Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 23)

Thucydide · Histoire

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Œuvres complètes de Thucydide (Buchon) · 24 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LVI. Après cet échec, les habitans de Chio, encore plus étroitement investis qu’auparavant par terre et par mer, furent tourmentés d’une grande famine.

Pysander et les collègues de sa députation, arrivés auprès de Tissapherne, entrèrent en conférence. Alcibiade n’était pas bien assuré de ce satrape, qui craignait encore plus les peuples du Péloponnèse que les Athéniens, et qui voulait continuer à les miner les uns et les autres, comme il le lui avait conseillé lui-même. Voici le moyen qu’il imagina de pallier le fait : ce fut que Tissapherne fît des demandes trop fortes pour que l’on pût s’accorder. Je pense bien aussi que c’était l’intention du satrape, et que la crainte la lui avait inspirée. Pour Alcibiade, voyant qu’il n’avait envie de terminer à aucune condition, il voulut, je crois, persuader aux Athéniens qu’il ne manquait pas de crédit auprès de lui, et que c’étaient eux qui ne faisaient pas des offres suffisantes, quand ce Perse était déjà tout décidé en leur faveur, et ne demandait qu’à embrasser leur parti. Il fit, au nom de Tissapherne, et en sa présence, tant de propositions outrées, qu’il empêcha de rien conclure, quoique les Athéniens en accordassent la plus grande partie. Il voulait qu’on livrât l’Ionie tout entière, ensuite les îles adjacentes, et faisait encore d’autres propositions que les Athéniens ne rejetaient pas. Enfin, à la troisième conférence, pour ne pas laisser voir clairement qu’il ne pouvait rien, il demanda qu’il fût permis au roi de construire une flotte, et de parcourir, à son gré, toutes leurs côtes avec le nombre de batimens qu’il jugerait à propos. Les Athéniens perdirent patience ; ils jugèrent que cela n’était pas probable, et qu’Alcibiade les avait joués. ils se retirèrent de dépit, et retournèrent à Samos.

LVII. Aussitôt après, et dans le même hiver, Tissapherne revint à Caune, pour ramener encore une fois les Péloponnésiens à Milet, faire avec eux, aux conditions qu’il serait possible, un nouveau traité, leur payer un subside, et ne pas avoir en eux des ennemis déclarés. Ses craintes étaient que, hors d’état de suffire à l’entretien de toute leur flotte, et forcés au combat par les Athéniens, ils ne fussent vaincus, ou qu’ils ne laissassent leurs vaisseaux dénués d’équipages, et que les Athéniens ne parvinssent à leur but, sans avoir besoin de son assistance ; mais il craignait surtout que, pour se procurer des vivres, ils ne ravageassent le continent. Pour toutes ces raisons, et dans la vue de suivre son objet, qui était de rendre égales entre elles les puissances de la Grèce, il fit venir les Péloponnésiens, leur paya le subside, et fit, pour la troisième fois, l’accord suivant :

LVIII. « La treizième année du règne de Darius, Alcippidas étant éphore de Lacédémone, cet accord a été fait dans la plaine de Mæandre, entre les Lacédémoniens et leurs alliés d’une part, et de l’autre, Tissapherne, Iéraméne et les enfans de Pharnace, pour les intérêts du roi, des Lacédémoniens et de leurs alliés.

« Tout le pays du roi qui fait partie de l’Asie restera sous sa domination, et il le tiendra sous sa volonté.

« Les Lacédémoniens et leurs alliés n’entreront dans le pays du roi avec aucune mauvaise intention, ni le roi dans le pays des Lacédémoniens et de leurs alliés.

« Si quelqu’un de Lacédémone, ou d’entre les alliés, va sur le pays à mauvaise intention, les Lacédémoniens et leurs alliés y mettront obstacle ; et si quelqu’un de la domination du roi marche contre les Lacédémoniens pour leur nuire, le roi s’y opposera.

« Tissapherne paiera à la flotte actuelle le subside convenu, jusqu’à l’arrivée de la flotte du roi.

« Après l’arrivée de la flotte du roi, si les Lacé démoniens et leurs alliés veulent soudoyer leur flotte, ils en seront les maîtres. S’ils veulent recevoir le subside de Tissapherne, il le leur paiera ; mais la guerre terminée, les Lacédémoniens et leurs alliés rembourseront à Tissapherne tout l’argent qu’ils en auront reçu.

« Quand les vaisseaux du roi seront arrivés, la flotte des Lacédémoniens, celle des alliés et celle du roi, feront la guerre en commun, suivant que le jugeront à propos Tissapherne, les Lacédémoniens et les alliés ; et s’ils veulent faire la paix avec les Athéniens, ils la feront d’un commun accord. »

LlX. Telles furent les clauses du traité. Ensuite Tissapherne se disposa à faire venir, comme il en était convenu, la flotte de Phœnicie, et à remplir toutes ses autres promesses. Il voulait qu’on ne pût douter qu’il ne s’en occupât.

LX. Des Bœotiens, à la fin de l’hiver, prirent par intelligence Orope, où les Athéniens avaient une garnison. Ceux qui les secondèrent étaient des gens d’Érétrie, et même des Oropiens qui tramaient le soulèvement de l’Eubée. Comme cette place domine Érétrie, il était impossible, tant qu’elle appartiendrait aux Athéniens, qu’elle ne l’incommodât pas beaucoup, ainsi que le reste de l’Eubée.

Maîtres d’Orope, les Érétriens passèrent à Rhodes, et appelèrent les Péloponnésiens dans l’Eubée. Mais ceux-ci étaient plus pressés de porter des secours à Chio qui se trouvait dans une fâcheuse position. Ils partirent de Rhodes pour s’y rendre avec toute leur flotte. Ils étaient aux environs de Triopium, quand ils virent en haute mer les Athéniens venant de Chalcé. Les deux flottes ne s’avancèrent pas l’une contre l’autre ; mais les Athéniens allèrent à Samos, et les Péloponnésiens à Milet. Ceux-ci virent qu’il était impossible, sans livrer un combat naval, de secourir Chio. Cet hiver finit avec la vingtième année de la guerre que Thucydide a écrite.

LXl. L’été suivant, dès les premiers jours du printemps, Dercylidas de Sparte fut envoyé par terre dans l’Hellespont avec une armée peu nombreuse, pour faire révolter Abydos, colonie de Milet.

Les habitans de Chio, tourmentés du siège qu’ils avaient à soutenir, furent obligés de livrer un combat naval, dans le temps qu’Astyochus ne savait comment leur donner du secours. Il était passé avec Antisthène, en qualité de soldat de marine. Il était encore à Rhodes, quand ils reçurent de Milet pour commandant, après la mort de Pédarite, le Spartiate Léon qu’ils avaient mandé. Ils reçurent aussi douze vaisseaux qui gardaient Milet ; il y en avait cinq de Thurium, quatre de Syracuse, un d’Anæa, un de Milet, et un de Léon. Les habitans de Chio sortirent en masse, s’emparèrent d’un lieu fortifié par la nature, mirent en mer avec trente-six vaisseaux contre trente-deux d’Athènes, et livrèrent la bataille. L’action fut vive, et le jour touchait à sa fin, quand les gens de Chio et les alliés retournèrent à la ville sans avoir éprouvé de désavantage.

LXll. Ce fut aussitôt après ce combat, que Dercylidas, étant sorti de Milet par terre, Abydos, dans l’Hellespont, se souleva en faveur de ce Spartiate et de Pharnabaze ; deux jours après, Lampsaque suivit cet exemple. Strombichide apprit de Chio cette nouvelle, et se hâta d’aller au secours avec vingt-quatre navires athéniens ; de ce nombre étaient des bâtimens construits pour le transport des troupes ; ils étaient montés par des hoplites. Les habitans de Lampsaque firent une sortie ; il fut vainqueur, prit aussitôt d’emblée la ville de Lampsaque qui n’était pas murée, enleva les effets et les esclaves, rétablit les hommes libres dans leurs demeures, et prit le chemin d’Abydos. La place ne se rendit pas ; il y donna inutilement un assaut, et se rembarqua pour aller à Sestos, ville située sur la côte opposée. Il en fit une forteresse pour la garde de l’Hellespont.

LXIII. Cependant les habitans de Chio et les

Péloponnésiens de Milet devinrent plus maîtres de la mer qu’ils ne l’avaient été. Astyochus prit courage à la nouvelle du combat naval et du départ de Strombichide et de la flotte ennemie. Il passe à Chio avec deux bâtimens, en fait sortir les vaisseaux, et cingle vers Samos avec la flotte entière. Mais comme les ennemis, dans la défiance les uns des autres, ne parurent pas à sa rencontre, il revint à Milet.

C’est, en effet, vers cette époque, et même auparavant, que la démocratie fut abolie à Athènes. Quand Pisander et ses collègues étaient revenus à Samos en quittant Tissapherne, ils s’étaient assurés davantage de l’armée. Les Samiens eux-mêmes, qui s’étaient soulevés entre eux pour s’opposer à l’oligarchie, engagèrent alors les riches à essayer d’établir chez eux cette forme de gouvernement. En même temps, les Athéniens qui étaient dans cette ville se concertèrent ensemble, et décidèrent qu’il ne fallait plus songer à Alcibiade, puisqu’il ne voulait pas les seconder (car il ne leur semblait pas propre à passer à l’oligarchie) ; mais que c’était à eux qui se trouvaient au milieu du danger, à voir les moyens de ne pas négliger l’affaire qui les occupait, à soutenir en même temps la guerre, et à prendre gaîment, sur leurs fortunes, de l’argent et tout ce dont on pouvait avoir besoin, puisque ce n’était pas pour d’autres, mais pour eux-mêmes qu’ils travaillaient.

LXIV. Après s’être ainsi mutuellement excités, ils envoyèrent droit à Athènes Pisander et la moitié des députés pour y conduire les affaires, avec ordre d’établir l’oligarchie dans toutes les villes sujettes où ils aborderaient ; ils firent passer l’autre moitié dans d’autres villes de leur domination, marquant divers endroits à chacun d’eux. Ils envoyèrent à sa destination Diotréphès qui se trouvait aux environs de Chio, et qui était nommé pour commander en Thrace. Arrivé à Thasos, il y abolit l’état populaire ; mais, après son départ et dès le mois suivant, les habitans n’eurent rien de plus pressé que de fortifier leur ville, comme ne se souciant plus de l’aristocratie avec les Athéniens, et attendant, chaque jour, des Lacédémoniens la liberté. Leurs exilés, chassés par les Athéniens, se trouvaient au milieu des peuples du Péloponnése, et d’accord avec les amis qu’ils avaient laissés chez eux, ils travaillaient de tout leur pouvoir à leur faire amener une flotte de Lacédémone, et à faire soulever Thasos. Tout ce qu’ils désiraient arriva : la ville recouvra sa prospérité sans avoir de danger à courir, et l’autorité du peuple, qui leur aurait été contraire, fut abolie. Il arriva enfin à Thasos tout le contraire de ce que demandaient ceux des Athéniens qui établissaient l’oligarchie, et je pense qu’il en fut de même dans bien d’autres villes sujettes. Devenues sages et sans craindre les suites de leur entreprise, elles couraient à une liberté assurée, et n’avaient garde de lui préférer la liberté gangrenée qu’Athènes leur offrait.

LXV. Pisander et ses collègues naviguaient en suivant les côtes ; et, comme ils en avaient reçu l’ordre, ils abolissaient dans les villes l’état populaire. Ils prirent aussi avec eux, de plusieurs endroits, des hoplites alliés, et arrivèrent à Athènes. Ils trouvèrent que leurs amis avaient déjà bien avancé les affaires. En effet, quelques jeunes gens avaient formé une conspiration, et tué secrètement un certain Androclès, le principal chef de la faction populaire, et qui n’avait pas peu contribué à faire bannir Alcibiade. Deux motifs les avaient surtout engagés à ce meurtre, celui de se défaire d’un meneur du peuple, et celui d’obliger Alcibiade dont ils attendaient le retour, et qui devait leur procurer l’amitié de Tissapherne. Ils avaient de même fait périr en secret plusieurs autres personnes opposées à leur parti. Ils déclarèrent ouvertement, dans un discours préparé de loin, qu’il ne fallait salarier que les gens de guerre, ni admettre au maniement des affaires que cinq mille citoyens, gens capables surtout de servir l’état de leur fortune et de leur personne.

LXVI. La plupart goûtaient cet arrangement, qui donnait l’administration des affaires à ceux qui devaient opérer la révolution. Le peuple ne laissait pas de s’assembler encore, ainsi que le sénat de la fève ; mais ils ne statuaient que ce que voulaient les conjurés. Les orateurs étaient de ce corps, et ce qu’ils devaient prononcer était examiné d’avance. On voyait la faction si nombreuse que tout le monde était dans la crainte, et que personne n’osait élever la voix contre elle. Si quelqu’un avait cette audace, on avait bientôt quelque moyen tout prêt de s’en défaire. Il ne se faisait pas de recherches contre les meurtriers ; si même ils étaient soupçonnés, on ne les mettait pas en justice. Le peuple n’osait remuer ; il était dans un tel effroi, que, même en se taisant, il se trouvait heureux d’échapper à la violence. On croyait les conjurés bien plus nombreux encore qu’ils ne l’étaient, et les courages étaient subjugués. La grandeur de la ville, le défaut de se connaître les uns les autres, ne permettaient pas d’en savoir le nombre. Aussi. malgré toute l’indignation dont on était pénétré, ne pouvait-on faire entendre ses plaintes à personne pour concerter quelque dessein de vengeance : il aurait fallu s’ouvrir à un inconnu ou à quelqu’un de connu, mais dont on n’était pas sûr ; car tous les membres de la faction du peuple se soupçonnaient entre eux, et se regardaient réciproquement comme des fauteurs de la conjuration. Il y était entré des gens qu’on n’aurait jamais crus capables de se tourner vers l’oligarchie ; ils contribuèrent beaucoup à répandre une défiance générale, et ce furent eux qui inspirèrent le plus de sécurité aux auteurs de la révolution, en montrant au peuple qu’il ne pouvait trouver de sûreté qu’en se méfiant de lui-même.

LXVII. Ce fut dans ces circonstances qu’arrivèrent Pisander et ses collègues. Ils s’occupèrent aussitôt de ce qui restait à faire. D’abord ils assemblèrent le peuple, et ouvrirent l’avis d’élire dix citoyens qui auraient plein pouvoir de faire des lois. Ces décemvirs, à un jour indiqué, présenteraient au peuple la constitution qu’ils auraient dressée et qui leur semblerait la meilleure. Ce jour arrivé, ils proclamèrent l’assemblée à Colone : c’est un endroit consacré à Neptune ; il est situé hors de la ville, et n’en est éloigné que d’environ dix stades. Tout ce que les décemvirs proposèrent, ce fut qu’il serait permis à tout Athénien d’émettre l’opinion qu’il lui plairait, et ils portèrent de grandes peines contre quiconque accuserait l’opinion d’enfreindre les lois, ou qui l’offenserait de quelque manière que ce pût être. Alors il fut ouvertement prononcé qu’aucune magistrature ne s’exercerait plus suivant la forme accoutumée, et qu’on ne recevrait plus de salaire ; mais qu’il serait élu cinq présidens, qui eux-mêmes éliraient cent citoyens, dont chacun s’en adjoindrait trois autres ; que ces quatre cents, entrant au conseil, gouverneraient avec plein pouvoir, comme ils le jugeraient convenable, et qu’ils assembleraient les cinq mille quand ils le croiraient nécessaire.

LXVIII. Celui qui prononça cette opinion fut

Pisander, et il montra ouvertement, dans tout le reste, le zèle le plus ardent à dissoudre la démocratie. Mais celui qui avait dirigé toute cette grande affaire, qui lui avait donné la forme, et qui, depuis long-temps, s’en était occupé, était Antiphon, homme qui ne le cédait en vertu à aucun des Athéniens de son temps, qui pensait merveilleusement bien, et qui exprimait de même ce qu’il pensait. Il n’aimait à paraître ni dans l’assemblée du peuple, ni dans aucun de ces conciliabules où se livrent des combats d’opinions. Sa réputation d’éloquence le rendait suspect à la multitude ; mais il n’en était pas moins l’homme qui pouvait servir le plus utilement ceux qui, dans leurs procès, le prenaient pour conseil, soit auprès des tribunaux de judicature, soit devant le peuple. Quand, dans la suite, le pouvoir des quatre-cents fut renversé, quand ils furent poursuivis par la faction populaire, et que lui-même fut mis en cause avec eux, c’est encore lui qui, jusqu’à nos jours, me semble s’étre le mieux défendu dans une affaire capitale. Phrynicus, au contraire, se montra plus zélé que personne contre l’oligarchie, par la crainte qu’il avait d’Alcibiade, et le sachant bien instruit de ses menées avec Astyochus pendant son séjour à Samos : il avait bien senti que jamais, sans doute, cet ambitieux ne reviendrait pour se soumettre à l’oligarchie ; une fois élancé dans les périls, il fit voir une fermeté que personne ne put égaler. Théramène, fils d’Agnon, tenait le premier rang entre ceux qui détruisirent l’état populaire ; homme habile à parler et non moins habile à former des desseins. Ainsi, toute grande qu’était cette entreprise, conduite par une multitude d’hommes à talens, on ne doit pas s’étonner qu’elle ait réussi. C’était un difficile projet d’abolir la liberté dont le peuple d’Athènes jouissait depuis près d’un siècle, à compter de l’expulsion des tyrans, non-seulement sans connaître l’obéissance, mais encore accoutumé, depuis le milieu de cette période, à commander aux autres.

LXIX. Après que ces arrangemens eurent été confirmés sans aucune contradiction, l’assemblée se sépara, et les quatre-cents furent introduits dans le conseil de la manière que je vais rapporter. Tous les Athéniens, dans la crainte des ennemis qui étaient à Décélie, restaient toujours en armes, les uns sur le rempart, les autres aux corps de réserve. On laissa partir, ce jour-là, comme à l’ordinaire, ceux qui n’étaient pas de la conjuration ; mais on avait averti en secret les conjurés de ne pas se rendre aux postes, et de s’en tenir tranquillement éloignés. S’il survenait quelque insurrection contre ce qui se passait, ils prendraient les armes pour la réprimer. C’étaient des gens d’Andros et de Ténos, trois cents Carystiens, et de ces hommes qu’Athènes avait envoyés peupler Égine et y former une colonie. Ils étaient venus armés à ce dessein, suivant l’ordre qu’ils avaient reçu. Eux ainsi disposés, les quatre-cents partirent, chacun armé d’un poignard qu’il tenait caché. Ils étaient accompagnés de cent vingt jeunes Grecs, dont ils se servaient quand ils avaient besoin d’un coup de main. Ils surprirent au conseil les sénateurs de la fève, et leur ordonnèrent de sortir, en recevant leur salaire. Ils avaient apporté avec eux la somme qui leur restait due, et la leur distrihuèrent, à mesure que ceux-ci quittaient le tribunal.

LXX. Les sénateurs se retirèrent sans rien répliquer, les autres citoyens ne firent aucun mouvement, et tout resta tranquille. Les quatre-cents entrèrent dans le conseil, ils tirèrent entre eux des prytanes au sort, et firent l’inauguration de leur magistrature avec les prières et les cérémonies d’usage pour ceux qui entrent en charge. Ayant fait ensuite de grands changemens au régime populaire, mais sans rappeler les exilés, à cause d’Alcibiade, ils gouvernèrent la république de leur pleine autorité. Ils firent mourir quelques personnes, mais en petit nombre, et seulement celles dont ils croyaient avoir besoin de se défaire ; ils en mirent d’autres aux fers ; ils en envoyèrent en exil. Ils firent aussi déclarer par un héraut à Agis, roi de Lacédémone, qui était à Décélie, qu’ils ne demandaient qu’à en venir à une réconciliation, et qu’on avait lieu d’attendre qu’il ne refuserait pas d’entrer en accord avec eux, sans les confondre avec une populace qui ne méritait aucune confiance.

LXXI. Ce prince ne croyait pas que la ville restat dans le calme, ni que le peuple pût trahir sitôt son ancienne liberté. Il pensait qu’en voyant paraître une nombreuse armée de Lacédémoniens, il ne se tiendrait pas en repos, et il ne pouvait même se persuader que, dans la circonstance, il ne fût pas dans l’agitation. Il ne répondit donc à ceux que lui envoyaient les quatre-cents, rien qui tendît à un accord ; mais il avait déjà mandé du Péloponnèse une armée respectable ; et peu de temps après, joignant à ce renfort la garnison de Décélie, il s’approcha des murailles. Il espérait que, dans le trouble où se trouvaient les Athéniens, ils se soumettraient aux conditions qu’il voudrait leur faire, ou que même il prendrait d’emblée une ville qui, du dedans et du dehors, serait apparemment plongée dans le tumulte ; car il ne pourrait manquer d’enlever les longues murailles qui se trouvaient abandonnées. Mais quand il vint aux approches, les Athéniens ne firent pas dans la place le moindre mouvement ; ils se contentèrent de faire sortir la cavalerie, un peu d’hoplites, des troupes légères et des gens de traits, renversèrent ceux des ennemis qui s’étaient trop avancés, et restèrent maîtres des corps et des armes de quelques-uns des morts. Agis, ne voyant pas l’événement répondre à ses espérances, retira ses troupes. Il demeura tranquille avec son monde à Décélie, et peu de jours après, il renvoya le renfort. Les quatre-cents ne laissèrent pas ensuite de négocier encore avec lui ; il fit alors à ceux qu’on lui députait un meilleur accueil, et ce fut d’après ses conseils qu’ils expédièrent pour Lacédémone des députés, dans l’intention d’en venir à un traité de paix.

LXXII. lis envoyèrent aussi dix hommes à

Samos pour tranquilliser l’armée, et lui faire entendre que ce n’était pas dans des intentions nuisibles à la république ni aux citoyens qu’ils venaient d’établir l’oligarchie, mais pour tout sauver ; déclarant que c’était cinq mille citoyens, et non pas seulement quatre cents, qui étaient à la tête de l’administration. La vérité est qu’on n’avait jamais vu dans les affaires les plus importantes, soit pour traiter de la guerre, soit pour les intérêts du dehors, les Athéniens se rassembler au nombre de cinq mille. Les députés furent chargés de dire tout ce qui, d’ailleurs, convenait à la circonstance. Les conjurés les expédiérent aussitôt après la révolution, dans la crainte, comme il arriva, que la multitude des troupes de mer ne voulût pas se tenir sous l’oligarchie, et que le mal commençant de là, eux-mêmes ne fussent renversés.

LXXIII. Déjà en effet s’annonçait à Samos une révolution au sujet de l’oligarchie, et c’était précisément à l’époque où les quatre-cents établissaient leur autorité. Ceux des Samiens qui constituaient l’état populaire, et qui s’étaient soulevés contre les riches, avaient ensuite changé de sentiment ; et séduits par Pisander, lorsqu’il vint à Samos, et par les Athéniens conjurés qui s’y trouvaient, ils avaient eux-mêmes formé, jusqu’au nombre de trois cents, une conspiration, résolus d’attaquer les autres comme s’ils eussent composé la faction du peuple. Ils tuèrent un certain Athénien nommé Hyperbolus, méchant homme, chassé de sa patrie par le ban de l’ostracisme, non qu’il pût exciter aucune crainte par son crédit ou sa dignité, mais à cause de sa basse méchanceté, et parce qu’il faisait honte à la république. Ils agissaient en cela de concert avec Charminus, l’un des généraux, et avec quelques Athéniens qui se trouvaient chez eux et qui avaient reçu leur parole ; mais ceux qui la formaient, instruits de ce dessein, en donnèrent connaissance à Léon et à Diomédon qui étaient du nombre des généraux, et qui, respectés du peuple, ne supportaient pas volontiers l’oligarchie. Ils s’ouvrirent aussi à Thrasybule et à Thrasylle, l’un commandant de trirème, l’autre d’un corps d’hoplites, et à quelques autres qui toujours avaient paru s’opposer le plus aux conjurés. Ils les prièrent de ne les pas voir avec indifférence livrés à la mort, ni à la république de Samos aliénée de celle d’Athènes, tandis que, par elle seule, les Athéniens jusqu’alors avaient toujours conservé dans le même état leur empire. Ces commandans les écoutérent, et prenant chaque soldat en particulier, ils les exhortérent à ne pas souffrir cette révolution. Ils s’adressèrent particulièrement à ceux qui montaient le Paralus : c’étaient tous des Athéniens et des hommes libres, qui, de tous les temps, avaient été contraires à l’oligarchie, même avant qu’il fût question de l’établir. Aussi Léon et Diomédon ne faisaient-ils pas de voyages en mer sans confier quelques vaisseaux à leur garde. Quand donc les trois-cents voulurent attaquer la faction populaire de Samos, appuyée de ces secours, et surtout des gens du Paralus, elle en fut victorieuse. Elle mit à mort une trentaine de conjurés, prononça la peine de l’exil contre trois des plus coupables, mit en oubli les fautes du reste, et continua de se gouverner de bon accord, suivant les principes de la démocratie.

LXXIV. Les Samiens et l’armée, pour annoncer à Athènes ce qui venait de se passer, firent aussitôt partir, sur le Paralus, Chéréas, fils d’Archestrate, qui avait montré beaucoup de vivacité dans cette affaire. Ils ne savaient pas encore que le gouvernement était dans les mains des quatre-cents. Ceux-ci, à l’arrivée du Paralus, mirent aux fers deux ou trois de ceux qui le montaient, ôtèrent aux autres ce bâtiment, les firent passer sur un autre vaisseau chargé de troupes, et les envoyérent faire la garde autour de l’Eubée. Chéréas, voyant ce qui se passait, trouva moyen de se cacher. Il revint à Samos, et rendit compte à l’armée de la situation d’Athènes, exagérant encore tous les maux de cette ville, racontant que tous les citoyens étaient frappés de verges ; qu’on n’osait ouvrir la bouche contre les usurpateurs du gouvernement, que les femmes et les enfans étaient livrés à l’infamie, que le dessein des quatre-cents était d’arrêter les parens de tous les gens de guerre qui se trouvaient à Samos, et qui n’étaient pas de leur faction, pour leur donner la mort si ceux-ci n’obéissaient pas. Il ajoutait encore bien d’autres détails qu’il surchargeait de mensonges.

LXXV. Les soldats, à ce récit, allaient d’abord se jeter sur ceux qui avaient contribué le plus à l’établissement de l’oligarchie et sur leurs complices ; mais retenus par les gens modérés, et sur la représentation que la flotte ennemie était en présence, et qu’ils allaient tout perdre, ils s’apaisèrent. Ensuite Thrasybule, fils de Lycus, et Thrasyle, qui étaient les principaux auteurs du changement qui venait d’arriver, voulant rappeler solennellement Samos au gouvernement populaire, firent prêter à tous les soldats, et surtout à ceux qui étaient du parti de l’oligarchie, les plus terribles sermens de rester attachés à la constitution démocratique, de vivre dans la concorde, de pousser vivement la guerre contre les Péloponnésiens, d’être ennemis des quatre-cents, et de n’entretenir avec eux aucune communication par le ministère des hérauts. Tout ce qu’il y avait de Samiens en âge de porter les armes prêta le même serment ; l’armée s’unit avec eux d’intérêt et de dangers, croyant que, pour les uns et les autres, il n’était aucun espoir de salut, et qu’ils périraient tous également si les quatre-cents et les ennemis qui étaient à Milet pouvaient l’emporter.

LXXVI. Ce fut alors une grande division entre la ville et l’armée, celle-ci voulant contraindre la ville à conserver l’état populaire, et celle-là voulant obliger le camp à reconnaître l’oligarchie. Les soldats formèrent une assemblée dans laquelle ils déposérent les généraux et ceux des triérarques qui leur étaient suspects, et en créèrent de nouveaux. Thrasybule et Thrasyle furent de cette nouvelle création. Les guerriers se donnèrent les uns aux autres, dans cette assemblée, de grands motifs d’encouragement : qu’il ne fallait pas s’effrayer si la ville rompait avec eux ; que c’était le plus petit nombre qui se détachait du plus grand, et de celui qui avait, à tous égards, les plus puissantes ressources ; que, maîtres de toute la flotte, ils pouvaient forcer les autres villes de leur domination à fournir de l’argent, tout aussi bien que s’ils sortaient d’Athènes pour en exiger ; qu’ils avaient Samos, ville puissante, et qui, du temps qu’elle était en guerre avec les Athéniens, avait été sur le point de leur enlever l’empire de la mer ; que ce serait, comme auparavant, de cette place qu’ils repousseraient les efforts des ennemis ; qu’au moyen des vaisseaux, ils se procureraient plus aisément que les citoyens de la ville tout ce qui leur serait nécessaire ; que c’était eux qui, se tenant à Samos, avaient rendu aux Athéniens le service de leur conserver l’entrée du Pirée, et qu’il leur était bien plus aisé, si ceux de la ville ne voulaient pas les rétablir dans leurs droits politiques, de leur ôter l’usage de la mer, qu’à ceux-ci de les en priver ; que les ressources qu’ils pourraient tirer d’Athènes, pour se mettre au dessus des ennemis, étaient bien peu de chose, et ne méritaient aucune attention ; qu’ils ne perdraient rien, puisqu’elle n’avait plus d’argent à leur envoyer, et que c’était l’armée qui lui en procurait ; qu’Athènes n’avait pas seulement à leur faire passer des conseils utiles, la seule chose qui donne aux villes l’empire sur les armées ; qu’elle en était venue jusqu’à se rendre coupable de la plus criante faute, celle de dissoudre les lois de la patrie, et que c’étaient eux qui les conservaient et qui tâchaient de la forcer à les reprendre ; qu’on ne pouvait être regardé comme inférieur quand on était capable de donner de sages conseils ; qu’Alcibiade, s’il obtenait d’eux son retour et la sécurité, se ferait un plaisir de leur procurer l’alliance du roi ; mais que surtout, avec une flotte si puissante, ils sauraient toujours bien, quand tout le reste viendrait à leur manquer, se procurer une retraite, et qu’ils y trouveraient des villes et un territoire.

LXXVII. Tels furent les sujets d’encouragement que, dans cette assemblée, ils se donnèrent les uns aux autres, sans se ralentir sur leurs apprêts guerriers. Les dix députés envoyés à Samos par les quatre-cents apprirent ces détails lorsqu’ils étaient à Délos, et ils se tinrent en repos.

LXXVIII. Cependant les troupes qui montaient la flotte du Péloponnèse se répandirent entre elles en clameurs contre Astyochus et Tissapherne qui ruinaient les affaires. Elles se plaignaient d’Astyochus qui ne voulait pas livrer un combat naval, pendant qu’elles étaient encore supérieures en forces, et que la flotte ennemie était peu nombreuse, surtout dans les circonstances actuelles, où l’on disait que les Athéniens étaient en état de sédition, et où leurs vaisseaux n’étaient pas encore réunis. Elles risquaient cependant de se consumer, toujours attendant les vaisseaux de Phœnicie que promettait Tissapherne, dont on ne cessait de parler, et qui ne paraissaient pas. Elles se plaignaient de ce satrape qui n’amenait pas ces vaisseaux, qui ne fournissait pas constamment le subside, qui ne le payait pas en entier, et qui ruinait leur flotte. Elles soutenaient qu’il ne fallait plus différer, mais qu’il était temps de combattre. C’étaient les Syracusains surtout qui les excitaient.

LXXIX. Les alliés et Astyochus, instruits de ces murmures et du trouble qui régnait à Samos, tinrent conseil, et résolurent d’en venir à une action. Ils mirent en mer avec tous les vaisseaux, au nombre de cent douze, et cinglèrent vers Mycale, donnant ordre aux troupes de s’y rendre par terre. Les Athéniens, avec quatre vingt-deux vaisseaux de Samos, étaient à l’ancre à Glaucé, qui fait partie du territoire de Mycale. Samos, du côté d’où cette île regarde Mycale, est peu éloigné du continent. Ils s’y retirèrent quand ils virent approcher la flotte du Péloponnèse, ne se croyant pas en forces pour risquer une affaire décisive. D’ailleurs ils avaient pressenti que l’envie prendrait à leurs ennemis de Milet de combattre, et ils attendaient de l’Hellespont Strombichide ; il devait amener à leur secours la flotte qui, de Chio, était passée à Abydos, et on la lui avait fait demander. Tels étaient les motifs de leur retraite à Samos.

Cependant les Péloponnésiens arrivés à Mycale y établirent leur camp, avec les troupes de Milet et des pays voisins. Ils allaient, le lendemain, faire voile pour Samos, quand ils apprirent que Strombichide et sa flotte étaient arrivés de l’Hellespont ; aussitôt ils retournèrent à Milet. les Athéniens, après avoir reçu ce renfort, cinglèrent eux-mêmes vers Milet, avec cent huit vaisseaux, dans le dessein de combattre ; mais personne ne se présenta devant eux, et ils revinrent à Samos.

LXXX. Aussitôt après, et dans le même été, les Péloponnésiens qui ne s’étaient pas avancés contre les ennemis, et qui ne s’étaient pas crus en état de combattre, même avec toutes leurs forces maritimes, ne savaient d’où se procurer de l’argent pour la solde d’un si grand nombre de vaisseaux, surtout lorsque Tissapherne ne les payait que mesquinement. Ils envoyèrent avec quarante navires, auprès de Pharnabaze, Cléarque, fils de Rhamphias. C’était un ordre qui leur avait été donné du Péloponnèse. Pharnabaze les invitait lui-même et se montrait disposé à payer le subside. il leur avait aussi fait annoncer que Bysance se soulèverait en leur faveur. Ces bâtimens, ayant pris le large pour n’être pas aperçus des Athéniens, furent accueillis d’une tempête. Les uns, et c’était le plus grand nombre, ceux aux ordres de Cléarque qui était retourné par terre dans l’Hellespont pour en prendre le commandement, relachêrent à Délos, et revinrent ensuite à Milet : les autres, au nombre de dix, que commandait Élixus de Mégare, s’étant sauvés dans l’Hellespont, opérèrent la défection de Bysance. Les Athéniens de Samos furent informés de ces événemens, et firent passer dans l’Hellespont un secours de vaisseaux pour garder le pays. Il y eut, à la vue de Bysance, un léger combat de huit vaisseaux contre huit.

LXXXI. Ceux qui étaient à la tête des affaires à Samos, et surtout Thrasybule qui, depuis la révolution qu’il avait opérée, persistait toujours dans le dessein de rappeler Alcibiade, surent enfin, dans une assemblée de soldats, faire goûter ce projet au gros de l’armée. Elle décréta son retour, elle lui accorda toute sûreté, et Thrasybule, se rendant auprès de Tissapherne, amena Alcibiade à Samos. Il regardait comme le seul moyen de salut de s’attacher Tissapherne, et de l’enlever aux Péloponnésiens. Une assemblée fut convoquée. Alcibiade s’y plaignit de son exil, en déplora la rigueur, s’étendit beaucoup sur la situation des affaires politiques et sut inspirer du moins de grandes espérances pour l’avenir. Il se permit de l’exagération sur le haut crédit qu’il avait auprès de Tissapherne : son objet était d’inspirer de la crainte à ceux qui, dans Athènes, étaient à la tête de l’oligarchie, de dissoudre plus aisément la conjuration, d’imprimer plus de respect aux Athéniens de Samos et de leur inspirer plus d’audace ; il voulait aussi rendre encore Tissapherne plus odieux aux ennemis et renverser les espérances qu’ils avaient conçues. Dans son discours plein de jactance, il faisait les plus grandes promesses : Tissapherne l’avait assuré que, s’il pouvait se fier aux Athéniens, tant qu’il lui resterait quelque chose, dût-il même faire argent de son lit, le subside ne leur manquerait jamais ; et qu’au lieu de faire passer aux Péloponnésiens les vaisseaux de Phœnicie, ce serait à eux qu’il procurerait ce renfort ; mais qu’il ne prendrait en eux confiance qu’après qu’Alcibiade, à son retour, lui aurait donné sa foi qu’il pouvait compter sur eux.

LXXXII. Sur ces belles paroles et beaucoup d’autres encore qu’il ajouta, on l’élut aussitôt général avec ceux qui avaient déjà le commandement, et on lui donna la conduite de toutes les affaires. On se croyait si bien sauvé, on était si sûr de se venger des quatre-cents, que personne n’aurait voulu donner pour tout au monde ses espérances. Déjà, d’après ce qu’ils venaient d’entendre, tous se montraient prêts à cingler aussitôt vers le Pirée, au mépris des ennemis qu’ils avaient en présence. Mais Alcibiade, quoique bien des gens le pressassent, ne permit pas de se livrer à ce dessein, en laissant les ennemis qu’on avait plus près de soi. Il dit que puisqu’il venait d’être élu général, il allait d’abord régler avec Tissapherne les affaires de la guerre ; et en effet il partit dès que l’assemblée fut séparée. Il voulait paraître tout communiquer à ce satrape, se donner auprès de lui plus d’importance, lui montrer qu’il était revêtu du généralat, et qu’il était en état de le servir et de lui nuire. Il réussit par cette conduite à faire peur aux Athéniens de Tissapherne, et à Tissapherne des Athéniens.

LXXXIII. Quand les Péloponnésiens de Milet apprirent le rappel d’Alcibiade, ils furent encore bien plus indisposés que jamais contre Tissapherne, en qui, dès auparavant, ils n’avaient pas de confiance. Il était devenu bien plus négligent à leur payer le subside, depuis qu’ils n’avaient pas voulu se présenter contre les Athéniens et les combattre, quand ceux-ci s’étaient montrés à la vue de Milet, et les manœuvres d’Alcibiade l’avaient déjà rendu pour eux un objet de haine. Les soldats s’assemblaient entre eux et continuaient de tenir les mêmes propos qu’ils s’étaient déjà permis ; mais ce n’était pas seulement les soldats, c’était même des hommes dignes de considération qui se plaignaient de ne pas recevoir leur solde entière, de ne jouir que d’un faible traitement, et de n’être pas même constamment payés. Ils ajoutaient qu’à moins de donner un combat, ou d’aller quelque part d’où l’on pût tirer des subsistances, il faudrait déserter la flotte. On rejetait tout sur Astyochus qui, pour son intérêt particulier, se rendait le complaisant de Tissapherne.

LXXXIV. Comme on se livrait à ces propos, il se fit un grand mouvement contre Astyochus. Plus les matelots de Syracuse et de Thurium avaient de liberté, et plus ils étaient pressans et montraient d’audace à demander leur paye. Ce général mit de la hauteur dans sa réponse ; il menaça même Doriée qui joignait ses réclamations à celles des matelots qu’il commandait, et il en vint jusqu’à lever sur lui la canne. À ce geste, les soldats, violens comme des gens de mer, accoururent, en criant, pour se jeter sur lui. Il prévit le danger et se réfugia près d’un autel. Il ne reçut aucun mal, et les soldats se séparèrent. Mais les Milésiens attaquèrent par surprise un château que Tissapherne avait fait bâtir à Milet, le prirent et en chassèrent la garnison. Cette voie de fait eut l’agrément des alliés, et surtout des Syracusains. Lichas était seul mécontent de leur conduite : il disait que les Milésiens, et tous ceux qui étaient dans le pays du roi, devaient obéir à Tissapherne, tant qu’il ne donnait que des ordres modérés, et lui montrer de la complaisance jusqu’à ce qu’ils se fussent mis en état de bien faire la guerre. Cela, joint à d’autres choses semblables, irrita contre lui les Milésiens, et quand, dans la suite, il mourut de maladie, ils ne le laissèrent pas inhumer dans l’endroit que les Lacédémoniens qui se trouvaient près de lui, marquaient pour sa sépulture.

LXXXV. Pendant qu’irrités contre Astyochus et Tissapherne, les Péloponnésiens s’accordaient si mal dans la conduite des affaires, Mindarus vint de Lacédémone succéder à Astyochus dans le commandement de la flotte. Il en prit possession et Astyochus se retira. Tissapherne fit partir avec lui, en qualité d’ambassadeur, un des hommes qu’il avait auprès de sa personne : c’était un Carien nommé Gaulitès, qui savait les deux langues. Il était chargé de se plaindre de l’entreprise des Milésiens sur le château et de justifier Tissapherne. il savait que les Milésiens étaient en chemin pour aller surtout déclamer contre lui ; qu’Hermocrate, qui lui en voulait toujours pour l’affaire de la solde, était avec eux, et qu’il ne manquerait pas de faire entendre que Tissapherne était un homme double, qui ruinait, avec Alcibiade, les affaires du Péloponnèse. Enfin quand Hermocrate fut banni de Syracuse, et que d’autres Syracusains, Potamis, Myscon et Démarchus, furent venus à Milet prendre le commandement de la flotte, Tissapherne le poursuivit avec plus d’acharnement dans son exil ; il porta contre lui différentes accusations, et le chargea de n’être devenu son ennemi que sur le refus d’une somme d’argent qu’il lui avait demandée. Ce fut ainsi qu’Astyochus, les Milésiens et Hermocrate passèrent à Lacédémone, et qu’Alcibiade se sépara de Tissapherne et revint à Samos.

LXXXVI. Les députés que les quatre-cents avaient expédiés pour apaiser l’armée de Samos et lui donner des éclaircissemens sur leur conduite, arrivèrent lorsque Alcibiade y était déjà. Une assemblée fut convoquée, ils voulaient y prendre la parole ; mais les soldats refusèrent d’abord de les entendre, criant qu’il fallait donner la mort aux destructeurs de la démocratie. Enfin cependant ils se calmèrent, quoique avec peine, et les écoutèrent. Les députés exposèrent que la révolution n’avait pas eu pour objet de perdre la république, mais de la sauver ; que cet objet n’était pas non plus de la livrer aux ennemis, puisque ayant déjà le pouvoir en mains, on l’aurait fait dès le temps de leur invasion sur le territoire ; que tous ceux qui faisaient partie des cinq-mille parviendraient aux charges à leur tour ; qu’il était faux que les parens des guerriers de Samos fussent exposés à des avanies, comme l’avait calomnieusement avancé Chabrias ; qu’il ne leur était fait aucun mal, et que chacun d’eux restait paisiblement dans la jouissance de ses biens. Ils ajoutérent beaucoup d’autres choses, sans pouvoir se faire entendre plus favorablement des soldats, qu’ils ne faisaient qu’irriter. On ouvrit des avis différens, celui surtout d’aller au Pirée. On peut regarder Alcibiade comme celui qui, dans cette conjoncture, rendit le plus grand service à la république. Au milieu de ces emportemens des Athéniens de Samos, empressés de s’embarquer pour tourner leurs armes contre eux-mêmes, ce qui sans doute était livrer à l’instant aux ennemis l’Ionie et l’Hellespont, personne autre que lui n’était en état de contenir cette multitude : il la fit renoncer à l’embarquement, et en imposa, par ses reproches, à ceux qui montraient une indignation particulière contre les députés. Ce fut lui-même qui fit la réponse. Il dit, en les congédiant, qu’il ne s’opposerait pas à l’autorité des cinq-mille ; mais il ordonna de déposer les quatre-cents et de rétablir le conseil des cinq-cents comme par le passé ; ajoutant que si l’on avait fait quelque retranchement sur la dépense pour augmenter la solde des troupes, c’était une économie qu’il ne pouvait trop louer. Il les engagea d’ailleurs à résister puissamment aux ennemis et à ne se relâcher en rien, assurant que, la république une fois sauvée, on avait toute espérance de s’accorder ensemble ; mais que si l’un des deux partis venait à succomber, celui d’Athènes ou de Samos, il ne resterait plus personne avec qui se réconcilier.

Il se trouvait aussi dans l’assemblée des députés d’Argos : ils venaient offrir au parti populaire d’Athênes qui se trouvait à Samos l’assistance de leur pays. Alcibiade les combla d’éloges, les pria de se tenir prêts à partir quand ils seraient mandés, et les congédia. Ils étaient venus avec ces soldats de marine du Paralus, qui avaient été embarqués par les quatre-cents sur un vaisseau de guerre ; leur ordre portait de croiser autour de l’Eubée, et de conduire à Lacédémone les députés qu’y faisait passer cette faction, Læspodius, Aristophon et Milésias. Mais ces troupes, arrivées à la hauteur d’Argos, se saisirent des députés et les livrèrent aux Argiens, comme étant du nombre de ceux qui avaient eu le plus de part à la destruction du gouvernement populaire. Eux-mêmes ne retournèrent point à Athènes ; mais ils se chargèrent des députés argiens, et vinrent avec leur trirême à Samos.

LXXXVII. Dans le même été, et dans le temps même que, pour plusieurs raisons et surtout à cause du rappel d’Alcibiade, les Péloponnésiens étaient le plus irrités contre Tissapherne, le regardant comme un fauteur des Athéniens, il prit le parti, sans doute pour détruire ces impressions, d’aller trouver à Aspende la flotte de Phœnicie. Il engagea Lichas à l’accompagner, et promit de laisser auprès de l’armée Tamos, son lieutenant, qui serait chargé de payer le subside en son absence. On parle diversement de ce voyage, et il n’est pas aisé de savoir a quelle intention Tissapherne se rendit a Aspende, ni pourquoi. S’y étant rendu, il n’en amena pas la flotte avec lui. Que les vaisseaux de Phœnicie soient venus jusqu’à Aspende au nombre de cent quarante-sept, c’est un fait incontestable ; mais par quelle raison ils ne vinrent pas jusqu’à l’armée, c’est sur quoi l’on forme bien des conjectures. Les uns pensent qu’il voulait, comme il en avait formé le dessein, miner les Péloponnésiens par son absence ; car Tamos, qui était chargé de payer la solde, ne fit que la diminuer au lieu de l’augmenter. D’autres imaginent qu’en faisant venir la flotte phœnicienne à Aspende, il n’avait d’autre objet que de faire des levées d’argent et de la congédier ; car il n’avait aucune envie de s’en servir. D’autres encore prétendent que, pour dissiper les clameurs de Lacédémone, il voulait faire dire qu’il n’avait aucun tort, et qu’on ne pouvait douter que la flotte, près de laquelle il se rendait, ne fût réellement équipée. Ce qui me paraît le plus certain, c’est que ce fut pour consumer les Grecs et tenir leurs opérations en suspens, qu’il n’amena pas cette flotte ; pour les miner pendant le temps que prenait son voyage et son séjour ; pour égaliser les deux partis et ne donner le dessus à l’un ni à l’autre en s’y unissant : car s’il eût voulu terminer la guerre, il est clair, et l’on ne saurait douter, qu’il le pouvait sans peine. Il n’avait qu’à mener la flotte aux Lacédémoniens ; il leur aurait sans doute procuré la victoire, puisqu’ils étaient à l’ancre en présence des ennemis, avec des forces plutôt égales qu’inférieures. Ce qui doit le convaincre de sa perfide intention, c’est le prétexte qu’il donna de n’avoir pas amené la flotte. Il dit qu’elle était plus faible que le roi ne l’avait ordonné ; mais il en aurait d’autant mieux servi ce prince, puisqu’en lui causant moins de dépense, il aurait opéré les mêmes choses. Enfin, quel que fût l’objet de Tissapherne, il fit le voyage d’Aspende, il s’y trouva avec les Phœniciens, et sur son invitation, les Péloponnésieus y firent passer Philippe de Lacédémone avec deux trirèmes, croyant l’envoyer au-devant de la flotte.

LXXXVIII. Quand Alcibiade sut que Tissapherne prenait la route d’Aspende, il mit aussi à la voile avec treize vaisseaux, promettant à ceux de Samos de leur rendre un service signalé et dont les bons effets étaient infaillibles : c’était ou d’amener aux Athéniens la flotte de Phœnicie, ou d’empêcher qu’elle ne passât du côté des Péloponnésiens. On peut croire qu’il savait depuis long-temps que l’intention de Tissapherne était de ne pas amener cette flotte ; mais en montrant aux ennemis l’amitié de ce satrape pour les Athéniens et pour lui-même, il voulait le leur rendre encore plus odieux, et par ce moyen, le forcer d’autant plus à embrasser le parti d’Athènes. Il mit a la voile et cingla droit vers la Phasélide et vers Caune, pour gagner Aspende.

LXXXIX. De retour à Athènes, les députés envoyés à Samos par les quatre-cents, annoncèrent ce que leur avait dit Alcibiade, qu’il voulait qu’on tînt ferme, sans rien céder aux ennemis, et qu’il avait les meilleures espérances de les réconcilier avec l’armée, et de réduire les Péloponnésiens. Sur ce rapport, la plupart de ceux qui avaient en part à l’établissement de l’oligarchie, déjà fatigués de l’état des choses, et fort contens de se retirer de cette affaire, s’ils le pouvaient avec sûreté, sentirent ranimer leur courage. Il se trouvait à leur tête ce que la faction oligarchique avait de meilleurs capitaines et de plus distingués dans les hommes en place : Théramène, fils d’Agnon, Aristocrate, fils de Sicélius, et d’autres qui avaient la première part aux affaires. Ils s’assemblaient et se répandaient en plaintes sur la situation de l’état. Ils avaient cependant la précaution de faire entendre que s’ils avaient envoyé une députation à Samos, ce n’était point qu’ils eussent envie que l’administration ne restât pas en un fort petit nombre de mains : mais dans la crainte que l’armée de Samos, Alcibiade et ceux qu’on avait députés à Lacédémone, ne fissent, sans la participation des cinq-mille, quelque mal à la république. Ils ajoutaient qu’il fallait ramener le gouvernement à plus d’égalité, et faire voir que les cinq-mille n’avaient pas seulement l’apparence de l’autorité, mais qu’ils en jouissaient en effet. Ils cachaient, sous ces vains semblans de popularité, leurs véritables sentimens ; mais la plupart d’entre eux, conduits par des vues d’ambition personnelle, ne cherchaient que ce qui perd surtout l’oligarchie née du gouvernement populaire : tous n’y demandent pas seulement à se trouver, en un jour, égaux entre eux ; mais chacun y veut tenir la première place fort au-dessus de tous les autres : au lieu qu’on supporte plus volontiers, dans la démocratie, l’événement des élections, parce qu’on ne s’y croit pas rabaissé par ses égaux. Le crédit dont Alcibiade jouissait à Samos leur haussait le courage : ils le croyaient solide, et ne voyaient rien de stable dans l’oligarchie. C’était entre eux un combat fort vif à qui deviendrait le premier protecteur du gouvernement populaire.

XC. il n’en était pas de même de ceux des quatre-cents qui étaient les plus contraires à cette forme de gouvernement, et qui se trouvaient les chefs de l’oligarchie : Phrynicus qui, lors de son commandement à Samos, avait eu des différends avec Alcibiade ; Aristarque, de tout temps plus opposé que personne à l’état démocratique ; Pisander, Antiphon et d’autres du nombre des hommes les plus puissans. Ils n’avaient pas plus tôt établi le nouveau régime, et vu se changer en démocratie la constitution qu’ils avaient formée à Samos, qu’ils avaient envoyé à Lacédémone des députés choisis dans leur sein, donné tous leurs soins au maintien de l’oligarchie, et commencé à construire un fort dans ce qu’on appelle l’Éétionée. Mais ils furent encore bien plus ardens à soutenir leur ouvrage, quand, au retour de la députation qu’ils avaient envoyée à Samos, ils virent changer le plus grand nombre, et ceux mêmes d’entre eux dont ils s’étaient crus bien assurés. Dans les craintes qu’ils éprouvaient, et de la part de l’intérieur et du côté de Samos, ils firent partir en diligence Antiphon, Phrynicus et plusieurs autres, au nombre de dix, et leur recommandèrent de ménager une réconciliation avec les Lacédémoniens, à quelque prix que ce fût, pour peu que les conditions fussent supportables. Ils continuèrent avec encore plus de vivacité les ouvrages d’Eétionée. L’objet de ces travaux, comme le disaient Théramène et ceux de son parti, n’était pas de fermer l’entrée du Pirée à l’armée de Samos, si elle venait l’attaquer de vive force ; mais d’y recevoir, quand on voudrait, les ennemis par terre et par mer ; car Éétionée forme l’une des parties avancées du Pirée, et c’est de ce côté qu’on entre directement dans ce port. On joignait le nouveau mur à celui qui existait déjà du côté de la terre ferme, de manière qu’en y plaçant un petit nombre d’hommes, on commandait l’entrée du Pirée. Ce mur aboutissait à l’autre tour située à l’embouchure du port qui est étroit. L’ancienne muraille tournée vers le continent, et la nouvelle qui était en dedans de l’ancienne, se prolongeaient également jusqu’à la mer. Ils élevèrent aussi, tout près de cette muraille, une grande galerie qui était renfermée dans le Pirée ; ils en étaient les seuls maîtres, et ils obligeaient tout le monde d’y déposer le blé qui se trouvait dans la ville et celui qu’on amenait par mer : c’était de là qu’il fallait le tirer pour le mettre en vente.

XCl. Voilà ce qui, depuis long-temps, excitait les cris de Théramène ; et quand les députés furent de retour, sans être parvenus à un accommodement général avec Lacédémone, il dit qu’on était en grand danger de voir ce mur détruire la ville. Il se trouvait, dans ces circonstances, qu’à l’invitation des peuples de l’Eubée, quarante-deux vaisseaux sortis du Péloponnèse étaient déjà dans les parages de la Laconie, et se préparaient à cingler vers cette île. Il y avait dans cette flotte des vaisseaux d’Italie et de Sicile, fournis par les Tarentins et les Locriens : c’était Hégésandridas de Sparte, fils d’Hégésander, qui le commandait. Théramène disait que la destination de cette flotte était moins pour l’Eubée que pour ceux qui construisaient le nouveau fort, et que si l’on ne se tenait pas sur ses gardes, on serait égorgé au moment qu’on s’y attendrait le moins. Ces propos n’étaient pas tout-à-fait calomnieux, et il s’y trouvait bien quelque chose que méritaient ceux qui en étaient l’objet. Ils avaient surtout en vue, en établissant l’oligarchie, de gouverner les Athéniens et les alliés, ou s’ils n’y pouvaient parvenir, de rester maîtres des murs et de la flotte, et de vivre dans l’indépendance. Enfin, s’ils manquaient encore cet objet, ils voulaient n’être pas les premiers égorgés par le peuple quand il recouvrerait l’autorité, mais donner l’entrée aux ennemis, s’accorder avec eux, et en leur livrant la flotte et les murailles, rester, de façon ou d’autre, dans l’état de citoyens, sans avoir à craindre pour leur vie.

XCII. Aussi se pressaient-ils d’élever le mur :

ils y ménageaient de petites portes, des sentiers dérobés, des retraites qu’on pourrait offrir aux ennemis. Ils voulaient le terminer avant que leurs adversaires pussent y mettre obstacle. Les propos dont ils étaient l’objet se tenaient d’abord en secret et entre peu de personnes : mais quand Phrynicus, au retour de sa députation à Lacédémone, eut été attaqué en trahison, à l’heure où le marché est le plus fréquenté, par un des hommes qui faisaient la ronde, et tué sur-le-champ, presque au sortir du conseil ; quand un certain Argien, son complice, ayant été arrêté et mis à la torture par ordre des quatre-cents, ne déclara personne qui eût ordonné le crime, et dit seulement que tout ce qu’il savait, c’est que bien des personnes s’assemblaient chez le commandant de la ronde et dans d’autres maisons ; quand on vit cet événement n’avoir aucune suite, alors Théramène, Aristocrate et tous ceux qui pensaient de même, soit qu’ils fussent ou non du corps des quatre-cents, poussèrent les choses avec bien plus de résolution. Déjà les vaisseaux partis de la Laconie avaient pris terre à Épidaure et infesté le territoire d’Égine. Théramène faisait remarquer que si leur destination eût été de passer dans l’Eubée, ils ne seraient pas entrés dans le golfe d’Égine, et n’auraient pas ensuite mis à l’ancre à Épidaure ; qu’ils étaient donc en effet mandés pour l’objet dont il ne cessait de se plaindre, et qu’il n’était plus temps de se tenir en repos. Enfin, après bien d’autres discours capables de mettre en défiance et d’exciter un soulèvement, on en vint aux effets. Aristocrate lui-même était commandant des compagnies d’hoplites qui travaillaient au mur dans le Pirée, et il avait sa compagnie avec lui. Ces hoplites arrêtèrent Alexiclès : c’était un général de l’oligarchie, fortement attachée au parti contraire à celui de Théraméne. Ils le conduisirent dans une maison où ils le tinrent aux arrêts. Plusieurs personnes les secondérent, et entre autres Hermon, commandant des rondes établies à Munychie : mais le principal, c’est que le corps des hoplites était de cette faction.

Les quatre-cents siégeaient en ce moment au conseil ; des qu’on leur rapporta ce qui venait de se passer, tous furent prêts à courir aux armes, excepté ceux à qui déplaisait l’état actuel. Ils menaçaient Théramène et tous ceux qui pensaient comme lui. Théramène, pour se justifier, dit qu’il ne demandait pas mieux que de les accompagner pour délivrer Alexiclès, et prenant avec lui l’un des généraux qui partageait ses sentimens, il courut au Pirée. Aristarque y vint aussi avec les jeunes chevaliers. C’était partout un grand mouvement, un tumulte épouvantable. Dans la ville, tous croyaient que le Pirée était pris, et Alexiclès égorgé ; au Pirée, que les gens de la ville allaient tomber sur eux. Ces derniers couraient en effet de tous côtés, et allaient prendre les armes ; ce fut avec peine qu’ils furent retenus par les vieillards, et par Thucydide de Pharsale, hôte d’Athènes, qui se trouvait là. Il les arrêtait tous les uns après les autres, et leur criait de ne pas perdre l’état, quand ils avaient si près d’eux les ennemis. Ils s’apaisèrent et n’en vinrent pas aux mains les uns contre les autres.

Comme Théramène était lui-même général, quand il fut au Pirée, il se mit fort en colère contre les hoplites, mais de bouche seulement ; au lieu qu’Aristarque, et ceux de la faction contraire étaient en effet dans l’indignation. Cela n’empêcha pas les hoplites d’aller la plupart à l’ouvrage, sans se repentir de ce qu’ils avaient fait. Ils demandèrent à Théramène s’il croyait que ce fût pour le bien de l’état que s’élevait la muraille, et s’il ne vaudrait pas mieux la raser. Sa réponse fut que, s’ils jugeaient à propos de l’abattre, il était de leur avis. Aussitôt les hoplites et une foule de gens du Pirée montent sur le mur et le démolissent. Pour animer la multitude, on lui disait que ceux qui voulaient que les cinq-mille eussent l’autorité, au lieu des quatre-cents, devaient mettre la main à l’ouvrage. En s’exprimant ainsi, on employait le nom des cinq-mille pour se mettre à couvert, et ne pas parler tout haut de rendre au peuple l’autorité. On craignait que ce corps des cinq-mille n’existât en effet, et qu’on ne fût en danger de se perdre, en disant, sans le savoir, certaines choses à quelqu’un d’entre eux. C’était par cette même raison que les quatre-cents voulaient que les cinq-mille n’existassent pas, sans qu’on sût qu’ils n’avaient pas d’existence ; ils sentaient bien que faire participer tant de monde au gouvernement, c’était former un état populaire ; mais que garder la-dessus le secret, c’était tenir les citoyens dans la crainte les uns des autres.

XCIII. Le lendemain, les quatre-cents, tout troublés qu’ils étaient, s’assemblèrent au conseil. Les hoplites du Pirée relâchèrent Alexiclès, et ayant détruit la muraille, ils se rendirent au théatre de Bacchus ; ils s’y mirent en armes, formèrent une assemblée, et d’après la résolution qu’ils y prirent, ils coururent à la ville et se tinrent tout armés dans l’Anacée. il s’y rendit quelques personnes choisies par les quatre-cents, et il s’établit des pourparlers d’homme à homme. On engagea ceux qu’on vit les plus modérés à se tenir en repos et à contenir les autres. On assura qu’on ferait connaître les cinq-mille, et que ce serait entre eux, et à leur choix, que seraient pris les quatre-cents ; qu’en attendant, il ne fallait pas perdre l’état et le jeter en proie aux ennemis. Comme beaucoup de personnes parlaient dans le même esprit, et que beaucoup aussi les écoutaient, la foule des hoplites devint plus tranquille ; elle craignait surtout de mettre tout l’état en danger. On convint de tenir, à jour prescrit, une assemblée au théâtre de Bacchus pour ramener la concorde.

XCIV. Le jour marqué pour l’assemblée au théâtre de Bacchus arriva ; elle était sur le point d’être formée, quand on vint annoncer qu’Hégésandridas, avec quarante-deux vaisseaux, passait de Mégare à Salamine. Il n’y eut aucun hoplite qui ne crût voir accompli ce que disaient depuis long-temps Théramène et ses partisans, que cette flotte s’avançait au nouveau fort, et qu’on avait bien fait de le raser. C’était peut-être en effet d’après quelques intelligences qu’Hégésandridas croisait de ces côtés et autour d’Épidaure ; mais il n’est pas hors de vraisemblance qu’il s’y arrêtait à cause des troubles d’Athènes, et dans l’espérance qu’il pouvait bien être arrivé à propos. À cette nouvelle, les Athéniens en masse coururent au Pirée, se croyant menacés, de la part des ennemis, d’une guerre plus redoutable que leurs querelles intestines, et dont le théâtre n’était pas éloigné, mais devant leur port. Les uns montaient les vaisseaux qui se trouvaient appareillés, les autres tiraient des batimens à la mer, d’autres s’apprêtaient à défendre les murs et l’entrée du port.

XCV. Cependant la flotte du Péloponnèse, suivit la côte de Sunium, mit à l’ancre entre Thoria et Prasies, et finit par gagner Orope. Les Athéniens, au milieu de la dissension qui régnait dans leur ville, et pressés de se défendre contre le plus grand danger, furent obligés de se servir à la hâte des premiers matelots qu’ils purent se procurer, et firent partir pour Erétrie une flotte commandée par Thymocharis. L’Attique investie comme elle l’était, l’Eubée devenait tout pour eux. Leur flotte arrivée à sa destination, et renforcée des vaisseaux qui se trouvaient d’avance dans cette île, était de trente-six voiles. Elle fut aussitôt dans la nécessité de combattre ; car Hégésandridas, après l’heure du repas, partit d’Orope qui, par mer, n’est qu’à environ soixante stades d’Érétrie. Il s’avançait, et les Athéniens allaient monter leurs vaisseaux, les croyant garnis de soldats ; mais ceux-ci étaient allés acheter des vivres pour le dîner, non pas au marché ; car les Érétriens avaient eu la précaution d’empêcher qu’il ne s’y vendît rien ; mais dans des maisons particulières, aux extrémités de la ville. C’était pour ne les pas laisser mettre à temps en mer, donner aux ennemis l’aisance de les prévenir, et forcer les Athéniens à sortir au combat dans le mauvais état où ils se trouveraient. On avait fait pis encore, en donnant de la ville aux Péloponnésiens le signal du moment où ils devaient partir. Ce fut dans ce triste appareil que les Athéniens mirent en mer ; ils combattirent au-dessus du port d’Érétrie, et ne laissèrent pas que de résister quelque peu de temps ; mais bientôt mis en fuite, ils furent poursuivis à la côte. Ceux qui cherchèrent un refuge dans la ville des Érétriens, comme dans une place amie, furent les plus malheureux ; tous furent égorgés. Ceux qui gagnèrent le fort que les Athéniens avaient dans l’Érétrie, y furent en sûreté, ainsi que les vaisseaux qui passèrent dans la Chalcide. Les ennemis prirent vingt-deux bâtimens athéniens, tuèrent une partie des hommes, firent prisonniers les autres, et dressèrent un trophée. Peu de temps après, ils firent soulever l’Eubée entière, à l’exception d’Oréum, que les Athéniens occupaient, et mirent ordre aux affaires dans le pays.

XCVI. A la nouvelle des événemens de l’Eubée, les Athéniens tombèrent dans le plus grand abattement qu’ils eussent encore éprouvé. Ni leur désastre de Sicile, tout lamentable qu’alors il leur avait semblé, ni aucun autre malheur ne les avait jetés dans une telle épouvante. L’armée de Samos détachée de leur parti, point d’autres flottes, point d’hommes pour les monter, eux-mêmes dans la dissension, sans savoir quand ils en viendraient à s’égorger ; et, pour surcroît de douleur, cette dernière infortune qui leur ravissait et leurs vaisseaux et l’Eubée, dont ils tiraient plus d’avantage que de l’Attique même : comment ne seraient-ils pas tombés dans le découragement ? Ce qui les troublait le plus, et le plus prochain danger, c’était si l’ennemi victorieux cinglait subitement au Pirée, où ils n’avaient pas de vaisseaux : à chaque instant il leur semblait le voir arriver, et il n’aurait tenu qu’à lui de le faire, s’il avait eu plus d’audace. Il n’avait qu’à former le siège d’Athènes pour y augmenter encore la dissension, et il aurait obligé la flotte d’Ionie, tout ennemie de l’oligarchie qu’elle était, de venir au secours de leurs parens et de toute la république. Dès lors, il avait tout, l’Hellespont, l’Ionie, les îles, tout jusqu’à l’Eubée ; et pour ainsi dire, la domination entière d’Athènes. Mais ce n’est pas seulement en cette occasion, c’est en beaucoup d’autres, que les Lacédémoniens firent la guerre, plus que personne, à l’avantage des Athéniens : fort différens de caractère, lents contre des esprits vifs, craintifs contre des hommes entreprenans, ils les servirent bien, surtout pour leur procurer l’empire de la mer. C’est ce que firent bien voir les Syracusains ; comme ils ressemblaient beaucoup aux Athéniens, ce furent eux aussi qui leur firent le mieux la guerre.

XCVII. Les Athéniens, malgré la consternation où les jetait le malheur qui leur était annoncé, ne laissèrent pas d’équiper vingt navires, et ils formèrent une assemblée, la première qui fut alors convoquée dans le Pnyce où l’on avait coutume de s’assembler auparavant. Là ils déposérent les quatre-cents, et décrétèrent que le gouvernement serait confié aux cinq-mille ; que tous ceux qui portaient les armes seraient de ce nombre ; que personne ne recevrait de salaire pour aucune fonction, et que ceux qui en recevraient seraient notés d’infamie. Il y eut dans la suite d’autres assemblées, elles furent même fréquentes ; on y établit des nomothètes, on y fit divers règlemens touchant l’administration de l’état. Ces premiers temps sont l’époque où, de mes jours, les Athéniens me semblent s’étre le mieux conduits en politique : ils surent tenir un juste tempérament entre la puissance des riches et celle du peuple : et c’est ce qui d’abord remit la république de l’état fâcheux où elle était tombée. On décréta aussi le rappel d’Alcibiade et de ceux qui étaient avec lui. On l’envoya prier, ainsi que l’armée de Samos, de prendre part aux affaires.

XCVIII. Dans cette révolution, Pisander,

Alexiclès et les principaux partisans de l’autorité des riches, se sauvèrent promptement à Décélie. Seul d’entre eux, Aristarque, qui était en même temps général, prenant à la hâte quelques archers des plus barbares, gagna le château d’Œnoé qui appartenait aux Athéniens, sur les confins de la Bœotie. Les Corinthiens en faisaient le siège, avec des Bœotiens volontaires qu’ils avaient appelés ; c’était pour se venger de la perte de leurs gens défaits par ceux d’Œnoê à leur retour de Décélie. Aristarque eut avec eux des conférences ; il trompa les défenseurs d’Œnoê, en disant que les Athéniens de la ville avaient traité avec Lacédémone, et que, suivant un des articles, il fallait remettre la place aux Bœotiens ; que c’était à cette condition que l’accord avait été conclu. Ils le crurent en sa qualité de général, et parce qu’étant assiégés ils ne pouvaient rien savoir. Ils sortirent de la place sous la foi publique. Ce fut ainsi que les Bœotiens prirent possession d’Œnoé qui leur était abandonnée, que cessa l’oligarchie d’Athènes, et que la sédition fut calmée.

XCIX. Vers la même époque de cet été, les

Péloponnésiens qui étaient à Milet ne touchaient point leur solde ; personne de ceux qu’à son départ pour Aspende Tissapherne avait chargés de leur payer le subside ne s’acquittait de cette commission. Ils ne voyaient arriver ni ce satrape ni les vaisseaux de Phœnicie. Philippe, qui avait été envoyé à sa suite, écrivait à Mindare, commandant de la flotte, que ces vaisseaux ne viendraient pas, et que les Péloponnésiens étaient, à tous égards, le jouet de Tissapherne. Hippocrate de Sparte, qui était à Phasélis, écrivait la meme chose, ajoutant que Pharnabaze, qui espérait tirer parti de leur jonction, les invitait à s’unir à lui, prêt à leur amener des vaisseaux et à faire soulever contre les Athéniens le reste des villes de son gouvernement, comme l’avait promis Tissapherne.

Mindare, qui faisait observer une exacte discipline, donna subitement l’ordre du départ, pour en dérober la connaissance à ceux de Samos ; il mit à la voile de Milet avec soixante et treize vaisseaux, et cingla du côté de l’Hellespont. Déjà, dans le même été, il y avait abordé seize navires, et les troupes faisaient des courses dans une partie de la Chersonèse. Mindare, tourmenté d’une tempête, fut obligé de relâcher à Icare ; il y fut retenu cinq à six jours par les vents contraires, et aborda à Chio.

C. Thrasyle apprit qu’il était sorti de Milet, et mit lui-même à la voile de Samos avec cinquante-cinq navires, faisant la plus grande diligence pour n’être pas prévenu dans l’Hellespont par le commandant ennemi. Il sut qu’il était à Chio, et eut soin de placer, à Lesbos et sur le continent qui regarde cette île, des gens chargés de l’épier, pour qu’il ne pût, à son insu, faire aucun mouvement. Il se transporta lui-même à Méthymne et y donna ses ordres pour les approvisionnemens de farines et d’autres munitions nécessaires, dans le dessein de faire des courses de Lesbos à Chio, si Mindare y séjournait plus long-temps. D’ailleurs Erése s’était détachée de Lesbos ; il voulait s’y transporter, et, s’il était possible, s’en rendre maître. Les plus riches bannis de Méthymne avaient fait venir de Cumes environ cinquante hoplites qui se joignirent à eux par amitié, et en avaient pris d’autres à leur solde dans le continent, ce qui faisait en tout environ trois cents hommes. Ces troupes étaient commandées par Anaxarque de Thèbes, lié à ces chefs par une commune origine ; avec ces forces, ils avaient attaqué Méthymne. Repoussés dans cette première tentative par les Athéniens en garnison à Mitylène, qui s’avancèrent contre eux, et chassés une seconde fois à la suite d’un combat, ils s’étaient retirés par la montagne et avaient fait soulever Érèse. Thrasyle s’y rendit, dans l’intention d’attaquer la place par mer. Thrasybule, sur la nouvelle de cette expédition des bannis, y était passé auparavant de Samos avec cinq vaisseaux ; arrivé trop tard, il se tenait à l’ancre à la vue de la place. Ils reçurent un renfort de deux navires qui retournaient de l’Hellespont dans l’Attique ; ils furent joints aussi par les vaisseaux de Méthymne, ce qui leur formait en tout une flotte de soixante sept batimens. Ils en prirent les soldats, et se disposérent à battre la place avec des machines, et à tout mettre en usage pour s’en rendre maîtres.

CI. Cependant Mindare et les vaisseaux du

Péloponnèse, qui étaient en relâche à Chio, ayant mis deux jours à rassembler des vivres, et reçu par tête, des habitans, trois tessaracostes du pays, partirent le troisième jour ; ils gagnèrent aussitôt la haute mer pour ne pas rencontrer la flotte qui était à Érése. Lesbos était a leur gauche et ils faisaient voile vers le continent. Ils relâchèrent dans la campagne de Phocée, au port de Cratéries, y dînèrent, et côtoyant le rivage de Cumes, ils allèrent souper aux Arginuses, sur le continent, en face de Mitylène. De là, ils tinrent encore la mer une grande partie de la nuit, et ayant gagné la terre ferme à Armatonte, vis-à-vis de Méthymne, ils côtoyèrent rapidement, après le dîner, Lectum, Larisse, Amaxite et les places voisines, et arrivèrent, avant le milieu de la nuit, à Rhœtium qui fait déjà partie de l’Hellespont. Quelques vaisseaux prirent terre à Sigée et dans d’autres endroits de cette plage.

CII. Les Athéniens, qui étaient à Sestos avec dix-huit vaisseaux, apprirent par les torches des signaux, et reconnurent par les feux allumés tout à coup dans les campagnes qu’occupait l’ennemi que les Péloponnésiens arrivaient. Ils se retirèrent cette nuit même, avec toute la célérité dont ils étaient capables, dans la Chersonèse, et passèrent à Élæonte, voulant éviter dans une mer ouverte la flotte ennemie. Ils ne furent pas aperçus des seize vaisseaux qui étaient à Abydos, quoique la flotte de Lacédémone leur eût recommandé d’observer avec une grande vigilance s’ils ne passeraient pas. Mais ils reconnurent avec l’aurore les vaisseaux de Mindare et prirent la fuite ; tous ne purent échapper. La plupart se sauvèrent sur le continent et à Lemnos ; mais quatre navires, qui marchaient après les autres, furent atteints vers la cote d’Élæonte. Les ennemis en firent échouer un près de la chapelle de Protésilas et le prirent avec les hommes qui le montaient ; ils en prirent deux autres sans les équipages, et en brûlerent un près d’Imbros, mais qui était vide.

CIII. Ayant joint ensuite aux autres vaisseaux ceux d’Abydos, ce qui en faisait en tout quatre-vingt-six, ils firent, dès le jour même, le siège d’Elæonte ; et comme la place ne se rendit pas, ils se retirèrent à Abydos. Les Athéniens, trompés par les gens qu’ils avaient mis en observation, et croyant que la flotte ennemie ne pouvait passer à leur insu, battaient à loisir les murailles d’Érèse ; mais instruits de la vérité, ils abandonnèrent aussitôt le siège, et se hâtèrent d’aller au secours de l’Hellespont. Ils prirent deux vaisseaux du Péloponnèse qui, s’étant avancés en mer à la poursuite avec trop de témérité, vinrent se jeter au milieu d’eux. Ils arrivèrent le lendemain à Elæonte, s’y arréterent, reçurent d’Imbros tous les habitans qui s’y étaient réfugiés, et mirent cinq jours à se préparer au combat.

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