Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 12)
1. J'ai exposé en cinq livres l'histoire des
Romains, depuis la fondation de la ville de Rome jusqu'à la prise de la même ville, sous les rois d'abord, ensuite sous les consuls et les dictateurs, les décemvirs et les tribuns consulaires; les guerres étrangères, les dissensions domestiques : histoire obscure, et par son extrême antiquité, comme ces objets qu'on aperçoit à peine à cause de leur trop grand éloignement; et par l'insuffisance et la rareté, à ces mêmes époques, de l'écriture, seule gardienne fidèle du souvenir des actes du passé; enfin, par la destruction presque entière, dans l'incendie de la ville, des registres des pontifes, et des autres monuments publics et particuliers. C'est avec plus de clarté, comme avec plus de confiance, que j'exposerai désormais les événements qui vont suivre au dedans et au dehors; cette renaissance de Rome, repoussée pour ainsi dire de sa souche avec plus de sève et de vie. Et d'abord, relevée par le bras de M. Furius, la république s'appuya encore sur ce grand citoyen, pour se maintenir. On n'accepta point son abdicat non de la dictature, avant l'expiration de l'année. On ne jugea pas à propos de confier la tenue des comices pour l'année suivante, aux tribuns en charge lors de la prise de la ville, et on eut recours 'n des interrois. Pendant que les citoyens travaillaient avec un zèle et une ardeur infatigables à la reconstruction de la ville, Q. Fabius, à peine sorti de magistrature, fut assigné par C. Martius, tribun du peuple, parce que, envoyé vers les Gaulois avec une mission de paix, il s'était battu contre le droit des gens ; mais il fut soustrait à ce jugement par une mort qui arriva si à propos, que beaucoup la crurent volontaire. Le premier interroi fut P. Cornélius Scipion; après lui, M. Furius Camille. Celui-ci pour la seconde fois, crée des tribuns militaires avec puissance de consuls : L. Valérius Publicola pour la seconde fois; L. Virginius, P. Cornélius, A. Man- 271 lius, L. Émilius, L. Postumius. Étant entrés en charge aussitôt après l'interrègne, ils commencèrent par occuper le sénat d'intérêts tout religieux. Ils firent d'abord rechercher les traités et les lois qui subsistaient encore ( les douze tables et quelques lois royales); les unes furent répandues jusque parmi le peuple; mais celles qui avaient trait aux choses saintes furent supprimées, et cela principalement par les pontifes, qui voulaient se réserver le frein de la religion, au moyen duquel ils contiendraient la multitude. Ce fut également à cette époque que l'on commença à désigner les jours religieux : le quatorzième jour avant les calendes sextiles, marqué par un double désastre, le massacre des Fabius sur le Crémère, et sur l'Allia, par la honteuse défaite de l'armée, suivie de la ruine de Rome, fut appelé de ce dernier revers jour de l'Allia, et l'on établit que ni l'état, ni les particuliers n'entreprendraient rien ce jour-là. Comme c'était le lendemain des ides de juillet que Sulpicius, tribun militaire, avait sacrifié sans succès, et comme, sans avoir eu soin d'apaiser les dieux, il avait, trois jours après, livré l'armée romaine aux coups de l'ennemi, il fut pour cela, dit-on, ordonné de s'abstenir de tout acte sacré le lendemain des ides; et par la suite, selon quelques traditions, cette pieuse interdiction s'étendit au lendemain des calendes et des nones.
II. On ne put pas longtemps s'occuper à loisir de relever la république d'une si grande chute. D'un côté, les Volsques, nos anciens ennemis, avaient pris les armes pour anéantir le nom romain ; d'un autre côté, au dire des marchands,les chefs de toutes les nations de l'Étrurie, réunis au temple de Voltumna, s'étaient conjurés pour la guerre; enfin, pour surcroît d'alarmes, on annonçait la défection des Latins et des Herniques, qui, depuis le combat du lac Régille, n'avaient jamais, pendant près de cent ans, trahi la foi qui les unissait au peuple romain. Comme, en présence de si nombreux et de si pressants dangers, chacun comprenait clairement que le nom romain était non seulement menacé par la haine de l'ennemi, mais encore par le mépris des alliés, on résolut de confier la défense de la république aux auspices qui l'avaient reconquise, et l'on nomma dictateur M. Furius Camille. Ce dictateur nomma C. Servilius Ahala maître de la cavalerie, et, après avoir proclamé le justitium, il fit une levée de jeunes soldats : les vieillards mêmes à qui il restait quelque vigueur prêtèrent serment et furent enrôlés par centuries. Ces troupes inscrites et armées, il les divisa en trois corps : le premier devait aller sur les terres de Véies, faire tête à l'Étrurie; un autre eut ordre de camper aux portes de la ville : ces dernières troupes étaient commandées par le tribun militaire A. Manlius; celles qu'il envoyait contre les Étrusques avaient pour chef L. Emilius. Lui-même, il mena le troisième corps contre les Volsques, les trouva campés non loin de Lavinium, au lieu dit près Mécius, et les attaqua. Les Volsques, qui portaient la guerre à Rome par mépris de sa faiblesse et parce qu'ils croyaient que les Gaulois avaient à peu près détruit la jeunesse romaine, furent, au seul nom de Camille, saisis d'une telle épouvante, qu'ils se couvrirent d'un retranchement, fortifié lui-même
272 d'un monceau d'arbres renversés pour fermer à l'ennemi l'accès des palissades. Voyant cela, Camille fit mettre le feu à ce rempart de branchages; secondée par le vent, qui par hasard soufflait avec violence du côté de l'ennemi, la flamme eut bientôt ouvert un chemin : l'incendie gagna le camp, et la vapeur, la fumée, le pétillement même de cette verte matière embrasée, effraya si fort l'ennemi, que les Romains eurent moins de peine à forcer le retranchement pour pénétrer dans le camp des Volsques, qu'ils n'en avaient eu à franchir les branchages dévorés par l'incendie. Après avoir mis en déroute et taillé en pièces l'ennemi, et s'être rendu maître du camp, le dictateur livra le butin aux soldats, ce qui leur fut d'autant plus agréable qu'ils s'y attendaient moins de la part d'un général peu porté à ces largesses. Ensuite, Camille poursuivit les fuyards, et, lorsqu'il eut entièrement ravagé le territoire des Volsques, ceux-ci se rendirent, domptés enfin après soixante-dix ans de guerres. Vainqueur des Volsques, il marcha contre les Èques, qui, eux aussi, préparaient la guerre; il écrasa leur armée à Botes, et ayant attaqué non seulement leur camp, mais leur ville, il s'en empara du premier coup.
III. Tandis que du côté où Camille était à la tête des forces romaines, la fortune se prononçait pour nous, d'un autre côté, on éprouvait de vives alarmes. Presque toute l'Étrurie en armes assiégeait Sutrium, alliée du peuple romain : ses députés, s'étant adressés au sénat, en le priant de les assister dans leur détresse, obtinrent un décret qui ordonnait au dictateur de se porter sansdélai au secours des Sutriens. Mais la fortune des assiégés ne leur permit pas d'attendre l'accomplissement de cette promesse : peu nombreux, épuisés par les fatigues, les veilles et les blessures qui tombaient toujours sur les mêmes, les habitants avaient, par une capitulation, livré leur ville à l'ennemi, et, ayant quitté leurs pénates, les malheureux s'en allaient, sans armes, et n'ayant que le seul vêtement qu'ils portaient. En ce moment, par hasard, Camille arriva avec l'armée romaine; cette troupe désolée se roula à ses pieds ; il entendit un discours des principaux citoyens, où était exposée leur affreuse situation, et les gémissements des femmes et des enfants qui se traînaient pour les suivre en exil : il les accueillit, et les engagea à ne plus se désoler, leur disant qu'il allait porter aux Étrusques le deuil et les larmes. II fait déposer les bagages, laisse les Sutriens sous la protection d'un détachement peu considérable, et donne ordre au soldat de n'emporter que ses armes. Alors, avec ses troupes plus légères, il marche à Sutrium; il y trouve, comme il l'avait prévu et comme il arrive toujours après un succès, le désordre partout : pas un poste devant les remparts, les portes ouvertes, et le vainqueur dispersé dans les maisons ennemies pour en enlever le butin. Aussi, pour la seconde fois dans le même jour, Sutrium est pris; les Étrusques vainqueurs sont égorgés l'un après l'autre, par un ennemi qu'ils n'attendaient pas, et qui ne leur laisse pas le temps de se recueillir, de se rassembler, de prendre leurs armes. Plusieurs ayant couru aux portes avec l'intention de se jeter dans la campagne, trouvant 273 portes fermées; car c'était le premier ordre qu'avait donné le dictateur. Alors les uns prennent les armes; les autres qui, par hasard, étaient armés au moment de l'attaque, appellent leurs camarades pour les engager à se défendre, et leur désespoir eût allumé le combat, si des hérauts répandus par la ville n'eussent crié de mettre bas les armes ; que ceux qu'on verrait désarmés seraient épargnés, mais qu'on frapperait tout ce qui serait arme. Alors ceux-là mêmes qui ne s'étaient décidés au combat que parce qu'ils y entrevoyaient une dernière chance de salut, recouvrant l'espoir de conserver leur vie, jettent leurs armes de côté et d'autre, et, désarmés, prenant le seul parti le plus sûr que leur offrît la fortune, se mettent à la discrétion du vainqueur. Pour garder cette multitude, on la divisa; et, avant la nuit, la ville fut rendue aux Sutriens, entière et vierge de tout outrage de guerre; car elle n'avait pas été prise d'assaut, mais remise par capitulation.
IV. Camille, vainqueur dans trois guerres, rentra dans Rome en triomphe. Il fit marcher devant son char une longue suite de prisonniers, la plupart étrusques. On les vendit à l'encan, et l'on en tira un si bon prix, qu'après avoir rendu aux matrones la valeur de l'or qu'elles avaient donné, on put encore, avec le surplus, faire trois coupes d'or qui furent marquées du nom de Camille, et déposées aux pieds de Junon, dans la chapelle de Jupiter, où elles se trouvaient encore, assure-t-on, au moment de l'incendie du Capitole. Cette année on admit au droit de cité les transfuges véiens, capénates et falisques, qui, durant ces guerres, avaient suivi l'armée romaine, et l'on assigna des terres à ces nouveaux citoyens. On rappela de Véies à Rome, par un sénatus-consulte, ceux qui, pour s'épargner la peine de rebâtir, s'y étaient transportés, et y avaient pris possession des maisons abandonnées : ils voulurent d'abord murmurer et mépriser l'ordre du sénat; mais un jour ayant été fixé, avec peine capitale contre tout émigré qui ne rentrerait pas dans Rome, ces mêmes hommes qui, réunis, se montraient si intraitables, isolément eurent peur chacun pour soi, et se soumirent. Ainsi s'accrut la population de Rome en même temps que se relevaient sur tous les points ses édifices. La république subvenait aux dépenses, les édiles surveillaient les travaux comme travaux publics, et les citoyens eux-mêmes, pressés d'en avoir le libre usage, se hâtaient de mener l'oeuvre à fin : en moins d'un an, la nouvelle ville fut debout. A l'expiration de l'année, on procéda aux élections des tribuns militaires avec puissance de consuls : on créa T. Quinctius Cincinnatus, Q. Servius Fidénas, pour la cinquième fois; L. Julius Julus, L. Aquilius Corvus, L. Lucrétius Tricipitinus, Ser. Sulpicius Rufus. Une armée fut dirigée coutre les Èques, non pour les combattre, car ils s'avouaient vaincus, mais pour assouvir la haine publique des citoyens par la dévastation de leurs plaines, et leur ôter le pouvoir de recommencer la guerre. Une autre armée fut envoyée sur le territoire des Tarquiniens. Là, les villes étrusques Cortuosa et Conténébra furent prises d'assaut et renversées. A Cortuosa, il n'y eut pas la moindre résistance : on attaqua la place à l'improviste, et au premier cri, au premier assaut, on la prit; 274 elle fut pillée et brûlée. Conténébra soutint un siége de quelques jours; des travaux continus, qu'on ne suspendit ni le jour ni la nuit, la réduisirent. L'armée romaine fut partagée en six divisions, qui se battaient chacune toutes les six heures, et les assiégés, peu nombreux, ne pouvaient opposer que les mêmes corps épuisés à des adversaires qui se renouvelaient sans cesse; ils succombèrent à la fin, et laissèrent les Romains pénétrer dans leur ville. Il paraissait convenable aux tribuns de réserver le butin pour la république; mais ils tardèrent plus à donner leurs ordres qu'à se décider : pendant qu'ils hésitaient, les soldats s'emparèrent du butin; or, à moins de braver leur haine, on n'eût pu le leur reprendre. La même année, outre les constructions particulières dont s'agrandit la ville, le Capitole fut reconstruit jusqu'en ses fondements sur une niasse de pierres équarries ; ouvrage qui, aujourd'hui même encore, attire les regards au milieu de la magnificence de notre ville.
V. Tandis que les citoyens étaient occupés à ces travaux, déjà les tribuns du peuple s'efforçaient d'attirer, au moyen des lois agraires, la multitude à leurs assemblées. Ils lui montraient en espérance les terres de Pomptinum, dont Camille, par la ruine des Volsques, leur avait désormais assuré la possession. Ils se plaignaient
« que ce territoire était plus infesté par les nobles qu'il ne l'avait jamais été par les Volsques : car ceux-ci, du moins, n'avaient pu étendre leurs incursions qu'en raison de leurs forces et de la puissance de leurs armes; mais les hommes nobles marchaient à l'entière possession du territoire de l'empire, et si on ne le partageait avant qu'ils n'eussent tout envahi, il n'en resterait rien au peuple. »
Ils émurent faiblement la multitude que le soin de bâtir tenait éloignée du forum; épuisée d'ailleurs par les dépenses, elle songeait peu à ces terres qu'il ne lui serait pas possible de faire valoir. Dans cette cité pleine de religion, comme le dernier désastre avait rendu superstitieux les chefs eux-mêmes, on voulut renouveler les auspices, et on eut recours à un interrègne. Les interrois qui se succédèrent furent M. Manlius Capitolinus, Ser. Sulpicius Camérinus, L. Valérius Potitus. Ce dernier tint les comices dans lesquels on élut tribuns militaires avec puissance de consuls L. Papirius, C. Cornélius, C. Sergius, L. Emilius pour la seconde fois, L. Ménénius, L. Valérius Publicola pour la troisième. L'interrègne ayant cessé, ils entrèrent en charge. Cette année, le temple de Mars, voué pendant la guerre des Gaulois, fut dédié par T. Quinctius, duumvir commis aux cérémonies sacrées. On institua encore quatre tribus composées des nouveaux citoyens, la Stellatine, la Tromentine, la Sabatine, l'Arnienne, et avec ces tribus fut complété le nombre de vingt-cinq.
VI. L. Sicinius, tribun du peuple, traita du partage des terres du Pomptinum devant une multitude déjà plus nombreuse, plus remuante et plus avide de terres qu'auparavant. On agita aussi dans le sénat la question de la guerre contre les Latins et les Berniques; mais comme l'Étrurie se montrait en armes, le souci d'une guerre plus importante fit ajourner ce projet. Le pouvoir revint à Camille, nommé tribun militaire avec puissance de consul : les cinq collègues qu'on lui adjoignit 275 furent Ser. Cornélius Maluginensis, Q. Servilius Fidénas pour la sixième fois, L. Quinctius Cincinnatus, L. Horatius Pulvillus, P. Valérius. Au commencement de l'année, les esprits furent distraits de la guerre d'Étrurie par des fugitifs du Pomptinum qui arrivèrent soudainement à Rome, annonçant que les Antiates avaient pris les armes, et que les peuples latins avaient sous main envoyé leur jeunesse à cette guerre. Ces peuples désavouaient toute participation publique, mais ils ne pouvaient, disaient-ils, empêcher leurs volontaires d'aller guerroyer où bon leur semblait. On avait appris désormais à ne mépriser aucun ennemi ; en conséquence, le sénat remercia les dieux de ce que Camille était en charge; car on aurait été obligé de le nommer dictateur, s'il se fût alors trouvé hors de fonctions. Ses collègues avouaient
« que la conduite de toutes choses, en présence de la guerre et de ses alarmes, devait reposer sur un seul homme; ils ont l'intention de déférer le commandement à Camille, et ils ne croient rien perdre de leur majesté en faisant cette concession à la majesté d'un tel homme. »
Les tribuns furent comblés de louanges par le sénat, et Camille lui-même, touché jusqu'à en être confus, leur rendit grâces.
« Le peuple romain, dit-il ensuite, qui l'avait déjà crée quatre fois dictateur, lui avait imposé un pesant fardeau; le sénat un bien grand, par l'opinion si flatteuse que cet ordre avait conçue de lui; et ses collègues un plus grand encore, par une condescendance si glorieuse. Que s'il pouvait ajouter à ses travaux et à ses veilles, il s'efforcerait de se surpasser lui-même, afin que cette universelle estime de ses concitoyens, déjà si haute, pût être également durable. Quant à la guerre et aux Antiates, il y avait là plus de bruit que de danger; il pensait néanmoins que, s'il ne fallait rien craindre, il ne fallait non plus rien négliger. De tous côtés la ville de Rome était entourée de voisins haineux et jaloux; il fallait donc partager entre plusieurs chefs et plusieurs armées le service de la république. Toi, P. Valérius, dit-il, je t'associe à mon commandement et à mes conseils; tu conduiras avec moi les légions coutre nos ennemis d'Antiutn : toi, Q. Servilius, avec une autre armée équipée et toute prête, tu camperas dans Rome, et, d'ici, lu observeras si les Étrusques, comme naguère, se soulèvent, ou si les Latins et les Herniques profitent de nos embarras pour remuer. J'ai la certitude que tu te conduiras d'une manière digne de ton père, de ton aïeul, de toi-même, de tes six tribunats. Une troisième armée, formée par L. Quinctius des citoyens que leur âge ou d'autres causes éloignent du service, gardera la ville et les remparts. L. Horatius sera chargé de pourvoir aux approvisionnements d'armes, de traits, de blé; enfin à tous les besoins qui pourront survenir dans cette guerre. A toi, Ser. Cornélius, la présidence du conseil public, la surveillance de la religion, des comices, des lois, de tous les intérêts de la ville : c'est le voeu de tes collègues. »
Tous ayant accepté et promis de remplir avec zèle l'emploi qui leur était assigné, Valérius, choisi pour partager le commandement, ajouta
« qu'il regarderait M. Furius comme son dictateur, qu'il lui servirait seulement de maître de la cavalerie; et ainsi, le succès qu'on attendait de l'unité de commandement,
276 on pouvait l'espérer pour la guerre. »
D'autre part les sénateurs disaient
« qu'ils avaient bon espoir de la guerre comme de la paix, et de la chose publique tout entière; »
et, transportés de joie, ils s'écriaient
« que jamais la république ne senttirait le besoin d'un dictateur, tant qu'elle aurait de tels hommes aux magistratures, s'entendant si bien et si unis, également prêts à obéir et à commander, et plus disposés à mettre chacun leur gloire personnelle en commun, qu'à attirer à soi la gloire de tous. »
VII. Le justitium proclamé et la levée achevée,
Furius et Valérius marchent sur Satricum. Outre l'armée de Volsques, composée d'une jeunesse choisie, les Antiates avaient appelé là un nombre considérable de Latins et d'Herniques, peuples qui s'étaient conservés entiers dans une longue paix. Aussi la réunion de ces nouveaux ennemis aux anciens ébranla-t-elle le courage du soldat romain. Tandis que Camille était occupé à disposer son ordre de bataille, les centurions vinrent lui annoncer
« que les soldats, l'esprit troublé, ne prenaient qu'à regret les armes, qu'ils hésitaient, qu'ils refusaient de sortir du camp; on avait même entendu quelques voix dire qu'on allait combattre un contre cent : si cette multitude était sans armes, à peine pourrait-on lui tenir tête; armée, comment lui résister? »
Camille sauta à cheval, arriva devant les enseignes en face des légions, et se mit à parcourir les rangs :
« Que signifie cette tristesse, soldats, et d'où vient cette étrange hésitation? Ne connaissez-vous plus l'ennemi, ni moi, ni vous-mêmes? L'ennemi, qu'est-ce autre chose pour vous qu'un sujet perpétuel de courage et de gloire? Vous, au contraire, et sous mes ordres ( sans rappeler la prise de Faléries et de Véies, et, dans notre patrie reconquise, le massacre des légions gauloises), n'avez-vous pas naguère, par une triple victoire, obtenu trois fois le triomphe sur ces mêmes Volsques, sur ces Èques, sur l'Étrurie? Est-ce donc parce que je vous ai donné le signal, non plus comme dictateur, mais comme tribun, que vous ne me reconnaissez plus pour votre chef? Moi, je ne regrette point de n'avoir pas sur vous une autorité plus grande; et vous, vous ne devez regarder en moi que moi-même ; car jamais la dictature n'a ajouté à mon courage, de même que l'exil ne m'en a rien ôté. Nous sommes donc tous ce que nous étions, et puisque nous apportons à cette guerre ce que nous avons apporté dans les autres, nous devons espérer le même succès. Une fois aux prises, chacun fera ce qu'il a appris, ce qu'il est accoutumé à faire : vous vaincrez, ils fuiront. »
VIII. Puis, le signal donné, il saute de cheval, saisit par la main l'enseigne le plus proche, et l'entraîne vers l'ennemi :
« Allons, soldat, lui crie-t-il, porte en avant ton enseigne ! »
Dès qu'ils voient Camille, le corps affaibli par la vieillesse, marcher sur l'ennemi, tous se précipitent sur ses pas, en poussant le cri de guerre, et se répétant l'un à l'autre :
« Suivons le général! »
On rapporte que Camille fit jeter le drapeau da us les rangs ennemis, et que les soldats de l'avant-garde s'élancèrent pour le reprendre. Les Antiates furent d'abord culbutés, et des premiers rangs l'épouvante s'étendit jusqu'au milieu de la réserve. Ce qui frappait les Volsques de terreur, 277 c'était moins l'impétueuse ardeur du soldat, excité par la présence du chef, que la présence et la vue de Camille. Aussi partout où il se portait, il entraînait infailliblement avec lui la victoire : on en vit une preuve éclatante lorsqu'au moment où l'aile gauche allait être enfoncée, s'élançant sur un cheval, sans quitter son bouclier de fantassin, il accourut et rétablit le combat, montrant partout ailleurs l'armée victorieuse. Déjà le succès n'était plus douteux, mais le nombre même des ennemis les gênait pour fuir, et il fallait un long massacre pour exterminer toute cette multitude; le soldat était épuisé de fatigue : tout à coup un violent orage et des torrents de pluie vinrent interrompre la victoire plutôt que le combat. Alors on donna le signal de la retraite, et la nuit qui suivit termina la guerre, sans peine pour les Romains. En effet, les Latins et les Herniques, laissant là les Volsques, retournèrent chez eux, avec k succès que méritait leur perfidie. Les Volsques, se voyant abandonnés par ceux-là mêmes sur la foi desquels ils s'étaient soulevés, quittent leur camp, et s'enferment dans les murs de Satricum. Camille voulut d'abord les entourer d'un retranchement, élever des chaussées, faire un siége en règle; mais, voyant que nulle sortie de la place ne mettait empêchement à ces travaux, et que les Volsques avaient trop peu de coeur pour qu'il dût reculer si loin la victoire qu'il espérait, il exhorta ses troupes, leur disant de ne pas s'épuiser, comme au siége de Véies, en des travaux sans tin; que la victoire était dans leurs mains : le soldat, plein d'ardeur, attaqua la ville de toutes parts, l'escalada et la prit. Les Volsques jetèrent leurs armes et se rendirent.
IX. Le général méditait en lui-même une conquête plus glorieuse encore, celle d'Antium, capitale des Volsques, où s'était formée la dernière guerre. Mais, comme on ne pouvait, sans un grand appareil de forces et de machines, réduire une ville aussi puissante, il laissa son collègue à l'armée, et retourna à Rome afin d'exhorter le sénat à détruire Antium. Comme il exposait son dessein (les dieux, j'imagine, avaient pris à coeur de prolonger la durée d'Antium), des envoyés de Népète et de Sutrium viennent demander aide contre les Étrusques, insistant sur la nécessité où ils sont d'avoir un prompt secours. Ce fut là, et non sur Antium, que la fortune dirigea les coups de Camille. En effet, ces deux places, qui faisaient face à l'Étrurie, étaient de ce côté comme les barrières et les portes de Rome, et les Étrusques ne manquant pas de s'en emparer à chaque nouvelle prise d'armes, il était de l'intérêt des Romains de les reprendre et de les conserver. Le sénat engagea donc Camille à laisser Antium et à porter la guerre en Étrurie. On lui donna par un décret les légions de la ville que commandait Quinctius; et, quoiqu'il eût préféré son armée des Volsques qu'il connaissait, et qui était habituée à son commandement, il ne refusa rien : il demanda seulement que Valérius lui fût associé. Quinctius et Horatius allèrent remplacer Valérius chez les Volsques. Arrivés de Rome à Sutrium, Furius et Valérius trouvèrent les Étrusques déjà maîtres d'un côté de la ville ; et de l'autre, les habitants, coupés de toutes parts, 278 ayant peine à repousser les assauts de l'ennemi. La venue d'auxiliaires romains, et le nom de Camille, si connu des ennemis et des alliés, soutinrent pour le moment les affaires chancelantes de Sutrium, et donnèrent le temps de lui porter secours. Camille, divise son armée ; il ordonne à son collègue de tourner la partie de la ville occupée par l'ennemi et d'attaquer les remparts, moins dans l'espoir qu'on pût escalader et prendre la ville, qu'afin d'occuper l'ennemi par une diversion qui laisserait respirer les habitants fatigués de la résistance, et lui permettrait à lui-même de pénétrer sans combat dans la ville. Ces deux manoeuvres, exécutées en même temps, mirent entre deux périls les Étrusques, qui étaient tout ensemble alarmés, et de la vive attaque des remparts et de la présence de l'ennemi dans la place; et comme par hasard une porte se trouvait encore libre, ils se précipitèrent en foule par cette issue. Il y eut, tant dans la ville que dans la campagne, un massacre considérable des fuyards; un plus grand nombre furent tués dans la place par les soldats de Furius; ceux de Valérius, plus agiles, les poursuivirent plus longtemps, et la nuit seule, en leur dérobant la vue de l'ennemi, put mettre fin au carnage. Sutrium reconquis et restitué aux alliés, l'armée marcha sur Népète, qui s'était rendue aux Étrusques, et que ceux-ci possédaient tout entière.
X. La reprise de cette place semblait devoir donner plus de peine, d'abord parce qu'elle était entièrement occupée par l'ennemi, et ensuite parce qu'elle avait été livrée par la trahison d'une partie des Népésiens. On jugea cependant à propos d'envoyer dire à leurs chefs qu'ils eussent à se séparer des Étrusques, et à garder au moins eux-mêmes cette foi qu'ils avaient réclamée des Romains. Ils répondirent
« Qu'ils n'y pouvaient rien, que les Étrusques étaient maîtres des remparts et avaient la garde des portes. »
Sur cela, on commença par dévaster le territoire pour essayer d'effrayer les habitants; puis, comme la foi de leur reddition leur était plus sacrée que celle de leur alliance, l'armée s'approche des murs, apportant avec elle des sarments et des fascines tirés de la campagne, applique les échelles sur les fossés, qu'elle a comblés, et du premier cri, du premier assaut, la place est enlevée. Un édit ordonna aux Népésiens de mettre bas les armes; on promit de faire grâce à ceux qui seraient désarmés. Les Étrusques, armés ou sans armes, furent tous sans distinction taillés en pièces. Les Népésiens auteurs de la trahison périrent aussi par la hache. Quant à la multitude, qui n'était point coupable, on lui rendit ses biens et sa ville, où on laissa une garnison. Après avoir repris de la sorte sur l'ennemi deux cités alliées, les tribuns ramenèrent dans Rome, avec une grande gloire, l'armée victorieuse. La même année on adressa des réclamations aux Latins et aux Herniques; on leur demanda pourquoi, durant ces dernières années, ils n'avaient point fourni le nombre convenu de soldats. Il fut répondu par l'un et par l'autre peuple, dans une assemblée solennelle,
« Que ce n'était ni par la faute ni par la volonté de la nation qu'une partie de leur jeunesse avait pris du service chez les Volsques ; que ces jeunes gens avaient d'ailleurs porté la peine de
279 celte conduite coupable, puisque pas un n'était revenu. Quant au contingent de soldats, ils n'avaient pu le fournir, arrêtés qu'ils étaient par la crainte continuelle où les tenaient les Volsques, cette pesté attachée à leurs flancs, et que tant de guerres l'une sur l'autre n'avaient pu extirper encore. »
Cette réponse fut rapportée au sénat, qui jugea qu'on aurait bien le droit, mais que ce n'était pas le moment de leur faire la guerre.
Xl. L'année suivante, A. Manlius, P. CornéIius, T. et L. Quinctius Capitolinus, L. Papirius Cursor et C. Sergius, étaient tribuns avec puissance de consuls, ces deux derniers pour la seconde fois, quand éclatèrent au dehors une guerre grave, et au dedans une sédition plus grave encore. La guerre venait des Volsques, appuyés par la défection des Latins et des Herniques; la sédition, d'un homme de qui l'on ne devait pas la craindre, d'un homme de race patricienne et d'une belle renommée, M. Manlius Capitolinus. Cet esprit altier, qui méprisait tous les principaux citoyens, portait envie à un seul, non moins distingué par ses dignités que par ses ver-tus, à M. Furius. Il ne voyait qu'avec dépit
« Camille toujours dans les magistratures, toujours à la tête des armées. Déjà il est si fort au-dessus des autres, que les magistrats créés sous les mêmes auspices ne sont plus pour lui des collègues, mais des ministres. Et pourtant, à bien juger, M. Furius n'aurait pu délivrer la patrie assiégée, si lui-même n'eût sauvé auparavant le Capitule et la citadelle. Camille n'a attaqué les Gaulois qu'après que la vue de l'or et l'espoir de la paix avaient amolli les courages ; lui, il les a chassés alors qu'ils étaient tout ramés et qu'ils allaient prendre la citadelle : Camille doit une part de sa gloire à chacun des nombreux soldats qui vainquirent avec lui; lui, il n'est pas au monde un seul mortel qui ait le droit de s'associer à sa victoire. »
Enflé de ces idées, disposé d'ailleurs par un mauvais penchant à l'emportement et à la violence, ne se trouvant pas parmi les patriciens aussi puissant qu'il se croyait le droit de l'être, Io premier des patriciens, il se livre au peuple, établit des intelligences avec les magistrats plébéiens ; décriant les sénateurs, caressant la multitude, suivant moins la raison que le vent populaire, et se cherchant une renommée plutôt grande que bonne. Non content des lois agraires, éternelle matière de séditions pour les tribuns du peuple, il travaille à détruire la foi publique.
« Il n'y a pas, disait-il, de plus cruelles tortures que les dettes; car elles ne menacent pas seulement de misère et d'opprobre, mais elles font peser sur des hommes libres la terreur du fouet et des chaînes.»
Or, les dettes étaient nombreuses, après tant de constructions, chose ruineuse même pour les riches. Aussi, la guerre des Volsques, déjà si lourde par elle-même, et qui le devenait plus encore par la défection des Latins et des Herniques, fut jetée en avant, comme un prétexte, pour recourir à une plus grande autorité. Mais ce furent surtout les nouveaux projets de Manlius qui poussèrent le sénat à créer un dictateur. On créa A. Cornélius Cossus, qui nomma maître de la cavalerie T. Quinctius Capitolinus.
280 soit que cette guerre exigeât de la célérité, soit qu'il espérât que la victoire et le triomphe ajouteraient des forces à sa dictature, il fit une levée et se porta dans le Pomptinum, où il avait appris que l'armée volsque devait se réunir. Outre l'ennui de lire, raconté en tant de livres, le détail de ces guerres continuelles avec les Volsques, je ne doute point qu'on ne se demande avec surprise (et je m'en suis moi-même étonné en parcourant les auteurs les plus rapprochés de ces événements) comment les Volsques et les Èques, tant de fois vaincus, pouvaient fournir à de nouvelles armées. Puisque les anciens gardent sur ce point un silence absolu, que puis-je avancer ici autre chose qu'une opinion personnelle, comme chacun serait libre de le faire d'après ses propres conjectures? II est vraisemblable, ou que dans l'intervalle d'une guerre à une autre, comme cela se fait aujourd'hui pour les levées romaines, on prenait une nouvelle classe de jeunes hommes, qui suffisait pour recommencer la guerre; ou que les armées ne se tiraient point toujours du sein des mêmes peuples, quoique ce fût toujours la même nation qui fit la guerre; ou enfin qu'il existait une innombrable multitude de têtes libres dans ces contrées, où maintenant on ne recueille qu'avec peine quelques soldats, et qui, sans nos esclaves, seraient une solitude. Au reste (et tous les auteurs sont d'accord sur ce point), malgré les derniers coups portés, sous la conduite et les auspices de Camille, à la puissance des Volsques, leur armée était immense; et aux Volsques s'étaient joints les Latins et les Herniques, des Circéiens, et même des Romains de la colonie de Vélitres. Le jour même de son arrivée, le dictateur forma son camp, et, le lendemain, après avoir consulté les auspices, immolé une victime, et imploré la faveur des dieux, il s'avança joyeux vers les soldats, qui, en voyant le signal, prenaient leurs armes au point du jour, suivant l'ordre qu'ils avaient reçu.
« La victoire est à nous, soldats, leur dit-il, autant que les dieux et leurs devins connaissent l'avenir; ainsi, en hommes sûrs du succès, et qui vont se mesurer avec des ennemis indignes d'eux, laissons à nos pieds la javeline, et n'armons nos mains que du glaive. Je ne veux même pas qu'on marche eu avant; tenez-vous là serrés, et recevez de pied ferme le choc de l'ennemi. Dès qu'ils auront lancé leurs traits inutiles, et qu'ils se porteront en désordre contre votre masse immobile, qu'alors brillent les glaives, et que chacun de vous songe qu'il est des dieux qui protégent le soldat romain, des dieux qui nous ont envolés au combat sous d'heureux augures. Toi, T. Quinctius, retiens la cavalerie, en observant avec attention l'instant où la lutte commencera. Dès que tu verras les lignes aux prises l'une avec l'autre, pied contre pied, alors, avec ta cavalerie, viens jeter la terreur au milieu des ennemis occupés d'une autre crainte, et disperse par une charge les rangs des combattants. »
Cavaliers et fantassins se battent ainsi qu'il le voulait; ni le général ne fit faute aux soldats, ni la fortune au général.
XIII. La multitude des ennemis, ne comptant que sur le nombre, après avoir mesuré des yeux l'une et l'autre armée, engagea le combat imprudemment, et l'abandonna de même: après avoir poussé son cri de guerre, lancé ses traits, et chargé d'abord
281 avec quelque vigueur, elle ne put soutenir ni les glaives, ni la lutte corps à corps, ni les regards de l'ennemi dans lesquels brillait l'ardeur de son finie. Tandis que leur front de bataille, enfoncé, reculait sur l'arrière-garde et y portait le désordre, la cavalerie, se précipitant sur eux, vint encore les épouvanter; les rangs furent rompus çà et là, tout s'ébranlait; on eût dit une mer agitée. Enfin, les premiers rangs étant tombés, chacun voyant le carnage arriver jusqu'à lui, prend la fuite. Le Romain les presse. Tant qu'ils se retirèrent armés et serrés, l'infanterie fut seule chargée de les poursuivre; mais, quand on vit que les ennemis jetaient leurs armes et que leur foule se dispersait en désordre dans la plaine, alors, à un signal, s'élancèrent les escadrons de cavalerie, avec ordre de ne pas s'arrêter au massacre de quelques fuyards isolés, ce qui donnerait le loisir à la masse d'échapper, mais seulement de gêner toute cette foule en lui lançant des traits, en ne cessant de l'inquiéter, en la harcelant sur les flancs pour la tenir eu échec, jusqu'à ce que l'infanterie pût l'atteindre et en achever le massacre. La nuit seule mit un terme à cette déroute et à cette poursuite. Le même jour, le camp des Volsques fut pris et pillé, et tout le butin, moins les têtes libres, fut abandonné au soldat. La plupart des prisonniers étaient des Latins et des Herniques; et parmi eux se trouvaient, non seulement des hommes du peuple qu'on aurait pu croire avoir pris du service moyennant une paie, mais des jeunes gens des premières familles ; preuve manifeste que c'était bien la nation qui soutenait les Volsques ennemis. On reconnut aussi parmi les prisonniers quelques Circéiens et des colons de Vélitres. Envoyés tous à Rome, et interrogés par les principaux sénateurs, ils leur réitérèrent clairement, comme ils avaient fait à Camille, la défection de chacun des peuples auxquels ils appartenaient.
XIV. Le dictateur tenait son armée dans les lignes, persuadé que le sénat lui ordonnerait d'aller porter la guerre à ces peuples; maison fut forcé, par un péril plus grave, de le rappeler à Rome, où grandissait chaque jour une sédition que son auteur rendait plus redoutable que jamais. En effet, Manlius ne se contentait plus de discourir: il agissait, et ses actes, qui avaient pour prétexte le bien du peuple, n'avaient, dans son esprit, d'autre but que de le soulever. Un centurion, qui s'était distingué par de beaux faits d'armes, avait été condamné comme insolvable, et on l'emmenait en prison : Manlius l'ayant vu, accourut au milieu du forum avec sa troupe et le délivra; puis, se mettant à déclamer sur l'orgueil des patriciens, la cruauté des usuriers, les misères du peuple, les mérites de cet homme et son infortune:
« Ce serait bien inutilement, dit-il, que j'aurais de cette main sauvé le Capitole et la citadelle, si je souffrais qu'un de mes concitoyens, un de mes compagnons d'armes, fût, sous mes yeux, comme un prisonnier des Gaulois vainqueurs, mené en servitude et en prison. »
Là-dessus il solde le créancier en présence du peuple, libère par le cuivre et la balance le débiteur, lequel se retire en attestant les dieux et les hommes, et en les priant
« d'accorder à M. Manlius, son libérateur et le père du peuple romain, une digne récompense. »
Accueilli aussitôt par
282 une foule tumultueuse, il augmente encore le tumulte en montrant les blessures qu'il a reçues à Véies, et contre les Gaulois, et dans toutes les autres guerres.
« Pendant qu'il combattait, qu'il relevait ses pénates renversés, le capital de sa dette, déjà payée nombre de fois, avait été englouti par les intérêts, et l'usure avait fini par l'écraser : s'il voit le jour, le forum, ses concitoyens, il en est redevable à Manlius; tous les bienfaits d'un père, il les a reçus de lui; il lui dévoue tout ce qu'il lui reste de forces, de vie et de sang; tous les liens qui l'ont uni jusqu'alors à la patrie et à ses pénates publics et privés, l'attachent désormais uniquement à cet homme. »
Comme le peuple, entraîné par ces paroles, appartenait déjà à ce seul homme, celui-ci eut recours à un nouveau moyen pour l'émouvoir et porter le trouble au comble. Il avait chez les Véiens une terre, la meilleure de son patrimoine; il la mit aux enchères :
« Afin que pas un de vous, Romains, dit-il, tant qu'il me restera quelque chose, ne soit, à mes yeux, condamné et traîné dans les fers. »
Par là il enflamma à tel point les esprits, qu'on les vit prêts à suivre par toutes les voies, bonnes ou mauvaises, le défenseur de leur liberté. En outre, quand il parlait dans sa maison, ses discours, comme ceux d'un tribun qui se serait adressé à la multitude, étaient remplis d'accusations contre le sénat. Ainsi, sans examiner s'il disait ou non la vérité, il prétendait
« Que l'or,enlevé aux Gaulois avait été caché par les sénateurs; qu'il ne leur suffisait pas de posséder les terres de l'état ; qu'il fallait encore qu'ils détournassent l'argent de la république; que cet argent, si on le découvrait, pourrait acquitter les dettes du peuple. »
Cet espoir séduisit le peuple, qui s'indignait qu'après avoir donné tout son or pour racheter la ville des Gaulois, par une contribution qu'on lui avait imposée, le même or, repris sur l'ennemi, fût devenu la proie de quelques hommes. Ils le pressaient donc de déclarer le lieu où était caché un larcin aussi considérable ; et, comme il promettait de leur révéler ce secret plus tard, dans un moment plus favorable, oubliant tout le reste, toutes les pensées se tournèrent de ce côté : il était clair que, de cette assertion, selon qu'elle serait vraie ou fausse, dépendait son crédit ou sa ruine.
XV. Tandis que les choses étaient ainsi en suspens, le dictateur, rappelé de l'armée, arriva à Rome. Ayant le lendemain assemblé le sénat, lorsqu'il fut assez instruit des intentions des hommes, il défendit aux sénateurs de s'éloigner de lui; puis, escorté de cette multitude, il marcha au Comitium où son siége était dressé, et de là il envoya le viateur à M. Manlius. Appelé par cet ordre du dictateur, celui-ci, après avoir averti les siens que la lutte allait s'engager, vint, avec une troupe nombreuse, se présenter au tribunal. D'un côté, le sénat, de l'autre, le peuple, les yeux fixés chacun sur son chef, se tenaient là comme deux armées en présence. Alors, le dictateur ayant obtenu le silence :
« Plaise aux dieux, dit-il, que moi et les patriciens romains nous puissions nous entendre avec le peuple sur tout le reste, comme nous nous entendrons, j'en ai presque l'assurance, sur ce qui te regarde et sur la question que j'ai à te faire I Je vois que tu as donné l'espoir à la cité que, sans porter atteinte au crédit, ou pourrait,
283 avec des trésors gaulois, cachés par les principaux patriciens, acquitter ses dettes. Tant s'en faut que je m'oppose à cela, M. Manlius, qu' au contraire je t'exhorte à délivrer de l'usure le peuple romain, à retirer de dessus leur proie clandestine ces misérables qui, selon toi, se tiennent accroupis sur les trésors publics. Si tu ne le fais, soit parce que tu es toi-même partie prenante au butin, soit parce que ton assertion est sans fondement, j'ordonnerai qu'on te mène en prison, et ne souffrirai pas plus longtemps que tu trompes la multitude pour la soulever. »
A cela, Manlius :
« Il ne s'est point trompé, répond-il ; ce n'est pas contre les Volsques, autant de fois ennemis qu'il convient au sénat, ce n'est pas non plus contre les Latins et les Herniques, que l'on pousse à prendre les armes en les inculpant sans motif, c'est contre lui et le peuple romain que le dictateur a été créé. Déjà, laissant de côté cette guerre, qui n'était qu'une feinte, on se jette sur lui; déjà le dictateur s'avoue hautement le patron des usuriers contre le peuple; déjà, pour le perdre, on lui reproche comme un crime la faveur de la multitude. Vous êtes blessés, dit-il, toi, A. Cornélius, et vous, Pères conscrits, de voir cette foule répandue à mes côtés? Que ne la détachez-vous de moi chacun par vos bienfaits, en intercédant, en arrachant au fouet vos concitoyens; en empêchant qu'ils ne soient par une condamnation adjugés et asservis, en employant le superflu de vos richesses à soulager les besoins des autres? Mais pourquoi vous exhorté-je à rien sacrifier du vôtre? Contentez-vous d'une somme fixe, retranchez du capital les intérêts qu'on a soldés à votre usure, et mon cortége n'aura pas plus d'éclat que celui d'aucun de vous. Mais, me demande-t-on, d'où vient que seul je m'occupe ainsi du sort des citoyens? Je n'ai rien de plus à répondre que si l'on me demandait pourquoi seul aussi j'ai sauvé le Capitole et la citadelle. Alors, autant que je l'ai pu, je suis venu en aide à tous les citoyens eu masse ; maintenant je viens en aide à chacun d'eux en particulier. Pour ce qui est des trésors gaulois, cette chose toute simple de sa nature est embrouillée par votre question. Pourquoi, en effet, demandez-vous ce que vous savez? Pourquoi ce que vous cachez dans un pli de votre robe, m'ordonnez-vous de l'en tirer, au lieu de le montrer de vous-mêmes, s'il n'y a point là-dessous quelque fraude? Plus vous me pressez pour que je dévoile vos adroits tours de main, plus je crains que vous n'ayez fermé les yeux, même aux plus clairvoyants. Ainsi, ce n'est pas à moi à vous indiquer vos larcins, c'est vous qu'on doit forcer à les mettre au jour.»
XVI. Le dictateur lui commanda de laisser là les détours; il le pressa de prouver la vérité de sou assertion, ou d'avouer le trime dont il s'était rendu coupable, en accusant faussement le sénat, en le chargeant méchamment d'un larcin imaginaire ; et comme Manlius déclarait qu'un caprice de ses ennemis ne le ferait pas parler, le dictateur ordonna qu'on le conduisît en prison. Saisi par le viateur
« Jupiter, très bon, très grand, s'écria-t-il, Junon reine; Minerve; vous tous, dieux et déesses, qui habitez le Capitole et la citadelle, est-ce ainsi que vous abandonnez votre soldat, votre défenseur, à la fureur de ses ennemis? Et cette main, qui a chassé les Gaulois de vos sanctuaires, serait chargée de fers 284 et de chaînes! »
Il n'y avait là personne pouvant le voir ou l'entendre qui ne fût ému de cette indignité; mais la cité s'était fait un devoir invincible de l'obéissance au pouvoir légitime ; et, loin de s'opposer à cet acte du dictateur, les tribuns du peuple et le peuple lui-même n'osaient lever les yeux ni ouvrir la bouche. Manlius jeté en prison, une grande partie du peuple, à ce qu'on assure, changea de vêtements; la plupart des hommes laissèrent croître leurs cheveux et leur barbe, et devant la prison se promena longtemps une foule désolée. Le dictateur triompha des Volsques, et son triomphe lui valut plus de haine que de gloire.
« Car, disait le peuple en murmurant, c'était dans la ville et non à l'armée qu'il l'avait gagné, contre un citoyen et non contre l'ennemi : il n'avait manqué à son orgueil qu'une chose, que de traîner Manlius devant son char.»
Déjà même la sédition était près d'éclater : pour l'apaiser, devenu tout à coup libéral, le sénat, sans aucune sollicitation étrangère et de son propre mouvement, fit inscrire pour Satricum une colonie de deux mille citoyens romains; deux arpents et demi de terre furent assignés à chacun. En voyant ce don modique et restreint à quelques-uns, le peuple prétendit que c'était le prix dont on voulait acheter l'abandon de M. Manlius; la sédition fut irritée par le remède même; les amis de Manlius mirent chaque jour plus d'ostentation dans leur deuil et dans leur douleur d'accusés; et l'abdication du dictateur, qui suivit son triomphe, en éloignant la terreur, laissa à la multitude toute liberté de langage et de sentiments.
XVII. Alors on entendit s'élever des voix qui reprochaient au peuple,
« Que sa faveur portait toujours ses défenseurs au-dessus d'un abîme, et ensuite, le danger venu, les abandonnait. Ainsi Sp. Cassius, qui appelait le peuple au partage des terres ; ainsi Sp. Mélius, qui employait sa fortune à sauver ses concitoyens des horreurs de la faim, avaient succombé ; ainsi, M. Manlius, qui ramenait à la liberté et à la lumière une partie de la cité ensevelie, écrasée sous l'usure, était livré à ses ennemis. Le peuple engraisse ses partisans pour qu'on les égorge. Avait-il donc mérité ce traitement pour n'avoir pas répondu, lui, homme consulaire, à un signe de tête du dictateur? En supposant qu'il ait menti d'abord, et qu'ensuite il n'ait su que répondre, quel esclave jamais fut puni d'un mensonge par les fers? On ne s'est souvenu ni de cette nuit qui fut presque pour le nom romain une dernière et éternelle nuit, ni du spectacle de l'armée gauloise gravissant la roche Tarpéienne; ni enfin de Manlius, tel qu'on l'avait vu tout armé, plein de sueur et de sang, arrachant, pour ainsi dire, Jupiter lui-même des mains de l'ennemi. Croient-ils donc que leurs quelques onces de farine ont suffisamment récompensé le sauveur de la patrie? Et celui qu'ils ont presque fait dieu, ou, du moins, par son surnom, l'égal de Jupiter Capitolinus, le laisseront-ils enchaîné dans les ténèbres d'un cachot, traîner une vie qui dépendra du caprice d'un bourreau? Ainsi, un seul homme a suffi pour les défendre tous, et tous ensemble ne seront d'aucun secours à un seul homme! »
Et déjà, même la nuit, la foule ne quittait plus ce lieu, menaçant d'enfoncer la prison, lorsque, lui accordant ce qu'elle aurait 285 pris de force, on rend, par un sénatus-consulte, la liberté à Manlius; ce qui, loin de mettre fin à la sédition, ne fait que lui donner un chef. Dans le même temps, les Latins et les Herniques, les colons de Circéia et de Vélitres, étant venus se justifier de toute participation à la guerre volsque, et redemander leurs prisonniers pour les punir selon leurs lois, on leur adressa de sévères réponses; de plus sévères aux colons, qui, citoyens romains, avaient formé le projet sacrilège d'attaquer leur patrie. On ne se contenta point de leur refuser leurs prisonniers; on leur infligea une humiliation qu'on avait épargnée aux alliés: il leur fut ordonné, de la part du sénat, qu'ils eussent à sortir au plus tôt de la ville, et à s'éloigner de la présence et de la vue du peuple romain, de peur que le droit des ambassadeurs, établi pour l'étranger, non pour le citoyen, ne pût les protéger.
XVIII. La sédition de Manlius reprenant de nouvelles forces, sur la fin de l'année, on ouvrit les comices, et on créa tribuns militaires, avec puissance de consul, les patriciens Ser. Cornélius Maluginensis, pour la troisième fois; P. Valérius Politus, pour la seconde; C. Papirius Crassus, T. Quinctius Cincinnatus, pour la seconde fois. Au commencement de cette année, lapais extérieure ne vint pas moins à propos pour les patriciens que pour le peuple ; pour le peuple qui, n'étant point appelé pour la levée, conçut l'espoir, à l'aide de son puissant chef, d'anéantir l'usure; pour les patriciens qui, l'esprit libre de toute crainte du dehors, se flattèrent de pouvoir enfin guérir la cité de ses maux. Ainsi les deux partis s'étaient relevés avec plus d'ardeur que jamais, et Manlius se préparait, lui aussi, à une lutte prochaine. Ayant convoqué le peuple en sa maison, il discute jour et nuit avec les chefs ses projets de changement, plus rempli d'orgueil et de colère qu'il ne l'avait jamais été. L'affront qu'il venait d'éprouver, lui dont le coeur était peu fait aux outrages, avait enflammé son courroux; sa fierté s'exaltait de ce que le dictateur n'avait point osé le traiter comme Cincinnatus Quinctius avait traité Sp. Mélius, et de ce que la haine soulevée par son emprisonnement avait non seulement forcé le dictateur d'abdiquer, mais tenu en échec le sénat lui-même. Aigri et enflé tout à la fois par ces choses, il irritait encore l'esprit déjà si ardent de la multitude :
« Jusques à quand, enfin, ignorerez-vous votre force, quand les brutes mêmes ont l'instinct de la leur? Comptez du moins combien vous êtes, et combien d'ennemis vous avez. Alors même que vous seriez un contre un dans cette lutte, vous combattriez, j'imagine, avec plus d'ardeur pour la liberté, que ceux-là pour la domination. Mais autant de clients vous étiez autrefois autour d'un seul patron, autant vous serez maintenant contre un seul ennemi. Montrez seulement la guerre, vous aurez la paix. Qu'ils vous voient prêts à soutenir vos droits, et d'eux-mêmes ils les reconnaîtront. Il faut que tous ensemble vous tentiez un coup d'audace, ou que chacun en particulier vous souffriez tous les affronts. Pourquoi sans cesse tenez-vous les yeux fixés sur moi? Certes, pour moi, je ne ferai faute à aucun de vous; vous, à votre tour, veillez à ce que la fortune ne me fasse point faute. Moi, votre vengeur, dès que nies ennemis personnels l'ont voulu, j'ai été aussitôt annulé; et tous ensemble vous avez 286 vu froidement traîner dans les fers celui qui avait éloigné les fers de chacun de vous. Que dois-je espérer, si mes ennemis osent davantage contre moi ? Attendrai-je le sort de Cassius et de Mélius? Vous faites bien d'en rejeter le présage; les dieux empêcheront cela; mais jamais, pour moi, ils ne descendront du ciel. Qu'ils vous donnent alors, il le faut, le courage de l'empêcher, comme ils m'ont donné, à moi, sous les armes et sous la toge, le courage de vous défendre contre des ennemis barbares et d'orgueilleux concitoyens. Ce grand peuple a-t-il donc le coeur si petit, qu'il lui suffise toujours d'avoir un recours contre ses ennemis, et que jamais, sinon pour fixer les limites de l'empire que vous leur accordez sur vous, vous n'ayez osé combattre les patriciens? Et en cela, ce n'est pas la nature qui vous inspire, c'est l'habitude qui vous domine. Pourquoi, en effet, montrez-vous tant de coeur contre l'étranger, qu'il vous semble juste que vous ayez sur lui l'empire? Parce que vous êtes accoutumés à lutter pour l'empire avec lui ; et contre eux à essayer plutôt qu'à défendre votre liberté. Cependant, quels qu'aient été vos chefs, quels que vous ayez été vous-mêmes, tout ce que vous avez demandé jusqu'ici, si important que ce fût, vous l'avez obtenu ou par la force, ou par votre fortune : il est temps de prétendre a de plus grandes conquêtes. Veuillez seulement éprouver et votre bonheur et moi, de qui, j'espère, vous avez déjà fait une épreuve assez heureuse; vous aurez moins de peine à imposer un maître aux patriciens, que vous n'en avez eu à leur imposer des hommes qui leur résistassent quand ils étaient les maîtres. Il faut jeter à terre dictatures et consulats, afin que le peuple romain puisse lever la tête. Enfin, montrez-vous, empêchez qu'on ne poursuive les débiteurs. Moi, je me proclame le patron du peuple; mon zèle et ma fidélité m'investissent de ce titre : vous, si vous donnez à votre chef un titre qui soit la marque d'un pouvoir ou d'un honneur plus grand, comptez qu'il n'en sera que plus puissant pour obtenir ce que vous voulez. »
De ce jour, dit-on, il commença à tendre vers la royauté ; mais par qui il fut secondé et jusqu'où il parvint, c'est ce que la tradition ne nous apprend pas clairement.
XIX. D'autre part, le sénat s'inquiète de ce rassemblement du peuple dans une maison particulière, placée par hasard dans la citadelle, masse menaçante pour la liberté. Le plus grand nombre s'écrie :
« Qu'on aurait besoin d'un Servilius Ahala, qui, sans faire conduire en prison un ennemi public que cette mesure irriterait encore, saurait par la perte d'un seul homme terminer cette guerre intestine. »
La décision qu'on adopta, plus douce dans la forme, avait la même force :
« Les magistrats veilleront à ce que les pernicieux desseins de
M. Manlius ne fassent éprouver aucun dommage à la république. »
Alors les tribuns qui avaient puissance de consuls, et les tribuns du peuple eux-mêmes qui avaient senti que leur puissance finirait avec la liberté de tous, et s'étaient rangés à l'autorité du sénat, se concertent tous ensemble sur le parti à prendre. Comme on n'imaginait d'autre moyen que la violence et le meurtre, et que l'on prévoyait un conflit terrible, M. Ménius et Q. Publilius, tribuns du peuple, prenant la parole :
« Pourquoi, disent-ils, ferions-
287 nous une guerre des patriciens contre le peuple de ce qui est simplement la lutte de la cité contre un Citoyen qui veut sa ruine? Pourquoi attaquer le peuple avec cet homme, qu'il est bien plus sûr d'attaquer par le peuple lui-même, afin qu'il succombe écrasé par ses propres forces? Notre intention est de l'assigner en jugement. Rien n'est moins populaire que la royauté. Une fois que cette multitude aura compris que ce n'est pas à elle qu'on en veut, que de défenseurs ils seront devenus juges, qu'ils verront des accusateurs plébéiens, un patricien accusé, et une inculpation de royauté au milieu, alors il n'y aura rien qu'ils préfèrent à la liberté. »
XX. Tout le monde ayant approuvé ce plan, ils assignent Manlius. Le peuple s'émut d'abord en voyant l'accusé couvert de haillons, et près de lui pas un sénateur, pas même ses parents ou ses alliés, pas même enfin ses frères A. et T. Manlius : abandon sans exemple jusqu'à ce jour ; car jamais dans une si grande épreuve les proches de l'accusé n'avaient manqué de changer, eux aussi, de vêtement.
« Lorsque Appius Claudius avait été jeté dans les fers, C. Claudius, son ennemi personnel, et la famille Claudia tout entière avaient pris le vêtement de deuil. Cette fois, on s'entendait pour opprimer un homme populaire, parce que c'était le premier des patriciens qui eût passé au peuple. »
Au jour assigné, les accusateurs, outre les réunions du peuple, les discours séditieux, les largesses et la calomnie sur le trésor caché, durent présenter contre l'accusé des charges ayant un rapport direct à la tentative criminelle de royauté; je ne les trouve dans aucun auteur : elles durent cependant être assez graves, puisque l'hésitation du peuple tint non à la cause, mais au lieu. Remarquons ici, pour l'instruction des hommes, combien de nobles actions ont pu être rendues non pas seulement stériles, mais même odieuses par la honteuse passion de régner. Manlius produisit, dit-on, près de quatre cents citoyens dont il avait, sans intérêts, acquitté les dettes, empêché qu'on ne vendit les biens, ou qu'on n'adjugeât la personne. Après cela, ne se bornant pas à rappeler les honneurs qu'il avait obtenus à la guerre, il en apporta des preuves éclatantes : les dépouilles de trente ennemis tués par lui, et quarante récompenses reçues de ses généraux, parmi lesquelles on distinguait deux couronnes murales, huit civiques. Il produisit en outre les citoyens sauvés par lui des mains de l'ennemi ; entre autres C. Servilius, maître de la cavalerie, qui était absent, et qu'il nomma. On ajoute qu'après avoir rappelé ses exploits dans un langage qui s'élevait à la hauteur du sujet, parlant comme il avait agi, il mit à nu sa poitrine couverte de nobles cicatrices; qu'ensuite, les yeux tournés vers le Capitole, il supplia Jupiter et les autres dieux de le secourir dans son infortune, et d'inspirer au peuple romain, dans sa détresse, les sentiments dont ils l'avaient animé lui-même pour la défense du Capitole et le salut du peuple romain ; qu'enfin il conjura ses juges; ensemble et séparément, de contempler le Capitole et la citadelle, et de se tourner vers les dieux immortels en prononçant son jugement.
288 Comme c'était au Champ-de-Mars que le peuple s'assemblait pour les comices par centuries, et que l'accusé, les mains tendues vers le Capitole, avait cessé de prier les hommes pour invoquer les dieux, les tribuns jugèrent que s'ils ne détournaient les yeux mêmes des citoyens du souvenir de tant de gloire, jamais, dans ces esprits préoccupés du bienfait de Manlius, la reconnaissance ne laisserait pénétrer la conviction de son crime. On prorogea donc le jugement, et l'on convoqua le peuple dans le bois sacré de Pétélie, hors de la porte Nomentane, d'où l'on ne pouvait voir le Capitole. Là, prévalut l'accusation, et par ces hommes inflexibles fut prononcée une sentence fatale, odieuse même aux juges. Selon quelques auteurs, il fut condamné par des duumvirs institués pour juger les crimes contre l'état. Les tribuns le précipitèrent de la roche Tarpéienne, et le même lieu fut pour le même homme, un monument d'insigne gloire et de honteux châtiment. Après sa mort, il fut deux fois flétri; l'une par la république ; car, comme sa maison s'élevait au lieu où se trouvent aujourd'hui le temple et l'atelier de Monéta, le peuple décréta que nul patricien n'habiterait désormais dans la citadelle ou au Capitole; l'autre par sa famille ; la famille Manlia, ayant décidé, par un arrêté,
« Que nul de ses membres, à l'avenir, ne pourrait s'appeler
M. Manlius. »
Telle fut la fin de cet homme qui, s'il ne fût né dans un état libre, eût été digne de mémoire. Bientôt le peuple, qui n'avait plus rien à craindre de lui et ne se rappelait que ses qualités, le regretta; et une peste étant survenue peu après, cette triste calamité, dont on n'apercevait point la cause, parut au plus grand nombre la conséquence du supplice de Manlius.
« On avait souillé le Capitole du sang de son libérateur, et les dieux n'osaient souffert qu'à contre coeur qu'on immolât, pour ainsi dire, sous leurs yeux, l'homme qui avait arraché leurs temples aux mains de l'ennemi. »
XXI. A cette peste succéda la disette, et, à la nouvelle de ces maux, l'année suivante, éclatèrent en même temps plusieurs guerres. Alors étaient tribuns militaires avec puissance de consuis, L. Valérius pour la quatrième fois, A. Manlius pour la troisième, Ser. Sulpicius pour la troisième, L. Lucrétius, L. Emilius pour la troisième, et M. Trébonius. Outre les Volsques, que le sort ramenait éternellement contre nous comme pour exercer le soldat romain; outre les colonies de Circéia et de Vélitres, qui, depuis longtemps, préparaient leur défection, et le Latium sur lequel on ne pouvait compter, de nouveaux ennemis, les Lanuviens eux-mêmes, peuple jusqu'alors si fidèle, surgirent tout à coup. Les sénateurs, persuadés que tant d'audace ne venait que de ce qu'ils avaient laissé si longtemps impunie la défection de leurs concitoyens, les Véliternes, décréta qu'à la première occasion il serait proposé au peuple de leur déclarer la guerre. Afin de le mieux disposer à cette campagne, on créa des quinquemvirs pour le partage des terres du Pomptinum, et des triumvirs pour l'établissement d'une colonie à Népète. Alors on proposa au peuple qu'il eût à ordonner la guerre, et, contre l'avis des tribuns du peuple, la guerre fut ordonnée par toutes les tribus. On fit, dès cette année, les préparatifs; nais la peste empêcha l'armée de se mettre en marche.
289 Ce délai donnait le temps aux colons de conjurer le sénat; et une grande partie des habitants aurait appuyé l'envoi d'une humble députation à Rome, si la peur de quelques particuliers n'eût, comme toujours, traversé l'intérêt public. Les auteurs de la défection, craignant qu'on ne les rendit responsables du crime, et qu'en expiation on ne les livrât au ressentiment des Romains, détournèrent les colonies des mesures de conciliation, et non contents de s'opposer, dans le sénat, à l'envoi de députés, ils portèrent une grande partie du peuple à aller ravager le territoire de Rome : nouvel outrage qui éloigna tout espoir de paix. Cette an-née aussi courut, pour la première fois, le bruit d'une défection des Prénestins. A la mollesse avec laquelle le sénat répondit aux dénonciations des Tusculans, de ceux de Gabies et du Lavicum, dont ce peuple avait ravagé les terres, on vit bien que s'il n'ajoutait pas foi entière à ces accusations, c'est qu'il eût voulu qu'elles fussent moins fondées.