Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 7)
CI. Cependant Sitalcès fit porter des paroles à Perdiccas, et lui envoya déclarer les motifs de son expédition. La flotte des Athéniens n’arrivait pas ; ils avaient douté qu’il se mît en marche, et ne lui avaient fait passer qu’une députation et des présens. Il fit donc marcher seulement une partie de son armée contre les Chalcidiens et les Bottiéens, les poussa dans leurs forts et ravagea leur pays. Pendant qu’il y campait, les Thessaliens méridionaux, les Magnètes, les autres sujets de la Thessalie et même les Grecs, jusqu’aux Termopyles, craignirent que cette armée ne vînt les attaquer et se tinrent sur leurs gardes. Les mêmes craintes étaient partagées par les Thraces septentrionaux qui occupent les plaines situées au-delà du Strymon, par les Panéens, les Odomantes, les Droens et les Derséens, tous peuples libres. Sitalcès donna lieu au bruit qui court parmi les Grecs ennemis d’Athènes, que ceux qui avaient été attirés par cette république elle-même à titre d’alliés, pourraient bien finir par marcher contre elle. Il occupait et ravageait à la fois la Chalcidique, la Bottique et la Macédoine ; cependant il ne remplit aucun objet de son entreprise : son armée manquait de vivres et avait beaucoup à souffrir des rigueurs de l’hiver. Il se laissa donc persuader par Seuthès son neveu, fils de Sparadocus, qui avait après lui le plus grand pouvoir, de ne pas différer sa retraite. Perdiccas s’était attaché secrètement Seuthès, par la promesse de lui donner sa sœur en mariage avec de grandes richesses. Sitalcès, subjugué par les avis de son neveu, regagna précipitamment ses états, après avoir tenu la campagne trente jours entiers, dont il avait passé dix dans la Chalcidique. Perdiccas remplit sa promesse, et donna dans la suite sa sœur Stratonice à Seuthès. Voilà quelle fut l’expédition de Sitalcès.
CII. Dans le même hiver, après que la flotte du Péloponnèse fut retirée, les Athéniens, qui étaient à Naupacte sous le commandement de Phormion, suivirent la côte et attaquèrent Astacus. Ils firent une descente et pénétrèrent dans l’intérieur de l’Acarnanie. Ils avaient quatre cents hoplites athéniens qui étaient venus sur la flotte, et autant d’hoplites de Messène. Avec ces forces, ils chassèrent de Stratos, de Corontes et d’autres endroits les hommes dont ils soupçonnaient la fidélité, ils rétablirent à Corontes Cynès, fils de Théolutus, et remontèrent sur leurs vaisseaux : car ils ne croyaient pas pouvoir attaquer, en hiver, les Œniades, seuls ennemis irréconciliables des Acarnanes. En effet, le fleuve Achéloüs, qui coule du Pinde à travers le pays des Dolopes, des Agraens, des Amphiloques et les plaines de l’Acarnanie, se jette à la mer entre Stratos et les Œniades, et, changeant en marais les environs de leur ville, il les inonde, et les rend en hiver impraticables aux ennemis. La plupart des îles Échinades gisent en face des Œniades, et sont près de l’embouchure de l’Achéloüs. Comme ce fleuve est considérable, il y porte sans cesse des sables, et plusieurs de ces îles se sont changées en continent. On croit qu’il ne faudra pas un long espace de temps pour qu’il en soit de même de toutes. Car le cours du fleuve est abondant ei rapide, et entraine avec lui beaucoup de limon ; les îles, serrées les unes contre les autres, forment entre elles une chaîne qui s’oppose à l’écoulement des sables ; comme elles se croisent, et ne sont pas disposées régulièrement, elles ne permettent point aux eaux de s’écouler directement à la mer. D’ailleurs elles sont désertes et ont peu d’étendue. On dit qu’Apollon, par un oracle, les marqua pour retraite à Alcméon, fils d’Amphiaraüs, lorsque ce prince menait une vie errante, après le meurtre de sa mère. Le dieu lui annonça qu’il ne serait délivré de ses terreurs qu’après avoir trouvé pour habitation un lieu qui n’eût pas encore aperçu le soleil, et qui ne fût pas encore terre quand il avait donné la mort à sa mère, parce que toute la terre avait été souillée de son crime. Alcméon ne pouvait pénétrer le sens de cet oracle ; il comprit enfin qu’il s’agissait de cet atterrissement causé par l’Achéloüs. Comme il y avait long-temps qu’il errait depuis le meurtre de sa mère, il crut qu’il pouvait ne s’être formé que depuis son malheur, et il lui parut suffisant pour sa retraite. Il s’établit dans le pays qui entoure les Œniades, il y régna, et laissa le nom d’Acarnan, son fils, à cette contrée. Telle est la tradition que nous avons reçue au sujet d’Alcméon.
CIII. Les Athéniens et Phormion, partis de l’Acarnanie, retournèrent à Athènes au commencement du printemps. Ils amenèrent les hommes de condition libre qu’ils avaient fait prisonniers dans les batailles navales, et qui furent échangés homme pour homme. Ils amenèrent aussi les vaisseaux dont ils s’étaient rendus maîtres. Cet hiver finit, et en même temps se termina la troisième année de la guerre que Thucydide a écrite.
LIVRE TROISIÈME.
I. L’été suivant, dès que le blé fut en maturité, les Péloponnésiens et les alliés firent une invasion dans l’Attique : Archidamus fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Ils prirent des campemens, et ravagèrent le pays. La cavalerie athénienne, suivant sa coutume, saisissait toutes les occasions d’attaquer ; elle tenait en respect les troupes légères, les empêchant de courir en avant de l’armée, et de faire le dégât autour de la ville. Les ennemis restèrent tant qu’ils eurent des vivres ; ils se retirèrent ensuite, et chacun regagna son pays.
II. Bientôt après cette invasion, l’île de Lesbos se détacha des Athéniens : Méthymne seule leur resta fidèle. C’était un projet que les Lesbiens avaient conçu même avant la guerre ; mais les Lacédémoniens avaient refusé de les recevoir dans leur alliance. Ils furent obligés d’en venir à la défection plus tôt qu’ils ne l’avaient résolu ; car leur dessein avait été d’embarrasser l’entrée de leurs ports, de mettre leurs murailles en état de défense, de compléter leur flotte, et de recevoir tout ce qui devait leur arriver du Pont-Euxin, des archers, des vivres, tout ce qu’enfin ils avaient demandé. Mais des gens de Ténédos, qui étaient leurs ennemis, ceux de Méthymne, et même quelques particuliers de Mitylène, qui, par esprit de faction, avaient contracté des liaisons d’hospitalité à Athènes, y firent savoir qu’on forçait les Lesbiens à se renfermer dans Mitylène, et que, d’intelligence avec Lacédémone et avec les Bœotiens, qui avaient la même origine que les habitans de Lesbos, on pressait tous les apprêts de la défection ; qu’en un mot, si l’on ne prévenait ce dessein, les Athéniens perdaient cette île.
III. Ceux-ci étaient alors travaillés à la fois par la maladie et par la guerre, qui, naissante encore, était déjà dans sa force. Ils regardaient comme une fâcheuse affaire de voir s’unir à leurs autres ennemis Lesbos, qui avait une marine, et dont la puissance n’était pas entamée. D’abord, ils ne reçurent pas la dénonciation ; ils crurent que c’était le meilleur parti, parce qu’ils ne voulaient pas qu’elle fût vraie. Mais ayant envoyé des députés, sans obtenir qu’on cessât d’appeler les Lesbiens à Mitylène, et à faire des préparatifs de guerre, ils commencèrent à craindre, et résolurent de prévenir la défection. Ils firent partir aussitôt quarante bâtimens, qui se trouvaient prêts à aller en course autour du Péloponnèse. Cléippide, fils de Dinias, était l’un des trois commandans de cette flotte. On avait appris que les Mityléniens en corps devaient célébrer, hors de la ville, une fête en l’honneur d’Apollon de Malée, et qu’en hâtant la navigation, on pouvait espérer de les surprendre. Si la tentative réussissait, on se trouvait hors de crainte : sinon, on leur prescrirait de livrer la ville et de raser leurs murailles ; et, sur leur refus, on leur ferait la guerre. Les vaisseaux partirent. Les Athéniens arrêtèrent dix trirèmes de Mitylène qui se trouvaient dans leurs ports : elles y étaient venues comme auxiliaires, conformément à l’alliance qui unissait les deux nations. On mit les équipages sous une bonne garde. Mais un homme partit d’Athènes, passa dans l’Eubée, arriva de pied à Géresium, y trouva un vaisseau marchand prêt à faire voile ; et, favorisé par le vent, il arriva le surlendemain à Mitylène. Il annonça la prochaine arrivée de la flotte. Sur cet avis, les Mityléniens ne sortirent pas pour la fête, et gardèrent avec soin les travaux demi-terminés de leurs murailles et des ports.
IV. Arrivés peu de temps après, les généraux d’Athènes, voyant le parti qu’avaient pris les Mytiléniens, firent connaître leurs ordres, ne furent pas écoutés, et se disposèrent à la guerre. Les habitans, subitement forcés de la soutenir sans être préparés, firent sortir des vaisseaux pour livrer le combat. Mais ils n’allèrent pas loin du port : repoussés et poursuivis par la flotte d’Athènes, ils demandèrent à conférer avec les commandans. Ils voulaient tâcher d’obtenir qu’on leur rendît sur-le-champ leurs vaisseaux à des conditions peu rigoureuses ; et les généraux ne se montrèrent pas difficiles, parce qu’eux-mêmes craignaient de ne pas pouvoir tenir contre toutes les forces de Lesbos. Une suspension d’armes fut accordée, et les Mityléniens envoyèrent des députés à Athènes. Entre les membres de cette députation se trouvait l’un de ceux qui les avait dénoncés, et qui s’en repentait. Ils devaient essayer d’obtenir la restitution de leurs vaisseaux, comme n’ayant formé aucun dessein dont on eût lieu de se plaindre ; mais ils se promettaient peu de succès de cette députation, et ils en firent en même temps partir une autre sur une trirème pour Lacédémone. Les députés parvinrent à n’être pas aperçus des Athéniens, dont la flotte était à l’ancre à Malée, au nord de la ville. Ils arrivèrent à Lacédémone après une pénible navigation, et travaillèrent à obtenir quelques secours.
V. Ceux qu’on avait envoyés à Athènes revinrent sans avoir rien fait ; et les Mityléniens, avec le reste de Lesbos, excepté Méthymne, se préparèrent à la guerre. Ceux de Méthymne servaient comme auxiliaires d’Athènes, ainsi que les habitans d’Imbros, de Lemnos et quelques autres en petit nombre. Les Mityléniens firent une sortie générale sur le camp ennemi. Il y eut une action où ils n’eurent pas de désavantage ; mais ils ne passèrent pas la nuit dans la campagne, se défièrent d’eux-mêmes et rentrèrent dans la place. Depuis cette affaire ils se tinrent en repos, attendant s’il leur viendrait du secours du Péloponnèse, et ne voulant se hasarder qu’avec des forces plus imposantes. C’est que Maléas de Lacédémone, et Hermæondas de Thèbes venaient d’arriver. Ils avaient été dépêchés avant la défection ; mais ils n’avaient pu prévenir l’expédition des Athéniens, et ils étaient entrés secrètement sur une trirème après le combat. Ils conseillèrent d’envoyer avec eux à Lacédémone sur une autre trirème de nouveaux députés, et ce conseil fut suivi.
VI. Les Athéniens, fortement encouragés par l’inaction des défenseurs de Mitylène, appelèrent des alliés, qui, ne voyant rien de sûr du côté de Lesbos, se montrèrent bien plus tôt qu’on ne s’y devait attendre. Ils investirent de leur flotte le côté du midi, formèrent deux camps fortifiés des deux côtés de la place, établirent des croisières en face des deux ports, et interdirent à leurs ennemis l’usage de la mer. Ceux-ci étaient maîtres du reste de leur pays avec les autres Lesbiens, qui étaient déjà venus à leur secours. Les Athéniens n’avaient à eux que peu d’étendue de terrain autour de leurs camps. C’était surtout à Malée qu’était la station de leur flotte et leur marché. Voilà comment se faisait la guerre autour de Mitylène.
VII. A la même époque de cet été les Athéniens envoyèrent aussi trente vaisseaux dans le Péloponnèse. Comme les Acarnanes avaient demandé pour général un des fils ou des parens de Phormion, on en donna le commandement à Asopius son fils. Ces vaisseaux ravagèrent sur leur route la côte de la Laconie ; Asopius en renvoya ensuite le plus grand nombre, et aborda lui-même à Naupacte avec douze qu’il avait gardés. Il fit prendre les armes à tous les Acarnanes, porta la guerre contre les Œniades, et remonta sur ses vaisseaux le fleuve Achéloüs. L’armée de terre dévasta le pays. Mais, comme les Œniades ne se soumettaient pas. il renvoya son infanterie, fit voile pour Leucade, descendit à Nérique, et fut tué au retour, avec une partie de son monde, par les gens du pays, qui se réunirent contre eux, et par des troupes de garnison qui étaient en petit nombre. Les Athéniens finirent par se retirer, après avoir reçu des Leucadiens la permission de recueillir leurs morts.
VIII. Cependant les députés de Mitylène qui avaient été envoyés sur le premier vaisseau allèrent à Olympie, où les Lacédémoniens leur avaient dit de se rendre, pour que le reste des alliés pût entrer en délibération après les avoir entendus. C’était l’olympiade dans laquelle Doriée de Rhodes fut vainqueur pour la seconde fois. Après la célébration de la fête ils obtinrent audience, et parlèrent ainsi :
IX. « Lacédémoniens et alliés, nous n’ignorons pas l’usage des Grecs : ils caressent, tant qu’ils en peuvent tirer quelque avantage, ceux qui pendant la guerre renoncent aux alliances qu’ils avaient contractées ; mais ils les regardent comme des traîtres envers leurs premiers amis, et ils les méprisent. Cette façon de penser n’est pas injuste, en supposant que ceux qui se livrent à la défection et ceux qui la supportent avaient les uns pour les autres la même affection, la même bienveillance ; qu’ils étaient égaux en forces militaires et en puissance, et qu’il n’existait enfin pour eux aucune bonne raison de se séparer. C’est ce qui ne se trouvait pas entre nous et les Athéniens. Que personne ne croie donc avoir le droit de nous mépriser parce que nous les abandonnons au moment du danger, après en avoir été bien traités pendant la paix.
X. « En venant implorer votre alliance, nous parlerons d’abord de justice et de vertu, persuadés qu’il ne peut s’établir d’amitié solide entre des particuliers ni aucune communauté d’intérêts entre des villes si ces liaisons ne sont pas fondées sur l’opinion réciproque de leur vertu, et si d’ailleurs il ne se trouve dans leurs mœurs aucune conformité ; car si l’on diffère de pensée, on ne saurait être d’accord sur la manière d’agir.
« Notre alliance avec les Athéniens a commencé lorsque vous vous retirâtes de la guerre contre les Médes, et qu’eux-mêmes restèrent en armes pour détruire les restes de cette guerre. Ce ne fut pas pour soumettre la Grèce au joug des Athéniens que nous contractâmes cette alliance, mais pour la délivrer du joug des Barbares. Tant que dans le commandement ils ont respecté les droits des peuples, nous les avons suivis avec zèle ; mais dès que nous les avons vus se relâcher de leur haine contre les Mèdes, et tendre à l’asservissement de leurs alliés, nous n’avons plus été sans crainte. Cependant, comme trop de peuples avaient droit de suffrage pour que nous pussions agir d’un commun accord, les alliés furent assujettis, excepté nous et les habitans de Chio. Pour nous, restés libres de nom et conservant en apparence nos propres lois, nous avons continué de porter les armes avec les Athéniens ; mais, instruits par les exemples passés, nous ne les regardions plus comme des chefs en qui l’on pût avoir confiance. Il n’était pas en effet vraisemblable qu’ils eussent soumis au joug ceux qui avaient été compris avec nous dans le même traité, et qu’ils ne fissent pas éprouver aux autres le même sort, s’il arrivait qu’ils en eussent le pouvoir.
XI. « Si nous jouissions tous encore de la liberté, nous aurions moins à craindre de leur voir tramer contre nous aucune révolution. Mais, après s’être soumis le plus grand nombre des alliés, ils supporteront plus impatiemment de nous traiter encore en égaux, et de nous voir méconnaître seuls leurs prétentions quand tout le reste a cédé, surtout lorsqu’ils sont devenus si différens d’eux-mêmes en puissance, tandis que nous sommes plus isolés que jamais. Il ne peut exister une solide alliance qu’entre des peuples qui se craignent mutuellement : car celui qui serait tenté de l’enfreindre, ne se sentant pas de forces supérieures, renonce à l’envie d’attaquer. Mais s’ils nous ont laissés libres, c’est uniquement parce qu’ils ont cru devoir se saisir de la domination plutôt sous des prétextes spécieux et par le manège de l’intrigue que par la force. Ils alléguaient en leur faveur que des peuples indépendans ne les auraient pas volontairement secondés contre ceux qu’ils attaquaient, si ces derniers n’avaient pas eu quelque injustice à se reprocher. En même temps c’étaient les plus forts qu’ils entraînaient les premiers contre les plus faibles : ils les réservaient pour les derniers ; et c’était le moyen de les trouver eux-mêmes bien peu capables de résistance, quand ils auraient soumis le reste. S’ils avaient commencé par nous lorsque tous avaient encore leur propre force et pouvaient trouver notre appui, ils n’eussent pas eu les mêmes succès. Notre marine ne laissait pas aussi que de leur en imposer : ils craignaient qu’un jour elle ne se réunît tout entière ou à vous ou à quelque autre puissance, et ne les mît en danger. Ce qui contribuait encore à notre conservation, c’étaient les respects que nous rendions au peuple ainsi qu’aux chefs qui se succédaient dans leur république Cependant, à en juger par le sort des autres, nous ne paraissons pas devoir subsister encore long-temps si la guerre présente ne s’était pas élevée.
XII. « Eh ! comment pouvions-nous compter sur notre liberté et sur l’amitié des Athéniens, quand notre commerce mutuel n’avait rien de sincère ! Ils nous caressaient par crainte en temps de guerre, nous faisions pour eux de même en temps de paix. Ce qui est capable surtout d’assurer la confiance, c’est la bienveillance mutuelle ; et nous n’étions assurés les uns des autres que par la terreur. Alliés par crainte plutôt que retenus par amitié, ceux à qui la certitude du succès donnerait le plus tôt de l’audace devaient être aussi les premiers à rompre l’alliance. Si, parce qu’ils différaient d’en venir contre nous aux derniers excès, on nous trouve coupables de l’avoir abjurée sans attendre que les effets nous eussent confirmé leurs desseins, c’est bien mal juger des choses : car si nous avions été comme eux en état de former des projets et d’en remettre à notre gré l’exécution, qu’aurions-nous eu besoin de leur rester soumis, puisque nous aurions été leurs égaux ? Mais, comme ils ont toujours le pouvoir de nous envahir à leur gré, nous devons avoir le droit de pourvoir à notre défense.
XIII. « Telles sont, ô Lacédémoniens et alliés, les raisons et les causes de notre défection ; elles font assez connaître à ceux qui nous entendent que ce n’est pas sans motif que nous avons agi, que nos craintes ne manquaient pas de fondement et que nous avions lieu de chercher quelque sûreté. Notre dessein était formé depuis long-temps ; nous vous en avions informés pendant la paix ; et c’est vous qui, par le refus de nous seconder, en avez empêché l’exécution. Mais, sollicités maintenant par les Bœotiens, nous nous empressons de répondre à leurs vœux. Nous croyons être doublement autorisés dans notre défection par notre désir de contribuer à la délivrance des Grecs au lieu d’aider les Athéniens à les asservir, et par celui de prévenir les Athéniens au lieu de nous voir un jour détruits nous-mêmes par eux. Notre dessein s’est déclaré trop tôt et avant que nous fussions préparés ; c’est ce qui doit vous engager encore plus à nous recevoir dans votre alliance et à nous envoyer de prompts secours, pour montrer que vous embrassez la défense de ceux qu’il faut protéger, et en même temps que vous savez nuire à vos ennemis. L’occasion est telle qu’elle ne s’est point encore présentée. Les Athéniens sont ruinés par la maladie et par les frais de la guerre ; une partie de leurs vaisseaux est employée contre votre pays, une autre contre nous ; on peut croire qu’il leur en reste peu à vous opposer si cet été même vous faites chez eux par terre et par mer une irruption. Ou ils ne pourront s’opposer à votre descente, ou ils retireront leurs flottes de votre pays et du nôtre. Et qu’on ne pense pas que ce soit affronter un danger personnel en faveur d’une contrée étrangère. Tel regarde Lesbos comme un pays éloigné qui en recevra des avantages prochains : car la guerre ne se fera pas, comme quelques personnes peuvent le croire, dans l’Attique, mais dans un pays qui procure à l’Attique de grandes ressources. Les revenus d’Athènes viennent de ses alliés ; ils seront plus grands encore si elle parvient à nous soumettre. Dès lors plus d’alliés qui osent se détacher d’elle : notre fortune sera jointe à la sienne, et nous aurons plus à souffrir que ceux qu’elle a les premiers asservis. Mais si vous nous secourez avec zèle, vous unirez à vos intérêts une république qui possède une marine, et c’est ce dont vous avez le plus grand besoin ; et vous détruirez plus aisément la puissance d’Athènes en lui enlevant ses alliés, car tous alors se jetteront plus hardiment dans vos bras. Vous éviterez en même temps le reproche qu’on a coutume de vous faire de ne pas secourir ceux qui vous implorent. Montrez-vous leurs libérateurs, et vous aurez à la guerre une supériorité plus assurée.
XIV. « Respectez les espérances que les Grecs mettent en vous et Jupiter Olympien, dans le temple de qui vous nous voyez supplians. Devenus alliés des Mityléniens, armez-vous pour leur défense. Ne nous abandonnez pas, nous qui courons en particulier le danger de notre vie, qui offrons à tous un avantage commun s’ils nous sauvent, et qui leur causons un dommage général si nous succombons pour n’avoir pu vous persuader. Soyez tels enfin que les Grecs vous supposent et que notre crainte désire vous trouver. »
XV. Voilà ce que dirent les Mityléniens. Les
Lacédémoniens et les alliés, après les avoir entendus, goûtèrent leurs raisons, et reçurent les Lesbiens dans leur alliance. Résolus d’entrer dans l’Attique, ils engagèrent les alliés qui étaient présens à se rendre sur l’isthme le plus tôt qu’il serait possible avec les deux tiers de leurs forces. Eux-mêmes y arrivèrent les premiers : et comme ils voulaient faire à la fois leur invasion par terre et par mer, ils préparèrent des machines pour transporter de Corinthe par-dessus l’isthme leur flotte dans la mer d’Athènes. Ils firent ces dispositions avec célérité ; mais les autres alliés se rassemblèrent lentement, occupés à faire leurs moissons, et d’ailleurs fatigués de la guerre.
XVI. Les Athéniens, sachant que c’était par mépris pour leur faiblesse qu’on se préparait à les attaquer, voulurent montrer qu’on avait mal jugé de leur puissance, et que, sans toucher à leur flotte de Lesbos, ils étaient en état de se défendre aisément contre celle qui venait du Péloponnèse. Ils équipèrent cent vaisseaux qu’ils montèrent eux-mêmes, tant citoyens qu’habitans, excepté les chevaliers et ceux qui avaient cinq cents médimnes de revenu. Ils côtoyèrent l’isthme, faisant montre de leurs forces, et opérant dans le Péloponnèse des descentes partout où ils voulaient. Les Lacédémoniens, à ce spectacle inattendu, crurent que les Lesbiens leur avaient fait un rapport infidèle, et se trouvèrent dans une situation d’autant plus embarrassante que leurs alliés ne paraissaient pas, et qu’ils apprenaient que les trente vaisseaux d’Athènes qui étaient autour du Péloponnèse ravageaient les champs voisins de leur ville. Ils s’en retournèrent. Ils appareillèrent ensuite une flotte pour l’envoyer à Lesbos, et ordonnèrent aux villes de contribuer pour quarante vaisseaux. Alcidas fut nommé commandant de cette flotte, et devait l’aller joindre. Les Athéniens firent leur retraite quand ils eurent vu celle des Lacédémoniens.
XVII. Dans le temps de cette expédition maritime, ils eurent à la fois un grand nombre de vaisseaux bons voiliers et d’une belle construction : mais leur marine n’avait pas été moins nombreuse, ou plutôt elle l’avait encore été davantage au commencement de la guerre. Cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine ; cent autres étaient autour du Péloponnèse, sans compter ceux qui étaient devant Potidée et en d’autres endroits. Aussi, dans un seul été, ils n’avaient pas eu en mer moins de deux cent cinquante bâtimens. Après les dépenses du siège de Potidée, rien ne causa tant de frais. Les hoplites en garnison devant cette place recevaient par jour deux drachmes chacun, l’une pour lui-même, l’autre pour son valet. Ils avaient été trois mille au commencement du siège, et jamais il n’y en eut moins à le continuer. Il y en avait eu seize cents avec Phormion qui se retirèrent avant que la place fût rendue. Tous les vaisseaux recevaient la même paye. Telles furent les dépenses qui se firent d’abord, et le nombre des vaisseaux qui furent équipés.
XVIII. Les Lacédémoniens étaient sur l’isthme quand les Mityléniens, conjointement avec les troupes qui étaient venues à leur secours. firent du côté de la terre des tentatives contre Méthymne, comptant que cette place leur serait livrée par trahison. Ils l’attaquèrent ; mais leurs espérances ayant été trompées, ils allèrent à Antisse, à Pyrrha, à Éresse, mirent ces villes en bon état, en renforcèrent les murailles et se retirèrent promptement. Après leur retraite, ceux de Méthymne entrèrent aussi en campagne et attaquèrent Antisse ; mais il vint contre eux quelques secours, et ils furent défaits par les gens d’Antisse et leurs auxiliaires. Il en périt beaucoup ; le reste fit une retraite précipitée.
Les Athéniens furent instruits de cet événement ; ils surent que les Mityléniens étaient maîtres du pays, et eux-mêmes n’ayant pas de ce côté des forces capables de les contenir, ils firent partir, au commencement de l’automne, Pachès, fils d’Épicure, en qualité de général avec mille hoplites de leur nation. C’était les gens de guerre qui faisaient eux-mêmes la manœuvre des vaisseaux. Ils arrivèrent et investirent Mitylène d’une simple muraille. Ils construisirent aussi des forteresses en quelques endroits faciles à défendre, Mitylène fut alors puissamment contenue par terre et par mer, et l’hiver commença.
XIX. Le besoin d’argent pour ce siège obligea les Athéniens à se mettre eux-mêmes à contribution pour la première fois, et ils fournirent deux cents talens. Ils envoyèrent aussi douze vaisseaux aux ordres de Lysiclès et de quatre autres commandans, pour recueillir les tributs des alliés. Lysiclès, après avoir fait des levées en différens endroits, continuait sa tournée ; il passait de Myonte par la plaine de Méandre, dans la Carie, pour gagner le monticule Sandius, quand, attaqué par les Cariens et les Anæïtes, il périt avec une grande partie de l’armée.
XX. Le même hiver, les Platéens, toujours assiégés par les armées du Péloponnèse et de la Bœotie, tourmentés par la disette, sans espérance de secours du côté d’Athènes, et dénués de tout autre moyen de salut, formèrent d’abord, ainsi que les Athéniens qui étaient assiégés avec eux, le dessein de sortir tous ensemble, et de gravir le mur des ennemis, s’ils pouvaient parvenir à le forcer. Le devin Thæénète, fils de Timide, et Eupolpide, fils de Daïmaque, l’un des commandans, étaient les auteurs du projet. La moitié des troupes trouva dans la suite qu’il était trop dangereux et marqua de la répugnance à le partager. Ceux qui persistèrent dans leur bonne volonté étaient à peu près au nombre de deux cent vingt. Voici le moyen qu’ils imaginèrent. Ils firent des échelles de la hauteur des murs, mesurant cette hauteur par les jointures des briques : on avait négligé de les enduire à une partie de la muraille qui regardait de leur côté. Plusieurs comptaient à la fois ces jointures ; quelques-uns devaient se tromper et la plupart rencontrer juste : d’ailleurs on recommençait plusieurs fois le calcul ; et, comme on n’était pas fort loin, on voyait aisément la partie du mur où l’on projetait d’appliquer les échelles. Ce fut ainsi qu’on prit la mesure de ces échelles, en la déduisant de l’épaisseur des briques.
XXI. Passons à la manière dont était construit le mur des Péloponnésiens. Il formait deux enceintes : l’une du côté de Platée, l’autre en dehors, pour veiller sur les secours qui pourraient venir d’Athènes. Ces deux enceintes laissaient entre elles un espace de seize pieds, dans lequel étaient bâties pour la garnison des pièces distinctes mais contiguës, et le tout offrait l’apparence d’un mur épais, avec des crénaux des deux côtés. De dix en dix créneaux s’élevaient de grandes tours aussi épaisses que le mur. Comme elles étaient appuyées à la partie intérieure et extérieure de la muraille, il n’y avait point de passage le long des tours, mais il fallait les traverser par le milieu. La nuit, quand le temps était froid et pluvieux, on abandonnait les créneaux et la garde se faisait dans les tours qui étaient couvertes et peu distantes les unes des autres. Tel était le mur qui formait la circonvallation de Platée.
XXII. Quand les assiégés eurent fait leurs apprêts, ils profitèrent, pour sortir, d’une nuit pluvieuse, que la lune n’éclairait pas et dans laquelle il faisait un grand vent. Les auteurs de l’entreprise en furent les commandans. Ils franchirent d’abord le fossé qui les entourait, et parvinrent au mur des ennemis sans être découverts par les sentinelles. Elles ne pouvaient, dans l’obscurité, les apercevoir d’avance, ni entendre le bruit de leur marche qui était couvert par celui du vent. D’ailleurs les Platéens s’avançaient à une grande distance les uns des autres, pour n’être pas trahis par le choc de leurs armes. Ils s’étaient équipés lestement et n’avaient de chaussure qu’au pied gauche, pour n’être pas exposés à glisser dans la fange. Ils arrivèrent aux créneaux qui étaient dans les intervalles des tours, les sachant abandonnés, et ceux qui portaient les échelles les appliquèrent à la muraille. Ensuite montèrent douze hommes armés à la légère, n’ayant que le poignard et la cuirasse. Ils étaient conduits par Amméas, fils de Corœbus, qui monta le premier. Après lui montèrent ses douze hommes, six de chaque côté des tours. Ensuite vinrent d’autres hommes, également armés à la légère et portant des javelots ; derrière eux en étaient d’autres portant les boucliers, pour que les premiers eussent moins de peine à monter, et ils devaient les leur donner quand on en viendrait aux mains. Déjà le plus grand nombre étaient en haut, quand les gardes des tours entendirent quelque chose. C’était un Platéen, qui, en voulant s’accrocher à une brique, l’avait fait tomber du haut des créneaux ; elle fit du bruit dans sa chute, et aussitôt fut jeté le cri d’alarme. Toutes les troupes accoururent à la muraille sans savoir, par la pluie et dans les ténèbres, quel pouvait être le danger qui les menaçait. En même temps ceux des Platéens qui étaient restés dans la ville sortirent ; et, pour détourner l’attention de dessus leurs gens, ils firent une fausse attaque à un endroit du côté opposé à celui où montaient ces derniers. Il se faisait beaucoup de mouvemens, mais à la même place, personne n’osant quitter son poste pour donner ailleurs du secours. On ne savait que penser de ce qui était arrivé. Au cri d’alarme, trois cents hommes, dont l’ordre était de porter du secours au besoin, sortirent du retranchement. On leva des torches du côté de Thèbes pour y faire connaître qu’il était attaqué ; mais les Platéens qui étaient dans la ville en levèrent aussi de leur côté en grand nombre. Ils les avaient tenues prêtes d’avance pour que les ennemis n’entendant rien aux signaux, et imaginant toute autre chose que ce qui était arrivé, ne donnassent pas de secours avant que les hommes qui étaient sortis de Platée eussent pu s’évader et se mettre en sûreté.
XXIII. Les premiers qui parvinrent au haut du mur se rendirent maîtres des deux tours, en égorgèrent la garde, et en défendirent le passage, pour que personne ne pût les traverser et s’avancer contre eux. Ils y appliquèrent des échelles de dessus le mur, et y firent monter un grand nombre des leurs. Les uns, du haut et du bas des tours, tiraient sur les ennemis qui voulaient s’avancer et les tenaient eu respect ; en même temps les autres, en plus grand nombre, posaient beaucoup d’échelles à la fois, et renversant les créneaux, montaient par l’intervalle des tours. À mesure qu’ils l’avaient franchi ils s’arrêtaient sur le bord du fossé, d’où ils accablaient de flèches et de javelots ceux qui osaient s’opposer à leur passage. Quand tous eurent traversé, ce fut avec peine que les derniers qui descendirent des tours gagnèrent le fossé : les trois cents se portèrent en même temps contre eux avec des flambeaux. Mais les Platéens qui se trouvaient dans l’obscurité avaient l’avantage de les mieux voir ; ils se tenaient sur le bord du fossé, et perçaient de flèches et de javelots leurs ennemis, choisissant les parties du corps que les armes laissaient à nu, tandis que la lueur des flambeaux empêchaient de les voir eux-mêmes, plongés comme ils l’étaient dans les ténèbres. Ainsi les Platéens, jusqu’aux derniers, eurent le temps de franchir le fossé, mais avec peine et non sans beaucoup d’obstacles, car il s’y était formé de la glace, mais trop faible pour porter, et manquant de consistance, comme il arrive quand le vent souffle plutôt du levant que du nord. C’était celui qui soufflait dans cette nuit : il tombait de la neige qui se fondait, et elle remplit d’eau le fossé ; ils en avaient presque jusqu’au cou ; mais aussi le mauvais temps contribua beaucoup à faciliter leur évasion.
XXIV. A la sortie du fossé, ils prirent, en se tenant serrés, le chemin de Thèbes, ayant à leur droite la chapelle du héros Andocrate ; bien sûrs qu’on ne les soupçonnerait pas d’avoir enfilé une route qui menait aux ennemis. Ils voyaient les Péloponnésiens marcher à leur poursuite, avec des flambeaux, sur celle qui conduit à Athènes par le Cithéron et Dryscéphales. Ils suivirent le chemin de Thèbes pendant six à sept stades, et, coupant ensuite de côté, ils entrèrent dans la route qui mène à la montagne, gagnèrent Érythres et Ysies, prirent par les hauteurs, et arrivèrent à Athènes au nombre de deux cent douze. Ils avaient été davantage, mais quelques-uns étaient retournés à la ville avant de franchir la muraille, et un archer avait été pris sur le fossé extérieur.
Les Péloponnésiens cessèrent leur poursuite et demeurèrent à leur poste. Quant aux Platéens qui étaient restés dans la ville, ils ne savaient rien de ce qui s’était passé : mais comme ceux qui étaient revenus sur leurs pas leur avaient dit qu’il ne restait pas un seul homme, ils envoyèrent, dès qu’il fit jour, un héraut demander la permission d’enlever leurs morts. Quand ils eurent appris la vérité, ils restèrent tranquilles. Ce fut ainsi que les hommes de Platée s’ouvrirent un passage et parvinrent à se sauver.
XXV. A la fin du même hiver, le Lacédémonien
Salæthus fut envoyé à Mitylène sur une trirème. Il gagna Pyrrha, et de là, continuant sa route par terre, il passa un ravin par où l’on pouvait franchir la circonvallation, et se jeta dans la ville sans être aperçu des ennemis. Il annonça aux magistrats qu’on ferait une invasion dans l’Attique, et qu’ils recevraient les quarante vaisseaux qui devaient leur apporter des secours ; qu’il avait été expédié en avant pour leur en donner avis et pour s’occuper des autres dispositions. Les Mityléniens prirent courage et furent moins disposés à traiter avec les Athéniens. Cet hiver finit, et en même temps la quatrième année de la guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.
XXVI. Au commencement du printemps suivant, les Lacédémoniens envoyèrent à Mitylène les quarante vaisseaux auxquels ils avaient taxé les villes et dont Alcidas avait le commandement. Eux-mêmes, avec leurs alliés, se jetèrent sur l’Attique, afin que les Athéniens, inquiétés de deux côtés à la fois, fussent moins en état de porter du secours contre la flotte qui gagnait Mitylène. Cléomène était à la tête de l’expédition, en qualité d’oncle paternel de Pausanias, fils de Plistoanax, roi de Lacédémone, encore trop jeune pour commander. Ils dévastèrent dans l’Attique ce qui avait été déjà ravagé, et toutes les nouvelles reproductions, et tout ce qu’ils avaient épargné dans leurs premières courses. Cette incursion fut la plus fâcheuse qu’eussent éprouvée les Athéniens depuis la seconde ; car les ennemis attendant toujours des nouvelles de leur flotte de Lesbos, qu’ils croyaient avoir déjà fait sa traversée, parcoururent la plus grande partie du pays en y portant la désolation. Comme enfin rien de ce qu’ils attendaient ne réussit, et qu’ils manquaient de vivres, ils firent leur retraite, se séparèrent, et chacun retourna chez soi.
XXVII. Cependant les Mityléniens ne voyant pas arriver les vaisseaux du Péloponnèse qui se faisaient attendre, et se trouvant dans la disette, furent réduits à traiter avec Athènes. Voici ce qui amena cette révolution. Salæthus, qui lui-même ne comptait plus sur l’arrivée des vaisseaux, arma les gens du peuple pour faire une sortie contre les Athéniens. Auparavant ils étaient désarmés ; mais à peine eurent-ils reçu des armes qu’ils cessèrent d’obéir aux magistrats, firent des rassemblemens, et ordonnèrent aux riches de mettre à découvert le blé qu’ils tenaient caché, et de leur en faire à tous la distribution, s’ils ne voulaient pas les voir s’accorder avec les Athéniens et les rendre maîtres de la ville.
XXVIII. Ceux qui étaient à la tête des affaires ne se voyant pas en état de s’opposer aux desseins du peuple, et ayant beaucoup à craindre s’ils étaient exclus du traité, convinrent en commun, avec Pachès et son armée, que les Athéniens seraient maîtres de prendre sur les habitans de Mitylène toutes les résolutions qu’ils voudraient ; que ceux-ci ouvriraient à l’armée les portes de la ville ; qu’ils enverraient à Athènes des députés pour y ménager leurs intérêts, et que, jusqu’à leur retour, Pachès ne mettrait aucun Mitylénien dans les fers, ne le réduirait en esclavage, ne lui ferait donner la mort. Telle fut la convention. Ceux qui avaient le plus favorisé Lacédémone, frappés de crainte à l’entrée des ennemis, ne se fièrent pas au traité, et allèrent s’asseoir au pied des autels. Pachès les fit relever, et les mit en dépôt à Ténédos, où il ne devait leur être fait aucun mal, jusqu’à ce que les Athéniens eussent pris une résolution. Il envoya des trirèmes à Antisse, s’en rendit maître, et mit dans l’armée l’ordre qu’il jugea nécessaire.
XXIX. Cependant les Péloponnésiens des quarante vaisseaux, qui devaient faire diligence, avaient perdu du temps autour du Péloponnèse et fait lentement le reste de la traversée. Ils étaient à Délos avant qu’Athènes eût rien su de leur expédition ; ils en étaient partis et se trouvaient à Icare et à Mycone quand ils apprirent que Mitylène était rendue. Pour se mieux assurer de la vérité ils gagnèrent Embate d’Érythrée, où ils se trouvèrent sept jours environ après la reddition de la place. Parfaitement instruits de l’état des choses, ils délibérèrent sur ce qu’exigeaient les circonstances, et Teutiaple d’Élée parla ainsi :
XXX. « Alcidas, et vous Péloponnésiens qui partagez avec moi le commandement de l’armée, mon avis est de cingler vers Mitylène, sans plus de délai, avant qu’on y ait entendu parler de nous. Nous y trouverons, sans doute, un fort mauvais état de défense, comme dans une ville dont on ne fait que de prendre possession. C’est surtout du côté de la mer qu’on sera le moins sur ses gardes, parce qu’on est loin de s’attendre à voir arriver par-là des ennemis ; et c’est précisément de ce côté que nous avons une force redoutable. Sans doute aussi les troupes sont dispersées négligemment dans les maisons, parce qu’elles se fient sur leur victoire. Si donc nous profitons de la nuit pour les surprendre, j’espère qu’avec le secours de ce qui peut nous rester encore fidèle dans la place, nous nous saisirons de l’autorité. N’hésitons pas à faire cette tentative, persuadés que voilà, s’il en fut jamais, une des occasions qu’il faut saisir dans la guerre, et que le général qui se tient sur ses gardes, qui observe ce qui se passe chez l’ennemi, et qui en profite pour l’attaquer, réussira dans la plupart de ses entreprises.
XXXI. Il ne put amener Alcidas à être de son avis.
Des exilés d’Ionie et des Lesbiens qui étaient sur la flotte lui conseillèrent, puisque l’on craignait de tenter ce hasard, de prendre quelque ville de l’Ionie, ou Cume en Æolie, ajoutant qu’ainsi l’on aurait une ville qui serait un point de départ pour exciter l’Ionie à la défection ; qu’on pouvait espérer de réussir ; que personne ne serait fâché de les voir arriver ; qu’en enlevant aux Athéniens cette principale source de leurs revenus, et en les obligeant à de la dépense pour rester en station près de la côte, il espérait engager Pissuthenès à joindre ses armes aux leurs. Alcidas ne se rangea pas non plus de cet avis : son intention était surtout de regagner au plus tôt le Péloponnèse, puisqu’on était arrivé trop tard à Mitylène.
XXXII. Il partit d’Embate, et relâchant à
Myonèse, chez les Téiens, il fit égorger la plupart des prisonniers qu’il avait faits dans sa navigation. Pendant qu’il était à l’ancre devant Éphèse, des députés que lui envoyaient les Samiens d’Anæa vinrent le trouver, et lui dirent que c’était mal s’y prendre pour donner la liberté à la Grèce, que d’égorger des malheureux qui n’avaient pas été pris les armes à la main, qui n’étaient pas même des ennemis, mais qui se trouvaient par nécessité dans l’alliance d’Athènes ; que s’il ne changeait pas de conduite, il amènerait peu d’ennemis à son amitié, et changerait en ennemis un bien plus grand nombre de ses amis.
Il sentit la justesse de ces reproches, et renvoya tout ce qu’il avait entre les mains d’hommes de Chio et quelques autres de différens endroits ; car à la vue de ses vaisseaux, au lieu de fuir, on s’était approché, croyant que c’était une flotte athénienne. On était loin de penser que jamais, tant que les Athéniens auraient l’empire de la mer, des vaisseaux du Péloponnèse abordassent en Ionie.
XXXIII. Alcidas quitta précipitamment
Éphèse, et sa navigation fut une fuite. Il avait été aperçu, lorsqu’il mouillait encore devant Claros, la Salaminienne et le Paralus qui venaient d’Athènes et se trouvaient dans ces parages. Dans la crainte d’être poursuivi, il tint la haute mer, résolu de ne prendre terre volontairement que dans le Péloponnèse. Pachès et les Athéniens reçurent d’abord cette nouvelle d’Érythrée et ensuite de toutes parts. Comme l’Ionie n’est pas fortifiée, on était dans une grande crainte que les Péloponnésiens, même sans avoir intention de s’arrêter, n’attaquassent les villes en passant et ne les saccageassent. La Salaminienne et le Paralus annoncèrent qu’elles avaient vu elles-mêmes Alcidas à Claros. Pachès se mit en hâte à sa poursuite, le poussa jusqu’à la hauteur de Latmos, et retourna enfin quand il reconnut qu’il n’était plus possible d’attaquer l’ennemi. Il regardait comme un avantage, puisqu’il ne l’avait point joint en haute mer, de ne l’avoir atteint nulle part, et de n’avoir pas été dans la nécessité de prendre des campemens, d’établir des corps d’observation, et de mettre à l’ancre devant la flotte d’Alcidas.
XXXIV. A son retour, il relâcha au port de
Notium. Il appartenait aux Colophoniens qui s’y étaient établis quand la ville haute eut été prise par Itaruè.e et les Barbares qu’une faction avait appelés. Cet événement était arrivé à peu près dansle temps que les Péloponnésiens avaient fait leur seconde invasion dans l’Attique. Il y eut de nouvelles dissensions entre ceux qui avaient cherché un refuge à Notium et les anciens habitans. Les derniers ayant reçu de Pissuthnès des secours composés d’Arcadiens et de Barbares, les logèrent dans l’enceinte de leurs murs, et les Colophoniens de la ville haute, qui tenaient pour les Mèdes, se joignirent à eux et s’emparèrent du gouvernement. L’autre parti, qui s’était soustrait à cette faction et qui vivait dans l’exil, appela Pachès. Celui-ci fit inviter à des conférences Hippias, chef des Arcadiens qui étaient dans la place, avec promesse de l’y remettre sain et sauf si l’on ne pouvait s’accorder. Hippias vint ; Pachès le retint sous une bonne garde, mais sans le mettre aux fers, et attaqua inopinément les murailles ; comme on ne s’attendait pas à ce coup de main, il les enleva, et donna la mort aux Arcadiens et à tout ce qui s’y trouvait de Barbares. Il y fit reconduire Hippias, comme il en était convenu, et dès que ce malheureux y fut rentré, on le saisit et on lui donna la mort à coups de flèches. Il rendit Notium aux Colophoniens, en excluant ceux du parti des Mèdes ; mais, dans la suite, les Athéniens y firent passer une colonie qui se gouverna suivant leurs lois, y réunissant des différentes villes tout ce qui s’y trouvait de Colophoniens.
XXXV. Pachès, arrivé à Mitylène, soumit
Pyrrha et Éresse. Il prit le Lacédémonien Salæthus qui était caché dans la ville, et le fit partir pour Athènes avec les Mityléniens qu’il avait déposés à Ténédos, et tous ceux qu’il regardait comme les auteurs de la défection. Il renvoya la plus grande partie de l’armée, resta lui-même avec les troupes qu’il réservait, et mit à Mitylène et dans l’île de Lesbos, l’ordre qu’il crut à propos d’établir.
XXXVI. A l’arrivée des Mityléniens et de Salæthus, les Athéniens mirent le dernier à mort, malgré toutes les offres qu’il put faire ; entre autres celle d’éloigner de Platée les Lacédémoniens qui la tenaient encore assiégée. Ils délibérèrent ensuite sur la destinée des autres. Dans la chaleur de leur ressentiment, ils crurent devoir faire mourrir non-seulement ceux qu’ils avaient entre les mains, mais tous les Mityléniens qui se trouvaient en âge d’hommes, et réduire en servitude les enfans et les femmes, Ils ne leur reprochaient pas seulement de s’être livrés à la défection, quoique traités avec plus d’égards que les autres alliés, mais ce qui ne contribuait pas faiblement à les irriter, c’était que, pour secourir Mitylène, les vaisseaux du Péloponnèse n’avaient pas craint de se hasarder sur les côtes de l’Ionie ; et il paraissait assez que leur soulèvement n’avait pas été la suite d’une légère délibération. Ils firent partir une trirème pour donner avis de cette résolution à Pachès, avec ordre de faire périr sans délai les Mityléniens. Mais dès le lendemain ils se repentirent. Ils se représentaient combien il était atroce de prononcer la mort d’une ville entière, et non pas seulement des coupables.
Les députés mityléniens qui se trouvaient à Athènes, et ceux des Athéniens qui leur étaient favorables, ne s’aperçurent pas plus tôt de la révolution qui s’était opérée dans les esprits, qu’ils travaillèrent auprès des hommes en place à faire reprendre la délibération. Ceux-ci se laissèrent aisément persuader ; ils n’ignoraient pas que le plus grand nombre des citoyens désiraient qu’on fît revenir sur cette affaire. L’assemblée fut aussitôt formée ; il s’ouvrit des opinions différentes ; et celui qui, la première fois, avait fait passer le décret de mort, Cléon, fils de Cléœnète, le plus violent des citoyens dans toutes les circonstances, et l’homme, qui avait alors le plus d’ascendant sur le peuple, se présenta de nouveau, et parla ainsi :
XXXVII. « J’ai déjà reconnu bien des fois, en d’autres occasions, que la démocratie ne convient pas à une nation qui exerce un empire sur d’autres peuples ; votre repentir dans l’affaire des Mityléniens me le fait encore mieux sentir aujourd’hui. Accoutumés entre vous, dans votre conduite journalière, à la franchise et à la sécurité, vous conservez la même habitude avec vos alliés, sans penser que les fautes où vous tombez en vous rendant à leurs insinuations, et le relâchement de pouvoir où l’indulgence vous entraine, est une mollesse qui vous met en danger, sans leur inspirer de reconnaissance. Vous ne considérez pas que votre domination est un pouvoir usurpé sur des hommes libres, qu’ils manœuvrent pour la détruire, et que c’est malgré eux qu’ils y restent soumis. Ils vous obéissent, non parce que vous les caressez, en vous nuisant à vous-mêmes ; mais parce que vous l’emportez sur eux par la force, plutôt que vous ne les gagnez par la bienveillance. Ce qu’il peut y avoir de plus funeste, c’est si rien de ce que nous avons résolu n’est irrévocable, et si nous ignorons qu’un état se soutient mieux avec des lois vicieuses, mais inébranlables, qu’avec de bonnes lois qui n’ont pas de stabilité. L’ignorance modeste vaut mieux que l’habileté présomptueuse, et les hommes les plus ordinaires gouvernent généralement mieux les états que les plus habiles. Ceux-ci veulent se montrer plus sages que les lois, et l’emporter dans toutes les délibérations politiques : ils pensent ne pouvoir jamais trouver une plus belle occasion de faire valoir leur esprit ; et, par cet orgueil, ils mettent souvent l’état en danger : mais ceux qui se défient de leur intelligence, croient en savoir moins que les lois, et ne se flattent pas d’avoir le talent de reprendre les discours de ceux qui parlent bien. Comme ils ont plutôt de la justesse dans leur façon de voir, que la faculté d’entrer dans une joute d’esprit, ils réussissent le plus souvent. C’est ce que nous devons faire ; et non pas, fiers de pouvoir lutter contre les autres en esprit et en talens, donner à la multitude des avis contraires à nos propres opinions.