Histoire de la guerre du Péloponnèse (page 6)
LXI. « Lorsqu’on a le choix, et que d’ailleurs on est heureux, c’est une grande folie de choisir la guerre ; mais si l’on se trouve dans la nécessité de se voir soumis à ses voisins dès qu’on aura la faiblesse de leur céder, ou de se sauver en se jetant dans les hasards, le blâme est pour celui qui fuit les dangers, non pour celui qui les brave. Ce dernier, c’est moi, et je n’ai pas changé d’avis. C’est vous qui en avez changé, parce que vos affaires étaient en bon état quand vous goûtiez mes conseils, et que vos maux vous ont conduits au repentir de les avoir écoutés. Vos âmes sont tombées dans le découragement, et dès lors il vous semble que je vous ai mal conseillés : chacun de vous a le sentiment de ce qu’il souffre, et l’utilité de mes avis ne se montre pas encore sensiblement à tous : un grand malheur est survenu, il est tombé subitement sur vos têtes, et vos esprits abattus ne savent plus se tenir fermes dans leurs premières résolutions. C’est qu’un mal inattendu, et que la raison était absolument incapable de prévoir, captive l’entendement. Voilà où vous jette surtout la maladie qui s’est jointe à vos autres calamités. Cependant, citoyens d’une république respectable, élevés dans des sentimens dignes de votre patrie, il faut savoir soutenir les calamités les plus terribles, et ne pas flétrir votre dignité ; écarter le sentiment douloureux de vos peines domestiques, et ne vous occuper que du salut de la patrie : car on ne croit pas avoir moins raison d’accuser celui qui, par sa faiblesse, laisse perdre la gloire qui lui appartient, que de haïr l’insolent qui ose affecter une gloire dont il est indigne.
LXII. « Vous craignez d’avoir à supporter long-temps les fatigues de la guerre, sans finir par avoir la supériorité. Qu’il me suffise de vous répéter ce que je vous ai déjà montré bien des fois dans d’autres occasions, que c’est à tort que l’issue vous en est suspecte. Mais ce que je dois vous mettre au grand jour, ce dont vous semblez n’avoir jamais fait l’objet de vos méditations, et dont je n’ai point encore parlé dans mes autres discours, c’est la grandeur de votre empire. Je ne vous adresserais pas même aujourd’hui des paroles qui ont quelque chose de présomptueux, si je ne vous voyais dans un abattement qui ne vous convient pas. Vous croyez ne commander qu’à vos alliés ; et moi je déclare que de deux parties qui composent le globe, la terre et la mer, celle-ci vous est soumise tout entière par la domination que vous y exercez maintenant, et qu’il ne tient qu’à vous d’augmenter encore avec la marine que vous possédez. Il n’est ni nation ni roi qui puisse mettre obstacle à votre navigation. Voilà ce qui fait votre puissance, et non des maisons, des campagnes, richesses que vous croyez d’un haut prix, en ce moment que vous en êtes privés, et que vous ne devriez pas plus regretter que des bijoux et de vaines parures. Sachez que c’est la liberté qu’il s’agit de sauver, et qu’elle vous restituera sans peine ces objets de vos regrets, mais que la servitude nous ravira tout le reste. Dans l’art d’acquérir et de conserver, ne nous montrons pas au-dessous de nos pères, qui n’ont pas reçu ce qu’ils ont possédé, mais qui se le sont procuré par leurs travaux, et qui ont su le garder et nous le transmettre. Il est plus honteux de se laisser enlever ce qu’on possède que d’éprouver des disgrâces en tâchant d’acquérir. Marchons aux ennemis, non pas seulement avec un sentiment d’orgueil pour notre courage, mais de mépris pour eux. La présomption est le vice de l’ignorance heureuse ; c’est le propre du lâche ; le mépris de nos ennemis nous est inspiré pur la raison même qui nous fait connaître notre supériorité : ce sentiment nous convient. À égalité de fortune, l’habileté rend le courage plus ferme, en le soutenant d’une juste confiance ; elle se repose moins sur l’espérance qui peut être trompeuse que sur la connaissance de ses avantages, qui lui montre comme assurés les succès qu’elle prévoit.
LXIII. « C’est à l’empire qu’exerce la république, et qui vous en donne une juste fierté, qu’elle doit le respect qu’elle inspire : votre devoir est de le défendre. Ou ne fuyez pas les travaux, ou ne poursuivez pas la gloire, et ne croyez pas qu’il s’agisse seulement de combattre pour savoir si vous servirez au lieu d’être libres ; mais si, privés du plaisir de commander aux autres, vous serez exposés aux dangers de la haine qu’inspire le commandement. Il ne vous est pas permis de l’abdiquer, quoiqu’il se trouve peut-être des personnes qui, dans les circonstances actuelles, prennent par crainte l’inactivité pour de la vertu. Il en est de votre domination comme de la tyrannie : la saisir semble injuste ; s’en démettre est périlleux. Si ces gens faisaient adopter aux autres leurs sentimens, ils perdraient la république quand on supposerait qu’eux-mêmes pussent garder la liberté. Le repos ne peut se conserver qu’en se combinant avec le travail : il ne convient point à une ville qui commande ; ce n’est que dans une ville sujette qu’on peut être esclave sans danger.
LXIV. « Ne vous laissez pas entraîner par des citoyens qui vous égarent, et après vous être déclarés avec moi pour la guerre, ne me faites pas un crime de l’avoir conseillée, quoique vous voyiez les ennemis faire, dans leurs incursions, ce qu’il fallait attendre de leur part, puisque enfin nous refusions de leur obéir. La peste est survenue ; elle n’entrait pas dans le nombre des maux que nous devions attendre, et seule elle les a tous surpassés. Je n’ignore pas qu’elle fait partie des causes qui m’attirent votre haine, bien injustement sans doute ; à moins que vous ne vouliez m’attribuer aussi les événemens heureux que vous pourrez éprouver et qu’on ne saurait prévoir. Il faut supporter avec résignation les maux que nous envoient les dieux, avec courage ceux que nous font les ennemis. C’était des vertus familières autrefois à cette république : qu’elle ne trouve pas en vous un obstacle à les exercer. Si le nom d’Athènes est célèbre chez tous les hommes, sachez que c’est parce qu’elle ne cède point à l’adversité ; qu’elle a fait à la guerre de grands frais d’hommes et de travaux ; mais qu’elle a possédé, jusqu’à ce jour, la plus respectable puissance, et que s’il faut que nous dégénérions un jour, car tout est destiné à décroître, il en restera du moins un éternel souvenir. Grecs, nous avons dominé sur la plupart des Grecs ; nous avons résisté, dans des guerres formidables, aux ennemis les plus puissant, unis et séparés, et nous avons institué la république la plus respectable par sa grandeur et ses richesses. Voilà ce que l’indolence pourra blâmer ; ce qu’imitera quiconque voudra faire des actions d’éclat ; ce que ne manquera pas d’envier celui qui est incapable de s’agrandir. Être haïs pour le moment présent et traités de vexateurs, c’est le sort de ceux qui se croient dignes de commander aux autres ; provoquer l’envie pour de grands objets, c’est prendre une résolution généreuse. La haine dure peu ; on répand, dès l’instant même, un grand éclat, et on laisse pour l’avenir une gloire qui ne sera jamais oubliée. Connaissez ce qui sera beau pour la postérité ; ce qui, pour le présent, n’a rien de honteux : tels doivent être les deux objets de votre zèle. N’envoyez pas de hérauts aux Lacédémoniens, et ne manifestez pas que vous soyez accablés des maux qui vous frappant. Il en est des peuples comme des particuliers : les plus illustres sont ceux dont le courage se laisse le moins accabler par le malheur, et qui, par leurs actions, luttent le plus généreusement contre lui. »
LXV. Périclès, en s’exprimant ainsi, tâchait d’apaiser le ressentiment des Athéniens, et de les détourner de la pensée de leurs maux. Ils se rendirent à ses discours en ce qui concernait les affaires publiques : ils n’envoyèrent plus de députations à Lacédémone, et se portèrent avec plus d’ardeur à continuer la guerre ; mais, en particulier, ils s’affligeaient de leurs souffrances ; le pauvre, parce qu’ayant déjà peu de chose, il s’en voyait privé ; le riche, parce qu’il perdait les magnifiques propriétés qu’il avait dans les campagnes, de beaux édifices, des ameublemens somptueux ; et, ce qui était plus dur encore, on avait la guerre au lieu de la paix. La colère de tous contre Périclès ne fut apaisée qu’après qu’ils l’eurent mis à l’amende. Mais, peu de temps après, par une inconstance familière au peuple, on l’élut général, et tous les intérêts de l’état furent remis entre ses mains. C’est que le sentiment des maux particuliers que chacun avait soufferts commençait à s’émousser, et qu’on le croyait, bien plus que personne, en état de répondre aux besoins de la république. Tout le temps que, pendant la paix, il avait été à la tête des affaires, ils les avait conduites avec modération ; il avait maintenu la sûreté de la patrie ; et, sous son administration, elle s’était élevée à un très haut degré de puissance. Après que la guerre fut déclarée, on voit qu’il avait prévu ce qui devait donner à l’état la force de la soutenir.
Il ne survécut que deux ans et six mois ; et, après sa mort, on connut encore mieux combien, à cet égard, sa prévoyance avait été juste. Il avait dit qu’on aurait la supériorité, mais à condition que, se tenant tranquilles dans l’intérieur, on se tournerait absolument du côté de la marine, sans chercher à augmenter la domination de la république, et sans la mettre en danger pendant la durée de la guerre. Mais on fit le contraire à tous les égards ; et, dans les choses même qui semblaient étrangères à la guerre, on vit, par l’ambition et la cupidité de quelques citoyens, administrer les affaires d’une manière funeste à l’état et aux alliés. Avait-on des succès : ce n’était guère que des particuliers qui en recueillaient la gloire et le profil ; les entreprises manquaient-elles : le malheur tombait sur la république, et la guerre en souffrait. Voici la cause de ce changement : puissant par sa dignité personnelle et par sa sagesse, et reconnu plus que personne pour incapable de se laisser corrompre par des présens, Périclès contenait la multitude par le noble ascendant qu’il prenait sur elle ; ce n’était pas elle qui le menait, mais lui qui savait la conduire. C’est que n’ayant pas acquis son autorité par des moyens illégitimes, il ne cherchait pas à dire au peuple des choses qui lui fussent agréables ; mais il conservait sa dignité, et osait même le contredire, et lui témoigner son ressentiment. Quand il voyait les Athéniens se livrer à l’audace hors de saison, et se porter à l’insolence, il parlait et abattait leur fougue en les frappant de terreur ; tombaient-ils mal à propos dans l’abattement, il les relevait et ranimait leur courage. Le gouvernement populaire subsistait de nom, et l’on était en effet sous la domination d’un chef. Mais ceux qui vinrent après lui, plus égaux entre eux, et voulant tous avoir le premier crédit, étaient réduits à flatter le peuple et à lui abandonner les affaires. De là, comme il doit arriver dans une république d’une grande étendue, et qui possède une domination, résultèrent bien des fautes, et entre autres l’expédition de Sicile. On doit moins en rejeter la faute sur ceux qui la sollicitèrent, et qu’on alla secourir, que sur ceux qui l’ordonnèrent et qui ne savaient pas ce qui était nécessaire aux troupes qu’on expédiait. Par la dissension qu’excitait en eux l’ambition de conduire le peuple, ils émoussèrent les opérations de l’armée, et dans l’intérieur ils furent les premiers dont les querelles réciproques troublèrent les affaires de l’état.
Cependant, quoique les Athéniens eussent manqué leur projet sur la Sicile, que leur armée et la plus grande partie de leur flotte eût été détruite, que leur ville fût plongée dans la sédition, ils ne laissèrent pas de résister pendant trois ans à leurs premiers ennemis, à ceux de la Sicile qui vinrent les renforcer, au plus grand nombre de leurs alliés qui se soulevèrent, et enfin à Cyrus fils du roi, qui se joignit à la cause de Lacédémone, et qui fournit aux Péloponnésiens de l’argent pour l’entretien de leur flotte. Ils ne cédèrent qu’après avoir croulé eux-mêmes, par leurs querelles intestines, sous les débris de l’état ; tant s’était montré supérieur le génie de Périclès, quand il avait prévu les moyens qui pouvaient assurer une victoire complète et facile à sa patrie dans la guerre du Péloponnèse.
LXVI. Les Lacédémoniens et leurs alliés se portèrent le même été avec cent vaisseaux, contre Zacynthe, île située en face de l’Élide. Elle a pour habilans des Achéens, sortis en colonie du Péloponnèse, et qui étaient alliés d’Athènes. Mille hoplites de Lacédémone s’embarquèrent sur la flotte dont Cnémus de Sparte avait le commandement : ils firent une descente, et ravagèrent la plus grande partie de l’île ; mais ils se retirèrent sans être parvenus à s’en rendre maîtres.
LXVII. A la fin du même été, Aristée de
Corinthe et les ambassadeurs de Lacédémone, Anériste, Nicolaûs et Stratodème, avec Timagoras de Tégée, partirent pour l’Asie : Polis d’Argos se joignit à cette ambassade en son propre nom. Ils se rendaient auprès du roi, pour essayer s’ils ne pourraient pas l’engager à fournir de l’argent et des troupes auxiliaires. Ils allèrent d’abord en Thrace conférer avec Sitalcès, fils de Térès, pour lui persuader, s’il leur était possible, de renoncer à l’alliance d’Athènes et de secourir Potidée que les Athéniens assiégeaient. Ils voulaient qu’il cessât de prêter à ceux-ci des secours, et qu’il leur facilitât à eux-mêmes le passage de l’Hellespont. Ils avaient dessein de le traverser pour se rendre auprès de Pharnace, fils de Pharnabase, qui, de son côté, devait envoyer une ambassade auprès du roi. Mais des députés d’Athènes, Léarque, fils de Callimaque, et Aminiade, fils de Philémon, se trouvaient auprès de Sitalcès. Ils engagèrent Sadocus son fils, qui était devenu Athénien, à leur livrer ces ambassadeurs, dans la crainte qu’ils ne contribuassent à faire attaquer sa ville, si l’on souffrait qu’ils parvinssent jusqu’au roi.
Les ambassadeurs traversaient la Thrace, pour gagner le bâtiment sur lequel ils devaient passer l’Hellespont : ils furent pris avant de s’embarquer. Sadocus avait fait partir avec Léarque et Aminiade des émissaires chargés d’arrêter ces ministres, et de les remettre dans leurs mains. Ils furent conduits à Athènes. Les Athéniens craignaient qu’Aristée, reconnu pour l’auteur de tout ce qui s’était déjà passé à Potidée et en Thrace, ne leur fît encore plus de mal s’il leur échappait. Ainsi le même jour que les ambassadeurs leur furent amenés, ils les firent mourir sans les juger, et même sans les entendre, quoiqu’ils demandassent à parler. Leurs corps furent jetés dans les pharanges. C’était une représaille qu’ils crurent devoir faire contre les Lacédémoniens, qui mettaient à mort et jetaient dans des précipices les marchands d’Athènes et des alliés qu’ils prenaient en mer autour du Péloponnèse. Car, au commencement de la guerre, les Lacédémoniens traitaient en ennemis et faisaient mourir tous ceux qu’ils arrêtaient en mer, soit qu’ils appartinssent à des villes alliées d’Athènes, ou même à des villes neutres.
LXVIII. Vers le même temps, à la fin de l’été, les Ampraciotes, avec un grand nombre de Barbares qu’ils avaient engagés à prendre les armes, attaquèrent Argos, ville d’Amphiloquie, et tout le reste de la contrée. Voici comment avait commencé leur haine contre les Argiens. Amphiloque, fils d’Amphiaraûs, retournant chez lui après le siège de Troie, et mécontent de ce qui s’était passé à Argos, conduisit une colonie dans l’Amphiloquie, y fonda, sur le golfe d’Ampracie, une ville nouvelle, et lui donna le nom de celle d’Argos, où il avait reçu le jour. C’était la ville la plus considérable du pays, et elle avait de très riches habitans. Plusieurs générations après, accablés d’adversités, ils engagèrent les Ampraciotes, leurs voisins, à partager leur ville avec eux. Ce fut par ce commerce qu’ils adoptèrent la langue grecque : car le reste de l’Amphiloquie est barbare. Avec le temps, les Ampraciotes chassèrent les Argiens et gardèrent la ville. Ceux d’Amphiloquie, expulsés de leurs foyers, se donnèrent eux-mêmes aux Acarnanes, et les deux peuples réunis implorèrent le secours d’Athènes, qui leur envoya cent vaisseaux sous le commandement de Phormion. A l’arrivée de ce général, ils forcèrent Argos, et réduisirent les Ampraciotes en esclavage. Ceux d’Amphiloquie et les Acarnanes occupèrent la ville en commun. Ce fut à la suite de cet événement que se contracta la première alliance entre Athènes et l’Acarnanie. La haine des Ampraciotes contre les Argiens avait pour principe la servitude à laquelle ils avaient été réduits ; et dans la guerre actuelle, ils s’armèrent contre eux avec les Chaoniens et quelques autres Barbares du voisinage. Ils s’approchèrent d’Argos, se rendirent maîtres du pays, et attaquèrent la ville, mais sans parvenir à la forcer. Ils firent leur retraite, et les différentes nations rentrèrent chez elles. Voilà ce qui se passa pendant l’été.
LXIX. Au commencement de l’hiver, les
Athéniens envoyèrent vingt vaisseaux en course autour du Péloponnèse. C’était Phormion qui en avait le commandement. Parti de Naupacte, il garda la mer, pour empêcher qu’on ne pût entrer à Corinthe et dans le golfe de Crisa, ni en sortir. On expédia encore six bâtimens pour la Carie et la Lycie, sous le commandement de Mélésandre. Sa commission était d’y lever les tributs, de s’opposer à la piraterie des Péloponnésiens, et d’entraver la navigation des vaisseaux marchands de Phaselis, de Phœnicie et de toute cette partie du continent. Mélésandre fit une descente en Lycie avec les Athéniens et les alliés qui l’avaient suivi ; il fut vaincu dans une action, et y périt lui-même avec une partie de son armée.
LXX. Dans le même hiver les habitans de
Potidée ne purent plus supporter les misères du siège. Les incursions des Péloponnésiens dans l’Attique n’empêchaient pas les Athéniens de le continuer : le pain manquait aux assiégés ; ils étaient réduits à la dernière disette, et déjà plusieurs s’étaient mangés les uns les autres. Ils résolurent de se rendre, et entrèrent en conférence avec les généraux ennemis : c’était Xénophon, fils d’Euripide ; Hésiodore, fils d’Aristoclide ; et Phanomaque, fils de Callimaque. Ceux-ci les reçurent à composition, témoins des souffrances de leur propre armée, dans une contrée où l’hiver est rigoureux : d’ailleurs, la république avait déjà dépensé deux mille talens à ce siège. La capitulation portait que les habitans, leurs enfans, leurs femmes et leurs alliés sortiraient de la ville, les hommes avec un seul manteau et les femmes avec deux, n’emportant qu’une somme fixée pour le voyage. Ces malheureux se retirèrent dans la Chalcidique, et partout où chacun put chercher un asile. Les Athéniens firent un crime à leurs généraux d’avoir traité sans leur aveu ; car ils croyaient se rendre maîtres de la ville à discrétion ; ils y envoyèrent une colonie tirée de leur sein, et la repeuplèrent. Ainsi finit la seconde année de la guerre que Thucydide a écrite.
LXXI. Au commencement de l’été, les Péloponnésiens et les alliés ne firent pas d’incursions dans l’Attique ; mais ils attaquèrent Platée. Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi de Lacédémone, les commandait. Il prit ses campemens, et il se préparait à dévaster les campagnes, quand les Platéens se hâtèrent de lui envoyer des députés, qui parlèrent ainsi : « Archidamus, et vous, Lacêdémoniens, vous vous rendez coupables d’injustice, et c’est une conduite indigne de vous et de vos ancêtres, de porter la guerre dans le pays des Platéens. Quand Pausanias, fils de Cléombrote, délivra la Grèce des Mèdes, avec le secours de ceux des Grecs qui osèrent, dans nos campagnes, s’exposer au danger du combat, il offrit dans le marché de Platée un sacrifice à Jupiter Libérateur ; et, prenant à témoin tous les alliés, il rendit aux Platéens leur ville et leur pays, pour y vivre sous leurs propres lois. Il prononça que si jamais personne s’armait contre eux pour les insulter ou les asservir, les alliés présens leur donneraient des secours en proportion de leurs forces. Voilà ce que nous accordèrent vos ancêtres : c’était la récompensé de notre valeur, et du zèle que nous avions fait paraître dans ces fameux dangers. Et vous, vous faites le contraire. Vous venez avec les Thébains nos plus cruels ennemis, et c’est pour nous asservir. Nous prenons à témoin les dieux de vos pères et ceux de cette contrée, ces dieux qui entendirent alors vos sermens, et nous vous ordonnons de ne point offenser notre pays, de ne point enfreindre les engagemens de vos pères, et de nous laisser vivre dans notre patrie sous nos propres lois, suivant les promesses de Pausanias. »
LXXII. Ainsi parlèrent les Platéens. Archidamus répliqua en ces termes :
« Ce que vous dites est juste, ô Platéens, si vos actions répondent à vos discours. Suivant ce que vous accorda Pausanias, soyez libres sous vos propres lois, et délivrez les autres Grecs, qui partagèrent alors vos dangers, qui se lièrent avec vous par les mêmes sermens, et qui se trouvent aujourd’hui sous le joug des Athéniens. L’objet de cet appareil et de cette guerre est de leur rendre, ainsi qu’aux autres, la liberté. Vous participez plus que personne à cette liberté. Restez donc fidèles à vos promesses, ou du moins, et c’est ce que déjà nous vous avons conseillé, demeurez en repos, jouissez de vos propriétés, et restez neutres. Conservez l’amitié des puissances belligérantes, sans aider ni l’une ni l’autre à la guerre. Voilà ce qui nous plait. »
Telle fut la réponse d’Archidamus. Les députés, après l’avoir reçue, retournèrent chez eux, et firent au peuple le rapport de ce qui leur avait été dit. Ils furent chargés de répondre que les Platéens ne pouvaient faire ce qu’on leur demandait, sans l’aveu des Athéniens ; que leurs femmes et leurs enfans étaient à Athènes ; qu’ils avaient à craindre, pour leur ville entière, qu’après le départ des Lacédémoniens, les Athéniens ne vinssent les empêcher de tenir ce qu’ils auraient promis ; qu’ils avaient les mêmes craintes de la part des Thébains, puisqu’ils étaient engagés par serment à recevoir les deux peuples, et que ceux-ci tâcheraient encore une fois de prendre leur ville.
Archidamus essaya de les rassurer, et il ajouta : « Remettez-nous votre ville et vos maisons, faites-nous connaître vos limites, donnez-nous en compte vos arbres et tout ce qui peut se compter, et retirez-vous où vous jugerez à propos pendant la durée de la guerre. A la paix, nous vous rendrons tout ; et, jusqu’à cette époque, ce sera un dépôt qui nous sera confié ; nous ferons cultiver vos terres, et nous vous paierons un subside proportionné à vos besoins. »
LXXIII. Les députés rapportèrent ces propositions, et délibérèrent avec le peuple assemblé. La dernière réponse des Platéens fut qu’ils voulaient d’abord communiquer aux Athéniens ce qui leur était prescrit, et qu’ils s’y soumettraient, s’ils pouvaient les y faire consentir. En attendant, ils prièrent les Lacédémoniens de leur accorder une suspension d’armes, et de ne pas ravager leur territoire. Archidamus conclut avec eux un armistice pour le nombre de jours que devait durer vraisemblablement leur voyage, et il respecta la campagne. Les députés de Platée arrivèrent à Athènes, se consultèrent avec les Athéniens ; et, à leur retour, voici ce qu’ils annoncèrent :
« Les Athéniens disent, ô Platéens, que depuis que nous sommes devenus leurs alliés, ils ne vous ont jamais abandonnés quand on vous a fait injure ; qu’ils ne vous abandonneront pas non plus aujourd’hui, et qu’ils vous secourront de toute leur puissance. Ils vous recommandent fortement, d’après le serment de vos pères, de rester fidèles à leur alliance. »
LXXIV. Sur ce rapport des députés, les Platéens arrêtèrent de ne pas trahir les Athéniens, de souffrir, s’il le fallait, que leur pays fût ravagé sous leurs yeux, et de se résoudre à tous les événemens. Ils ordonnèrent que personne ne sortirait plus pour conférer avec les Lacédémoniens, et qu’on leur répondrait du haut des remparts qu’il était impossible de faire ce qu’ils demandaient.
Archidamus prit à témoin, sur cette réponse, les dieux et les héros de la contrée, et prononça ces paroles : « Dieux, qui avez sous votre protection la terre de Platée, et vous, héros, soyez témoins que les Platéens ont les premiers abjuré les sermens que nous avons prêtés en commun ; que nous ne sommes pas venus injustement dans ce pays où nos pères, après vous avoir invoqués, défirent les Mèdes dans cette campagne, que vous leur accordâtes pour leur champ de victoire ; que maintenant, dans ce que nous pourrons entreprendre, nous ne serons point injustes, puisque, sur des demandes convenables, et plusieurs fois réitérées, nous ne recevons que des refus. Permettez que ceux dont l’injustice provoque nos armes soient punis, et que ceux qui viennent légitimement les châtier satisfassent leur vengeance. »
LXXV. Après cette invocation, il fit travailler son armée aux dispositions du siège. D’abord il fit abattre des arbres, et investir la place de palissades pour empêcher personne d’en sortir. On éleva ensuite contre la ville une terrasse : toute l’armée partageait les travaux, et l’on espérait ne pas tarder à s’en rendre maître. On coupa des arbres sur le mont Cithéron, et l’on construisit des deux côtés de la terrasse une charpente qui la soutenait comme un mur et l’empêchait de crouler. Les intervalles furent remplis de bois, de pierres, et de tout ce qui pouvait servir à les combler. Soixante-dix jours entiers et autant de nuits furent employés à cet ouvrage. On se relayait pour goûter quelque repos, les uns dormant, ou prenant leurs repas, pendant que les autres apportaient les matériaux nécessaires. Ceux des Lacédémoniens qui commandaient les troupes de chaque ville avaient en commun l’inspection des travaux et pressaient les ouvriers.
Quand les Platéens virent s’élever la terrasse, ils surmontèrent d’une muraille de bois leurs anciens murs, du côté où les travaux des assiégeans les menaçaient : ils remplissaient les vides de cette charpente avec les briques qu’ils prenaient des maisons voisines : la charpente servait de liens aux briques, et prévenait l’écroulement de cette construction, que sa grande hauteur eût rendue trop faible. Elle était couverte de cuirs et de peaux garnies de leurs poils, pour protéger les travailleurs et empêcher l’effet des traits enduits de matières combustibles que lançaient les assiégeans. Ce mur acquérait une très grande élévation, et la terrasse qu’on lui opposait ne s’élevait pas avec moins de célérité. Mais les Platéens s’avisèrent de faire des ouvertures à leur muraille du côté de cette plate-forme, et par-là ils enlevaient la terre qu’entassaient les assiégeans.
LXXVI. Les Péloponnésiens s’aperçurent de cette manœuvre : ils remplirent de mortier des paniers de jonc qu’ils jetaient dans les vides, et qui ne pouvaient ni s’ébouler, ni être emportés aussi facilement que la terre. Les assiégés, à qui leur premier essai devenait inutile, en prirent un autre : ils creusèrent des mines, et, les dirigeant, par conjectures, jusque sous la terrasse, ils commencèrent à entraîner la terre. Les assiégeans furent long-temps à s’apercevoir de ce travail. Plus ils jetaient de nouvelle terre, et moins ils avançaient : comme on excavait toujours en dessous, elle s’affaissait pour remplir le vide. Cependant les assiégés craignirent de ne pouvoir, en petit nombre comme ils étaient, résister, par ces sortes de travaux, à la multitude des assiégeans. Voici le nouveau moyen qu’ils imaginèrent. Ils cessèrent de travailler à la haute muraille qu’ils opposaient à la terrasse ; mais ils construisirent, dans l’intérieur de la place, un nouveau mur en forme de croissant, qui aboutissait des deux côtés à l’endroit où l’ancienne muraille avait le moins d’élévation. C’était une dernière retraite qu’ils se ménageaient, si la grande muraille venait à être forcée : les ennemis se trouveraient dans la nécessité d’élever alors une nouvelle plate-forme, et de prendre, en s’avançant, une double peine, avec une plus grande incertitude du succès. Cependant les Péloponnésiens, tout en continuant de travailler à leur terrasse, approchaient de la place des machines de guerre. L’une, amenée sur la plate-forme, ébranla une partie considérable du grand ouvrage, et porta l’effroi dans l’âme des Platéens ; d’autres furent appliquées à d’autres parties des fortifications. Mais les assiégés parvenaient à les enlever, en les engageant dans des câbles en formes de lacets. On attachait aussi par les deux bouts à des chaînes de fer de forts madriers ; ils tenaient par ces chaînes à deux poutres inclinées, qui s’avançaient transversalement par-dessus le rempart, et aux quelles ils étaient suspendus : quand la machine allait frapper quelque partie de la muraille, on lâchait les chaînes, les madriers tombaient de leur propre poids, et, se précipitant avec force, ils en brisaient la tête.
LXXVII. Les Péloponnésiens ne pouvant plus tirer aucun parti des machines, et voyant un mur s’élever en face de leur terrasse, jugèrent impossible de prendre la place par ces moyens, tout terribles qu’ils étaient, et ils se disposèrent à l’investir d’une muraille. Cependant, comme la ville n’était pas grande, ils voulurent essayer d’abord si, en profitant d’un vent favorable, ils ne pourraient pas y mettre le feu ; car il n’était rien qu’ils n’imaginassent pour s’en rendre maîtres sans dépense, et sans essuyer les fatigues d’un long siège. Ils jetèrent des fascines du haut de la terrasse dans le vide qui restait entre elle et le mur. Comme bien des mains partageaient ce travail, l’espace fut bientôt rempli, et profitant de la hauteur où ils étaient placés, ils comblèrent, autant qu’ils le purent, de ces fascines, différentes parties de la ville. Ils jetèrent du feu, du soufre, de la poix ; le bois s’enflamma, et jamais on n’a vu de nos jours un semblable incendie, excité du moins artificiellement ; car il arrive à des forêts entières que tourmentent des vents impétueux, de prendre feu d’elles-mêmes par le frottement. L’embrasement fut terrible, et les Platéens, après avoir échappé aux autres dangers, furent au moment d’être détruits par le feu. Il y avait une grande partie de la ville d’où l’on ne pouvait approcher ; et si la flamme avait été poussée par le vent, comme l’ennemi l’espérait, ils auraient été perdus. On prétend qu’il vint à tomber du ciel une forte pluie mêlée de tonnerre, qui éteignit la flamme, et mit fin au danger.
LXXVIII. Les Péloponnésiens, encore trompés dans cette tentative, congédièrent une partie de l’armée, occupèrent l’autre à construire un mur autour de la place ; un certain espace de terrain était assigné, dans ce travail, aux soldats des différentes villes. Un fossé fut creusé du côté de la place, et un autre du côté opposé ; ce fut avec la terre de ces fossés que l’on fit les briques. L’ouvrage fut achevé vers le lever de la grande Ourse : les Péloponnésiens laissèrent des troupes pour en garder la moitié ; l’autre était gardée par les Bœotiens ; ils se retirèrent, et chacun rentra dans son pays.
Dès auparavant, les Platéens avaient fait passer à Athènes leurs enfans, leurs femmes, les vieillards, toutes les bouches inutiles ; quatre cents hommes restaient pour soutenir le siège : quatre-vingts Athéniens étaient avec eux, et cent dix femmes pour faire le pain. Il n’y avait personne de plus dans la ville, ni homme libre ni esclave. Tels furent les apprêts du siège de Platée.
LXXIX. Dans le même été, et pendant l’expédition contre Platée les Athéniens portèrent la guerre chez les Chalcidiens, peuple de la Thrace, et chez les Bœotiéens : ils avaient deux mille hoplites de leur nation et deux cents hommes de cavalerie : ils prirent le temps où le blé était mûr. Xénophon, fils d’Euripide, les commandait avec deux autres généraux. Ils approchèrent de Spartolus, ville de la Bottique, et ravagèrent les blés. On avait lieu de croire que la place se rendrait par les manœuvres de quelques habitans. Mais ceux de la faction contraire avaient fait venir d’Olynthe une garnison d’hoplites et d’autres troupes : on fit une sortie ; et les Athéniens engagèrent le combat sous les murs. Les hoplites chalcidiens et quelques auxiliaires furent battus, et se retirèrent dans la place ; mais la cavalerie chalcidienne et les troupes légères battirent les troupes légères et la cavalerie des Athéniens.
Les Chalcidiens avaient, en petit nombre, quelques peltastes du pays nommé Crusis ; l’action venait de se passer, quand d’autres peltastes sortis d’Olynthe vinrent donner du renfort. Dés que les troupes légères de Spartolus les aperçurent, cette augmentation de force leur donna du courage ; comme elles n’avaient pas été repoussées à la première attaque, elles en firent une nouvelle avec la cavalerie chalcidienne et les auxiliaires. Les Athéniens reculèrent jusqu’aux bagages où ils avaient laissé deux corps de troupes ; dès qu’ils s’avançaient, l’ennemi cédait, quand ils reculaient, il les pressait et les accablait de traits. La cavalerie chalcidienne fondait partout où elle trouvait jour ; ce fut elle surtout qui effraya les Athéniens, elle les mit en fuite et les poursuivit au loin. Les vaincus se retirèrent à Potidée ; ils furent obligés de traiter pour enlever leurs morts et ils retournèrent à Athènes avec ce qui leur restait de troupes ; ils avaient perdu quatre cent trente hommes et tous leurs généraux. Les Chalcidiens et les Bottiéens élevèrent un trophée, recueillirent leurs morts et se séparèrent.
LXXX. Le même été, peu après ces événemens, les Ampraciotes et les Chaoniens, voulant se rendre maîtres de toute l’Acarnanie et la détacher d’Athènes, persuadèrent aux Lacédémoniens d’équiper une flotte de leurs alliés, et de faire passer dans ce pays mille hoplites. Ils leur montraient qu’en l’attaquant d’intelligence et à la fois par terre et par mer, les Acarnanes de la côte ne pourraient donner de secours à ceux de l’intérieur et qu’on enlèverait aisément toute la contrée ; que maître de l’Acarnanie, on le deviendrait de Zacynthe et de Céphalénie, et qu’il ne serait plus si facile aux Athéniens de faire des courses autour du Péloponnèse ; qu’enfin on pouvait espérer de prendre aussi Naupacte.
Les Lacédémoniens, persuadés, expédient aussitôt sur un petit nombre de bâtimens des hoplites aux ordres de Cnémus, qui avait encore le commandement de la flotte ; ils envoient ordre aux alliés de faire passer aussitôt à Leucade ce qu’ils avaient de vaisseaux appareillés. Les Corinthiens, surtout, témoignaient beaucoup de zèle aux Ampraciotes, qui étaient une de leurs colonies, et la flotte de Corinthe, de Sicyone et des autres contrées voisines, se disposait au départ. Celle de Leucade, d’Ambracie, d’Anactorium avait mis en mer la première, et attendait à Leucade. Cnémus avec les mille hoplites qu’il conduisait, échappa, dans sa traversée, à Phormion, commandant des vingt vaisseaux athéniens qui gardaient les côtes de Naupacte ; il fit mettre en marche sans délai l’armée de terre. Les Grecs qui la composaient étaient les Ampraciotes, les Leucadiens, les Anactoriens et les mille hommes du Péloponnèse qu’il avait amenés. Des Barbares se joignirent à eux. On voyait mille Chaoniens qui ne reconnaissent pas de roi ; chez eux le commandement est annuel ; il était alors exercé par Photius et Nicanor, de la race à qui cet honneur est affecté. Avec eux marchaient les Thesprotiens, qui n’ont pas non plus de roi ; les Molosses et les Antitanes étaient conduits par Sabylinthus, tuteur du roi Tharyps, encore enfant, et les Paravéens, par Oræde leur roi. Antiochus, roi des Orestes, avait confié mille hommes de ses troupes à Oræde, et il devait combattre avec les Paravéens. Perdiccas, à l’insu d’Athènes, envoya mille Macédoniens qui arrivèrent trop tard.
Ce fut avec cette année que Cnémus partit, sans attendre la flotte de Corinthe. En traversant le pays des Agræns, on ravagea le bourg de Lymnée, qui n’avait pas de murailles. On gagna Stratos, très grande ville de l’Acarnanie, dans la pensée que, si l’on pouvait d’abord s’en rendre maître, le reste se soumettrait aisément.
LXXXI. Les Acarnanes, à la nouvelle qu’une puissante armée était entrée chez eux par terre, et qu’en même temps ils allaient voir arriver par mer les ennemis, ne se réunirent pas pour la défense de cette place ; mais chacun ne songea qu’à garder son pays. Sur la prière qu’ils adressèrent à Phormion de venir à leur secours, il répondit qu’il ne pouvait laisser Naupacte sans défense, tandis que la flotte de Corinthe était prête à partir. Les Péloponnésiens et les alliés se partagèrent en trois corps, et marchèrent vers Stratos, pour établir leur camp à la vue de la place et être prêts à former l’attaque des murailles, si l’on ne se rendait pas à leurs insinuations.
Les Chaoniens et les autres Barbares occupaient le centre ; les Leucadiens, les Anactoriens et le reste des alliés étaient à droite ; Cnémus, avec les Péloponnésiens et les Ampraciotes, formait la gauche. Ces trois corps étaient à de grandes distances les uns des autres, et quelquefois même ils ne se voyaient pas. Les Grecs s’avançaient en bon ordre et se tenaient toujours sur leurs gardes, jusqu’à ce qu’ils trouvassent à camper dans un lieu sûr. Mais les Chaoniens, pleins de confiance en eux-mêmes et fiers de la haute réputation de valeur dont ils jouissaient dans cette partie du continent, n’eurent pas la patience de choisir un camp ; ils firent une marche précipitée vers les autres Barbares, dans l’espérance de prendre la ville d’emblée et d’avoir la gloire de cette conquête. Les Stratiens, instruits de leur approche, sentirent que s’ils pouvaient les battre pendant qu’ils étaient seuls, ils auraient ensuite moins à craindre de la part des Grecs. Ils leur dressèrent des embûches aux environs de la ville, et quand ils les virent assez près, ils fondirent sur eux à la fois et de la place et des embuscades. Frappés d’effroi, les Chaoniens périrent en grand nombre, et le reste des Barbares, en les voyant fléchir, n’attendit pas l’ennemi et prit la fuite. Les Grecs des deux ailes ne savaient rien de ce combat, les Barbares étaient trop loin d’eux, et l’on croyait qu’ils ne s’étaient avancés avec tant de précipitation que pour choisir un endroit où ils pussent établir leur camp. Ils ne furent instruits de l’événement que par les fuyards qui vinrent se jeter au milieu d’eux. Ils les reçurent, ne formèrent qu’un seul camp, et se tinrent en repos toute la journée. Les Siratiens n’en vinrent pas aux mains avec eux, parce qu’ils n’étaient pas encore renforcés par les autres Acarnanes, et ils ne pouvaient s’ébranler sans être soutenus par des troupes d’armure complète. Ils se contentèrent donc de leur lancer des pierres et de les harceler. Les Acarnanes passent pour d’excellens frondeurs.
LXXXII. La nuit venue, Cnémus se hâta de gagner avec son armée le fleuve Anapus, à quatre-vingts stades de Stratos, et le lendemain il obtint la permission d’enlever les corps des hommes qu’il avait perdus. Les Œniades vinrent le trouver en qualité d’amis ; il se retira sur leurs terres avant que les alliés ennemis fussent arrivés, et de là chacun rentra dans son pays. Les Siratiens dressèrent un trophée pour la victoire qu’ils avaient remportée sur les Barbares.
LXXXIII. La flotte des Corinthiens et des autres alliés, qui devait partir du golfe de Crisa pour se joindre à Cnémus et empêcher les Acarnanes des bords de la mer de venir au secours des autres, ne put remplir sa destination : précisément lorsqu’on s’était battu à Stratos, elle avait été forcée d’accepter le combat contre les vingt vaisseaux d’Athènes qui gardaient Naupacte, et que commandait Phormion. Il observait le moment où elle sortirait du golfe en rasant la côte, et son dessein était de l’attaquer dans une mer ouverte. Les Corinthiens et les alliés voguaient vers l’Acarnanie, disposés à combattre sur terre et non pas à soutenir un combat naval, ils n’imaginaient pas que les Athéniens, avec vingt vaisseaux, eussent l’audace d’en attaquer quarante-sept. Ils longeaient la côte, et de Patrès, ville d’Achaïe, ils passaient au continent opposé, où est située l’Acarnanie, quand ils les virent déboucher de Chalcis et du fleuve Événus et s’avancer à leur rencontre. La nuit ne put les empêcher de les voir mettre en rade, ce fut ainsi qu’ils furent obligés d’accepter la bataille au milieu du détroit. Chaque ville avait ses commandans qui les disposèrent au combat ; ceux de Corinthe étaient Machon, Isocrate et Agatarchidas. Les Péloponnésiens rangèrent leurs navires en cercle et tinrent ce cercle le plus étendu qu’il leur fut possible, pour empêcher les ennemis de pénétrer dans leur flotte : les proues étaient en dehors et les poupes en dedans. Ils placèrent au centre les petits bâtimens qui les accompagnaient, et cinq de leurs vaisseaux qui manœuvraient le mieux et qui devaient se jeter, de peu de distance, sur les ennemis, s’il leur arrivait de faire quelque attaque.
LXXXIV. Les vaisseaux athéniens, rangés en file, couraient autour du cercle, le resserraient toujours davantage et ne cessaient de raser les vaisseaux ennemis qu’ils semblaient près d’attaquer. Mais Phormion avait défendu d’en venir aux mains avant que lui même eût donné le signal ; il espérait que la flotte ennemie ne garderait pas son ordre de bataille comme une armée de terre ; mais que les vaisseaux seraient poussés les uns contre les autres et que les petits bâtimens ne manqueraient pas de causer du trouble. Il continuait sa course circulaire, en attendant un vent qui a coutume de s’élever au point du jour, et qui, soufflant du golfe, ne permettrait pas aux ennemis de garder un instant le même ordre. Comme ses vaisseaux manœuvraient bien mieux, il se croyait maître de choisir à son gré le moment de l’attaque, et il pensait que ce devait être celui oû le vent viendrait à souffler. Il s’éleva ; déjà la flotte ennemie se trouvait resserrée, parce que le vent la tourmentait et qu’elle se trouvait embarrassée par les petits bâtimens. Tout était en désordre, les vaisseaux heurtaient les vaisseaux ; on se repoussait à coups d’avirons, on criait, on tâchait de s’éviter, on se disait des injures : ordres, conseils, rien n’était entendu ; les équipages sans expérience ne pouvaient lever les rames contre les efforts de la mer agitée, et les navires n’obéissaient pas aux manœuvres des pilotes.
Le moment était favorable : Phormion donna le signal, les Athéniens attaquent, et pour premier exploit, ils coulent bas l’un des navires montés par les généraux. Partout où ils s’ouvrent un passage, ils brisent les vaisseaux ; personne n’ose revenir à la charge et leur opposer la force : tout est dans l’épouvante, tout fuit vers Patrès et Dymé, dans l’Achaïe. Les Athéniens poursuivent les vaincus, prennent douze vaisseaux, égorgent la plupart de ceux qui les montent, et naviguent vers Molycrium. Ils élevèrent un trophée sur le promontoire de Rhium, consacrèrent une de leurs prises à Neptune, et retournèrent à Naupacte. Les Péloponnésiens, avec ce qui leur restait de batimens, se hâtèrent de passer de Dymé et de Patrès à Cyllène, qui est l’arsenal maritime des Éléens. Ce fut la que se rendirent aussi de Leucade, après la bataille de Stratos, Cnémus et les vaisseaux du pays qui devaient se joindre à la flotte du Péloponnèse.
LXXXV. Les Lacédémoniens envoyèrent Timocrate,
Brasidas et Lycophron pour servir de conseil à Cnémus dans ses opérations navales. Ils lui firent donner ordre de mieux se préparer à un nouveau combat, et de ne pas souffrir que la mer lui fût interdite par un petit nombre de vaisseaux. Comme c’était la première fois qu’ils s’étaient essayés dans un combat naval, l’événement leur en semblait fort étrange. Ils croyaient moins devoir l’attribuer à leur infériorité dans la marine qu’à la mollesse de leurs combattans ; incapables qu’ils étaient de comparer la longue pratique des Athéniens à leur inexpérience novice. Ce fut avec des sentimens d’indignation qu’ils envoyèrent des commissaires à Cnémus : ceux-ci, à leur arrivée, ordonnèrent conjointement avec lui aux différentes villes de fournir des vaisseaux, et firent mettre en état de combat ceux dont il disposait.
De son côté, Phormion fait porter à Athènes la nouvelle de l’action dans laquelle il a remporté la victoire, et celle des nouveaux préparatifs de l’ennemi. Il demande qu’on lui envoie, saus délai, le plus grand nombre de batimens qu’il sera possible, parce qu’on devait chaque jour s’attendre à une affaire. On lui expédia vingt vaisseaux, avec ordre à celui qui les conduisait de passer d’abord en Crète. Un Crétois de Gortyna, nommé Nicias, était lié d’hospitalité avec les Athéniens : c’était lui qui les engageait à passer à Cydonie, ville ennemie d’Athènes, et il les flattait de la leur soumettre. Son objet était de complaire aux habitans de Polychna, voisins de Cydonie. Il passa en Crète avec les vaisseaux qu’on lui prêtait, et secondé par les Polychnites, il ravagea le pays des Cydoniates. Les tempêtes et les vents contraires lui firent perdre beaucoup de temps.
LXXXVI La flotte du Péloponnèse, qui était à Cyllène pendant que les Athéniens étaient retenus autour de la Crète, fit voile pour Panorme en Achaïe, disposée à combattre. Là se trouvait rassemblée l’armée de terre, prête à la favoriser. En même temps Phormion passa à Rhium de Molycrie, et se tint à l’ancre en dehors du promontoire, avec les vingt vaisseaux qui avaient déjà combattu ; les gens du pays étaient amis des Athéniens. En face de ce promontoire, en est un autre appelé de même, qui fait partie du Péloponnèse ; un trajet de sept stades au plus les sépare l’un de l’autre ; c’est l’embouchure du golfe de Crisa. Les Péloponnésiens, après avoir aperçu l’ennemi, abordèrent à ce Rhium de l’Achaïe qui n’est pas loin de Panorme : leur armée de terre y était ; ils mirent aussi à l’ancre avec soixante-dix-sept vaisseaux. On resta de part et d’autre à s’observer pendant six à sept jours, faisant les préparatifs du combat qu’on était résolu de livrer. Les Péloponnésiens ne voulaient pas sortir de l’espace contenu entre les deux promontoires, et s’exposer au large, dans la crainte d’un malheur semblable à celui qu’ils avaient éprouvé ; ni les Athéniens s’engager dans une mer resserrée, ce qu’ils regardaient comme un avantage pour leurs ennemis. Enfin, Cnémus, Brasidas et les autres généraux Péloponnésiens voulurent presser le combat naval avant qu’il pût venir d’Athènes quelque renfort ; ils convoquèrent d’abord les soldats, et les voyant presque tous effrayés de leur première défaite, ils tâchèrent de les rassurer et leur parlèrent ainsi :
LXXXVII. « Ceux de vous, ô Péloponnésiens, à qui le mauvais succès de la dernière affaire inspire des craintes pour celle qui se prépare, ont tort de se livrer à la terreur. Nos dispositions, vous le savez, étaient défectueuses, et notre objet était d’aller combattre sur terre, et non de soutenir un combat naval. La fortune d’ailleurs rassembla contre nous bien des circonstances. On peut ajouter que l’inexpérience nous fit commettre des fautes, parce que nous combattions sur mer pour la première fois. Non, ce n’est point par lâcheté que nous avons été vaincus. Quand l’esprit n’est pas entièrement tombé dans l’abattement, quand on trouve en soi-même des raisons de se justifier, il ne faut pas se laisser consterner par les atteintes imprévues du sort. Pensez que c’est le destin des hommes d’être trompés par les événemens ; que les braves gens restent toujours les mêmes par le cœur, et qu’avec du courage on ne s’excuse pas sur son inexpérience pour se donner le droit de montrer de la faiblesse. Vous êtes moins au-dessous des ennemis par votre défaut d’expérience qu’au-dessus d’eux par votre audace. La science qu’ils ont acquise est ce qui vous donne le plus de crainte. Par elle, en effet, si elle était accompagnée du courage, ils pourraient, dans le péril, se rappeler ce qu’ils ont appris, et en faire un bon usage ; mais sans la valeur toute la science ne peut rien contre le danger, car la crainte frappe la mémoire de stupeur, et l’art sans courage n’est d’aucun secours.
« À ce que les Athéniens ont de plus en expérience, opposez ce que vous avez de plus en bravoure ; et à la crainte que vous inspire votre défaite, l’idée que vous étiez mal préparés. Vous avez pour vous le grand nombre de vaisseaux, et l’avantage de combattre près d’une côte qui vous appartient, et près de votre armée de terre. La victoire est ordinairement du parti le plus nombreux et le mieux fourni des choses nécessaires. A peser toutes les circonstances, il est probable que nous ne serons pas vaincus, et nos premières fautes vont nous servir d’utiles leçons. Pilotes et matelots, que chacun de vous suive, avec une valeureuse confiance, les ordres de ses chefs, sans quitter la place qui lui sera marquée. Nous allons vous préparer, avec le même zèle que vos premiers commandans, l’occasion d’en venir aux mains, et nous ne fournirons à personne le prétexte de manquer de courage. Si quelqu’un de vous se conduit en lâche, il subira la peine due à sa faute ; et les hommes de cœur honorés recevront les récompenses que méritera leur vertu. »
LXXXVIII. Ce fut par de tels discours que les commandans animèrent le courage des Péloponnésiens. Phormion ne craignait pas moins le découragement de ses soldats : il n’ignorait pas qu’ils formaient des rassemblemens et que le nombre des vaisseaux ennemis leur inspirait de l’épouvante. Il crut devoir les encourager, les rassurer et leur donner les conseils que dictait la circonstance. Dès auparavant, il avait pris l’habitude de leur parler en toute occasion, et il avait si bien préparé d’avance leurs esprits, qu’il ne pouvait survenir une flotte assez formidable pour les empêcher de l’attendre. D’ailleurs, depuis long-temps, ses soldats avaient conçu d’eux-mêmes une si haute opinion, qu’ils ne croyaient pas que des Athéniens pussent reculer devant des vaisseaux du Péloponnèse, quel que pût en être le nombre. Comme il les vit cependant consternés à l’aspect de leurs ennemis, il crut devoir les rappeler à leur première valeur. Il les fit assembler, et leur parla ainsi :
LXXXIX. « Soldats, je me suis aperçu que le nombre de vos ennemis vous causait de l’effroi, et je vous ai convoqués pour ne pas vous laisser de crainte sur ce qui n’a rien de redoutable. D'abord, c’est pour avoir été déjà vaincus, et parce qu’eux-mêmes ne se regardent pas comme vos égaux, qu’ils ont rassemblé tant de vaisseaux, sans oser se mesurer contre vous à forces égales. Ensuite, ce qui leur donne surtout la confiance de s’avancer, comme s’ils avaient seuls le privilège du courage, ce qui seul leur inspire de l’audace, c’est leur expérience de la guerre de terre. Comme ils y ont eu le plus souvent l’avantage, ils pensent que sur mer ils n’auront pas moins de succès. Mais vous devez d’autant plus compter sur la supériorité dans les actions maritimes, qu’ils en jouissent dans les combats de terre : car ce n’est assurément pas en courage qu’ils l'emportent sur vous ; mais plus les uns et les autres nous avons d’habileté dans une partie, et plus nous avons d’audace. Les Lacédémoniens, à qui leur réputation donne le commandement sur les alliés, conduisent des gens qui, la plupart, ne marchent au danger que par force, puisque d’eux-mêmes, sans doute, après leur défaite, ils ne s’exposeraient pas une seconde fois à un combat naval. Ne craignez donc pas leur valeur. Vous leur causez bien plus de crainte qu’ils ne peuvent vous en inspirer, et avec bien plus de raison, puisque vous les avez vaincus, et qu’ils pensent qu’en vous présentant devant eux, vous êtes bien décidés à faire de grandes choses. Des ennemis qui ont pour eux, comme ceux-ci, l’avantage du nombre, ont bien plus de confiance dans leurs forces que dans leur habileté ; mais ceux qui, bien inférieurs, et sans y être forcés, osent se mesurer contre eux, ont quelque grande pensée qui leur donne de l’assurance. Tels sont les raisonnemens de vos ennemis, et ce que votre conduite a d’étrange leur cause plus d’effroi que si vos préparatifs s’accordaient avec les règles communes.
« On a vu bien des armées succomber sous des ennemis moins respectables qu’elles, tantôt par impéritie, et tantôt aussi par lâcheté : ce sont deux vices qu’on ne nous reprochera pas. Autant qu’il dépendra de moi, je n’engagerai pas l’action dans le golfe. Je n’y entrerai même pas. Je sais trop que, contre de nombreux vaisseaux malhabiles à la manœuvre, une mer resserrée ne convient pas à une petite flotte, qui a, dans ses mouvemens, plus d’art et de légèreté. Comme on ne verrait pas d’assez loin les ennemis, on ne pourrait s’avancer, comme il le faut, à l’attaque ; trop pressé, on ne pourrait se retirer à propos : on ne saurait ni se faire jour à travers la flotte ennemie, ni retourner librement en arrière ; manœuvre convenable aux vaisseaux les plus légers. Il faudrait changer le combat naval en un combat de terre, et c’est alors que les flottes les plus nombreuses ont l’avantage. C’est à quoi j’aurai soin de pourvoir autant qu’il me sera possible. Et vous, gardant votre poste sur les vaisseaux, exécutez les ordres avec célérité ; ce qui sera facile, puisque c’est d’une faible distance que vous vous élancerez sur l’ennemi. Dans l’action, regardez comme bien importent le bon ordre et le silence : rien de plus utile à la guerre, et surtout dans les actions navales. Défendez-vous de manière à ne pas flétrir vos premiers exploits. Cette journée doit avoir une grande issue : elle va ravir aux Péloponnésiens toute espérance d’une marine, ou faire craindre aux Athéniens de perdre bientôt l’empire de la mer. Je dois vous rappeler encore une fois que vous venez de vaincre la plupart de ceux que vous allez combattre : l’âme des vaincus n’est plus la même pour se présenter aux mêmes dangers. »
XC. Ce fut à peu près en ces termes que
Phormion encouragea ses soldats. Comme il n’entrait pas dans le golfe, et qu’il évitait une mer étroite, les Péloponnésiens voulurent l’y engager malgré lui. Ils prirent le large au lever de l’aurore, et, rangés sur quatre vaisseaux de front, ils voguèrent dans l’intérieur du golfe comme s’ils eussent voulu gagner leur pays. Ils défilaient par leur aile droite, dans le même ordre qu’ils s’étaient tenus à l’ancre ; et ils ajoutèrent seulement à cette aile vingt vaisseaux des plus légers. C’était pour empêcher les Athéniens d’éviter leur attaque en se tenant à quelque distance, et pour envelopper leur flotte, si Phormion, dans l’idée qu’on allait attaquer Naupacte, s’avançait au secours de cette place. Ce qu’ils attendaient arriva. Dès que ce général vit les ennemis appareiller, il craignit pour Naupacte qui était sans défense, et se hâta, malgré lui, d’embarquer ses soldats. Il rasait la côte, et l’infanterie des Messéniens défilait en même temps pour le soutenir. Les Péloponnésiens ne virent pas plus tôt la flotte athénienne arriver sur une seule ligne, et déjà engagée dans le golfe et près de terre, comme ils l’avaient tant souhaité, qu’ils donnèrent le signal, virèrent de bord et vinrent à sa rencontre avec toute la vitesse dont ils étaient capables. Ils espéraient s’emparer de la flotte entière ; mais onze vaisseaux, qui devançaient le reste, évitèrent la ligne des Péloponnésiens et regagnèrent la haute mer. Les ennemis atteignirent les autres, les poussèrent à la côte dans leur fuite, et les firent échouer. Ils tuèrent tous les Athéniens qui ne purent se sauver à la nage, se mirent à remorquer une partie des vaisseaux abandonnés, et déjà ils en avaient pris un avec tous ceux qui le montaient ; mais les Messéniens vinrent au secours, entrèrent tout armés dans la mer, montèrent sur quelques-uns des bâtimens qu’entraînaient déjà les ennemis, combattirent du haut des ponts et les sauvèrent.
XCI. De ce côté les Péloponnésiens étaient victorieux, puisqu’ils avaient fait échouer des vaisseaux ennemis. Mais leurs vingt bâtimens de l’aile droite se mirent à la poursuite des onze vaisseaux athéniens qui avaient évité l’attaque et gagné la haute mer. Ceux-ci, à l’exception d’un seul, les devancèrent, et se réfugièrent dans la rade de Naupacte. Là, ils se mirent en bataille, la proue en dehors, à la vue du temple d’Apollon, disposés à se défendre si l’on approchait de terre pour les attaquer. Les Péloponnésiens les suivirent de près. Ils naviguaient en chantant le pæan, comme des gens qui avaient remporté la victoire. Un vaisseau de Leucade, qui seul voguait bien en avant des autres, joignit celui d’Athènes qui était resté seul en arrière. Il se trouva que, par hasard, un vaisseau marchand était à l’ancre hors de la rade. Le navire athénien est le premier à l’atteindre, en fait le tour, va donner au milieu du vaisseau qui le poursuit et le submerge. Les Péloponnésiens ne s’attendaient pas à cet événement ; il les étonne et les effraie. Comme ils étaient victorieux, ils s’étaient mis sans ordre à la poursuite : les équipages de quelques vaisseaux tinrent les rames basses et s’arrêtèrent pour attendre les autres : manœuvre inutile, parce que l’ennemi n’avait que peu d’espace à franchir pour venir les attaquer : d’autres, pour ne pas connaître cette plage, échouèrent contre des écueils.
XCII. Ce spectacle anime les Athéniens :
l’ordre leur est donné, ils poussent un grand cri et s’avancent contre eux. Ceux-ci, troublés, de leurs fautes et du désordre où ils se trouvent, résistent peu de temps, et tournent vers Panorme d’où ils sont partis. Les Athéniens les poursuivent ; ils leur enlèvent les vaisseaux les moins éloignés, au nombre de six, et reprennent ceux des leurs que les Péloponnésiens avaient mis hors de combat, et amarrés au rivage. Ils tuèrent une partie des hommes et en firent quelques-uns prisonniers. Le Lacédémonien Timocrate était sur le vaisseau de Leucade qui fut submergé près du bâtiment de charge. Pendant que le navire coulait bas, il se tua lui-même, et son çorps fut porté dans le port de Naupacte.
Les Athéniens, au retour de la poursuite, élevèrent un trophée au lieu d’où ils étaient partis pour la victoire ; ils recueillirent les morts et les débris des vaisseaux qui furent apportés sur la côte, et rendirent, par un traité, ceux des ennemis. Les Péloponnésiens élevèrent aussi un trophée pour avoir été victorieux quand ils avaient obligé les ennemis à fuir, et avoir fait échouer quelques-uns de leurs vaisseaux. Ils consacrèrent sur le Rhium d’Achaïe, près de leur trophée, le vaisseau qu’ils avaient pris ; mais à l’arrivée de la nuit, craignant qu’il ne tint contre eux quelques secours de la part des Alhéniens, ils rentrèrent tous, excepté ceux de Leucade, dans le golphe de Crisa et dans celui de Corinthe — Les Athéniens qui venaient de Crète avec vingt vaisseaux, et qui auraient dû se joindre à Phormion avant le combat, abordèrent à Naupacte peu après la retraite des ennemis : et l’été finit.
XCIII. Avant que la flotte du Péloponnèse se séparât, Cnémus, Brasidas et les autres commandans, voulurent, au commencement de l’hiver, et sur les renseignemens des Mégariens, faire une tentative sur le Pirée, port d’Athènes. Ce port n’était ni gardé ni fermé ; ce qui ne doit pas étonner, par la grande supériorité que les Athéniens avaient dans la marine. Il fut résolu que chaque matelot se chargerait de sa rame, de la courroie qui sert à l’attacher, et de son coussin, et qu’ils passeraient par terre de Corinthe à la mer qui regarde Athènes ; qu’ils se hâteraient d’arriver à Mégare, qu’ils tireraient de leur chantier de Nisée quarante vaisseaux qui s’y trouvaient, et vogueraient droit au Pirée. Il n’y avait aucune flotte qui en fît la garde, et l’on était loin de s’attendre à voir jamais les ennemis aborder à l’improviste. Les Athéniens croyaient que c’était une entreprise que jamais on n’oserait faire ouvertement, même en se donnant tout le loisir de s’y préparer ; et que, si l’on osait la former, ils ne pourraient manquer de la prévoir.
Aussitôt qu’il fut conçu, le projet fut mis à exécution. Les matelots, arrivés de nuit, mirent à flot les vaisseaux de Nisée, et voguèrent, non vers le Pirée, comme il avait été résolu : le danger les effraya ; on prétend aussi qu’ils furent contrariés par le vent : mais ils allèrent à Salamine, promontoire qui regarde Mégare. Là était une garnison et une garde de trois vaisseaux, pour empêcher que rien ne pût entrer à Mégare, ni en sortir. Ils attaquèrent la garnison, amenèrent les trois vaisseaux qui étaient vides, surprirent Salamine et la pillèrent.
XCIV. Des feux furent allumés pour faire connaître à Athènes l’arrivée des ennemis. Jamais on n’avait éprouvé, dans cette guerre, une plus grande consternation. On croyait dans la ville que les ennemis étaient déjà dans le Pirée, que déjà maîtres de Salamine, ils étaient sur le point d’arriver, C’est ce qu’ils auraient fait sans peine, s’ils avaient voulu ne pas perdre du temps, et si le vent ne les avait pas retenus. Les Athéniens, dès le point du jour, coururent en foule au Pirée, tirèrent les vaisseaux à flot, les montèrent tumultuairement et cinglèrent vers Salamine : ils laissèrent des gens de pied à la garde du Pirée. Les Péloponnésiens apprirent qu’il venait du secours, et après avoir fait des courses dans la plus grande partie du pays, ils prirent les hommes, le butin et les trois vaisseaux de la garnison de Boudore, et se hâtèrent de partir pour Nisée. Ils n’étaient pas sans crainte sur leurs propres vaisseaux, qu’ils avaient tirés du chantier, où ils étaient restés long-temps à sec, et qui faisaient eau de tous côtés. Retournés à Mégare, ils firent à pied le chemin de Corinthe, et les Athéniens revinrent aussi sur leurs pas, ne les ayant pas trouvés aux environs de Salamine. Depuis cet événement, ils gardèrent mieux le Pirée, tinrent le port fermé et prirent les autres précautions nécessaires.
XCV. Dans le même temps, au commencement de l’hiver, Sitalcès d’Odryse, fils de Térès, roi de Thrace, fit la guerre à Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, et aux Chalcidiens de Thrace. Il s’agissait de deux promesses dont il voulait remplir l’une et faire exécuter l’autre. Perdiccas, se voyant pressé au commencement de la guerre, lui avait fait certaines promesses s’il le réconciliait avec les Athéniens, et s’il ne remettait pas sur le trône Philippe, son frère et son ennemi ; mais il ne les avait pas tenues, et lui-même était convenu avec les Athéniens, quand il était entré dans leur alliance, de mettre fin à la guerre de la Chalcidique. Ce fut pour ces deux objets qu’il se mit en campagne. Il conduisait avec lui, pour le mettre sur le trône, Amyntas, fils de Philippe. Agnon l’accompagnait en qualité de général : il avait aussi avec lui des députés d’Athènes qui se trouvaient pour cette affaire auprès de sa personne : car les Athéniens s’étaient engagés à fournir des vaisseaux et le plus grand nombre de troupes qu’il serait possible contre les Chalcidiens.
XCVI. Parti de chez les Odryses, il mit d’abord en mouvement les Thraces qui habitent entre les monts Æmus et Rhodope, et qui étaient sous sa domination jusqu’au Pont-Euxin et à l’Hellespont ; ensuite les Gètes qui vivent au-delà de l’Æmus, et tous les autres peuples qui habitent en deçà de l’Ister, dans le voisinage du Pont-Euxin. Les Gètes et les peuples de cette contrée limitrophe des Scythes, ont tous les mêmes armes, et sont tous archers à cheval. Il appela un grand nombre de montagnards libres de la Thrace ; ils portent des coutelas, et sont connus sous le nom de Diens : la plupart occupent le mont Rhodope. Il attira les uns par l’appât de la solde ; les autres le suivirent volontairement. Il fit aussi lever les Agrianes, les Léæens et toutes les autres nations de la Pœonie qu’il commandait. C’étaient les derniers peuples de sa domination qui s’étendait jusqu’aux Grains et aux Léæens de la Pœonie, et jusqu’au fleuve Strymon, qui, du mont Scomius, coule à travers le pays des Graærns et des Léæens. Tel était le terme de son empire du côté des Pœoniens, qui dès lors jouissaient de la liberté. Du côté des Triballes, qui vivent aussi sous leurs propres lois, sa domination était terminée par les Trères et les Lilatæens : ceux-ci logent au nord du mont Scomius, et s’étendent vers l’occident jusqu’au fleuve Oscius, qui tombe de la même montagne que le Nestus et l’Èbre ; elle est déserte et fort élevée, et tient au mont Rhodope.
XCVII. Le domaine des Odryses, du côté où il s’étend vers la mer, prend de la ville d’Abdères, jusqu’à l’embouchure de l’Ister dans le Pont-Euxin. Cette côte, en prenant le plus court sur un vaisseau rond, et avec le vent toujours en poupe, est de quatre journées et d’autant de nuits de navigation. Par terre, en suivant aussi le plus court, un homme qui marche bien peut faire en onze jours la route d’Abdères à l’Ister. La traversée du continent depuis Bysance jusqu’au pays des Léæens, est de treize jours pour un homme qui marche bien. C’est la plus grande largeur de ce pays en remontant depuis la mer. Le tribut des Barbares et des villes grecques, tel que le recevait Seuthès, qui à succédé à Sitalcès, et qui l’a augmenté, pouvait être estimé à quatre cents talens d’argent, en comptant ensemble l’argent et l’or. Les présens en or et en argent ne s’élevaient pas à moins, sans compter ce qui se recevait en étoffes pleines ou brodées, et en ustensiles de différentes espèces. Et ce n’était pas seulement au roi que l’on faisait de ces présens, mais aux Odryses les plus en crédit et les plus distingués par la naissance. Car ces peuples, comme tous ceux de la Thrace, ont cet usage opposé à celui des Perses : c’est de recevoir plutôt que de donner, et chez eux, il est plus honteux de ne pas donner quand on vous demande, que d’être refusé quand vous demandez. Il est vrai qu’on abuse du pouvoir pour tirer parti de cet usage, car on ne peut rien faire qu’avec des présens. On voit que ce royaume est parvenu à une grande puissance. De toutes les dominations qui se trouvent en Europe entre le golfe d’Ionie et le Pont-Euxin, c’est celle qui jouit des plus grands revenus en argent et autres espèces de richesses. Pour la force militaire et le nombre des troupes, elle le cède beaucoup à celle des Scythes. Il n’est point de puissance en Europe qui leur puisse être comparée, et même il n’est aucune nation de l’Asie qui, prise séparément, fût capable de résister aux Scythes, s’ils étaient tous réunis : mais pour la prudence et la conduite qu’exigent les diverses circonstances de la vie, ils n’égalent pas les autres peuples.
XCVIII. Sitalcès, maître d’une si puissante contrée, se disposa donc à la guerre. Ses préparatifs terminés, il se mit en marche pour la Macédoine. Après être sorti de ses états, il franchit Cercine, montagne déserte, qui sépare les Sintes des Pœoniens. Il la traversa par un chemin qu’il avait ouvert lui-même en coupant les forêts, lorsqu’il avait porté la guerre à ce dernier peuple. Dans leur route à travers cette montagne, en partant de chez les Odryses, ses troupes avaient à droite les Pœoniens, à gauche les Sintes et les Mèdes. Elles arrivèrent à Dobère, ville de Pœonie. Sitalcès, dans cette marche, ne perdit aucun homme, si ce n’est quelques-uns par maladie ; il en gagna même de nouveaux, car bien des Thraces libres le suivirent pour faire du butin, sans qu’il eût besoin de les inviter. Aussi dit-on que son armée ne montait pas à moins de cent cinquante mille hommes. La plupart étaient de l’infanterie, le tiers au plus de la cavalerie. C’était surtout les Odryses eux-mêmes qui composaient cette cavalerie, et ensuite des Gètes. Les plus belliqueux de l’infanterie étaient les peuples libres descendus du mont Rhodope, et qui étaient armés de coutelas ; le reste était une multitude mêlée, redoutable surtout par le nombre.
XCIX. Rassemblées à Dobère, ces troupes se disposèrent à tomber de la haute Macédoine sur la basse, où régnait Perdiccas. On comprend dans celle-ci les Lyncestes, les Hélimiotes, et d’autres nations de l’intérieur des terres qui leur sont alliées et soumises, mais qui forment des royaumes particuliers. Alexandre, père de Perdiccas, et ses ancêtres les descendans de Téménus, originaires d’Argos, conquirent les premiers ce qu’on appelle aujourd’hui la Macédoine maritime. Ils commencèrent par vaincre dans un combat et par chasser de la Piérie les Pières, qui dans la suite occupèrent Phagrès et d’autres pays au-dessous du mont Pangée, au-delà du Strymon. La côte qui court au pied du Pangée, près de la mer, embrasse ce qu’on appelle encore aujourd’hui golfe Piérique. Ces princes repoussèrent aussi, de ce qu’on nomme la Bottie, les Bottiéens, qui confinent maintenant à la Chalcidique. Ils conquirent une portion étroite de la Pœonie, près du fleuve Axius, depuis les montagnes jusqu’à Pella et la mer. Ils ont aussi sous leur puissance, au-delà de l’Axius, jusqu’au Strymon, ce qu’on appelle la Mygdonie, d’où ils ont chassé les Édoniens. Ils ont repoussé du pays nommé Éordie les Éordiens, dont le plus grand nombre a été détruit et dont les faibles restes se sont établis autour de Physca. Ils ont aussi chassé de l’Almopie les Almopes. Enfin, ces Macédoniens établirent leur puissance sur d’autres nations qui leur sont encore soumises, sur l’Anthémonte, la Grestonie, la Bisaltie, et une grande partie de la haute Macédoine elle-même. Toute cette domination est comprise sous le nom de Macédoine, et quand Sitalcès y porta la guerre, Perdiccas, fils d’Alexandre, y régnait.
C. Les Macédoniens, incapables de résister à l’armée formidable qui s’avançait contre eux, se retirèrent dans les lieux fortifiés par la nature et dans toutes les citadelles. Elles n’étaient pas en grand nombre. C’est Achélaûs, fils de Perdiccas, qui, parvenu à la royauté, éleva dans la suite celles qu’on voit dans ce pays. Il aligna les chemins, mit l’ordre dans les différentes parties du gouvernement, régla ce qui concernait la guerre, monta la cavalerie, arma l’infanterie, et fit plus lui seul, pour rendre son royaume florissant, que les huit souverains ensemble qui l’avaient précédé.
De Dobère, l’armée des Thraces tomba sur ce qui avait composé la domination de Philippe, prit de force Idomène, et par accord, Gortynie, Atalante et quelques autres places. Elles se rendirent par inclination pour Amyntas, fils de Philippe, qui se trouvait dans cette armée. Ils assiégèrent Europus et ne purent s’en rendre maîtres. Ils s’avancèrent ensuite dans la partie de la Macédoine qui est à gauche de Pella et de Cyrrhus, et ne pénétrèrent pas plus avant sur le territoire de la Bottie et la Picrie ; mais ils ravagèrent la Mygdonie, la Grestonie et l’Anthémonte. Les Macédoniens ne crurent pas devoir leur opposer de l’infanterie, mais ils tirèrent de leurs alliés de l’intérieur de la cavalerie, et malgré l’infériorité du nombre, ils se jetaient sur le camp des Thraces quand ils pouvaient espérer de l’avantage. Vaillante et bien cuirassée, partout où fondait cette cavalerie, personne n’osait en soutenir le choc. Cernée par la foule des ennemis, elle osait encore braver le danger, et la grande supériorité du nombre ; mais elle cessa d’agir enfin, se croyant incapable de résister à des forces trop disproportionnées.