Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 10)
CXIV. Les troupes d’Athènes eurent le tiers des dépouilles, et le reste fut partagé entre les villes alliées ; mais la part des Athéniens fut perdue sur mer. Les dépouilles qu’on voit encore exposées aujourd’hui dans les temples de l’Attique furent données en particulier à Démosthène : ce sont trois cents armures complètes ; et à son retour, il les apporta sur ses vaisseaux. Ses derniers exploits réparèrent le malheur qu’il avait éprouvé en Étolie, et il put revenir sans aucune crainte.
Les Athéniens qu’avaient apportés les vingt vaisseaux retournèrent à Naupacte. Après leur départ et eelui de Démosthène, les Acarnanes et les Amphiloques permirent, sur la foi publique, aux Péloponnésiens qui s’étaient réfugiés auprès de Salynthius, de se retirer des Œniades. Ils conclurent même, dans la suite, avec les Ambraciotes un traité d’alliance et d’amitié pour cent ans, à condition que ni les Ambraciotes ne feraient la guerre aux Péloponnésiens conjointement avec les Acarnanes, ni les Acarnanes avec les Ambraciotes contre les Athéniens, mais qu’ils se donneraient des secours pour défendre leurs pays respectifs ; que les Ambraciotes rendraient les places qu’ils avaient aux Amphiloques, et ce qu’ils avaient occupé de pays sur leurs frontières, et qu’ils ne porteraient pas de secours à Anactorium, place ennemie des Acarnanes. Ce traité mit fin à la guerre. Les Corinthiens envoyèrent une garnison de trois cents hoplites à Ambracie, et Xénoclidas, fils d’Euthyclès, pour y commander. Ils eurent, sur la route, beaucoup de peine à traverser l’Épire. Ce fut ainsi que finirent les affaires d’Ambracie.
CXV. Les Athéniens qui étaient en Sicile firent, le même hiver, une descente sur les côtes de la campagne d’Himéra, de concert avec les Siciliens qui se jetèrent sur cette campagne du côté opposé, et ils passèrent dans les îles d’Éole. En retournant à Rhégium, ils rencontrèrent Pythodore, fils d’Isoloque, qui venait remplacer Lachès dans le commandement de la flotte athénienne. Les alliés de Sicile avaient été à Athènes, et avaient obtenu qu’on leur accorderait un plus grand secours de vaisseaux. Leur pays était sous le joug de Syracuse ; un petit nombre de bâtimens leur ôtait l’usage de la mer, et ils se préparaient à rassembler une flotte pour ne plus dissimuler cette insulte. Les Athéniens équipèrent quarante vaisseaux pour les leur envoyer : ils jugeaient que c’était le moyen de mettre plus tôt fin à cette guerre, et ils voulaient en même temps se maintenir dans l’exercice de la marine. Ce n’était que pour commencer qu’ils expédiaient d’abord Pythodore, seul des généraux, avec peu de bâtimens : ils devaient faire partir Sophocle, fils de Sostratide, et Eurymédon, fils de Théoclès, avec une flotte plus considérable. Pythodore, après avoir pris le commandement des vaisseaux qu’avait eus Lachès, s’embarqua sur la fin de l’hiver pour une forteresse que Lachès avait prise : il fut battu, et s’en retourna.
CXVI. Dans le même printemps un torrent de feu coula de l’Etna, comme cela était déjà arrivé. Il ravagea en partie le pays des Catanéens, qui logent au pied de cette montagne, la plus haute de la Sicile. On dit que cette éruption arriva la cinquantième année après la première, et qu’en tout il y a eu trois éruptions, depuis que la Sicile est occupée par des Grecs. Voilà quels furent les événemens de cet hiver : il mit fin à la dixième année de la guerre que Thucydide a écrite.
LIVRE QUATRIÈME.
I. Le même été, vers le temps où le blé commence à monter en épis, dix vaisseaux de Syracuse, et autant de Locres, vinrent à Messine : c’étaient les citoyens qui les avaient mandés. Ils prirent possession de cette ville qui fut détachée de l’alliance d’Athènes. Ce qui avait surtout engagé les Syracusains dans cette entreprise, c’est qu’ils regardaient cette place comme une clef de la Sicile : ils craignaient que les Athéniens n’en sortissent un jour pour les attaquer avec des forces supérieures. Le motif des Locriens était leur haine contre Rhégium, qu’ils voulaient tourmenter par terre et par mer. Pendant qu’on envahissait Messine, ils se jetèrent avec toutes leurs forces sur les campagnes des Rhégiens, pour empêcher les habitans d’aller au secours de la ville. Ils étaient d’ailleurs animés par les bannis de Rhégium qu’ils avaient auprès d’eux ; car, depuis long-temps la discorde régnait dans cette république, et elle ne se trouvait pas alors en état de résister aux Locriens. C’est ce qui les engageait d’autant plus à l’attaquer. Ils ravagèrent les champs et retournèrent chez eux par terre : leurs vaisseaux étaient en garde devant Messine. Ils en équipèrent d’autres qui devaient y rester en station et partir de là pour faire des courses.
II. Vers la même époque du printemps, avant que le blé fût encore en épis, les Péloponnésiens et leurs alliés firent une invasion dans l’Attique. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Ils établirent leur camp sur le territoire ennemi, et le ravagèrent.
Les Athéniens, de leur côté, firent partir les quarante vaisseaux qu’ils avaient équipés pour la Sicile, et que commandaient Eurymédon et Sophocle ; car le troisième général, Pythodore, était dès lors arrivé. On leur recommanda de secourir, en passant, les Corcyréens de la ville que mettaient au pillage les bannis réfugiés sur les montagnes. On avait envoyé du Péloponnèse au secours de ces derniers, soixante vaisseaux dans l’idée qu’ils n’auraient pas de peine à se rendre maîtres de la ville qu’une horrible famine désolait. Les Athéniens, à la prière de Démosthène, qui était sans emploi depuis son retour de l’Acarnanie, lui permirent, s’il le jugeait à propos, de faire usage de leur flotte pour quelque expédition à l’entour du Péloponnèse.
III. On était en mer devant les côtes de la Laconie, quand on apprit que déjà les vaisseaux du Péloponnèse étaient en Corcyre. Eurimédon et Sophocle voulaient s’y rendre sans délai ; mais Démosthène était d’avis de prendre d’abord terre à Pylos, et d’y faire, avant de continuer la route, les travaux nécessaires. On ne goûtait pas ce conseil ; mais il survint une tempête, et elle porta la flotte droit à Pylos. Aussitôt Démosthène demanda qu’on entourât la place de murailles, et déclara que c’était à ce dessein qu’il s’était mis de l’expédition. Il montra qu’on trouvait sur le lieu du bois et des pierres en abondance ; que l’endroit était fort de sa nature, et qu’il était abandonné, ainsi que la plupart des campagnes voisines. Pylos, tout au plus éloigné de quatre cents stades de Sparte, est situé dans la contrée qui fut autrefois la Messénie. Les Lacédémoniens donnent à cette contrée le nom de Coryphasium. On répondit à Démosthène que, dans le Péloponnèse, il se trouvait assez de promontoires déserts, et qu’il était maître de s’en emparer, s’il voulait jeter la république en dépenses ; mais cet endroit semblait avoir, sur tous les autres, des avantages particuliers. Il offrait la commodité d’un port, il avait anciennement appartenu aux Messéniens, et leur langue est la même que celle des Lacédémoniens ; ils s’élanceraient de ce lieu, leur feraient beaucoup de mal et seraient de fidèles défenseurs de la place.
IV. Il ne persuada ni généraux ni soldats, quoiqu’il eût fini par s’ouvrir de son dessein aux taxiarques. Comme la mer ne permettait pas de se rembarquer, il resta tranquille. Mais les soldats se trouvaient dans l’inaction, et il leur prit envie d’eux-mêmes, et sans ordre de leurs chefs, de fortifier la place. Ils se mirent à l’ouvrage ; et, faute d’outils pour tailler les pierres, ils les choisissaient de la forme la plus commode, et les posaient aux endroits où elles pouvaient convenir. Ils n’avaient pas d’auges ; mais quand il fallait du mortier, ils le prenaient sur leur dos, se courbant pour qu’il ne coulât pas, et croisant leurs mains par derrière pour l’empécher de tomber. Ils faisaient la plus grande diligence pour prévenir les Lacédémoniens, et pour mettre la place en bon état de défense, avant qu’ils vinssent l’attaquer. Dans le plus grand nombre d’endroits elle était d’elle-même assez forte, et l’on n’eut pas besoin d’y élever de murailles.
V. Cependant les Lacédémoniens se trouvaient alors célébrer je ne sais quelle fête ; et quand ils apprirent à quoi s’occupaient les Athéniens, ils ne firent aucun cas de cette nouvelle ; ils croyaient n’avoir qu’à s’approcher pour n’être pas attendus ; ou du moins, ils comptaient emporter aisément la place. Ce qui contribuait d’ailleurs à les arrêter, c’est que leurs troupes étaient encore dans l’Attique.
Le côté du continent et les autres endroits qui avaient le plus de besoin de l’être, furent fortifiés en six jours par les Athéniens. Ils laissèrent à Démosthène cinq vaisseaux pour garder la place, et pressèrent, avec le reste de la flotte, leur départ pour Corcyre et pour la Sicile.
VI. Dès que les Péloponnésiens, qui étaient dans l’Attique, apprirent que Pylos était occupé, ils se hâtèrent de retourner dans leur pays : les Lacédémoniens, et Agis leur roi, pensaient que cette affaire les intéressait particulièrement. D’ailleurs, comme ils avaient commencé leur invasion de bonne heure, et pendant que le blé était encore vert, la plupart manquaient de vivres, et il survint un froid peu ordinaire dans cette saison, dont l’armée fut très incommodée. Ainsi bien des raisons les obligèrent d’accélérer leur retour, et de donner fort peu de temps à cette incursion ; ils ne restèrent que quinze jours dans l’Attique.
VII. Vers le même temps, Simonide, général athénien, prit Éion, dans la Thrace : elle lui fut livrée par trahison. C’est une colonie de Mendé, et elle était ennemie d’Athènes. Il rassembla, pour ce coup de main, quelques Athéniens des garnisons, et un amas d’alliés du pays. Mais les Chalcidiens et les Bottiéens vinrent promptement au secours ; il fut chassé et perdit une partie de son monde.
VIII. Les Péloponnésiens ne furent pas plus tôt revenus de l’Attique, que les Spartiates allèrent eux-mêmes, avec leurs plus proches voisins, attaquer Pylos. Le reste des Lacédémoniens ne se mit pas sitôt en marche, parce qu’il ne faisait que d’arriver d’une autre expédition. Ils firent publier dans le Péloponnèse qu’on eût à porter le plus prompt secours à Pylos, et ils mandèrent la flotte de soixante voiles qui était à Corcyre. Elle fut transportée par-dessus l’isthme de Leucade, et gagna sa destination sans être aperçue de la flotte athénienne qui était à Zacynthe. Déjà était arrivée l’armée de terre. Démosthène, pendant que les Lacédémoniens étaient encore en mer, eut le temps de faire partir deux vaisseaux pour mander Eurymédon et la flotte de Zacynthe, leur apprenant que la place était en danger. Sur cet avis, la flotte fit une grande diligence. Les Lacédémoniens se préparaient à faire leurs attaques du côté de la terre et de la mer, et comptaient emporter aisément une place bâtie à la hâte, et qui n’avait que peu de défenseurs. Comme ils s’attendaient à voir arriver au secours la flotte athénienne, ils projetèrent, s’ils ne se rendaient pas auparavant maîtres de la forteresse, de boucher l’entrée du port, pour empêcher les Athéniens d’y aborder ; car l’île de Sphactérie qui s’étend en face de ce port, et qui en est très voisine, le met à l’abri des vents et en rend les passages étroits. Du côté des ouvrages construits par les Athéniens et de Pylos, il n’y peut entrer que deux vaisseaux ; et de celui qui regarde l’autre partie du continent, que huit ou neuf. Cette île, étant abandonnée, se trouvait tout entière couverte de bois, et n’offrait aucun sentier. Sa grandeur est environ de quinze stades au plus. Les Lacédémoniens devaient obstruer les passages, en y plaçant des vaisseaux dont les proues seraient tournées du côté de l’entrée. ; Dans la crainte d’être attaqués par l’île, ils y firent passer des hoplites et disposèrent le reste de leurs troupes sur le continent. Ainsi l’île devenait pour les Athéniens un lieu ennemi, et le continent était inabordable ; car la côte de Pylos, si l’on en excepte le port, n’offre aucune rade, et les Athéniens n’avaient aucun endroit d’où il leur fût possible de partir pour donner aux leurs du secours. Quant aux Lacédémoniens, ils comptaient emporter la place, sans avoir à combattre sur mer et sans courir de danger. Leur présomption semblait bien fondée, puisqu’on y manquait de vivres, et qu’en l’occupant, on n’avait eu que de faibles ressources. D’après ces idées, ils firent passer dans l’île des hoplites pris au sort dans toutes les cohortes. D’abord ils se relevaient successivement. Les derniers qu’on fut obligé d’y abandonner, étaient au nombre de quatre cent vingt, sans compter les Hilotes qui servaient avec eux. Épitadas, fils de Molobrus, les commandait.
IX. Démosthène, qui voyait les Lacédémoniens prêts à l’attaquer à la fois par terre et par mer, prit de son côté des mesures. Il ordonna de tirer à terre les cinq vaisseaux qu’on lui avait laissés, et les fit servir de palissades au-dessous des fortifications : il en arma les équipages de mauvais boucliers, dont la plupart n’étaient que d’osier ; car, dans un lieu désert, il ne pouvait se procurer des armes. On avait eu celles-là d’un bâtiment de pirates à trente rames et d’un vaisseau léger, tous deux de Messine, qui, par hasard, avaient abordé sur cette côte. Il s’était trouvé parmi ces Messéniens une quarantaine d’hoplites qu’il fit servir avec les autres. Il rangea du côté du continent, surtout aux endroits qui étaient fortifiés et sûrs, le gros de ses gens, armés ou non, leur ordonnant de se défendre contre l’infanterie, si elle hasardait une attaque. Lui-même choisit, sur tout son monde, soixante hoplites et quelques archers, sortit du fort, et se rendit sur le bord de la mer, du côté où il pensait que les Lacédémoniens tenteraient plutôt une descente. Il avait dans l’idée qu’ils y seraient attirés par la faiblesse des murailles, quoique ce fût une plage d’un accès difficile et toute hérissée de rochers. Les Athéniens avaient négligé de la mieux fortifier, dans l’espérance de rester toujours maîtres de la mer ; mais si l’ennemi parvenait à forcer la descente, la place pouvait être enlevée. Ce fut pour l’empêcher, s’il était possible, d’aborder, que Démosthène rangea ses troupes sur le rivage, et il anima leur valeur par ce discours :
X. « Guerriers qui allez partager un même péril avec moi, qu’aucun de vous, dans la nécessité où nous sommes réduits, ne se pique de montrer de l’esprit, en calculant tout ce qui nous environne de terrible : mais courez sans réflexion et d’un commun accord à l’ennemi, avec une confiance qui vous rendra vainqueurs. Quand on en est venu, comme nous, à une dangereuse extrémité, il ne s’agit plus de raisonner, mais de se jeter au milieu des hasards. Je vois que les plus justes espérances sont de notre côté, si nous voulons tenir ferme, et, sans nous effrayer du nombre de nos ennemis, ne point trahir nos avantages. Nous avons en notre faveur l’accès difficile de cette côte ; c’est un allié qui combattra pour nous, si nous restons inébranlables ; mais tout difficile qu’il est, il s’aplanira quand il ne restera personne pour le défendre. Alors l’ennemi deviendra plus terrible, parce qu’une fois repoussé, il n’aurait pas aisément de retraite. C’est pendant qu’il est sur ses vaisseaux qu’on peut sans peine lui résister ; s’il descend, la partie devient égale. Leur nombre ne doit pas trop nous épouvanter ; tout nombreux qu’ils peuvent être, il n’y en aura que peu qui combattront, par la difficulté de prendre terre. Ce n’est pas une armée rangée en plaine, où, le reste étant égal, celle qui est la plus forte a des avantages pour elle. Ils combattront de dessus leur flotte, et il doit survenir en mer bien des accidens imprévus. Les difficultés qu’ils ne manqueront pas d’éprouver seront une compensation de notre faiblesse. Vous savez par expérience ce que c’est que de faire une descente en face d’un ennemi. Qu’on ose résister, qu’on ne recule pas, effrayé du bruit des vagues et de l’approche impétueuse des vaisseaux ; on ne peut être forcé. Enfin vous êtes Athéniéns : je vous conjure donc d’attendre et de combattre l’ennemi sur cette plage rocailleuse, et de conserver en même temps et vous-mêmes et la place qui vous est confiée. »
XI. À ce discours, les troupes prirent un nouveau courage et descendirent se ranger en bataille sur le rivage : Les Lacédémoniens s’avançant attaquèrent en même temps les ouvrages par terre et par mer ; ils avaient quarante-trois vaisseaux commandés par Thrasymélidas, fils de Cratésicléas de Sparte. Il donna du côté que l’avait prévu Démosthène. Les Athéniens se défendirent sur l’un et l’autre élément. Les ennemis, dans l’impuissance d’aborder en grand nombre, partagèrent leur flotte en petites divisions ; ils faisaient venir tour à tour leurs vaisseaux à la charge, et, montrant le plus ardent courage, ils s’excitaient les uns les autres, et s’efforçaient de repousser les Athéniens et d’enlever les retranchemens. Personne ne se distingua d’une manière plus brillante que Brasidas. Il commandait une trirème, et voyant que la côte était difficile, et que, même aux endroits où il semblait possible d’aborder, ses collègues et les pilotes, dans la crainte de briser leurs navires, ne faisaient point assez d’efforts, il leur cria que, pour épargner des pièces de charpente, il ne fallait pas laisser l’ennemi se fortifier dans un pays qui était à eux ; il pressait les alliés de faire aux Lacédémoniens le sacrifice de leurs bàtimens, en reconnaissance de tous les bienfaits qu’ils en avaient reçus ; de les pousser au rivage, d’y descendre à tout prix, et de se rendre maîtres des hommes et de la place.
XII. C’était ainsi qu’il animait les autres ; lui-même obligeant son pilote à s’échouer, courut à l’échelle, essaya de descendre et fut frappé par les Athéniens. Couvert de blessures, il perdit connaissance et tomba à l’avant du vaisseau ; son bouclier coula dans la mer et fut porté à terre où les Athéniens le prirent ; ils en décorèrent dans la suite le trophée qu’ils élevèrent en l’honneur de cette journée. Tous faisaient pour descendre les mêmes efforts avec aussi peu de succès, arrêtés par l’escarpement de la côte et par la valeur des Athéniens, qui tenaient ferme et ne cédaient pas. Par un changement de fortune, les Athéniens sur terre, et même sur une terre qui appartenait à Lacédémone, se défendaient contre les Lacédémoniens qui venaient les attaquer par mer, et les Lacédémoniens, abordant par mer sur une terre de leur domination et désormais ennemie, essayaient de faire une descente contre les Athéniens. Les deux peuples acquirent en cette occasion une grande gloire : l’un, celle de déployer les qualités qui conviennent aux habitans du continent et d’exceller dans les combats de terre ; l’autre, celle de se montrer marin et de l’emporter par la supériorité de sa flotte.
XIII. Après avoir fait dans cette journée et le lendemain différentes attaques, les Lacédémoniens crurent devoir y renoncer, et le surlendemain ils envoyèrent quelques vaisseaux à Asiné chercher des bois de charpente pour construire des machines, dans l’espérance d’enlever par ce moyen la muraille du côté du port ; c’était la partie où elle était la plus haute, mais où l’on pouvait plutôt aborder. Cependant arrivèrent les quarante navires athéniens de Zacynthe ; il s’y était joint quelques-uns des bâtimens qui avaient été d’observation à Naupacte et quatre de Chio. En voyant l’ile et le continent couverts d’hoplites, et dans le port des vaisseaux qui ne sortaient pas, ils furent incertains de l’endroit où ils prendraient terre. Ils se déterminèrent pour le moment à gagner Prôté, île déserte du voisinage, et ils y passèrent la nuit. Le lendemain ils démarèrent, prêts à combattre si les ennemis venaient en haute mer à leur rencontre, sinon à entrer eux-mêmes dans le port. Les Lacédémoniens ne s’avancèrent pas et ils n’avaient pas fermé les passage, comme ils se l’étaient proposé, mais ils se tenaient à terre, faisant embarquer des troupes, et comme le port est assez vaste, ils se disposèrent à y recevoir l’ennemi, s’il osait y entrer.
XIV. Les Athéniens reconnurent leur intention et fondirent sur eux par les deux passages. Ils tombèrent sur le plus grand nombre des vaisseaux qui étaient déjà en avant, la proue tournée de leur côté, et les mirent en fuite. Ils les eurent bientôt atteints dans un espace resserré, en maltraitèrent une grande partie, et en prirent cinq, dont un avec les hommes qui le montaient. Ils se portèrent sur les bâtimens qui s’étaient sauvés à la côte, et en mirent d’autres en pièces, pendant que les troupes y montaient encore et avant qu’on eût démarré ; plusieurs étaient abandonnés des équipages qui s’étaient pressés de prendre la fuite ; ils les attachèrent à leurs vaisseaux pour les remorquer. Les Lacédémoniens, témoins de ces désastres et au désespoir de voir leurs citoyens interceptés dans l’île, accoururent au secours. Ils entraient tout armés dans la mer, saisissaient leurs vaisseaux que tiraient les ennemis, et les leur arrachaient. Chacun, dans cette circonstance, croyait que tout irait mal s’il ne s’en mêlait pas. C’était autour des navires un horrible tumulte et l’on eût dit que les deux nations avaient fait entre elles un échange de leur manière de combattre. Les Lacédémoniens, emportés par leur ardeur et leur crainte, donnaient, pour ainsi dire, sur terre un combat naval ; et les Athéniens victorieux, mais voulant pousser jusqu’au bout la fortune, livraient de dessus leurs vaisseaux un combat de terre. Enfin vainqueurs et vaincus se séparèrent, après s’êtré donné les uns et les autres bien des peines et s’être réciproquement couverts de blessures. Les Lacédémoniens sauvèrent les vaisseaux vides, excepté les premiers qu’ils avaient perdus ; chacun se retira dans son camp. Les Athéniens élevèrent un trophée, rendirent aux ennemis leurs morts et restèrent maîtres des débris des vaisseaux. Aussitôt ils établirent des croisières autour de l’île et la gardèrent, pour s’assurer des hommes qui s’y trouvaient renfermés. Les Péloponnésiens qui étaient sur le continent et qui de toutes parts étaient accourus au secours, restèrent campés à la vue de Pylos.
XV. Quand la nouvelle de ces événemens fut portée à Lacédémone, on arrêta que les magistrats, comme dans une grande calamité, se rendraient au camp pour voir les choses par leurs yeux et prendre le parti qu’ils croiraient nécessaire. Ils reconnurent l’impossibilité de secourir leurs guerriers, et ne voulant les exposer ni à périr de famine ni à tomber au pouvoir des ennemis, forcés par la supériorité du nombre, ils crurent, si les généraux d’Athènes y voulaient consentir, devoir convenir avec eux d’un armistice pour Pylos, envoyer à Athènes des députés pour ménager une conciliation et tâcher d’obtenir que leurs hommes fussent rendus sans délai.
XVI. Les généraux acceptèrent la proposition, et l’on convint des articles suivans : que les Lacédémoniens livreraient aux Athéniens et conduiraient à Pylos les vaisseaux sur lesquels ils avaient combattu, et tout ce qu’ils avaient de grands navires dans la Laconie, et qu’ils ne porteraient les armes contre la forteresse ni par terre ni par mer ; que les Athéniens permettraient aux Lacédémoniens qui étaient sur le continent, de porter à ceux de l’île une quantité déterminée de blé tout moulu, savoir : deux chénices attiques de farine par homme, deux cotyles de vin et un morceau de viande, et la moitié pour les valets ; que ces envois seraient visités par les Athéniens et qu’aucun bâtiment n’irait furtivement dans l’Ile ; que les Athéniens continueraient de faire une bonne garde autour de l’île, mais sans y descendre ; qu’ils ne porteraient les armes contre l’armée du Péloponnèse ni par terre ni par mer ; qu’à la première violation que l’un des partis apporterait à ce traité, quelque faible qu’elle pût être, il serait rompu ; que d’ailleurs l’armistice durerait jusqu’à ce que les députés de Lacédémone fussent revenus d’Athènes ; que les Athéniens les transporteraient et les ramèneraient sur une trirème ; qu’à leur retour la trêve cesserait et que les Athéniens rendraient les vaisseaux dans l’état où ils les auraient reçus.
Telles furent les conditions de ce traité ; les vaisseaux furent livrés au nombre d’environ soixante, et les députés furent expédiés. Arrivés à Athènes, ils parlèrent ainsi :
XVII. « Lacédémone nous envoie traiter avec vous, ô Athéniens, sur le sort de nos guerriers renfermés à Sphactérie, et vous faire des propositions à la fois utiles à vous-mêmes et les plus honorables pour nous que puissent comporter nos infortunes présentes. Ce ne sera pas nous écarter de nos lois que de prononcer un long discours ; il est conforme à l’esprit de notre pays de dire peu de paroles quand elles suffisent, et d’en prononcer davantage quand il s’agit d’instruire de quelque chose d’essentiel ceux qui nous écoutent. Ne prenez pas ces mots en mauvaise part et comme sortant d’une bouche ennemie, et ne croyez pas qu’en parlant d’instruction nous vous taxions d’ignorance ; mais nous voulons vous rappeler, comme à des gens instruits, les meilleures résolutions que vous ayez à prendre. En effet, il ne tient qu’à vous de tirer un beau parti de votre fortune actuelle, de conserver ce que vous possédez et d’y ajouter de l’honneur et de la gloire. Vous ne ferez pas comme les hommes à qui, par extraordinaire, il arrive quelque chose d’heureux : égarés par de folles espérances, ils désirent toujours plus qu’ils ne viennent d’obtenir, parce qu’ils n’avaient pas lieu de s’attendre à leur bonheur ; mais ceux qui bien des fois ont éprouvé les vicissitudes fâcheuses ou prospères de la fortune, doivent avoir bien peu de confiance à ses caresses. C’est ce que l’expérience a dû vous apprendre, et ce dont elle nous a surtout bien instruits.
XVIII. « Reconnaissez à nos malheurs l’inconstance du sort. Nous, considérés plus que personne entre les Grecs, nous avons recours à vous, après avoir pensé long-temps que c’était à nous d’accorder aux autres ce que nous venons vous demander. Et ce n’est point à l’insuffisance de nos forces ni à l’insolence qu’inspire une prospérité nouvelle, qu’il faut attribuer notre infortune ; nous avons été trompés par des avantages qui toujours nous avaient appartenu, et c’est ce qui peut de même égarer tous les hommes. Il ne faut donc pas que la puissance actuelle de votre république, ni la gloire que vous venez d’y ajouter, vous fassent croire que la fortune sera toujours à votre suite. Les sages sont ceux qui mettent en sûreté ses faveurs, dont ils connaissent l’instabilité ; ils sont aussi plus habiles que d’autres à supporter les revers. Ils croient, non que la guerre suive le cours qu’un parti veut lui prescrire, mais qu’elle marche comme elle est menée par la fortune. Ceux qui pensent ainsi sont les moins exposés aux grands revers, parce qu’incapables de se laisser emporter par la confiance qu’inspirent les succès, ils ne sont jamais plus disposés à terminer leurs querelles qu’au milieu de leurs exploits les plus éclatans. Voilà le beau moment, Athéniens, de prendre avec nous cette conduite. Il est en votre disposition de laisser à la postérité une opinion ineffaçable de votre puissance et de votre sagesse ; et comme tout est sujet aux revers, craignez, s’il vous arrive d’en éprouver un jour, pour ne nous avoir pas écoutés, qu’on n’attribue à la fortune vos prospérités actuelles.
XIX. « Les Lacédémoniens vous invitent à traiter avec eux et à terminer la guerre. Ils vous offrent la paix, leur alliance, leur amitié, la plus parfaite intimité entre les deux nations, et ne demandent en retour que leurs citoyens renfermés dans Sphactérie. Ils pensent qu’il est plus avantageux aux deux partis de ne pas s’exposer au hasard de les voir s’ouvrir de vive force une retraite, s’il survenait quelque événement favorable, ou perdre encore plus complètement leur liberté, s’ils étaient obligés de se rendre. Nous croyons qu’une paix solide peut succéder aux grandes inimitiés, moins quand l’un des deux partis, après une vigoureuse résistance et des avantages multipliés, impose à l’autre, sous la foi des sermens, des conditions que dicte la supériorité, que lorsque, avec le pouvoir de faire la loi, il se montre son vainqueur par sa générosité inattendue, et lui donne la paix a des conditions justes et modérées. Alors celui qui fut votre ennemi, obligé de ne plus penser à la vengeance, comme s’il avait été soumis par la force, vous doit un retour de reconnaissance ; et quand ce ne serait que par pudeur, il s’en tient aux conditions qu’il a reçues. Il est plus ordinaire de montrer cette générosité à ses plus grands ennemis qu’à ceux dont on n’était divisé que par des différends de peu d’importance ; on est porté naturellement à se relâcher avec plaisir de son pouvoir envers des ennemis qui cèdent eux-mêmes avec condescendance ; mais on se hasarde au delà même de ce qu’on avait projeté, contre ceux dont l’orgueil nous irrite.
XX. « Nous n’aurons jamais une plus belle occasion de nous réconcilier, avant qu’il ne survienne quelque événement sans remède, qui nous force à changer nos dissensions publiques en une haine personnelle et irréconciliable, et nous prive des avantages que nous vous engageons à saisir. Réconcilions-nous pendant que le succès de la guerre est encore indécis, vous, avec la gloire que vous venez d’acquérir, à laquelle va se joindre notre amitié ; nous, avec une disgrâce modérée, avant de souffrir quelque défaite honteuse. Préférons la paix à la guerre, donnons le repos au reste de la Grèce, et c’est à vous que les Grecs croiront surtout le devoir. Ils combattent sans trop savoir qui a commencé la guerre ; mais s’ils obtiennent la paix, comme c’est vous qui êtes à présent les maîtres de la donner, c’est à vous qu’ils en auront la reconnaissance. Voyez qu’il est en votre pouvoir de vous assurer l’amitié de Lacédémone ; qu’elle-même vous y invite, qu’elle vous l’offre moins par force que par bienveillance, et considérez tous les biens qui doivent résulter de notre union. Lorsqu’une fois nos deux nations n’auront plus qu’une volonté, sachez que tout le reste de la Grèce, bien plus faible que nous, nous rendra les plus grands honneurs. »
XXI. Ainsi parlèrent les Lacédémoniens, dans l’idée que leurs rivaux avaient eux-mémes désiré la paix, que Lacédémone y avait seule mis obstacle, qu’ils l’accepteraient avec joie dès qu’elle leur serait offerte, et ne demanderaient pas mieux que de rendre les hommes qu’ils tenaient investis. Mais les Athéniens, de leur côté, pensaient qu’assurés des guerriers renfermés à Sphactérie, ils seraient maîtres de traiter quand il leur plairait, et ils portaient plus haut leur ambition. Un homme surtout les animait : c’était Cléon, fils de Cléænète, qui alors menait le peuple, et qui, plus que personne, avait la confiance de la multitude. Il sut l’engager à répondre qu’il fallait que les guerriers de l’île livrassent leurs armes et leurs personnes, et fussent conduits à Athènes. Ce n’était pas assez : on voulait aussi que les Lacédémoniens rendissent Nisée, Pagues, Trézéne, l’Achaïe, qui se trouvaient dans leurs mains, non par droit de conquête, mais par le dernier traité, que des malheurs et le besoin de la paix avaient forcé les Athéniens d’accepter. À ces conditions, les Lacédémoniens auraient les hommes qu’ils réclamaient, et il se ferait une trêve dont les deux nations fixeraient la durée.
XXII. Ceux-ci ne firent aucune objection à cette réponse, mais ils demandèrent qu’il fût élu des commissaires chargés de discuter à tête reposée chaque article avec les députés, et d’accorder les points sur lesquels on tomberait mutuellement d’accord. À cette proposition, Cléon s’emporta, disant qu’il savait bien d’avance que les Lacédémoniens n’avaient que de mauvaises intentions, et que cela devenait clair, puisqu’ils refusaient de s’ouvrir devant le peuple, et ne voulaient traiter que dans la compagnie d’un petit nombre de personnes. Il leur ordonna, s’ils avaient de saines intentions, de les déclarer en présence de tous les citoyens. Mais les Lacédémoniens sentaient qu’il leur était impossible de s’ouvrir devant la multitude ; que si le malheur les obligeait à céder quelque chose, et que leurs offres fussent rejetées, il seraient exposés aux calomnies des alliés, et que d’ailleurs les Athéniens n’accepteraient pas les conditions modérées qu’ils pouvaient offrir. Ils quittèrent donc Athènes sans avoir rien fait.
XXIII. A leur arrivée cessa l’armistice de
Pylos. Ils redemandaient leurs vaisseaux, suivant la convention, et les Athéniens ne les leur rendirent pas. Ils leur reprocbaient d’avoir, en dépit du traité, fait une tentative contre la place, et se plaignirent de quelques autres griefs de peu d’importance. Ils s’appuyaient sur ce qu’il avait été dit que s’il se faisait au traité quelque infraction que ce fût, il serait nul. Les Lacédémoniens réclamèrent ; ils se récriaient sur l’injustice de retenir leurs vaisseaux ; enfin ils se retirèrent et recommencèrent les hostilités ; elles furent poussées avec vigueur de part et d’autre. Les Athéniens faisaient régulièrement, pendant le jour, le tour de l’île avec deux vaisseaux qui se croisaient, et la nuit toute la flotte était en station, excepté du côté de la haute mer, quand le vent la rendait impraticable. Ils reçurent encore d’Athènes vingt vaisseaux pour renforcer cette garde. Les Péloponnésiens, campés sur le continent, donnaient des assauts à la place, et guettaient les occasions qui pourraient survenir de sauver leurs guerriers.
XXIV. Cependant en Sicile, les Syracusains et leurs alliés, indépendamment des vaisseaux qui faisaient la garde à Messine, y amenèrent une autre flotte qu’ils venaient d’équiper, et ce fut de là qu’ils mirent en mer. C’était surtout les Locriens qui les animaient en haine des habitans de Rhégium. Ils avaient fait eux-mêmes, avec toutes leurs forces, une incursion sur les terres de leurs ennemis, et ils voulaient tenter un combat naval. C’est qu’ils savaient que les Athéniens n’avaient que peu de vaisseaux sur ces mers, et que la plus grande partie de leur flotte, même les bâtimens qui devaient aborder en Sicile, étaient occupés à investir Sphactérie. En gagnant une victoire navale, ils espéraient emporter aisément Rhégium, qu’ils attaqueraient par terre et par mer, et ils se trouveraient alors dans un état respectable. En effet, le promontoire de Rhégium, en Italie, et celui de Messine, en Sicile, étaient fort voisins l’un de l’autre, les Athéniens ne pourraient plus en approcher, ni se trouver maîtres du détroit. Ce détroit est entre Rhégium et Messine, à l’endroit où la Sicile se rapproche le plus du continent : c’est ce qu’on appelle Charybde, où l’on dit qu’Ulysse a traversé. Il est fort resserré : deux grandes mers s’y rencontrent, celle de Tyrsénie et celle de Sicile ; leurs eaux se tourmentent en s’y précipitant, et ce n’est pas sans raison qu’il a passé pour dangereux.
XXV. Ce fut dans cet espace étroit que les
Syracusains et leurs alliés, forts d’un peu plus de trente vaisseaux, rencontrèrent, sur la fin de la soirée, seize vaisseaux athéniens et huit de Rhégium, et furent obligés d’accepter le combat autour d’un bâtiment de charge qui tenait cette route ; ils furent vaincus, perdirent un vaisseau, et chacun regagna comme il put son camp, à Messine ou à Rhégium. Ce fut la nuit qui mit fin au combat.
Les Locriens quittèrent ensuite le pays de Rhégium. La flotte des Syracusains et des alliés se réunit devant Péloride, qui fait partie de la campagne de Messine, et où se trouvait l’armée de terre ; elle y jeta l’ancre. Les Athéniens et ceux de Rhégium arrivèrent, aperçurent les vaisseaux vides et voulurent s’en emparer ; mais eux mêmes en perdirent un des leurs, brisé par une main de fer qu’y jetèrent les ennemis ; les hommes se sauvèrent à la nage. Les Syracusains montèrent sur leurs vaisseaux ; ils se faisaient remorquer pour gagner Messine : les Athéniens les attaquèrent une seconde rois ; mais ce furent les ennemis qui prirent eux-mêmes le large et les chargèrent. La flotte d’Athènes perdit encore un vaisseau, et les Syracusains, sans avoir éprouvé de désavantage dans ce combat, entrèrent dans le port de Messine. Les Athéniens se portèrent à Camarina, sur l’avis qu’Archias et sa faction voulaient livrer cette place aux Syracusains.
En même temps, les Messiniens, avec toutes leurs forces, allèrent par terre et par mer attaquer Naxos, colonie des Chalcidiens, qui leur est limitrophe. Le premier jour, ils forcèrent les habitans à se tenir renfermés dans la place et ravagèrent le pays ; le lendemain ils suivirent, sur leurs vaisseaux, le cours du fleuve Acésine, et désolèrent la campagne, pendant que leurs troupes de terre attaquaient la place. Mais les Sicules, qui logent sur les hauteurs, descendirent en grand nombre pour porter contre eux du secours. En les voyant s’avancer, les Naxiens reprirent courage et s’animèrent les uns les autres, dans l’idée que c’était les Léontins et les autres Grecs alliés qui venaient les soutenir : ils firent une sortie précipitée, se jetèrent sur les Messiniens, en tuèrent plus de mille. Le reste eut beaucoup de peine à faire sa retraite ; les Barbares tombaient sur eux dans les chemins et en détruisirent la plus grande partie.
Les vaisseaux qui avaient pris terre à Messine se séparèrent et regagnèrent leurs ports, et aussitôt les Léontins et leurs alliés, conjointement avec les Athéniens, profitèrent de la consternation de Messine pour l’attaquer. La flotte athénienne battait le port, et les troupes de terre la ville ; mais les Messiniens firent une sortie avec quelques Locriens aux ordres de Démotèle, qui, après leur échec, étaient restés en garnison dans la place. Ils surprirent les ennemis, mirent en fuite la plus grande partie des Léontins, et tuèrent beaucoup de monde. Les Athéniens, voyant le désastre de leurs alliés, descendirent de leurs vaisseaux, coururent à leur secours, tombèrent sur les Messiniens qui étaient en désordre, et les poursuivirent jusqu’à la ville. Ils retournèrent à Rhégium, après avoir dressé un trophée. Depuis cette époque, les Grecs de Sicile continuèrent par terre leurs hostilités les uns contre les autres, sans que les Athéniens y prissent part.
XXVI. Ceux-ci continuaient à Pylos de tenir les Lacédémoniens assiégés dans l’île de Sphactérie, et les troupes du Péloponnèse de camper sur le continent. C’était pour les Athéniens une garde bien laborieuse par la disette d’eau et de vivres. Ou n’avait qu’une source dans la citadelle même, et elle n’était pas abondante. La plupart creusaient le sable sur le bord de la mer, et l’on peut s’imaginer quelle boisson ils puisaient. Resserrés dans un petit espace, ils étaient campés à l’étroit : leurs vaisseaux, qui manquaient de rade sûre, allaient tour à tour chercher des vivres et se mettre en station. Ce qui les affligeait surtout, c’était la longueur du siège. Ils ne s’y étaient pas attendus et avaient cru devoir, en quelques jours, forcer des gens renfermés dans une île déserte et réduits à boire de l’eau saumâtre ; mais c’est que les Lacédémoniens avaient invité, par une proclamation, à porter dans l’île de la farine, du vin, du fromage et toutes les subsistances nécessaires à des troupes assiégées. Ils avaient taxé à un haut prix ces objets, et promis la liberté à ceux des Hilotes qui se chargeraient de les transporter. Bien des gens se livraient à ces hasardeuses entreprises, et surtout des Hilotes qui partaient de tous les points du Péloponnèse et gagnaient de nuit la côte de l’île qui regarde la haute mer Ils guettaient avec soin un vent favorable, et quand le vent de mer soufflait, comme alors les vaisseaux de garde ne pouvaient rester en station, il leur était facile d’échapper. D’ailleurs, contens d’aborder, ils ne songeaient pas à ménager leurs batimens : comme on leur tenait compte de ce qu’ils valaient, ils les faisaient échouer. Des hoplites faisaient le guet aux endroits praticables de la côte. Dans les temps où la mer était bonne, ces rafraichissemens ne manquaient pas d’être interceptés. Il y avait aussi des plongeurs qui traversaient le port entre deux eaux, tirant après eux, avec un câble, des outres pleines de têtes de pavots au miel et de graine de lin pilée. Ils passèrent d’abord sans être aperçus, mais on mit ensuite des sentinelles pour les observer. Il n’était pas, des deux côtés, d’artifice qu’on n’employât, soit pour introduire des vivres dans l’île, soit pour s’opposer à ce transport.
XXVI. Quand on apprit à Athènes que l’armée souffrait et qu’il passait dans l’île des subsistances, on ne sut quel parti prendre. On craignait que la garnison ne fût surprise par l’hiver ; on voyait que dans un lieu désert il lui serait impossible de tirer des munitions des environs du Péloponnèse, puisque, même en été, on ne pouvait s’en procurer suffisamment ; que d’ailleurs, faute de bonne rade, les vaisseaux ne pourraient tenir à l’ancre, et qu’enfin les hommes de l’île trouveraient moyen d’y subsister, parce que la garde se ferait avec plus de négligence, ou que mettant à profit de gros temps, ils échapperaient sur les vaisseaux qui leur apportaient des vivres. Ce qu’on appréhendait surtout, c’était que les Lacédémoniens rassurés n’entamassent plus de négociations, et l’on se repentait de n’avoir pas traité avec eux.
Cléon, sachant que c’était à lui qu’on reprochait d’avoir empêché l’accord, assura que toutes les nouvelles qu’on recevait étaient fausses. Ceux qui les avaient apportées demandaient, si l’on refusait de les croire, qu’en envoyât des gens qui vissent les choses par leurs yeux. On choisit, pour cette commission, Cléon lui-même, avec Théagène. Cléon sentit qu’il serait obligé de dire les mêmes choses que ceux qu’il calomniait, ou que, s’il disait le contraire, il serait convaincu de mensonge. Mais comme il voyait que les Athéniens continuaient d’avoir quelque penchant pour le parti de la guerre, il conseilla de ne point envoyer aux informations, ni perdre le temps en délais, ajoutant que si l’on regardait les nouvelles comme vraies, il fallait s’embarquer et aller combattre les assiégés. Puis, attaquant indirectement Nicias, fils de Nicératus, qui était alors général, et qu’il n’aimait pas, il dit qu’avec la flotte qui était appareillée, il serait facile aux généraux, s’ils étaient des gens de cœur, d’aller prendre les hommes qui étaient dans l’île. et que lui-même le ferait, s’il avait du commandement.
XXVIII. Le peuple fit entendre quelque murmure contre Cléon, et demandait pourquoi il ne partait pas à l’instant, puisque la chose lui semblait si facile. Alors Nicias, qui se voyait attaqué, dit qu’il n’avait qu’à prendre ce qu’il voudrait de troupes et se charger de l’entreprise. Cléon crut d’abord qu’où ne lui parlait pas sérieusement, et répondit qu’il était tout prêt ; mais quand il vit que Nicias voulait tout de bon lui céder le commandement, il tergiversa, et dit que ce n’était pas lui, mais Nicias qui était général. Il commençait à éprouver quelque crainte, mais il ne croyait pas que Nicias osât lui remettre le généralat. Celui-ci le pressa de l’accepter, donna sa démission de l’affaire de Pylos, et en prit le peuple à témoin. Plus Cléon refusait de partir et se désistait de ce qu’il avait avancé, plus la multitude, car tel est son caractère, pressait Nicias de lui abandonner le commandement, et criait à Cléon de s’embarquer. Ne pouvant plus retirer ce qu’il avait dit, il accepte, et s’avançant à la tête de l’assemblée, il dit qu’il n’a pas peur des Lacédémoniens, et qu’il n’emmènera personne de la ville, mais seulement des troupes de Lemnos et d’Imbros qui se trouvaient prêtes, des peltastes venus d’Ænos en qualité d’auxiliaires et quatre cents archers de différens endroits. Avec ces seules forces, il promet d’amener vifs, dans une vingtaine de jours, les Lacédémoniens qui étaient à Pylos, ou de les laisser morts sur la place. On rit de la forfanterie, et les honnêtes gens se réjouissaient de voir que de deux biens il y en avait un immanquable : ou d’être délivrés de Cléon, et c’est à quoi ils s’attendaient le plus ; ou, s’ils étaient frustrés de cette espérance, d’avoir en leur puissance les Lacédémoniens.
XXIX. Cléon prit dans l’assemblée tous les arrangemens nécessaires, reçut les suffrages du peuple pour cette expédition et pressa son départ. Il ne se choisit pour collègue que Démosthène entre les généraux qui étaient à Pylos. C’est qu’il avait entendu dire que ce général pensait à faire une descente dans l’île ; car les soldats, ayant beaucoup à souffrir dans un lieu où l’on manquait de tout, et plutôt assiégés qu’assiégeans, n’aspiraient qu’à voler aux dangers. Un incendie survenu dans l’île contribuait aussi à donner de la résolution à ce général. Elle était toute couverte de bois sans aucun sentier, comme ayant été toujours inhabitée ; c’est ce qui lui avait donné de la crainte, et ce qu’il avait regardé comme favorable aux ennemis. Ils pourraient, au moment où son armée serait occupée à descendre, sortir de leurs retraites impénétrables et lui faire beaucoup de mal ; leurs fautes et leurs dispositions seraient cachées aux Athéniens par l’épaisseur de la forêt, tandis que ceux-ci ne commettraient aucune faute qui ne fût aperçue : l’ennemi tomberait sur eux à l’improviste du côté qu’il voudrait choisir et serait toujours maître de la manière dont il lui plairait d’attaquer. Si les Athéniens parvenaient à forcer le passage, et s’engageaient dans des lieux fourrés, des guerriers en petit nombre, mais qui connaissaient bien les lieux, prendraient l’avantage sur des troupes nombreuses qui n’en avaient aucune connaissance, et la plus grande partie de l’armée pourrait être détruite sans qu’on en sût rien, et sans qu’on pût voir de quel côté il faudrait porter du secours.
XXX. Ces craintes lui étaient inspirées par le malheur qu’il avait éprouvé dans l’Étolie, et auquel une forêt n’avait pas laissé que de contribuer. Mais comme Sphactérie avait peu d’étendue, les soldats qui formaient la garde avancée étaient obligés de préparer leurs repas aux extrémités de l’île. L’un d’eux, par mégarde, mil le feu à une partie du bois ; le vent s’éleva et l’incendie gagna la forêt presque entière. Démosthène alors vit que les Lacédémoniens étaient eu plus grand nombre qu’il ne l’avait cru ; car il ne soupçonnait pas auparavant qu’on apportât des vivres pour tant de monde. Il exhorta les Athéniens à redoubler de zèle, comme n’ayant point à le disputer contre des forces peu imposantes ; et l’île étant devenue d’un abord plus facile, il résolut de l’attaquer. Il envoya demander des secours aux alliés voisins et il faisait les autres dispositions, quand Cléon lui manda qu’il s’approchait et lui amenait le renfort qu’il avait sollicité. Lui-même arriva. Réunis, ils envoyèrent d’abord au camp du continent un héraut demander si l’on voulait terminer cette affaire sans courir de hasards, en ordonnant aux gens de l’île de se livrer aux Athéniens, eux et leurs armes. On ajoutait qu’ils auraient une garde, mais qu’ils seraient traités avec douceur, jusqu’à ce qu’on pût parvenir a un traité définitif.
XXXI. Cette proposition ne fut pas acceptée.
On fut un jour sans agir ; le lendemain les Athéniens firent monter, pendant la nuit, tous les hoplites sur de petits batimens, et partirent. Un peu avant l’aurore, ils entrèrent dans l’île de deux côtés : de celui de la haute mer et de celui du port. Ils étaient au nombre d’environ huit cents hoplites. Ils s’avancèrent, en courant, sur les premières gardes.
Voici quelle était la position des Lacédémoniens. Au premier corps de garde étaient environ trente hoplites. Le corps du milieu, plus considérable que les autres, était placé à l’endroit le plus uni, et près d’une source. Épitadas, qui avait le commandement, s’y trouvait. Il avait placé un petit détachement pour garder l’extrémité de l’île en face de Pylos. Du côté de la mer, c’était une côte escarpée ; du côté de la terre, l’endroit était inexpugnable. Il s’y trouvait un vieux fort construit en pierres brutes. Les Lacédémoniens croyaient qu’il pourrait leur être utile, si des forces trop supérieures les obligeaient à chercher une retraite. Telle était leur disposition.
XXXII. I>es Athéniens égorgèrent les premières gardes qui sortaient du lit et prenaient les armes. Elles ne s’étaient pas aperçues de la descente, et avaient cru que c’était des vaisseaux qui venaient, comme à l’ordinaire, se mettre en station. Au lever de l’aurore, descendit, de plus de soixante-dix vaisseaux, le reste des troupes, toutes bien armées, suivant le genre de leur service, excepté les derniers rangs des rameurs. Il y avait huit cents archers et autant de peltastes. Les Messéniens qui étaient venus au secours partageaient cette expédition, et tout ce qui s’était rassemblé à Pylos, excepté ce qu’on avait laissé à la défense de la place.
Démosthène disposa ses troupes par corps détachés, les uns de deux cents hommes, les autres de plus ou de moins. Il leur fit prendre les postes les plus élevés, pour que l’ennemi, enveloppé de toutes parts, fût au comble de l’embarras, ne sût contre qui se défendre, et tombât dans la perplexité, par la multitude des agresseurs, qui le prendraient à dos s’il marchait en avant, et en flanc s’il se portait de l’un ou de l’autre côté. Quelque part qu’il pût s’avancer, il aurait toujours derrière lui les troupes légères, et celles qui, mal équipées, l’attaqueraient avec des traits, des javelots, des pierres et des frondes ; fortes, parce qu’elles combattaient de loin, et qu’on ne pouvait mettre en fuite, parce que leur fuite était une victoire, et leur retour terrible pour l’ennemi qui venait à céder. C’était ainsi que ce général avait conçu le plan de sa descente, et il l’exécuta.
XXXIII. Les guerriers d’Épitadas et le corps le plus considérable des Lacédémoniens, renfermés dans l’île, voyant les premières gardes égorgées, et l’ennemi s’avancer contre eux, se mirent en ordre de bataille, et marchèrent aux hoplites d’Athènes, dans le dessein d’en venir aux mains. Ils les avaient de front, et les troupes légères au dos et sur les flancs. Ils ne purent s’approcher des hoplites, ni mettre en usage la manière de combattre dont ils avaient l’expérience. De toutes parts contenus par les troupes légères qui les accablaient de traits, ils ne pouvaient s’avancer contre elles, et restaient immobiles. Ils faisaient reculer l’infanterie volante du côté où elle courait sur eux, et les serrait de plus près ; mais lestement armée et habile à prévenir par la fuite les atteintes des ennemis, elle se retournait pour se défendre, et se trouvait favorisée par l’inégalité du terrain qui n’avait jamais été fréquenté. Les Lacédémoniens ne pouvaient l’y poursuivre, gênés par le poids de leurs armes.
XXXIV. Il se passa donc quelque temps en escarmourches. Mais les Lacédémoniens n’avaient plus la force de courir du côté où on les attaquait, et les troupes légères s’aperçurent qu’ils étaient devenus trop lourds pour se défendre. Puissamment encouragées par eette découverte et par celle de la supériorité que leur donnait le nombre ; accoutumées à ne les plus croire aussi terribles qu’auparavant, parce qu’ils ne leur avaient pas fait d’abord le mal qu’elles en attendaient, lorsqu’elles commencèrent à s’avancer contre eux, et que leur courage était subjugué par la seule pensée d’avoir à combattre des Lacédémoniens, elles commencèrent à les mépriser, poussèrent de grands cris et se précipitèrent sur eux en foule. Elles les accablaient de pierres, de traits, de javelots, de tout ce qui leur tombait sous la main. Les cris qu’elles jetaient, et la rapidité de leur course frappaient d’épouvante des hommes qui n’étaient pas faits à cette manière de combattre ; les cendres de la forêt nouvellement consumée s’élevaient dans l’air, et cette cendre, les traits, les pierres lancées par une multitude innombrable ne laissaient rien voir devant soi. Alors l’action devint terrible pour les Lacédémoniens. Leurs cuirasses de feutre ne les garantissaient pas des traits, et au moment où ils lançaient des javelots, ils étaient brisés par les pierres. Ils ne savaient comment tirer parti d’eux-mêmes, privés de la vue, et ne pouvant apercevoir d’avance ce qui les menaçait ; étourdis par les cris des ennemis, qui ne leur permettaient pas d’entendre les ordres de leurs chefs ; de toutes parts entourés de dangers, et n’ayant pas même l’espérance de se défendre et de sauver leurs jours.
XXXV. Enfin, couverts presque tous de blessures, parce qu’ils n’avaient toujours fait que se retourner à la même place, ils se formèrent en peloton, et se retirèrent vers le fort, qui était à peu de distance, à l’extrémité de l’île, et où se trouvaient leurs dernières gardes. Dès qu’ils commencèrent à céder, les troupes légères, encore bien plus animées, les suivirent à grands cris, donnant la mort à tous ceux qu’elles atteignaient. Le plus grand nombre cependant gagna la forteresse. Ils se rangèrent avec la garnison, de manière à défendre tous les endroits par où elle pouvait être attaquée. Les Athéniens les suivirent ; mais ils ne purent entourer et investir la place, la force du lieu s’y opposait : ils l’attaquèrent de face, s’efforçant de les chasser. Long-temps, et pendant la journée presque entière, les deux partis tourmentés par la fatigue du combat, la soif et l’ardeur du soleil, soutinrent leurs efforts mutuels, l’un tâchant de déloger l’ennemi du lieu supérieur qu’il occupait, et l’autre de ne pas céder. Les Lacédémoniens se défendaient avec moins de peine qu’auparavant, parce qu’ils ne pouvaient plus être investis par les côtés.
XXXVI. Comme rien ne se décidait, le général des Messéniens vint trouver Cléon et Démosthène, et leur représenta qu’ils se fatiguaient inutilement ; mais que s’ils lui donnaient une partie des archers et des troupes légères, il tournerait les ennemis, qu’il les prendrait en queue par quelque sentier qu’il saurait bien trouver, et qu’il espérait forcer l’entrée du fort. Il reçut ce qu’il demandait, et partit sans être aperçu des ennemis. Il franchit les endroits praticables des précipices dont l’île est hérissée, et que les Lacédémoniens, trop pleins de confiance dans la force du lieu, avaient négligé de garder ; et faisant avec peine de longs détours, il parvint à leur cacher sa marche. Tout à coup il parut derrière eux sur des rochers qui les dominaient, d’autant plus terrible à leurs yeux qu’ils étaient loin de s’attendre à ce spectacle, et remplissant de courage les Athéniens qui voyaient ce qu’ils avaient attendu. Les Lacédémoniens, des deux côtés accablés de traits, et réduits, pour comparer de petites choses aux grandes, à la même extrémité qu’aux Therniopyles, quand, les tournant par un sentier étroit, les Perses vinrent leur donner la mort ; frappés de toutes parts, faibles en nombre contre de nombreux ennemis, et exténués par la faim, ne tinrent plus, et commencèrent à reculer ; mais les Athéniens étaient maîtres des passages.
XXXVII. Cependant Cléon et Démosthène voyant que les Lacédémoniens, pour peu qu’ils fléchissent, allaient être entièrement détruits, firent cesser le combat, et retinrent leurs troupes. Ils désiraient les mener vifs à Athènes, et voulurent essayer si leur orgueil, enfin brisé par l’horreur de leur situation, ne consentirait pas à rendre les armes. Ils leur firent donc porter par un héraut la proposition de se remettre eux et leurs armes entre les mains des Athéniens qui prononceraient sur leur sort.