Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 13)
CXX. Dans ces mêmes journées où les parties belligérantes traitaient entre elles, Scione, ville de Pellène, se détacha des Athéniens pour se donner à Brasidas. Les Scioniens prétendent tirer leur origine des Pellènes du Péloponnèse : ils racontent que leurs ancêtres, au retour de Troie, furent portés par la tempête qui tourmenta les Grecs dans la contrée où ils se sont établis. Brasidas, pour favoriser leur défection, cingla pendant la nuit vers Scione. Une trirème des alliés le précédait : lui-même suivait sur un bâtiment léger. C’était pour être défendu par la trirème, s’il lui arrivait d’être attaqué par un bâtiment plus fort que le sien ; ou si l’on rencontrait une autre trirème de force égale, il pensait qu’elle ne se tournerait pas contre le bâtiment le plus faible, et que, pendant le combat, il aurait le temps de se sauver. Il fit heureusement la traversée et tint aux habitans de Scione les mêmes discours qu’aux Acanthiens et au peuple de Toroné ; ajoutant qu’ils méritaient les plus grands éloges, eux qui, renfermés dans l’isthme de Pellène par les Athéniens, maîtres de Potidée, et que l’on pouvait regarder comme des insulaires, avaient couru d’eux-mêmes au-devant de la liberté, sans attendre timidement que la nécessité les obligeât de chercher leur bonheur ; que c’était un signe assuré qu’ils seraient capables de soutenir avec courage les plus grandes épreuves, s’ils passaient sous la constitution qu’ils désiraient ; qu’il les regarderait comme les plus fidèles amis de Lacédémone, et leur témoignerait toute l’estime qu’ils méritaient.
CXXI. Les Scioniens sentirent leur courage s’accroître à ce discours, et tous animés de la même audace, ceux même à qui d’abord avait déplu ce qui se passait résolurent de supporter la guerre avec allégresse. Non contens de faire le plus honorable accueil à Brasidas, ils lui décernèrent, aux frais du public, une couronne d’or, comme au libérateur de la Grèce ; et, en particulier, ils lui ceignirent la tête de bandelettes et le traitèrent comme un athlète victorieux. Il leur laissa pour le moment quelques troupes de garnison et partit ; mais bientôt après il leur fit passer des forces bien plus considérables, dans le dessein de faire avec eux des tentatives sur Mendé et sur Potidée. Il pensait que les Athéniens ne pouvaient manquer de venir au secours d’une possession qu’ils regardaient comme une île, et il voulait les prévenir. Il lia quelques intelligences dans ces villes pour les avoir par trahison, et en même temps il se disposait à les attaquer.
CXXII. Cependant arrivèrent sur une trirème ceux qui venaient lui annoncer la trêve ; c’étaient de la part des Athéniens, Aristonyme, et de celle des Lacédémoniens, Athénée. L’armée retourna à Toroné. Athénée et Aristonyme firent part à Brasidas des articles convenus. Tous les alliés que Lacédémone avait dans la Thrace acceptèrent ce qui avait été fait. Aristonyme donna son aveu à tout, si ce n’est qu’en supputant les jours, il reconnut que les Scioniens n’avaient opéré leur défection qu’après la conclusion du traité, et il soutint qu’ils ne pouvaient y être compris. Brasidas dit beaucoup de choses pour soutenir que la défection était antérieure, et il s’opposait à la restitution de la place. Quand Aristonyme eut rendu compte de l’affaire aux Athéniens, ils se montrèrent prêts à déployer aussitôt contre Scione la force des armes. Les Lacédémoniens leur envoyèrent une députation pour leur déclarer qu’ils rompaient la trêve ; ils réclamaient la place sur le témoignage de Brasidas, se montrant d’ailleurs disposés à terminer l’affaire par voie d’arbitrage ; mais les Athéniens refusaient d’en courir le hasard, et voulaient en venir aussitôt aux armes. Ils étaient indignés que des insulaires pensassent à se retirer de leur alliance, se reposant sur les forces de Lacédémone respectables par terre, mais inutiles pour eux. La vérité sur la défection de Scione était conforme à ce qu’ils pensaient ; cette défection n’avait eu lieu que deux jours après la trêve. Ils décrétèrent aussitôt, sur le rapport de Cléon, qu’il fallait prendre Scione et punir de mort les habitans, et laissèrent de côté tout le reste pour se disposer à l’exécution de ce décret.
CXXIII. En même temps la ville de Mendé, dans l’isthme de Pallène, suivit l’exemple de Scione. C’est une colonie d’Érétrie. Brasidas n’hésita point à la recevoir. Il ne croyait pas commettre une injustice, quoiqu’elle se donnât ouvertement à lui pendant la trêve ; car il avait de son côté certaines infractions à reprocher aux Athéniens. Les habitans sentirent augmenter leur courage en le voyant porté pour eux, et ils avaient en leur faveur l’exemple de Scione qu’il n’avait pas livrée. D’ailleurs, ceux qui travaillaient à les soulever, et c’était la classe des riches, avaient eu d’abord l’intention de retarder l’exécution de leur projet ; mais ils ne voulaient plus la différer : ils avaient à craindre pour eux s’il venait à se découvrir ; et, contre leur espérance, ils avaient pris l’empire sur la multitude. Les Athéniens, à cette nouvelle, furent encore bien plus irrités, et se préparèrent à châtier les deux villes. Brasidas, informé de leur prochain embarquement, fit transporter à Olynthe, dans la Chalcidique, les femmes et les enfans de Mendé et de Scione ; il envoya dans ces places cinq cents hoplites du Péloponnèse et trois cents peltastes de la Chalcidique, tous sous la conduite de Polydamidas. Comme ils s’attendaient à voir arriver incessamment les Athéniens, ils se hâtèrent en commun de faire leurs dispositions.
CXXIV. En même temps Brasidas et Perdiccas se réunirent pour aller une seconde fois combattre Arrhibée dans le pays des Lyncestes. L’un conduisait avec lui les forces de la Macédoine dont il était maître, et les hoplites des Grecs établis dans ses états ; et l’autre, les Chalcidiens, les Acanthiens et le contingent de divers autres peuples, sans parler des troupes du Péloponnèse qui étaient à ses ordres. Il n’y avait pas en tout plus de trois mille hoplites grecs. Toute la cavalerie macédonienne suivait avec les Chalcidiens, au nombre d’un peu plus de mille hommes. Ils firent une invasion dans le pays d’Arrhibée, trouvèrent les Lyncestes campés à les attendre, et campèrent eux-mêmes en leur présence. L’infanterie des deux armées se posta chacune sur une colline ; une plaine les séparait ; la cavalerie y descendit, et il y eut d’abord un choc entre les deux partis. Les hoplites des Lyncestes descendirent eux-mêmes pour soutenir leur cavalerie ; ils s’avancèrent, et offrirent le combat. Brasidas et Perdiccas marchèrent au-devant des ennemis, donnèrent et les mirent en fuite. Il en périt beaucoup ; le reste se réfugia sur les hauteurs, et n’agit plus. Les vainqueurs élevèrent un trophée, et restèrent deux ou trois jours à attendre les Illyriens qui devaient arriver, et que Perdiccas avait pris à sa solde. Ce prince voulait, sans s’arrêter, aller attaquer les bourgades de la domination d’Arrhibée ; mais Brasidas avait plus d’envie de partir que de suivre ce projet : il craignait que les Athéniens ne se portassent à Mendé avant son retour et qu’il ne survînt quelque malheur à cette place : d’ailleurs les Illyriens n’arrivaient pas.
CXXV. Pendant qu’ils étaient ainsi partagés d’opinions, on vint leur annoncer que les Illyriens, trahissant Perdiccas, s’étaient joints à Arrhibée. Alors les deux chefs se déclarèrent également pour la retraite, dans la crainte que leur inspirait ce peuple belliqueux ; mais, comme ils étaient toujours mal d’accord, il n’y eut rien de déterminé sur le moment du départ ; la nuit survint ; les Macédoniens et la foule des Barbares furent saisis d’effroi, comme il arrive aux grandes armées de se livrer à de folles terreurs. Ils se figurèrent que les ennemis s’avançaient bien plus nombreux qu’ils n’étaient en effet, et qu’à l’instant ils allaient paraître ; ils se mirent en fuite, et prirent la route de leur pays. Perdiccas ne s’était pas aperçu d’abord de leur mouvement : ils le forcèrent à les suivre avant qu’il pût voir Brasidas : leurs camps étaient fort éloignés l’un de l’autre. Brasidas apprit au lever de l’aurore que les Macédoniens étaient partis, qu’Arrhibée et les Illyriens approchaient. Il assembla ses forces, et fît un bataillon carré, plaça les troupes légères dans le centre, et résolut de partir. Pour éviter toute surprise, il donna l’emploi de coureurs à ses plus jeunes guerriers. Lui-même, avec trois cents hommes d’élite, ferma la marche pour protéger la retraite, et faire face aux premiers qui viendraient l’attaquer. En attendant que l’ennemi pût l’atteindre, il profita du peu de temps qui lui restait pour adressera ses troupes quelques mots d’encouragement ; il leur parla ainsi :
CXXVI. « Si je ne soupçonnais pas, ô Péloponnésiens, qu’abandonnés à vous-mêmes, et près d’être attaqués par une multitude de Barbares, vous éprouvez quelque crainte, content de vous exciter au combat, je ne songerais pas à vous donner des leçons ; mais en cet instant où nos alliés nous abandonnent, où s’approchent de nombreux ennemis, je vais, par des avis succincts, par de courtes exhortations, essayer de vous persuader des vérités importantes. Ce n’est pas l’assistance de vos alliés, mais votre propre vertu qui doit vous inspirer de la valeur, et le nombre de vos ennemis doit être incapable de vous épouvanter. Votre patrie n’est pas de celles où la multitude l’emporte sur le petit nombre ; mais c’est, chez vous, le petit nombre qui gouverne le plus grand, et il ne doit la puissance dont il jouit qu’à sa supériorité dans les combats. C’est maintenant faute de les connaître que vous craignez les Barbares ; apprenez, et par les occasions que vous avez eues de les combattre avec les Macédoniens, et par ce que je puis conjecturer, ou par ce que d’autres m’ont appris, qu’ils seront bien peu redoutables. S’il arrive que des ennemis, faibles en effet, aient une apparence de force, instruit de ce qu’ils valent, on se défend contre eux avec plus de confiance ; et si l’on ne connaît pas d’avance des ennemis d’une valeur inébranlable, on se porte contre eux avec trop de témérité. Ces Barbares, quand on ne les a pas encore éprouvés, sont effrayans à l’approche du combat ; leur extérieur gigantesque inspire la terreur, leurs horribles cris glacent d’épouvante : à les voir secouer vainement leurs armes, ils ont quelque chose de menaçant : restez inébranlables devant eux, ils ne sont plus les mêmes. Comme ils ne gardent point de rangs, ils abandonnent sans pudeur, aussitôt qu’on les presse, la place où ils combattaient. Ils mettent autant de gloire à fuir qu’à s’avancer, et peuvent manquer de courage, sans pouvoir en être convaincus. Chacun d’eux, dans les combats, ne dépendant que de lui-même, peut se procurer à son choix d’honnêtes prétextes de se sauver. Ils trouvent plus sûr de nous inspirer de l’effroi, sans courir aucun danger, que d’en venir aux mains ; car déjà, sans doute, ils nous auraient attaqués. Vous voyez clairement que ce qu’ils ont pour vous de si terrible est en effet peu de chose, et que ce qui vous effraie n’est que de l’apparence et du bruit. Osez braver et soutenir cette première impression, et quand le moment sera favorable, faites lentement votre retraite en bon ordre, et sans rompre les rangs ; bientôt vous vous trouverez en sûreté. Vous saurez par la suite que pour ceux qui ne s’effraient pas de leur premier aspect, ces bandes indisciplinées ne savent que faire de loin, et par de vaines menaces, parade de courage ; mais dès qu’on leur cède, comme elles ne voient plus de danger à courir, elles montrent leur valeur en poursuivant avec légèreté les fuyards. »
CXXVII. Après ce discours, Brasidas fit faire à son armée un mouvement en arrière : les Barbares s’aperçurent de cette manœuvre, et s’avancèrent en tumulte, poussant de grands cris : c’est qu’ils la prenaient pour une fuite, et croyaient, pour détruire les Grecs, n’avoir que la peine de les atteindre ; mais quand, partout où ils se présentaient, les coureurs leur firent face ; quand Brasidas lui-même, avec ses hommes d’élite, soutint leurs attaques ; quand on résista, contre leur attente, à leur première impétuosité ; quand on repoussa leur choc ; quand on tint ferme contre eux, et que l’on continuait à se retirer dès qu’ils cessaient d’agir, alors la plupart renoncèrent à s’attacher, en pleine campagne, aux Grecs, compagnons de Brasidas : ils laissèrent seulement une partie de leur monde pour le suivre et le harceler ; les autres prirent leur course à la suite des Macédoniens, et tuèrent tout ce qu’ils purent atteindre. Ils allèrent se saisir d’une gorge qui est entre deux collines. sur les confins de la domination d’Arrhibée, sachant que Brasidas n’avait pas à prendre d’autre chemin dans sa retraite ; ils le cernèrent dès qu’ils l’y virent engagé, se croyant certains de le prendre dans ce sentier difficile.
CXXVIII. Il vit leur dessein, et commanda aux trois cents qui étaient avec lui, de courir en avant sans ordre, et avec la célérité dont chacun d’eux serait capable, à celle des deux collines, dont il lui semblait plus facile de s’emparer, et de tâcher d’en repousser les Barbares, qui déjà commençaient à la gagner, avant qu’ils ne se fussent formés en plus grand nombre pour l’investir. Ils partent, tombent sur les ennemis, et sont maîtres de la colline. Le corps d’armée des Grecs la gagne sans peine ; car les Barbares, voyant leurs compagnons mis en fuite et chassés de la hauteur dont ils s’étaient saisis, sont frappés d’épouvante : ils renoncent à poursuivre les Grecs ; ils les regardent comme arrivés déjà sur les frontières d’un peuple ami, et délivrés de toute crainte. Brasidas, après avoir gagné les hauteurs, continua sa marche avec plus d’assurance, et arriva le même jour à Arnisse, qui fesait partie de la domination de Perdiccas. Les soldats, irrités de la désertion des Macédoniens, brisèrent ou s’approprièrent tout ce qu’ils rencontraient sur leur route, voitures attelées de bœufs, et ustensiles de toute espèce, qui avaient été égarés en chemin, comme il arrive dans une retraite que font de nuit des gens effrayés. Dès lors Perdiccas regarda Brasidas comme son ennemi, et se brouilla pour l’avenir avec les Péloponnésiens ; non qu’il les haït de cœur ; mais par égard pour les Athéniens, il leur témoigna une aversion habituelle : échappé à de grands dangers, il chercha tous les moyens de s’accommoder au plus tôt avec Athènes, et de se détacher du Péloponnèse.
CXXIX. Brasidas, à son retour de Macédoine à Toroné, trouva les Athéniens déjà maîtres de Mendé. Comme il ne se croyait pas en état de passer à Paliène et de se venger des Athéniens, il resta tranquille, et se contenta de tenir Toroné en état de défense. Pendant qu’il avait été occupé dans le pays des Lyncestes, les Athéniens qui s’étaient préparés à reprendre Mendé et Scione, étaient arrivés avec cinquante vaisseaux, dont dix de Chio, mille hoplites fournis par l’Attique, six cents archers, mille Thraces soudoyés, et des peltastes qu’ils avaient reçus de leurs alliés du pays. Les généraux étaient Nicias, fils de Nicératus, et Nicostrate, fils de Diltrépbès. Ils mirent en mer à Potidée, prirent terre près du temple de Neptune, et marchèrent contre Mendé. Les habitans s’avancèrent au secours avec trois cents hommes de Scione, et des auxiliaires du Péloponnèse, formant en tout sept cents hoplites : Polydamas les commandait. Ils campèrent hors de la ville, sur une colline fortifiée par la nature. Nicias, avec cent vingt hommes de Méthone armés à la légère, soixante hoplites d’Athènes, hommes d’élite, et tous les archers, essaya de monter contre eux par un sentier ; mais il reçut une blessure et ne put les forcer. Nicostrate, par un autre chemin plus éloigné, voulut avec le reste des troupes gravir cette colline dont l’accès était si difficile ; mais il fut mis dans le plus grand désordre, et peu s’en fallut que toute l’armée athénienne ne fût défaite. Comme dans cette journée, les gens de Mendé tinrent ferme, les Athéniens se retirèrent et se renfermèrent dans leur camp. La nuit venue, ceux de Mendé rentrèrent dans leur ville.
CXXX. Le lendemain, les Athéniens tournèrent la côte, prirent terre devant Scione, s’emparèrent du faubourg, et employèrent toute la journée à dévaster la campagne sans qu’il sortît personne contre eux ; car il y avait de la sédition dans la ville. Les trois cents hommes de Scione étaient retournés chez eux pendant la nuit. Le jour venu, Nicias, avec la moitié de l’armée, se porta sur la frontière, et saccagea les terres des Scioniens, tandis que Nicostrate, avec le reste des troupes, mettait le siège devant la place du côté des portes supérieures, qui conduisent à Potidée. C’était de ce côté qu’en dedans des murailles étaient déposées les armes des gens de Mendé et de leurs auxiliaires. Polydamas rangea ses troupes en bataille et leur donna l’ordre de sortir : mais un homme de la faction du peuple s’y opposa par esprit de sédition, leur soutenant qu’ils ne sortiraient pas, et qu’il ne fallait pas combattre. Polydamas répliquait : cet homme porta sur lui la main, le tirailla, le secoua, et le peuple aussitôt s’emparant des armes, courut dans sa colère aux Péloponnésiens et aux gens de leur parti, et se jeta sur eux brusquement : ceux-ci prirent la fuite ; ils ne s’étaient pas attendus à cette attaque soudaine ; ils voyaient les portes s’ouvrir aux Athéniens, et ils pensèrent que ce coup de main avait été prémédité avec eux. Ceux qui ne furent pas tués sur la place gagnèrent la citadelle qu’ils occupaient auparavant. Cependant Nicias était revenu du côté de la ville ; toute l’armée athénienne y entra. Comme la place ne s’était pas rendue par composition, ils s’y comportèrent comme dans une ville prise d’assaut, et la mirent au pillage. Ce fut même avec peine que les généraux empêchèrent de tuer les habitans. Ils leur ordonnèrent de se gouverner à l’avenir suivant leur ancien régime, et de juger eux-mêmes les citoyens qu’ils regarderaient comme les auteurs de la défection. Ceux qui étaient renfermés dans la citadelle furent investis, des deux côtés, d’une muraille qui se terminait à la mer, et l’on y mit des gardes. Après avoir réduit Mendé sous leur puissance, les Athéniens se tournèrent du côté de Scione.
CXXXI. Les Péloponnésiens firent une sortie, et campèrent hors de la ville sur une colline forte par sa propre situation, et dont les ennemis étaient obligés de s’emparer avant d’investir la place. Mais les Athéniens les attaquèrent de vive force, et repoussèrent ceux qui vinrent les combattre. Ils prirent leurs campemens, dressèrent un trophée, et se disposèrent à construire un mur de circonvallation. Mais peu après, et tandis qu’ils étaient occupés de ce travail, les auxiliaires assiégés dans la citadelle de Mendé forcèrent la garde du côté de la mer, mirent en fuite presque tout le camp des assiégéans, et entrèrent dans la place.
CXXXII. On travaillait à la circonvallation de
Scione, quand Perdiccas, par le ministère d’un héraut, conclut un accommodement avec les généraux Athéniens. Il avait entamé cette négociation par haine pour Brasidas, dès que ce général s’était retiré de la Lyncestide. Ischagoras se préparait alors à conduire par terre une armée à Brasidas : dès que l’accord fut conclu, Nicias exigea de Perdiccas que, pour preuve de sa bonne foi, il rendît ouvertement aux Athéniens quelque service, et cette demande s’accordait avec les intentions du prince, qui ne voulait plus que les Lacédémoniens entrassent dans son pays. Il s’adressa dans la Thessalie aux hommes les plus puissans de la nation, avec qui, de tout temps, il avait eu des liaisons d’hospitalité. Par leur moyen, il arrêta la marche et toutes les opérations des troupes du Péloponnèse, qui ne voulurent pas même tenter d’avoir affaire aux Thessaliens.
Cependant Ischagoras, Aminias et Aristée se rendirent personnellement auprès de Brasidas. C’était les Lacédémoniens qui les envoyaient observer l’état des choses, et ils firent même, contre l’usage, partir de jeunes Spartiates pour leur donner le commandement des villes, et empêcher qu’on n’en revêtît des hommes pris au hasard. Cléaridas, fils de Cléonyme, eut le gouvernement d’Amphipolis, et Épitélidas, fils d’Hégésander, celui de Toroné.
CXXXIII. Ce fut dans ce même été que les
Thébains accusèrent les habitans de Thespies de favoriser les Athéniens, et qu’ils rasèrent les murailles de cette ville. Ils avaient eu de tout temps ce dessein, et l’exécution en était devenue plus facile depuis que, dans le combat contre les Athéniens, Thespies avait perdu la fleur de sa jeunesse. Ce fut aussi dans cette saison que le temple de Junon à Argos fut détruit par le feu. Cet accident fut occasioné par l’imprudence de la prêtresse Chrysis, qui plaça, près d’une guirlande, une lampe allumée, et se laissa surprendre par le sommeil. L’incendie gagna sans qu’on s’en aperçût, et tout fut consumé. Elle-même, dans la crainte des Argiens, s’enfuit aussitôt à Philonte pendant la nuit. Ils établirent une autre prêtresse suivant la loi : elle s’appelait Phainis. Il y avait huit ans et demi que la guerre était commencée quand Chrysis prit la fuite. À la fin de cet été fut entièrement terminée la circonvallation de Scione. Les Athéniens laissèrent des troupes pour la garder et se retirèrent.
CXXXIV. L’hiver suivant, ils se tinrent en repos, ainsi que les Lacédémoniens, en observation de la trêve. Les Mantinéens et les Tégéates, avec leurs alliés respectifs, se livrèrent un combat à Laodicée dans l’Orestide, et la victoire fut indécise. Chacun des deux peuples enfonça l’aile qui lui était opposée : les uns et les autres dressèrent un trophée et envoyèrent les dépouilles à Delphes. Le carnage fut grand de part et d’autre. Le combat se soutenait avec égalité, quand le jour finit et le termina. Les Tégéates passèrent la nuit sur le champ de bataille, et dressèrent aussitôt ieur trophée : les Mantinéens se retirèrent à Boucolion, et ce ne fut qu’après leur retraite qu’ils élevèrent eux-mêmes un trophée devant celui des ennemis.
CXXXV. Brasidas, à la fin de l’hiver, lorsque déjà le printemps commençait fit une tentative sur Potidée. Il arriva la nuit, et appliqua les échelles : jusque-là, on ne s’aperçut pas de son approche. Il avait saisi le moment où le soldat qui fait sa ronde avec une sonnette venait de passer, et où l’officier qui devait la remettre à un autre n’était pas encore arrivé. Il trouva un endroit du rempart qui était dénué de gardes, et ce fut là qu’il planta les échelles ; mais il fut entendu avant d’avoir eu le temps de monter, et se retira promptement sans attendre le jour. L’hiver finit, et en même temps la neuvième année de la guerre que Thucydide a écrite.
LIVRE CINQUIÈME.
I. L’été suivant fut rompue la trêve d’une année qui dura jusqu’à la solennité des jeux pythiens. Elle subsistait encore quand les Athéniens chassèrent de Délos les habitans. Il les regardaient, pour quelque ancienne faute, comme des hommes souillés et indignes d’être consacrés au dieu. L’expulsion de ces infortunés leur semblait manquer à cette purification de l’île dont j’ai parlé plus haut, dans laquelle ils avaient cru devoir enlever les tombes des morts. Les Déliens s’établirent en Asie, à Atramyttium, qui leur fut donnée par Pharnace ; et où ils furent reçus à mesure qu’ils arrivaient.
II. Cléon, après la trêve, se fit donner ordre par les Athéniens de passer en Thrace sur trente vaisseaux, avec douze cents hoplites, trois cents hommes de cavalerie, et la plus grande partie des alliés. Il prit d’abord terre à Scione, dont le siège durait encore, en retira des hoplites qui étaient en garnison dans les murs de circonvallation. et cingla vers le port de Colophon. qui n’est pas fort éloigné de Toroné. Instruit par des transfuges que Brasidas n’était pas dans la place, et qu’elle ne renfermait pas de troupes en état de se défendre, il s’y rendit par terre avec son armée et envoya dix vaisseaux croiser devant le port. Il se présenta devant les premières murailles dont Brasidas avait enceint la place, à dessein d’y renfermer le faubourg et de ne faire qu’une seule ville, en abattant une partie de l’ancien mur.
III. Les Athéniens avaient commencé leurs attaques, quand le Lacédémonien Pasitélidas, commandant de la place, en sortit avec la garnison pour protéger ces travaux ; mais comme les Athéniens étaient près de le forcer, et que le port se trouvait investi par les navires qu’avait envoyés Cléon, il craignit que la ville, qui était abandonnée, ne fût prise par mer, et qu’on n’enlevât les nouvelles murailles dans lesquelles il serait pris lui-même. Il les abandonna donc, et gagna la ville à la course ; mais les Athéniens de la flotte le prévinrent et se rendirent maîtres de Toroné. L’infanterie les suivit à l’instant même, et s’y précipita par la partie de l’ancien mur qui était détruite : ils tuèrent à l'instant ceux des Péloponnésiens et des gens de Toroné qui se défendaient, et firent les autres prisonniers ; de ce nombre était Pasitélidas. Brasidas venait au secours de la place, mais il sut en chemin qu’elle était prise, et il se retira. Il ne s’en fallait que d’une distance de quarante stades au plus qu’il ne fût arrivé à temps pour la sauver. Cléon et les Athéniens élevèrent deux trophées, l’un près du port, l’autre près des murailles. Les femmes et les enfans des habitans de Toroné furent réduits en esclavage. Eux-mêmes, les Péloponnésiens et ce qu’il y avait de Chalcidiens au nombre en tout de sept cents, furent envoyés à Athènes. Les Péloponnésiens recouvrèrent la liberté quand, dans la suite, il se fit un accord entre les deux nations. Le reste fut échangé homme pour homme par les Olynthiens.
Vers cette époque, les Bœotiens prirent, sur les frontières de l’Attique, Panactum, qui leur fut livré par trahison. Cléon laissa une garnison à Toroné, mit en mer, et tourna le mont Athos pour gagner Amphipolis.
IV. Phaeax, fils d’Érasistrate, fut envoyé, lui troisième, par les Athéniens en députation dans l'Italie et dans la Sicile, et partit vers le temps dont nous parlons. Depuis que les Athéniens avaient quitté la Sicile à la suite de la paix, les Léontins avaient inscrit un grand nombre de personnes entre leurs citoyens, et le peuple était dans l’intention de faire un partage des terres. Les riches, instruits de ce projet, appelèrent les Syracusains, et chassèrent la faction du peuple. Ces bannis errèrent de côté et d’autre. Les riches traitèrent avec les Syracusains, abandonnèrent leur ville, la laissèrent déserte, et se retirèrent à Syracuse, où ils obtinrent le droit de cité. Mais dans la suite, quelques-uns d’eux, par mécontentement, quittèrent Syracuse, et s’emparèrent d’un endroit appelé Phocées, qui dépendait de leur ancienne ville : ils occupèrent aussi Bricinnies, forteresse située dans la campagne de cette république. La plupart des bannis de la faction populaire vinrent se joindre à eux. Ils s’établirent dans la citadelle, et c’était de là qu’ils se défendaient. Les Athéniens, à cette nouvelle, firent partir Phæax : ils le chargèrent d’engager les alliés qu’ils avaient dans cette île, et d’autres, s’il était possible, à faire en commun la guerre aux Syracusains, et à sauver les Léontins. Phæax, à son arrivée, gagna ceux de Camarina et d’Agrigente ; mais comme il ne trouva que de l’opposition à Géla, il vit que ses démarches seraient vaines, et ne crut pas devoir aller plus loin. Il revint à Catane, à travers le pays des Sicules, entra, en passant, à Bricinnies, y inspira du courage, et partit.
V. Dans sa traversée pour aller en Sicile, et à son retour, il ne négligea pas de négocier en Italie, essayant d’engager quelques villes dans l’alliance d’Athènes. Il rencontra des Locriens qui avaient habité Messine et qui venaient d’en être chassés. Il était survenu de la dissension dans cette ville après la paix de Sicile, et l’un des partis avait appelé les Locriens, qui vinrent s’y établir et furent renvoyés. Messine avait même été quelque temps sous la domination des Locriens. Ce fut lorsque ceux-ci revenaient dans leur patrie, que Phaeax les rencontra ; il ne leur fit aucune insulte, car il venait d’obtenir des Locriens un accord avec Athènes. Seuls des alliés, quand les Siciliens avaient fait la paix, ils n’avaient pas traité avec les Athéniens ; et même actuellement ils ne l’eussent pas fait encore, s’ils n’avaient été dans les embarras d’une guerre avec ceux d’Itone et de Mêlée, peuples limitrophes, et qui étaient même des colonies sorties de leur sein. Phaeax revint ensuite à Athènes.
VI. Cléon, parti de Toroné, s’était approché d’Amphipolis : il alla d’Éion attaquer Stagyre, colonie d’Andros, et ne put s’en rendre maître ; mais il prit Galepsus, colonie de Thasos. Il envoya une députation à Perdiccas pour le mander avec son armée, en conséquence de son traité avec Athènes ; et une autre dans la Thrace, à Pollès, roi des Odomantes, qui devait soudoyer et amener la plupart des Thraces. Lui-même se tint en repos à Éion. Ces circonstances étaient connues de Brasidas, qui vint camper en face des Athéniens à Cerdylium. C’est une place des Argiliens, sur une hauteur, au-delà du fleuve, et à peu de distance d’Amphipolis. De là il découvrait tout ; il avait dans l’idée que Cléon quitterait sa position pour faire approcher son armée de la ville, et il ne pouvait manquer de l’apercevoir. Il pensait que, par mépris pour le peu de troupes qu’il avait, Cléon n’hésiterait pas à monter avec les seules forces dont il disposait en ce moment. Il se préparait donc à une action, et manda les Thraces soudoyés, au nombre de quinze cents, et tous les Édoniens, tant peltastes que cavalerie : il avait mille peltastes de Myrcinie et de Chalcidique, sans compter ceux qui étaient à Amphipolis. Ses hoplites montaient en tout à environ deux mille, et sa cavalerie grecque était de trois cents hommes. De ces troupes, il n’avait à Cerdylium que quinze cents hommes ; le reste était à Amphipolis, sous les ordres de Cléaridas.
VII. Jusque-là, Cléon se tenait en repos ;
mais il fut enfin obligé de faire ce qu’attendait Brasidas ; car ses soldats, ennuyés de leur inaction, se répandirent en propos sur son commandement ; ils considéraient à combien d’expérience et de courage serait opposé tant d’ignorance et de lâcheté, et se rappelaient avec quelle répugnance ils l’avaient suivi. Cléon eut connaissance de ces murmures, et ne voulant pas lasser la patience de ses troupes en les retenant trop longtemps à la même place, il prit le parti de décamper. La manœuvre dont il fit usage fut la même qui lui avait réussi à Pylos, et dont il attribuait le succès à sa sagesse. Il comptait bien que personne ne viendrait le combattre, et se vantait de ne gagner un terrain plus élevé que pour avoir le spectacle du pays. S’il attendait du renfort, ce n’était pas, suivant lui, qu’il en eût besoin pour s’assurer la victoire, s’il était obligé d’en venir aux mains, mais pour enceindre la place et la prendre de vive force. Arrivé sur une colline forte par elle-même, il y établit son camp en face de l’armée d’Amphipolis ; de là il contemplait le lac formé par le Strymon, et l’assiette de la ville du côté de la Thrace. Il croyait pouvoir, à son gré, se retirer sans combat. Personne ne paraissait sur les remparts, ni ne se montrait hors des portes ; toutes étaient fermées ; et il se reprochait, comme une faute, de n’avoir pas amené les machines, car il aurait emporté la place, dans l’abandon où elle se trouvait.
VIII. Dès que Brasidas avait vu les Athéniens se mettre en mouvement, il était descendu de Cerdylium et était entré dans Amphipolis. Il ne voulut ni faire de sortie ni se montrer en ordre de bataille devant les Athéniens, se défiant de ses forces, et les croyant trop inférieures, non par le nombre, elles étaient égales, mais par la réputation. En effet, ce qui composait l’armée ennemie, étaient des troupes purement athéniennes, et les meilleures de Lemnos et d’Imbros ; mais il se préparait à les attaquer par la ruse. S’il leur eût laissé voir le nombre de ses troupes et les armes dont le besoin les obligeait de se contenter, il se serait cru moins assuré de la victoire, qu’en ne les montrant point avant le combat, et ne provoquant pas le mépris par l’état où elles se trouvaient. Il prit donc cent cinquante hoplites choisis, et laissa le reste à Cléaridas ; son dessein était d’attaquer brusquement les Athéniens avant leur départ, n’espérant plus, s’il leur arrivait une fois des secours, trouver une semblable occasion de les combattre, réduits à leurs seules forces. Il rassembla ses soldats pour les encourager et les instruire de son projet, et il parla ainsi :
IX. « De quelle contrée nous venons ici, braves
Péloponnésiens, que c’est par son courage qu’elle est toujours restée libre, que vous êtes Doriens et que ceux que vous allez combattre sont de ces Ioniens que vous avez coutume de vaincre, c’est ce qu’il suffit de vous rappeler en peu de mots. Mais je vais vous communiquer mon plan d’attaque, pour que vous ne vous croyiez pas trop faibles, et que vous ne tombiez pas dans le découragement, en voyant que vous êtes en petit nombre, et que je n’ai pas pris toutes nos forces avec moi. C’est par mépris pour nous, sans doute, et dans l’espérance que personne ne sortirait pour les combattre, que les Athéniens ont osé monter à l’endroit qu’ils occupent, et livrés maintenant en désordre au spectacle qui les frappe, ils s’abandonnent à la sécurité. Quand on voit faire de telles fautes aux ennemis, et qu’on emploie, pour les attaquer, une manœuvre convenable à ses forces, sans s’avancer ouvertement, sans se ranger devant eux en ordre de bataille, mais en saisissant des moyens dont la circonstance indique l’avantage, il est rare qu’on ne remporte pas la victoire. Ce sont de bien glorieux larcins que ceux par lesquels on trompe le mieux ses ennemis, pour servir le plus utilement ses amis. Ainsi donc, pendant qu’ils sont encore dans le désordre et la confiance ; pendant qu’ils pensent plutôt, autant que j’en puis juger, à se retirer qu’à nous attendre ; pendant qu’ils s’abandonnent au relâchement d’esprit, je veux, sans leur laisser le temps d’asseoir leurs pensées, prévenir, s’il se peut, leur retraite, et avec ces guerriers que j’ai choisis, me jeter à la course au milieu de leur camp. Toi, Cléaridas, lorsque tu me verras attaché sur eux, les jeter probablement dans l’épouvante, prends avec toi les hommes que tu commandes, Amphipolitains et autres alliés ; ouvre subitement les portes, et ne tarde pas à te précipiter dans la mêlée. C’est ainsi qu’on peut espérer de les plonger dans la terreur. Car des troupes qui surviennent après coup sont plus terribles aux ennemis que celles qu’ils ont en présence et dont ils soutiennent le choc. Sois brave comme tu le dois, puisque tu es Spartiate. Et vous, alliés, suivez-le avec courage, et croyez que le moyen de bien faire la guerre, c’est de le vouloir, de connaître l’honneur, et d’obéir à ceux qui commandent. Pensez qu’en ce jour, si vous avez du cœur, vous conserverez, avec la liberté, le titre d’alliés de Lacédémone ; ou que sujets d’Athènes, si vous êtes assez heureux pour éviter la mort ou la servitude, vous porterez un joug plus pesant que jamais, et deviendrez pour les autres Grecs un obstacle à leur délivrance. Point de découragement, quand vous voyez pour quels intérêts vous combattez. Pour moi, je montrerai que je ne sais pas moins agir que conseiller les autres. »
X. Brasidas, après avoir ainsi parlé, prépara sa sortie ; il rangea devant les portes qu’on appelle de Thrace, les troupes qu’il laissait à Cléaridas, et qui devaient sortir elles-mêmes au moment où il l’avait ordonné. Les Athéniens l’avaient vu descendre de Cerdylium ; et comme leurs regards plongeaient sur la ville, ils le virent offrir un sacrifice devant le temple de Pallas et mettre en ordre ses guerriers. Cléon était allé considérer le pays ; ils lui annoncèrent qu’on apercevait dans la ville toute l’armée ennemie, et par-dessous les portes, les pieds d’un grand nombre de chevaux et d’hommes qui semblaient prêts à sortir. Sur cet avis, il s’avança et vit les choses par lui-même. Décidé à ne pas combattre avant l’arrivée des auxiliaires, tout assuré qu’il était de ne pouvoir cacher sa retraite, il en fit donner le signal. Il ordonna de défiler par l’aile gauche : c’était la manœuvre qu’il fallait faire pour aller à Éion ; mais la trouvant trop lente, lui-même fit faire une conversion à l’aile droite, et présenta dans sa retraite le flanc nu aux ennemis. C’était l’occasion qu’attendait Brasidas ; et voyant les Athéniens s’ébranler, il dit aux troupes qui devaient l’accompagner et aux autres : « Ces gens-là ne nous attendent pas : c’est ce qu’on reconnaît au mouvement de leurs têtes et de leurs armes. Ce n’est pas avec cette allure qu’on attend ceux qui viennent nous attaquer. Ouvrez les portes que j’ai ordonné d’ouvrir et marchons à l’instant sans crainte. » Lui-même sortit par les portes qui sont du côté de l’estacade, et par les premières de la longue muraille qui existait alors, et suivit droit à la course le chemin sur lequel on voit maintenant un trophée, en suivant la partie la plus forte de la place. Il tomba sur les Athéniens effrayés à la fois de leur désordre et frappés de son audace, les attaqua par le centre de leur armée, et les mit en fuite. Cléaridas, suivant l’ordre qu’il avait reçu, sortit en même temps par les portes de Thrace et donna sur les ennemis, qui se débandèrent, surpris et attaqués des deux côtés à la fois. Leur aile gauche, qui gagnait Éion et qui était en avant, se rompit tout à coup, et prit la fuite, Déjà elle cédait, quand Brasidas fut blessé en chargeant la droite. Les Athéniens ne le virent pas tomber, et ceux de ses soldats qui se trouvaient près de lui l’emportèrent. La droite des Athéniens fit plus de résistance. Pour Cléon, comme d’abord il n’avait pas eu dessein d’atteindre l’ennemi, il prit aussitôt la fuite et fut arrêté et tué par un peltaste de Myrcinie. Ses hoplites se réunirent en peloton sur la colline ; ils repoussèrent Cléaridas qui les chargea deux ou trois fois, et ne fléchirent que lorsque la cavalerie de Myrcinie et de Chalcide, jointe aux peltastes, les força de fuir. Ainsi toute l’armée d’Athènes fut mise en déroute et ne se sauva qu’avec peine. Les soldats dispersés prirent divers chemins à travers les montagnes ; les uns furent tués sur la place en se défendant, d’autres reçurent la mort, atteints par la cavalerie chalcidienne ; le reste chercha un asile dans Éion. Les guerriers qui avaient enlevé Brasidas et l’avaient tiré de la mêlée le portèrent à la ville, respirant encore. Il apprit que les siens étaient vainqueurs, et bientôt il rendit le dernier soupir. Le reste de l’armée revint de la poursuite avec Cléaridas, dépouilla les morts et dressa un trophée.
XI. Tous les alliés en armes suivirent la pompe funèbre de Brasidas ; ses funérailles furent célébrées aux frais du public. Il fut inhumé dans la ville, en face de la place où est à présent le marché. Les citoyens entourèrent son monument d’une enceinte, lui consacrèrent une portion de terrain comme à un héros, et fondèrent en son honneur des jeux et des sacrifices annuels. Ils lui dédièrent leur colonie, le reconnaissant pour leur fondateur, abattirent les édifices consacrés à Agnon, et détruisirent tous les monumens qui pouvaient rappeler que la colonie lui devait son origine. Ils croyaient devoir leur salut à Brasidas, et cherchaient d’ailleurs à ménager l’alliance de Lacédémone, par la crainte qu’en ce moment Athènes leur inspirait. Ennemis de cette république, ils ne trouvaient ni le même plaisir ni la même utilité à révérer Agnon. Les Athéniens reçurent les corps des guerriers qu’ils avaient perdus. Il avait péri environ six cents hommes du côté des vaincus, et seulement sept hommes du côté des vainqueurs ; car l’action avait été moins une bataille qu’une surprise et une déroute. Les Athéniens retournèrent chez eux après avoir recueilli leurs morts, et Cléaridas mit ordre aux affaires d’Amphipolis.
XII. Vers cette époque, à la fin de l’été,
Rhamphias, Autocharidas et Épicydidas, lacédémoniens, conduisirent, pour la guerre de Thrace, un secours de neuf cents hoplites. Arrivés à Héraclée, dans la Trachinie, ils s’y arrêtèrent pour remédier à quelques désordres qu’ils crurent y trouver. Ils y étaient quand se passa l’affaire dont nous venons de parler, et l’été finit.
XIII. Dès le commencement de l’hiver, Rhamphias et ses collègues s’avancèrent jusqu’à Piérie, dans la Thessalie ; mais comme les Thessaliens voulaient s’opposer à leur passage, que Brasidas était mort, et que c’était à lui qu’ils menaient leur armée, ils retournèrent sur leurs pas. Ils pensaient qu’elle n’était plus nécessaire depuis la défaite et le départ des Athéniens, et ils ne se croyaient pas en état de suivre les projets de Brasidas. Mais ce qui les décida le plus au retour, c’est qu’à leur départ ils avaient su que les esprits des Lacédémoniens inclinaient vers la paix.
XIV. Après l’affaire d’Amphipolis, et depuis que Rhamphias fut sorti de la Thessalie, il ne se commit de part ni d’autre aucune hostilité, et les pensées se tournèrent plutôt vers la réconciliation. Les Athéniens, maltraités à Délium, et peu après à Amphipolis, n’avaient plus cette ferme confiance dans leurs forces qui les avait empêchés d’entendre à un accommodement, quand, éblouis de leur fortune présente, ils s’étaient flattés de conserver toujours la supériorité. Ils craignaient aussi leurs alliés que les nouveaux désastres pouvaient animer encore plus à la défection. Ils se repentaient de n’avoir pas traité, quand, après l’affaire de Pylos, ils se trouvaient dans un état respectable. D’un autre côté, les Lacédémoniens voyaient cheminer la guerre d’une manière bien opposée à leurs premières pensées, quand ils avaient cru n’avoir qu’à ravager l’Attique pour détruire en quelques années la puissance d’Athènes. Ils avaient souffert à Sphactérie une humiliation dans laquelle jamais Sparte n’était tombée. Des gens de guerre sortaient de Cythère et de Pylos pour dévaster leurs campagnes, et les Hilotes se livraient à la désertion. Ils s’attendaient toujours à voir ce qui en restait, dans l’espoir d’obtenir des secours du dehors, tramer, comme autrefois, quelques nouveautés. Il se joignait à ces circonstances, que la trêve de trente ans, conclue avec les Argiens, allait expirer, et ceux-ci n’en voulaient pas faire une autre qu’on ne leur eût restitué Cynurie. Les Lacédémoniens sentaient l’impossibilité de soutenir à la fois la guerre contre Argos et contre Athènes ; ils soupçonnaient d’ailleurs quelques villes du Péloponnèse d’être près de se tourner vers le parti des Argiens ; et c’est ce qui survint en effet.
XV. Comme de part et d’autre on s’occupait de ces raisonnemens, on crut devoir s’accorder, et Lacédémone surtout, par l’envie de retirer les guerriers pris à Sphactérie. Il se trouvait entre eux ses Spartiates des premières conditions, et liés de parenté avec les plus illustres familles. Dès l’instant de leur captivité, on avait négocié leur délivrance ; et les Athéniens, dans leur prospérité, avaient refusé de l’accorder à des conditions raisonnables ; mais ils n’avaient pas été plus tôt humiliés à Délium, que les Lacédémoniens avaient saisi cette occasion, certains alors d’être mieux reçus ; ils avaient conclu la trêve d’un an, pendant laquelle devaient se tenir des conférences pour délibérer sur une plus longue pacification.
XVI. Elle devint plus facile après la défaite des Athéniens à Amphipolis, et la mort de Cléon et de Brasidas. C’était eux qui, des deux côtés, s’étaient le plus opposés à la paix, l’un parce que la guerre était la source de ses prospérités et de sa gloire ; l’autre, parce qu’il sentait qu’on temps de paix, on verrait mieux qu’il n’était qu’un scélérat, et que ses calomnies obtiendraient moins de confiance. Mais quand ils ne furent plus, ceux qui avaient le plus de part au gouvernement des deux républiques, Plistoanax, fils de Pausanias, roi de Lacédémone, et Nicias, fils de Nicératus, le général de son temps qui avait le plus de succès, montrèrent un penchant décidé pour le repos. Nicias, avant d’éprouver des revers, et pendant qu’il jouissait de l’estime publique, voulait, pour le moment présent, mettre à l’abri ses prospérités, goûter la tranquillité après les fatigues, et en faire jouir la patrie ; pour l’avenir, il aspirait à laisser la réputation de n’avoir jamais trompé l’espérance de l’état. Il pensait que du calme seul pouvaient naître ces avantages, qu’on ne saurait les obtenir qu’en ne donnant rien au hasard, et que la paix seule était exempte de danger. Pour Plistoanax, ses ennemis le tourmentaient au sujet de son rappel, habiles à susciter des scrupules aux Lacédémoniens, et ardens à le leur reprocher sans cesse à chaque revers, comme si leurs malheurs n’avaient d’autre cause que ce rappel qu’ils traitaient d’illégal. Ils l’accusaient, ainsi qu’Aristoclès son frère, d’avoir gagné la prêtresse de Delphes, et d’avoir long-temps fait donner pour réponse aux théores qui venaient de Lacédémone consulter l’oracle, qu’ils eussent à rappeler chez eux des terres étrangères la race du demi-dieu, fils de Jupiter, s’ils ne voulaient pas labourer la terre avec un soc d’argent. Plistoanax s’était réfugié sur le Lycée, parce qu’on avait attribué son retour de l’Attique aux présens qu’il avait reçus. Il habitait l’enceinte consacrée à Jupiter, et y occupait la moitié de la chapelle, par crainte des Lacédémoniens. Il fut enfin rappelé au bout de dix-neuf ans, et l’on solennisa son retour par les mêmes chœurs de chants et les mêmes sacrifices qui avaient été institués pour l’inauguration des rois lors de la fondation de Lacédémone.