Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 12)
LXXXIII. Perdiccas joignit ses forces aux troupes de Brasidas, et fit aussitôt la guerre à Arrhibée, fils de Bromère, roi des Lyncestes-Macédoniens. Les états de ce prince touchaient aux siens ; il y avait entre eux des différends, et il voulait le renverser du trône. L’armée était près d’entrer chez les Lyncestes, quand Brasidas déclara qu’avant de commencer les hostilités il voulait avoir des conférences avec le prince, et essayer s’il ne pourrait pas l’engager dans l’alliance de Lacédémone. Arrhibée avait déjà fait annoncer parr un héraut qu’il était prêt à reconnaître ce général pour arbitre ; d’ailleurs, les députés de la Chalcidique étaient auprès de Brasidas, et l’avertissaient de ne pas mettre Perdiccas au-dessus de toute crainte, si l’on voulait qu’il servit leur cause avec plus de zèle. Enfin les députés que Perdiccas lui-même avait envoyés à Lacédémone avaient assuré qu’il ferait entrer dans l’alliance de cette république bien des pays dont il était entouré. Brasidas crut donc, pour l’avantage commun, devoir surtout favoriser les intérêts d’Arrhibée. En vain Perdiccas représenta qu’il n’avait pas mandé le général lacédémonien comme un juge de ses querelles avec le roi des Lyncestes, mais pour être délivré, par son secours, des ennemis qu’il lui ferait connaître ; et qu’on ne pouvait, sans injustice, pendant qu’il nourrissait la moitié des troupes, entrer en conférence avec Arrhibée. En dépit de toutes ces réclamations, Brasidas prit connaissance des différends des deux princes, et gagné par les raisons du roi des Lyncestes, il retira son armée avant qu’elle fût entrée sur ses terres. Perdiccas se crut offensé, et ne fournit plus qu’un tiers des subsistances au lieu de la moitié.
LXXXIV. Le même été, un peu avant les vendanges, Brasidas, avec les Chalcidiens, marcha contre Acanthe, colonie d’Andros. Deux factions partageaient cette ville ; l’une, qui favorisait les Chalcidiens, l’avait elle-même appelé ; l’autre était celle du peuple. Elles eurent entre elles de grandes altercations pour le recevoir. Mais comme on craignait pour les fruits qui n’étaient point encore serrés, Brasidas parvint à persuader au peuple de le recevoir seul, et de délibérer après l’avoir entendu. Il s’avança au milieu de l’assemblée, et comme il ne manquait pas d’éloquence pour un Lacédémonien, il leur parla ainsi :
LXXXV. « Les Lacédémoniens, en me faisant partir avec une armée, ont confirmé ce que nous déclarâmes dès le commencement de la guerre, que c’était pour affranchir la Grèce que nous allions combattre les Athéniens. Si nous arrivons bien tard, trompés par le sort des armes dans les espérances que nous avions conçues de réduire bientôt nous-mêmes les Athéniens sans avoir besoin de vous faire partager nos périls, c’est ce que personne ne doit nous reprocher. Nous arrivons au moment où les circonstances nous le permettent ; et c’est avec vous que nous essaierons de détruire la puissance d’Athènes. Je suis étonné que vous m’ayez fermé vos portes, et j’admire si vous ne voyez point avec joie mon arrivée. En nous rendant auprès de vous, nous pensions que les Lacédémoniens allaient trouver des alliés qui l’étaient par le cœur avant de l’être en effet ; nous nous flattions que vous aspiriez au moment de le devenir ; et c’est dans cette pensée que, franchissant une route d’un grand nombre de journées, à travers des contrées étrangères, nous nous sommes jetés de tout notre zèle dans de si grands hasards. Il serait cruel que vous eussiez d’autres sentimens, et que vous fussiez vous-mêmes contraires à votre propre délivrance et à celle du reste des Grecs. Ce ne serait pas seulement vous opposer à nos efforts : mais les autres peuples auprès de qui je pourrai me rendre en seraient moins portés à se joindre à moi : ils se montreraient d’autant plus difficiles, que vous, les premiers à qui je me sois adressé, vous, citoyens d’une importante cité, vous dont on croit devoir estimer la prudence, vous n’auriez pas voulu me recevoir. Et je n’aurai point à donner des raisons satisfaisantes de votre refus ; il semblera que je n’apporte qu’une liberté perfide, ou que, si les Athéniens viennent vous attaquer, je n’aie pas la force de vous défendre : cependant avec cette même armée que je commande, lorsque j’ai porté des secours à Nisée, les Athéniens, quoique supérieurs en nombre, n’ont pas voulu risquer le combat. Et il n’est pas à croire qu’ils envoient contre vous des troupes aussi nombreuses que l’était l’armée navale qu’ils avaient à Nisée.
LXXXVI. « Je ne suis point venu dans le dessein d’opprimer les Grecs, mais de les affranchir ; et j’ai engagé, par les sermens les plus sacrés, les magistrats de Lacédémone à laisser sous leurs propres lois les peuples que j’amènerais à recevoir notre alliance. Nous n’avons eu la pensée d’employer ni la force ni la ruse pour vous rendre nos alliés ; mais au contraire d’unir avec vous nos armes contre les Athéniens qui vous ont mis sous le joug. Mais quand je vous donne les plus fortes assurances que vous puissiez recevoir, je demande que vous ne soupçonniez pas mes intentions, que vous ne me croyiez pas incapable de vous protéger, et que vous vous livriez hardiment à moi. Si quelqu’un de vous, craignant en particulier certaines personnes, appréhende que je ne remette la république en de certaines mains, si c’est par cette raison qu’il hésite, qu’il ait la plus grande confiance. Je ne viens me mêler à aucun parti ; et je ne croirais apporter qu’une liberté trompeuse, si je voulais, au mépris de vos anciennes institutions, soumettre le peuple à la domination d’un petit nombre de citoyens, ou un petit nombre de citoyens à la faction populaire. Une telle domination serait plus dure qu’un joug étranger ; nos travaux ne nous procureraient aucune reconnaissance ; les peuples, au lieu de nous accorder de l’estime et des honneurs, n’auraient que des reproches à nous faire ; et nous qui accusons les Athéniens en prenant contre eux les armes, nous attirerions sur nous encore plus de haine que ceux qui, du moins, ne se parent point de vertu. En effet, il est encore plus odieux à des hommes qui se sont fait estimer, de satisfaire leur ambition par des moyens captieux que par la force ouverte. Employer la force, c’est user de la puissance que donne la fortune ; mais la ruse est une embûche que dresse l’esprit d’iniquité. Aussi n’agissons-nous qu’avec une grande circonspection dans les affaires même qui sont pour nous de la première importance.
LXXXVII. « Une assurance encore bien plus forte que nos sermens, ce sont les faits. Comparez-les à nos discours, et vous serez obligés de reconnaître que nos offres sont d’accord avec vos intérêts. Si, quand je vous les fais, vous répondez que vous n’êtes pas en état de les accepter ; si, tout en nous assurant de votre bienveillance, vous croyez cependant nous devoir repousser, sans avoir reçu de nous aucune injure ; si vous prétendez que la liberté ne vous semble pas exempte de dangers, qu’il est juste de l’offrir à ceux qui peuvent la supporter, mais que personne, contre son gré, ne doit être forcé de la recevoir ; je prendrai à témoin les dieux et les héros de cette contrée, que je suis venu pour votre avantage, sans pouvoir vous persuader, et je porterai le ravage sur vos terres pour essayer de vous contraindre à ne pas refuser mes offres. Je ne croirai pas faire une injustice ; mais je trouverai ma conduite autorisée par une double nécessité : l’intérêt de Lacédémone qui ne doit pas, avec toute votre bienveillance, voir vos richesses, si vous n’embrassez point sa cause, portées en tribut aux Athéniens pour lui nuire ; l’intérêt des Grecs, qui ne doivent pas trouver en vous un obstacle à leur affranchissement. Sans doute, s’il ne s’agissait point ici de l’avantage commun, notre manière d’agir serait peu convenable ; et les Lacédémoniens ne devraient pas donner la liberté à des hommes qui ne veulent pas la recevoir. Nous n’aspirons pas à la domination ; mais quand nous travaillons à réprimer ceux qui veulent l’usurper, nous serions injustes envers le plus grand nombre, si, en apportant à tous la liberté, nous vous laissions avec indifférence mettre obstacle à nos desseins. Voilà sur quoi vous avez à délibérer. Entrez en lice avec les Grecs pour obtenir les premiers l’honneur d’être libres et vous procurer une gloire immortelle, pour n’être point lésés dans vos intérêts particuliers, et pour donner à votre patrie le plus beau de tous les titres. »
LXXXVIII. Ainsi parla Brasidas. Les citoyens d’Acanthe délibérèrent pour et contre sa proposition, et en vinrent aux suffrages qu’ils donnèrent en secret. Comme Brasidas avait apporté des raisons persuasives, et qu’ils craignaient pour leurs fruits, la plupart furent d’avis d’abandonner le parti d’Athènes. Ils firent prêter à ce général le serment qu’avaient fait, en l’envoyant, les magistrats de Lacédémone, de laisser vivre sous leurs propres lois ceux qu’il recevrait dans l’alliance de sa patrie. À cette condition, ils laissèrent entrer son armée. Peu de temps après, Stagyre, autre colonie d’Andros, imita cette défection. Ces événemens se passèrent pendant l’été.
LXXXIX. Dès le commencement de l’hiver suivant, la Bœotie devait être livrée aux généraux athéniens, Hippocrate et Démosthène : l’un avec la flotte devait se rendre à Siphès, l’autre à Délium ; mais on se trompa sur les jours où l’on était convenu que tous deux feraient leurs attaques. Ce fut Démosthène qui aborda le premier à Siphès ; il avait sur sa flotte les Acarnanes et un grand nombre d’alliés du voisinage ; il ne réussit point : le projet avait été découvert par un Phocéen de Phanotée, nommé Nicomaque, qui en avait fait part aux Lacédémoniens, et ceux-ci aux Bœotiens. Il vint des secours de toute la Bœotie ; Hippocrate n’y était point encore pour y donner de l’inquiétude, et ce furent les Bœotiens qui prévinrent leurs ennemis en occupant Siphès et Chéronée. Les confidens de ce complot le voyant manqué, n’excitèrent aucun mouvement dans les villes.
LXXXX. Hippocrate avait fait prendre les armes aux Athéniens sans exception, même aux simples habitans et à tous les étrangers qui se trouvaient dans la ville ; il arriva le dernier à Délium, lorsque les Bœotiens étaient déjà retirés de Siphès. Il fit camper ses troupes à Délium, et se mit à fortifier, de la manière suivante, ce lieu consacré à Apollon. On entoura d’un fossé l’enceinte et le temple. Les terres qu’on en retira furent employées à construire une terrasse qui tint lieu de muraille. On l’étaya de pieux que fournit le sarment des vignes arrachées dans les environs du lieu sacré. Les pierres et les briques des bâtimens voisins tombés en ruines furent ramassées pour donner le plus d’élévation qu’il serait possible au rempart ; on éleva des tours de bois aux endroits où il était nécessaire. Il ne restait rien du temple ; la colonnade en avait croulé. Ce fut le surlendemain du départ que commença ce travail ; on s’en occupa sans relâche le quatrième jour et le cinquième jusqu’à l’heure du dîner. La plus grande partie de l’ouvrage étant finie, le corps de l’armée s’éloigna de dix stades, dans l’intention de faire sa retraite. La plupart même des troupes légères partirent aussitôt, mais les hoplites s’arrêtèrent, et prirent un campement. Hippocrate resta encore à Délium pour y établir la garde et terminer ce qui manquait aux fortifications.
XCI. Cependant les Bœotiens se rassemblaient à Tanagra. Déjà ils s’y étaient rendus de toutes les villes, quand ils apprirent que les Athéniens retournaient chez eux. Les bœotarques sont au nombre de onze. Il y en eut dix qui furent d’avis de ne pas les combattre, puisqu’ils n’étaient plus dans la Bœotie : en effet, l’endroit où les Athéniens avaient établi leur camp faisait partie des confins de l’Oropie. Mais Pagondas, fils d’Æoladas, était bœotarque de Thèbes avec Ariantidas, fils de Lysimachidas, et c’était lui qui avait alors le commandement : il se déclara pour la bataille, croyant que le meilleur parti était d’en courir le danger. Il convoqua les troupes par cohortes, pour ne pas dégarnir le camp tout à la fois, et leur persuada de marcher contre les Athéniens et de les combattre. Voici comment il s’exprima :
XCII. « Il n’aurait dû venir à l’esprit d’aucun des chefs, ô Bœotiens, que si l’endroit où nous rencontrerions les Athéniens ne faisait plus partie de la Bœotie, il ne fallût pas les attaquer ; car c’est dans la Bœotie qu’ils viennent de se construire un fort, et c’est d’un pays limitrophe qu’ils vont partir pour infester le nôtre. Ils sont toujours nos ennemis, de quelque endroit qu’ils sortent pour exercer des hostilités. Regarder comme plus sûr de ne pas combattre, c’est une erreur. Les règles de la prudence ne sont pas les mêmes pour celui qu’on attaque et qui défend son pays, et pour celui qui, jouissant de sa fortune, marche de plein gré contre les autres par la cupidité de s’enrichir encore davantage. Nous avons appris de nos ancêtres, quand des armées étrangères portent contre nous les armes, à nous défendre également sur notre territoire et sur celui de nos voisins ; et c’est une conduite que nous devons tenir encore plus avec les Athéniens, qui sont pour nous une puissance frontière. Se montrer en état de résister à tous ses voisins, est le seul moyen de rester libres. Et comment ne faudrait-il pas surtout combattre jusqu’à la dernière extrémité, des hommes qui veulent asservir non-seulement les nations voisines, mais les états même éloignés ? Nous avons pour exemple de ce que nous devons attendre, et les habitans de l’Eubée, qui ne sont séparés de nous que par un trajet de mer, et la plus grande partie de la Grèce. La guerre entre voisins n’a d’ordinaire pour objet que les limites ; et nous si nous sommes vaincus, il ne nous restera pas, de tout notre pays, une seule limite qui ne soit contestée. Entrés sur nos terres, les Athéniens s’empareront de nos biens par la force, tant leur voisinage est, pour nous, le plus dangereux de tous. Quand on vient, comme eux aujourd’hui, attaquer ses voisins avec l’audace qu’inspire la force, on marche contre eux avec moins de crainte s’ils restent tranquilles et ne font que se défendre sur leur terrain ; mais on garde avec eux plus de réserve quand ils s’avancent hors de leurs frontières, et quand ils sont les premiers, si l’occasion s’en présente, à offrir le combat. Nous en avons eu la preuve contre ces mêmes Athéniens. Une fois leurs vainqueurs à Coronée, lorsqu’ils occupaient notre pays à la faveur de nos dissensions, nous avons conservé jusqu’à ce jour dans la Bœotie la plus grande sécurité. Rappelez-vous-en le souvenir, vous, ô vieillards, pour être semblables à ce que vous fûtes autrefois ; et vous, jeunes gens, enfans de ces hommes qui se montrèrent si valeureux, pour ne pas déshonorer des vertus qui sont votre héritage. Mettez votre confiance au dieu dont ils occupent le terrain sacré ; ce terrain que, par un sacrilège, ils viennent de fortifier. Il vous protégera ; croyez-en les sacrifices que vous avez offerts, et qui se montrent propices. Marchez à vos ennemis : qu’ils aillent satisfaire leur ambition en attaquant des peuples qui ne se défendent pas ; mais apprenez-leur qu’avec des nations généreuses qui combattent toujours pour la liberté de leur patrie, et jamais pour détruire celle des autres, ils ne se retireront pas sans avoir eu des combats à soutenir. »
XCIII. Ce fut par de telles paroles que Pagondas sut persuader à ses soldats d’aller aux Athéniens. Aussitôt il les fit marcher, et se mit à leur tête : il était déjà tard. Arrivé près du camp des ennemis, il prit un poste où les deux armées, séparées par une éminence, ne pouvaient se voir l’une l’autre, rangea ses troupes, et se tint prêt au combat. Hippocrate était à Délium ; il reçut avis que les Bœotiens s’approchaient, et fit porter à l’armée l’ordre de se mettre en bataille. Lui-même arriva peu de temps après, laissant à Délium aux environs de trois cents chevaux pour garder la place en cas d’accident, et pour épier le moment de tomber sur l’ennemi pendant l’action. Les Bœotiens leur opposèrent des troupes, et toutes leurs dispositions faites, ils parurent sur le sommet de la colline, et prirent les rangs suivant l’ordre dans lequel ils devaient combattre. Ils étaient au nombre d’environ sept mille hoplites, de plus de dix mille hommes de troupes légères, de mille hommes de cavalerie et de cinq cents peltastes. Les citoyens et habitans de Thèbes formaient l’aile droite ; au centre étaient ceux d’Aliarte, de Coronée, de Copée. et des autres endroits qui environnent le lac Copaïde ; à la gauche étaient les troupes de Thespies, de Tanagra et d’Orchomène. A chaque aile étaient distribuées de la cavalerie et des troupes légères. Les Thébains étaient rangés sur vingt-cinq de front, et les autres comme ils se trouvaient. Telles étaient les dispositions et l’ordonnance des Bœotiens.
XCIV. Du côté des Athéniens, les hoplites, rangés sur huit de front, étaient égaux en nombre à ceux des ennemis. Quant aux troupes légères, quoiqu’on en eut fait une levée, il ne s’en trouvait point alors à l’armée ; il n’y en avait même point à la ville. A compter ce qui s’était mis en campagne, ils auraient été supérieurs aux Bœotiens ; mais la plupart avaient suivi sans armes, parce qu’on avait fait une levée générale de tout ce qui s’était trouvé d’étrangers et de citoyens, et dès qu’ils se furent mis à retourner chez eux, il n’en resta plus qu’un petit nombre. On était en ordre de bataille, et l’action allait s’engager, quand Hippocrate parcourut les rangs pour encourager les troupes, et leur parla ainsi :
XCV. « Le temps ne me permet que de vous dire peu de mots, ô Athéniens ; mais adressés à des hommes de cœur, ils auront autant de pouvoir que de longs discours. J’ai moins à vous donner des ordres qu’à vous rappeler le souvenir de votre courage. Si c’est dans une terre étrangère que nous bravons de si grands hasards, ne croyez pas que le succès doive vous être étranger. Dans le pays des Bœotiens, vous combattrez pour le vôtre ; et si nous sommes vainqueurs, jamais les Péloponnésiens, privés de la cavalerie bœotienne ne feront d’invasions sur vos terres. En un seul combat, vous ferez la conquête d’un pays ennemi, et vous affermirez la liberté de l’Attique. Marchez, et montrez-vous dignes d’une patrie que vous regardez comme la première de la Grèce ; dignes de vos pères, qui, sous la conduite de Myronide, victorieux des mêmes ennemis aux Œnophytes, entrèrent en possession de la Bœotie. »
XCVI. Hippocrate était parvenu jusqu’à la moitié de l’armée, et n’avait pas eu le temps d’en parcourir le reste, quand Pagondas, après avoir encouragé de même les Bœotiens, entonna le paean, et aussitôt ils descendirent de la colline. Les Athéniens s’avancèrent à leur rencontre, et ce fut en courant que, des deux côtés, on en vint à l’attaque. Les derniers rangs des deux armées ne prirent point de part à l’action, également arrêtés par des torrens ; mais le reste combattit corps à corps, et l’on se poussait les uns les autres avec les boucliers. L’aile gauche des Bœotiens fut défaite par les Athéniens jusqu’à la moitié de sa profondeur. Les vainqueurs continuaient de la pousser, et chargeaient surtout les Thespiens ; ceux de cette nation qui leur étaient opposés, fléchirent, et renfermés dans un petit espace, ils furent égorgés en se défendant. On vit même des Athéniens perdre leur rang en enveloppant les ennemis, ne se reconnaître plus les uns les autres, et se donner réciproquement la mort. De ce côté, les Bœotiens furent battus, et se retirèrent auprès de ceux qui tenaient encore. La droite où étaient les Thébains fut victorieuse ; elle ne tarda point à repousser les Athéniens, et se mit d’abord à leur poursuite. Pagondas, dans le temps même que l’aile gauche souffrait, détacha deux corps de cavalerie, qui, sans être aperçus, firent le tour de la colline, se montrèrent subitement, et jetèrent la terreur dans l’aile victorieuse des Athéniens, qui les prirent pour une nouvelle armée qui s’avançait. Alors, pressés des deux côtés, rompus par cette cavalerie et par les Thébains, tous prirent la fuite. Les uns se précipitèrent vers Délium et du côté de la mer ; d’autres vers Orope ; d’autres vers le mont Parnès ; chacun enfin du côté où il espérait trouver son salut. Les Bœotiens, et surtout leur cavalerie, et les Locriens qui survinrent à l’instant de la déroute, poursuivirent et massacrèrent les fuyards. La nuit vint à propos mettre fin à cet acharnement et donner au grand nombre la facilité de se sauver. Le lendemain, ceux qui s’étaient réfugiés à Orope et à Délium, laissant une garnison dans cette place qu’ils occupaient encore, se retirèrent chez eux par mer.
XCVII. Les Bœotiens dressèrent un trophée, enlevèrent leurs morts, dépouillèrent ceux des ennemis, et laissant une garde, ils retournèrent à Tanagra. Ils avaient dessein d’attaquer Délium. Un héraut, que les Athéniens envoyaient réclamer leurs morts, rencontra un héraut bœotien qui le fit retourner sur ses pas, l’assurant qu’il n’obtiendrait rien que lui-même ne fût de retour. Celui-ci se présenta aux Athéniens, et leur dit de la part de ceux qui l’envoyaient, qu’ils n’avaient pu, sans crime, enfreindre les lois de la Grèce ; que c’en était une, reconnue par tous les Grecs, quand ils entraient dans le pays les uns des autres, de respecter les lieux sacrés ; que les Athéniens avaient entouré de murailles Délium, qu’ils s’y étaient logés, qu’ils y faisaient tout ce qu’on peut se permettre dans un lieu profane, y puisant même de l’eau, à laquelle les Bœotiens se gardaient de toucher, excepté pour les ablutions dans les cérémonies religieuses : qu’ainsi, au nom du dieu et d’eux-mêmes, les Bœotiens, attestant les immortels, protecteurs de la contrée, et Apollon, leur ordonnaient de se retirer du territoire sacré, et d’emporter tout ce qui leur appartenait.
XCVIII. Quand le héraut eut ainsi parlé, les
Athéniens dépêchèrent le leur et le chargèrent de dire aux Bœotiens qu’ils n’avaient commis aucune profanation dans le territoire sacré, et qu’ils n’en commettraient volontairement aucune à l’avenir ; que ce n’était point dans des intentions sacrilèges qu’ils y étaient entrés, mais pour s’en faire un lieu de défense contre des ennemis qui les avaient attaqués injustement ; que les Grecs avaient pour loi, quand ils étaient maîtres d’un pays, fût-il d’une grande ou d’une petite étendue, de se croire maîtres aussi des lieux sacrés qui s’y trouvaient, en les respectant autant qu’il était en leur pouvoir, et remplissant d’ailleurs les rits accoutumés ; que les Bœotiens eux mêmes en donnent l’exemple comme la plupart des autres peuples ; que lors qu’ils s’emparent d’un pays par la force des armes, et qu’ils en chassent les habitans, ils entrent en possession des temples étrangers, et s’en regardent comme les propriétaires ; que si les Athéniens avaient pu se rendre maîtres d’une plus grande partie de la Bœotie, ils la conserveraient ; qu’ils ne se retireraient pas volontairement de celle qu’ils occupaient, et qu’ils regardaient comme leur propriété ; qu’ils avaient fait usage de l’eau par nécessité et non par mépris, contraints de se défendre contre ceux qui, les premiers, avaient fait des invasions sur leurs terres ; qu’on pouvait croire que les dieux avaient de l’indulgence pour ce qu’on était obligé de se permettre dans la guerre et dans toute espèce de danger ; que même leurs autels étaient un refuge pour les coupables involontaires ; qu’on appelait criminels ceux qui faisaient du mal sans nécessité, et non ceux qui osaient se permettre certaines choses dans le malheur ; que les Bœotiens en offrant de rendre les morts en échange d’un territoire sacré, montraient bien plus d’irréligion que ceux qui refusaient d’obtenir par cet échange ce qu’il était juste de leur accorder. Le héraut avait aussi ordre de leur déclarer nettement qu’ils ne sortiraient pas de la Bœotie, puisqu’ils étaient sur un territoire qui leur appartenait et qu’ils avaient conquis les armes à la main ; et que, suivant les antiques lois, ceux qui traitaient pour recueillir leurs morts devaient obtenir la permission de les enlever.
XCIX. Les Bœotiens répondirent que si les
Athéniens étaient sur le territoire de la Bœotie, ils eussent à le quitter, en emportant ce qui leur appartenait ; que s’ils étaient sur leur propre territoire, c’était à eux de savoir ce qu’ils avaient à faire. C’est que les morts étaient sur les confins de l’Oropie, où s’était donnée la bataille, et qu’ils regardaient cette contrée comme faisant partie de la domination d’Athènes. Mais ils ne croyaient pas que les Athéniens pussent enlever les morts malgré eux ; d’ailleurs ils refusèrent d’accorder aucune suspension d’armes pour leurs pays, et ils crurent faire une réponse convenable en disant aux Athéniens de quitter leur territoire, et d’emporter ce qu’ils réclamaient. Le héraut d’Athènes ne reçut pas d’autre réponse, et se retira sans avoir rien fait.
C. Aussitôt les Bœotiens mandèrent du golfe de Malée des guerriers armés de javelots et de frondes ; il leur était survenu après la bataille deux mille hoplites de Corinthe, la garnison péloponnésienne sortie de Nisée, et des Mégariens. Avec ces renforts, ils mirent le siège devant Délium et commencèrent l’attaque des murailles. Entre les différens moyens qu’ils employèrent, ils firent approcher une machine qui les rendit maîtres de la place. C’était un grand madrier qu’ils scièrent en deux dans sa longueur et qu’ils creusèrent dans toute son étendue : ils rejoignirent ensuite exactement les deux pièces qui formèrent un canal. A l’un des bouts, ils suspendirent une chaudière avec des chaînes ; un tuyau de fer traversait le canal et venait aboutir à la chaudière ; le madrier était aussi garni de fer dans sa plus grande partie. Cette machine fut apportée de loin sur des chariots, et appliquée à l’endroit où le mur était surtout construit de sarmens et de bois. Quand on l’eut approchée, on adapta de grands soufflets au bout du canal qui regardait les assiégeans, et on les mit en jeu. L’air comprimé se portant dans la chaudière remplie de charbons allumés, de soufre et de poix, excita une grande flamme, et embrasa les fortifications. Personne n’y put rester ; tous les abandonnèrent et se mirent en fuite ; elles furent emportées. Une partie de la garnison périt ; deux cents hommes furent faits prisonniers ; la plus grande partie du reste se réfugia sur la flotte et retourna dans l’Attique.
CI. Délium fut pris dix-sept jours après la bataille. Le héraut des Athéniens, sans rien savoir de ce qui s’était passé, vint peu de temps après réclamer encore une fois les morts. On les lui rendit sans rien lui apprendre. Les Bœotiens avaient perdu dans la bataille un peu moins de cinq cents hommes ; les Athéniens un peu moins de mille : de ce nombre était Hippocrate. Peu après cette affaire, Démosthène, n’ayant pas réussi dans l’objet de sa navigation, qui était de se rendre maître de Siphès par les intelligences qu’on y entretenait, fit une descente dans les campagnes de Sicyone : il avait sur sa flotte quatre cents hoplites tant Acarnanes qu’Agræens et Athéniens. Avant que tous les vaisseaux fussent abordés à la côte, les Sicyoniens accoururent au secours, mirent en fuite les troupes qui étaient descendues et les poursuivirent jusqu’à leurs bâtimens ; ils tuèrent, ils firent des prisonniers, dressèrent un trophée et rendirent les morts. Pendant le siège de Délium, avait péri Sitalcès, roi des Odryses ; il faisait la guerre aux Triballes et fut vaincu. Seuthès, son neveu, fils de Sparadocus, régna sur les Odryses et sur la partie de la Thrace qui avait été sous la domination de Sitalcès.
CII. Le même hiver, Brasidas, avec les alliés de Thrace, marcha contre Amphipolis, colonie d’Athènes, sur le fleuve Strymon. Aristagoras de Milet, fuyant la colère de Darius, avait tenté le premier d’établir une colonie à l’endroit même où est aujourd’hui cette ville ; mais il avait été chassé par les Édoniens. Trente-deux ans après, Athènes y envoya dix mille hommes ; c’étaient des Athéniens et tous ceux des autres pays qui voulurent y aller ; ils furent détruits à Drabesque par les Thraces. Au bout de vingt-neuf ans, les Athéniens revinrent avec Agnon, fils de Nicias, chargé d’établir la colonie ; ils chassèrent les Édoniens, et firent leur fondation à l’endroit qu’on nommait auparavant les Sept Voies. Ils étaient partis d’Éion, comptoir maritime qu’ils possédaient à l’embouchure du fleuve, à cinq cents stades de la ville, qu’on appelle aujourd’hui Amphipolis. Agnon la nomma ainsi, parce que, de deux côtés, elle est baignée par le Strymon : cette situation la rendait commode à fortifier, en tirant un long mur d’une partie du fleuve à l’autre. Elle se fait remarquer du côté de la mer et de celui du continent.
CIII. Brasidas partit d’Arné, dans la Chalcldique, et marcha contre cette place avec son armée. Il arriva sur le soir à Aulon et à Bromisque, à l’endroit où le lac Bolbê se jette dans la mer. Il y soupa, et continua sa marche pendant la nuit. Le temps était mauvais, et il tombait un peu de neige ; mais il n’eut que plus d’empressement à s’avancer, voulant cacher son approche aux habitans, à ceux du moins qui n’étaient pas du nombre des traîtres ; car il demeurait dans la ville des gens d’Argila, colonie d’Andros, et plusieurs autres qui étaient avec lui d’intelligence, les uns gagnés par Perdiccas, et les autres par les Chalcidiens ; mais surtout ceux d’Argila, en qualité de voisins, et parce que les Athéniens les avaient toujours regardés comme suspects. Ils en voulaient à cette ville, et saisirent l’arrivée de Brasidas comme une occasion favorable. Déjà, depuis long-temps, ils complotaient avec ceux de leurs concitoyens qui avaient des établissemens dans la place pour la faire livrer. Ils reçurent Brasidas, déclarèrent dans cette nuit leur révolte contre Athènes ; et, avant le lever de l’aurore, ils conduisirent l’armée au pont qui est bâti sur le fleuve. La ville est à plus de distance du pont que celui-ci n’a de longueur ; il n’y avait point encore en cet endroit de murailles comme aujourd’hui, mais seulement un faible corps de garde, que Brasidas eut peu de peine à forcer, favorisé surtout à la fois par une trahison, par le mauvais temps et par la surprise que causait son arrivée. Il passa le pont, et fut maître à l’instant même de tout ce que les habitans possédaient au dehors.
CIV. Comme on était loin de s’attendre à l’arrivée de Brasidas, et que des citoyens qui logeaient hors de la ville, un grand nombre se trouvaient prisonniers, tandis que les autres s’étaient réfugiés dans la place, les habitans d’Amphipolis éprouvaient une agitation d’autant plus terrible qu’ils étaient entre eux dans la défiance. On dit même que si Brasidas avait empêché ses troupes de se livrer au pillage, et qu’il fût entré tout à coup dans la ville, il est probable qu’il l’eût prise d’emblée ; mais il perdit le temps à camper, il fit des courses dans la campagne, et comme, de l’intérieur de la place, il n’arrivait rien de ce qu’il attendait, il se tint en repos. Le parti opposé aux traîtres était le plus nombreux ; il empêcha d’ouvrir à l’instant les portes, et dépêcha quelques personnes avec le général athénien Eucleès, commandant de la place, auprès d’un autre général qui avait du commandement dans la Thrace, et qui se trouvait à Thasos : c’était Thucydide, fils d’Olorus, auteur de cette histoire. Thasos est une île où les Pariens ont fondé une colonie. Elle est éloignée d’Amphipolis d’une demi-journée tout au plus de navigation. On lui manda de venir au secours. Sur cet avis, il mit en mer à l’instant avec sept vaisseaux qui se trouvaient à Thasos. Il avait surtout à cœur d’arriver assez tôt pour empêcher Amphipolis d’écouter aucune proposition ; sinon, il voulait du moins occuper Éion avant les ennemis.
CV. Cependant Brasidas craignait que les vaisseaux de Thasos ne vinssent apporter du secours : il apprenait que Thucydide possédait, dans cette partie de la Thrace, des fabriques pour l’exploitation des mines d’or, ce qui le rendait l’un des hommes le plus riche du continent ; et il fit ses efforts pour hâter la reddition avant l’arrivée de ce général. Il appréhendait que le peuple d’Amphipolis ne refusât de rien entendre, dans l’espérance que Thucydide, avec le secours qu’il amènerait par mer, et ceux qu’il rassemblerait de la Thrace, parviendrait à le sauver ; il offrit donc des conditions modérées, et fit proclamer par un héraut, que tous les Amphipolitains et les Athéniens seraient maîtres de rester, en conservant leurs droits el leurs fortunes, et que ceux qui voudraient sortir, auraient cinq jours pour emporter ce qui leur appartenait.
CVI. Cette proclamation opéra dans les esprits une révolution d’autant plus sensible, qu’entre les habitans il n’y avait que peu d’Athéniens, que le reste était composé d’hommes rassemblés de toutes parts, et qu’un grand nombre de ceux qui logeaient dans la ville, étaient liés de parenté avec les prisonniers qu’on avait faits au dehors. La crainte qu’on éprouvait faisait trouver justes les propositions de Brasidas : elles le paraissaient aux Athéniens, par l’envie qu’ils avaient de se retirer, persuadés qu’ils auraient moins de dangers à courir, et n’ayant que peu d’espérance d’être promptement secourus ; elles le paraissaient au reste du peuple, qui ne serait privé de la qualité de citoyens ni de ses droits, et qui, contre toute espérance, se voyait hors de péril. Dès lors, ceux qui s’entendaient avec Brasidas, osèrent célébrer ouvertement la justice de ses offres, encouragés par le changement du peuple, et parce qu’ils voyaient que le général athénien qui était présent ne pouvait se faire écouter. Enfin on tomba d’accord avec le général lacédémonien, et il fut reçu aux conditions qu’il avait fait publier. Ce fut ainsi que la ville fut rendue. Le même jour, Thucydide arriva sur le soir à Éion avec ses vaisseaux. Brasidas venait de prendre Amphipolis, et il ne s’en fallut que d’une nuit qu’il ne se rendit maître d’Éion : si les vaisseaux n’avaient pas porté un prompt secours, la place eût été perdue au lever de l’aurore.
CVII. Thucydide fit ensuite à Éion les dispositions nécessaires pour y mettre la sûreté, dans le moment présent, si Brasidas venait l’attaquer, et pour la conserver à l’avenir : il entra dans ses mesures d’y offrir une retraite à tous ceux qui voudraient y venir d’Amphipolis, comme le traité le leur permettait. Brasidas ne tarda point à descendre, en suivant le cours du fleuve avec un grand nombre de bateaux ; il essaya d’intercepter l’embouchure du Strymon, et s’emparant d’une pointe de terre qui s’avance en dehors des murailles, il fit en même temps par terre des tentatives contre la place ; mais il fut repoussé des deux côtés, et ne s’occupa plus que de mettre en bon état Amphipolis. Myrcine, ville de l’Édonide, se donna volontairement à ce général, après la mort de Pittacus, roi des Édoniens, qui fut tué par les enfans de Goaxis et par sa femme Brauro. Cet exemple fut suivi par Gapselus et par Œsimé, qui sont des colonies de Thasos. Perdiccas était venu trouver Brasidas aussitôt après la reddition d’Amphipolis ; il le seconda dans ces acquisitions.
CVIII. La perte de cette place jeta les Athéniens dans une violente crainte. La possession leur en était avantageuse, parce qu’ils en tiraient des bois de construction, et qu’ils en recevaient des contributions pécuniaires ; d’ailleurs ils voyaient s’ouvrir aux Lacédémoniens, contre les alliés d’Athènes, une route jusqu’au Strymon, dans laquelle ils auraient les Thessaliens pour guides. Tant qu’ils étaient restés maîtres du pont, comme il se trouve du côté du continent un grand lac formé par le fleuve, et que du côté d’Éion, ils faisaient la garde avec des trirèmes, ils ne craignaient pas que l’ennemi pût franchir ces obstacles ; et c’est ce qu’ils pensaient que désormais il pourrait faire aisément. Ils appréhendaient la défection des alliés ; car Brasidas, qui montrait dans toute sa conduite un caractère de modération, répétait partout qu’il n’était envoyé que pour délivrer la Grèce. Les villes sujettes d’Athènes, instruites de la conquête d’Amphipolis, de la conduite du vainqueur et de la douceur qu’il avait fait paraître, concevaient le goût le plus vif pour un changement de domination. Elles lui adressaient en secret des messages, elles l’appelaient, et c’était à qui serait la première à se révolter ; elles croyaient n’avoir rien à craindre, trompées sur la puissance des Athéniens, qu’elles ne présumaient pas aussi grande qu’elle se montra dans la suite, et n’appuyant leurs jugemens que sur leurs aveugles désirs, et non sur une juste prévoyance : accoutumés que sont les hommes à s’abandonner inconsidérément à l’espérance de ce qu’ils désirent, et à ne faire usage de leur raison que pour rejeter ce qui leur déplait. D’ailleurs, on était encouragé par les échecs que les Athéniens venaient de recevoir dans la Bœotie, et par les discours de Brasidas, qui gagnait les esprits en déguisant la vérité, comme s’il n’avait fallu que ses forces pour intimider tellement les Athéniens à Nisée, qu’ils n’avaient osé se mesurer contre elles. Tous étaient persuadés que personne ne viendrait porter contre eux du secours : mais surtout ils voulaient à tout prix courir le danger de la défection, par le charme qu’a la nouveauté dans les premiers instans, et parce que c’était pour la première fois qu’ils allaient essayer l’ardeur guerrière des Lacédémoniens.
Instruits de ces dispositions des alliés, les Athéniens envoyèrent, comme ils le purent, des garnisons dans les villes, pressés par le temps, et contrariés par la mauvaise saison. Brasidas, de son côté, fit demander une armée à Lacédémone, et se prépara lui-même à faire construire des trirèmes sur le Strymon. Mais les Lacédémoniens ne le secondèrent pas dans ses vues, par l’envie que lui portaient les premiers hommes de la république, et parce qu’ils aimaient mieux obtenir la restitution des guerriers qu’on leur avait pris à Sphactérie, et terminer la guerre.
CIX. Le même hiver, les Mégariens reprirent les longues murailles que les Athéniens leur avaient enlevées, et les rasèrent jusqu’aux fondemens. Brasidas, après la conquête d’Amphipolis, porta la guerre, avec ses alliés, dans la contrée qu’on appelle Acté. Elle commence au canal qu’avait fait creuser le roi ; l’Athos, montagne élevée, qui en fait partie, se termine à la mer Égée. La ville de Sané est comprise dans ce pays : c’est une colonie d’Andros, située près du canal, et tournée vers la mer qui regarde l’Eubée. Il contient encore d’autres villes, telles que Thyssus, Cléones, Acrothoos, Olophyxus et Dion, habitées par un mélange de nations barbares, qui parlent deux langues différentes : on y trouve quelques familles chalcidiennes, mais le plus grand nombre est composé de ces Pélasges qui, autrefois, sous le nom de Tyrrhéniens, habitèrent Lemnos et Athènes ; de Bisaltins, de Crestoniens et d’Édoniens. Ces peuples sont distribués en petites villes, et la plupart se donnèrent à Brasidas. Sané et Dion lui résistèrent, et il s’arrêta dans les campagnes qu’il ravagea.
CX. Comme il ne put, dans ces places, faire écouter aucune proposition, il courut attaquer Toroné, ville de la Chalcidique, qu’occupaient les Athéniens : une faction peu nombreuse l’appelait, prête à la lui livrer. Il arriva de nuit, près de l’aube du jour ; et, sans être aperçu ni de ceux des habitans qui n’étaient pas de son parti, ni de la garnison athénienne, il campa sur le terrain consacré aux Dioscures, à la distance de trois stades au plus de la ville. Ceux qui étaient avec lui d’intelligence, instruits de sa marche, s’avancèrent secrètement en petit nombre, épiant le moment de son arrivée ; et dès qu’il parut, ils prirent avec eux sept hommes de ses troupes légères, armés de poignards : ce furent les seuls qui ne craignirent pas d’entrer dans la place, quoiqu’une vingtaine eût été nommée pour ce coup de main. Ils avaient à leur tête Lysistrate d’Olynthe. Ils entrèrent par la muraille qui est du côté de la mer : la ville est située sur une colline ; ils y parvinrent sans être aperçus, tuèrent les soldats du corps de garde posté au plus haut de la citadelle, et brisèrent la petite porte qui était du côté de Canastræon.
CXI. Brasidas, s’étant un peu avancé, s’arrêta avec le reste de ses troupes. Il envoya en avant cent peltastes qui devaient être les premiers à se précipiter dans la place, aussitôt que quelques portes s’ouvriraient, et qu’on donnerait le signal. Le moment était passé ; ils étaient surpris de ce délai, et s’étaient avancés peu à peu fort près de la ville. Cependant les habitans de Toroné, qui étaient entrés avec les soldats de Brasidas, faisaient au dedans leurs dispositions. Quand la petite porte eut été rompue, et qu’ils eurent brisé la barre de celle qui donnait sur le marché, ils introduisirent d’abord quelques hommes par la première, pour effrayer, des deux côtés, les gens qui n’étaient pas du secret. Ensuite ils élevèrent, comme on en était convenu, le feu du signal ; et firent alors entrer par la porte du marché le reste des peltastes.
CXII. Brasidas, voyant s’exécuter les manœuvres dont on était convenu, donna l’ordre, et accourut avec son armée. Les soldats en foule, poussant de grands cris, plongèrent la ville dans la terreur. Les uns se jetaient précipitamment dans la place par les portes ; les autres montaient à l’escalade, à l’aide de poutres triangulaires, destinées à élever des pierres, et qui se trouvaient à côté d’une partie dégradée de la muraille que l’on rétablissait. Brasidas, avec le gros de son armée, se porta dans l’instant aux endroits les plus élevés de la place, voulant la prendre par le haut, pour qu’elle ne lui fût pas disputée. Le reste des troupes se répandit dans toute la ville.
CXIII. Pendant qu’on la prenait, la multitude s’agitait sans rien savoir ; mais ceux qui étaient du secret, et à qui plaisait la révolution, se mêlèrent à l’instant avec les étrangers, qui venaient d’entrer dans la place. Les Athéniens, dont cinquante hoplites couchaient dans le marché ; apprirent ce qui se passait ; quelques-uns, en petit nombre, périrent en combattant ; les autres se sauvèrent ou à pied ou sur deux vaisseaux qui se trouvaient de garde, et se réfugièrent au fort de Lécythe qui tenait pour eux : c’était une pointe de la ville, dont ils s’étaient emparés ; elle était située sur le bord de la mer, et resserrée sur un isthme fort étroit. Ceux de Toroné qui étaient de leur faction y cherchèrent un asile avec eux.
CXIV. Dès qu’il fit jour, et que Brasidas fut assuré de sa conquête, il fit déclarer aux citoyens de Toroné, qui avaient pris la fuite avec les Athéniens, qu’ils étaient maîtres de rentrer dans leurs propriétés, et de jouir sans crainte de leurs droits. Il envoya aussi un héraut aux Athéniens, leur ordonner de sortir de Lécythe sur la foi publique, en prenant avec eux leurs effets, parce que cette place appartenait aux Chalcidiens. Ils répondirent qu’ils ne la quitteraient pas, et demandèrent un armistice d’un jour pour enlever leurs morts. Brasidas leur en donna deux, pendant lesquels on se fortifia de part et d’autre. Il assembla les habitans, et leur tint à peu près les mêmes discours qu’à ceux d’Acanthe : qu’il n’était pas juste que ceux qui l’avaient favorisé dans sa conquête de la ville, fussent regardés comme de mauvais citoyens et des traîtres ; que leur dessein n’avait été d’asservir personne ; qu’ils ne s’étaient pas laissé gagner par argent, et qu’ils n’avaient agi que pour le bien et la liberté de la patrie ; que ceux qui n’avaient point eu de part à son entreprise ne devaient pas croire non plus qu’ils ne jouiraient pas des mêmes avantages ; qu’il n’était venu pour faire tort ni à la ville ni à aucun particulier ; qu’il avait même, dans cet esprit, fait déclarer à ceux d’entre eux qui s’étaient réfugiés auprès des Athéniens, que, malgré leur attachement à ce peuple, il n’en aurait pas pour eux moins d’estime ; qu’il était sûr qu’après avoir connu par expérience les Lacédémoniens, ils verraient bien qu’ils n’en devaient pas attendre moins de bienveillance que de leurs anciens alliés, et qu’au contraire ils en éprouveraient bien davantage, parce qu’ils auraient affaire à des hommes plus justes ; que si, pour le moment, ils ressentaient de la crainte, c’était faute de les connaître. Il leur ordonna de se disposer tous à prendre les sentimens d’alliés fidèles de Lacédémone, ajoutant qu’à l’avenir, les fautes qu’ils pourraient commettre leur seraient imputées ; mais que les Lacédémoniens ne se regardaient comme offensés par rien de ce qu’ils avaient pu faire auparavant ; que c’était eux-mêmes qui l’avaient été par une puissance supérieure, et qu’il les trouvait excusables de s’être opposés à ses desseins.
CXV. En leur tenant de tels discours, il leur rendit le courage. Quand l’armistice avec les Athéniens fut expiré, il attaqua Lécythe. Les assiégés n’avaient, pour se défendre, que de mauvaises murailles et des maisons garnies de créneaux. Cependant le premier jour ils repoussèrent les assiégeans. Le lendemain ceux-ci firent approcher une machine destinée à lancer des flammes sur les fortifications de bois : eux-mêmes s’avancèrent du côté de la place, où ils avaient dessein de l’appliquer, et qui était le plus faible. Alors les Athéniens élevèrent une tour de bois au-dessus d’un bâtiment, et y apportèrent une grande quantité d’amphores pleines d’eau, des jarres et de grosses pierres : des hommes y montèrent en grand nombre. Le poids était trop fort pour l’édifice qui le supportait : il croula subitement à grand bruit. Ceux des Athéniens qui étaient assez près pour être témoins de l’accident en furent plus consternés qu’effrayés ; mais ceux qui étaient loin, et surtout les soldats qui se trouvaient aux postes les plus reculés, crurent que cette partie de la place était enlevée : ils prirent la fuite, et se précipitèrent du côté du rivage et sur les vaisseaux.
CXVI. Brasidas s’aperçut qu’ils avaient abandonné les remparts, et s’avançant avec son armée, il emporta aussitôt les murailles. Tous ceux qu’il prit reçurent la mort. Les Athéniens, ayant abandonné la place, se réfugièrent à Pallène sur des vaisseaux et de petits bâtimens. Lécythe renferme un temple de Minerve, et Brasidas, avant de commencer l’attaque, avait promis de donner au premier qui monterait à l’assaut trente mines d’argent. Comme il crut que dans la prise du fort il y avait eu quelque chose de surnaturel, il fit offrande des trente mines d’argent à la déesse, et quand il eut détruit Lécythe, il en changea la destination, et lui consacra le terrain tout entier. Pendant le reste de l’hiver, il répara les places qu’il avait prises, et forma des plans pour de nouvelles conquêtes. Avec cette saison finit la huitième année de la guerre.
CXVII. Dès le commencement du printemps de l’été, les Lacédémoniens et les Athéniens conclurent une trêve d’une année. Ceux-ci pensaient qu’avant que Brasidas parvînt à exciter aucun soulèvement chez leurs alliés, ils auraient le temps de se préparer à lui opposer de la résistance, et que d’ailleurs, si leurs affaires allaient bien, ils obtiendraient une paix de plus longue durée : ceux-là jugeant que les Athéniens éprouvaient des craintes qu’ils avaient en effet, espéraient que par la suspension de leurs maux et de leurs fatigues, ils apprendraient à désirer encore plus un repos dont ils auraient éprouvé les douceurs, qu’ils en viendraient à un accord et leur rendraient les prisonniers, pour obtenir une plus longue paix. Ils avaient surtout à cœur de les retirer pendant que la fortune favorisait encore Brasidas. Et en effet, ce qu’ils pouvaient attendre, s’il continuait à faire des progrès, c’était de rendre la fortune douteuse entre eux et leurs ennemis, de perdre leurs prisonniers, de se défendre à forces égales, et de voir par conséquent la victoire mise au hasard. Ils firent donc le traité suivant, dans lequel leurs alliés furent compris.
CXVIII. « Chacun pourra jouir à sa volonté du temple et de l’oracle d’Apollon Pythien, sans dol et sans crainte, suivant les anciens usages.
« Les Lacédémoniens sont d’accord de cet article, ainsi que les alliés. Ils engageront, autant qu’il sera possible, les Bœotiens et les Phocéens à l’accepter, et leur feront déclarer leur désir à cet égard.
« Vous et nous, et tous autres qui le voudront, suivant le droit, la justice et les anciens instituts, ferons des recherches pour découvrir les déprédateurs des trésors consacrés aux dieux.
« Les Lacédémoniens et leurs alliés conviennent que si les Athéniens font la paix, chacune des parties contractantes conservera ce qu’elle possède actuellement : nous Lacédémoniens, à Coryphasium, nous tenant entre Buphrade et Tomée ; et les Athéniens à Cythère, sans nous immiscer dans les alliances les uns des autres. Ceux qui sont à Nisée et à Minoé ne passeront pas au-delà du chemin qui va de Pyles, en côtoyant le temple de Nisus, jusqu’au temple de Neptune, et du temple de Neptune droit au pont de Minoé.
« Ni les Mégariens ni les alliés n’outrepasseront ce chemin, ni l’île que les Athéniens ont prise et qu’ils possèdent ; et ni les uns ni les autres ne s’immisceront dans leurs affaires respectives de quelque manière que ce puisse être.
« Ils conserveront tout ce qu’ils ont à Trézène et tout ce dont ils doivent jouir suivant leur traité avec les Athéniens ; ils auront l’usage de la mer qui baigne leurs côtes et celles de leurs alliés.
« Les Lacédémoniens ni leurs alliés n’auront point de vaisseaux longs, mais seulement des bâtimens à rames du port de cinq cents talens.
« Les hérauts, les députés et leurs compagnons qui seront envoyés pour prendre des mesures pacifiques, ou pour accorder les différends, voyageront sous la foi publique par terre et par mer, pour aller à Athènes et dans le Péloponnèse, et pour en revenir.
« Pendant toute la durée de la trêve, ni vous, ni nous ne recevrons les transfuges, libres ni esclaves.
« Vous et nous, nous discuterons réciproquement nos droits et déciderons à l’amiable les points contestés, sans recourir à des voies hostiles.
« Voilà ce qui semble convenable aux Lacédémoniens et aux alliés. Si vous croyez qu’il y ait à faire quelque chose de mieux et de plus juste, vous pouvez venir à Lacédémone, et nous en instruire ; ni les Lacédémoniens ni les alliés ne s’éloigneront en rien de ce que vous pourrez dire de juste.
« Ceux qui viendront seront chargés de pouvoirs qui feront connaître leur mission, comme vous voulez que nous fassions de notre côté.
« Le traité tiendra pendant un an. Ainsi a-t-il semblé bon au peuple.
« La tribu Acamantide présidait ; Phœnippe était greffier et Niciade épistate. Lachès prononça : que ce soit pour le bonheur des Athéniens. Il y aura trêve, suivant que les Lacédémoniens et leurs alliés en conviennent. Les magistrats ont consenti, en présence du peuple, à ce qu’il y eût trêve pendant un an, à commencer du quatrième jour après le dix du mois élaphébolion. Pendant la durée du traité, les députés et les hérauts, de part et d’autre, négocieront pour parvenir à des moyens de terminer la guerre. Les généraux et les prytanes convoqueront des assemblées où les Athéniens délibéreront sur la paix toutes les fois qu’il viendra quelque députation relative à cet objet ; et les députés, en présence du peuple, s’engageront à maintenir la trêve pendant l’année. »
CXIX. Ces articles furent arrêtés et convenus entre les Lacédémoniens, les Athéniens et les alliés respectifs, à Lacédémone, le douze du mois gérastion. Ils furent ratifiés et garantis pour Lacédémone, par Taurus, fils d’Échélimidas, Athénée, fils de Périclidas, Philocharidas, fils d’Eryxidaïdas ; pour Corinthe, par Æneas, fils d’Ocyte, Euphamidas, fils d’Aristonyme ; pour Mégare, par Nicase, fils de Cécale, et Ménécrate, fils d’Amphidore ; pour Épidaure, par Amphias, fils d’Eupæïdas ; pour Athènes, par les généraux Nicostrate, fils de Diltréphès, Nicias, fils de Nicératus, Autoclès, fils de Tolmæe. Ainsi fut conclue la trêve, et tant qu’elle dura, il y eut des négociations pour parvenir à une paix définitive.