Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 3)
XCIII. Ce fut ainsi qu’en peu de temps les
Athéniens fortifièrent leur ville ; et l’on peut voir encore aujourd’hui que ce fut un ouvrage fait avec précipitation ; car les fondemens sont construits de toutes sortes de pierres qui, en certains endroits, sont restées brutes et telles qu’elles furent apportées. Des colonnes, des marbres sculptés furent tirés des monumens, et entassés les uns sur les autres. De tous les côtés de la ville, l’enceinte fut tenue plus grande qu’auparavant ; on travaillait à tout à la fois, et on ne se donnait pas de repos. Thémistocle persuada de continuer aussi les ouvrages du Pirée. Ils avaient été commencés précédemment pendant l’année durant laquelle il avait eu l’administration de la république en qualité d’archonte. Il regardait comme très favorable la situation de ce lieu, qui offrait trois ports creusés par la nature ; et depuis que les Athéniens s’étaient tournés du côté de la marine, il la croyait d’une grande importance à l’accroissement de leurs forces. Il osa dire le premier qu’ils devaient s’emparer de la mer, et aussitôt il leur en prépara l’empire. Ce fut d’après son plan qu’on donna au mur l’épaisseur qui se voit encore aujourd’hui autour du Pirée. Deux charrettes qui se rencontraient apportaient des pierres. On n’en remplit pas les joints de chaux et de ciment ; mais on taillait carrément de grandes pierres, on les appareillait, et on les liait entre elles avec des barres de fer consolidées par du plomb. Ces murs eurent tout au plus la moitié de la hauteur que Thémistocle avait projetée. Son dessein était que, par leur épaisseur et leur élévation, on n’eût pas à craindre les attaques des ennemis ; qu’il ne fallût que peu d’hommes très débiles pour les défendre, et que les autres montassent sur les vaisseaux, car c’était à la marine surtout qu’il s’attachait : c’est qu’il voyait, du moins à ce que je pense, que l’armée du roi pouvait faire plus aisément des invasions par mer que par terre, et il regardait le Pirée comme plus important que la ville haute. Il conseilla bien des fois aux Athéniens, s’il leur arrivait d’être forcés par terre, de descendre au Pirée, et de se défendre sur leur flotte contre tous ceux qui pourraient les attaquer. Ce fut ainsi que les Athéniens se fortifièrent, et rétablirent leur ville aussitôt après la retraite des Mèdes.
XCIV. Cependant Pausanias, fils de Cléombrote, fut envoyé de Lacédémone, en qualité de général des Grecs, avec vingt vaisseaux que fournit le Péloponnèse ; les Athéniens se joignirent à cette flotte avec trente vaisseaux : un grand nombre d’alliés suivit leur exemple. Ils se portèrent à Cypre, et en soumirent une grande partie : de là, toujours sous le même commandement, ils passèrent à Bysance, qu’occupaient les Mèdes, et s’en rendirent maîtres.
XCV. Mais Pausanias commençait à montrer de la dureté ; il se rendit odieux aux Grecs en général, mais surtout aux Ioniens et à tous ceux qui s’étaient soustraits récemment à la puissance du roi. Ils allèrent trouver les Athéniens, et les prièrent de les recevoir sous leur commandement comme étant de même origine, et de ne pas céder à Pausanias s’il voulait en venir à la violence. Les Athéniens reçurent cette proposition ; ils leur promirent de ne les point abandonner, et de tenir d’ailleurs la conduite qui semblerait s’accorder le mieux avec les intérêts des alliés.
Dans ces conjonctures, les Lacédémoniens rappelèrent Pausanias pour le juger sur les dénonciations portées contre lui. Les Grecs qui venaient à Lacédémone se plaignaient beaucoup de ses injustices, et son commandement semblait tenir plutôt du pouvoir tyrannique que du généralat. Il fut rappelé précisément à l’époque où, par la haine qu’il inspirait, les Grecs, excepté les guerriers du Péloponnèse, se rangeaient sous les ordres des Athéniens. Arrivé à Lacédémone, et convaincu d’abus de pouvoir contre des particuliers, il fut absous des accusations capitales. On lui reprochait surtout du penchant pour les Mèdes, et cette accusation semblait manifeste. Aussi le commandement ne lui fut-il pas rendu, mais on fit partir Dorcis et quelques autres avec peu de troupes. Comme les alliés ne se mirent pas sous leur autorité, ils revinrent, et les Lacédémoniens n’envoyèrent plus dans la suite d’autres généraux. Après ce qu’ils avaient vu de Pausanias, ils craignaient qu’ils ne se corrompissent de même. D’ailleurs ils voulaient se débarrasser de la guerre des Mèdes ; ils croyaient les Athéniens capables de la conduire, et alors ils étaient amis.
XCVI. Les Athéniens ayant pris ainsi le commandement, suivant le désir des alliés, par la haine qu’on portait à Pausanias, réglèrent quelles villes devaient donner de l’argent pour faire la guerre aux Barbares, et quelles devaient fournir des vaisseaux. Le prétexte était de ruiner le pays du roi, par représailles de ce qu’on avait souffert. Alors fut établie chez les Athéniens la magistrature des hellénotames, qui recevaient le tribut. Le premier tribut fut fixé à quatre cent soixante talens, le trésor fut déposé à Délos, et les assemblées se faisaient dans le temple.
XCVII. Ce fut en commandant aux alliés, qui conservèrent d’abord leurs propres lois, et qui délibéraient sur l’intérêt général dans des assemblées communes, que les Athéniens, depuis la guerre des Mèdes jusqu’à celle que j’écris, s’élevèrent à un si haut degré de puissance par les armes et par le maniement des affaires. Ils eurent à combattre et les Perses, et ceux de leurs alliés qui tentaient des révolutions, et les peuples du Péloponnèse, qui toujours s’immisçaient dans ces querelles. J’ai écrit ces événemens, et me suis permis cette digression, parce que c’est une partie de l’histoire qu’ont négligée tout ceux qui m’ont précédé. Ou ils n’ont traité que ce qui s’est passé dans la Grèce avant la guerre des Mèdes, ou cette guerre elle-même. Hellanicus, dans son histoire de l’Attique, a touché ces faits, mais en abrégé, et sans les rappeler exactement à l’ordre des temps. Cependant c’est en montrant la manière dont s’est établie la domination des Athéniens qu’on peut la faire connaître.
XCVIII. D’abord, sous le commandement de
Cimon, fils de Miltiade, ils prirent d’assaut Eion, sur le lac Strymon, place occupée par les Mèdes, et réduisirent les habitans en servitude. Ils firent ensuite éprouver le même sort à ceux de Scyros, île de la mer Égée qui appartenait aux Dolopes, et ils y envoyèrent une colonie. Ils firent ensuite la guerre aux Carystiens : le reste de l’Eubée n’y prit aucune part, et ces hostilités finirent par un accord. Une autre guerre suivit contre les habitans de Naxos, qui s’étaient détachés de la république. Ils furent assiégés et se soumirent. C’est la première ville alliée qui, contre l’usage, ait été réduite à la condition de sujette. D’autres eurent ensuite le même sort suivant les circonstances.
XCIX. Les défections des alliés eurent différentes causes. Les principales furent des refus de contributions en argent ou en vaisseaux ; et pour quelques-unes, celui de servir dans les armées ; car les Athéniens exigeaient ces tributs à la rigueur, et ils faisaient ainsi des mécontens, en obligeant à la fatigues des gens qui n’avaient ni l’habitude ni la volonté de les supporter. D’ailleurs ils ne commandaient plus avec la même douceur ; ils ne se montraient plus les égaux de leurs compagnons d’armes ; et ils avaient bien moins de peine à réduire les alliés qui les abandonnaient. On pouvait en accuser les alliés eux-mêmes : paresseux à faire la guerre et à s’éloigner de leurs foyers, la plupart, au lieu de fournir leur contingent en vaisseaux, et de les monter eux-mêmes, s’étaient imposé des taxes proportionnées à la dépense. Comme ils contribuaient aux frais, les Athéniens augmentèrent leur marine, et les alliés, quand il leur arrivait de tenter une défection, se trouvaient sans préparatifs et sans ressources pour la soutenir.
C. Ce fut après ces événemens que se livra, près du fleuve Eurymédon, dans la Pamphylie, un combat de terre et un combat naval des Athéniens et de leurs alliés contre les Mèdes. Les Athéniens remportèrent la victoire dans ces deux combats, en un même jour, sous le commandement de Cimon. Ils prirent et détruisirent la flotte des Phœniciens, forte de deux cents vaisseaux.
Quelque temps après, les Thasiens se détachèrent de leur alliance. Le motif de cette rupture fut quelque différend au sujet de leurs mines et des comptoirs qu’ils avaient dans la partie de la Thrace qui regarde leur île. Les Athéniens se portèrent à Thasos, furent victorieux dans on combat naval, et firent une descente dans l’île.
Vers le même temps, ils envoyèrent sur les bords du Strymon dix mille hommes, tant des leurs que des alliés, fonder une colonie à l’endroit qu’on appelait alors les Neuf-Voies, et qui se nomme maintenant Amphipolis. Ils s’en emparèrent sur les Édoniens qui l’occupaient ; mais s’étant enfoncés dans l’intérieur de la Thrace, ils furent défaits à Drabesque, dans l’Édonie, par les Thraces, qui les attaquèrent en commun, regardant l’établissement qu’on faisait aux Neuf-Voies comme un fort qu’on élevait contre eux.
CI. Les habitans de Thasos, vaincus dans plusieurs combats et assiégés, implorèrent les Lacédémoniens et les engagèrent à opérer en leur faveur une diversion en se jetant sur l’Attique. Les Lacédémoniens le promirent à l’insu des Athéniens, et ils auraient tenu leur parole, mais un tremblement de terre les empêcha de la remplir. Les Hilotes, ainsi que les Thuriates et les Éthéens, qui étaient voisins de Lacédémone, profitèrent de l’occasion pour secouer le joug et se réfugier à Ithôme. La plupart des Hilotes tiraient leur origine des anciens Messéniens, qui avaient été réduits en servitude, ce qui leur fit donner à tous le nom de Messéniens. Les Lacédémoniens eurent donc une guerre à soutenir contre les révoltés d’Ithôme.
Quant aux Thasiens, après trois ans de siège, ils se rendirent aux Athéniens, qui leur prescrivirent de détruire leurs murailles, de livrer leurs vaisseaux, et de leur donner une somme à laquelle ils furent taxés : on les obligea à en payer tout de suite une partie, sans préjudice du reste. Ils s’engagèrent aussi à céder leurs mines et tout ce qu’ils possédaient sur le continent.
CII. Les Lacédémoniens, voyant se prolonger leur entreprise sur Ithôme, implorèrent le secours de leurs alliés et celui des Athéniens. Ceux-ci vinrent en grand nombre, sous le commandement de Cimon. On les avait mandés sur l’opinion de leur habileté à battre les murailles : comme le siège traînait en longueur, on sentait la nécessité de cet art. Ce fut dans cette campagne que se manifesta, pour la première fois, la mauvaise intelligence d’Athènes et de Lacédémone ; car les Lacédémoniens voyant que la place n’était pas enlevée de vive force, craignirent l’humeur audacieuse des Athéniens et leur caractère remuant. Ils ne les regardaient pas comme un peuple de leur race, et ils appréhendaient que, pendant leur séjour devant Ithôme, ils ne se laissassent gagner par ceux qui s’y étaient renfermés, et ne causassent quelque révolution. Ce furent les seuls des alliés qu’ils renvoyèrent, sans manifester cependant leurs soupçons, mais sous prétexte qu’ils n’avaient plus besoin de leurs secours. Les Athéniens n’en sentirent pas moins qu’on n’avait pas de bonnes raisons de les renvoyer, et qu’il était survenu quelque défiance. Indignés de cet affront, et ne se croyant pas faits pour être ainsi traités par les Lacédémoniens, à peine retirés, ils abjurèrent l’alliance qu’ils avaient contractée avec eux dans la guerre médique, et s’allièrent avec les Argiens, ennemis de Lacédémone. En même temps ces deux nouveaux alliés s’unirent par les mêmes sermens avec les Thessaliens.
CIII. Enfin, après dix ans, ceux d’Ithôme, ne pouvant plus résister, capitulèrent avec les Lacédémoniens. Il fut convenu qu’ils sortiraient du Péloponnèse sous la foi publique, et n’y rentreraient jamais, sous peine, pour celui qui serait pris, d’être esclave de qui l’aurait arrêté. Les Lacédémoniens avaient reçu auparavant de Delphes un oracle qui leur ordonnait de laisser partir les supplians de Jupiter Ithométas. Ceux-ci eurent donc la liberté de sortir avec leurs femmes et leurs enfans. Les Athéniens s’empressèrent de les recevoir en haine de Lacédémone, et les envoyèrent en colonie à Naupacte, qu’ils se trouvaient avoir pris récemment sur les Locriens-Ozoles.
Les Mégariens recoururent aussi à l’alliance d’Athènes. Ils se détachaient de Lacédémone, parce que Corinthe leur faisait la guerre pour les limites réciproques. Ainsi les Athéniens acquirent Mégare et Pègues. Ce furent eux qui construisirent pour les Mégariens les longues murailles qui vont de leur ville jusqu’à Nisée, et ils y mirent garnison. C’est principalement de cette époque que commença la haine envenimée de Corinthe contre Athènes.
CIV. Cependant Inarus, fils de Psammétique, et roi des Libyens qui touchent à l’Égypte, partit de Marée, ville au-dessus du Phare, fit soulever la plus grande partie de l’Égypte contre le roi Artaxerxès, et, nommé lui-même chef des rebelles, il appela les Athéniens. Ils étaient à Cypre avec deux cents vaisseaux, tant d’Athènes que des alliés. Ils abandonnèrent Cypre pour se rendre à l’invitation d’Inarus ; entrèrent dans le Nil, le remontèrent, et se rendirent maîtres de ce fleuve et de deux quartiers de Memphis ; ils assiégèrent le troisième, qui se nomme le Mur-Blanc. C’était là que s’étaient réfugiés les Perses, les Mèdes et ceux des Égyptiens qui n’étaient pas entrés dans la rebellion.
CV. D’un autre côté, les Athéniens firent une descente à Halies et livrèrent bataille aux Corinthiens et aux Épidauriens. Ce furent les Corinthiens qui remportèrent la victoire. Les Athéniens furent victorieux à leur tour près de Cécryphalie, dans un combat naval contre les Péloponnésiens.
Une guerre survint ensuite entre les Éginètes et les Athéniens : Il y eut un grand combat naval près d’Égine ; chacun des deux partis était secondé par ses alliés. Les Athéniens eurent l’avantage : ils prirent soixante-dix vaisseaux sur les ennemis, descendirent à terre, et formèrent le siège de la ville, sous le commandement de Léocrate, fils de Strœbus. Les Péloponnésiens voulurent secourir les Éginètes, et portèrent à Égine trois cents hoplites, qui avaient servi comme auxiliaires avec les Corinthiens et les Épidauriens : cette troupe s’empara des hauteurs de Géranie, et les Corinthiens descendirent avec les alliés dans la Mégaride. Ils croyaient qu’Athènes, qui avait de grandes forces dispersées à Égine et en Égypte, ne serait pas en état de protéger Mégare, ou que du moins, si elle y faisait passer des secours, elle retirerait d’Égine l’armée qui en faisait le siège. Cependant les Athéniens ne touchèrent point à cette armée ; mais ce qui était resté dans la ville, les vieillards qui avaient passé l’âge du service, et les jeunes gens qui ne l’avaient pas atteint, allèrent à Mégare sous le commandement de Myronide. Il y eut entre eux et les Corinthiens une bataille indécise, et les deux partis se séparèrent, sans que ni l’un ni l’autre crût avoir été vaincu. C’était cependant plutôt les Athéniens qui avaient eu quelque supériorité ; ils dressèrent un trophée après la retraite des Corinthiens. Mais ceux-ci, à leur retour, traités de lâches par les vieillards qui étaient restés à la ville, se préparèrent pendant une douzaine de jours, et revinrent élever un trophée devant celui des Athéniens, comme si eux-mêmes avaient été vainqueurs. Les Athéniens sortirent en armes de Mégare, tuèrent ceux qui élevaient le trophée, se jetèrent sur les autres et remportèrent la victoire.
CVI. Les vaincus se retirèrent : un assez grand nombre, poussé vigoureusement, s’égara du bon chemin et tomba dans le clos d’un particulier, qui était entouré d’un grand fossé et n’avait pas d’issue. Les Athéniens s’en aperçurent ; ils firent face à l’entrée avec des hoplites, et entourèrent le clos de troupes légères, qui accablèrent de pierres ceux qui s’y étaient engagés. Ce fut une grande perte pour les Corinthiens : le reste de leur armée regagna le pays.
CVII. Vers cette époque, les Athéniens commencèrent à construire les longues murailles qui s’étendent jusqu’à la mer, l’une gagnant Phalère et l’autre le Pirée.
Les peuples de la Phocide firent alors la guerre aux Doriens, dont les Lacédémoniens tirent leur origine. Ils attaquèrent Bœon, Cytinion et Érinéon, et prirent une de ces places. Les Lacédémoniens, sous la conduite de Nicomédas, fils de Cléombrote, qui commandait à la place du roi Plistoanax, fils de Pausanias, encore trop jeune, portèrent des secours aux Doriens avec quinze cents de leurs hoplites et dix mille alliés. Ils obligèrent les Phocéens à rendre la place par capitulation, et se retirèrent. Mais les Athéniens se mirent en croisière pour leur couper la mer, s’ils voulaient traverser le golfe de Crissa. Ceux-ci voyaient tout le danger de prendre leur route par Géranie, tandis que les Athéniens occupaient Mégare et Pègues ; car cette montagne, difficile à franchir, était constamment gardée par des troupes athéniennes, et ils n’ignoraient pas qu’elles devaient s’opposer à leur passage. Ils crurent donc devoir s’arrêter en Bœotie pour considérer quel serait le moyen le plus sûr d’opérer leur retraite. Il y avait d’ailleurs à Athènes une faction qui entretenait avec eux des intelligences secrètes, et qui les engageait à prendre ce parti ; elle espérait détruire le gouvernement populaire et s’opposer à la construction des longues murailles. Mais les Athéniens s’armèrent en masse contre cette armée lacédémonienne, avec mille Argiens et les autres alliés, dans un nombre proportionné à leurs forces respectives. Ils étaient en tout quatorze mille. Ils prirent les armes, persuadés qu’ils trouveraient les ennemis dans l’embarras de chercher un passage, et d’ailleurs ils avaient quelques soupçons sur le complot de détruire la démocratie. De la cavalerie thessalienne vint les joindre en qualité d’alliée ; mais dans l’action, elle se tourna du côté des Lacédémoniens.
CVIII. La bataille se donna près de Tanagra en Bœotie. Les Lacédémoniens et leurs alliés furent vainqueurs, et l’affaire fut sanglante de part et d’autre. Les Lacédémoniens entrèrent dans la Mégaride, se taillèrent des chemins à travers les forêts, et retournèrent chez eux par la montagne de Géranie et l’isthme.
Soixante-deux jours après cette bataille, les Athéniens marchèrent contre les Bœotiens sous le commandement de Myronide, et les ayant battus à Œnophytes, ils se rendirent maîtres de la Bœotie et de la Phocide, rasèrent le mur des Tanagriens, et prirent en otages les cent hommes les plus riches entre les Locriens d’Oponte. Ils terminèrent leurs longues murailles. Les Éginètes capitulèrent ensuite avec eux : ils rasèrent leurs fortifications, livrèrent leurs vaisseaux et se taxèrent à un tribut pour l’avenir.
Les Athéniens firent par mer le tour du Péloponnèse, sous le commandement de Tolmide, fils de Tolmæus ; ils brûlèrent le chantier des Lacédémoniens, et prirent Chalcis, ville dépendante de Corinthe, après avoir battu les Sicyoniens, qui s’opposaient à leur descente.
CIX. Les Athéniens et les alliés qui étaient passés en Égypte s’y trouvaient encore, et la guerre y eut pour eux bien des faces différentes. D’abord ils se rendirent maîtres de l’Égypte. Artaxerxès fit passer à Lacédémone le Perse Mégabaze, avec de l’argent, pour engager les peuples du Péloponnèse à se jeter sur l’Attique, ce qui forcerait les Athéniens à sortir de l’Égypte. L’affaire ne réussit pas ; ce ne fut qu’une dépense inutile, et Mégabaze retourna en Asie avec le reste des trésors qu’il avait apportés. Le roi fit partir, avec une puissante armée, un autre Perse, nommé aussi Mégabaze, fils de Zopyre. Il arriva par terre, battit les Égyptiens et les alliés, chassa les Grecs de Memphis, et finit par les renfermer dans l’île de Prosopitis. Il les y assiégea pendant dix-huit mois, jusqu’à ce qu’ayant desséché le fossé et fait prendre aux eaux un autre cours, il mit les vaisseaux à sec, changea une grande partie de l’île en terre ferme, y passa de pied, et s’en rendit maître.
CX. Ainsi furent ruinées, dans ce pays, les affaires des Grecs, après six ans de guerre. Très peu, du grand nombre qu’ils avaient été, se sauvèrent à Cyrène, en passant par la Libye. La plupart périrent, et l’Égypte retourna sous la domination du roi. Seulement Amyrtée s’y conserva une souveraineté dans les marais. Leur vaste étendue ne permettait pas de les prendre, et d’ailleurs ses sujets étaient les plus belliqueux des Égyptiens. Pour Inarus, ce roi des Libyens, qui avait causé tout le trouble de l’Égypte, il fut pris par trahison et empalé.
Cinquante trirèmes d’Athènes et des alliés venaient succéder aux premières, et dans l’ignorance de tout ce qui s’était passé, elles abordèrent à un bras du Nil nommé Mendésium. L’infanterie les attaqua par terre, la flotte des Phéniciens par mer ; le plus grand nombre des bâtimens fut détruit, le reste parvint à se sauver. Telle fut la fin de cette grande armée d’Athéniens et d’alliés qui était passée en Égypte.
CXI. Oreste, fils d’Échécratide, roi de Thessalie, chassé de cette contrée, engagea les Athéniens à l’y rétablir. Ils prirent avec eux les Bœotiens et les Phocéens leurs alliés, et marchèrent contre Pharsale, ville de Thessalie. Ils ne furent maîtres que d’autant de terrain qu’ils en occupaient en s’éloignant peu de leur camp ; car ils étaient contenus par la cavalerie thessalienne ; et ils ne purent s’emparer de la ville. En un mot ils manquèrent entièrement l’objet de leur expédition, et s’en retournèrent sans avoir rien fait, remmenant Oreste avec eux.
Peu après, mille Athéniens montèrent les vaisseaux qu’ils avaient à Pègues, car ils étaient maîtres de cette place, et passèrent à Sicyone, sous le commandement de Périclès, fils de Xantippe. Ils prirent terre, furent vainqueurs de ceux des Sicyoniens qui osèrent les combattre ; et prenant aussitôt avec eux les Achéens, ils traversèrent le golfe, allèrent attaquer Œniades, place de l’Acarnanie, et en firent le siège ; mais ils ne purent la réduire, et rentrèrent chez eux.
CXII. Trois ans après, les Péloponnésiens et les Athéniens conclurent une trêve de cinq ans. Les Athéniens, en paix avec la Grèce, portèrent la guerre en Cypre ; leur flotte était de deux cents vaisseaux, tant des leurs que de leurs alliés. C’était Cimon qui la commandait. Soixante de ces bâtimens passèrent en Égypte, où les appelait cet Amyrtée, dont le royaume était dans les marais. Les autres firent le siège de Citium. Cimon mourut, la famine survint et ils abandonnèrent le siège. Comme ils passaient au-dessus de Salamine, ville de Cypre, ils eurent à la fois un combat de terre et un combat de mer contre les Phéniciens, les Cypriens et les Ciliciens, et retournèrent chez eux, vainqueurs dans ces deux combats. Les vaisseaux revenus de l’Égypte rentrèrent avec eux.
Les Lacédémoniens firent ensuite la guerre qu’on appelle sacrée, s’emparèrent du temple de Delphes et le remirent aux Delphiens ; mais après leur retraite, les Athéniens l’attaquèrent à leur tour, le prirent et le rendirent aux Phocéens.
CXIII. Après un certain espace de temps, comme les exilés bœotiens occupaient Orchomène, Chéronée et quelques autres villes de la Bœotie. Les Athéniens allèrent attaquer ces places, devenues ennemies. Eux-mêmes envoyèrent mille hoplites, les alliés fournirent leur contingent, c’était Tolmide, fils de Tolmæus, qui commandait. Ils prirent Chéronée, réduisirent les habitans en servitude, y laissèrent une garnison et se retirèrent.
Ils étaient en marche près de Coronée, quand des troupes sorties d’Orchomène vinrent les attaquer ; c’étaient des exilés de Bœotie qui avaient avec eux des Locriens, des exilés de l’Eubée et tout ce qui était de la même faction. Ils furent vainqueurs, égorgèrent une partie des Athéniens et réduisirent le reste en captivité. Les Athéniens abandonnèrent la Bœotie tout entière, à condition qu’on leur rendrait leurs prisonniers. Les exilés bœotiens et tous les autres revinrent et rentrèrent dans leurs droits.
CXIV. Peu après, l’Eubée se souleva contre les
Athéniens ; déjà Périclès marchait à la tête d’une armée pour la soumettre, quand on lui annonça que Mégare était en état de révolution, que les Péloponnésiens allaient se jeter sur l’Attique, et que les garnisons athéniennes avaient été égorgées par les Mégariens, excepté ce qui avait pu se réfugier à Nisée. Mégare n’en était venue à la défection qu’après avoir attiré à son parti Corinthe, Épidaure et Sicyone. Périclès se hâta de ramener son armée de l’Eubée, ce qui n’empêcha pas les Péloponnésiens, sous la conduite de Pliatoanax, fils de Pausanias et roi de Lacédémone, de ravager dans l’Attique Éleusis et les campagnes de Thria ; mais ils n’avancèrent pas plus loin et se retirèrent. Alors les Athéniens retournèrent dans l’Eubée, toujours sous le commandement de Périclès, et la soumirent tout entière. Ils la reçurent à composition, excepté les habitans d’Hestiés, qu’ils chassèrent, et ils s’emparèrent de leur pays.
CXV. Peu après leur retour de l’Eubée, ils conclurent avec les Lacédémoniens une trêve de trente ans, et rendirent Nisée, l’Achaïe, Pègues et Trezène. C’était ce qu’ils avaient conquis sur les Péloponnésiens.
Six ans après, une guerre s’éleva au sujet de Priène entre les Samiens et les Milésiens. Ces derniers, maltraités dans cette guerre, vinrent à Athènes et y firent retentir leurs plaintes contre ceux de Samos, qui, secondés par des particuliers de cette île, voulaient changer la constitution du pays. Les Athéniens allèrent à Samos avec une flotte de quarante vaisseaux, et y établirent la démocratie ; ils prirent en otages cinquante enfans et autant d’hommes faits, qu’ils déposèrent à Lemnos, et ne se retirèrent qu’en laissant une garnison dans l’île. Quelques Samiens l’avaient quittée et s’étaient réfugiés sur le continent. Ils conspirèrent avec les hommes les plus puissans de la ville et avec Pissuthnès, fils d’Hystaspe, qui avait le gouvernement de Sardes. Ils rassemblèrent sept cents hommes de troupes auxiliaires et passèrent à Samos à l’entrée de la nuit. Ils attaquèrent d’abord le parti populaire et se rendirent maîtres du plus grand nombre ; ils enlevèrent ensuite de Lemnos leurs otages, abjurèrent la domination d’Athènes, et livrèrent à Pissuthnès la garnison athénienne et les commandans, qu’ils avaient en leur pouvoir. Ils se disposèrent aussitôt à porter la guerre à Milet, et Bysance entra dans leur défection.
CXVI. À cette nouvelle, les Athéniens partirent pour Samos avec soixante vaisseaux ; mais ils en détachèrent seize, les uns pour aller observer dans la Carie la flotte des Phéniciens, les autres pour aller demander des secours à Chios et à Lesbos. Ce fut donc avec quatre vaisseaux que, sous la conduite de Périclès et de neuf autres généraux, ils livrèrent, près de l’île de Tragie, le combat à soixante-dix vaisseaux samiens, dont vingt étaient montés d’hommes de guerre : tous venaient de Milet. Les Athéniens remportèrent la victoire ; ils furent ensuite renforcés par quarante vaisseaux d’Athènes et vingt-cinq de Chios et de Lesbos. Ils descendirent à terre, furent vainqueurs, élevèrent des murailles de trois côtés de la place pour l’investir, et en firent en même temps le siège par mer. Périclès prit soixante des vaisseaux qui étaient à l’ancre, et se porta avec la plus grande diligence à Caune en Carie, sur l’avis que des vaisseaux phéniciens s’avançaient ; car dès auparavant, Stésagoras et quelques autres étaient partis de Samos avec cinq vaisseaux pour observer les Phéniciens.
CXVII. Les Samiens profitèrent de la circonstance pour sortir du port à l’improviste ; ils tombèrent sur le camp qui n’était pas fortifié, détruisirent les vaisseaux qui faisaient l’avant-garde, battirent ceux qui se présentèrent à leur rencontre, et furent quatorze jours maîtres de la mer qui baigne leurs côtes. Pendant tout ce temps, ils faisaient entrer dans leur ville et en faisaient sortir tout ce qu’ils voulaient ; mais au retour de Périclès, ils se virent de nouveau renfermés par la flotte.
Quarante vaisseaux vinrent ensuite d’Athènes au secours des assiégeans avec Thucydide, Agnon et Phormion ; vingt avec Triptolème et Anticlès, et trente de Chios et de Lesbos. Les Samiens livrèrent un faible combat naval, et ne pouvant plus tenir, ils furent obligés de se rendre après neuf mois de siège. Ils s’engagèrent par la capitulation à raser leurs murailles, à donner des otages, à livrer leurs vaisseaux et à rembourser les frais de la guerre par des paiemens a époques fixées. Ceux de Bysance convinrent de rester, comme auparavant, dans l’état de sujets.
CXVIII. Peu d’années après, survinrent les événemens dont j’ai déjà parlé ; l’affaire de Corcyre, celle de Potidée et tout ce qui, sur ces entrefaites, servit de prétexte à la guerre que je vais écrire. Toutes ces entreprises des Grecs ou les uns contre les autres, ou contre les Barbares, occupèrent à peu près une période de cinquante ans, depuis la retraite de Xerxès jusqu’au commencement de cette guerre-ci. Dans cet intervalle de temps, les Athéniens donnèrent une grande force à leur domination et s’élevèrent à un haut degré de puissance. Les Lacédémoniens le virent et ne s’y opposèrent pas, si ce n’est dans quelques circonstances de peu de durée ; mais en général, ils restaient inactifs. Toujours lents à s’engager dans les guerres, à moins qu’ils n’y fussent contraints, ils avaient été occupés par des hostilités particulières. Enfin ils n’ouvrirent les yeux sur la puissance des Athéniens que lorsqu’il n’était plus possible de se dissimuler leur élévation et quand ils avaient déjà touché aux alliés de Sparte. Ils crurent alors qu’il n’était plus temps de dissimuler, qu’il fallait les combattre avec la plus grande vigueur et anéantir, s’il était possible, leur domination, ils déclarèrent donc que la trêve était rompue et que les Athéniens s’étaient rendus coupables d’injustice. Ils envoyèrent à Delphes demander au dieu s’ils auraient l’avantage dans la guerre qu’ils méditaient d’entreprendre. On prétend que le dieu répondit qu’en combattant de toutes leurs forces ils auraient la victoire, et qu’il leur prêterait ses secours s’ils l’invoquaient et même s’ils ne l’invoquaient pas.
CXIX. Ils assemblèrent une seconde fois les alliés pour mettre aux voix s’il fallait entreprendre la guerre. Les députés des villes confédérées arrivèrent, l’assemblée se forma et chacun parla suivant son opinion, mais le plus grand nombre accusa les Athéniens et se déclara pour la guerre. Les Corinthiens avaient prié les députés de chaque ville en particulier d’énoncer ce vœu, craignant, si l’on différait, que Potidée ne fût enlevée. Ils étaient présens, et s’avançant les derniers, ils s’exprimèrent à peu près en ces termes :
CXX. « Non, sans doute, généreux alliés, nous ne reprocherons plus aux Lacédémoniens de n’avoir pas eux-mêmes décrété la guerre, puisque c’est pour cet objet qu’ils viennent de nous rassembler. Ils ont rempli ce que nous avions droit d’attendre : car il faut que ceux qui jouissent du commandement, contens de l’égalité dans leurs intérêts particuliers, soient les premiers à s’occuper des intérêts communs, puisque c’est eux qui, dans les autres occasions, obtiennent les premiers honneurs.
« Nous croirions inutile d’avertir ceux d’entre vous qui ont eu affaire aux Athéniens de se tenir en garde contre leurs entreprises ; mais ceux qui occupent l’intérieur des terres, et qui n’habitent pas dans le voisinage des lieux de commerce, doivent savoir que s’ils ne protègent pas les habitans des côtes, ils se rendront à eux-mêmes plus difficiles les débouchés des richesses que les saisons leur prodiguent, et recevront avec plus de peine ce que la mer fournit au continent. Ils seraient de bien mauvais juges des intérèts qui nous occupent, s’ils croyaient y être étrangers, s’ils ne voyaient pas qu’en négligeant la défense des villes maritimes, bientôt le danger va les atteindre, et que ce n’est pas moins sur leurs intérêts que sur les nôtres que nous délibérons aujourd’hui. Qu’ils n’hésitent donc pas à renoncer à la paix et à prendre les armes. Le caractère des hommes modérés est de rester tranquilles tant qu’on ne leur fait point injure ; celui des hommes courageux, quand ils sont insultés, de passer de la paix à la guerre, et, après la victoire, de la guerre à la réconciliation ; de ne pas se laisser entraîner par la prospérité de leurs armes, et de ne pas supporter des injustices, flattés du repos de la paix. Car celui qui reste tranquille, de peur d’interrompre ses jouissances, se verra bientôt enlever, s’il persiste dans l’indolence, la douceur de cette mollesse qui lui faisait aimer la tranquillité ; et celui qui, dans la guerre, veut pousser trop loin la prospérité, ne pense pas qu’il se laisse emporter à une audace perfide. Bien des projets mal conçus réussissent par les imprudences plus grandes encore des ennemis ; et plus souvent encore des desseins qui semblaient bien concertés tournent contre leurs auteurs, et n’ont qu’une issue honteuse. Jamais on n’exécute ses pensées avec la même confiance qu’on les a conçues : on est dans la sécurité quand on délibère ; on faiblit par crainte dans l’exécution.
CXXI. « Pour nous, c’est après avoir reçu des offenses, c’est avec de justes sujets de plainte, que nous réveillons la guerre ; vengés des Athéniens, nous déposerons à temps les armes. Nous avons bien des raisons de compter sur la victoire. Supérieurs par l’expérience des combats et par le nombre, nous sommes tous bien disposés à suivre également les ordres de nos chefs. L’avantage que donne à nos ennemis la supériorité de leur flotte, nous l’aurons avec les finances auxquelles tous contribueront, et avec les trésors déposés à Delphes et à Olympie. Nous n’avons qu’à faire un emprunt pour être en état de leur débaucher, par une solde plus haute, leurs matelots étrangers : car la force des Athéniens leur est moins personnelle qu’achetée à prix d’argent ; la nôtre, fondée sur nos personnes plus que sur nos richesses, est plus indépendante. Par une seule défaite navale, il est probable qu’ils seront perdus ; s’ils résistent, nous aurons plus de temps pour nous exercer à la marine ; et quand nous les aurons égalés dans la science, nous les surpasserons en courage. Ce que nous devons à la nature, l’instruction ne peut le leur donner, et ce qu’ils doivent à la science, nous pouvons l’enlever par l’application. Il faut pour cela de l’argent, nous le fournirons. Quoi ! leurs alliés ne refusent pas de leur apporter des tributs destinés à les asservir, et nous, pour nous venger de nos ennemis et nous sauver à la fois, nous craindrions la dépense ! Nous refuserions de sacrifier une partie de nos richesses pour les empêcher de nous les ravir, et pour n’être pas malheureux par elles !
CXXII. « Nous avons encore d’autres moyens de leur faire la guerre : la défection de leurs alliés, qui leur enlèvera surtout les revenus qui forment leur puissance, des forteresses que nous pourrions élever sur leur territoire, et tout ce que personne ne saurait prévoir en ce moment. Car la guerre ne suit pas la marche qu’on lui prescrit ; elle-même invente le plus souvent ses moyens suivant les circonstances. S’y conduire avec modération, c’est se ménager plus de sûreté ; s’y livrer à l’emportement, c’est s’exposer à bien des revers. Ce qu’il faut considérer, c’est que si chacun de nous n’avait que des querelles sur ses limites avec des ennemis égaux, il serait en état de se défendre ; mais ici les Athéniens, assez forts pour tenir seuls contre nous tous ensemble, seraient bien plus redoutables encore contre chacune de nos villes en particulier. Si donc nous ne nous défendons pas, étroitement unis par nation, par villes, et d’un commun accord, ils n’auront pas de peine à nous soumettre séparément. Et sachez que notre défaite, mot toujours terrible à entendre, ne serait autre chose que la servitude. Se figurer, même par la pensée, que tant de villes pussent être maltraitées par une seule, c’est une honte pour le Péloponnèse. Ce serait nous déclarer dignes de cet opprobre, annoncer que nous sommes devenus assez lâches pour l’endurer, et que nous avons dégénéré de nos pères à qui la Grèce a dû sa liberté. Et nous n’assurerons pas cette liberté pour nous-mêmes ! nous souffrirons qu’une ville usurpe sur nous la tyrannie, nous qui nous vantons de détruire les monarques qui ne mettent qu’une seule ville sous leur joug ! Nous ne pensons pas qu’une telle conduite tiendrait de trois vices bien dangereux : l’imprudence, la mollesse et la négligence. Car vous n’éviterez pas ces reproches en vous excusant sur votre mépris pour vos ennemis ; sentiment dont on voudrait bien se faire un titre de sagesse, et qui, pour avoir perdu beaucoup de ceux qui s’y sont abandonnés, a reçu au contraire le nom de folie.