Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 21)
LXIII. « Voilà ce dont il faut vous ressouvenir :
il s’agit d’un combat opiniâtre où l’on ne songera point à regagner la terre ; où, dès qu’une fois vous aurez attaqué un vaisseau, il ne faudra plus vous en détacher que vous n’ayez défait les guerriers qui en couvriront le tillac : c’est ce que je ne recommande pas moins aux hoplites qu’aux équipages, puisque c’est surtout l’affaire de ceux qui vont combattre du haut des ponts. Il est encore en votre pouvoir de vous procurer l’avantage par la valeur de votre infanterie. J’exhorte les matelots à ne pas trop se laisser abattre par leurs malheurs ; je dis plus, je les en conjure, à présent qu’ils ont un meilleur pontage et un plus grand nombre de bâtimens. Et vous, alliés, vous qui jusqu’à présent, sans être nés dans l’Attique, avez toujours été regardés comme des Athéniens ; qui parlez notre langue, qui suivez nos usages, qui êtes respectés dans la Grèce, qui participez à notre domination pour en recueillir les avantages, pour en imposer à nos sujets, pour n’être pas exposés aux insultes de nos ennemis, pensez qu’il est digne de vous de conserver cette allégresse guerrière qui vous a toujours distingués. Notre empire est un bien dont seuls vous jouissez librement avec nous ; il est juste de ne le pas trahir aujourd’hui. Méprisez ces Corinthiens dont vous fûtes souvent victorieux, et ces Siciliens dont aucun n’osait tenir devant vous, tant que votre marine demeura florissante. Défendez-vous contre eux, et faites-leur connaître que, même après votre affaiblissement, après vos désastres, votre habileté l’emporte encore sur la témérité qui a fait le bonheur des autres.
LXIV. « Et vous, Athéniens, je vous rappelle encore que vous n’avez pas laissé dans vos chantiers une flotte semblable à celle-ci, et qu’il n’est pas resté derrière vous une jeunesse guerrière qui vous ressemble. S’il vous arrive autre chose que d’être victorieux, vos ennemis de Sicile se porteront aussitôt contre votre patrie ; et les citoyens que nous y avons laissés seront dans l’impuissance de résister aux ennemis qui déjà les environnent, et à ceux qui viendront d’ici les attaquer. Dans l’instant même, vous serez sujets de Syracuse, vous qui savez dans quel dessein vous êtes venus ici ; et ceux que vous avez laissés dans votre patrie obéiront à Lacédémone. Si jamais vous avez fait voir un grand courage, ayez celui de prévenir en un seul combat ce double malheur, et songez tous ensemble et chacun en particulier, qu’avec vous, sur ces vaisseaux que vous allez monter, seront les forces guerrières et maritimes de votre patrie, la république elle-même et le grand nom d’Athènes. Ceux qui l’emportent sur les autres en habileté ou en valeur n’auront jamais une plus belle occasion de le faire connaître, pour leur propre intérêt et pour le salut de tous. »
LXV. Nicias, après avoir ainsi exhorté les troupes, leur ordonna de monter sur la flotte. Gylippe et les Syracusains voyaient tous ces apprêts, et ne pouvaient ignorer que les Athéniens allaient les attaquer. On leur apprit aussi que l’ennemi se servirait de crampons : ils travaillèrent à parer cet inconvénient comme tous les autres. Ils garnirent d’une grande quantité de peaux les proues et les parties supérieures des navires, pour amortir la force des crampons dans leur chute, et ne leur pas laisser de prise. Quand tout fut prêt, les généraux et Gylippe exhortèrent, de leur côté, leurs soldats, et leur parlèrent à peu près ainsi :
LXVI. « Nous avons fait de grandes choses, et il s’agit de combattre pour en faire encore : c’est, je crois, Syracusains et alliés, ce que la plupart d’entre vous n’ignorent pas ; car on ne verrait pas en vous tant d’ardeur. Si quelqu’un de vous cependant n’est pas encore assez instruit, nous allons tâcher de l’éclairer. Ces Athéniens, arrivés ici pour asservir la Sicile, et s’ils avaient rempli ce dessein, soumettre le Péloponnèse et la Grèce entière ; eux qui avaient la plus grande domination que, dans les temps passés et de nos jours, les Grecs eussent encore possédée, vous êtes les premiers qui ayez pu résister à leur marine, cet instrument de toute leur puissance : déjà plusieurs fois vous les avez vaincus sur mer, et, sans doute, vous allez encore en être victorieux. Quand on se voit une fois arrêté dans une partie où l’on croyait exceller, on conçoit une plus faible opinion de soi-même que si l’on avait eu d’abord moins d’orgueil : trompé dans les espérances que donnait la présomption, on cède, et l’on ne connaît plus même la force que l’on pourrait encore avoir. C’est ce que doivent maintenant éprouver les Athéniens.
LXV1I. « Pour nous, qui d’abord avons osé montrer de l’audace quand la science nous manquait encore, et qui désormais, vainqueurs d’ennemis courageux, avons établi l’opinion que doit inspirer notre valeur, nous avons doublement le droit de concevoir d’heureuses espérances ; et d’ordinaire, une grande espérance donne, au moment d’agir, une grande résolution. Si les Athéniens ont imité nos inventions, nous ne serons pas inhabiles à nous défendre contre des moyens que l’habitude nous a rendus familiers. Ils ont, contre leur usage, fait monter sur les ponts nombre d’hoplites, nombre de gens de traits, hommes de terre ferme, si l’on peut parler ainsi, des Acarnanes et autres, qui ne sauront pas trouver la manière de lancer des traits étant assis ; et comment ne troubleront-ils pas le service de la flotte ? Comment ne se troubleront-ils pas eux-mêmes, n’étant pas faits aux mouvemens de la mer ? La multitude de leurs vaisseaux ne leur sera d’aucun avantage : c’est ce que doivent savoir ceux d’entre vous qui pourraient craindre notre infériorité. Des bâtimens en grand nombre dans un petit espace seront plus lents à se prêter aux manœuvres, et plus faciles à endommager par les machines que nous avons préparées : apprenez la vérité, d’après des rapports que nous croyons fidèles. Accablés des maux qu’ils éprouvent, forcés par le dénûment où ils sont réduits, et plongés dans le désespoir, ce n’est pas dans leurs moyens qu’ils mettent leur espérance, mais dans le hasard ; ils s’y précipitent pour en sortir comme ils pourront : ou ils forceront le passage et s’échapperont par mer ; ou, après le combat, ils feront par terre leur retraite, assurés de ne pouvoir être plus malheureux qu’ils ne le sont.
LXVIII. « Jetons-nous avec indignation au milieu de ce désordre, et bravons la fortune de nos plus mortels ennemis, qui se trahit elle-même. Croyons qu’il n’est rien de plus juste que d’assouvir son ressentiment sur des hommes qui se vantent d’être venus pour nous châtier : croyons qu’il sera dans notre pouvoir de nous venger, et de goûter le plaisir que l’on dit être le plus doux. Vous le savez tous ; ils sont venus dans notre pays, comme ennemis, et comme ennemis cruels, pour nous asservir. S’ils avaient réussi, ils auraient condamné les hommes aux plus affreux tourmens, les enfans et les femmes à l’ignominie, la république entière à porter le plus honteux de tous les noms. Indignés d’un tel crime, ne réfléchissez point, et croyez n’avoir rien gagné s’ils font impunément leur retraite ; ils la feraient encore si même ils étaient vainqueurs. Mais si, comme il est vraisemblable, nous remplissons nos désirs, le prix du combat sera la gloire de les avoir punis, et d’assurer à la Sicile cette liberté dont elle jouissait auparavant. Les dangers les plus rares sont ceux où l’on peut succomber sans avoir beaucoup à souffrir, et qui, si l’on en sort, procurent une grande félicité. »
LXIX. Les généraux de Syracuse et Gylippe, après avoir ainsi exhorté leurs soldats, apprirent que les Athéniens montaient sur la flotte ; eux-mêmes à l’instant embarquèrent leurs troupes. Cependant Nicias, effrayé de sa position, voyait toute l’horreur du danger, et ce danger si prochain qu’on touchait au moment de l’attaque ; il ressentit alors tout ce qu’on éprouve dans les occasions décisives. Il lui sembla qu’il manquait encore quelque chose à toutes les mesures qu’il avait prises, et qu’en adressant aux troupes la parole il n’avait pas dit tout ce qu’il fallait dire. Il fit donc appeler séparément les triérarques, nomma chacun d’eux par son nom propre, par celui de son père, par celui de sa tribu ; pria tous ceux qui avaient brillé de quelque éclat, de ne le pas ternir ; qui avaient d’illustres ancêtres, de ne pas flétrir les vertus de leurs pères ; il leur rappela qu’ils appartenaient à la patrie la plus libre de toutes ; que nul citoyen, dans sa vie privée, n’y était soumis à l’autorité de personne ; il ajouta tout ce qu’on a coutume de dire dans de semblables circonstances, sans s’embarrasser si l’on ne parle pas avec un peu trop de bonhomie, et si l’on n’entasse pas des lieux communs ; il leur parla de leurs femmes, de leurs enfans, des dieux de leurs pères, de tout ce que l’on croit utile de faire valoir dans des circonstances effrayantes.
Après avoir dit, non tout ce qu’il croyait avoir à dire, mais ce que la conjoncture pressante lui permettait de faire entendre, il les quitta, et conduisit les troupes sur le rivage. Il les mit en ordre, et leur donna le plus de surface qu’il était possible, pour qu’elles inspirassent plus de courage aux guerriers qui étaient sur les vaisseaux. Démosthène, Ménandre et Euthydème commandaient la flotte ; chacun partit de la station qu’occupait son escadre, et gagna dans l’instant l’entrée du port, pour s’ouvrir par la force un passage dans la haute mer.
LXX. Les Syracusains et leurs alliés s’étaient mis les premiers en mouvement avec un nombre à peu près égal de vaisseaux. Un détachement de leur flotte s’était porté à la défense du passage ; le reste était rangé autour du port pour fondre de tous côtés sur les Athéniens, et pour recevoir le secours des troupes de terre en quelque endroit qu’abordassent les bâtimens. Sicanus et Agatarque avaient chacun le commandement d’une aile ; Pythen et les Corinthiens étaient au centre.
Les Athéniens, arrivés à l’entrée du port, furent dans l’impétuosité de leur premier choc l’avantage sur les vaisseaux qui la gardaient. Ils s’efforçaient de rompre les chaînes ; mais de toutes parts fondirent sur eux les Syracusains et les alliés. Ce ne fut plus seulement à l’estacade, mais dans l’intérieur du port que se livra le combat : il fut terrible, et tel qu’aucun des autres ne l’avait été. C’était, sur les deux flottes, de la part des équipages, la plus vive émulation de se porter où ils étaient commandés ; c’était de la part des pilotes, l’art qui le disputait à l’art, et une lutte mutuelle. Quand deux navires fondaient l’un sur l’autre, les troupes sur le pont ne voulaient pas montrer moins de valeur que les matelots ne développaient d’habileté. Chacun, au poste qui lui était marqué, se piquait de l’emporter sur tous les autres. Une multitude de bâtimens combattait dans un espace fort resserré ; on n’en comptait guère moins de deux cents dans les deux flottes. Il se fit donc peu de chocs, parce qu’on ne pouvait ni reculer ni s’ouvrir un chemin entre les navires ; mais c’étaient de fréquentes mêlées de vaisseaux qui, fuyant ou s’avançant à l’attaque, se rencontraient les uns les autres. Tant que deux vaisseaux combattaient, les troupes, du haut des ponts, lançaient des nuages de javelots, de flèches et de pierres ; ils s’accrochaient, les soldats combattaient corps à corps, chacun s’efforçant de sauter sur le bâtiment ennemi. Dans une étendue si resserrée, il arrivait souvent d’attaquer à la fois et d’être attaqué ; deux batimens, et même davantage, étaient souvent obligés de s’accrocher à un seul. Le pilote défendait son navire, en attaquait un autre, et n’avait pas à se garder d’un seul ennemi ; mais il en était de toutes parts entouré. Au bruit des vaisseaux nombreux qui s’entre-heurtaient, on était saisi d’épouvante, et les ordres ne pouvaient être entendus. Il s’en donnait des deux côtés un grand nombre à la fois : c’étaient des cris qu’exige la manœuvre ; c’étaient ceux de gens qui s’excitaient à bien combattre. Les Athéniens criaient qu’on forçât le passage ; que pour sauver ses jours, et revoir sa patrie, c’était plus que jamais le moment d’avoir du cœur : les Syracusains et leurs alliés, qu’il était beau d’empêcher l’ennemi de fuir, et glorieux à chacun des combattans d’ajouter par la victoire à la puissance de son pays. Si les généraux voyaient, dans l’une ou l’autre flotte, un navire reculer sans nécessité, ils appelaient le triérarque par son nom. Du côté des Athéniens, ils lui demandaient s’il aimait donc mieux une terre couverte de ses plus cruels ennemis que la mer dont il avait acquis l’empire au prix de tant de travaux ; du côté des Syracusains, s’il fuyait les Athéniens qui prenaient eux-mêmes la fuite, et si l’on ne savait pas qu’ils ne cherchaient qu’à s’échapper à quelque prix que ce fût.
LXXI. Les troupes des deux partis qui étaient restées à terre, suspendues entre l’espérance et la crainte, tant que l’avantage fut balancé, étaient dans la plus terrible agitation d’esprit : les Syracusains, dans le désir d’acquérir encore plus de gloire ; les Athéniens, dans la crainte de maux plus cruels encore que ceux qu’ils éprouvaient. Toute leur fortune était sur leurs vaisseaux, et rien ne peut égaler la crainte que leur causait l’avenir ; d’autant plus tourmentés que chacun voyait de terre le combat sous un aspect différent. Le spectacle n’était pas d’une grande étendue ; mais tous ne pouvaient regarder au même endroit à la fois. Ceux qui voyaient leur parti victorieux prenaient courage et priaient les dieux de ne pas les priver de leur salut. D’autres fixaient les yeux sur un endroit où l’on avait du désavantage ; ils criaient, ils versaient des larmes ; et, d’après ce qui frappait leurs regards, ils étaient plus consternés que ceux qui se trouvaient dans l’action. D’autres avaient la vue d’un combat qui, des deux parts, se soutenait opiniâtrement avec égalité ; les mouvemens de leurs corps exprimaient leurs craintes et le trouble de leur âme, et dans leur horrible anxiété, toujours ils se voyaient sur le point de se sauver ou de périr. Tant que la victoire fut disputée, ce fut dans l’armée athénienne des lamentations, des cris : nous sommes vainqueurs, nous sommes vaincus ; et toutes les sortes d’exclamations que, dans un grand danger, doit faire entendre une troupe nombreuse.
On était à peu près dans la même agitation sur les vaisseaux, quand enfin les Syracusains prirent une supériorité décidée, mirent les Athéniens en fuite, les poussèrent vivement, et les poursuivirent à grands cris au rivage. Tous les guerriers de la flotte qui ne furent pas faits prisonniers en mer prirent terre où ils purent et regagnèrent le camp. L’armée de terre n’était plus partagée entre des sentimens divers : tous également, consternés de leur malheur, ne faisaient entendre que des sanglots, que des gémissemens. Les uns couraient à la défense des vaisseaux ; les autres, à celle de ce qui restait des retranchemens ; d’autres, et c’était le plus grand nombre, n’étaient occupés que d’eux-mêmes et des moyens de se sauver. Il ne se vit jamais un plus profond abattement. Leur situation était à peu près semblable à celle des Lacédémoniens à Pylos, quand leur flotte était détruite, et qu’ils perdaient avec elle les hommes qui étaient passés à Sphactérie. Les Athéniens désespéraient de pouvoir se sauver par terre, à moins de quelque événement inopiné.
LXXII. Le combat avait été opiniâtre, et, des deux côtés, on avait fait de grandes pertes d’hommes et de vaisseaux. Les vainqueurs, Syracusains et alliés, recueillirent les morts et les débris des navires, retournèrent dans leur ville, et dressèrent un trophée. Les Athéniens, abattus de l’excès de leurs maux, ne songèrent pas même à réclamer leurs morts ou les débris de leur flotte, ils ne pensaient qu’à se retirer dès l’arrivée de la nuit.
Démosthène vint trouver Nicias, et lui proposa de couvrir de troupes le reste des bâtimens, et de forcer, s’il était possible, le passage, au lever de l’aurore. Il représentait qu’ils avaient encore plus de vaisseaux capables de tenir la mer que les ennemis ; car il leur en restait bien soixante, et ceux-ci en avaient moins de cinquante. Nicias était du même avis ; mais quand ils voulurent en venir à l’exécution, les équipages refusèrent le service. Frappés de leur défaite, ils ne se croyaient plus capables de vaincre ; tous n’avaient qu’une même pensée, celle de faire leur retraite par terre.
LXXIII. Hermocrate de Syracuse se douta de leur dessein. Il lui semblait terrible qu’une armée si peu nombreuse opérât par terre sa retraite, pût s’arrêter dans quelque autre endroit de la Sicile, et concevoir le projet de leur faire encore la guerre. Il va trouver les magistrats, leur communique ses pensées, représente qu’il ne faut pas souffrir que les Athéniens leur échappent pendant la nuit ; qu’il faut que tous les Syracusains, que tous les alliés sortent, bouchent les issues, occupent les défilés, y fassent la garde. Les magistrats pensaient absolument comme lui, et trouvaient ces mesures nécessaires ; mais ils ne croyaient pasqu’un peuple livré à la joie, qui avait besoin de repos, surtout dans un jour de féte (car c’était précisément ce jour-là que tombait celle d’Hercule), pût obéir aisément. Dans la joie de la victoire, la plupart célébraient la fête en buvant, et il n’était rien qu’on pût moins s’attendre à leur persuader que de prendre les armes et de sortir contre l’ennemi. Les magistrats regardaient cette difficulté comme insurmontable, et Hermocrate ne put les faire changer d’idée ; mais voici la ruse qu’il imagina. Dans la crainte que les Athéniens ne franchissent à loisir, pendant la nuit, la partie la plus difficile de la route, il fit passer à leur camp, vers la chute du jour, quelques-uns de ses amis avec des cavaliers. Ils s’approchèrent à la distance du port de la voix, et appelèrent comme s’ils eussent été amis des Athéniens ; car il y avait des Syracusains qui venaient donner des avis à Nicias sur ce qui se passait dans la ville. Ils firent dire à ce général de ne pas mettre son armée en marche cette nuit, parce que les ennemis gardaient les routes, mais de se préparer tranquillement à faire sa retraite le lendemain. Leur commission remplie, ils partirent. Ceux qui les avaient écoutés firent leur rapport aux généraux.
LXXIV. Ceux-ci restèrent tranquilles pendant la nuit, sans soupçonner que ce fût un avis insidieux. Comme ils n’étaient pas partis sur-le-champ, ils jugèrent encore à propos de s’arrêter le lendemain pour que les soldats, au tant que les conjectures le permettaient, eussent le temps de prendre les choses les plus nécessaires, seulement ce que le corps exige, car on laissait tout le reste. Gylippe et les Syracusains sortirent avec de la cavalerie, prirent de l’avance, embarrassèrent les chemins qu’on pouvait croire que prendraient les ennemis, gardèrent les passages des ruisseaux et des rivières, et se mirent en ordre pour les recevoir dans les endroits où ils le jugèrent à propos. On mit en mer pour écarter de la côte les vaisseaux ennemis ; on en brûla quelques-uns en petit nombre, que les Athéniens avaient eu dessein de brûler eux-mêmes ; les autres, partout où on les trouva, furent tranquillement remorqués près de la ville, sans que personne y mît obstacle.
LXXV. Quand Nicias et Démosthène crurent avoir fait assez d’apprèts, ils donnèrent l’ordre du départ ; c’était le surlendemain du combat naval. Ce qu’il y avait de terrible dans cette retraite, ce n’était pas seulement de la faire après avoir perdu toute la flotte, ni de ce qu’au lieu d’une grande espérance il ne restait à l’armée ni à la république elle-même que des dangers ; mais le camp qu’on abandonnait offrait aux regards le plus triste spectacle, et à l’âme les plus douloureux sentimens. Les morts restaient sans sépulture, et celui qui voyait étendu sur la terre un infortuné qu’il avait chéri, éprouvait une affliction mêlée de terreur. Malades ou blessés, les vivans qu’on abandonnait, bien plus à plaindre que les morts, inspiraient encore bien plus de regrets. Ils priaient, ils gémissaient, ils réduisaient l’armée au désespoir, demandant qu’on daignât les emmener, implorant à grands cris ceux de leurs parens, de leurs amis qui s’offraient à leurs regards. Ils se suspendaient à leurs compagnons de tentes. Ils les suivaient, tant que pouvaient le leur permettre leurs forces languissantes, et quand enfin elles les abandonnaient, ils attestaient les dieux, ils poussaient des gémissemens ; l’armée fondait en larmes et tombait dans une déchirante perplexité. Elle avait peine à s’éloigner de cette terre ennemie où elle avait souffert tant de maux qu’elle ne pouvait assez déplorer ; mais dans l’obscurité de l’avenir, elle en attendait de plus cruels encore. On était dans l’accablement, on se faisait réciproquement des reproches. Il semblait voir des malheureux fuyant d’une ville prise d’assaut, et même d’une ville considérable, car ils n’étaient pas moins de quarante mille. Tous emportaient ce qu’ils pouvaient, suivant le besoin ; les hoplites eux-mêmes et les cavaliers, manquant de valets ou de confiance, se chargeaient, contre l’usage, de leurs munitions qu’ils portaient avec leurs armes. Les valets avaient déserté, quelques-uns depuis long-temps, la plupart à l’instant même. Ce qu’on emportait n’était pas même suffisant ; car, dans le camp, il ne restait plus de subsistances. Cet allégement des malheurs, qui consiste à les partager avec un grand nombre d’infortunés, ne semblait point facile à recevoir dans un tel désastre. Et d’ailleurs, de quel éclat, de quel orgueil, dans quelle extrémité, dans quel opprobre on était tombé ! Quelle différence entre cette armée qui était venue dans le dessein d’asservir les autres, et celle qui se retirait avec la crainte de tomber elle-même dans l’esclavage ! C’était au chant des pœans, au bruit des vœux de leurs concitoyens, qu’ils étaient sortis d’Athènes ; ils se retiraient, n’entendant plus que des paroles de funeste augure. Ils marchaient à pied, au lieu d’être portés sur leurs vaisseaux, et toute leur attention n’était plus tournée que vers le service de terre. Mais, en comparaison de l’horreur des dangers suspendus sur leurs têtes, tous ces maux leur semblaient encore supportables.
LXXVI. Nicias, qui voyait l’accablement de son armée et l’état où elle se trouvait réduite, se fit voir à la tête des soldats ; il les exhortait, il les encourageait par des motifs tirés des circonstances. Il parlait même à chacun de ceux à qui il s’adressait d’une voix encore plus forte qu’à l’ordinaire, parce qu’il était fort animé, et qu’en parlant aussi haut qu’il lui était possible, il voulait faire plus d’impression.
LXXV1I. « Dans l’extrémité même où nous sommes réduits, ô Athéniens et alliés, il faut encore avoir de l’espérance : d’autres se sont sauvés de dangers encore plus terribles. Ne nous reprochons pas trop violemment à nous-mêmes nos désastres et tous ces maux que nous n’avons pas mérités. Je ne suis pas moi-même plus vigoureux qu’aucun de vous ; vous vovez en quel état m’a jeté la maladie : dans ma vie privée et publique, je n’ai pas été moins heureux qu’aucun autre ; et je partage maintenant un même péril avec les plus misérables. Cependant je me suis acquitté de tous les devoirs religieux que prescrivent les lois, et je me suis montré juste et généreux envers les hommes. Voilà ce qui, dans les maux que nous éprouvons, me donne, pour l’avenir, du courage et de l’espérance. Ces malheurs que nous n’avons pas mérités nous effraient : ils cesseront peut-être. Nos ennemis ont eu désormais assez de bonheur ; et si c’est contre la volonté de quelque dieu que nous avons fait la guerre, nous sommes assez punis. D’autres avant nous se sont montrés agresseurs : ils avaient fait de ces fautes que comporte l’humanité ; ils n’ont souffert que des maux supportables. Nous pouvons espérer aussi que les dieux vont nous traiter avec plus de clémence : car nous sommes plus dignes de leur pitié que de leur haine. En vous regardant vous-mêmes, et voyant en quel nombre vous êtes, bien armés, et marchant en bon ordre, ne vous abandonnez pas à trop de frayeur. Songez que partout où vous vous arrêterez, vous formez une cité puissante, et qu’il n’est aucune république de la Sicile capable de vous résister aisément si vous l’attaquiez, ni de vous chasser si vous formiez un établissement. Observez, dans la marche, de vous tenir sur vos gardes, et toujours en bon ordre. En quelque lieu que vous soyez obligés de combattre, n’ayez qu’une seule pensée ; c’est que ce lieu sera votre patrie, votre ville. Nous marcherons jour et nuit, car nous n’avons que peu de vivres. Si nous gagnons quelque endroit de la Sicile où nous ayons des amis (et nous sommes assurés de leur fidélité, par la crainte qu’inspirent les Syracusains), soyez certains dès lors que vous êtes en sûreté. Déjà des messages ont été expédiés dans ces villes : elles sont priées de venir à notre rencontre, de nous apporter des subsistances. En un mot, sachez que l’absolue nécessité vous impose d’avoir du courage, parce qu’il n’est près de vous aucun asile où vous puissiee vous sauver si vous manquez de vigueur. Mais si vous pouvez maintenant vous soustraire aux ennemis, vous qui n’êtes pas citoyens d’Athènes, vous reverrez les objets de vos désirs ; et vous, Athéniens, vous relèverez la puissance tombée de la république. Ce sont les hommes qui constituent les villes, et non des murailles et des vaisseaux vides. »
LXXVIII. C’était ainsi que Nicias exhortait son armée en la parcourant ; et s’il voyait quelque part des soldats dispersés et hors de leurs rangs, il les rassemblait et les mettait en bon ordre. Démosthène tenait à peu près les mêmes discours aux troupes qu’il commandait. La division aux ordres de Nicias marchait en bataillon quarré ; celle de Démosthène suivait : les bagages et la multitude étaient placés au milieu des hoplites. Arrivés au passage de l’Anapus, ils trouvèrent, sur le bord de ce fleuve, un détachement de Syracusains et d’alliés rangés en bataille : ils le repoussèrent, se rendirent maîtres des passages, et continuèrent d’avancer. Mais la cavalerie syracusaine ne cessait de les harceler, et les troupes légères tiraient sur eux. Ils franchirent dans cette journée à peu près quarante stades, et passèrent la nuit près d’un tertre. Ils se remirent en marche le lendemain de bonne heure, firent environ vingt stades, et descendirent dans une plaine : c’était un endroit habité ; ils y campèrent à dessein d’en tirer quelques vivres et de l’eau pour emporter avec eux : car ils en avaient peu pour la route qu’ils avaient à faire, et qui était d’un grand nombre de stades. Cependant les Syracusains se portèrent en avant, et murèrent le passage que leurs ennemis devaient franchir : c’était une éminence forte par elle-même, et des deux côtés étaient des ravins escarpés et profonds. On l’appelait le roc Acrée. Le lendemain, les Athéniens s’avancèrent ; la cavalerie et les troupes légères de Syracuse étaient nombreuses ; elles les arrêtaient, leur lançaient des traits, voltigeaient autour d’eux. Les Athéniens soutinrent long-temps le combat : ils retournèrent ensuite au camp d’où ils étaient partis ; mais ils ne purent s’y procurer des vivres, la cavalerie ne leur permettait plus de s’écarter.
LXXIX. Ils reprirent leur marche le matin, et s’ouvrirent de vive force le passage jusqu’au tertre fortifié. Là ils trouvèrent devant eux, au haut du rempart, l’infanterie disposée sur un ordre profond ; car le lieu était étroit. Ils attaquèrent le mur ; mais ils étaient accablés de traits ; les ennemis, rangés en amphithéâtre, pouvaient tirer en grand nombre à la fois, et ces traits, lancés d’en haut, en étaient plus pénétrans. Ils ne purent forcer la muraille, et firent leur retraite. Pendant qu’ils prenaient du repos, il survint du tonnerre et de la pluie, comme il a coutume d’arriver en été aux approches de l’automne. Cependant la consternation en fut augmentée ; ils croyaient que tous ces événemens se réunissaient pour les perdre.
Gylippe et les Syracusains profitèrent de leur repos pour envoyer des troupes élever, derrière eux, un mur sur le chemin par lequel ils étaient venus ; mais les Athéniens firent partir un détachement pour s’opposer à ce travail. Toute l’armée se rapprocha de la plaine et passa la nuit en chemin : le lendemain ils marchèrent en avant ; mais les ennemis les entourèrent de toutes parts, et en blessèrent un grand nombre. Ils reculaient quand les Athéniens s’avançaient ; ils fondaient sur eux quand ils les voyaient reculer. Ils pressaient surtout les derniers rangs afin de répandre l’effroi dans toute l’armée, pour peu qu’ils les pussent obliger à fléchir. Cette manœuvre dura long-temps ; les Athéniens tinrent ferme. Ils firent ensuite une marche de cinq à six stades, et se reposèrent dans la plaine : les Syracusains s’éloignèrent, et regagnèrent leur camp.
LXXX. L’armée était réduite à la dernière misère ; on manquait de munitions de toute espèce, et dans le grand nombre d’attaques qu’on avait souffertes, bien des soldats avaient été blessés. Nicias et Démosthène jugèrent à propos d’allumer, pendant la nuit, un grand nombre de feux, et d’emmener l’armée, non par le chemin qu’on avait d’abord résolu de suivre, mais du côté de la mer, par une route opposée à celle où les attendait l’ennemi ; elle ne conduisait pas à Catane, mais elle prenait de l’autre côté de la Sicile, et menait à Camarina, à Géla, à d’autres villes grecques et barbares situées dans cette partie de l’île. Les feux furent allumés, et l’on partit de nuit. Les troupes éprouvèrent des terreurs paniques, comme il arrive dans toutes les armées, surtout dans les armées considérables, et encore plus pendant la nuit, quand il faut marcher à travers le pays des ennemis et dans leur voisinage. La division de Nicias, qui formait l’avant-garde, continua de marcher, et prit beaucoup d’avance. Celle de Démosthène, qui formait à peu près la moitié de l’armée, se coupa, et marcha en désordre. Cependant, au point du jour, ils parvinrent au bord de la mer, prirent la route qu’on appelle hélorine, et s’avancèrent pour gagner le fleuve Cacyparis : ils voulaient en suivre le cours, et pénétrer dans le milieu des terres. Ils espéraient, par cette route, rencontrer les Sicules qu’ils avaient mandés. Parvenus au fleuve, ils y trouvèrent un détachement qui élevait un mur, et plantait des pilotis, pour leur couper le passage. Ils parvinrent à le forcer et passèrent. Les commandans leur firent continuer la marche, vers un autre fleuve, qu’on nomme Érinéum.
LXXXI. Cependant, avec le jour, les Syracusains et les alliés reconnurent l’évasion des Athéniens : la plupart accusaient Gylippe d’avoir bien voulu les laisser échapper. Ils n’eurent pas de peine à savoir de quel côté ils avaient pris ; on se mit aussitôt à leur poursuite, et on les atteignit à l’heure du dîner. La division aux ordres de Démosthène était la dernière, parce qu’elle avait marché plus lentement, et avec moins d’ordre, et qu’elle s’était troublée pendant la nuit. Les ennemis la joignirent, et aussitôt ils l’attaquèrent. La cavalerie n’eut pas de peine à investir ces troupes dispersées et à les mettre à l’étroit. La division de Nicias était en avant, cent cinquante stades plus loin. Il l’avait conduite avec plus de célérité, pensant que, dans une telle circonstance, s’arrêter volontairement et livrer des combats, n’est pas le moyen de se sauver ; mais qu’il faut avancer le plus vite que l’on peut, et ne se pas battre sans y être forcé. Démosthène avait plus à souffrir et avec moins de relâche : parti le dernier, c’était lui que pressait l’ennemi. Quand il reconnut qu’on le poursuivait, il songea moins à s’avancer qu’à se mettre en ordre de bataille, et pendant qu’il perdait du temps, il fut enveloppé, et tomba lui-même dans le plus grand trouble, ainsi que ses soldats. Renfermés dans un endroit environné de murailles, que traversait un chemin, et où se trouvaient de grandes plantations d’oliviers, ils étaient de toutes parts accablés de traits. Les Syracusains aimaient mieux escarmoucher ainsi que d’en venir à un combat en règle ; car se risquer contre des hommes au désespoir, c’est les favoriser, et travailler contre soi-même. Ils pensaient à se ménager ; assurés désormais de la fortune, ils ne voulaient pas risquer de la perdre par quelque événement, et comptaient bien, sans changer de manœuvre, vaincre les ennemis et s’en rendre maîtres.
LXXXII. Ils tirèrent de tous côtés pendant le jour. Quand enfin Gylippe et les Syracusains virent les ennemis accablés de blessures et de fatigue, ils envoyèrent offrir la liberté à ceux des insulaires qui voudraient passer de leur côté. Il y en eut de quelques villes qui passèrent, mais en petit nombre. Il se fit ensuite une convention avec tout le reste de l’armée. Les soldats devaient remettre leurs armes, et l’on s’engageait à leur laisser la vie, sans pouvoir y attenter ni par des moyens violens, ni par les chaînes, ni par le refus du plus absolu nécessaire. Tous se rendirent au nombre de six mille ; ils livrèrent tout l’argent qu’ils avaient, le jetèrent dans des boucliers, et en remplirent quatre. On les conduisit aussitôt à la ville. Nicias et ses troupes parvinrent le même jour au fleuve Érinéum, gagnèrent une hauteur et y campèrent.
LXXXIII. Les Syracusains l’atteignirent le lendemain ; ils lui apprirent que Démosthène s’était rendu, et l’engagèrent à suivre cet exemple ; mais il ne voulait pas croire ce rapport, et il obtint la permission d’envoyer un cavalier s’en assurer. Quand cet homme, à son retour, le lui eut confirmé, il fit déclarer à Gylippe et aux Syracusains, par un héraut, qu’il était prêt à stipuler au nom d’Athènes qu’elle leur rembourserait les frais de la guerre, à condition qu’ils laisseraient partir son armée. Il convenait de leur donner en otages, jusqu’au paiement de la somme, des citoyens d’Athènes, un homme par talent. Les Syracusains et Gylippe n’acceptèrent pas cette proposition ; ils attaquèrent les Athéniens, les enveloppèrent et tirèrent sur eux jusqu’au soir. Ceux-ci souffraient de la grande disette de vivres et de toute autre munition ; cependant ils voulurent profiter, pour partir, du repos de la nuit. Ils prirent leurs armes ; les Syracusains s’en aperçurent et chantèrent le pœan. Les Athéniens, voyant qu’ils ne pouvaient cacher leur retraite, quittèrent les armes, à l’exception de trois cents hommes qui forcèrent la garde, et allèrent pendant la nuit où ils purent.
LXXXIV. Le jour venu, Nicias mit en marche son armée. Les Syracusains et les alliés continuaient de les harceler de toutes parts, ne cessant de tirer des flèches et de lancer des javelots. Cependant les Athéniens s’avançaient vers le fleuve Assinare, toujours tourmentés par les chocs répétés d’une nombreuse cavalerie, et par une multitude de troupes ; mais dans l’espérance d’être plus tranquilles, s’ils pouvaient passer le fleuve : d’ailleurs, le tourment de la soif les y attirait. Ils y parvinrent ; tous s’y précipitèrent en désordre, c’était à qui passerait le premier. Les ennemis les pressaient et rendaient le passage difficile. Obligés de se serrer en avançant, ils tombaient les uns sur les autres et se foulaient aux pieds. Se heurtant contre les javelots de leurs voisins, s’embarrassant dans les ustensiles, les uns se tuaient aussitôt, les autres étaient emportés par le courant. Les bords étaient escarpés ; les Syracusains avaient gagné l’autre rive ; ils tiraient d’en haut sur des infortunés, livrés la plupart au plaisir d’étancher leur soif, et qui se mettaient eux-mêmes en désordre dans un fleuve profond. Ils y descendirent, et firent un grand carnage des malheureux qui s’y étaient plongés. Bientôt l’eau fut troublée ; mais toute bourbeuse et sanglante, on la buvait encore, on se la disputait les armes à la main.
LXXXV. Enfin les morts étaient entassés dans le fleuve, l’armée était défaite : les uns avaient péri dans la rivière ; les autres, atteints dans leur fuite par la cavalerie. Nicias se rendit à Gylippe ; il avait en lui plus de confiance qu’aux Syracusains. Il se remit à la discrétion des Lacédémoniens et de ce général, en les priant d’arrêter le carnage. Gylippe alors ordonna de faire les Athéniens prisonniers. On emmena vivans tous ceux que les Syracusains n’avaient pas cachés ; ils en avaient caché beaucoup. On envoya à la poursuite des trois cents qui avaient échappé à la garde pendant la nuit ; ils furent arrêtés. Le nombre de ceux qui furent pris en masse, et qui étaient prisonniers de l’état n’était pas considérable. Ceux qui furent dérobés par des particuliers étaient en grand nombre. La Sicile en fut remplie. Ils n’appartenaient point à l’état, parce qu’ils ne s’étaient pas rendus sur une convention, comme les soldats de Démosthène. Il y eut beaucoup de morts : cette action ne fut pas moins meurtrière qu’aucune autre de cette guerre. Il avait aussi péri bien du monde dans les attaques continuelles que les Athéniens avaient supportées dans la marche. Cependant beaucoup s’évadèrent, les uns sur-le-champ, les autres qui parvinrent à se sauver dans la suite, après avoir été réduits en esclavage. Catane était leur refuge.
LXXXVI. Les Syracusains et les alliés se réunirent ; ils prirent le plus qu’il leur fut possible d’hommes et de dépouilles, et retournèrent à la ville. Tous les prisonniers furent déposés dans les carrières, parce que l’on croyait plus facile de les y garder. On fit mourir Nicias et Démosthène contre l’intention de Gylippe. Il regardait comme une belle récompense de ses travaux guerriers d’amener à Lacédémone, avec les autres marques de ses victoires, les généraux ennemis. L’un, Démosthène, était l’homme que les Lacédémoniens haïssaient le plus pour le mal qu’il leur avait fait à Sphactérie et à Pylos ; ils aimaient Nicias pour les services qu’alors il leur avait rendus. Il avait montré beaucoup de zèle pour les prisonniers de l’île, et c’était lui qui avait déterminé les Athéniens à conclure l’accord qui leur avait procuré la liberté. Ces bons offices lui avaient mérité la bienveillance des Lacédémoniens, et c’était avec une pleine confiance qu’il s’était remis à la foi de Gylippe. Mais des Syracusains le craignaient, comme on disait dans le temps, parce qu’ils avaient eu des intelligences avec lui ; s’il était mis à la torture, il pouvait leur donner de l’inquiétude au milieu de leur prospérité. D’autres, et surtout les Corinthiens, appréhendaient qu’étant riche, il ne séduisît des gens qui le feraient échapper, et qu’il ne parvînt à leur susciter encore de nouvelles affaires. Ils gagnèrent les alliés et le firent mourir : telles furent, à peu près, les causes de sa perte ; l’homme de son temps qui, de tous les Grecs, méritât le moins, par sa piété, d’éprouver un pareil sort.
LXXXVII. Les Syracusains commencèrent par traiter fort durement les prisonniers qui étaient dans les carrières. Déposés dans un lieu profond et découvert, ces malheureux furent d’abord tourmentés par la chaleur du soleil et par un air étouffant ; ensuite les nuits fraîches de l’automne, changeant leurs souffrances en des souffrances contraires, leur causèrent de nouvelles maladies. Ils étaient forcés de satisfaire, dans un lieu très resserré, à toutes les nécessités de la vie. Les morts mêmes y étaient entassés : les uns étaient morts de leurs blessures, les autres des variations qu’ils avaient éprouvées. On y respirait une odeur insupportable, et les prisonniers étaient à la fois tourmentés de la soif et de la faim. On leur donna par homme, pendant huit mois, une cotyle d’eau et deux de blé. Ils supportèrent enfin tous les maux qu’on doit souffrir dans un tel lieu. Ils furent ainsi resserrés pendant soixante-dix jours. Ensuite on ne garda que les Athéniens et ceux de Sicile et d’Italie, qui avaient porté les armes avec eux ; le reste fut vendu. On ne saurait dire exactement le nombre des hommes qui furent faits prisonniers ; mais il ne se monta pas à moins de sept mille. Ce fut le plus cruel désastre que les Grecs souffrirent dans cette guerre. Ce fut aussi, à mon jugement, de tous les événemens qu’aient éprouvés les Grecs, et dont on ait conservé le souvenir, le plus glorieux pour les vainqueurs, le plus funeste pour les vaincus. Ceux-ci, entièrement défaits, n’eurent, à aucun égard, de faibles maux à souffrir ; ce fut une destruction complète : armée, vaisseaux, il n’est rien qu’ils ne perdirent ; et d’une multitude innombrable, il ne revint chez eux que bien peu d’hommes. Tels furent les événemens qui arrivèrent en Sicile.
LIVRE HUITIÈME.
1. Quand cette nouvelle fut apportée à Athènes, on refusa long-temps de croire, même sur le témoignage des guerriers de la première distinction qui étaient échappés au combat, que la défaite eût été si générale. Mais, quand la vérité fut enfin connue, on prit en haine les orateurs dont les voix réunies avaient inspiré tant de zèle pour l’expédition, comme si le peuple lui-même ne l’avait pas autorisée de son suffrage. Les publicateurs d’oracles, les devins, et tous ceux qui, échauffant son enthousiasme, avaient fait croire que l’on se rendrait maître de la Sicile, furent les objets de l’indignation publique. On n’avait, de toutes parts, que des sujets de douleur ; et au désastre que l’on venait d’éprouver, se joignait la terreur et la plus profonde consternation. D’un côté, chacun avait à gémir en particulier sur ses pertes, et la république à regretter cette multitude d’hoplites, de cavaliers, cette jeunesse florissante qu’elle n’était plus en état de remplacer ; de l’autre, on ne voyait plus dans les chantiers de vaisseaux en état de tenir la mer, plus d’argent dans le trésor, plus de matelots pour la flotte, et dans l’état où l’on se trouvait réduit, on perdait toute espérance de salut. On imaginait voir à l’instant les ennemis de Sicile, après une telle victoire, aborder au Pirée ; ceux de la Grèce, avec un appareil deux fois plus formidable qu’auparavant, tourner par terre et par mer leurs efforts contre l’Attique, et les alliés de la république soulevés l’attaquer avec eux. On décida cependant qu’il fallait résister, autant que le permettraient les ressources qu’on avait encore, équiper même des flottes, se procurer, d’où on le pourrait, des bois de construction et de l’argent, se mettre en sûreté du côté des alliés, tenir surtout l’Eubée en respect, et faire des réductions sur les dépenses intérieures. Il fut aussi résolu qu’on élirait un conseil de vieillards qui les premiers ouvriraient leur avis sur les affaires actuelles, comme l’exigeaient les circonstances. Enfin (car c’est ainsi que le peuple a coutume de faire) on était prêt, dans la terreur subite qui frappait les esprits, à mettre le bon ordre dans toutes les parties du gouvernement. Ce qu’on venait de résoudre, on le mit à exécution, et l’été finit.
II. L’hiver suivant, tous les courages furent exaltés dans la Grèce par le désastre affreux que les Athéniens venaient d’éprouver en Sicile. Ceux même qui n’étaient dans l’alliance de l’un ni de l’autre parti, croyaient ne devoir plus se dispenser de prendre les armes, sans y être même invités ; ils voulaient marcher volontairement contre Athènes, persuadés, chacun en particulier, que les armées de cette république seraient venues fondre sur eux si les affaires de Sicile avaient prospéré ; que d’ailleurs on verrait bientôt finir cette guerre, et qu’il serait beau d’y avoir eu quelque part. Les alliés des Lacédémoniens sentaient plus d’ardeur que jamais à terminer promptement les maux qu’ils enduraient ; mais surtout les sujets d’Athènes, même sans consulter leurs forces, étaient prêts à se soulever ; jugeant les choses d’après la passion qui les animait, ils se refusaient à toutes les raisons de croire qu’elle serait encore, l’année suivante, en état de se soutenir. Toutes ces circonstances inspiraient de l’audace à Lacédémone, et ce qui lui en donnait plus que tout le reste, c’est que, sans doute, elle allait voir, des le retour du printemps, s’unir à ses efforts les alliés de Sicile, avec une puissance formidable, obligés, par la nécessité même, d’unir leurs vaisseaux à ses flottes. De toutes parts, flattée des plus belles espérances, elle croyait devoir, sans hésiter, reprendre les armes. Elle se représentait que cette guerre heureusement terminée, elle serait à l’abri, pour l’avenir, des dangers qu’elle aurait éprouvés de la part des Athéniens, s’ils avaient ajouté la domination de Sicile à leur puissance, et que, les détruisant eux-mêmes, elle deviendrait paisiblement la dominatrice de toute la Grèce.
III. Agis, dans ce même hiver, partant de
Décélie avec quelques troupes, recueillit, pour l’entretien de la flotte, les contributions des alliés. Il gagna le golfe de Malée, fit un grand butin sur les Œtæens, anciens ennemis de sa nation, et le convertit en argent ; il obligea aussi à lui donner des otages, et à payer des contributions pécuniaires, les Phthiotes achéens, et les autres peuples de cette contrée, sujets de la Thessalie, quoique les Thessaliens se plaignissent de ces attentats, et ne les souffrissent qu’avec peine. Il déposa les otages à Corinthe, et tâcha d’obtenir l’alliance de cette république. Les Lacédémoniens soumirent les villes à construire cent vaisseaux. Ils s’obligèrent eux-mêmes à en fournir vingt-cinq, ainsi que les Bœotiens, et en demandèrent quinze aux Phocéens, le même nombre aux Arcades, aux Pelléniens et aux Sicyoniens, dix aux Mégariens, aux Trézéniens, aux Épidauriens et aux Hermioniens. Ils firent tout le reste de leurs dispositions, pour ne pas tarder d’ouvrir la campagne dès l’entrée du printemps.
IV. Les Athéniens, comme ils l’avaient résolu, se procurèrent aussi, pendant l’hiver, des bois de construction, mirent des vaisseaux sur le chantier, et fortifièrent Sunium, pour que les bâtimens qui leur apportaient des subsistances pussent traverser sans danger. Ils abandonnèrent le fort qu’ils avaient élevé dans la Laconie, lorsqu’ils étaient passés en Sicile, et tout ce qui leur paraissait entraîner des dépenses superflues, se réduisant à l’épargne, et portant surtout leur attention du côté des alliés, dans la crainte qu’ils ne se livrassent à la défection.
V. Pendant qu’on s’occupait ainsi de part et d’autre, et qu’on se livrait aux apprêts de la guerre avec la même ardeur que si l’on n’eût fait que la commencer, les peuples de l’Eubée, dans cet hiver même, furent les premiers à traiter avec Agis pour se détacher des Athéniens. Il accueillit leur proposition, et fit venir de Lacédémone, pour les commander, Alcamène, fils de Sténélaïdas, et Mélanthe. Ils arrivèrent, amenant avec eux environ trois cents néodamodes. Agis travaillait à leur préparer le passage, quand les Lesbiens se présentèrent aussi dans le dessein de se soulever contre Athènes. Les Bœotiens étaient d’intelligence avec eux, et Agis, a leur sollicitation, convint de suspendre ses desseins sur l’Eubée, et fit les dispositions nécessaires pour favoriser la défection des Lesbiens. Il leur donna, pour diriger leur dessein, Alcamène qui allait faire voile pour l’Eubée. C’était sans prendre les ordres de Lacédémone qu’il conduisait ces affaires ; car tout le temps qu’il occupa Décélie, il fut maître, avec les forces qui lui étaient confiées, d’envoyer des troupes partout où il voulut, d’en faire des levées, et d’exiger des contributions en argent. On peut dire qu’à cette époque les alliés lui obéissaient bien plus qu’aux Lacédémoniens de Sparte ; car, avec la puissance qu’il avait à ses ordres, on le craignait partout. Il embrassa les intérêts des Lesbiens. Les habitans de Chio et d’Érythres, qui n’étaient pas moins disposés à la défection, ne s’adressèrent point à lui, mais à Lacédémone. Un ambassadeur était avec eux de la part de Tissapherne, qui gouvernait les provinces maritimes au nom de Darius, fils d’Artaxérxès. Tissapherne excitait à la guerre les Péloponnésiens, et promettait de fournir la subsistance de l’armée. Le roi venait de lui demander les tributs arriérés de sa satrapie, que les Athéniens ne lui avaient pas permis de faire payer aux villes grecques. Il espérait toucher plus aisément des contributions, quand il aurait abaissé la puissance d’Athènes, amener les Lacédémoniens à l’alliance du roi, et lui envoyer, mort ou vif, suivant l’ordre de ce prince, Amorgès, bâtard de Pissuthnès, qui s’était livré à la rébellion dans la Carie. Les habitans de Chio et Tissapherne agirent eu cela de concert.
VI. Dans ces conjonctures, Calligite, fils de
Laophon de Mégare, et Timagoras, fils d’Athénagoras de Cyzique, tous deux exilés de leur patrie, et qui avaient trouvé un asile auprès de Pharnabaze, fils de Pharnace, arrivent à Lacédémone. Ils étaient envoyés par Pharnabaze pour engager cette république à faire passer une flotte dans l’Hellespont. Il avait en vue, s’il était possible, de remplir les mêmes objets dont s’occupait Tissapherne ; c’était de soulever contre Athènes les villes de son gouvernement pour en recevoir les tributs, et de se donner le mérite de faire entrer au plus tôt les Lacédémoniens dans l’alliance du roi. Comme les émissaires de Pharnabaze et ceux de Tissapherne négociaient séparément pour obtenir les mêmes choses, il y eut de vives contestations entre les Lacédémoniens, les uns voulant qu’on envoyât d’abord des vaisseaux et des troupes dans l’Ionie et à Chio, et les autres dans l’Hellespont. Cependant les sollicitations de Tissapherne et des habitans de Chio furent reçues bien plus favorablement : c’est qu’elles étaient soutenues par Alcibiade, qui, par ses pères, était étroitement lié d’hospitalité avec l’éphore Endius. Il résultait même de cette intimité, qu’un nom lacédémonien était adopté dans sa famille ; car on appelait Endius, fils d’Alcibiade.
Les Lacédémoniens ne laissèrent pas d’envoyer d’abord à Chio un de leurs sujets, nommé Phrynis, pour reconnaître si cette république avait autant de vaisseaux qu’elle en annonçait, et si, d’ailleurs, ses moyens répondaient à ce qui en était publié. Le rapport fut qu’on ne leur avait annoncé que la vérité, et ils reçurent aussitôt dans leur alliance les habitans de Chio et ceux d’Érythres. Ils décrétèrent de leur envoyer quarante vaisseaux ; et, d’après ce que les gens de Chio avaient déclaré, le pays n’en avait pas lui-même moins de soixante. Ils allaient en faire d’abord partir dix, avec Mélancridas qui en avait le commandement : mais comme il survint un tremblement de terre dans la Laconie, ils n’en appareillèrent que cinq au lieu de dix, et les mirent sous le commandement de Chalcidée au lieu de Mélancridas. L’hiver finit, ainsi que la dix-neuvième année de la guerre que Thucydide a écrite.
VII. Dès le commencement de l’été suivant, les habitans de Chio sollicitèrent avec empressement l’expédition de la flotte. Ils craignaient que les Athéniens ne vinssent à être informés de leurs négociations ; car toutes avaient été conduites à l’insu d’Athènes. Les Lacédémoniens, sur leurs instances, dépêchèrent à Corinthe trois Spartiates pour faire passer promptement les vaisseaux par-dessus l’isthme, dans la mer qui regarde Athènes, et pour donner ordre que tous les bâtimens, tant ceux qu’Agis avait préparés pour Lesbos que les autres, fissent voile pour Chio. Là se trouvaient en tout trente-neuf vaisseaux des alliés.
VIII. Calligite et Timagoras refusèrent, au nom de Pharnabaze, de prendre part à cette expédition de Chio, et ne donnèrent pas les vingt talens qu’ils avaient apportés pour l’envoi d’une flotte. Ils prirent la résolution de partir ensuite eux-mêmes avec d’autres vaisseaux.
Quand Agis vit les Lacédémoniens s’empresser d’aller d’abord à Chio, il ne crut pas devoir être lui-même d’un avis différent. Les alliés s’assemblèrent à Corinthe, et y tinrent conseil ; ils conclurent de commencer par se rendre à Chio, sous le commandement de Chalcidée, qui avait équipé les cinq vaisseaux dans la Laconie, d’aller ensuite à Lesbos sous le commandement d’Alcamène, qu’Agis avait résolu d’y envoyer, et enfin de passer dans l’Hellespont. Cléarque, fils de Rhamphias, avait été désigné pour chef de cette dernière entreprise. Ils résolurent de transporter d’abord par-dessus l’isthme la moitié des vaisseaux, et de les expédier sur-le-champ, pour empêcher les Athéniens de faire plus d’attention à la flotte qui allait faire voile, qu’à celle qu’on transporterait dans la suite. Car, de ce côté, ils ne cherchaient pas à tenir leur navigation secrète, pénétrés de mépris pour l’impuissance d’Athènes, dont la marine ne se montrait en force nulle part. Cette résolution fut suivie, et l’on transporta sur-le-champ vingt-un vaisseaux.
IX. On pressait le départ ; mais les Corinthiens refusèrent de partager l’entreprise avant d’avoir célébré les jeux isthmiques qui tombaient dans cette circonstance. Agis ne s’opposa pas à leur laisser respecter la trêve qui devait durer autant que la solennité de cette féte ; mais il voulait que l’expédition de la flotte se fît sous son nom. Ils n’y consentirent pas ; l’affaire traîna en longueur, et c’est ce qui donna le temps aux Athéniens d’être mieux informés de la défection de Chio. Ils envoyèrent Aristocrate, l’un de leurs généraux, en porter leurs plaintes dans cette île. Les habitans nièrent le fait ; et comme alliés, ils reçurent ordre d’envoyer des vaisseaux pour gages de leur fidélité ; ils en firent partir sept. La raison de cet envoi, c’était que le grand nombre ne savait rien de ce qui se tramait, que les chefs, qui étaient dans le secret, ne voulaient pas se faire un ennemi du peuple avant d’avoir pris leurs sûretés, et qu’ils ne s’attendaient plus à voir arriver les Péloponnésiens qui tardaient à se montrer.
X. Cependant se célébraient les jeux isthmiques. Ils furent annoncés aux Athéniens, qui se rendirent à ce spectacle religieux. Ce fut alors qu’ils découvrirent plus clairement les projets des habitans de Chio. Aussitôt après leur retour, ils prirent des mesures pour que la flotte de Corinthe ne pût, à leur insu, partir de Cenchrées. Cette flotte, après la solennité, cingla pour Chio au nombre de vingt-une voiles. Alcamène la commandait. Les Athéniens mirent eux-mêmes en mer, vinrent à sa rencontre avec le même nombre de vaisseaux, et cherchèrent à l’amener en haute mer. Mais, comme il se passa bien du temps sans que les Péloponnésiens s’y laissassent attirer, et que même ils se retirèrent, les Athéniens firent aussi leur retraite ; car ils ne se fiaient pas aux navires de Chio qui faisaient partie de leur flotte. Ils en appareillèrent ensuite une autre de trente-sept voiles, atteignirent les ennemis qui naviguaient en côtoyant, et les poursuivirent jusqu’au Pirée, dans la campagne de Corinthe : c’est un port abandonné, qui termine cette campagne du côté de l’Épidaurie. Les Péloponnésiens perdirent un vaisseau qui était au large, rallièrent les autres, et prirent terre. Les Athéniens, du côté de la mer, attaquèrent les vaisseaux, et firent en même temps une descente. Ils plongèrent les ennemis dans l’agitation et le désordre, brisèrent sur le rivage la plus grande partie des bâtimens, et tuèrent le commandant Alcamène. Eux-mêmes perdirent quelques-uns de leurs gens.
XI. Ils se séparèrent, laissèrent une quantité de vaisseaux suffisante pour tenir en respect ceux des ennemis, et gagnèrent avec le reste un îlot qui n’était pas éloigné. Ils y campèrent et envoyèrent à Athènes demander du renfort ; car on vit arriver le lendemain, pour donner du secours à la flotte du Péloponnèse, d’abord les Corinthiens, et peu après, les peuples du voisinage. Mais quand ils eurent reconnu la difficulté de la défendre dans une contrée déserte, ils tombèrent dans la perplexité. Leur première idée fut d’y mettre le feu ; ils prirent ensuite le parti de la tirer à sec, et de poster en avant leurs troupes de terre pour la tenir sous leur garde, jusqu’à ce qu’il s’offrît quelque moyen de se sauver. Agis fut informé de leur situation, et leur envoya un Spartiate nommé Thermon. On avait d’abord annoncé à Lacédémone que la flotte était partie de l’isthme ; car Alcamène avait reçu l’ordre des éphores d’y envoyer, au moment du départ, cette nouvelle par un cavalier. Les Lacédémoniens avaient voulu expédier aussitôt les cinq vaisseaux qui étaient chez eux, avec le commandant Chalcidée que devait accompagner Alcibiade. Ils se pressaient d’exécuter ce dessein, quand ils apprirent que la flotte avait été forcée de se réfugier dans le Pirée. Consternés de voir si mal commencer l’expédition d’Ionie, ils renoncèrent à faire partir les vaisseaux qui devaient sortir de leur port, et en rappelèrent même quelques-uns qui déjà étaient en mer.
XII. Alcibiade, instruit de ces mesures, fit de nouveau consentir Endius et les autres éphores à ne pas différer l’expédition. Il leur représenta qu’on arriverait à Chio avant qu’il pût y parvenir aucune nouvelle de l’échec qu’avait éprouvé la flotte ; que lui-même abordant en Ionie, et faisant la peinture de la faiblesse d’Athènes et du zèle de Lacédémone, déterminerait aisément les villes à se soulever ; et qu’il paraîtrait, plus que personne, mériter de la confiance. Il fit voir en particulier à Endius qu’il serait glorieux pour lui de soustraire l’Ionie à l’alliance des Athéniens, de procurer aux Lacédémoniens celle du roi, et d’enlever ce succès à Agis. Il était mal avec ce prince. Il fit goûter ses raisons à Endius, partit sur les cinq vaisseaux avec Chalcidée, et fit la route dans la plus grande diligence.
XIII. Dans ces circonstances, revenaient les seize vaisseaux du Péloponnèse qui avaient fait la guerre avec Gylippe en Sicile. Ils furent surpris à la hauteur de la Leucadie, et battus par vingt-sept vaisseaux d’Athènes, que commandait Hippoclès, fils de Ménippe, et qui avaient été expédiés pour épier leur retour. Un seul fut perdu ; les autres se sauvèrent, et arrivèrent à Corinthe.
XIV. Chalcidée et Alcibiade interceptaient tous les bâtimens qu’ils trouvaient sur leur route, pour qu’il ne pût transpirer aucune nouvelle de leur navigation. Le premier endroit du continent où ils prirent terre fut Corcyre ; ils y relâchèrent les personnes qu’ils avaient arrêtées. Ils eurent des conférences avec quelques-uns de leurs confidens de Chio, qui leur conseillèrent de cingler vers leur ville, sans y faire annoncer leur arrivée. Ils y parurent subitement, et remplirent de surprise et d’effroi la faction du peuple ; mais celle des riches fit assembler le sénat. Chalcidée et Alcibiade exposèrent que déjà une flotte nombreuse avait été dépêchée à leur secours ; mais ils ne dirent rien du siège qu’elle soutenait au Pirée. Chio et Érythres renoncèrent encore une fois à l’alliance d’Athènes. Ils partirent ensuite, avec trois vaisseaux, pour Clazomènes, et firent décider les habitans à l’insurrection. Les Clazoménéens passèrent aussitôt sur le continent et fortifièrent Polichna : c’était un asile qu’ils voulaient se ménager s’ils étaient forcés de se sauver de la petite île qu’ils occupaient. Tout ce qui se livrait à la rébellion travaillait à se fortifier et se disposait à la guerre.
XV. Les Athéniens reçurent bientôt la nouvelle de ce qui se passait à Chio. Ils se regardèrent comme environnés d’un danger terrible et manifeste, et ne crurent pas que le reste des alliés voulût se tenir en repos, quand une république de cette importance se livrait à la défection. Ils auraient désiré ne pas toucher, de toute la guerre, aux mille talens qu’ils avaient mis en dépôt ; mais, dans la crainte qu’ils éprouvaient, ils abrogèrent la peine prononcée contre celui qui oserait parler d’en faire usage, ou appuyer cette proposition. Ils décrétèrent de l’employer et d’équiper une flotte formidable. Ils firent aussitôt partir huit des bâtimens qui étaient de garde au Pirée ; ces vaisseaux abandonnèrent leur station, voguèrent à la poursuite de ceux que commandait Chalcidée, et, n’ayant pu les atteindre, ils revinrent à leur poste. C’était Strombichide, fils de Diotime, qui en avait le commandement. Ils firent aussi partir bientôt après, avec Thrasydès, douze autres navires qui, de même, quittèrent leur station. Ils rappelèrent les sept bâtimens de Chio qui, avec les vaisseaux d’Athènes, tenaient assiégés au Pirée ceux du Péloponnèse, donnèrent la liberté aux esclaves qui les montaient, et mirent aux fers les hommes libres. Ils en équipèrent d’autres à la hâte pour remplacer tous ceux qui avaient été destinés à tenir investie la flotte du Péloponnèse, les firent partir, et se disposèrent à en appareiller encore trente. On agissait avec la plus grande chaleur, et l’on ne prenait que des mesures vigoureuses contre la rébellion de Chio.