Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 2)
LXIII. Aristée, à son retour de la poursuite, trouva que l’autre aile était vaincue ; il fut incertain sur le parti qu’il devait prendre de se jeter dans Olynthe ou dans Potidée. Il préféra la dernière place comme la moins éloignée, rallia ses soldats et s’y précipita à la course. Toujours accablé de traits, il se glissa, non sans peine, le long des éperons qui appuient le mur du côté de la mer, perdit quelques-uns de ses gens et en sauva le plus grand nombre.
La ville d’Olynthe se voit de Potidée et n’en est éloignée que de soixante stades au plus. Au commencement de la bataille et à la levée des signaux, les Macédoniens qui, de cette place, devaient porter des secours à l’armée de Potidée, avaient fait quelques pas en avant pour aller s’opposer aux ennemis ; mais la cavalerie de Philippe s’était présentée devant eux en bon ordre pour les arrêter ; et comme bientôt après la victoire avait été décidée en faveur des Athéniens et les signaux baissés, ils étaient rentrés dans la place, et les Macédoniens de Philippe avaient rejoint les troupes d’Athènes. Ainsi des deux côtés la cavalerie ne donna pas. Après la bataille, les Athéniens dressèrent un trophée et accordèrent aux Potidéates la permission d’enlever leurs morts. Ceux-ci et leurs alliés ne perdirent guère moins de trois cents hommes ; les Athéniens en perdirent cent cinquante et leur général Callias.
LXIV. Ils tirèrent aussitôt du côté de l’isthme une muraille fortifiée et y mirent garnison ; mais ils ne fortifièrent pas le côté de Pallène, jugeant impossible de veiller à la défense de l’isthme et de se porter en même temps vers Pallène pour y faire des travaux, ils craignaient en se partageant d’être attaqués par les Potidéates et leurs alliés.
Quand on eut appris à Athènes que ce côté n’était pas investi, on y envoya seize cents hoplites aux ordres de Phormion, fils d’Asopius. Il partit d’Aphytis après avoir abordé à Pallène, et conduisit lentement ses troupes du côté de Potidée, tout en ravageant la campagne. Personne ne sortit pour le combattre, et il éleva la muraille projetée. Ainsi Potidée se trouva investie de deux côtés, et elle l’était en même temps du côté de la mer par la flotte qui restait en station.
LXV. Aristée, voyant la place en cet état, n’avait pas d’espérance de la sauver, à moins d’un secours de la part du Péloponnèse ou de quelque autre événement extraordinaire. Il résolut d’y laisser cinq cents hommes et de profiter du premier vent favorable pour faire sortir le reste ; c’était le moyen de ménager les vivres. Il voulait être du nombre de ceux qui resteraient, pour veiller aux dispositions intérieures et mettre les affaires du dehors dans le meilleur état qu’il serait possible. Comme il ne put faire goûter son avis, il mit en mer sans être aperçu des Athéniens ; il s’arrêta dans la Chalcidique, y fit différentes expéditions, et ayant dressé une embuscade près de la ville de Sermylis, il tua beaucoup de monde. En même temps il était en négociations avec le Péloponnèse pour en obtenir des secours.
D’un autre côté, Phormion, après avoir investi Potidée, prit avec lui seize cents hommes qu’il commandait, alla ravager la Chalcidique et la Bottique et enleva quelques places de peu d’importance.
LXVI. Tels étaient, avant la guerre, les sujets de reproches que s’étaient donnés de part et d’autre les Athéniens et les Péloponnésiens. On se plaignait à Corinthe de ce que les Athéniens assiégeaient Potidée, colonie corinthienne, où se trouvaient des Corinthiens et des Péloponnésiens. On se plaignait à Athènes des peuples du Péloponnèse, qui avaient excité à la rebellion une ville alliée et tributaire des Athéniens, et qui leur avaient fait ouvertement la guerre avec les habitans de Potidée. Cependant il n’y avait pas du moins de rupture déclarée ; la trêve subsistait encore, et les Corinthiens seuls commettaient des hostilités.
LXVII. Ils ne se tinrent pas en repos quand ils virent assiéger Potidée. Craignant et pour la place et pour les troupes qu’ils y avaient, ils convoquèrent les alliés à Lacédémone, s’y rendirent eux-mêmes, et s’écrièrent que les Athéniens avaient enfreint la paix, et qu’ils outrageaient le Péloponnèse. Les Éginètes, par crainte des Athéniens, n’envoyèrent pas ouvertement de députés ; mais ils ne se joignirent pas moins aux autres en secret pour susciter la guerre : ils se plaignaient d’être privés de leurs libertés que le traité leur avait garanties. Les Lacédémoniens appelèrent les alliés et tous ceux qui se prétendaient offensés par les Athéniens ; et s’assemblant à leur manière accoutumée, ils les invitèrent à faire entendre leurs plaintes. Chacun porta séparément son accusation ; les Mégariens, entre plusieurs griefs importans, se plaignirent surtout d’être exilés de l’Attique contre la foi des traités, et bannis de tous les ports qui appartenaient aux Athéniens. Les Corinthiens se présentèrent les derniers, et ayant laissé les autres aigrir d’abord les Lacédémoniens, ils parlèrent ainsi :
LXVIII. « La bonne foi que vous observez, ô
Lacédémoniens, dans votre administration intérieure et dans votre commerce privé, ne vous permet pas de croire aux perfidies que nous reprochons à d’autres. C’est avoir d’un côté de la sagesse, et montrer de l’autre encore plus d’ignorance des affaires du dehors. Bien des fois nous vous avons prévenus sur le mal qu’allaient nous faire les Athéniens, et ces leçons, tant de fois répétées, n’ont jamais pu vous instruire : vous avez mieux aimé supposer que c’étaient nos différends personnels qui nous faisaient parler. Inactifs tant qu’on ne nous a pas ouvertement insultés, c’est quand déjà nous en sommes aux mains que vous convoquez enfin les alliés ; et certes, nous avons d’autant plus le droit d’élever la voix au milieu d’eux, que nous avons de plus grandes plaintes à leur faire entendre, nous, outragés à la fois par les Athéniens, et négligés par vous.
« Si les injustices d’Athènes envers le reste de la Grèce pouvaient sembler incertaines, nous serions obligés de vous apprendre ce que vous pourriez ignorer ; mais à quoi bon perdre maintenant des paroles, quand vous voyez les uns déjà réduits en servitude, les autres, et même vos alliés, menacés du même sort, et les Athéniens préparés de loin à résister aux attaques qu’ils osent provoquer. Sans cela ils ne se seraient pas attaché Corcyre ; ils ne la retiendraient pas malgré nous ; ils ne feraient pas le siège de Potidée : deux places dont l’une est dans la position la plus avantageuse pour nous assurer la supériorité dans la Thrace, et l’autre fournissait une flotte très puissante aux Lacédémoniens.
LXIX. « Ces malheurs sont votre ouvrage ; à vous qui d’abord leur avez permis, après la guerre des Mèdes, de fortifier leur ville, et ensuite de construire les longues murailles ; à vous qui non-seulement jusqu’ici avez successivement privé de la liberté les villes qu’ils ont asservies, mais qui la ravissez même aujourd’hui à vos propres alliés ; car ce n’est pas l’oppresseur qui est le vrai coupable, c’est celui qui peut faire cesser l’oppression et qui la dissimule, surtout lorsqu’il s’enorgueillit de sa vertu, et se donne pour le libérateur de la Grèce. Et à peine maintenant sommes-nous assemblés ! et il semble que les crimes de nos ennemis soient encore incertains !
« Il ne s’agit plus de considérer si nous sommes offensés, mais comment nous vengerons nos offenses. Ceux dont nous avons à nous plaindre n’en sont plus à délibérer, et sans différer, ils s’avancent contre des gens qui sont encore dans l’irrésolution. Nous savons quelle est la marche des Athéniens, et que c’est par des progrès insensibles qu’ils consomment leurs usurpations. Comme ils croient que vous ne les apercevez pas, parce que vous fermez les yeux, ils ne veulent pas vous réveiller en montrant toute leur audace ; s’ils reconnaissent que vous les voyez, et que vous les laissez faire, ils s’appesantiront sur nous avec effort.
« Ô Lacédémoniens ! seuls entre les Grecs, vous aimez à temporiser ; pour tout secours, vous offrez des délais au lieu de nous prêter de la force. Seuls vous vous opposez à l’accroissement de vos ennemis, non dans sa naissance, mais lorsqu’il est doublé. Et cependant on vous regarde comme un peuple infaillible dans sa politique ; réputation que les faits ne confirment pas ; car nous savons que le Mède, parti des extrémités du monde, était arrivé dans le Péloponnèse avant que vous allassiez à sa rencontre, comme il était digne de vous. Et maintenant, vous n’ouvrez pas les yeux sur les Athéniens, qui ne sont pas loin, comme l’était le Mède ; mais qui sont près d’ici ; et au lieu de marcher vous-mêmes contre eux, vous aimez mieux ne vous défendre que lorsqu’ils seront arrivés, et vous abandonner au hasard en les combattant, lorsqu’ils auront acquis bien plus de forces.
« Vous ne pouvez cependant ignorer que les Barbares ont dû à eux-mêmes la plus grande partie de leurs malheurs, et que si nous avons eu souvent de la supériorité sur les Athéniens, c’est à leurs fautes bien plus qu’à vos secours qu’il le faut attribuer, puisque les espérances que vous aviez données n’ont fait qu’entraîner. à leur perte ceux qui, se reposant sur elles, se sont trouvés sans défense. Que personne entre vous n’attribue nos paroles à de l’inimitié : prenez-les plutôt pour des représentations amicales. On fait des représentations à ses amis sur leurs fautes ; on porte des accusations contre d’injustes ennemis.
LXX. « D’ailleurs, si quelqu’un a le droit de faire entendre des reproches à ses voisins, nous croyons que c’est nous, surtout lorsqu’il s’élève de grands intérêts auxquels vous nous paraissez insensibles, lorsque vous semblez n’avoir jamais calculé ce que sont ces Athéniens que vous aurez à combattre, et combien à tous égards ils diffèrent de vous.
« Amoureux de nouveautés, ils sont prompts à concevoir et à exécuter ce qu’ils ont conçu : vous êtes propres à conserver ce que vous possédez, mais vous n’imaginez rien de plus, et vous ne savez pas aider aux événemens dans les circonstances forcées. Ils ont de l’audace au dessus de leurs forces ; ils s’exposent aux périls plus qu’ils n’en avaient formé le dessein, et au milieu des dangers, ils sont pleins d’espérance : mais vous, dans l’exécution, vous faites moins que vous ne pouvez ; les mesures les plus efficaces ne sauraient vous donner de confiance, et vous croyez ne pouvoir jamais vous tirer des dangers. Ils sont remuans, vous êtes temporiseurs ; ils aiment à se répandre au dehors, et personne ne tient plus que vous à ses foyers ; en sortant de leurs murs, ils croient acquérir quelque chose ; en vous éloignant, vous croyez nuire à ce que vous possédez. L’emportent-ils sur leurs ennemis, ils s’avancent le plus qu’ils peuvent ; vaincus, ils sont à peine consternés. Pour le service de la république, ils hasardent leur vie, comme si elle leur était étrangère ; ils semblent n’avoir en propre que leur pensée, et toujours elle conçoit de nouveaux desseins pour le bien de l’état. S’ils ne réussissent pas dans ce qu’ils ont conçu, ils se croient déchus de ce qui leur appartenait ; s’ils saisissent l’objet de leur ambition, ils croient avoir peu fait en comparaison de ce qui leur reste à faire. Leur arrive-t-il de manquer une entreprise, ils forment une autre espérance et la remplissent : seuls, ce qu’ils ont conçu, ils l’ont en même temps qu’ils l’espèrent ; tant est prompte l’exécution de leurs desseins. Tout cela se fait au milieu des fatigues et des dangers. Ils consacrent leur vie entière à se tourmenter ; ils jouissent fort peu de ce qu’ils ont, parce qu’ils sont toujours occupés d’acquérir ; ils ne connaissent d’autres fêtes que de remplir la tâche qu’ils se sont imposée, et se font plutôt un malheur d’une inaction paisible que d’une activité laborieuse. On les peindrait fort bien d’un seul trait, en disant qu’ils sont nés pour ne pas connaître le repos et pour le ravir aux autres.
LXXI. « Ô Lacédémoniens, tel est le peuple à qui vous avez affaire, et vous temporisez ! Vous ne croyez pas qu’il suffise à la tranquillité d’une nation d’être juste dans toutes ses entreprises et de se montrer déterminée à repousser l’insulte qu’on oserait lui faire ; mais vous faites consister la justice à ne pas chagriner les autres et à ne pas même vous exposer, pour votre défense, à recevoir quelques dommages. C’est une conduite qui pourrait à peine vous réussir avec des voisins qui vous ressembleraient ; mais maintenant, comme nous venons de le faire voir, votre politique, comparée à celle des Athéniens, tient un peu trop de l’antique simplicité. Il en est comme des arts, où il faut toujours saisir les nouveaux progrès qu’ils ont faits. Des usages invariables seraient bons pour une république qui jouirait d’un repos inébranlable ; mais quand on est obligé d’affronter un grand nombre de périls, il faut savoir leur opposer un grand nombre de ressources nouvelles. Une longue expérience a inspiré aux Athéniens bien des inventions qui vous manquent.
« Il est temps qu’enfin votre lenteur ait son terme. Secourez dès à présent les Grecs, surtout ceux de Potidée, et ne tardez pas à vous jeter sur l’Attique. N’abandonnez point à vos plus mortels ennemis des hommes que vous aimez, et qui ont avec vous une même origine ; ne nous forcez pas nous-mêmes à nous tourner, par désespoir, vers quelque autre alliance. Si nous y étions réduits, nous n’offenserions pas les dieux vengeurs du serment, et ne déplairions pas aux hommes capables de sentir quelque chose ; car ceux-là n’enfreignent pas les traités, qui, dans l’abandon, recherchent de nouveaux amis, mais ceux qui laissent sans secours des amis qu’ils ont juré de défendre. Montrez pour nous du zèle, et nous vous restons attachés ; car nous serions coupables si nous changions légèrement d’alliés, et nous n’en trouverions pas qui nous fussent plus chers. Prenez sur cet objet une sage résolution, et ne rendez pas la domination du Péloponnèse moins respectable que vous ne l’avez reçue. »
LXXII. Ainsi parlèrent les Corinthiens. Il se trouvait dès auparavant à Lacédémone des députés d’Athènes qui étaient venus pour d’autres affaires. Instruits de ce qui s’agitait dans l’assemblée, ils crurent devoir s’y présenter, non pour faire aucune réponse aux accusations qu’on y portait contre eux ; mais pour montrer en général qu’il ne fallait pas délibérer à la hâte, et qu’on devait prendre plus de temps pour examiner de si grands intérêts. Il entrait dans leurs vues de faire connaître la puissance de leur république, de rappeler aux vieillards ce qu’ils en savaient, et d’exposer aux jeunes gens ce que leur inexpérience leur laissait ignorer. Ils espéraient, par leurs discours, disposer les esprits à se tourner plus volontiers vers le repos que vers la guerre. Ils se présentèrent donc aux Lacédémoniens et déclarèrent qu’ils voulaient se faire entendre aussi dans l’assemblée, s’ils en obtenaient la permission. Invités à s’y rendre, ils parurent et parlèrent ainsi :
LXXIII. « Ce n’est pas pour faire notre apologie contre les prétentions de nos alliés, mais pour d’autres objets que nous a députés notre république. Ayant appris cependant qu’il s’élevait contre nous de vives clameurs, nous nous présentons ici, non pour répondre aux accusations des villes, car nous ne pourrions vous parler comme à nos juges ni comme aux leurs, mais pour empêcher que, séduits par les alliés, vous ne preniez à la légère, dans une affaire importante, une résolution dangereuse. Nous voulons montrer aussi que, malgré tous ces vains discours dont nous sommes l’objet, nous avons droit de posséder ce que nous avons acquis, et que notre république mérite quelques respects.
« À quoi bon parler ici de faits trop reculés, dont on n’a pour témoins que des traditions, et non les yeux de ceux qui vont nous entendre ? Mais quant à nos exploits contre les Mèdes, et aux événemens dont vous-mêmes avez la conscience, dût-on nous reprocher d’être importuns à force de les rappeler sans cesse, il faut bien que nous en parlions. Comme dans ce que nous avons fait alors nous nous sommes exposés aux dangers pour l’avantage commun, dont vous avez eu votre part, il doit bien nous être permis d’en rappeler le souvenir, s’il peut nous être de quelque utilité. L’objet de notre discours sera moins de nous défendre que de mettre au grand jour quelle est cette république que vous aurez à combattre si vous êtes mal conseillés. Oui, nous devons le dire, seuls à Marathon, nous nous sommes hasardés contre les Barbares. À leur seconde expédition, trop faibles pour leur résister par terre, nous sommes tous montés sur notre flotte et nous les avons défaits dans un combat naval à Salamine. C’est notre victoire qui les a seule empêchés de venir jusqu’au Péloponnèse et d’y détruire les unes après les autres les villes trop peu capables de se prêter des secours mutuels contre des flottes si formidables ; et les Barbares alors nous rendirent un bien grand témoignage ; car vaincus sur leurs vaisseaux, et comme n’ayant plus une force capable de se mesurer contre nous, ils se hâtèrent d’opérer leur retraite avec la plus grande partie de leur armée.
LXXIV. « Dans ce grand événement qui manifesta que la puissance des Grecs résidait dans leur marine, nous avons procuré les trois avantages qui ont surtout assuré le succès : le plus grand nombre de vaisseaux, un général d’une rare sagesse, et un zèle infatigable. Sur quatre cents vaisseaux, nous n’en avons guère fourni moins des deux tiers. Le général était Thémistocle, à qui l’on doit surtout d’avoir combattu dans un détroit ; et on ne peut en douter, c’est ce qui sauva la Grèce. Aussi, pour prix de ce service, a-t-il reçu de vous plus d’honneurs que tous les étrangers qui ont paru dans Lacédémone. Et n’avons-nous pas montré autant d’ardeur que d’audace, nous qui, sans recevoir par terre le secours de personne, et lorsque, jusqu’à nos frontières, tout était déjà soumis, n’en avons pas moins résolu de quitter notre ville et de détruire nos demeures, non pour abandonner la cause de ce qui restait d’alliés, et leur devenir inutiles en nous dispersant, mais pour monter sur nos vaisseaux, et nous livrer aux dangers, sans aucun ressentiment de ce que vos secours ne nous avaient pas prévenus ? Nous pouvons donc nous vanter de ne vous avoir pas moins bien servis que nous-mêmes. C’est de vos villes bien garnies d’habitans, et dans le dessein de les retrouver bien entières, que vous êtes enfin partis pour donner du secours, quand vous avez craint pour vous-mêmes, bien plus que pour nous ; car nous ne vous avions pas vus paraître tant qu’Athènes existait encore : mais nous, sortis d’une ville qui n’était plus, et nous jetant pour elle, avec peu d’espérance, au milieu du danger, nous avons contribué à vous sauver, et nous nous sommes sauvés nous-mêmes. Mais si d’abord nous nous étions rendus aux Mèdes, craignant, comme les autres, pour notre pays, ou si, nous regardant ensuite comme perdus, nous n’avions pas eu l’audace de monter sur nos vaisseaux, il vous aurait été inutile de livrer un combat naval, puisque vous n’aviez pas une flotte capable de résister, et les affaires des Mèdes auraient pris le tour qu’ils désiraient.
LXXV. « Ne méritons-nous donc pas, ô Lacédémoniens, par le zèle qu’alors nous avons montré, par la sagesse de nos résolutions, que les Grecs ne portent pas du moins tant d’envie à l’empire que nous avons obtenu ? Ce n’est point par la violence que nous l’avons acquis cet empire : mais lorsque vous ne voulûtes pas continuer de combattre les restes des Barbares ; lorsque les alliés eurent recours à nous ; lorsqu’eux-mêmes nous prièrent de les commander. Voilà ce qui nous a forcés d’élever notre domination au point où vous la voyez, d’abord par crainte surtout, ensuite pour nous faire respecter, et enfin pour notre intérêt. Nous ne pouvions plus nous croire en sûreté en nous relâchant de notre pouvoir, nous haïs d’un grand nombre, et obligés de remettre sous nos lois quelques villes, qui déjà s’étaient soulevées : nous qui ne comptions plus comme auparavant sur votre amitié, qui même vous inspirions des défiances, et qui déjà vous avions pour ennemis ; car ç’aurait été dans vos bras que se seraient jetés ceux qui auraient abandonné notre alliance. Personne, dans un grand péril, ne peut être blâmé d’assurer, autant qu’il le peut, ses intérêts.
LXXVI. « Et vous aussi, Lacédémoniens, vous avez imposé dans le Péloponnèse, aux villes de votre domination, le régime qui vous est favorable ; et si, dans le temps dont nous parlons, vous aviez conservé le commandement, devenus odieux comme nous, vous ne vous seriez pas montrés, nous en sommes bien sûrs, plus indulgens envers vos alliés, forcés que vous eussiez été d’imprimer de la force à votre domination, ou de vous exposer vous-mêmes à des dangers.
« Nous n’avons donc rien fait dont on doive être étonné, rien qui ne soit dans l’ordre des choses humaines, en acceptant l’empire qui nous était offert, et en refusant d’en relâcher les ressorts, autorisés comme nous l’étions par ce que l’on connaît de plus puissant : l’honneur, la crainte et l’intérêt. Ce n’est pas nous qui les premiers l’avons faite, mais elle a toujours existé, cette loi qui veut que les plus faibles soient soutenus par les plus forts. Nous avons cru d’ailleurs être dignes de cet empire, et nous vous avons semblé l’être jusqu’à ce moment où, par un calcul d’intérêt, vous recourez aux lois de l’équité. Mais personne jamais, par des principes de justice, n’a refusé l’occasion qui se présentait de s’agrandir par la force ; et sans résister au penchant naturel qui porte à commander aux autres, on mérite des éloges quand on est moins injuste qu’on n’aurait le pouvoir de l’être. Nous croyons du moins que si d’autres obtenaient notre empire, ils feraient bien connaître si nous avons manqué de modération : mais pour prix de notre indulgence, nous avons injustement recueilli plus de blâme que d’éloges.
LXXVII. « En vain, dans les affaires contentieuses, nous perdons même nos procès contre nos alliés ; en vain nous sommes soumis aux mêmes lois d’après lesquelles ils sont jugés : ils nous trouvent processifs ; et aucun d’eux ne considère comment il se fait que ceux qui jouissent ailleurs de la domination, et qui sont moins modérés que nous envers leurs sujets, n’éprouvent pas le même reproche. C’est que ceux qui leur obéissent n’ignorent pas qu’on n’a pas besoin de se soumettre à la justice, quand on peut se permettre d’employer la force. Mais accoutumés que sont nos alliés, dans leur commerce avec nous, à la parfaite égalité, si, par nos décisions, ou par l’autorité qui accompagne l’empire, ou de quelque manière que ce soit, ils se trouvent rabaissés dans quelqu’une de leurs prétentions, ils n’ont pas de reconnaissance de ce qu’on ne leur ôte rien de plus : la privation qu’ils éprouvent leur est plus insupportable que si, dès le commencement, mettant de côté les lois, nous avions ouvertement abusé du pouvoir ; car alors, eux-mêmes n’eussent pas osé soutenir que le plus faible ne doit pas céder au plus fort. Il semble que les hommes soient plus indignés de quelque injustice de la part de ceux qui se conduisent en égaux, que de la violence de ceux qui agissent en maîtres. Dans le premier cas, ils voient l’envie d’étendre ses droits ; mais de la part du plus fort, ils reconnaissent la loi de la nécessité. Nos alliés avaient bien plus à souffrir de la part du Mède, et ils le supportaient : mais notre autorité leur semble dure, et cela doit être ; car le joug qu’ils éprouvent est toujours pesant pour les sujets.
« Mais vous, si, devenus nos vainqueurs, vous succédiez à notre empire, vous seriez bientôt privés de cette bienveillance que vous devez à la crainte que nous inspirons ; et surtout, si vous vous conduisiez sur les mêmes principes que dans la courte durée de votre commandement contre les Mèdes : car vous dédaignez de communiquer à personne aucun de vos droits, et chacun de vous, dès qu’il sort pour commander, cesse de suivre vos institutions, sans se conformer à celles du reste de la Grèce.
LXXVIII. « Consultez-vous donc avec lenteur dans une affaire qui doit avoir de longues suites, et pour trop vous fier à des idées et à des plaintes qui vous sont étrangères, ne vous plongez pas dans des calamités qui vous seront personnelles. Avant d’entreprendre la guerre, examinez bien quels en sont les hasards. Quand elle se prolonge, elle aime à produire bien des incidens inattendus. Nous sommes tous encore à une égale distance des maux qu’elle entraîne, et l’avenir nous cache qui favorisera le sort. On commence dans la guerre par où l’on devrait finir : les maux venus, c’est alors qu’on raisonne. Comme c’est une faute que ni les uns ni les autres n’avons encore à nous reprocher, et qu’il nous est encore permis de prendre une sage résolution, nous vous conseillons de ne pas rompre la paix, de ne pas enfreindre vos sermens ; et, suivant les clauses du traité, de terminer nos différends par les voies de la justice ; sinon, prenant à témoin les dieux vengeurs du parjure, nous essaierons de nous défendre contre les agresseurs, et nous ne ferons que suivre vos exemples. »
LXXIX. Ce fut à peu près ainsi que s’exprimèrent les députés d’Athènes. Les Lacédémoniens, après avoir entendu les accusations des alliés contre les Athéniens, et le discours de ces derniers, firent retirer tous les étrangers, et délibérèrent entre eux sur l’objet qui les rassemblait. Le plus grand nombre fut d’une même opinion ; c’était que les Athéniens étaient coupables, et qu’il fallait, sans différer, leur faire la guerre. Alors s’avança le roi Archidamus, homme qui passait pour n’avoir pas moins de modération que de sagesse. Il parla ainsi :
LXXX. « Et moi aussi, Lacédémoniens, j’ai acquis de l’expérience dans bien des guerres : c’est ce que peuvent dire, comme moi, les hommes de mon âge que je vois ici. Ils ne seront pas entraînés, comme bien d’autres peut-être, par cette ardeur des combats qu’inspire l’inexpérience ; ils ne croiront pas que la guerre soit un bien, ni que l’issue en soit toujours assurée. En réfléchissant mûrement sur celle qui est l’objet de nos délibérations, vous trouverez qu’elle doit être de la plus grande importance. Quand nous n’avons à combattre que nos voisins du Péloponnèse, les forces sont égales, et nous sommes bientôt sur les terres ennemies. Mais des hommes dont le territoire est éloigné, qui d’ailleurs ont la plus grande expérience de la mer, qui sont bien munis de tout, plus riches qu’aucun autre peuple de la Grèce par le trésor public et l’opulence des particuliers, bien fournis de vaisseaux, de chevaux, d’armes et d’hommes, et qui ont encore une autre ressource, les tributs de leurs nombreux alliés, faut-il donc légèrement entreprendre contre eux la guerre ! Et qui nous inspire la confiance de nous hâter, sans avoir pourvu même aux préparatifs ? Sera-ce nos vaisseaux ? Mais nous sommes les plus faibles. Si nous voulons nous exercer et construire des flottes capables de balancer les flottes ennemies, il faut du temps. Ce sont peut-être nos richesses ? et c’est en quoi nous leur cédons encore bien davantage : nous n’avons pas un trésor public ; nous n’avons pas une ressource toute prête dans les fortunes privées.
LXXXI. « On croira peut-être que notre audace est bien fondée parce que, supérieurs par la discipline et le nombre de troupes régulières, nous irons dévaster leur pays. Mais ils ont encore bien d’autres pays dont ils sont maîtres, et ils tireront par mer tout ce dont ils ont besoin. Tenterons-nous de faire soulever contre eux leurs alliés ? Il faudra des vaisseaux pour les soutenir, puisque ce sont presque tous des insulaires. Dans quelle guerre allons-nous donc nous plonger ! car, si nous n’avons une marine supérieure, ou si nous ne leur coupons les revenus qui servent à l’entretien de leurs flottes, ce sera nous qui souffrirons le plus. Alors nous ne pourrons faire une paix honorable, surtout si nous paraissons commencer nous-mêmes les hostilités. Et ne nous livrons pas à l’espérance de voir bientôt cesser la guerre, si nous ravageons leurs campagnes. Je crains plutôt que nous ne la laissions en héritage à nos enfans : oui, les Athéniens auront trop d’orgueil pour se rendre esclaves de leur territoire, et ils ne seront point consternés de la guerre, comme s’ils n’en avaient pas d’expérience.
LXXXII. « Je ne veux pas cependant que, nous montrant insensibles, nous laissions maltraiter nos alliés, ni que nous fermions les yeux sur les manœuvres des Athéniens ; mais j’entends que nous ne fassions pas de mouvemens hostiles, et que nous leur envoyions porter nos plaintes, sans manifester ni l’envie de prendre les armes, ni celle de céder à leurs prétentions. En même temps, mettons-nous dans un état respectable ; engageons dans notre cause nos alliés ou Grecs ou Barbares ; cherchons à nous procurer, de quelque part que ce soit, des secours en argent ou en vaisseaux. Menacés, comme nous le sommes, par les Athéniens, on ne peut nous blâmer d’avoir recours, pour nous sauver, non-seulement aux Grecs, mais encore aux Barbares. Rassemblons nos propres ressources. S’ils écoutent nos réclamations, tant mieux : sinon, mieux disposés après deux ou trois ans, marchons contre eux si nous le jugeons nécessaire. Peut-être alors, quand ils verront notre appareil de guerre, quand nos discours répondront à ce qu’il aura de menaçant, cèderont-ils d’autant mieux que leur territoire ne sera point encore entamé, et qu’ils auront à délibérer sur leur fortune encore entière et non pas ruinée. Ne considérez, en effet, leur pays que comme un gage d’autant plus sûr qu’il sera mieux cultivé. Il faut l’épargner le plus long-temps qu’il est possible, et ne pas les rendre plus difficiles à vaincre en les réduisant au désespoir. Mais si, sans être préparés, et sur les plaintes de nos alliés nous nous hâtons de ravager leurs terres, craignons de causer la honte et le dommage du Péloponnèse. On peut apaiser les plaintes des villes et des particuliers ; mais quand, pour les intérêts des particuliers, tous ensemble se seront engagés dans une guerre dont on ne saurait prévoir l’issue ni la durée, il ne sera pas facile de déposer les armes avec dignité.
LXXXIII. « Et que personne ne regarde comme une lâcheté qu’un grand nombre de villes ne se hâtent pas de marcher contre une seule ! Toute seule qu’elle est, elle n’a pas moins que nous d’alliés qui lui apportent leurs tributs. Ce n’est pas plus avec des armes qu’avec de l’argent que se fait la guerre, et c’est l’argent qui seconde le succès des armes surtout quand ce sont des peuples du continent qui font la guerre à des peuples maritimes. Commençons donc par nous en procurer, et ne nous laissons pas d’abord entraîner par les discours de nos alliés. C’est nous, quel que soit le succès, qui en recevrons surtout ou la louange ou le blâme ; c’est donc à nous à pourvoir de sang-froid aux événemens.
LXXXIV. « Cette lenteur, cette irrésolution dont on nous fait un si grand reproche, gardez-vous d’en rougir. En vous hâtant, vous retrouverez plus tard le repos, parce que vous aurez agi avant d’être préparés. D’ailleurs membres d’une république toujours libre et brillante de gloire, le vice qu’on nous reproche peut n’être qu’une prudente modération. Seuls, par ce prétendu vice, nous ne sommes point insolens dans la prospérité, et nous cédons moins que les autres aux revers. Quand on veut, par la louange, nous précipiter dans des périls que nous ne croyons pas devoir affronter, nous ne nous laissons pas gagner par la flatterie ; si l’on veut nous piquer par des reproches, ils ne nous affligent point, et ne nous rendent pas plus faciles à persuader. Le bel ordre de notre constitution nous rend propres à la guerre et au conseil : à la guerre, parce que la honte du déshonneur tient beaucoup de la sagesse, et que la bravoure ne tient pas moins de cette honte ; au conseil, parce que nous sommes élevés dans une trop grande simplicité pour mépriser les lois, et dans une trop grande modestie pour avoir l’audace de leur désobéir. Assez peu habiles d’ailleurs dans les choses inutiles, nous ne savons pas déprimer par de belles paroles la force de nos ennemis, sauf à démentir ensuite par les effets la jactance de nos discours. Nous croyons que l’intelligence de nos voisins ressemble beaucoup à la nôtre, et que les événemens de la fortune ne se distribuent pas au gré de nos raisonnemens. En nous préparant contre nos ennemis, nous supposons toujours qu’ils ont pris de sages mesures ; et ce n’est pas sur les fautes qu’ils pourront commettre que nous fondons nos espérances, mais sur les bonnes dispositions que nous aurons faites. Il ne faut pas croire que l’homme diffère beaucoup de l’homme ; mais que celui-là doit l’emporter, qui a reçu de son éducation le courage de lutter contre la nécessité même.
LXXXV. « N’abandonnons pas ces maximes que nous ont laissées nos pères, et que nous nous sommes bien trouvés de suivre. Follement empressés, ne décidons pas, dans la courte durée d’un jour, du sort de tant d’hommes, de tant de richesses, de tant de villes, enfin de notre gloire ; mais donnons-nous le temps de délibérer. Nous le pouvons plus que d’autres par notre puissance. Envoyez à Athènes ; faites-y demander raison de l’affaire de Potidée et des injures dont nos alliés se plaignent. Les Athéniens offrait la voie de l’arbitrage ; ceux qui se soumettent à la justice ne peuvent être légitimement poursuivis comme des coupables opiniâtres. Préparez-vous en même temps à la guerre. Telle est la meilleure résolution que vous puissiez adopter, et celle que vos ennemis doivent craindre le plus. »
Voilà ce que dit Archidamus. Mais Sténélaïdas, qui était alors un des éphores, s’avança le dernier, et adressa ces paroles aux Lacédémoniens :
LXXXVI. « Je n’entends rien aux discours verbeux des Athéniens. Ils se louent beaucoup eux-mêmes, et ne répondent rien sur les injures qu’ils ont faites à nos alliés et au Péloponnèse. S’ils se sont bien conduits autrefois contre les Mèdes, et si maintenant ils se conduisent mal avec nous, ils sont doublement punissables, parce qu’ils furent vertueux et qu’ils ont cessé de l’être. Pour nous, ce que nous avons été autrefois, nous le sommes encore, et si nous sommes sages, nous ne négligerons pas nos alliés offensés ; nous ne différerons pas leur vengeance, puisqu’on ne diffère pas à les faire souffrir. D’autres ont de l’argent, des vaisseaux, des chevaux ; nous avons, nous, de bons alliés, qu’il ne faut pas livrer aux Athéniens. Ce n’est pas une affaire à mettre en arbitrage, à juger sur des paroles ; ce n’est point en paroles que nous sommes offensés. Vengeons-nous au plus tôt et de toutes nos forces. Que personne ne prétende nous enseigner que nous devons perdre le temps à délibérer quand on nous fait injure ; c’est à ceux qui se disposent à offenser, qu’il convient de délibérer long-temps. Opinez donc pour la guerre, ô Lacédémoniens ; voilà ce qui est digne de Sparte. Ne laissez pas les Athéniens augmenter encore leur puissance ; ne trahissons pas nos alliés ; mais avec la protection des dieux, marchons contre des homme injustes. »
LXXXVII. Ayant ainsi parlé, il mit lui-même la question aux voix en sa qualité d’éphore ; mais les suffrages se donnent à Lacédémone par acclamation, et non avec des cailloux : il déclara qu’il ne savait pas de quel côté était la majorité ; et comme il voulait que les opinans se déclarassent surtout pour la guerre, et fissent connaître manifestement leur vœu : « Que ceux, dit-il, qui pensent que le traité est rompu, et que les Athéniens nous ont outragés, passent de ce côté (en le montrant), et que ceux qui sont d’un avis contraire, passent de cet autre. » Alors les Lacédémoniens quittèrent leurs places et se partagèrent. Ceux qui pensaient que la trêve était rompue furent en bien plus grand nombre. On rappela les députés, et les Lacédémoniens leur déclarèrent que, suivant eux, les Athéniens étaient coupables, mais qu’ils voulaient inviter tous les alliés à donner leurs suffrages, afin de n’entreprendre la guerre que d’après une délibération générale. Cette affaire terminée, les députés se retirèrent chez eux ; ceux d’Athènes partirent les derniers, après avoir terminé la négociation qui avait été l’objet de leur voyage. Cette décision de l’assemblée fut portée la treizième année de la trêve de trente ans, qui avait été conclue après l’affaire d’Eubée.
LXXXVIII. Les Lacédémoniens portèrent ce décret bien moins à la persuasion des alliés, que par les craintes que leur inspiraient les Athéniens. Ils les voyaient maîtres de la plus grande partie de la Grèce, et ils craignaient qu’ils ne devinssent encore plus puissans.
LXXXIX. Voici comment les Athéniens s’étaient mis à la tête des affaires, ce qui fut la cause de leur accroissement. Quand les Mèdes se furent retirés de l’Europe, vaincus par les Grecs sur terre et sur mer ; quand ceux d’entre eux qui purent échapper sur leurs vaisseaux, et qui cherchèrent un asile à Mycale, eurent été détruits ; Léotychidas, roi de Lacédémone, qui avait commandé les Grecs à Mycale, retourna dans sa patrie, et emmena les alliés du Péloponnèse. Les Athéniens restèrent avec les Grecs de l’Ionie et de l’Hellespont, qui déjà s’étaient détachés du roi, et ils firent le siège de Sestos que les Mèdes occupaient. Ils continuèrent ce siège pendant l’hiver, et après s’être rendus maîtres de la place, qu’abandonnèrent les Barbares, ils quittèrent l’Hellespont, et chacun rentra dans son pays. Les Athéniens, après la retraite des ennemis, firent revenir leurs enfans, leurs femmes et les effets des endroits où ils les avaient déposés, et pensèrent à relever leur ville et leurs murailles. Il ne restait que peu de chose de l’ancienne enceinte des murs, la plupart des maisons étaient tombées ; il n’en subsistait qu’un petit nombre où avaient logé les plus considérables des Perses.
XC. Les Lacédémoniens, informés de ce dessein, vinrent en députation à Athènes ; eux-mêmes auraient bien voulu que cette ville, ni aucune autre n’eût été fortifiée ; mais surtout ils étaient sollicités par leurs alliés qui craignaient la puissante marine des Athéniens, bien différente de ce qu’elle avait été autrefois, et l’audace que ce peuple avait montrée dans la guerre contre les Mèdes. Les députés prièrent les Athéniens de ne pas se fortifier, et de détruire plutôt avec eux toutes les fortifications qui se trouvaient hors du Péloponnèse. Ils ne leur faisaient connaître leur objet ni leurs défiances, et donnaient pour prétexte de leur demande, que, si les Barbares revenaient dans la Grèce, il ne fallait pas leur laisser une place forte dont ils pussent se servir comme d’un point de départ, ainsi qu’ils venaient de faire de Thèbes. Ils ajoutaient que le Péloponnèse suffisait pour offrir à tous les Grecs une retraite d’où ils s’élanceraient contre les ennemis.
Les Athéniens, sur l’avis de Thémistocle, se hâtèrent de congédier les députés, et répondirent seulement qu’ils allaient, de leur côté, faire partir pour Lacédémone une députation chargée de traiter cette affaire. Thémistocle voulut être expédié lui-même sans délai, et ordonna de ne pas faire partir sur-le-champ ceux qu’on lui choisirait pour collègues, mais de les retenir jusqu’à ce que le mur fût assez élevé pour être en état de défense. Tous ceux qui étaient dans la ville, sans exception, citoyens, femmes, enfans, devaient partager les travaux : édifices publics, maisons particulières, rien de ce qui pouvait fournir des matériaux ne devait être épargné ; il fallait tout démolir. Après avoir donné ces instructions, et déclaré ce que lui-même comptait faire à Lacédémone, il partit. À son arrivée, au lieu de se rendre auprès des magistrats, il usa de délais et de prétextes ; et quand des gens en place lui demandaient pourquoi il ne se rendait pas à l’assemblée générale, sa réponse était : qu’il attendait ses collègues, qu’ils avaient été surpris par quelques affaires, qu’il comptait les voir bientôt arriver, et qu’il était étonné qu’il ne fussent pas encore venus.
XCI. On croyait Thémistocle, parce qu’on avait pour lui de l’affection. Cependant il survenait des personnes qui dénonçaient qu’on fortifiait Athènes, que déjà les murailles gagnaient de l’élévation, et l’on ne savait pas comment ne pas ajouter foi à ces rapports ; mais Thémistocle, qui en était instruit, priait les Lacédémoniens de ne pas s’en laisser imposer par des discours, et d’envoyer plutôt quelques-uns de leurs citoyens, hommes de probité, qui rendraient un compte fidèle de ce qu’ils auraient vu. On les expédia ; mais Thémistocle fit passer à Athènes un avis secret de leur départ, et manda que, sans les arrêter ouvertement, il fallait les retenir jusqu’au retour de ses collègues, car ils étaient enfin venus le joindre : c’étaient Abronychus, fils de Lysiclès, et Aristide, fils de Lysimaque ; ils lui annoncèrent que le mur était à une hauteur convenable. Il craignait d’être arrêté avec eux quand on serait instruit de la vérité ; mais les Athéniens, conformément à son avis, retenaient les députés de Lacédémone.
Thémistocle parut enfin en public, et déclara sans détour qu’Athènes était murée, et se trouvait en état de mettre en sûreté ses habitans ; que si Lacédémone et ses alliés avaient quelque dessein d’y envoyer une députation, ce devait être désormais comme à des hommes qui connaissaient aussi bien leurs intérêts particuliers que l’intérêt commun de la Grèce ; que quand ils avaient cru nécessaire d’abandonner leur ville, et de monter sur leurs vaisseaux, ils avaient bien su prendre ce parti sans le conseil de Lacédémone ; que dans toutes les affaires où ils s’étaient consultés avec les Lacédémoniens, on n’avait pas vu qu’ils eussent eu moins de sagesse que personne ; que maintenant donc ils croyaient utile que leur ville fût murée ; que c’était en particulier leur intérêt et celui de tous leurs alliés ; qu’il était impossible, sans avoir les mêmes moyens de se défendre, de prendre les mêmes résolutions pour l’utilité commune ; et qu’en un mot, il fallait que tous les Grecs soutinssent leur fédération sans avoir de murailles, ou qu’on trouvât bon ce que venaient de faire les Athéniens.
XCII. Les Lacédémoniens, à ce discours, ne manifestèrent pas de ressentiment contre les Athéniens. Quand ils leur avaient envoyé une députation, ce n’avait pas été dans le dessein de leur intimer une défense, mais de leur donner un conseil qui leur semblait s’accorder avec l’intérêt commun. D’ailleurs, ils témoignaient alors aux Athéniens beaucoup d’amitié pour le zèle qu’ils avaient fait paraître dans la guerre des Mèdes. Cependant ils étaient secrètement piqués d’avoir manqué leur projet ; mais les députés se retirèrent de part et d’autre sans essuyer aucune plainte.