Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 16)

Thucydide · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres complètes de Thucydide (Buchon) · 24 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XCVI. Les Méliens. « Vos sujets ont donc assez peu d’idées de convenances, pour ne mettre aucune distinction entre les peuples qui ne vous appartiennent en rien, et les nombreuses colonies qui vous doivent leur fondation, dont quelques-unes se sont soulevées, et que vous êtes parvenus à réduire ? »

XCVII. Les Athéniens. « Ils pensent que ni les uns ni les autres ne manqueraient de justes raisons en leur faveur ; mais que ceux qui se conservent doivent leur salut à leur force, et que c’est par crainte que nous ne les attaquons pas. Ainsi donc, en vous soumettant, nous augmentons le nombre de nos sujets, et notre sûreté. Surtout il nous importe qu’insulaires comme vous l’êtes, et même plus faibles que d’autres, on ne dise pas que vous avez pu nous résister, à nous les maîtres de la mer. »

XCVIII. Les Méliens. « Vous ne croyez donc pas qu’il importe à votre sûreté de ne point attaquer les peuples qui ne vous appartiennent pas ? Car, puisque vous écartez ici les idées du juste, pour nous persuader d’obéir à vos intérêts, il faut aussi que nous vous fassions connaître les nôtres, pour essayer de vous persuader, si, par hasard, ils se trouvent d’accord avec vos avantages. Comment n’armerez-vous pas contre vous ceux qui gardent maintenant la neutralité, si, d’après la conduite que vous tenez avec nous, ils pensent qu’un jour aussi vous marcherez contre eux ? Et par-là que faites-vous autre chose, qu’agrandir ceux qui sont maintenant vos ennemis, et qu’exciter contre vous, en dépit d’eux-mêmes, ceux qui ne songeaient pas même à le devenir ? »

XCIX. Les Athéniens. « Les peuples que nous regardons comme les plus dangereux pour nous ne sont pas ceux qui occupent quelque partie du continent. Libres, ils seront long-temps avant de penser à se mettre contre nous sur leurs gardes. Ce que nous craignons, ce sont les insulaires, aussi bien que ceux qui ne reconnaissent comme vous aucune puissance, que ceux qu’irrite déjà l’empire auquel les soumet la nécessité. Voilà ceux qui, sans écouter la raison, sont capables de se précipiter dans un danger manifeste, et de nous y plonger avec eux. »

C. Les Méliens. « Mais si vous-mêmes, pour n’être pas dépouillés de l’empire, et ceux qui vous obéissent pour s’y soustraire, vous osez braver tant de périls. nous serions bien lâches et bien méprisables, nous libres encore, de ne pas tout hasarder avant de subir la servitude. »

CI. Les Athéniens. « C’est ce que vous ne ferez pas, si du moins vous êtes sages. Car il ne s’agit pas pour vous d’un combat à forces égales, où vous disputeriez de valeur, quittes pour de la honte, si vous étiez vaincus : il s’agit de votre conservation, et de ne pas résister à des forces bien supérieures aux vôtres. »

CII. Les Méliens. « Mais nous savons que les événemens de la guerre prennent quelquefois un tour inattendu, au lieu de s’accorder avec la disproportion des forces réciproques. En vous cédant sans effort, nous n’avons plus d’espérance ; en agissant, il nous reste encore l’espérance de nous soutenir. »

CIII. Les Athéniens. « L’espérance, consolatrice dans les dangers, convient à ceux qui ne s’y livrent qu’avec des forces supérieures ; elle peut leur nuire, et non les perdre. Mais ceux qui jettent au hasard toutes leurs ressources, car l’espérance est prodigue, ne la connaissent qu’après qu’elle les a trompés ; et quand ils ont acquis l’expérience de ses perfidies, il ne leur reste plus de quoi s’en garantir. Ne vous exposez point à ce malheur, vous faibles, et qui ne pouvez tenter qu’une fois le sort : qu’il ne vous arrive pas ce qu’ont éprouvé beaucoup d’autres, à qui les règles de la sagesse humaine offraient des moyens de se sauver, mais qui enfin accablés, et privés de toute espérance solide, en ont embrassé de chimériques, la divination, les oracles, et tout ce qui est capable de perdre ceux qui veulent toujours espérer. »

CIV. Les Méliens. « Sachez que nous aussi nous pensons qu’il est difficile de lutter à la fois, sans égalité de force, et contre votre puissance et contre la fortune. Mais nous avons cependant la confiance qu’en résistant justement à des hommes injustes, la Divinité ne permettra pas que la fortune nous humilie. Ce qui nous manque du côté de la force sera suppléé par l’alliance des Lacédémoniens ; ils seront obligés de nous secourir, si ce n’est par d’autres raisons, au moins par honneur, et parce que nous sommes d’une même origine. Notre audace n’est donc pas, à tous égards, si dépourvue de raison. »

CV. Les Athéniens. « Nous ne craignons pas non plus que la protection divine nous abandonne. Dans nos principes et dans nos actions, nous ne nous écartons ni de l’idée que les hommes ont conçue de la Divinité, ni de la conduite qu’ils tiennent entre eux. Nous croyons, d’après l’opinion reçue, que les dieux, et nous savons bien clairement que les hommes, par la nécessité de la nature, dominent partout où ils ont la force. Ce n’est pas une loi que nous ayons faite ; ce n’est pas nous qui, les premiers, nous la soyons appliquée dans l’usage ; nous en profitons, et nous la transmettrons pour toujours aux temps à venir. Nous sommes bien sûrs que vous-mêmes, et qui que ce fût, avec la puissance dont nous jouissons, tiendriez la même conduite. Nous n’avons donc pas lieu de craindre que la Divinité nous veuille humilier. Quant à Lacédémone, si vous êtes dans la bonne foi de penser que, par honneur, elle vous donnera des secours, nous vous félicitons de votre simplicité, nous sommes loin d’envier votre prudence. Les Lacédémoniens, entre eux et dans leurs institutions intérieures, suivent généralement les lois de la vertu ; mais, à l’égard des autres, on aurait bien des choses à dire sur leurs procédés. Qu’il suffise d’observer, en peu de mots, que, plus ouvertement qu’aucun peuple que nous connaissions, ils regardent l’agréable comme honnête et l’utile comme juste. Une telle façon de penser répond mal aux folles espérances que vous concevez de votre salut. »

CVI. Les Méliens. « Et c’est surtout cette façon de penser qui nous fait croire que, pour leur intérêt, ils ne voudront pas, en trahissant Mélos, une de leurs colonies, se montrer sans foi à ceux des Grecs qui ont pour eux de la bienveillance, et faire connaître qu’ils servent la cause de leurs ennemis, »

CVII. Les Athéniens. « Ainsi vous ne croyez pas que l’intérêt se trouve avec la sûreté ; mais que le beau, le juste s’exerce au milieu des périls. Les Lacédémoniens évitent surtout de les braver. »

CVIII. Les Méliens. « Nous pensons qu’ils s’exposeront plus volontiers aux dangers en notre faveur, et qu’ils nous regarderont comme de plus sûrs amis pour eux que pour personne ; d’autant plus qu’en cas de guerre, nous sommes voisins du Péloponnèse, et que leur devant notre origine, nous leur serons d’inclination plus solidement attachés que d’autres. »

CIX. Les Athéniens. « Ce n’est pas la bienveillance de ceux qui demandent des secours, que celui qui les accorde regarde comme un gage assuré, mais la grande supériorité de leurs forces : et voilà ce que personne ne considère plus que les Lacédémoniens. Ils se défient de leur propre puissance, et ce n’est qu’avec un grand nombre d’alliés qu’ils marchent même contre leurs voisins. Il n’est donc pas vraisemblable qu’ils passent dans une île, lorsque nous avons l’empire de la mer. »

CX. Les Méliens. « Ils en pourront envoyer d’autres. La mer de Crète est vaste : il est plus difficile à ceux qui s’en disent les maîtres d’y intercepter leurs ennemis, qu’à ceux-ci de les éviter et de se soustraire à leurs recherches. Si cependant cette mesure ne leur réussissait pas, ils se tourneraient contre votre territoire, et contre ceux de vos alliés que n’a pas attaqués Brasidas. Dès lors, ce ne sera plus pour un pays qui ne vous touche en rien, que vous aurez à soutenir les travaux de la guerre, mais pour le vôtre et celui de vos alliés. »

CXI. Les Athéniens. « Vous n’ignorez pas, et vous connaîtrez par expérience, que jamais la crainte d’autrui n’a fait retirer les Athéniens de devant une place assiégée. Mais nous étions convenus de délibérer sur votre salut, et nous nous apercevons que, dans tout le cours d’une si longue conférence, vous n’avez rien dit qui puisse inspirer à un peuple de la confiance, et l’assurer de sa conservation. Vos plus fermes appuis sont éloignés ; ils n’existent qu’en espérance, et vos avantages actuels sont bien faibles pour l’emporter sur les forces déjà rangées contre vous. Ce sera de votre part une grande imprudence, si, quand nous serons retirés, vous ne prenez pas de plus sages résolutions. N’écoutez pas un faux point d’honneur ; il perd souvent les hommes au milieu de périls manifestes, qu’ils doivent rougir de n’avoir pas évités. On en a vu beaucoup qui, tout en prévoyant à quelles extrémités ils couraient, mais attirés par ce qu’ils appelaient honneur, et subjugués par ce mot, se sont précipités de gaîté de cœur dans des maux sans remède ; la honte dont ils se sont rouverts, ouvrage de leur folie, et non de la fortune, en est plus ignominieuse. C’est ce que vous éviterez, si vous prenez de sages conseils. Vous ne regarderez pas comme une honte de céder à une grande puissance qui vous offre des conditions modérées, qui vous recevra dans son alliance, et vous laissera maîtres de votre pays à la charge d’un tribut. Vous avez le choix de la guerre ou de votre sûreté : ne prenez pas, par esprit de chicane, le plus mauvais parti. Ce qui assure le mieux la fortune d’un peuple, c’est de ne pas céder à ses égaux, de se bien conduire avec ses supérieures, de montrer aux faibles de la modération. Nous allons nous retirer. Pensez et considérez plus d’une fois que vous consultez sur votre patrie, et qu’il est en votre pouvoir, par une seule délibération, et dans une seule assemblée, de la sauver ou de la précipiter vers sa ruine. »

CXII. Les Athéniens quittèrent la conférence.

Les Méliens restés seuls, s’en tinrent à peu près à leur premier avis ; et après quelques discussions, ils firent aux députés cette réponse : « Nous persistons dans les mêmes sentimens que nous vous avons fait connaître, et nous ne priverons pas en un instant de la liberté une ville fondée depuis sept cents ans. Pleins de confiance en la fortune, qui, par le bienfait des dieux, l’a conservée jusqu’à présent, et dans le secours des hommes, et en particulier des Lacédémoniens, nous essaierons de nous sauver. Nous vous invitons cependant à consentir que nous soyons vos amis, sans être les ennemis de personne ; nous vous prions de vous retirer, en nous accordant un traité de paix, qui ne nous semble pas moins utile pour vous que pour nous-même. »

CXIII. Telle fut la réponse des Méliens. Les

Athéniens rompirent le congrès en disant : « D’après votre résolution, vous nous semblez seuls entre tous les hommes, regarder l’avenir comme plus assuré que ce qui est sous vos yeux. L’envie de voir s’effectuer des choses incertaines vous fait croire qu’elles existent déjà ; mais en vous abandonnant, avec une confiance aveugle, aux Lacédémoniens, à la fortune et à vos espérances, vous courez à votre perte. »

CXIV. Les députés d’Athènes regagnèrent leur camp. Les généraux, apprenant qu’on n’avait pu rien faire entendre aux Méliens, se décidèrent à employer la force des armes. Ils entourèrent Mélos d’un mur de circonvallation, partagèrent ce travail entre les troupes des différentes villes ; y laissèrent, par terre et par mer, une garde composée d’Athéniens et d’alliés, et remmenèrent la plus grande partie de leurs troupes. Celles qui restèrent tinrent la place investie.

CXV. Vers le même temps, les Argiens se jetèrent sur le territoire de Phlionte. Il en périt aux environs de quatre-vingts dans une embuscade que leur dressèrent les Phliasiens et leurs bannis. Les Athéniens de Pylos firent un grand butin sur les Lacédémoniens. Ceux-ci, piqués de cette insulte, y répondirent par des hostilités, sans annuler cependant la trêve, et ils proclamèrent une invitation à piller les Athéniens. Les Corinthiens prirent aussi les armes contre Athènes pour quelques différends particuliers ; mais les autres peuples du Péloponnèse se tinrent en repos.

Les Méliens attaquèrent de nuit une partie du mur construit par les Athéniens : c’était celle qui regardait le marché. Ils tuèrent des hommes, emportèrent le plus qu’il leur fut possible de vivres et d’effets, et cessèrent d’agir. Les Athéniens firent dans la suite une meilleure garde, et l’été finit.

CXVI. L’hiver suivant, les Lacédémoniens allaient porter la guerre dans la campagne d’Argos ; mais comme les sacrifices qu’ils offrirent sur la frontière, pour cette expédition, ne leur donnèrent pas d’heureux présages, ils revinrent sur leurs pas. Pendant qu’ils différaient cette entreprise, ceux d’Argos regardèrent comme suspects quelques-uns de leurs concitoyens ; ils en arrêtèrent plusieurs ; d’autres prirent la fuite.

Vers le même temps les Méliens enlevèrent une autre partie du mur, qui n’avait que peu de gardes ; mais il vint ensuite d’Athènes une autre armée, commandée par Philocrate, fils de Déméas. La place fut alors vigoureusement assiégée ; il y survint une trahison, et les habitans se remirent à la discrétion des Athéniens. Ceux-ci donnèrent la mort à tous ceux qu’ils prirent en âge de porter les armes, et réduisirent en esclavage les femmes et les enfans. Eux-mêmes se mirent en possession de la ville, et y envoyèrent cinq cents hommes pour y former une colonie.

LIVRE SIXIÈME.

I. Dans ce même hiver, les Athéniens résolurent de passer une seconde fois en Sicile. Ils voulaient rendre leur appareil plus imposant que dans l’expédition commandée par Eurymédon et Lachès, et se la soumettre, s’il était possible. La plupart, dans leur ignorance sur l’étendue de cette île, et sur la population des Grecs et des Barbares qui l’habitent, ne savaient pas que c’était entreprendre une guerre à peu près aussi importante que celle du Péloponnèse. La navigation autour de la Sicile n’est de guère moins de huit journées pour un vaisseau marchand ; un espace de mer de vingt stades au plus empêche cette île si vaste de faire partie du continent.

II. Voyons comment elle fut anciennement peuplée, et quelles furent les diverses nations qu’elle reçut. Les Cyclopes et les Lestrigons passent pour avoir été les plus anciens habitans d’une portion de cette contrée. Je ne puis dire ni quelle était leur origine, ni d’où ils venaient, ni où ils se sont retirés. Contentons-nous de ce qu’en ont dit les poètes et de ce que tout le monde en sait.

Après eux, les Sicaniens paraissent y avoir fait les premiers des établissemens, et même, à les en croire, ils sont plus anciens, puisqu’ils se disent autochtones ; mais on découvre que c’était en effet des Ibères, qui furent chassés par les Lygiens des bords du fleuve Sicanus, dans l’Ibérie. De leur nom, cette île reçut alors celui de Sicanie : elle s’appelait auparavant Trinacrie. Ils occupent encore aujourd’hui les parties occidentales de la Sicile.

Après la prise d'Ilion, des Troyens, qui fuyaient les Grecs, y abordèrent ; ils se logèrent sur les frontières des Sicaniens et prirent le nom d’Elymes : leurs villes sont Éryx et Égeste. Il se joignit à leur population quelques Phocéens qui, au retour de Troie, furent poussés par la tempête dans la Libye, et de là passèrent en Sicile.

Les Sicules y vinrent pour fuir les Opiques ; ils habitaient d’abord l’Italie. On dit, et il est vraisemblable, qu’ils firent leur traversée sur des radeaux, en saisissant un vent favorable pour franchir le détroit ; peut-être ont-ils passé de quelque autre manière. Il y a encore à présent des Sicules dans l’Italie, pays qui a reçu son nom d’un certain roi des Arcades, nommé Italus. Comme ils arrivèrent en grand nombre, ils combattirent les Sicaniens, en furent vainqueurs, et les poussèrent vers les parties méridionales et occidentales de l’île. C’est par eux qu’elle prit le nom de Sicile, au lieu de celui de Sicanie. Ils en occupèrent les parties les plus fertiles. Leur immigration se fit à peu près trois cents ans avant que les Grecs passassent en Sicile. Ils possèdent encore aujourd’hui le centre de l’île et les parties tournées vers le nord.

Des Phéniciens se sont aussi logés autour de toute la Sicile ; ils se sont emparés des promontoires et des îlots adjacens pour commercer avec les Sicules. Mais quand les Grecs y eurent abordé en grand nombre, ils abandonnèrent la plus grande partie de ce qu’ils occupaient, et se réunirent pour habiter Motye, Soloïs et Panorme dans le voisinage des Élymes. Ils se confiaient en l’alliance de ces derniers, et sur ce qu’un trajet fort court sépare, en cet endroit, la Sicile de Carthage.

Tels furent les barbares qui habitèrent la Sicile, et ce fut ainsi qu’ils y formèrent des établissemens.

III. Des Chalcidiens sortis de l’Eubée, sous la conduite de Thouclès, fondateur de leur colonie, furent les premiers des Grecs qui occupèrent l’île de Naxos. Ils y élevèrent l’autel d’Apollon Archegète, qui est à présent hors de la ville : c’est sur cet autel que les Théores, quand ils viennent de Sicile, offrent leurs premiers sacrifices.

Archias, l’un des Héraclides sorti de la Corinthe, fonda Syracuse l’année suivante ; il chassa les Sicules d’une île qui a cessé d’en être une, et qui forme aujourd’hui la partie intérieure de la ville : la partie extérieure, réunie à l’autre par un mur, est, avec le même temps, devenue fort peuplée.

Thouclès et les Chalcidiens partirent de Naxos cinq ans après la fondation de Syracuse, firent la guerre aux Sicules, les chassèrent, et fondèrent Léontium, et ensuite Catane. Ce fut Évarque que choisirent les Cataniens eux-mêmes pour fonder leur colonie.

IV. Dans le même temps, Lamis amena aussi de Mégare une colonie, arriva en Sicile, et fonda au-dessus du fleuve Pantacie un endroit que l’on nomme Trotile : il en sortit ensuite et partagea quelque temps avec les Chalcidiens l’administration de Léontium ; mais chassé par eux, il alla fonder Thapsos. Il y mourut ; ceux qu’il y avait amenés en furent bannis, et ils y fondèrent la ville de Mégare, qu’on nomme Hybléenne, sous la conduite d’Hyblon, roi des Sicules, qui trahit son pays. Ils occupèrent cette ville pendant le cours de deux cent quarante-cinq ans, et ils en furent chassés, et de tout le pays, par Gélon, tyran de Syracuse. Mais, avant leur expulsion, et cent ans après leur établissement, ils avaient envoyé Pammilus fonder Sélinonte ; il sortit de Mégare qui était leur métropole, pour établir cette colonie.

Ce furent Antiphème de Rhodes, et Entime de Crète qui amenèrent les habilans de Géla, et en firent la fondation en commun, quarante-cinq ans après celle de Syracuse. Le nom de cette ville lui vient du fleuve de Géla. L’endroit où elle est aujourd’hui, et qui fut le premier entouré d’un mur, se nomme Lindies. On donna aux habilans les lois et les coutumes des Doriens.

Environ cent huit ans après leur établissement, ceux de Géla fondèrent Agrigente, qu’ils appelèrent ainsi du fleuve qui porte le même nom. Ce fut Aristonoüs et Pystile qu’ils instituèrent fondateurs de cet établissement, auquel ils donnèrent les lois de Géla.

Zanclé dut sa première fondation à des brigands de Cyme, ville de la Chalcide, dans la campagne d’Opice ; mais dans la suite, des hommes venus en grand nombre de la Chalcide et du reste de l’Eubée, occupèrent ce pays conjointement avec eux ; les fondateurs furent Périérès et Cratamène, l’un de Cyme, l’autre de Chalcis. Le nom de Zanclé fut d’abord donné a la ville par les Sicules, parce que l’endroit a la figure d’une faux, et qu’ils appellent une faux zanclos. Les habitans furent chassés dans la suite par des Samiens et d’autres Ioniens qui abordèrent en Sicile pour fuir la domination des Mèdes.

V. Peu après, Anaxilas, tyran du Rhégium, chassa une partie des Samiens, établit dans la ville, avec ceux qu’il y laissait, des hommes de races différentes, et l’appela Messène, du nom de la patrie dont il tirait son origine.

Imère fut fondée après Zanclé par Euclide, Simus et Sacon ; ce furent surtout des Chalcidiens qui vinrent former celle colonie ; mais des exilés de Syracuse, nommés Mylétides, vaincus dans une sédition, la partagèrent avec eux. Un langage mêlé de chalcidien et de dorique y domine ; mais les usages qui l’emportent sont ceux de la Chalcide.

Acrès et Casmènes furent fondées par les Syracusains : Acrès, soixante-dix ans après Syracuse, et Casmènes environ vingt ans après Acrès.

Camarina dut aussi sa première fondation aux Syracusains, vers cent trente-cinq ans après celle de Syracuse : les fondateurs furent Dascon et Monocole. Mais dans une guerre causée par la rébellion des habitans, les Syracusains les chassèrent ; Hippocrate, tyran de Géla, s’étant fait donner dans la suite, pour la rançon des prisonniers qu’il avait faits sur les Syracusains, le territoire de Camarina, devint lui-même fondateur de cette ville ; il y établit une colonie qui fut encore chassée par Gélon, et ce prince devint le troisième fondateur de Camarina.

VI. Telles étaient les nations grecques et barbares qui habitaient la Sicile, et telle la puissance de cette île, quand les Athéniens s’enflammèrent du désir d’y porter la guerre. La vérité est qu’ils voulaient la soumettre tout entière à leur domination ; mais ils couvraient ce dessein d’un prétexte généreux : celui de donner des secours à des peuples qui avaient avec eux une commune origine, et aux alliés de ces peuples. Ils étaient surtout animés par les députés d’Égeste qui étaient à Athènes, et qui sollicitaient vainement leur assistance. Limitrophes de Sélinonte, les Égestains étaient en guerre avec cette république pour quelques différends sur les mariages, et pour un territoire contesté. Ceux de Sélinonte, avec l’aide des Syracusains qu’ils avaient engagés dans leur alliance, les comprimaient par terre et par mer. Les députés d’Égeste rappelaient aux Athéniens le souvenir de l’alliance qu’Athènes avait contractée avec eux du temps de Lachès et de la première guerre des Léontins : ils demandaient qu’on expédiât des vaisseaux à leur secours ; bien des raisons qu’ils alléguaient en leur faveur se réduisaient en substance à faire entendre que si les Syracusains chassaient impunément les habitans de Léontium, ruinaient les autres alliés d’Athènes, et concentraient en eux seuls toute la puissance de la Sicile, il était à craindre que, Doriens eux-mêmes, liés aux Doriens par une même origine, et attachés en même temps aux Péloponnésiens dont ils étaient une colonie, ils ne portassent à ces derniers des secours formidables, et ne détruisissent, conjointement avec eux, la puissance athénienne ; qu’il était de la sagesse de cette république de s’opposer aux Syracusains avec ce qui lui restait d’alliés, surtout lorsque Égeste lui offrait des richesses suffisantes pour soutenir la guerre.

Les Athéniens, à force d’entendre répéter ces discours dans les assemblées tant par ces députés que par ceux de leurs orateurs qui soutenaient cette cause, décrétèrent qu’on enverrait d’abord à Égeste une députation pour vérifier si, comme on le disait, il existait en effet des richesses dans le trésor public et dans les temples, et pour savoir à quel point en était la guerre contre Sélinonte.

VII. Les députés furent expédiés pour la Sicile. Le même hiver, les Lacédémoniens et leurs alliés, excepté les Corinthiens, portèrent la guerre dans l’Argie, y ravagèrent une petite étendue de terrain, et en rapportèrent quelques voitures de blé. Ils établirent à Ornées les exilés d’Argos, et leur laissèrent une faible partie de l’armée. Ils se retirèrent avec le reste, après avoir fait un traité, suivant lequel, pendant un certain temps, les Ornéates et les Argiens ne devaient se faire aucun mal les uns aux autres ; mais peu après, les Athéniens apportèrent, sur trente vaisseaux, six cents hoplites ; les Argiens vinrent se joindre à eux avec toutes leurs forces, et firent contre Ornées une attaque qui dura le jour entier. Comme ils s’éloignèrent à l’entrée de la nuit pour prendre un campement, les Ornéates s’évadèrent. Le lendemain, les Argiens s’apercevant de leur évasion, rasèrent la place, et firent leur retraite : les Athéniens ne tardèrent pas non plus à retourner chez eux par mer.

Ce fut aussi par mer qu’ils portèrent de la cavalerie à Méthone, sur les confins de la Macédoine. Ils joignirent à ces troupes les exilés macédoniens qui avaient cherché un asile à Athènes, et infestèrent le domaine de Perdiccas. Les Lacédémoniens firent inviter les Chalcidiens de Thrace, qui avaient une trêve de dix jours avec les Athéniens, à unir leurs armes à celles de Perdiccas ; mais ceux-ci refusèrent d’y consentir. Ainsi finit la seizième année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

VIII. L’été suivant, au commencement du printemps, les députés d’Athènes revinrent de Sicile, et avec eux ceux d’Égeste. Ils apportaient soixante talens d’argent non monnayé ; c’était pour soudoyer pendant un mois soixante vaisseaux qu’ils devaient prier les Athéniens de leur envoyer. Ceux-ci convoquèrent une assemblée ; ils écoutèrent toutes les choses attrayantes que leur voulurent dire les Égestains et leurs propres députés, tous les mensonges qu’ils voulurent faire, et comment il y avait de grands trésors tout prêts dans les temples et dans la caisse publique. Le résultat fut de décréter qu’il serait envoyé en Sicile soixante vaisseaux, sous le commandement d’Alcibiade, fils de Clinias, de Nicias, fils de Nicératus, et de Lamachus, fils de Xénophane, tous trois revêtus d’une pleine autorité. Ils devaient secourir les habitans d’Égeste contre ceux de Sélinonte, rétablir les Léontins, si leurs autres opérations leur en laissaient le temps, et tout disposer en Sicile, de la manière qui leur semblerait la plus avantageuse à la république.

Une autre assemblée fut convoquée cinq jours après, pour entrer en discussion sur les moyens les plus prompts d’équiper la flotte, et sur tout ce qui pourrait être nécessaire aux généraux. Nicias, qui avait été nommé malgré lui au commandement, pensait que la république venait de prendre une résolution dangereuse, trop précipitée, et dont l’objet, celui d’acquérir la domination de toute la Sicile, était difficile à remplir. Il s’avança dans l’intention de changer les esprits ; et voici dans quel sens il s’exprima :

IX. « Cette assemblée a pour objet les préparatifs de votre expédition en Sicile. Mais il me semble à moi, qu’il faut examiner encore s’il est à propos d’y envoyer une flotte, et que nous ne devons pas, sur une si légère délibération pour un objet de la plus grande importance, entraînés par des étrangers, nous jeter dans une guerre qui ne nous regarde pas. Et cependant cette guerre me procure un honneur, et je crains moins que d’autres pour mes jours, non que je ne regarde cependant comme un bon citoyen celui qui prend des précautions pour sa vie et pour sa fortune ; car, pour son propre intérêt, il doit désirer la prospérité de sa patrie. Au reste, jamais jusqu’ici les honneurs répandus sur moi ne m’ont fait parler contre ma pensée : je ne le ferai pas non plus aujourd’hui ; et ce que je crois le plus utile à l’état, je vais le faire entendre. Je sais trop, d’après votre caractère, que tout ce que je vais dire sera bien faible, si je vous conseille de ménager les avantages dont vous jouissez, et de ne pas mettre ce que vous tenez au hasard, pour courir après les incertitudes de l’avenir : cependant je vais vous faire voir que votre précipitation est déplacée, et que vous poursuivez ce qu’il n’est pas aisé d’atteindre.

X. « Je déclare que vous laissez ici derrière vous une foule d’ennemis, et que vous embarquer, c’est vouloir en attirer encore de nouveaux. Vous regardez peut-être comme quelque chose de solide les trêves que vous avez conclues ; trêves de nom, et seulement respectées tant que vous ne ferez aucun mouvement : car c’est dans cet esprit que les ont rédigées quelques hommes de ce pays même et de l’autre parti ; mais s’il vous arrive d’avoir quelque désavantage considérable, nos ennemis se trouveront bientôt prêts à nous attaquer ; eux qui sont entrés en accord avec nous par la seule raison qu’ils étaient malheureux, et qui, dans une situation plus fâcheuse que la nôtre, n’ont déposé les armes que par nécessité. D’ailleurs, il est dans la trêve bien des articles contestés. Il est aussi des villes qui ne l’ont pas même acceptée, et ce ne sont pas les plus faibles. Les unes nous font ouvertement la guerre, et les autres sont retenues, parce que les Lacédémoniens restent encore en repos, et parce qu’elles ont elles-mêmes une trêve de dix jours. Peut-être, voyant nos forces partagées (et nous nous hâtons d’amener cette époque), nous accableraient-elles avec les Siciliens, dont naguère elles auraient payé bien cher l’alliance. Voilà ce que devrait considérer tel qui vous donne des avis ; il ne devrait pas, quand la république est suspendue au-dessus d’un précipice, l’exposer à d’autres dangers, et nous inspirer la cupidité d’un nouvel empire, avant que nous n’ayons affermi le nôtre ; quand, depuis tant d’années, les Chalcidiens de Thrace se sont détachés de notre puissance, et ne sont pas encore soumis ; quand d’autres, sur le continent, n’ont qu’une obéissance douteuse ! Quoi ! nous nous empressons de secourir les Ëgestains nos alliés, parce qu’ils ont souffert une injure, et depuis long-lemps offensés nous-mêmes par des rebelles, nous différons encore de nous venger !

XI. « Et cependant, en soumettant les peuples dont nous avons à nous plaindre, nous pourrions conserver sur eux la domination ; mais vainqueurs de ceux que nous voulons attaquer, qui sont si loin de nous, qui sont en si grand nombre, il nous serait difficile de prendre sur eux l’empire. C’est une folie de marcher contre des peuples qu’on ne tiendra pas dans la soumission après la victoire, et qu’on n’attaquera plus avec le même avantage, si l’on ne réussit pas la première fois. Les Siciliens, déjà peu redoutables pour nous à mes yeux dans leur état actuel, le seraient encore moins s’ils tombaient sous la domination de Syracuse ; et c’est l’événement dont les Égestains veulent surtout nous faire peur. Aujourd’hui, séparés en différens états, ils pourraient à la rigueur fondre sur nous, par l’envie que chacun aurait de complaire aux Lacédémoniens ; mais, dans l’autre supposition, il n’est pas vraisemblable qu’on les vît lutter empire contre empire. Et en effet, de la même manière que, réunis aux peuples du Péloponnèse, ils nous auraient enlevé notre domination, ils devraient s’attendre à voir détruire leur empire par les Péloponnésiens. Voulons-nous frapper de terreur les Grecs de Sicile ? Ne nous montrons pas chez eux ; ou bien encore montrons-leur notre puissance, et ne tardons pas à nous retirer. Mais si nous éprouvions le moindre échec, bientôt ils nous mépriseraient, se joindraient contre nous aux Grecs du continent. Ce qu’on admire, nous le savons tous, c’est ce qui est fort éloigné ; c’est ce dont on se fait une grande idée, qu’on ne peut soumettre à l’épreuve. Vous-mêmes, ô Athéniens, vous en avez fait l’expérience à l’égard des Lacédémoniens et de leurs alliés. Pour les avoir vaincus contre votre espérance dans la partie où d’abord ils vous semblaient redoutables, vous en êtes venus à les mépriser, et déjà vous portez vos désirs vers la Sicile. Cependant il ne faut pas nous enorgueillir des malheurs de nos ennemis ; seulement prendre confiance en nous-mêmes sans cesser de réprimer nos pensées ambitieuses. Croyons que les Lacédémoniens ne songent qu’à profiter de leur humiliation, pour réparer dès à présent, s’ils le peuvent, leur honneur, en tirant parti des infortunes qui pourront nous arriver. Tels sont d’autant plus leurs sentimens que, depuis long-temps, et avec plus de travail, ils recherchent la réputation de valeur. Si nous sommes sages, ce n’est pas des Égestains, de ces barbares de Sicile, que nous devons nous occuper ; mais comment nous nous tiendrons fortement en garde contre une république qui emploie les ressources de l’oligarchie, pour former contre nous de funestes desseins.

XII. « N’oublions pas qu’à peine remis d’une maladie cruelle et de la guerre, nous ne faisons que commencer à réparer nos richesses et notre population. Il est juste que ce soit pour les consacrer ici à nos propres avantages, et non pas à ces bannis qui demandent du secours, qui ont intérêt de bien mentir, et qui, devenus heureux à nos périls, sans rien fournir que des paroles, auront peu de reconnaissance, ou, s’ils éprouvent quelque désastre, entraîneront leurs amis dans leur ruine. Que si quelqu’un, fier de l’élection qui lui donne le généralat, vous engage à cette expédition, ne regardant que son intérêt personnel, d’ailleurs trop jeune encore pour commander, mais avide du commandement pour se faire admirer par ses équipages de chevaux, et pour faire servir à son faste la dignité dont il est revêtu, ne lui permettez pas de briller en particulier par le danger de la république ; mais croyez que de tels citoyens nuisent à l’état en se ruinant eux-mêmes, et qu’il s’agit ici d’une affaire importante, qui ne doit être ni débattue par un jeune homme, ni lestement décidée.

XIII. « Je crains ceux que je vois prendre place ici pour l’appuyer, et je prie les vieillards qui se trouvent assis près des gens de cette faction de n’avoir pas honte de passer pour timides, en refusant de voter la guerre. Je les invite à n’avoir pas la maladie de cette jeunesse : celle de s’éprendre d’un amour malheureux pour les objets qu’elle ne possède pas. Ils savent qu’on gagne bien peu par la passion, beaucoup par la prévoyance. Au nom de la patrie qui se précipite dans le plus grand hasard qu’elle ait jamais couru, qu’ils se déclarent, dans leurs suffrages, contre cette faction ; qu’ils fassent décréter que c’est aux Siciliens à vider entre eux leurs différends, en se tenant renfermés dans les limites que nous ne pouvons leur contester ; le golfe Ionique, en côtoyant la terre, et celui de Sicile, en cinglant en haute mer. Que l’on dise en particulier aux Égestains que si, d’abord, ils ont bien entrepris la guerre contre Sélinonte sans l’intervention d’Athènes, ils peuvent bien aussi la terminer sans elle. Enfin, ne nous faisons plus, suivant notre usage, des alliés que nous défendrons dans le malheur, sans en tirer aucune utilité dans le besoin.

XIV. « Et toi, prytane, si tu crois de ton devoir de consulter les intérêts de la république, si tu veux être bon citoyen, remets l’affaire en délibération, et consulte une seconde fois l’opinion des Athéniens. Si tu crains de revenir sur un décret déjà porté, songe que ce n’est pas au milieu d’un si grand nombre de témoins qu’on peut t’accuser de violer les lois ; que tu es pour la république un médecin après le mauvais parti qu’elle a pris, et que bien remplir les devoirs de la magistrature, c’est faire beaucoup de bien à la patrie, ou ne lui faire, du moins volontairement, aucun mal. »

XV. Ainsi parla Nicias. Le plus grand nombre des Athéniens présens à l’assemblée demandait la guerre et ne voulait pas que le décret fût retiré. Quelques-uns étaient de l’avis contraire. Alcibiade mettait la plus grande chaleur à faire confirmer l’expédition. Opposé dans toutes les questions politiques à Nicias, il avait à cœur de le contredire dans celle-ci, parce que ce général venait de le désigner d’une manière offensante ; mais surtout il brûlait de commander. Il espérait conquérir la Sicile et Carthage, et, favorisé de la fortune, augmenter ses richesses et sa gloire. En grand crédit auprès de ses concitoyens, ses fantaisies, l’entretien de ses chevaux et toutes ses autres dépenses étaient au-dessus de ses facultés. Ce fut ce qui, dans la suite, ne contribua pas faiblement à la perte de la république. Bien des gens virent avec crainte l’excès de son faste et les délices de sa table, qui ne s’accordaient pas mieux que ses pensées ambitieuses avec les maximes de la république : ils crurent qu’il aspirait à la tyrannie, et il devint l’objet de leur haine. Homme public, il avait imprimé une grande force aux armées ; mais on n’en était pas moins choqué de sa conduite comme homme privé ; on commit à d’autres les affaires, et en peu de temps on perdit l’état.

Il s’avança au milieu de l’assemblée, et parla de la sorte aux Athéniens :

XVI. « Le commandement me convient mieux qu’à d’autres, et je crois en être digne. Il faut bien, Athéniens, que je commence par-là, quand je me vois attaqué par Nicias. Ce qui me rend fameux répand de la gloire sur mes ancêtres et sur moi-même, et tourne à l’avantage de la patrie. En effet, les Grecs, étonnés de la magnificence dont j’ai brillé dans les fêtes d’Olympie, se sont exagéré la puissance d’Athènes, eux qui se flattaient auparavant qu’elle était abattue par la guerre. J’ai lancé jusqu’à sept chars dans la carrière, ce qu’aucun particulier n’avait jamais fait ; j’ai remporté le premier prix, le second et le quatrième, et j’ai déployé partout une magnificence digne de ma victoire. La loi rend elle-même ce faste glorieux, et la pompe qu’on déploie en ces occasions inspire une grande idée des forces de l’état. Quant à l’éclat dont je brille dans l’intérieur de la république, soit dans les fonctions de chorége, soit en d’autres occasions, il excite l’envie des citoyens ; mais il manifeste aux étrangers votre puissance.

« Cette folie qu’on me reproche n’est donc pas inutile, quand, par mes dépenses particulières, ce n’est pas moi seul que j’illustre, mais la patrie. Il n’est pas injuste à celui qui conçoit une grande idée de lui-même de ne se pas regarder comme l’égal de tout le monde, puisque l’infortuné ne trouve personne qui veuille être son égal et partager son malheur. Si l’on ne daigne pas même adresser la parole au malheureux, qu’on supporte donc les hauteurs des hommes fortunés, ou que l’on commence par accorder aux autres l’égalité qu’on réclame. Je sais bien que les hommes qui se distinguent du vulgaire, et tous ceux qui, dans quelque partie, effacent les autres par leur éclat, sont, pendant leur vie, un objet de chagrin, surtout pour leurs égaux, et même pour tous ceux qui les entourent ; mais quand ils ne sont plus, on emploie jusqu’au mensonge pour faire croire qu’on est de leur famille ; leur patrie elle-même s’enorgueillit de les avoir vus naître ; elle craindrait qu’on ne pensât qu’ils lui furent étrangers ; elle les regarde comme ses enfans, ne leur reproche point de fautes, et ne les célèbre que par les grandes choses qu’ils ont faites.

« Tel est le sort où j’aspire. Fameux par ma conduite privée, voyez si je le cède à personne dans l’administration des affaires publiques. C’est moi qui, sans grand danger et sans grandes dépenses, vous ai concilié les plus puissantes villes du Péloponnèse : j’ai forcé les Lacédémoniens à risquer, en un seul jour, toute leur fortune à Mantinée ; et tout victorieux qu’ils ont été, ils n’ont pu reprendre encore de l’assurance.

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