durant quelque temps les Ariens à sa Communion, se trouva avec eux. Ces Évêques ayant élu d'un commun consentement Antiochus pour succéder à. Eusèbe son oncle, l'ayant mené devant l'Autel, et l'ayant obligé à s'y mettre à genoux, il se retourna, et ayant aperçu que Jovien étendait la main pour la lui imposer comme les autres, il la. repoussa, et dit qu'il ne pouvait souffrir l'imposition d'une main qui avait reçu des Mystères célébrés avec 235 impiété. Mais ce que je dis ici n'arriva pas sitôt. Cet Andochus fut emmené alors dans le fond de l'Arménie. Quant à Eusèbe il paraît par ses ouvrages, qu'il demeura sur les bords du Danube, pendant que les Goths ravageaient la Thrace, et qu'ils y prenaient des villes.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XVI.
Exil de Barsès Evêque d'Edesse. Miracles faits par son ministère.
Valens exila dans l'île d'Arade, Barsès Évêque d'Edesse, qui non content d'avoir fait jouir la ville, et le Diocèse des effets de sa conduite Pastorale, répandit l'éclat de sa vertu jusques dans la Phénicie, dans la Thébaïde, et dans l'Egypte. Quand Valens sut que le don qu'il avait de faire des miracles, attirait une multitude incroyable de personnes de toutes conditions, dont il guérissait les maladies par sa parole, il le relégua à Oxyrynque ville d'Egypte. Mais sa réputation n'ayant pas permis qu'il demeurât inconnu dans un lieu si éloigné, il fut emmené encore plus loin, à un Fort nommé Phelno, qui est tout proche des Nations Barbares, lui qui méritait plutôt d'être dans le Ciel, que sur la terre. On dit que son lit a été conservé jusques en ce temps-ci dans l'île d'Arade, et qu'il y est en grande vénération, parce que les malades sont guéris par le mérite de leur foi, aussitôt qu'ils ont été mis dessus.
L'AN DE N. S. 370 VALENTINIEN ET VALENS
236 CHAPITRE XVII.
Persécution excitée à Edesse.
Valens ayant chassé le Pasteur loin de son troupeau, mit un loup en sa place. Mais parce que tous les habitants allaient faire leurs assemblées Ecclésiastiques hors de la ville, il s'y rendit, et commanda à Modeste Préfet du Prétoire de prendre les soldats, dont il se servait pour lever les impositions, et quelques autres qui étaient dans la Province, de dissiper le peuple, et pour cet effet de le battre à coups de bâton, et même s'il était besoin d'employer les armes. Le Préfet se disposa dès la pointe du jour à exécuter cet ordre. Comme il passait à travers la place publique, il vit une femme qui tenait un enfant entre ses bras. Elle avait fendu la presse des Gardes ; car quand l'âme est transportée par le zèle de la gloire de Dieu., elle n'appréhende point les hommes, et elle se moque de leur grandeur, et de leur puissance. Le Préfet l'ayant fait arrêter, et lui ayant demandé où elle allait : J'ai appris, lui répondit-elle, le dessein qu'on a formé contre les serviteurs de Dieu, je me hâte de me joindre à eux, pour avoir part à la persécution qu'on leur livre. Mais pourquoi, repartit le Préfet, portez-vous cet enfant ? Je le porte, reprit la femme, afin qu'il soit si heureux que de mourir avec moi pour la même cause. Le Préfet ayant jugé par la résolution, où il avait trouvé cette femme, celle où étaient les autres habitants, alla dire à 237 l'Empereur, que quand il userait de violence, et qu'il ferait mourir une partie du peuple, il n'en recevrait aucun fruit. Nous n'en aurons, lui dit- il, que de la honte, mais nous ne ralentirons point l'ardeur qu'ils font paraître pour la défense de leur Religion.
Le Préfet garantit le peuple de cette sorte, des violences qu'on lui préparait, mais il ne garantit pas les Prêtres, ni les Diacres du bannissement ; car il eut ordre ou de les porter à entrer volontairement dans la communion du loup, ou de les reléguer aux extrémité de l'Empire. Les ayant donc assemblés, il leur parla avec la plus grande douceur qu'il lui fut possible, pour tacher de leur persuader d'obéir aux ordres de l'Empereur, et leur représenta que c'était une témérité à un aussi petit nombre de personnes qu'eux, d'oser s'opposer aux volontés d'un Prince qui commandait avec un pouvoir absolu à des Nations entières.
L'AN DE N. S. 370 VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XVIII.
Exil d'Euloge, et de Protogène.
Comme ils gardaient tous un profond silence, le Préfet adressa sa parole à Euloge, qui était le premier, et lui demanda pourquoi il ne répondait rien.
C'est, dit-il, que je ne croyais pas devoir répondre, puisque je n'étais pas interrogé.
Il y a pourtant longtemps que je parle, repartit le Préfet, et que je vous exhorte à prendre une résolution qui vous soit utile. J'ai cru, répondit Euloge, que votre 238 discours s'adressait à l'assemblée, et que je ne devais pas y répondre à l'exclusion de tous les autres; que si vous avez agréable de m'interroger seul, je vous déclarerai franchement mes sentiments. Alors le Préfet lui dit : Communiquez avec l'Empereur. Euloge lui répondit par une fine, et délicate raillerie: Est-ce qu'il a joint en sa personne la dignité Episcopale, à l'autorité Souveraine ? Le Préfet piqué de cette réponse, lui dit de mauvaises paroles, et ajouta ce qui suit : Je ne vous ai pas dit, grossier et stupide que vous êtes, que l'Empereur possède l'honneur du Sacerdoce, aussi bien que la puissance de commander, je vous ai exhorté seulement à entrer dans la communion de ceux, qui sont dans la communion de l'Empereur. Mais ce sage vieillard ayant répondu qu'ils avaient un Pasteur à la conduite duquel ils étaient soumis, le Préfet assembla quatre-vingts Ecclésiastiques, et les exila en Thrace. Les habitants des villes par où ils passèrent leur rendirent de grands honneurs, allèrent au devant d'eux, et les louèrent d'avoir vaincu par leur confiance les ennemis de la foi. La jalousie de ces ennemis ayant fait entendre à l'Empereur que l'exil, par lequel il avait prétendu les déshonorer, leur était glorieux, il les fit séparer, et les envoya deux à deux, les uns en Thrace, les autres en Arabie, et les autres dans la Thébaïde. .On dit que les persécuteurs furent si cruels que de séparer les personnes qui étaient unies par les liens les plus étroits de la nature, et d'emmener les frères l'un d'un côté, et l'autre de l'autre. Euloge qui tenait le premier rang, et Protogène qui tenait le second, furent exilés à Antinoüs.
Je n'ai
239 garde de passer sous silence les grandes vertus qu'ils y firent éclater. Ils trouvèrent un Evêque Orthodoxe, et assistèrent aux assemblées de son Eglise. Mais ayant remarqué qu'il n'y avait qu'un très petit nombre de fidèles, et en ayant demandé la raison, ils apprirent avec douleur que la plus grande partie des habitants étaient encore engagés dans les erreurs du Paganisme. Ils ne se contentèrent pas d'en gémir devant Dieu, et d'en concevoir une compassion stérile. Ils travaillèrent sérieusement à leur conversion, Euloge s'enferma dans une cellule, où il passa les jours et les nuits en prières, pour le succès d'une si sainte entreprise. Protogène qui avait étudié les lettres saintes, et profanes, et qui était fort exercé à écrire en abrégé, enseigna les enfants, leur dicta les Psaumes de David, et leur fit apprendre les endroits les plus utiles des livres des Apôtres. Un de ses écoliers étant tombé malade, il alla le visiter, le prit par la main, et le guérit par la seule force de sa parole. Quand le bruit de ce miracle eut été répandu par la ville, les pères des autres enfants le prièrent de rendre la santé de la même sorte, aux malades qu'ils avaient dans leurs maisons. Mais il leur dit qu'il ne pouvait prier Dieu pour la guérison de leurs malades, qu'ils n'eussent reçu auparavant le Baptême. Le désir qu'ils avaient de guérir, leur fit accepter sans peine cette condition, et ainsi ils reçurent en même temps la santé du corps, et celle de l'âme. Quand il avait disposé quel qu'un qui se portait bien à recevoir le Baptême, il le menait à Euloge, frappait à la porte de sa cellule, le priait d'ouvrir, et de 240 marquer au sceau du Seigneur celui qu'il lui amenait. Que si Euloge se plaignait qu'il interrompait sa prière, il lui répondait qu'elle était moins nécessaire, que le salut de ceux qui revenaient de leur égarement, et qui renonçaient à l'erreur. Tout le monde l'admirait de ce qu'ayant des lumières si pures, et outre ces lumières le don de faire des miracles, il respectait Euloge comme son ancien, et lui amenait ceux qu'il avait instruits, afin qu'il leur conférât le Baptême, et il n'y avait personne qui ne louât sa modestie, et qui ne l'en estimât davantage. Lorsque la tempête fut apaisée, et: qu'ils eurent permission de retourner en leur pays, tout le peuple les conduisît en pleurant, et l'Évêque qui se voyait privé de leur secours, les regretta plus que personne. Euloge fut chargé de la conduite de l'Eglise d'Edesse, après que Barsès son Evêque eut été appelé à une vie qui est exempte de douleur. Protogène fut mis dans un champ inculte, tout rempli d'épines, et ou il y avait beaucoup à travailler. C'est ainsi que je parle de la ville de Carras, ou il y avait encore quantité de païens, et où il fut ordonné Évêque. Cela n'arriva, comme je le viens de dire que depuis que la paix eut été rendue à l'Eglise.
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241 CHAPITRE XIX.
Vertus admirables de saint Basile Évêque de Césarée en Cappadoce.
VaIens ayant privé presque toutes les Eglises de leurs Pasteurs, fit un voyage à Césarée, ville de Cappadoce, où le célèbre Basile répandait alors la lumière de sa doctrine. Il commanda au Préfet du Prétoire, d'aller devant lui et de persuader à Basile de communiquer avec Eudoxe, ou s'il ne pouvait le lui persuader, de le chasser de la ville. La connaissance qu'il avait du mérite de Basile fut cause qu'il ne le voulut pas attaquer le premier, de peur que la vigueur de sa résistance ne servît de modèle aux autres. Mais ce ménagement-là lui fut inutile ; car les Évêques avaient assez d'autres exemples plus anciens à suivre, pour se rendre inébranlables dans la foi. Le Préfet étant arrivé à Césarée envoya quérir Basile, et lui parla en termes fort civils pour lui persuader de s'accommoder au temps, et de ne pas perdre un si grand nombre d'Eglises pour de légères questions de doctrine. Il lui promit même que s'il en usait de la sorte, il gagnerait les bonnes grâces de l'Empereur, et obtiendrait aisément de lui tout ce qu'il voudrait lui demander pour les autres.
Ces discours, lui répondit cet homme rempli de l'esprit de Dieu, peuvent être faits à de jeunes gens, ou à ceux qui ont des inclinations semblables à celles des jeune gens: Mais ceux qui sont nourris de la 242 parole de Dieu, sont prêts de mourir, s'il était besoin, pour conserver la moindre syllabe de la doctrine, bien loin de la vouloir abandonner. J'estime fort l'honneur des bonnes grâces du Prince, quand elles sont jointes à la piété ; mais autrement, je les tiens pernicieuses.
Le Préfet mal satisfait de cette réponse, lui ayant dit qu'il avait perdu le sens, il repartit
Je souhaite de l'avoir toujours perdu de la sorte.
Enfin on dit que ce Magistrat lui ayant commandé avec menaces de se. retirer, pour songer sérieusement à ce qu'il aurait à faire, et de lui venir dire le lendemain sa résolution, il lui répondit :
Je serai demain dans la même disposition qu'aujourd'hui ; ne changez non plus que moi, et faites tout ce que vous me menacez de faire.
Le Préfet alla après cela au devant de l'Empereur, lui rapporta la conférence qu'il avait eue avec Basile, et lui représenta la sentence avec laquelle ce Prélat lui avait répondu. L'Empereur entra dans la ville sans lui rien dire ;
mais quand il vit les châtiments de Dieu dans sa maison, son fils malade à l'extrémité, et sa femme tourmentée par de violentes douleurs, il reconnut d'où ces maux-là procédaient, et: envoya les premiers Officiers de son armée vers cet homme de Dieu, à qui il avait fait auparavant de si terribles menaces, pour le prier de prendre la peine de venir à son Palais. Basile étant allé, et y ayant vu le fils de l'Empereur, tout prêt d'expirer, promit de lui rendre la santé, pourvu qu'il reçut le Baptême par le ministère des Prêtres Orthodoxes, et se retira. Mais Valens se souvenant de la promesse qu'il avait faite avec serment aux E- 243 vêques Ariens, comme Hérode se souvenait autrefois de celle qu'il avait faite à Hérodiade, leur permit de baptiser son fils qui mourut aussitôt qu'il eu été baptisé.
L'Empereur étant touché d'un véritable regret, et reconnaissant combien ses serments lui avaient été préjudiciables, alla à l'Eglise, entendit le Sermon de Basile, et fit son offrande a l'Autel. Basile l'ayant fait entrer dans l'enceinte où il était assis, l'entretint fort longtemps touchant la doctrine de l'Eglise. Démosthène Maître d'Hôtel de l'Empereur, était présent qui ayant voulu reprendre le Maître du monde, fit une faute contre la pureté de la langue. Basile lui dit en riant : Nous avons vu Démosthène manquer contre les règles de la Grammaire. Démosthène s'étant mis en colère, et ayant usé de menaces, Basile lui répliqua : Vous n'êtes propre qu'à avoir soin des fausses, et il ne vous appartient pas d'entendre la doctrine de Dieu, parce que vous avez les oreilles de l'esprit bouchées. Valens conçut une si haute idée de la vertu de Basile, qu'il donna en sa considération les plus belles terres qu'il eût aux pauvres, qui étant incommodés de tout le corps, avaient plus besoin de secours que les autres.
Voila comment Basile évita la première persécution que l'Empereur lui avait voulu faire. Mais ce Prince étant retourné une autre fois à Césarée, et ayant alors oublié tout ce que Basile lui avait dit, tâcha de lui persuader de communiquer avec le parti contraire, et n'ayant pu rien gagner sur son esprit, il commanda qu'on expédiât un ordre, pour l'envoyer en exil. Quand il le voulut signer sa plume se rompit,
244 et cela lui arriva trois fois. Sa main commença ensuite à trembler, et enfin son esprit ayant été saisi/î de crainte, il déchira l'ordre. Dieu fit voir clairement par ce miracle, la grandeur de sa puissance que s'il n'a pas délivré de la même sorte d'autres Saints de leurs ennemis : c'est qu'il voulait éprouver leurs forces.
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CHAPITRE XX.
Mort de saint Athanase. Sacre de Pierre.
Athanase ayant enfin été appelé à une vie exempte de douleur, après avoir donné un nombre presque infini de combats pour la défense de la foi et avoir remporté autant de victoires, Pierre fut placé sur le Siège de l'Eglise d'Alexandrie. Athanase l'avait désigné pour lui succéder, et il avait depuis été élu, par le consentement unanime tant des Ecclésiastiques, que des personnes les plus qualifiées de la ville, et avec l'applaudissement et l'approbation générale du peuple. Il avait partagé avec Athanase ses travaux, à ses périls, et l'avait accompagné soit à Alexandrie, ou dans ses voyages. Les Evêques, et les Moines d'alentour se rendirent à la ville, et demandèrent avec insistance qu'il fût ordonné
L'AN DE N. S. 371 VALENTINIEN ET VALENS
245 CHAPITRE XXI.
Violences commises par Lucius.
Aussitôt qu'il eut été placé sur le trône Episcopal, le Gouverneur de la Province investit l'Eglise avec une troupe de Juifs, et de Païens, et menaça Pierre de l'en chasser, s'il n'en sortait volontairement. Il persécutait de la sorte ceux qui croient d'un autre sentiment que l'Empereur, à dessein en apparence de lui faire sa Cour, mais en effet de contenter sa passion, car il était fort attaché au culte des Idoles, et se réjouissait fort des disgrâces des Chrétiens. Pierre ayant vu cette guerre qu'on lui avait suscitée si inopinément, sortit secrètement d'Alexandrie, monta sur un vaisseau, et alla à Rome. Quelques jours après Euzoïus arriva d'Antioche à Alexandrie, et mit en possession des Eglises Lucius, qui comme nous l'avons vu, avait donné dans Samoaate tant de preuves de son injustice, et de son impiété. Lorsque le peuple qui avait été nourri de la saine doctrine d'Athanase, s'aperçut qu'on lui présentait des aliments différents, ils' abstint des assemblées. Lucius étant entouré d'une troupe de Païens qui lui servaient comme de gardes, fit battre quelques-uns des Catholiques, fit mettre les autres en prison, en contraignit d'autres de s'enfuir, et pilla les maisons des autres. J'insérerai ici une lettre de Pierre, où il décrit toutes ces violences beaucoup mieux que je ne pourrais faire, mais il
246 faut que je rapporte auparavant un événement singulier.
Il y a en Egypte des hommes qui se sont éloignés du bruit des villes, pour mener dans le désert une vie d'Anges, et qui parmi les sablons les plus stériles produisent les fruits de leurs bonnes œuvres. Antoine a été un des plus célèbres Instituteurs de cette manière de vivre ; mais depuis qu'il fut heureusement arrivé au port de l'immortalité, l'impie Lucius déclara la guerre aux imitateurs de sa vertu, au célèbre Macaire, à un autre du même nom, à Isidore, et à quelques autres, les retira de leurs cellules, et les envoya à une ile, dont les habitants n'avaient jamais reçu aucune teinture de la piété. Dés que leur vaisseau approcha de la côte, le démon qui y était adoré, quitta l'Idole où il faisait sa demeure, pour entrer dans le corps de la fille du Prêtre, et l'ayant agitée avec violence, il la traîna sur le rivage., et lui fit dire quelque chose de fort semblable, à ce que cette fille remplie d'un esprit de Python, dit autrefois dans la ville de Philippe.
O serviteurs de Dieu, s'écria-t-elle, que votre puissance est terrible! Il n'y a point de lieu où vous ne nous poursuiviez. Vous nous avez chassés des montagnes, des collines, et des déserts. Nous espérions que dans cette île abandonnée, nous serions à couvert de vos traits, mais notre espérance était vaine. Vos persécuteurs vous ont envoyés ici pour nous,, chasser, plutôt que pour vous faire aucun déplaisir. Nous nous retirons, car nous ne saurions supporter l'éclat de votre vertu.
Les démons ayant parlé de la sorte par la bouche de cette fille, ils la jetèrent à
247 terre, et se retirèrent. Les saints Solitaires s'étant mis en prières, la relevèrent, et la rendirent à son père, saine de corps, et d'esprit. Ceux qui furent témoins de ce miracle, se jetèrent à leurs pieds, et les supplièrent de leur montrer le chemin du salut. Ils démolirent eux-mêmes le Temple du démon qu'ils avaient adoré, reçurent la doctrine de la foi, et le Sacrement de Baptême. Lorsque la nouvelle d'un si merveilleux événement eut été portée à Alexandrie, tout le monde s'assembla, et se souleva contre Lucius, en criant que Dieu donnerait des marques de sa colère, si l'on continuait à persécuter les Saints.
Lucius consentit que les Solitaires retournassent à leurs Cellules, par l'appréhension que le peuple n'excitât une sédition. Ce récit pourrait suffire pour faire voir sa malice ; mais la lettre de Pierre représentera ses autres crimes. Je n'en mettrai ici que le milieu., de peur qu'elle ne paraisse trop longue.
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CHAPITRE XXII.
Partie d'une lettre de Pierre Evêque d'Alexandrie touchant les violences commises par Lucius.
« Pallade Gouverneur de la Province, Païen, et fort attaché au culte des Idoles, et qui avait souvent fait la guerre à Jésus-Christ, ayant amassé la troupe dont j'ai parlé, fit irruption dans l'Eglise avec la même impétuosité, que s'il eût été question de faire main basse sur des Barbares. Lorsque 248 j'ai voulu raconter ce qui se passa en cette occasion, le seul souvenir a tiré des larmes de mes yeux. Je garderais encore le silence, ou ne m'occuperais tout au plus qu'à verser des pleurs, si les pensées que Dieu m'a données n'avaient dissipé ma douleur. Cette troupe dont j'ai parlé étant entrée dans l'Eglise de Théonas, y chanta des chansons composées en l'honneur des Idoles, au lieu de Psaumes, y battit des mains, et y dit des paroles déshonnêtes, au lieu d'y lire la sainte Ecriture, et y prononça contre les Vierges consacrées à Dieu, des saletés que je n'ai garde de répéter. Il n'y eut point d'homme grave qui ne bouchât ses oreilles, de peur de les entendre, et qui ne souhaitât d'en avoir perdu l'usage.
Mais plût à Dieu qu'ils se fussent contentés de cette insolence, et qu'ils n'eussent point enchéri sur la licence de leurs discours, par la brutalité de leurs actions. Quelque atroces que soient les injures, elles sont aisément supportées par ceux qui sont éclairés de la sagesse de Dieu, et affermis dans l'observation de ses préceptes. Ceux-ci comme des vases de colère préparés pour la perdition, en faisant un vilain bruit par le nez, comme par un tuyau, déchirèrent les habits des Vierges qui s'étaient consacrées à Dieu, et qui s'étaient rendues semblables à des Anges par leur pureté. Ils les traînèrent toutes nus par toute la ville, et leur firent mille insolences pleines de la plus étrange inhumanité. Que si quelqu'un touché de compassion, entreprenait de leur faire quelque remontrance, il était aussitôt maltraité, et battu outrageusement. Mais le plus grand 249 malheur qui arriva, est que plusieurs furent forcées; plusieurs furent tuées à coups de bâton sur la tête ; plusieurs demeurèrent sans sépulture au grand déplaisir de leurs parents, et il y en a dont on cherche encore aujourd'hui les corps. Mais pourquoi déplorer ces maux qui paraissent supportables, quand on les compare à de plus atroces ? Pourquoi ne les pas laisser pour passer à un sujet plus important, qui vous remplira d'étonnement, et vous fera admirer l'excès de la bonté de Dieu qui n'a pas abîmé le monde. Ces impies ont fait sur l'Autel ce qui n'avait jamais été ni fait, ni entendu du temps de nos pères, comme parle l'Ecriture. Ils ont fait danser sur l'Autel, où nous attirons le saint Esprit par nos prières, comme sur un théâtre profane un jeune homme, qui renonçant en quelque sorte à l'honneur de son sexe, avait pris un habit de fille, qui faisait mille gestes ridicules pendant qu'ils riaient avec éclat, et qu'ils disaient toute sorte d'impiétés . Comme si les abominations qu'ils avaient faites auparavant n'eussent rien eu que de fore honnête, ils choisirent un des plus infâmes de leur troupe, qui en se dépouillant de ses habits, se dépouilla aussi de la pudeur, le mirent tout nu dans la chaire, et le saluèrent comme un Prédicateur qui allait débiter une doctrine toute contraire à celle de Jésus-Christ qui allait consacrer les vices, et enseigner que la débauche vaut mieux que la continence, et qu'il n'y a rien de si commode dans la vie que la fornication, l'adultère, l'amour des garçons, le vol, et l'excès du boire, et du manger.
Lorsque je fus sorti de l'Eglise
250 car comment y serais-je demeuré, pendant que les gens de guerre y étaient entrés à main armée, que le peuple gagné par argent y faisait un bruit horrible, et que les Païens y étaient accourus en foule, Lucius mon successeur, qui n'avait point été élu dans l'assemblée d'Evêques, par les suffrages du Clergé, ni demandé par le peuple selon les lois de l'Eglise, mais qui avait acheté la dignité Episcopale, comme une charge séculière y arriva. Mais il n'y arriva pas seul ; il y avait avec lui, non des Évêques, des Prêtres, des Diacres, des Fidèles, non des Moines qui chantassent des Hymnes tirées de l'Ecriture Sainte, mais il y avait Euzoïus qui ayant été autrefois ordonné Diacre de notre Eglise d'Alexandrie, y fut déposé avec Arius, dans le grand et saint Concile de Nicée, et qui ruine maintenant l'Eglise d'Antioche par sa conduite. Il avait encore avec lui Magnus, qui avait la garde du trésor du lieu où était le Prince, et qui avait toujours prêté main forte à l'impiété. Ce Magnus ayant mis le feu au temple de Julien, à l'Eglise de Beryte, ville célèbre de Phénicie, fut condamné sous le règne de Jovien d'heureuse mémoire, à la rebâtir à ses dépens, et: il eut eu la tête tranchée, si par de fortes sollicitations, il n'eût obtenu la grâce. La connaissance que vous avez: des violences, et: des cruautés de l'ennemi, qui s'est élevé contre nous, vous peut faire juger de la grandeur, et de l'énormité des crimes, qui ont été commis dans l'Eglise, et doit exciter votre zèle à en rechercher la justice. Ce Lucius qui a été condamné tant de fois par votre jugement, et par celui
251 de tous les Évêques
Orthodoxes, est venu dans cette ville, dont les habitants avaient une extrême aversion de lui, avec un fondement très-légitime. En effet il ne se contente pas de dire comme l'insensé dans les Psaumes: Jésus-Christ n'est pas vrai Dieu; mais étant corrompu, il tache de corrompre les autres, et met tout son plaisir dans les blasphèmes qui sont avancés contre Jésus-Christ, par ceux qui adorent la créature, au lieu d'adorer le Créateur. Je ne ce dis rien que de véritable, puisque les sentiments de cet impie, sont fort approchants de ceux des Païens, et qu'il a la témérité d'adorer un autre Dieu que le véritable. Le peuple fit des acclamations à son arrivée, et lui dit: Soyez le bien venu, vous qui niez le Fils ; Sérapis vous aime, et vous a heureusement amené ici. C'est ainsi qu'ils appellent leur Idole.
A l'heure même Magnus, le complice de ses impiétés, et le ministre de ses violences, étant à la tête de ses ce soldats, se saisît de dix-neuf tant Prêtres, que Diacres, dont quelques-uns étaie âgés de plus de quatre-vingt ans, et comme s'ils eussent été surpris dans quelque crime atroce, il les fit amener devant lui, et les pressa de renoncer à la foi, que nos Pères ont reçue des Apôtres, et qu'ils nous ont laissée, et les assura que ce serait une action qui serait fort agréable au très-clément Empereur Valens. Consentez, misérables, leur cria-t-il, consentez à la doctrine des Ariens. Bien que votre Religion soit la véritable, Dieu vous pardonnera de l'avoir trahie, puisque vous ne l'aurez pas trahie volontairement, mais par contrainte, et que les péchés qu'on commet par 252 contrainte ont leur excuse, au lieu que les volontaires portent avec eux leur condamnation.. Faites réflexion sur ces raisons que je vous représente, et signés promptement la doctrine d'Arius, que Lucius publie. Tenez pour certain que si vous obéissez aux Empereurs, vous recevrez des richesses, et des honneurs en récompense ; au lieu que si vous leur désobéissez, vous serez mis en prison, vous serez déchirés de coups, tourmentés par les plus cruels de tous les supplices, dépouillés de vos biens, chassés de votre pays, et emmenés en des lieux incultes, et sauvages. Mêlant ainsi des promesses à ses menaces, il tâchait de les faire renoncer à la foi.
Mais ces généreux Ecclésiastiques appréhendant incomparablement davantage la perte de la foi, que les plus rigoureux supplices, lui répondirent enfin en ces termes Cessez, cessez de prétendre nous épouvanter par vos menaces, nous n'adorons point un Dieu nouveau. C'est en vain que vous écumez comme une mer irritée, c'est en vain que vous soufflez comme un vent impétueux. Nous demeurerons attachés à la saine doctrine, jusques au dernier soupir. Nous ne croirons jamais que Dieu ait été sans puissance, sans sagesse, et sans vérité. Nous ne croirons jamais qu'il ait été Père en un temps, et qu'il ne l'ait point été en un autre, comme le croit cet Arien impie, qui lui donne un Fils temporel. Si le Fils était une créature, comme les Ariens le disent, et qu'il ne fût point de même substance que son Père, le Père y serait réduit au néant, puisque selon eux le Fils n'étant: point, le Père ne serait point non plus: que si 253 le Père est de toute éternité, et s'il produit son Fils, non par aucun écoulement, parce que Dieu n'est point susceptible de passions, n'est-ce pas une folie, et une extravagance de dire du Fils, à qui toutes les créatures sont redevables de leur être : II y a eu un temps auquel il n'était point ? Voila pourquoi nos Pères, qui se font assemblés à Nicée de toutes les parties de l'Univers, ont condamné la doctrine d'Arius, que Lucius soutient, et ont déclaré que le Fils est non d'une autre substance que son Père, comme vous nous voudriez contraindre de le dire. Mais de la même. Ils ont formé le terme de consubstantiel de plusieurs paroles de l'Ecriture, et l'ont entendu en un sens fort orthodoxe.
Après qu'ils eurent parlé de la sorte, Magnus commanda de les mener en prison, et les y retint plusieurs jours dans l'espérance de les faire changer de sentiment. Mais ils entrèrent dans cette lice, comme des défenseurs de la foi, qui étaient au dessus de la crainte, et qui étant fortifiés par l'exemple des grandes actions que leurs prédécesseurs avaient faites avec le secours de la grâce, méprisaient les menaces, et croyaient que les tourments ne serviraient qu'à éprouver leur vertu. Toute la ville accourut pour voir ces généreux combattants, qui comme dit le grand Paul, étaient exposés aux yeux des Anges, et des hommes, et qui surmontaient la cruauté par la patience et l'impiété par la constance. Cet ennemi violent, et: inhumain prétendait les abattre par ses menaces, ou les tromper par ses ruses, et les faire entrer dans la faction des scélérats, qui ont conjuré contre le Sauveur.
254 Quand il fut las d'exercer les tourments que sa rage avait inventés, et qui faisaient gémir tous les gens de bien, il assembla une multitude de personnes déréglées, et fit amener ces bienheureux accusés comme pour les juger, ou plutôt pour les condamner, pendant que le bord de la mer retentissait des cris des païens, et des Juifs, qui avaient été loués à prix d'argent, pour faire contre eux beaucoup de bruit. Après qu'ils eurent refusé de consentir à l'impiété des Ariens, il les condamna en présence du peuple, qui fondait en larmes, à sortir d'Alexandrie, et à aller à Heliopole, ville de Phénicie, dont tous les habitants sont Idolâtres, et où il n'y a personne qui veuille souffrir qu'on lui parle de Jésus-Christ. Comme il les avait condamnés dans un bain qui est proche de la mer, il parut incontinent après sur le bord debout, et tenant une épée nue à la main, comme pour les épouvanter, eux qui avaient souvent blessé le démon avec une épée, qui coupe des deux côté. Il leur commanda ensuite de monter sur le vaisseau, sans leur donner aucune provision pour leur voyage, ni aucune consolation dans leur exil, et ce qui est plus étrange, et plus incroyable, sans attendre que la tempête eut cessé ; car la mer était alors agitée comme si elle eût eu de l'indignation de son injustice, et qu'elle eut refusé de contribuer à l'exécution de sa sentence, et qu'elle eût fait voir l'inhumanité de ce Juge, à ceux qui ne s'en apercevaient pas d'eux-mêmes.
On peut dire avec vérité que le Ciel fut étonné de cette injustice, que la ville en gémit, et qu'elle en pleure encore aujour- 255 d'hui. Les uns frappaient leur estomac, et les autres levaient les mains, et les yeux au Ciel, comme pour implorer son secours contre la violence, et comme pour dire, sans parler : O Ciel écoutez, et vous Terre ouvrez vos oreilles, pour entendre combien ce que l'on fait est injuste ! Enfin tout retentissait de soupirs, et de plaintes. Les larmes qui coulaient des yeux firent un fleuve, qui couvrit en peu de temps la surface de la mer. Lorsque ce Juge qui comme je l'ai dit, était debout sur le rivage, eut commandé qu'ils fissent voile, les filles, et les femmes, les jeunes gens, et les vieillards poussèrent tous ensemble un cri si violent, qu'il empêcha d'entendre le bruit des vents, et des flots.
Pendant qu'ils faisaient voile vers Heliopole, cette ville si fort adonnée au culte des Idoles, et si corrompue par les maximes diaboliques, qui ne recommandent que le plaisir, et qui étant entourée de montagnes dont la cime semble menacer le Ciel, est une véritable retraite de bêtes farouches, Pallade Préfet d'Alexandrie défendit de les pleurer, soit en particulier, ou en public. On se saisit de plusieurs qui pleuraient, et on les mit en prison. On les en tira ensuite pour les battre, pour les déchirer, pour les tourmenter, et on les condamna enfin à travailler aux métaux de Pheno, ou de la Proconnèse. C'étaient cependant des hommes qui brûlant du zèle de la gloire de Dieu, avaient souvent combattu pour l'intérêt de son Eglise. Il y avait parmi eux vingt-trois Moines, qui vivaient dans la solitude avec une grande austérité. Un Diacre qui avait apporté les Lettres de no- 256 tre très-cher frère Damase Evêque de Rome, fut trainé comme un scélérat les mains derrière le dos ; on le tourmenta avec une aussi grande, ou même avec une plus grande rigueur, que s'il eût été coupable d'un meurtre On lui bâtit longtemps la tête avec de pierres et avec des balles de plomb, et on le mit enfin sur le vaisseau avec les autres. Il fit en y entrant le signe de la Croix, et; fut mené sans aucunes provisions aux métaux de Pheno.
Pendant que le Juge faisait tourmenter de jeunes gens, des soldats gardaient les corps de ceux qui avaient été exécutés à mort, de peur que leurs frères, et leurs proches, ou les autres habitants ne leur rendirent le devoir de la sépulture, comme ils en avaient demandé la permission. Que peut-on ajouter à l'injustice de celui qui les avait jugés, ou plutôt qui les avait condamnés? Ceux qui avaient combattu pour la défense de la piété, furent en cette rencontre plus maltraités que les homicides, puisqu'on leur refusa après leur mort, la sépulture qu'on ne refuse pas aux autres, et qu'ils furent exposés aux bêtes. Ceux qui par compassion, et par tendresse de conscience voulurent assister dans ce pieux office les pères de ceux qui avaient été exécutés à mort, furent aussitôt condamnés à avoir la tête tranchée. Y a-t-il quelque Loi parmi les Romains, ou quelque coutume parmi les Etrangers, qui défende d'être touché de douleur à la vue d'un père affligé de la mort de son fils ? Y a-t-il eu quelque Tyran dans l'antiquité, qui se soit porté à une cruauté si inouïe ? Pharaon commanda autrefois de faire mourir les enfants mâles des Juifs ; 257 mais ce ne fut que par crainte, et par jalousie qu'il fit ce commandement. Il était cependant encore moins cruel que ce que nous voyons de nos propres, yeux, et nous pourrions choisir de le souffrir plutôt que ce que nous souffrons, si cela dépendait de notre liberté. Quelqu'incroyable, quelque fâcheux, quelque dur, quelque inhumain, et quelqu'insupportable que soit ce que j'ai dit, il faisait la joie des imitateurs de l'extravagance, et de l'impiété d'Arius.
Au milieu de ce deuil public, durant lequel il n'y avait point de maison, où comme il est écrit dans le Livre de l'Exode, il n'y eût un mort, ceux dont la malignité était insatiable, en répandirent le venin mortel jusques sur les Evêques de la Province, par le ministère de Magnus Trésorier de l'Empereur, et dont nous avons déjà parlé. Ils .en traînèrent quelques-uns devant les Tribunaux : Ils tourmentèrent les autres d'une .autre manière, et n'omirent rien de ce qu'ils purent inventer pour engager tout le monde dans l'impiété. Ils tournent de tous côtés, et cherchent quelqu'un qu'ils puissent dévorer, comme fait le démon, qui est l'auteur, et le chef de leur secte. Enfin après avoir trouvé partout de la résistance à leurs criminelles entreprises, ils exilèrent par le moyen de Magnus, ministre ordinaire de leur cruauté, à la ville de Diocésarée, qui n'est habitée que par des Juifs, qui ont trempé leurs mains dans le sang du Sauveur, onze Evêques d'Egypte, qui pour vivre avec plus d'austérité, s'étaient retirés dès leur jeunesse dans le désert, et y étaient demeurés jusqu'à un âge fort avancé, qui avaient surmonté la volupté 258 par la raison, qui ayant sucé la piété avec le lait, prêchaient la véritable doctrine avec une généreuse liberté, qui avaient souvent vaincu les démons, et les avaient chargés de confusion, qui réfutaient par la force de leurs discours, l'impiété des erreurs d'Arius. N'étant point rassasiés, non plus que l'enfer, de la mort d'un si grand nombre de nos frères, ils sont venus à cet excès de folie et d'aveuglement, que de vouloir laisser par toute la terre, des monuments de leur cruauté, Car ils firent encore exiler à Néocésarée ville de Pont, des Ecclésiastiques de l'Eglise Catholique d'Antioche, qui avaient résolu avec quelques Moines, de faire des protestations contre les artifices dont ils usaient pour établir leur doctrine corrompue. Peut-être que la rigueur de l'air les a fait mourir. »
Voila les exécutions tragiques qui furent vues en ce temps-là, et qui furent consignées à la postérité, à la honte de ceux qui avaient aiguisé leurs langues contre le Fils unique de Dieu, et qui non contents d'attaquer le Créateur du monde, avaient déclaré la guerre à ses serviteurs, bien qu'elles dussent être ensevelies dans un éternel oubli.
L'AN DE N. S. 373 VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XXIII.
Ordination d'un Moine nommé Moïse.
Les Sarrasins ravageaient en ce temps-là les frontières de l'Empire, sous la conduite de Mavia, qui avait un courage d'homme dans un sexe dont la faiblesse, et la timidité sont le partage. Apres
259 plusieurs combats, elle s'accorda avec les Romains, et ayant été éclairée de la lumière de la foi, elle demanda qu'un Moine nommé Moïse, qui demeurait sur la frontière de l'Egypte, et de la Palestine fût ordonné Evêque de sa Nation. L'Empereur Valens ordonna qu'on le menât à la ville d'Alexandrie, qui était la plus proche pour y recevoir les saints ordres. Quand il y fut, et qu'il vit que Lucius lui voulait imposer les mains, Dieu me garde, lui dit-il, de recevoir l'imposition de vos mains car là grâce du saint Esprit n'est point attirée par vos prières. Lucius lui ayant demandé quel fondement il avait pour faire de lui un jugement aussi désavantageux que celui-là, il lui répondit : C'est par certitude, et non par conjecture que je parle de la sorte. Vous combattez la doctrine des Apôtres, et l'injustice de vos actions répond à l'impiété de vos sentiments. Y a-t-il quel qu'impie que vous n'ayez pas favorisé, quand il a voulu troubler la paix des assemblées saintes des Fidèles? Y a-t-il quelque homme de bien qui n'ait pas été banni par un effet de vos intrigues ? Les entreprises que vous faites de jour en jour, ne surpassent-elles pas l'inhumanité des âmes les plus farouches? Lucius eût bien souhaité se venger de la liberté de Moïse, en le faisant mourir , mais parce qu'il n'osait exciter de nouveau une guerre qui était apaisée, il consentit qu'on le menât aux autres Évêques, par lesquels il désirait d'être ordonné. Ayant donc joint à la ferveur de sa foi, la grâce du Sacerdoce, il attira par sa prédication, et par ses miracles, les peuples à la connaissance de la vérité. Voila ce
260 que Lucius tâcha de faire dans Alexandrie, et ce que la Providence divine ordonna contre son intention.
L'AN DE N. S. 371 VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XXIV.
Les Prêtres brûlés sur mer.
Les Ariens ayant fait monter des Prêtres sur un vaisseau qui n'avait point été lesté, ils le mirent en mer, et commandèrent à des hommes de leur secte, qui étaient sur un autre vaisseau, de les brûler lorsqu'ils seraient en pleine mer. Le feu ayant été mis au vaisseau, ces Prêtres eurent les flots, et les flammes à combattre, et remportèrent la couronne du martyre.
Valens étant demeuré longtemps à Antioche, donna aux Païens, aux Juifs, et aux hérétiques la liberté de faire profession de telle créance, et de telle Religion qu'il leur plairait. Les Païens célébrèrent leurs détestables mystères, et rétablirent le culte des démons, qui avait été aboli par Jovien après la mort de Julien. On ne chercha plus les ténèbres, comme on devait faire sous le règne d'un Empereur Chrétien, pour célébrer les fêtes de Jupiter, de Bacchus, et de Cérès ; mais on les célébra en plein jour, et au milieu des places publiques. Valens n'était contraire qu'à ceux qui suivaient la doctrine des Apôtres. Il les chassa des Eglises, au lieu que Jovien leur en avait donné une bâtie de neuf et comme ils s'assemblaient au pied d'une montagne pour y entendre la parole de Dieu, et pour y chan-
261 ter ses louanges, bien qu'ils fussent exposés à la pluie, à le neige, au froid, et au chaud, il envoya des soldats pour les en chasser.
L'AN DE N. S. VALENTINIEN ET VALENS
CHAPITRE XXV.
Flavien, et Diodore prennent soin de l'Eglise d'Antioche.
Flavien, et Diodore s'opposaient comme une digue, aux flots de la persécution. Ils prenaient soin du troupeau en l'absence de Mélèce, qui en était le Pasteur. Ils le défendaient contre les loups par leur prudence, et par leur courage. Ne pouvant plus le paître au pied de la montagne, ils le paissaient sur le bord du fleuve, car au lieu d'attacher leurs instruments au haut des arbres, comme firent autrefois les Juifs qui furent emmenés à Babylone, ils louèrent toujours leur Créateur, en quelque lieu qu'ils fussent de son Empire.
Mais l'ennemi ne souffrit pas longtemps les assemblées de ces religieux Pasteurs, qui prêchaient la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ, et ils furent obligés bientôt après, de mener leurs ouailles spirituelles dans le champ où les soldats avaient accoutumé de faire leurs exercices. Le sage, et le généreux Diodore était comme un fleuve large, et profond, qui fournit une grande abondance d'eau à ceux qui habitent sur ses bords,. et qui noyé les étrangers. Il méprisait les avantages de sa naissance, et supportait constamment toute sorte de fatigues pour l'intérêt de la foi. Flavien était