Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 15)
LV. Pendant que les Argiens étaient à Épidaure, les députés des villes se rassemblèrent à Mantinée, sur l’invitation des Athéniens. On était en conférences, quand Euphamidas de Corinthe observa que les faits s’accordaient mal avec les discours ; que pendant qu’ils étaient ensemble, tranquillement assis, à traiter de la paix, les Epidauriens, leurs alliés, et les Argiens étaient rangés en armes les uns contre les autres ; qu’il fallait d’abord que ceux qui tenaient à l’un ou à l’autre parti allassent séparer ces armées, et qu’on se remettrait ensuite à parler d’un accord. On le crut, on partit, et l’on ramena de l’Épidaurie les Argiens. Le congrès fut repris, mais on ne put s’accorder, et les Argiens se jetèrent encore une fois sur le territoire d’Épidaure qu’ils ravagèrent.
Les Lacédémoniens voulurent aussi faire une excursion à Caryès ; mais comme ils ne purent encore obtenir de présages favorables, ils revinrent sur leurs pas. Les Argiens retournèrent chez eux, après avoir dévasté le tiers de l’Épidaurie. Mille hoplites d’Athènes, sous le commandement d’Alcibiade, avaient marché au secours de Caryès. Ils apprirent que les Lacédémoniens avaient renoncé à leur expédition, et comme on n’avait plus besoin d’eux, ils se retirèrent. Ce fut ainsi que se termina l’été.
LVI. L’hiver suivant, les Lacédémoniens, à l’insu d’Athènes, envoyèrent par mer à Épidaure une garnison de trois cents hommes, sous le commandement d’Agésippidas. Les Argiens vinrent se plaindre à Athènes de ce qu’on avait laissé passer par mer les Lacédémoniens, quoiqu’il fût stipulé dans le traité qu’aucune des puissances contractantes ne laisserait passer d’ennemis par son territoire ; ils ajoutèrent que si l’on ne renvoyait pas à Pylos les Messéniens et les hilotes contre les Lacédémoniens, Argos aurait droit de se croire offensée. Les Athéniens, à l’instigation d’Alcibiade, écrivirent au bas de la colonne où était inscrit le traité de Lacédémone, que les Lacédémoniens n’avaient pas respecté leurs sermens ; ils transportèrent de Cranies à Pylos les hilotes pour exercer le brigandage, et d’ailleurs ils se tinrent eu repos.
Quoique la guerre continuât cet hiver entre les Argiens et les Épidauriens, il n’y eut point de bataille rangée, mais seulement des embûches dressées et des incursions, dans lesquelles périrent quelques hommes de part et d’autre, suivant que le voulut le sort des armes. À la fin de la saison, vers le printemps, les Argiens s’approchèrent d’Épidaure avec des échelles : ils croyaient la place vide à cause de la guerre, et comptaient la prendre d’emblée ; mais ils se retirèrent sans succès. L’hiver finit, et la treizième année de la guerre.
LVII. Au milieu de l’été suivant, les Lacédémoniens voyant que leurs alliés d’Épidaure étaient dans un état de souffrance, qu’eux-mêmes éprouvaient la défection d’une partie du Péloponnèse, et que, dans l’autre, leurs affaires allaient fort mal, crurent que les choses ne feraient qu’empirer, s’ils ne se hâtaient pas d’en prévenir les suites. Ils portèrent donc la guerre contre Argos avec toutes leurs forces, auxquelles ils joignirent les hilotes. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Les Tégéates prirent les armes avec eux, ainsi que tous les alliés qu’avaient Lacédémone dans l’Arcadie. Ceux du reste du Péloponnèse et du dehors se rassemblèrent à Phlionte. Les Bœotiens avaient cinq mille hoplites, autant de troupes légères, cinq cents cavaliers, et le même nombre d’hamippes ; Corinthe fournit deux mille hoplites ; le contingent des autres fut en proportion de leurs forces. Tous les Phliasiens prirent les armes, parce que l’armée était dans leur pays.
LVIII. Les Argiens ayant reçu la première nouvelle de ces préparatifs, lorsque les Lacédémoniens s’étaient avancés à Phlionte pour se joindre à leurs alliés, se mirent eux-mêmes en campagne. Les Mantinéens vinrent à leurs secours, ayant avec eux leurs alliés ; ils furent joints aussi par trois mille hoplites de l’Élide. Ils marchèrent à la rencontre des Lacédémoniens jusqu’à Méthydrium, dans l’Arcadie. Chacune des deux armées s’empara d’une hauteur. Les Argiens se disposèrent à attaquer les Lacédémoniens pendant qu’ils étaient encore seuls ; mais Agis leva son camp pendant la nuit, et, à l’insu des ennemis, il prit la route de Phlionte pour opérer sa jonction avec les alliés. Ce ne fut qu’au lever de l’aurore que l’armée d’Argos s’aperçut de son départ. Elle marcha d’abord du côté d’Argos, et prit ensuite la route de Némée, par où elle pensait que les Lacédémoniens devaient descendre avec leurs alliés. Mais Agis, au lieu de suivre ce chemin, fit part de son projet aux Lacédémoniens, aux Arcades et aux Épidauriens, enfila une autre route qui était difficile, et descendit dans la plaine d’Argos. Les Corinthiens, les Pellènes et les Phliasiens prirent d’un autre côté un chemin escarpé. Comme il pouvait arriver que les Argiens, qui étaient campés sur la route de Némée, vinssent les attaquer dans la plaine, l’ordre fut donné aux Bœotiens, aux Mégariens et aux Sicyoniens de descendre par cette route pour les prendre par derrière avec la cavalerie. Agis, ayant ainsi distribué ses forces, se jeta dans le pays plat, et ravagea les campagnes, entre autres celle de Saminthe.
LIX. Des que les Argiens apprirent la dévastation de leurs champs, ils partirent, avec le jour, de Némée, pour y porter du secours, et rencontrèrent, sans s’y attendre, l’armée de Phlionte et de Corinthe. Ils tuèrent quelques Phliasiens, et les Corinthiens ne leur tuèrent pas à eux-mêmes beaucoup plus de monde. Les Bœotiens, les Mégariens et les Sicyoniens arrivèrent par Némée, suivant l’ordre qu’ils avaient reçu ; mais ils n’y trouvèrent plus les Argiens ; ils étaient descendus en voyant ravager leurs champs, et s’étaient mis en ordre de bataille. Les Lacédémoniens, de leur côté, se préparèrent au combat. Ceux d’Argos se trouvaient pris au milieu des ennemis. Du côté de la plaine, les Lacédémoniens et ce qu’ils avaient avec eux d’alliés, leur ôtaient toute communication avec la ville : sur les hauteurs était l’armée de Phlionte et de Corinthe, et vers Némée, les Bœotiens, les Sicyoniens et les Mégariens. Ils n’avaient pas de cavalerie ; car, seuls de leurs alliés, les Athéniens n’étaient pas encore arrivés. En général, les Argiens et leurs alliés ne voyaient pas le mal tel qu’il était ; ils se croyaient même en fort bonne position pour livrer le combat, et se félicitaient d’avoir pris l’armée de Lacédémone sur leur territoire et dans le voisinage de leur ville. Mais lorsque les deux armées étaient sur le point de commencer l’action, deux hommes d’Argos, Thrasylle, l’un des cinq généraux, et Alciphron, hôte de Lacédémone, vinrent détourner Agis de donner bataille. À les entendre, les Argiens étaient prêts à terminer leurs différends avec Lacédémone par les voies de la justice, à faire la paix pour l’avenir, et l’assurer par un traité.
LX. Ils parlaient ainsi d’eux-mêmes, et sans l’aveu du peuple. Agis, de son côté, reçut lui seul leurs propositions, sans se consulter avec un certain nombre de citoyens : content de les communiquer à un seul homme en place qui se trouvait dans son armée, il conclut une trêve de quatre mois, dans lesquels les conventions devaient être exécutées. Aussitôt après, il remmena ses troupes sans rien dire à aucun des alliés. Les Lacédémoniens et les alliés le suivirent aveuglément, par obéissance à la loi ; mais ils se plaignaient amèrement entre eux de sa conduite ; ils étaient persuadés qu’ils venaient d’avoir une belle occasion de combattre, et qu’ils se retiraient sans rien faire qui répondît à ce que leurs forces avaient d’imposant, au moment où, de toutes parts, l’ennemi se trouvait renfermé par leur cavalerie et leur infanterie. Il est certain que c’était la plus belle armée qu’avait eue la Grèce jusqu’à cette époque. C’est ce qu’on put reconnaître surtout quand elle était encore rassemblée tout entière à Némée : on y voyait les Lacédémoniens dans toute leur puissance, et des Arcades, des Bœotiens, des Corinthiens, des Sicyoniens, des Pellènes, des Phliasiens, des Mégariens. C’étaient des hommes d’élite de chaque nation, et qui semblaient dignes de se mesurer non-seulement avec la confédération d’Argos, mais avec toute armée qui aurait pu s’y joindre. Ce ne fut donc pas sans un vif ressentiment contre Agis, que ces troupes firent la retraite, et que chacun regagna sa patrie.
Mais les Argiens étaient encore bien plus ulcérés contre ceux qui avaient traité sans l’aveu de la multitude, assurés de leur côté que c’était dans la plus belle occasion qu’ils eussent jamais pu trouver, que l’armée de Lacédémone venait de leur échapper ; car le combat se serait livré près de leur ville et aurait été soutenu par une foule de vaillans alliés. Ils allaient, à leur retour, lapider Thrasylle dans le Charadre, où, avant de rentrer, ils jugent les délits militaires ; mais il se réfugia au pied d’un autel et sauva sa vie : ses biens furent confisqués au profit du public.
LXI. Après cet événement, mille hoplites d’Athènes et trois cents hommes de cavalerie vinrent à leurs secours, commandés par Lachès et Nicostrate. Les Argiens, qui, malgré leur mécontentement, hésitaient à rompre la trêve avec Lacédémone, les prièrent de s’en retourner. Quelque envie même que témoignassent les Athéniens d’entrer en négociation, ou ne les introduisit en présence du peuple qu’après y avoir été forcés par les prières des Mantinéens et des Éléens qui ne s’étaient pas encore retirés. Les Athéniens parlèrent par l’organe d’Alcibiade, leur député, au milieu des Argiens et des alliés d’Argos. Ils dirent qu’on n’avait pu traiter légalement sans le concours des puissances confédérées, qu’ils arrivaient à propos et qu’il fallait faire la guerre. Ils persuadèrent les confédérés par leurs discours, et tous se portèrent à Orchomène d’Arcadie, excepté les Argiens. Ceux-ci restèrent d’abord, sans être cependant moins persuadés que les autres ; mais ensuite eux-mêmes entrèrent en campagne. Tous assirent leur camp devant Orchomène, en firent le siège d’un commun effort, et donnèrent des assauts à la place. Ils ne manquaient pas de raisons de vouloir s’en rendre maîtres, et l’une était que les Lacédémoniens y avaient mis en dépôt des otages d’Arcadie. La faiblesse des fortifications, le grand nombre des ennemis effrayaient les assiégés ; personne ne venait à leur secours, et ils craignaient de périr faute d’assistance ; ils capitulèrent donc, à condition d’entrer dans la confédération, de donner des otages et de remettre aux Mantinéens ceux que Lacédémone leur avait confiés.
LXII. Les confédérés, maîtres d’Orchomène, délibérèrent sur la place qu’il fallait attaquer la première. Les Éléens voulaient que ce fût Léprée, et les Mantinéens Tégée. Les Argiens et les Athéniens se joignirent à ceux de Mantinée, et les Éléens se retirèrent offensés de ce que ce n’était pas pour le siège de Léprée qu’on se décidât. Le reste des alliés fit A Mantinée ses dispositions pour se porter à Tégée, et quelques uns même de ceux des Tégéates qui étaient dans la place travaillaient à la leur soumettre.
LXIII. Les Lacédémoniens, après leur retour d’Argos et la conclusion de la trêve de quatre mois, accusèrent fortement Agis de ne leur avoir pas soumis cette ville, quand l’occasion s’était présentée plus belle qu’eux-mêmes n’eussent jamais osé l’attendre. Car il n’était pas facile de rassembler des alliés en si grand nombre ni d’un si grand courage. Mais quand on leur annonça la prise d’Orchomène, ils furent encore bien plus indignés. Dans le premier accès de leur colère, ce qui n’est point dans leurs mœurs, ils délibérèrent de raser la maison d’Agis, et de le condamner à une amende de cent mille drachmes : mais il les supplia de ne pas exercer contre lui de telles rigueurs, promettant d’effacer par ses exploits, dans la première campagne, la faute dont il était accusé, et les laissant maîtres, s’il y manquait, de faire ce qu’ils jugeraient à propos. Ils se désistèrent de le mettre à l’amende et de raser sa maison ; mais ils portèrent, dans cette circonstance, une loi qui n’avait jamais existé chez eux : c’était que dix Spartiates seraient élus pour lui servir de conseil, et qu’il ne pourrait, sans leur aveu, faire sortir l’armée de la ville.
LXIV. Cependant des citoyens de Tégée, attachés au parti des Lacédémoniens, vinrent leur annoncer que s’ils ne se présentaient pas au plus tôt, cette ville allait renoncer à leur alliance pour celle des Argiens, et que c’était, en quelque sorte, une chose déjà faite. Aussitôt, Lacédémoniens et hilotes volent en masse au secours, avec une précipitation pour eux sans exemple. Ils se mirent en route pour Orestium dans la Mænalie, et firent dire aux Arcadiens qui étaient dans leur alliance de se rassembler et de marcher sur leurs pas à Tégée. Eux-mêmes, parvenus tous à Orestium, en renvoyèrent, pour garder la ville, le sixième de leur monde, où était compris ce qui était trop vieux ou trop jeune. Ils arrivèrent à Tégée avec le reste des troupes. Peu après vinrent les alliés d’Arcadie. Ils envoyèrent aussi à Corinthe, et chez les Bœotiens, les Phocéens et les Locriens, un ordre de se trouver au plus tôt à Mantinée, pour leur prêter des secours. Cet ordre était bien subit, car il n’était pas aisé, sans se réunir et s’attendre les uns les autres, de traverser le pays ennemi. Cependant on fit diligence. Quant aux Lacédémonicns, ils prirent avec eux ce qui se trouvait de troupes d’Arcadie, se jetèrent dans la campagne de Mantinée, campèrent près du temple d’Hercule et ravagèrent le pays.
LXV. Les Argiens et leurs alliés ne les eurent pas plus tôt aperçus, qu’ils s’emparèrent d’un poste fortifié par la nature et d’un accès difficile, et se mirent en ordre de bataille. Aussitôt les Lacédémoniens s’avancèrent contre eux ; ils en étaient venus à la portée d’une pierre ou d’un javelot, quand un vieillard, apercevant la force du poste vers lequel on marchait, cria à Agis qu’il voulait guérir un mal par un autre ; faisant entendre que, par une ardeur inconsidérée, ce prince voulait cicatriser sa retraite d’Argos, dont on lui avait fait un crime. Soit qu’Agis fût frappé de ce reproche, soit que quelque autre raison le fit changer subitement d’avis, il retira tout à coup ses troupes avant qu’elles en fussent venues aux mains. Il entra dans la campagne de Tégée, et détourna du côté de Mantinée des eaux qui sont une occasion de guerre entre les Mantinéens et les Tégéates, parce que, de quelque côté qu’elles se portent, elles y font beaucoup de mal. Il voulait que les Argiens et les alliés, dès qu’ils s’apercevraient de son dessein, descendissent de la colline pour l’empêcher de détourner l’eau, et que la bataille se donnât dans la plaine. Il passa cette journée à faire changer l’eau de cours. Les Argiens et les alliés, d’abord étonnés de la retraite subite des Lacédémoniens, ne savaient que conjecturer. Quand ceux-ci se furent ensuite dérobés à leurs yeux, et qu’eux-mêmes se virent laissés dans l’inaction, sans recevoir l’ordre de les suivre, ils accusèrent encore une fois leurs généraux, qui d’abord avaient laissé échapper les Lacédémoniens lorsqu’on les tenait auprès d’Argos, et qui, maintenant qu’on voyait fuir ces ennemis, n’ordonnaient à personne de se mettre à leur poursuite, leur permettaient de se sauver tranquillement et trahissaient leurs soldats. Les généraux furent d’abord troublés ; ils firent ensuite descendre l’armée de la colline, s’avancèrent dans la plaine, et y campèrent pour marcher contre les ennemis.
LXVI. Le lendemain, les Argiens et les alliés se mirent dans l’ordre où ils devaient combattre si l’occasion s’en présentait. Les Lacédémoniens quittaient le bord des eaux pour retourner à leur camp, près du temple d’Hercule, quand ils virent de près les ennemis, déjà tous en bon ordre, et qui les avaient devancés après avoir abandonné la colline. Ils ne se ressouvenaient pas d’avoir jamais été frappés d’une telle frayeur. En effet, ils n’avaient que bien peu de temps pour se préparer au combat, et ce fut avec la plus grande précipitation qu’ils prirent leurs rangs. Agis donnait tous les ordres conformément à la loi ; car lorsque le roi conduit l’armée, tout est soumis à son commandement. Il donne lui-même ses ordres aux polémaques ; ceux-ci aux commandans des cohortes ; ces commandans aux chefs des pentécostys, qui les donnent aux énomotarques, et ces derniers à l’énomotie. Tous les ordres que les rois peuvent avoir à donner suivent cette marche et sont bientôt répandus ; car dans une armée lacédémonienne, si l’on en excepte un petit nombre, on ne voit presque que des commandans d’autres commandans, et l’exécution de tout ce qui se doit faire est confiée à un grand nombre d’hommes.
LXVII. Les Scirites se trouvèrent dans cette journée à l’aile gauche : seuls des Lacédémoniens, ils avaient le privilège de n’être jamais séparés ni mêlés avec d’autres troupes. Près d’eux étaient les soldats qui avaient fait la guerre en Thrace avec Brasidas, et avec ceux-ci, les Néodamodes. Ensuite venaient les Lacédémoniens, distribués en cohortes, et auprès d’eux les Hérœens, qui font partie des Arcades, puis les Mænaliens.
Dans l’armée opposée, les Mantinéens occupaient la droite, parce que c’était chez eux que se livrait la bataille. Près d’eux étaient les Arcades alliés, ensuite les mille hommes d’élite d’Argos à qui leur république fournissait depuis long-temps, à ses frais, les moyens de s’exercer ; ils étaient suivis du reste des Argiens, et après eux venaient les Cléonéens et les Ornéales. Ensuite étaient les Athéniens ; ils formaient la gauche, et avaient avec eux leur cavalerie.
LXVIII. Tel était l’ordre et tel l’appareil des deux armées. Celle des Lacédémoniens paraissait la plus considérable ; mais je ne saurais dire précisément le nombre des troupes de chaque nation ni de toutes ensemble. Celui des Lacédémoniens, par le secret qui règne dans leur gouvernement, était inconnu ; et celui de leurs ennemis, par cette jactance naturelle aux hommes d’exagérer leur nombre, méritait peu de confiance. On peut cependant estimer le nombre des Lacédémoniens qui se trouvèrent à cette journée, par un calcul tel que celui-ci : Sept cohortes donnèrent, sans compter les Scirites qui étaient au nombre de six cents. Dans chaque cohorte étaient quatre pentécostys ; et dans la pentécostys, cinq énomoties. A la première ligne de chaque énomotie étaient quatre hommes. Tous n’étaient pas rangés sur la même profondeur, mais comme le jugeait à propos chaque chef de cohorte ; en général, ils étaient disposés sur une profondeur de huit hommes. En tout, la première ligne était de quatre cent quarante-huit hommes, sans les Scirites.
LXIX. Quand les armées furent près d’en venir aux mains, les commandans de chaque peuple encouragèrent leurs soldats. Aux Mantinéens, ils représentèrent que c’était pour la patrie qu’ils allaient combattre ; qu’il s’agissait de l’esclavage ou de la domination, de n’être pas privés de l’une après l’avoir connue, et de ne pas retomber dans l’autre. Aux Argiens, qu’ils allaient combattre pour leur ancien empire, pour ne pas se voir ravie pour toujours cette égalité dont ils avaient joui dans le Péloponnèse, et pour punir de nombreuses injures sur des ennemis qui étaient en même temps leurs voisins. Aux Athéniens, qu’il était beau, en combattant avec des alliés nombreux et distingués par leur valeur, de ne céder à aucun d’eux en vertus ; qu’une fois vainqueurs des Lacédémoniens dans le Péloponnèse, ils accroîtraient leur empire, le rendraient plus assuré et n’auraient plus à craindre qu’à l’avenir aucun autre ennemi se montrât sur leur territoire. Des encouragemens semblables furent donnés aux Argiens et à leurs alliés. Les Lacédémoniens s’excitaient les uns les autres, au bruit des chants guerriers, à ne pas oublier ce qu’ils savaient, qu’ils étaient des hommes de cœur, et qu’un long exercice de belles actions est bien plus capable de sauver les hommes que des exhortations éloquentes qui ne durent qu’un instant.
LXX. Ensuite les deux armées s’avancèrent ;
les Argiens à grands pas et avec impétuosité, les Lacédémoniens lentement, et, suivant leur usage, au son d’un grand nombre de flûtes distribuées dans les rangs non par religion, mais pour marcher également et en mesure, et ne pas troubler le bon ordre, comme il arrive souvent aux armées nombreuses lorqu’elles s’avancent à la charge.
LXXI. Avant que l’action s’engageât, voici ce que crut devoir faire Agis. Toutes les armées en général, quand elles vont à l’ennemi, se poussent surtout sur leur aile droite, et les deux partis présentent leur droite à la gauche du parti opposé. C’est que chacun, craignant pour soi, veut mettre la partie de son corps qui est découverte sous l’abri du bouclier de son voisin, et tous croient que cette manière de se serrer et de s’envelopper mutuellement les met plus à couvert. Cette manœuvre est occasionée par le soldat qui commence la première file de l’aile droite, et qui a toujours grande attention de dérober aux ennemis la partie de son corps que ne couvre pas son bouclier. Les autres l’imitent par la même crainte. Dans cette journée, les Mantinéens dépassaient de beaucoup l’aile qu’occupaient les Scirites ; et les Lacédémoniens, les Tégéates, dépassaient encore plus celle des Athéniens, parce qu’ils étaient en plus grand nombre. Agis, craignant que sa gauche ne fût enveloppée, crut s’apercevoir que les Mantinéens s’étendaient beaucoup, et pour que les Scirites et les troupes de Brasidas prissent une surface égale, il leur donna l’ordre de se desserrer. Il commanda aux polémarques Hipponoïdes et Aristoclès de prendre deux cohortes de l’aile droite, pour passer à l’espace qui restait vide et le remplir. Il pensait que sa droite serait encore plus garnie qu’il n’était nécessaire, et que sa gauche, opposée aux Mantinéens, deviendrait plus solide et plus inébranlable.
LXXII. Comme cet ordre fut donné pendant qu’on s’avançait et quand on était près d’en venir aux mains, Aristoclès et Hipponoïdas refusèrent de passer à l’endroit qu’on leur marquait ; ce qui les fit regarder comme des lâches et leur attira dans la suite à Sparte la peine de l’exil. Il arriva de là que les ennemis furent les premiers à donner ; les deux cohortes n’étant point passées, à l’ordre d’Agis, du côté des Scirites, il leur devint impossible de se joindre à eux, et de renfermer également les ennemis. Mais si, dans cette occasion, les Lacédémoniens avaient été bien inférieurs, à tous égards, en habileté, ils ne se montrèrent pas moins supérieurs en courage. Il est vrai que la droite des Mantinéens fit tourner le dos aux Scirites et aux soldats de Brasidas ; que les Mantinéens, leurs alliés et les mille hommes d’élite d’Argos, se jetèrent dans l’espace qui était resté vide et tout ouvert, et qu’ils battirent les Lacédémoniens, les enveloppèrent et les mirent en fuite, les poussèrent jusqu’au bagage, et tuèrent quelques uns des vieillards postés pour les garder : ainsi de ce côté les Lacédémoniens eurent le dessous. Mais dans le reste de l’armée, et surtout au centre où était Agis, ayant autour de lui les cavaliers qu’on nomme les trois cents, ils tombèrent sur les vétérans d’Argos, et sur ce qu’on appelait les cinq cohortes, pressèrent les Cléonéens, les Ornéates et ce qui se trouvait d’Athéniens rangés devant eux, et les mirent en fuite, sans que la plupart eussent eu le courage d’en venir aux mains. A peine virent-ils avancer les Lacédémoniens, qu’ils cédèrent : il y en eut même qui, ne pouvant fuir assez vite, furent foulés aux pieds.
LXXIII. Dès que, de son côté, l’armée des
Argiens et des alliés eut fléchi, l’autre côté se rompit, et en même temps, par la supériorité du nombre, la droite des Lacédémoniens et des Tégéates, renferma les Athéniens. Ceux-ci couraient des deux côtés un grand péril, déjà vaincus d’une part, et de l’autre investis ; ils auraient souffert plus que tout le reste de l’armée, si la cavalerie, qui se trouvait avec eux, ne les avait pas soutenus. D’ailleurs, Agis voyant que la gauche souffrait, pressée par les Mantinéens et les mille hommes d’Argos, donna ordre à toute l’armée de passer à l’aile qui avait du dessous. Comme, par cette opération, les troupes opposées aux Athéniens défilaient et s’éloignaient d’eux, ils se sauvèrent à loisir, et avec eux les Argiens vaincus. Les Mantinéens, leurs alliés et l’élite des Argiens ne pensèrent plus à presser les ennemis : mais voyant la défaite des leurs, et les Lacédémoniens prendre un avantage décidé, ils se mirent en fuite. La plupart des Mantinéens furent tués ; l’élite des Argiens se sauva presque entière. La fuite de ceux-ci et la retraite des Athéniens ne furent ni longues ni précipitées ; car les Lacédémoniens, tant qu’ils n’ont pas contraint les ennemis à céder, combattent avec autant de constance que de force ; mais quand ils les ont une fois mis en fuite, ils ne les poursuivent ni long-temps ni fort loin.
LXXIV. Les événemens de cette bataille furent tels à peu près que je les ai rapportés. Ce fut la plus considérable que les Grecs eussent donnée depuis long-temps, et les villes les plus importantes y concoururent. Les Lacédémoniens offrirent en spectacle les armes des ennemis qui avaient été tués, dressèrent aussitôt un trophée, dépouillèrent les morts, recueillirent ceux qui leur appartenaient, et les portèrent à Tégée où furent célébrées leurs funérailles. Ils rendirent aux ennemis, par un traité, les corps des hommes qu’ils avaient perdus. Il périt en cette journée sept cents Argiens, Ornéates et Cléonéens ; deux cents Mantinéens, deux cents Athéniens, compris les Éginètes et les deux généraux d’Athènes. Les alliés de Lacédémone ne souffrirent pas assez pour qu’on doive parler de leurs pertes. Il n’a pas été facile de savoir la vérité sur celle des Lacédémoniens ; on l’a portée autour de trois cents hommes.
LXXV. Avant la bataille, Plistoanax, l’autre roi de Lacédémone, s’était mis en marche pour donner du secours avec les vieillards et la jeunesse. Il vint jusqu’à Tégée ; mais sur la nouvelle de la victoire, il se retira. Les Lacédémoniens envoyèrent contremander les Corinthiens et les peuples qui logent au dehors de l’isthme. Eux-mêmes firent leur retraite, renvoyèrent leurs alliés ; et comme c’était alors que tombait la fête nommée Carnéa, ils la célébrèrent. Par cette seule bataille, ils s’étaient justifiés du reproche de lâcheté que leur avait attiré, de la part des Grecs, leur désastre de Sphactérie, et celui de lenteur et d’irrésolution. On vit qu’ils avaient été maltraités de la fortune, mais qu’ils étaient restés les mêmes par le cœur.
La veille du combat, les Épidauriens s’étaient jetés, avec toutes leurs forces, sur l’Argie ; ils savaient ce pays abandonné, et avaient tué un grand nombre de ceux qui, pendant que le reste des Argiens tenait la campagne, étaient demeurés pour le défendre. Mais, après la bataille, trois mille hoplites d’Élis et mille Athéniens, outre les premiers qui étaient partis, vinrent au secours des Mantinéens, et tous ces alliés se portèrent aussitôt à Épidaure, dans le temps que les Lacédémoniens célébraient les Carnées. Ils se partagèrent entre eux le travail d’envelopper la ville d’un mur de circonvallation ; et, quoique les autres y renonçassent, les Athéniens remplirent diligemment la tâche qui leur était donnée ; c’était d’élever une forteresse à l’endroit où est le temple de Junon. Tous contribuèrent à y laisser une garnison, chacun se retira chez soi, et l’été finit.
LXXVI. Au commencement de l’hiver suivant, aussitôt après la célébration des Carnées, les Lacédémoniens se mirent en campagne ; et arrivés à Tégée, ils firent passer à Argos des propositions de paix. Dès auparavant il s’y trouvait des gens bien disposés en leur faveur, et qui voulaient détruire le gouvernement populaire. Depuis le succès de la bataille, il leur devenait bien plus facile d’amener le grand nombre à un accord. Ils voulaient commencer par conclure la paix avec Lacédémone, faire ensuite avec elle un traité d’alliance offensive ou défensive, puis attaquer l’autorité du peuple. Lichas, fils d’Arcésilas, hôte des Argiens, arriva de la part de Lacédémone. Il apportait deux propositions : l’une, en cas qu’ils voulussent faire la guerre ; l’autre, s’ils préféraient la paix. Il s’éleva de grandes contestations ; car Alcibiade se trouvait à Argos. Mais les gens qui travaillaient en faveur de Lacédémone osèrent alors enfin agir ouvertement, et persuadèrent aux Argiens de recevoir les conditions de paix. Les voici :
LXXVII. « Il plaît à l’assemblée des Lacédémoniens de s’accorder avec les Argiens aux conditions suivantes :
« Ceux-ci rendront aux Orchoméniens leurs enfans, aux Mænaliens les hommes qu’ils ont pris sur eux ; ils restitueront aux Lacédémoniens les hommes qu’ils ont faits prisonniers à Mantinée ; ils sortiront des champs d’Épidaure, et raseront les fortifications qu’ils y ont élevées.
« Si les Athéniens ne sortent pas du territoire d’Épidaure, ils seront ennemis des Argiens et des Lacédémoniens, des alliés de Lacédémone et de ceux d’Argos.
« Si les Lacédémoniens ont des enfans à quelqu’une des villes contractantes, ils les lui rendront.
« Sur ce qui regarde la victime à offrir au dieu, ils laisseront poser aux Épidauriens la formule du serment, et leur permettront de le prononcer.
« Les villes, grandes ou petites, situées dans le Péloponnèse, seront toutes libres, suivant leurs anciennes institutions.
« Si quelque puissance du dehors du Péloponnèse entre dans le Péloponnèse à main armée, les Argiens tiendront conseil avec les Péloponnésiens, et viendront au secours de la manière qui semblera la plus convenable à ces derniers.
« Les puissances alliées de Lacédémone au dehors du Péloponnèse le seront aux mêmes conditions dont jouissent les alliés de Lacédémone et ceux d’Argos, et conserveront la propriété de leur territoire.
« Les Argiens et les Lacédémoniens feront connaître à leurs alliés les conditions auxquelles ils ont traité, et si elles leur plaisent, il les leur feront partager : si les alliés y désirent quelques changemens, ils le feront connaître par une députation. »
LXXVIII. Les Argiens reçurent d’abord ces propositions, et l’armée de Lacédémone se retira de Tégée. Peu après, lorsqu’il se fut établi entre eux un commerce mutuel, les mêmes hommes qui avaient ménagé ce traité parvinrent à faire abjurer aux Argiens l’alliance de Mantinée, d’Élide et d’Athènes, et à faire conclure avec Lacédémone un traité de paix et d’alliance offensive et défensive. En voici la teneur :
LXXIX. « Il a semblé bon aux Lacédémoniens et aux Argiens qu’il y eût entre eux une paix et une alliance offensive et défensive de cinquante ans, aux conditions suivantes :
« Ils soumettront leurs différends à un jugement équitable, et dans lequel leurs droits seront également respectés, suivant les coutumes de leurs pères.
« Cette paix et cette alliance seront communes aux autres républiques du Péloponnèse. Ces républiques seront libres ; elles conserveront la propriété de leur ville et de leur territoire, et soumettront leurs différends à un arbitrage équitable.
« Les alliés de Lacédémone, hors du Péloponnèse, jouiront des mêmes droits que les Lacédémoniens, et les alliés d’Argos des mêmes droits que les Argiens, chacun conservant la propriété de ce qu’il possède.
« S’il faut faire quelque part la guerre en commun, les Lacédémoniens et les Argiens délibéreront entre eux pour prendre les mesures les plus justes sur les intérêts des alliés.
« S’il s’élève des contestations entre quelques villes situées au dedans ou au dehors du Péloponnèse, soit sur les limites, soit sur quelque autre objet, elles les mettront en arbitrage.
« Si quelque ville a des sujets de contestation avec une autre, elles auront recours au jugement de quelque autre ville qu’elles croiront impartiale entre elles.
« Les citoyens seront jugés selon les lois du pays. »
LXXX. Telle fut la paix et l’alliance que conclurent les deux peuples. Ils se restituèrent mutuellement ce qu’ils s’étaient pris a la guerre, et terminèrent tous leurs différends. Ils conduisirent dès lors les affaires en commun, et décrétèrent de ne recevoir ni message ni députation de la part des Athéniens, que ceux-ci n’eussent quitté le Péloponnèse, et abandonné les fortifications qu’ils y avaient élevées : il fut aussi décrété qu’on ne ferait avec eux ni la paix ni la guerre que d’un commun accord. Ils poussèrent les autres affaires avec chaleur. Les deux puissances envoyèrent des députés dans la Thrace ; elles en adressèrent aussi à Perdiccas, dans le dessein de le faire entrer dans leur ligue. Cependant il ne renonça pas tout de suite à l’alliance d’Athènes ; mais il avait dessein de la rompre, parce qu’il voyait les Argiens lui en donner l’exemple, et qu’il tirait son origine d’Argos. Ils renouvelèrent aussi avec les Chalcidiens leurs anciens sermens, et en ajoutèrent de nouveaux. Argos fit partir des députés pour ordonner aux Athéniens d’évacuer les ouvrages d’Épidaure. Ceux-ci, se voyant en petit nombre contre de nombreuses troupes unies pour la défense du pays, firent partir Démosthène qu’ils chargèrent de ramener leurs soldats. Il arriva, feignit de vouloir les exercer hors de la forteresse à des combats gymniques, et quand toute la garnison fut sortie, il ferma les portes. Les Athéniens ayant ensuite renouvelé leur traité avec les Épidauriens, leur restituèrent ce fort.
LXXXI. Après qu’Argos eût renoncé à l’alliance d’Athènes, les Mantinéens voulurent d’abord résister ; mais trop faibles sans l’assistance d’Argos, ils firent aussi leur accord avec les Lacédémoniens, et renoncèrent à la domination sur les villes qui leur étaient soumises. Lacédémone et Argos mirent chacune mille hommes sur pied. Les Lacédémoniens seuls firent pencher Sicyone vers le gouvernement du petit nombre ; avec les Argiens, ils abolirent à Argos le gouvernement populaire, et y établirent l’oligarchie, toujours chère à Lacédémone. Ces événemens arrivèrent à l’approche du printemps, vers la fin de l’hiver, et la quatorzième année de la guerre finit.
LXXXII. L’été suivant, les Dictidiens, peuple du mont Athos, abjurèrent l’alliance d’Athènes pour s’unir aux Chalcidiens. Les Lacédémoniens amenèrent à leurs intérêts l’Achaïe, qui auparavant ne leur était pas affectionnée. Le peuple d’Argos se coalisa insensiblement, prit de l’audace, et attaqua le petit nombre qui était chargé du gouvernement. Il attendit le moment où les Lacédémoniens célébraient les jeux des enfans. On se battit dans la ville, et le peuple l’emporta. Les Lacédémoniens furent long-temps à se rendre à l’invitation de leurs amis qui les appelaient ; ils interrompirent enfin les jeux et partirent à leur secours ; mais ils apprirent à Tégée que le peuple était victorieux, et malgré les prières de ceux qui s’étaient évadés, ils ne voulurent pas s’avancer davantage ; ils retournèrent chez eux, et reprirent les exercices qu’ils avaient interrompus. Il leur vint ensuite des députations de la part des Argiens de la ville et de ceux qui en étaient sortis : les alliés étaient présens ; il y eut de grandes discussions de part et d’autre, et le résultat fut que les Argiens de la ville étaient coupables. On résolut de marcher à Argos ; mais il y eut encore des délais et du temps perdu. Le peuple en profita ; comme il craignait les Lacédémoniens, il eut de nouveau recours à l’alliance d’Athènes, dans l’espérance d’en tirer de grands secours. Il éleva aussi de longues murailles jusqu’à la mer, pour se ménager la ressource, s’il venait à être renfermé du côté de la terre, de recevoir par mer les rafraîchissemens qu’on lui apporterait d’Athènes. Certaines villes du Péloponnèse connivaient à la construction de ces murailles. Les Argiens y travaillèrent tous sans exception, eux, leurs femmes, leurs esclaves. Il leur vint d’Athènes des maçons et des tailleurs de pierres. L’été finit.
LXXXIII. L’hiver suivant les Lacédémoniens, instruits de ces travaux, marchèrent vers Argos avec leurs alliés, excepté les Corinthiens. Il y avait même dans la place un parti qui travaillait pour eux. Agis, fils d’Archidamus, roi de Lacédémone, commandait l’armée. Les intelligences qu’ils avaient dans la ville, et qui semblaient devoir les servir, ne purent leur être utiles ; mais ils enlevèrent et détruisirent les murailles qui n’étaient pas achevées, s’emparèrent d’Usies, place de l’Argie, firent périr tous les hommes libres qui leur tombèrent entre les mains, se retirèrent et se dispersèrent dans leur pays.
Les Argiens, à leur tour, portèrent leurs armes dans la campagne de Phlionte, et la ravagèrent, parce qu’on y avait donné refuge à leurs exilés ; car c’était là que le plus grand nombre avait cherché un asile. Ils firent ensuite leur retraite.
Le même hiver, les Athéniens coupèrent à Perdiccas la communication de la mer. Ils lui faisaient un crime d’être entré dans la ligue d’Argos et de Lacédémone, et d’avoir été, par sa retraite, la principale cause de la dispersion de leur armée, lorsque, sous le commandement de Nicias, ils se disposaient à la guerre contre les Chalcidiens de Thrace et d’Amphipolis, et qu’il feignait d’être encore dans leur alliance. Il fut donc regardé comme ennemi. Ce fut par ces événemens que l’hiver finit avec la quinzième année de la guerre.
LXXXIV. L’été suivant, Alcibiade fit voile pour Argos avec vingt vaisseaux, et enleva trois cents Argiens qui paraissaient encore suspects. et que l’on croyait dans les intérêts de Lacédémone. Les Athéniens les dispersèrent dans les îles voisines qui étaient de leur domination.
Ils se portèrent contre l’île de Mélos avec trente de leurs vaisseaux, six de Chio et deux de Lesbos. Eux-mêmes fournissaient douze cents hoplites, trois cents archers, vingt archers à cheval ; leurs alliés et les insulaires donnaient, pour cette expédition, environ quinze cents hoplites.
Mélos est une colonie de Lacédémone, et les habitans ne voulaient pas, comme ceux des autres villes, obéir aux Athéniens. D’abord ils gardèrent la neutralité, et se tinrent en repos ; mais ils en vinrent ensuite à une guerre ouverte, quand les Athéniens les y eurent forcés, en faisant le dégât dans leurs campagnes. Les généraux Cléomède, fils de Lycomède, et Tisias, fils de Tisimaque, établirent leur camp sur le territoire de Mélos, avec l’appareil dont nous venons de rendre compte ; mais, avant de faire aucun mal au pays, ils envoyèrent des députés conférer avec les habitans. On ne les introduisit point dans l’assemblée du peuple ; mais on leur dit de faire entendre aux magistrats et au petit nombre qui était chargé du gouvernement, le sujet de leur mission. Les députés parlèrent ainsi :
LXXXV. Les Athéniens. « Puisqu’on ne nous permet pas de parler au milieu du peuple assemblé, dans la crainte que la multitude ne se laissât séduire en n’entendant qu’une fois un discours capable d’entraîner les esprits, et qu’elle pourrait trouver sans réplique (car nous sentons bien que tel est votre motif en ne nous donnant audience que dans le conseil des magistrats), prenez encore, vous qui êtes ici pour nous entendre, une précaution plus sûre. Ne faites pas usage vous-mêmes d’un discours suivi, mais jugez à part chacun des articles que nous poserons, et reprenez aussitôt pour les réfuter les points qui pourront vous déplaire. Pour commencer dans cette forme, déclarez si notre proposition vous est agréable. »
Les magistrats de Mélos répondirent :
LXXXVI. Les Méliens. « Nous sommes loin de blâmer cette manière honnête de s’éclairer paisiblement les uns les autres ; mais elle parait s’accorder mal avec cette guerre dont nous sommes, nous ne dirons pas menacés, mais déjà frappés. Car nous voyons bien que vous arrivez comme des juges de ce que nous allons dire, et que probablement la fin de cette conférence, si nous l’emportons par la justice, et si par conséquent nous ne cédons pas, sera la guerre ; et si nous nous laissons persuader, l’esclavage. »
LXXXVII. Les Athéniens. « Si vous êtes assemblés pour calculer vos défiances sur l’avenir, ou dans toute autre intention que de délibérer sur le salut de votre patrie, d’après des circonstances qui doivent frapper vos regards, nous n’avons plus rien à dire. Si le salut de la patrie vous rassemble, nous parlerons. »
LXXXVIII. Les Méliens. « Dans la situation critique où nous sommes, il est naturel et bien pardonnable de flotter entre une foule de conjectures affligeantes, et de parler en conséquence ; mais notre assemblée n’a pour objet que notre salut, et la conférence va commencer, si vous le jugez à propos, dans la forme que vous nous avez invitée à suivre. »
LXXXIX. Les Athéniens. « Pour nous, nous n’avons point envie de vous offrir des raisons spécieuses, ni de nous étendre en de longs discours qui ne vous persuaderaient pas, pour vous prouver que, victorieux des Mèdes, il est juste que nous possédions l’empire, ou que, si nous marchons aujourd’hui contre vous, c’est parce que vous nous avez offensés. Mais nous vous prions aussi de ne pas croire nous persuader en disant que si vous n’avez pas uni vos armes aux nôtres, c’est que vous étiez une colonie de Lacédémone, ou que nous n’avons reçu de vous aucune injure. Pour donner le meilleur tour qu’il est possible à notre négociation, partons d’un principe dont nous soyons vraiment convaincus les uns et les autres, d’un principe que nous connaissions bien, pour l’employer avec des gens qui le connaissent aussi bien que nous : c’est que les affaires se règlent entre les hommes par les lois de la justice, quand une égale nécessité les oblige à s’y soumettre ; mais que ceux qui l’emportent en puissance font tout ce qui est en leur pouvoir, et que c’est aux faibles à céder. »
XC. Les Méliens. « Puisque vous posez votre principe sur la base de l’intérêt, en mettant le juste à l’écart, nous croyons que votre intérêt consiste à respecter un bien qui est commun à tous ; à vous montrer toujours équitables et justes envers ceux qui sont en danger, et à permettre qu’ils tirent auprès de vous quelque avantage des raisons plausibles qu’ils allèguent, quand elles ne seraient pas d’une justesse rigoureuse. Et ces principes ne vous sont pas moins favorables, à vous qui, s’il vous arrivait de succomber, après avoir sévèrement puni les autres, auriez offert un exemple qui tournerait contre vous-mêmes. »
XCI. Les Athéniens. « Nous ne craignons pas la fin de notre domination, quand même elle devrait finir. Ce ne sont pas des peuples dominateurs, tels que les Lacédémoniens, qui sont redoutables aux vaincus. Au reste, il ne s’agit point ici d’une querelle avec les Lacédémoniens, mais de savoir si, quelque part que ce soit, les sujets pourront se soulever contre ceux qui les commandent, et en devenir les maîtres. Que pour un objet d’une telle importance, il nous soit permis de braver les dangers. Nous allons vous faire connaître que nous sommes ici pour travailler tout ensemble au bien de notre empire et au salut de votre république. Nous voulons vous tenir sous notre puissance, sans qu’il nous en coûte de peine, et vous conserver pour votre avantage et pour le nôtre. »
XCIII. Les Athéniens. « C’est que vous en seriez quittes pour devenir sujets, avant d’avoir souffert les dernières extrémités, et que nous-mêmes en gagnerions à ne vous pas faire périr.
XCIV. Les Méliens. « Vous n’accepteriez donc pas que, vous tenant en repos, nous fussions vos amis au lieu d’être vos ennemis, sans entrer dans l’alliance de personne ? »
XCV. Les Athéniens. « Eh ! votre haine nous est moins nuisible que ne le serait votre amitié. Celle-ci serait prise, par nos sujets, pour une marque de notre faiblesse ; celle-là, pour un exemple de notre puissance. »