Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 9)
LXXX. Cependant le peuple de Corcyre, craignant l’arrivée de la flotte, traita avec les supplians et les autres du même parti, pour parvenir à sauver la ville. On en détermina même quelques-uns à monter sur les vaisseaux ; car, malgré la triste situation où l’on se trouvait, on en équipa trente, s’attendant toujours à voir arriver les ennemis. Mais les Péloponnésiens, après avoir infesté les champs jusqu’à midi, se retirèrent. C’est que des feux les avaient avertis pendant la nuit du départ de soixante vaisseaux athéniens sortis de Leucade pour venir les attaquer. En effet, quand on avait appris à Athènes que Corcyre était en état de sédition, et que les vaisseaux d’Alcidas devaient s’y rendre, on avait fait partir cette flotte sous le commandement d’Eurymédon, fils de Théoclès.
LXXXI. Les Péloponnésiens se hâtêrent de retourner chez eux pendant la nuit, en suivant la côte. Ils transportèrent leurs vaisseaux par dessus l’isthme de Leucade, dans la crainte d’être aperçus s’ils en faisaient le tour, et terminèrent leur retraite. Quand les Corcyréens apprirent que la flotte d’Athènes approchait, et que celle des ennemis était retirée, ils introduisirent dans la ville les Messéniens qui, jusque là, étaient restés au dehors, et envoyèrent en croisière autour du port Hyllaïque les vaisseaux qu’ils avaient équipés, tuant, pendant cette expédition, tous ceux de leurs ennemis qui leur tombaient entre les mains, tirant des vaisseaux ceux qu'ils avaient engagés à y monter et les égorgeant. Ils entrèrent dans l’enceinte de Junon, firent entendre à une cinquantaine de ceux qui s’y étaient réfugiés qu’ils feraient bien de se mettre en justice et les condamnèrent tous à mort. Les malheureux qui avaient refusé de quitter cet asile, et qui formaient le plus grand nombre, sachant ce qui s’était passé, se tuèrent les uns les autres dans le lieu sacré : plusieurs se pendirent à des arbres, d’autres périrent autrement, chacun saisissant le genre de mort qu’il pouvait se procurer.
Pendant les sept jours qu’Eurymédon s’arrêta dans le port, les Corcyréens firent mourir tous ceux qu’ils regardaient comme leurs ennemis, les accusant de vouloir détruire le gouvernement populaire. Plusieurs furent victimes d’inimitiés privées, et des créanciers furent sacrifiés par leurs débiteurs. Il n’est point de genre de mort dont on n’eût le spectacle ; il se commit toutes les horreurs qui arrivent ordinairement dans de telles circonstances : elles furent même surpassées ; car un père tua son fils, des supplians furent arrachés à des asiles sacrés, d’autres égorgés au pied des autels, et quelques-uns périrent murés dans le temple de Bacchus, tant fut cruelle cette sédition ! Elle le parut encore davantage, parce qu’elle était la première.
LXXXII. En effet, la Grèce fut dans la suite presque tout entière ébranlée, et comme partout y régnait la discorde, les chefs du parti populaire appelaient les Athéniens, et la faction du petit nombre, les Lacédémoniens. On n’aurait eu dans la paix le prétexte ni la facilité de réclamer leurs secours ; mais dans la guerre, ceux qui voulaient susciter quelques nouveautés, trouvaient aisément les moyens de s’attirer des alliés pour nuire à la faction contraire et pour employer leur assistance à se rendre eux-mêmes plus puissans. Les villes abandonnées à la dissension éprouvèrent de tristes et nombreuses calamités qui se renouvelleront toujours, tant que la nature humaine sera la même ; mais plus terribles ou plus douces, et différentes dans leurs caractères, suivant la diversité des événemens qui les feront naître. Dans la paix et au sein de la prospérité, les états et les particuliers ont un meilleur esprit, parce qu’on n’a pas à souffrir de dures nécessités ; mais la guerre, qui détruit l’aisance journalière de la vie, donne des leçons de violence et rend conformes à l’âpreté des temps les mœurs de la plupart des citoyens.
Les villes étaient en proie à la sédition, et celles qui s’y livraient les dernières, instruites de ce qui s’était fait ailleurs, s’abandonnaient à de plus grands excès, jalouses de se distinguer par la gloire de l’invention, soit dans l’art qu’elles mettaient à nuire aux ennemis, soit dans l’atrocité jusqu’alors inouïe de leurs vengeances. On en vint jusqu’à changer arbitrairement l’acception ordinaire des mots. L’audace insensée fut traitée de zèle courageux pour ses amis ; la lenteur prévoyante, de lâcheté déguisée. La modestie fut regardée comme une excuse de la pusillanimité ; être prudent en tout, c’était n’être propre à rien ; mais avec un fol emportement, on était homme. Se bien consulter pour ne rien mettre au hasard, c’était chercher un prétexte spécieux de refuser ses services. L’homme violent était un homme sûr ; celui qui le contrariait, un homme suspect. Dresser des embûches et réussir, c’était avoir de l’esprit ; les prévenir, c’était en avoir davantage ; prendre d’avance ses mesures pour n’avoir pas besoin de tout cela, c’était trahir l’amitié et avoir peur des ennemis. Enfin, être le premier à faire du mal à ceux de qui l’on pouvait en attendre, c’était mériter des éloges ; on en recevait aussi quand on savait exciter à nuire celui qui n’y songeait pas. Les compagnons de parti étaient préférés aux parens, comme plus disposés à tout oser sans prétexter aucune excuse. On ne contractait pas ces sortes de liaisons pour en tirer avantage conformément aux lois, mais pour satisfaire la cupidité en dépit des lois. Ce n’était pas sur la religion du serment que ceux qui formaient ces ligues établissaient leur confiance réciproque, mais sur ce qu’ils se connaissaient capables de tout enfreindre en commun. On adoptait quelquefois ce que disait de bien le parti contraire ; mais c’était pour se tenir en garde contre lui, s’il arrivait qu’il prît le dessus, et non par générosité. On aimait mieux avoir à se venger que n’avoir pas reçu le premier une offense. Des sermens de réconciliation étaient respectés pour le moment, parce qu’on voulait se tirer d’embarras et qu’on n’avait pas d’autres ressources ; mais dans la suite celui qui se trouvait le premier en force et dont l’ennemi n’était pas sur ses gardes, avait bien plus de plaisir à se venger en abusant de sa confiance, que s’il l’eût pu faire ouvertement ; il comptait pour beaucoup de prendre une vengeance infaillible, de devoir à la tromperie sa supériorité et de remporter le prix de la fourbe. Car, en général, les méchans acquièrent plus aisément la réputation de gens habiles, que les maladroits celle d’honnêtes gens. On a honte de la maladresse ; la méchanceté devient un titre de gloire.
La cause de tous ces maux était la fureur de dominer qu’inspirent l’ambition et la cupidité. Ces passions échauffaient les esprits et les excitaient à tout brouiller. Car les chefs des deux factions qui partageaient les villes, les uns sous le prétexte spécieux de l’égalité politique du peuple, les autres sous celui d’une aristocratie modérée, affectaient de ne consulter que le bien de la patrie ; mais elle-même était en effet le prix qu’ils se disputaient. Dans leur lutte réciproque pour l’emporter les uns sur les autres par quelque moyen que ce fût, il n’était pas d’excès que ne se permît leur audace. Devenus supérieurs à leurs ennemis, ils ne mesuraient ni à la justice ni à l’intérêt de l’état les peines qu’ils leur faisaient souffrir ; mais ils les rendaient plus rigoureuses que l’un ou l’autre ne l’exigeait, et chacun en posait les bornes au gré de son plaisir et de ses caprices. Soit par les décrets injustes qu’ils faisaient rendre, soit en se procurant le pouvoir à force ouverte, ils étaient toujours prêts à satisfaire leur haine. Jamais ni l’un ni l’autre parti ne transigeait de bonne foi ; mais ceux qui parvenaient à leurs fins en cachant adroitement leur astuce avaient le plus de réputation. Les citoyens modérés étaient victimes des deux factions, soit parce qu’ils ne combattaient point avec elles, soit parce qu’on enviait leur tranquillité.
LXXXIII. Ainsi, par les séditions, la Grèce fut infectée de tous les crimes. La simplicité, qui est surtout l’apanage des âmes nobles, fut un objet de risée et disparut. Il fallait être toujours en défiance les uns contre les autres, toujours sur ses gardes. On ne pouvait se fier, pour en venir à une réconciliation, ni à la parole la plus sûre, ni aux sermens les plus terribles. Tous ayant des raisons de ne pas compter sur la sincérité des autres, ils usaient plutôt de prévoyance pour n’être pas maltraités, qu’ils ne pouvaientse livrer à la confiance. Ceux qui avaient le moins d’esprit avaient le plus souvent l’avantage. Comme la connaissance de ce qui leur manquait et des talens de leurs adversaires leur inspirait des craintes, pour n’être pas dupes des beaux discours de leurs ennemis et de peur que ceux-ci ne trouvassent, dans les ressources variées de leur esprit, bien des moyens de les prévenir et de les surprendre, ils couraient avec audace à l’occasion de faire des coups de main. Mais ceux dont l’orgueil dédaignait de pressentir les desseins de leurs adversaires, et qui croyaient n’avoir pas besoin de recourir aux voies de fait, parce que leur esprit les servirait aussi bien, se trouvaient sans défense, et le plus souvent ils se perdaient.
LXXXIV. Ce fut à Corcyre que commencèrent la plupart de ces excès. On y osa tout ce que peuvent se permettre des malheureux qu’on a long-temps gouvernés avec insolence au lieu de les traiter avec modération, et qui veulent rendre ce qu’on leur a fait souffrir ; tout ce dont sont capables des infortunés qui veulent se délivrer de leur misère accoutumée, et qui, dans la passion qui les trouble, ne songent qu’à s’emparer des richesses d’autrui, même au mépris de la justice ; enfin tout ce que peuvent faire des hommes qui, sans être conduits par la cupidité, et n’attaquant leurs ennemis que par des principes de justice, sont emportés par l’ignorance et la colère, et se montrent cruels et inexorables. Ainsi, dans cette malheureuse ville, la société était renversée, le naturel de l’homme, qui aime d’ordinaire à enfreindre les lois, même lorsqu’elles sont en vigueur, l’emporta sur elles ; il prit plaisir à se montrer effréné dans ses fureurs, à se mettre au-dessus de la justice, à se déclarer ennemi de tout ce qui avait quelque supériorité. Tels furent les effets de la guerre ; car dans d’autres circonstances, on n’aurait pas préféré la vengeance à tout ce qu’il y a de sacré, ni à l’équité le profit, sur lequel l’envie exerce toujours, il est vrai, sa puissance, mais sans se permettre de nuire. Les hommes, quand il s’agit de se venger, se plaisent à enfreindre les lois générales qui condamnent leurs excès ; qui laissent à tous l’espérance de se sauver, s’ils tombent eux-mêmes dans le malheur, et de n’être pas abandonnés dans des conjonctures difficiles où ils pourront avoir besoin de les implorer.
LXXXV. Ce fut ainsi que les Corcyréens de la ville se livrèrent les premiers à leurs ressentimens les uns contre les autres. Eurymédon et les Athéniens se retirèrent avec la flotte qui les avait amenés. Dans la suite, les Corcyréens fugitifs, car il y en avait jusqu’à cinq cents qui étaient échappés aux massacres, s’emparèrent des forts élevés sur le continent et se rendirent maîtres de la côte qui regardait leur patrie et qui en dépendait. C’était de là qu’ils parlaient pour piller les habitant de l’île ; ils leur firent beaucoup de mal, et une grande disette se fit ressentir dans la ville. Ils envoyèrent des députés à Lacédémone et à Corinthe pour solliciter leur retour ; et comme on ne fit rien pour eux, ils se procurèrent des vaisseaux et des troupes auxiliaires, et passèrent dans l’île au nombre en tout de six cents au plus. Ils mirent le feu à leurs vaisseaux pour ne se réserver d’autre espérance que celle de s’emparer du pays ; et s’établissant sur le mont Isione, ils le fortifièrent, tourmentèrent les habitans de la ville et devinrent maîtres de la campagne.
LXXXVI. A la fin de cet été, les Athéniens firent partir vingt vaisseaux pour la Sicile sous les ordres de Lachès, fils de Mélanope, et de Charæade, fils d’Euphilète. Les Syracusains et les Léontins se faisaient la guerre. Les premiers avaient dans leur alliance, excepté Camarina, toutes les villes doriennes qui, dès le commencement des hostilités, s’étaient liées avec les Lacédémoniens, sans combattre cependant avec eux. Les Léontins étaient alliés de Camarina et des villes qui tiraient leur origine de la Chalcide. En Italie, les Locrîens étaient pour Syracuse, et ceux de Rhégium pour les Léontins, parce qu’ils avaient une origine commune. Les alliés des Léontins députèrent à Athènes, en vertu de leur ancienne liaison et en qualité d’Ioniens, et ils engagèrent cette république à leur envoyer des vaisseaux. Ils avaient besoin de ce secours ; car les Syracusains les resserraient par terre et par mer. Les Athéniens le leur accordèrent sous prétexte d’amitié ; mais la vérité, c’est qu’ils voulaient empêcher qu’on n’exportât du blé de la Sicile dans le Péloponnèse, et essayer s’ils ne pourraient pas s’emparer de la domination de cette île. Ils abordèrent donc à Rhégium en Italie et firent la guerre conjointement avec leurs alliés. L’été finit.
LXXXVII. Au commencement de l’hiver, la peste attaqua une seconde fois les Athéniens : elle n’avait jamais entièrement cessé, mais elle avait eu quelque trêve. Elle ne dura pas cette seconde fois moins d’une année, et elle en avait duré deux la première. Il n’y eut rien qui accablât davantage les Athéniens ni qui fît plus de tort à leur puissance. Dans leurs armées, ils ne perdirent pas moins de quatre mille trois cents hoplites et de trois cents hommes de cavalerie ; on ne saurait compter les autres victimes de ce fléau. Il y eut en même temps plusieurs tremblemens de terre à Athènes, en Eubée, chez les Bœotiens et surtout à Orchomène en Bœotie.
LXXXVIII. Les Athéniens qui étaient en Sicile et les troupes de Rhégium attaquèrent, cet hiver, avec trente vaisseaux, les îles qui portent le nom d’Æole : la disette d’eau ne permet pas d’y faire la guerre en été. Elles appartiennent aux Liparéens venus de Cnide ; celle qu’ils habitent, et qui a peu d’étendue, se nomme Lipara. C’est de là qu’ils vont cultiver les autres qui sont Didymé, Strongylé et Hiéra. Les gens du pays croient que c’est dans la dernière que Vulcain tient ses forges, parce qu’on lui voit jeter beaucoup de feu pendant la nuit, et de la fumée pendant le jour. Ces îles gisent en face de la campagne des Sicules et de Messine ; elles étaient dans l’alliance des Syracusains. Les Athéniens y ayant ravagé la terre sans pouvoir forcer les habitans à se rendre, retournèrent a Rhégium. L’hiver finit, ainsi que la cinquième année de la guerre que Thucydide a écrite.
LXXXIX. Au retour de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés vinrent jusqu’à l’isthme dans le dessein de se jeter sur l’Attique. Ils étaient commandés par Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone. Des tremblemens de terre réitérés étant survenus les firent retourner sur leurs pas, et il n’y eut point d’invasion. Vers cette même époque, Orobe, dans l’île d’Eubée, éprouva des secousses. La mer pénétra par un endroit qui était encore terre : violemment agitées et gonflées par les vagues, les eaux entrèrent dans la ville, submergèrent une partie du terrain et en abandonnèrent une autre ; ce qui fut terre autrefois est mer aujourd’hui. Il ne se sauva que les hommes qui eurent le temps de gagner les hauteurs à la course. Atalante éprouva une semblable alluvion ; cette île appartient aux Locriens d’Oronte : la mer entraîna une partie du fort qu’y avaient les Athéniens ; deux vaisseaux avaient été tirés a sec ; il y en eut un de brisé. Les eaux gagnèrent aussi Péparèthe, mais n’inondèrent pas la ville : seulement le tremblement de terre renversa une partie de la muraille, le Prytanée, et quelques autres édifices en petit nombre. Je crois que ce qui cause ces sortes d’accidens, c’est que, dans les endroits où les secousses sont les plus fortes, elles chassent avec impétuosité les eaux de la mer, les repoussent subitement et donnent plus de violence à l’inondation ; mais je ne pense pas que, sans tremblement de terre, il puisse rien arriver de semblable.
XC. La Sicile fut, dans ce même été, un théâtre de guerre. Les Siciliens combattaient les uns contre les autres, et les Athéniens avec ceux de ces peuples dont ils étaient alliés. Je vais rapporter ce que firent de plus important ces alliés secondés par les Athéniens, ou leurs ennemis contre les troupes d’Athènes. Charœade, le général des Athéniens, ayant été tué par les Syracusains dans un combat, Lachès, qui avait le commandement de toute la flotte, se porta avec les alliés conte Mylès, place dépendante de Messine. Deux corps de Messiniens y étaient en garnison ; ils dressèrent une embûche aux troupes qui étaient descendues : mais les Athéniens mirent en fuite les gens de l’embuscade et en tuèrent un grand nombre. Ils attaquèrent les remparts et en obligèrent les défenseurs à rendre par capitulation la citadelle et à se joindre à eux contre Messine. Les Messiniens eux-mêmes, à l’arrivée des Athéniens et des alliés, furent contraints de se rendre. Ils donnèrent des otages et toutes les sûretés qu’on voulut exiger d’eux.
XCI. Le même été, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux autour du Péloponnèse sous le commandement de Démosthène, fils d’Alcisthène, et de Proclès, fils de Théodore. Ils en firent aussi partir soixante pour Mélos avec deux mille hoplites aux ordres de Nicias, fils de Nicératus. Le dessein d’Athènes était de soumettre les Méliens, qui, tout insulaires qu’ils étaient, ne voulaient ni lui obéir ni entrer dans son alliance. Ils supportèrent sans se rendre la dévastation de leur pays, et les Athéniens quittèrent Mélos et allèrent à Orope qui est en face de cette île. Ils y abordèrent de nuit ; les hoplites descendirent et se portèrent de pied à Tanagra en Bœotie. Les Athéniens de la ville, au signal qui leur fut donné, vinrent par terre les y joindre sans distinction de rang ni d’âge. Ils étaient commandés par Hipponicus, fils de Callias, et par Eurymédon, fils de Théoclès. Ils campèrent, firent le dégât pendant le jour autour de Tanagra, et passèrent la nuit dans leur camp. Les Tanagriens furent battus le lendemain dans une sortie qu’ils firent avec quelques Thébains qui étaient venus à leur secours. Les vainqueurs les désarmèrent, dressèrent un trophée et s’en retournèrent les uns à Athènes et les autres sur leurs vaisseaux. Nicias côtoya le rivage avec ses soixante bâtimens, saccagea la partie maritime de la Locride, et rentra dans la ville.
XCII. Vers le même temps, les Lacédémoniens fondèrent la colonie d’Héraclée dans la Trachinie, Voici quel fut le motif de cet établissement : les Maliens sont partagés en Paraliens, Hiériens et Trachiniens. Ces derniers, tourmentés par les peuples de l’Œta auxquels ils confinent, étaient près de se mettre sous la protection des Athéniens ; mais dans la crainte de ne pas trouver en eux de fidélité, ils envoyèrent à Lacédémone, et choisirent pour leur député Tisamène. Les Doriens, de qui les Lacédémoniens tirent leur origine, se joignirent à cette députation pour faire la même demande, car ils étaient également tourmentés par les hostilités des Œtæns. Les Lacédémoniens, sur ce que dirent les députés, conçurent le dessein d’envoyer une colonie pour défendre à la fois les Trachiniens et les Doriens. Ils pensèrent que ce serait d’ailleurs une place avantageusement située pour faire la guerre aux Athéniens ; qu’on y pourrait construire contre l’Eubée une flotte qui aurait peu de chemin à faire pour s’y rendre, et qu’enfin elle offrirait un passage commode pour aller en Thrace. En un mot, ils étaient impatiens de faire cet établissement. Ils commencèrent par consulter Apollon de Delphes ; et le dieu leur ayant ordonné de suivre leur dessein, ils envoyèrent des colons tant de la Laconie elle-même que des pays voisins, et ils permirent de les suivre à ceux des autres Grecs qui en auraient envie, excepté aux Ioniens, aux Achéens et à quelques autres nations. Trois Lacédémoniens eurent la conduite de cette fondation : Léon, Alcidas et Damagon. Ils relevèrent la ville, la fortifièrent de nouveau, et elle s’appelle maintenant Héraclée. Elle n’est éloignée que de quarante stades au plus des Thermopyles et de vingt de la mer. Ils construisirent un chantier de vaisseaux, l’établirent aux Thermopyles et le commencèrent à prendre des gorges mêmes, pour qu’il fût d’une plus facile défense.
XCIII. Ce ne fut pas sans crainte que les
Athéniens virent peupler cette ville. Ils pensaient bien que sa principale destination était de menacer l’Eubée, parce qu’un court trajet de mer la sépare de Cenée, promontoire de cette île ; mais les choses allèrent dans la suite autrement qu’ils n’avaient imaginé, et cette fondation ne leur fit aucun mal. En voici la raison : les Thessaliens étaient alors maitres du pays, et c’était sur leur territoire que cette colonie se fondait. Dans la crainte d’y avoir des voisins trop puissans, ils les tourmentèrent et ne cessèrent de combattre ces nouveaux venus, qu’ils ne les eussent réduits à un petit nombre, quoiqu’ils eussent été d’abord très nombreux. Comme cette ville était l’ouvrage des Lacédémoniens, bien des gens s’y étaient rendus avec confiance, dans l’idée qu’on y serait en sûreté ; mais les commandans qu’on y envoya de Lacédémone, en effrayant la classe du peuple par la dureté et quelquefois par l’injustice de leur gouvernement, ne contribuèrent pas faiblement eux-mêmes à y gâter les affaires, et à en ruiner la population. C’était faciliter aux peuples voisins les moyens de prendre la supériorité.
XCIV. Dans le même été, et vers le même temps que les Athéniens étaient occupés à Mélos, les autres Athéniens, qui faisaient avec trente vaisseaux le tour du Péloponnèse, tuèrent d’abord en embuscade quelques soldats de la garnison d’Ellomène en Leucadie, et attaquèrent ensuite Leucade avec des forces plus imposantes. Tous les Acarnanes en masse les suivirent, excepté les Œniades. Ils étaient aussi secondés par des troupes de Zacynthe et de Céphalénie, et par quinze vaisseaux de Corcyre. Les Leucadiens, contenus par la supériorité du nombre, restèrent en repos, quoiqu’on ravageât leur pays, tant au-delà qu’en deçà de l’isthme où s’élèvent Leucade et le temple d’Apollon. Les Acarnanes priaient Démosthène, général des Athéniens, d’investir la ville d’un mur fortifié : ils comptaient avoir peu de peine à la forcer et être délivrés d’une place qu’ils avaient eue de tout temps pour ennemie. Mais, dans ces circonstances, Démosthène se laissa persuader par les Messéniens, que ce serait une entreprise digne de lui, avec une armée telle que la sienne, d’attaquer les Étoliens qui étaient ennemis de Naupacte ; que s’il les subjuguait, il lui serait aisé de soumettre aux Athéniens le reste de l’Épire ; qu’à la vérité, les Étoliens étaient un peuple considérable et belliqueux ; mais qu’ils vivaient dans des bourgades non murées et fort éloignées les unes des autres : qu’ils n’étaient armés qu’à la légère, et qu’il ne serait pas difficile de les vaincre avant qu’ils fussent parvenus à se rassembler. Ils lui conseillaient d’attaquer d’abord les Apodotes, ensuite les Ophioniens, et après eux les Eurytes : c’est ce qui forme la plus grande partie des Étoliens. La langue de ces peuples est fort difficile à comprendre, et ils ne vivent, dit-on, que de chair crue. Ceux-là une fois réduits, on fit entendre à Démosthène que le reste se rendrait aisément.
XCV. Il se laissa séduire par l’affection qu’il portait aux Messéniens, et surtout par l’idée que, sans avoir besoin des forces d’Athènes, il pourrait, avec le secours des alliés de l’Épire et de l’Étolie, passer par terre dans la Bœotie par le pays des Locriens-Ozoles, et tirant vers Cytinium dans la Doride, qui a le Parnasse à droite, entrer chez les Phocéens ; que ceux-ci, par leurs anciennes liaisons avec Athènes, ne refuseraient probablement pas de se joindre à lui, et que du moins ils pourraient y être forcés. La Bœtie est là limitrophe de la Phocide. Il mit donc en mer à Leucade avec toute son armée, et suivit la côte pour gagner Sollium. Ce fut au grand déplaisir des Acarnanes qu’il exécuta ce projet : il le leur avait communiqué ; mais ils refusèrent d’y prendre part, piqués de ce qu’il ne voulait pas investir Leucade. Ce fut donc avec le reste de l’armée, Céphaléniens, Messéniens, Zacynthiens, et trois cents Athéniens servans sur sa flotte, qu’il alla porter la guerre chez les Étoliens. Les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. Il partit d’Ænéon dans la Locride : ces Locriens-Ozoles étaient alliés d’Athènes, et devaient se joindre avec toutes leurs forces aux Athéniens dans l’intérieur des terres. On pouvait s’attendre à tirer un grand secours de leur alliance, parce que, voisins des Étoliens, ils ont les mêmes armes, et connaissent leur pays et leur manière de combattre.
XCVII. Il passa la nuit avec son armée dans l’enceinte sacrée de Jupiter Néméen. C’est là qu’on prétend que le poète Hésiode fut tué par les gens du pays ; il lui avait été prédit par un oracle qu’il mourrait à Némée. On partit pour l’Étolie au lever de l’aurore. Le premier jour, on prit Potidanie, le second Crocylium, et le troisième Tichium. Démosthène s’y arrêta, et envoya le butin qu’il avait fait à Eupolium en Locride ; car, après avoir réduit le reste, il avait dessein, si les Ophioniens ne consentaient pas à se rendre, de retourner à Naupacte, et de revenir les combattre. Mais les Étoliens avaient été instruits de son projet d’invasion, dès qu’il l’avait conçu, et quand son armée entra dans le pays, ils vinrent de toutes parts à sa rencontre en nombre formidable. Les Bomiens même et les Calliens, eux qui demeurent à l’extrémité de l’Ophionie, près du golfe Maliaque, arrivèrent au secours de la cause commune.
XCVII. Les Messéniens continuaient de donner à Démosthène les mêmes conseils qu’auparavant ; ils lui soutenaient que la réduction des Étoliens serait facile, et l’engageaient à se jeter au plus tôt sur les bourgades, à tâcher de prendre toutes celles qui se trouveraient sous sa main, et à ne pas s’arrêter qu’ils ne vinssent à sa rencontre avec toutes leurs forces réunies. Il les crut, osa se fier à la fortune, parce qu’elle ne lui avait pas encore été contraire. Il n’attendit pas même les Locriens qui devaient le joindre, et dont les secours lui eussent été fort utiles, car on avait surtout besoin de gens de trait armés à la légère. Il s’avança jusqu’à Egitium. qu’il enleva d’emblée et sans résistance. Les habitans avaient pris la fuite, et s’étaient retirés sur les hauteurs qui dominent la ville. Elle est bâtie sur un terrain élevé, à la distance de quatre-vingts stades au plus de la mer. Mais déjà les Étoliens étaient arrivés au secours : ils fondirent de toutes parts du haut des montagnes sur les Athéniens et leurs alliés, les accablant de traits, reculant quand ils s’avançaient, les pressant quand ils cédaient : sorte de combat qui consistait surtout en de brusques attaques et en des retraites précipitées ; et dans les unes ni dans les autres les Athéniens n’avaient l’avantage.
XCVIII. Cependant, tant que leurs archers eurent des flèches et furent en état de s’en servir, ils résistèrent ; car les Étoliens, légèrement armés, étaient contenus par les traits qu’on leur lançait. Mais, quand le commandant des archers eut été tué, ses gens se dispersèrent, et les Athéniens, accablés d’un travail continu, furent bientôt rendus de fatigue. Les Étoliens ne cessaient de les presser, de tirer sur eux ; ils furent obligés de fuir ; mais ils perdirent leur guide, Chromon de Messène, qui fut tué : égarés, ils tombaient dans des ravins impraticables, ou s’engageaient dans des sentiers qui leur étaient inconnus, et ils étaient massacrés. Les Étoliens continuaient de tirer. Légers et lestement vêtus, ils en atteignaient beaucoup à la course. Le plus grand nombre se trompa de chemin, et s’engagea dans une forêt qui n’était pas frayée : les ennemis apportèrent du feu et l’incendièrent. Il n’était pas de moyen de fuir que les Athéniens ne tentassent, point de genres de mort dont ils ne périssent. A peine ceux qui se sauvèrent purent-ils gagner Œnéon en Locride, d’où ils étaient partis. Bien des alliés périrent, et les Athéniens eux-mêmes perdirent environ cent vingt hoplites. Tel fut le nombre des hommes qu’ils eurent à regretter, et tous étaient dans la fleur de l’âge. Ce furent d’excellens guerriers que la république perdit dans cette affaire. L’un des deux généraux, Proclès, fut tué. les vaincus traitèrent avec les Étoliens pour enlever leurs morts : ils retournèrent à Naupacte, et regagnèrent ensuite Athènes sur leurs vaisseaux. Démosthène se tint à Naupacte. ou du moins il n’abandonna pas le pays. Après ce qui était arrivé, il craignait les Athéniens.
XCIX. Vers le même temps, les Athéniens qui tenaient la mer autour de la Sicile cinglèrent vers la Locride, firent une descente, et vainquirent les Locriens qui vinrent contre eux au secours. Ils prirent Péripolium, place bâtie sur le fleuve Alex.
C. Le même été, les Étoliens qui avaient déjà envoyé en députation, à Corinthe et à Lacédémone, Tolophus d’Ophionée, Boriade d’Euryte et Tisandre d’Apodotie, obtinrent une armée contre Naupacte, où l’on avait appelé et reçu les Athéniens. Ce fut vers l’automne que les Lacédémoniens leur firent passer trois mille hoplites de leurs alliés. Il y en avait cinq cents d’Héraclée, cette ville de la Thrachinie, alors fondée depuis peu. Euryloque de Sparte eut le commandement de ces troupes ; il était accompagné de Macarius et de Menédée, aussi de Sparte.
CI. L’armée étant rassemblée à Delphes, Euryloque envoya un héraut aux Locriens-Ozoles. Il fallait passer par leur pays pour aller à Naupacte, et d’ailleurs il voulait les détacher des Athéniens. Les gens d’Amphise, qui étaient Locriens, le servirent avec beaucoup de zèle dans cette négociation, par la crainte que leur inspirait la haine des Phocéens, ils furent les premiers à donner des otages, ils engagèrent les autres à suivre leur exemple, et ils réussirent, parce qu’on craignait l’approche de l’armée. Ils gagnèrent d’abord les Myonées qui sont leurs voisins, et c’est de leur côté que l’accès de la Locride est le plus difficile ; ensuite les Ipnées, les Messapiens, les Tritées, les Challæens, les Tolophoniens, les Hessiens, les Œanthées. Tous prirent les armes. Les Olpéens donnèrent des otages ; mais ils ne suivirent pas l’armée : les Hyæens n’en donnèrent qu’après qu’on eut pris leur bourgade nommée Polis.
CII. Tout était prêt : Euryloque déposa les otages à Cytinium dans la Doride, et conduisit son armée vers Naupacte, à travers le pays des Locriens. Dans sa route, il prit Onéon qui leur appartenait, et s’empara aussi d’Eupolium ; les habitans de ces deux places avaient refusé de se joindre à lui. Arrivé dans la campagne de Naupacte, et ayant déjà les Locriens avec lui, il saccagea le pays et prit le faubourg qui n’est pas muré. Il passa à Molicrion, colonie de Corinthe, mais sujette des Athéniens, et il la prit. Démosthène, qui restait toujours aux environs de Naupacte depuis sa malheureuse expédition d’Étolie, avait pressenti l’arrivée de cette armée, et craignant pour la place, il alla demander l’assistance des Acarnanes. Ils conservaient encore du ressentiment de ce qu’il s’était retiré de devant Leucade, et ce ne fut pas sans peine qu’ils se laissèrent persuader. Ils envoyèrent par mer mille hoplites qui entrèrent dans la place pour la soutenir. Sans ce renfort, comne on avait une grande étendue de fortifications et peu de monde pour les défendre, il était à craindre qu’on ne pût résister. Euryloque et son monde, voyant qu’une armée était entrée dans la place et qu’on ne devait plus espérer de la forcer, se retirèrent, non dans le Péloponnèse, mais dans l’Æolide, qu’on nomme aujourd’hui Calydon, à Pleuron et dans d’autres endroits de cette contrée, et à Proschium qui dépend de l’Étolie. Les Ambraciotes les vinrent trouver et leur persuadèrent d’attaquer avec eux Argos d’Amphiloquie, l’Amphiloquie entière, et même encore l’Acarnanie. Si l’on s’en rendait maître, ils assuraient que toute l’Épire entrerait dans l’alliance de Lacédémone. Euryloque les crut ; il renvoya les Étoliens et s’arrêta dans le pays avec son armée, jusqu’à ce qu’il fût temps de se joindre aux Ambraciotes qui étaient partis pour former le siège d’Argos ; et l’été finit.
CIII. L’hiver suivant, les Athéniens qui étaient en Sicile, leurs alliés grecs et ceux des Sicules qu’opprimait le gouvernement de Syracuse, et qui avaient abandonné l’alliance de cette ville pour embrasser celle d’Athènes, firent, de concert, l’attaque de Nessa, place de Sicile dont les Syracusains occupaient la citadelle. Ils ne purent s’en rendre maîtres et se retirèrent ; mais, dans cette retraite, les Syracusains, sortant des remparts, attaquèrent ceux des alliés d’Athènes qui fermaient la marche, tombèrent sur eux brusquement, mirent en fuite une partie de l’armée et tuèrent beaucoup de monde.
Ce fut après cet événement que Lachès et les Athéniens firent une descente dans la Locride le long du Caïce, et défirent dans un combat environ trois cents Locriens qui étaient venus porter contre eux du secours avec Proxène, fils de Capaton. Après les avoir désarmés, ils abandonnèrent cette côte.
CIV. Le même hiver, les Athéniens, pour obéir à un oracle, purifièrent Délos. Le tyran Pisistrate l’avait déjà purifiée auparavant, mais non dans toute son étendue et seulement dans la partie de l’île qu’on peut apercevoir du temple ; mais à l’époque dont je parle, on la purifia tout entière de la manière suivante. On enleva tous les cercueils qui s’y trouvaient, et il fut ordonné qu’à l’avenir il ne mourrait ni ne naîtrait personne dans l’Ile, mais qu’on transporterait à Rhénie les mourans et les femmes voisines de leur terme. Rhénie est à si peu de distance de Délos que Polycrate, tyran de Samos, qui eut quelque temps une puissante marine, et qui était maître des autres îles, s’étant emparé de Rhénie, la consacra à Apollon, et l’attacha à Délos par une chaîne.
Ce fut après cette purification que les Athéniens célébrèrent pour la première fois les jeux Déliens, qui se renouvellent tous les cinq ans. Il se faisait à Délos, dans l’antiquité, un grand concours des Ioniens et des habitans des îles voisines. Ils y venaient en dévotion avec leurs femmes et leurs enfans, comme à présent les Ioniens vont à Éphèse. On y célébrait des jeux de musique et de gymnastique, et les villes y envoyaient des chœurs. C’est ce que nous apprend surtout Homère, en s’exprimant ainsi dans son hymne à Apollon : « Mais, ô Phœbus, tu chéris surtout Délos, où se rassemblent, avec leurs enfans et leurs respectables épouses, les Ioniens vêtus de robes traînantes ; tu te plais aux jeux qu’ils célèbrent en ton honneur ; tu aimes à les voir s’exercer au pugilat ; tu jouis de leurs danses et de leurs chants. »
Qu’il y eût dans ces fêtes des combats de musique et que l’on vint y disputer le prix, c’est ce qu’il témoigne par un autre passage du même hymne. Il y célèbre les chœurs exécutés par les femmes de Délos, et finit leur éloge par ce morceau, dans lequel il fait mention de lui-même : « Soyez-nous propices, Apollon et Diane ; et vous, vierges de Délos, livrez-vous à une joie pure ; et quand un étranger, après de longues courses, abordera dans votre île et vous demandera quel est de tous les chantres qui fréquentent ces lieux celui que vous trouvez le plus digne de plaire, et dont les chants ont pour vous le plus de charmes, répondez toutes unanimement avec bienveillance : C’est un aveugle qui demeure dans l’île escarpée de Chio. »
Voilà ce que dit Homère, et ce qui prouve qu’il y eut autrefois un grand concours et des fêtes à Délos. Dans la suite, les insulaires et les Athéniens y envoyèrent des chœurs avec des offrandes sacrées ; mais il est probable que les malheurs des temps firent cesser les jeux, jusqu’à ce que les Athéniens les rétablirent à l’époque dont nous parlons, et instituèrent des courses de chevaux, spectacle dont on ne jouissait pas auparavant.
CV. Le même hiver, les Ambraciotes, suivant la promesse qu’ils avaient faite à Euryloque en retenant son armée, marchèrent au nombre de trois mille hoplites contre Argos d’Amphiloquie. Ils entrèrent dans l’Argie et prirent Olpès, place forte voisine de la mer. C’était les Acarnanes qui l’avaient fortifiée, et ils en avaient fait le siège de leur tribunal commun : elle est à peu près à vingt-cinq stades d’Argos, qui est une ville maritime. Les Acarnanes se partagèrent : les uns portèrent du secours à Argos ; les autres campèrent dans un endroit de l’Amphiloquie qu’en appelle les Fontaines, pour observer Euryloque et les Péloponnésiens, et les empêcher de se joindre aux Ambraciotes. Ils envoyèrent aussi offrir le commandement à Démosthène, qui avait conduit les Athéniens en Étolie. Ils mandèrent vingt vaisseaux d’Athènes qui se trouvaient autour du Péloponnèse, et que commandaient Aristote, fils de Timocrate, et Hiérophon, fils d’Antimneste.
Les Ambraciotes des environs d’Olpès envoyèrent de leur côté à la ville implorer le secours général de tous les habitans. Ils craignaient qu’il ne fût impossible à Euryloque de traverser le pays des Acarnanes, et qu’eux-mêmes ne se trouvassent ou réduits à combattre seuls, ou exposés à de grands dangers s’ils voulaient faire une retraite.
CVI. Mais Euryloque et ses Péloponnésiens ne furent pas plus tôt informés de la marche des Ambraciotes qui étaient à Olpès, qu’ils partirent de Proschium pour le soutenir le plus tôt qu’il serait possible. Ils passèrent l’Achéloüs, et traversèrent l’Acarnanie qu’ils trouvèrent abandonnée, parce que les habitans étaient partis pour aller au secours d’Argos. Ils avaient à leur droite la ville de Stratos et la forteresse, et à leur gauche le reste de l’Acarnanie. Ils traversèrent la campagne des Stratiens, passèrent par Phylie, par l’extrémité de Médéon et par Limnées. Ils entrèrent chez les Agræens qui étaient leurs amis depuis qu’ils étaient brouillés avec les Acarnanes. Ils gagnèrent la partie inculte du mont Thyamus, le franchirent, et la nuit commençait quand ils descendirent dans l’Argie. Ils passèrent entre la ville d’Argos et l’armée d’observation des Acarnanes, qui était aux Fontaines, ne furent pas aperçus, et se joignirent aux Ambraciotes qui étaient devant Olpès.
CVII. La jonction opérée, ils s’arrêtèrent au point du jour à la vue d’une place nommée Métropolis, et y campèrent. Les Athéniens arrivèrent peu après, avec les vingt vaisseaux, au golfe d’Ambracie, pour secourir les Argiens ; Démosthène arriva aussi avec deux cents hoplites messéniens et six cents archers d’Athènes. La flotte mit à l’ancre devant la colline sur laquelle s’élève Olpès. Les Acarnanes et un petit nombre d’Amphiloques, car la plupart étaient retenus de force par les Ambracioles, s’étaient déjà réunis à Argos et se préparaient au combat. Démosthène fut élu général de toute cette fédération, et il partageait le commandement avec les généraux des alliés ; il les conduisit près d’Olpès et y établit son camp : un ravin profond séparait les deux armées.
On se tint cinq jours en repos, et le sixième on se mit des deux côtés en ordre de bataille. Comme l’armée péloponnésienne était la plus forte et occupait le plus de terrain, Démosthène craignit d’être enveloppé et mit en embuscade, dans un chemin creux masqué par des buissons, des hoplites et des troupes légères, au nombre en tout de quatre cents. Son dessein était qu’au fort de l’action, ils se levassent et prissent à dos les ennemis du côté où ceux-ci auraient de l’avantage.
Quand tout fut prêt des deux côtés, on en vint aux mains. Démosthène était à l’aile droite avec les Messéniens et quelques Athéniens ; les Acarnanes, suivant que chacun d’eux avait été placé, formaient l’autre aile avec ce qu’on avait d’archers amphiloques. Les Péloponnésiens et les Ambraciotes étaient mêlés ensemble, excepté les Mantinéens ; ceux-ci étaient, pour le plus grand nombre, placés à la gauche et serraient les rangs ; ce n’était pas eux, mais Euryloque qui formait la pointe de cette aile avec ses troupes ; il se trouvait opposé aux Messéniens et à Démosthène.
CVIII. Déjà la bataille était commencée ; déjà l’aile où combattaient les Péloponnésiens avait l’avantage et enveloppait la droite des ennemis, quand les Acarnanes placés en embuscade les prennent en queue, les frappent, les mettent en fuite ; il ne leur reste pas le courage de résister, et, saisis de crainte, ils entraînent avec eux la plus grande partie des troupes ; elles ne virent pas plus tôt l’aile que commandait Euryloque et ce qui composait la plus grande force de l’armée mis en déroute, qu’elles tombèrent dans une extrême terreur. Les Messéniens qui, sous la conduite de Démosthène, étaient opposés à cette aile, eurent surtout l’honneur de cette victoire. Cependant les Ambraciotes et ceux de l’aile droite étaient vainqueurs de leur côté et pour suivaient les ennemis vers Argos. Ce sont les hommes les plus belliqueux du pays ; mais quand à leur retour ils virent la défaite du principal corps de leur armée, vivement pressés eux-mêmes par les autres Acarnanes, ce fut avec peine qu’ils se sauvèrent à Olpès ; un grand nombre périt en se jetant confusément et sans ordre dans cette place. Les Mantinéens firent leur retraite avec plus de discipline que le reste de l’armée. L’action finit sur le soir.
CIX. Le lendemain, comme Euryloque et
Macarius avaient été tués, Ménédée prit le commandement. Après une telle défaite, renfermé du côté de la terre et exclus de la mer par la flotte athénienne, il ne savait comment soutenir un siège ni comment s’ouvrir une retraite ; il fit donc porter des paroles d’accommodement à Démosthène et aux généraux des Acarnanes, pour obtenir la permission de se retirer et celle d’enlever les morts. Ils lui accordèrent cette dernière demande, dressèrent eux-mêmes un trophée et recueillirent les corps des hommes qu’ils avaient perdus et qui montaient aux environs de trois cents ; mais ils refusèrent d’accorder ouvertement à tous les ennemis la liberté de faire une retraite : seulement, Démosthène et les généraux des Acarnanes donnèrent à Ménédée, aux autres chefs des Péloponnésiens et à tous les hommes les plus remarquables de cette nation, une permission secrète de se retirer promptement. Ils avaient en vue d’affaiblir les Ambraciotes et la foule des mercenaires étrangers ; mais surtout de rendre suspects aux Grecs de cette contrée les Lacédémoniens et les Péloponnésiens, comme des gens qui les trahissaient, en mettant leur propre intérêt au-dessus de toute autre considération. Ceux-ci enlevèrent leurs morts, les ensevelirent comme ils purent avec précipitation, et ceux qui avaient obtenu la permission de faire secrètement leur retraite, se disposèrent à en profiter.
CX. On vint annoncer à Démosthène et aux
Acarnanes que les Ambraciotes de la ville, sur le premier message par lequel on leur avait demandé du secours, étaient partis en masse et venaient par le pays des Amphiloques, se joindre sous Olpès à leurs concitoyens, sans rien savoir de ce qui s’était passé. Il envoya aussitôt une partie de son armée se mettre en embuscade sur leur route et occuper les postes les plus forts ; lui-même se tint prêt à marcher contre eux avec le reste.
CXI. Cependant les Mantinéens et tous ceux avec qui l’on avait traité sortirent du camp par petites troupes, comme pour aller ramasser des herbes et des broussailles, et affectant même d’en ramasser en effet ; mais une fois éloignés d’Olpès, ils se retirèrent précipitamment. Les Ambraciotes et tout ce qu’il y avait de troupes rassemblées ne s’aperçurent pas plus tôt de leur départ, qu’ils se mirent eux-mêmes en mouvement et coururent pour les atteindre. D’un autre côté, les Acarnanes crurent d’abord que tous se retiraient sans que personne y fût autorisé par un accord ; ils se mirent à la poursuite des Péloponnésiens, il y en eut même qui se crurent trahis ; ils tirèrent sur quelques-uns de leurs généraux qui voulaient les retenir et leur représentaient que cette retraite était la suite d’un traité. Enfin cependant on laissa passer ceux de Mantinée et les Péloponnésiens, mais on égorgeait les Ambraciotes ; il s’élevait de grandes contestations pour savoir qui était d’Ambracie ou du Péloponnèse. On tua plus de deux cents hommes ; le reste se réfugia dans l’Agraïde, pays limitrophe. Ils furent bien reçus par Salynthius, roi des Agræens, qui était leur ami.
CXII. Les Ambraciotes de la ville arrivèrent aux Idomènes : on appelle ainsi deux tertres assez élevés. Le plus considérable fut occupé par des soldats que Démosthène envoya de nuit et qui s’en emparèrent sans être aperçus. Les Ambraciotes étaient montés les premiers sur l’autre, et ils y passèrent la nuit. Pour Démosthène, il se mit en marche après le repas et à la chute du jour ; lui-même conduisait la moitié de l’armée pour entamer l’action ; l’autre prit sa route par les montagnes d’Amphiloquie. Au point du jour, il tomba sur les Ambraciotes qui étaient encore couchés ; comme ils ne savaient rien de ce qui s’était passé, ils crurent que les troupes qui s’avançaient étaient des leurs. Démosthène avait eu l’adresse de placer aux premiers rangs les Messéniens, et il leur avait ordonné d’adresser la parole aux ennemis, pour faire entendre leur langue, qui est la dorique, et pour inspirer de la confiance aux gardes avancées ; d’ailleurs, il faisait encore nuit et l’on ne pouvait se voir et se reconnaître. Il n’eut donc qu’à tomber sur leur armée pour la mettre en fuite et il en tua une grande partie ; les autres se sauvèrent à travers les montagnes ; mais les chemins étaient interceptés, les Amphiloques connaissaient le pays qui était le leur, et ils avaient affaire à des malheureux qui n’en avaient aucune connaissance ; ils étaient armés à la légère contre des hommes pesamment armés. Les fuyards ne savaient où se tourner : ils tombaient dans les ravins, ils donnaient dans les embuscades qui leur étaient préparées, et ils étaient égorgés. Cherchant tous les moyens de fuir, plusieurs allèrent jusqu’à la mer, qui n’est pas fort éloignée ; ils voient la flotte athénienne qui, par un singulier concours de circonstances, rase en ce moment la côte ; ils la gagnent à la nage, aimant mieux, dans la terreur qu’ils éprouvent, mourir de la main des Athéniens qui sont sur ces vaisseaux, que de celle des Barbares et de leurs plus cruels ennemis, les Amphiloques. Tels furent les maux qui se réunirent sur les Ambraciotes : d’un grand nombre qu’ils étaient venus, bien peu rentrèrent dans leur ville. Les Acarnanes dépouillèrent les morts, élevèrent des trophées, et retournèrent à Argos.
CXIII. Le lendemain, ils virent arriver un héraut de la part de ceux des Ambraciotes, qui d’Olpès avaient fui chez les Agrœens. Il venait réclamer les corps des hommes qu’ils avaient perdus dans le premier combat, lorsque, sans être compris dans le traité, ils avaient suivi les Mantinéens et ceux qui avaient obtenu un accord. Le héraut, à l’aspect des armes qui étaient celles des Mantinéens de la ville, fut étonné d’en voir un si grand nombre ; il ne savait rien de la dernière affaire et croyait que c’était celles de ses compagnons. Quelqu’un lui demanda ce qui l’étonnait et combien ils avaient perdu de monde. Celui qui faisait cette question croyait de son côté que le héraut venait de la part des gens qui avaient été défaits aux Idumènes. Le héraut répondit : « À peu près deux cents hommes. — Mais, reprit celui qui l’interrogeait, ce ne sont pas là les armes de deux cents hommes, mais de plus de mille. Ce ne sont donc pas, dit le héraut, celles des gens qui combattaient avec nous. — Ce sont elles, répondit le premier, si du moins vous avez combattu hier aux Idumènes. — Mais nous n’avons eu hier d’affaire avec personne ; c’est avant-hier dans notre retraite. — Et nous c’est hier que nous avons eu affaire avec ces gens-ci ; ils venaient d’Ambracie au secours des leurs. »
À ces mots, le héraut comprit que le secours qui était venu de la ville avait été défait ; il soupira, et frappé des maux qu’éprouvait sa patrie, il se retira aussitôt sans remplir sa mission et sans réclamer les morts. Ce fut, dans cette guerre, la plus grande perte qu’ait éprouvée une ville grecque en aussi peu de jours. Je n’ai pas écrit le nombre des morts, parce que la perte, telle qu’on la rapporte, est incroyable, eu égard à la grandeur de la ville. Ce que je sais, c’est que si les Acarnanes et les Amphiloques eussent voulu croire les Athéniens et Démosthène, ils pouvaient d’emblée se rendre maîtres d’Ambracie ; mais ils craignaient que si les Athéniens s’en menaient en possession, ce ne fussent pour eux des voisins trop difficiles.