Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 13)
XXII. L'année suivante, Sp. et L. Papirius, nouveaux tribuns militaires avec puissance de consuls, menèrent les légions à Vélitres; leurs quatre collègues, Ser. Cornélius Maluginensis, tribun pour la quatrième fois, Q. Servilius, Ser. Sulpicius, L. Duilius, pour la quatrième fois, restèrent pour que la ville se trouvât gardée au cas où l'ou annoncerait quelque nouveau mouvement de l'Étrurie; car tout était suspect de ce côté. A Vélitres on combattit avec succès une armée auxiliaire do Prénestins, plus nombreuse en quelque sorte quo les troupes de la colonie; la proximité de la ville fut tout à la fois pour l'ennemi la cause d'une fuite plus prompte, et, dans cette fuite, son unique asile. Les tribuns renoncèrent à attaquer la place, parce que l'entreprise était douteuse, et qu'ils ne voulaient point combattre de manière à détruire la colonie. Les dépêches qu'ils envoyèrent 'n Rome au sénat pour annoncer leur victoire étaient plus sévères pour les Prénestins que pouf les Véliternes. En conséquence, par un sénatus-consulte et par l'ordre du peuple, on déclara la guerre aux Prénestins : ceux-ci, s'alliant aux Volsques, marchèrent, l'année suivante, sur Satricum, colonie du peuple romain, l'emportèrent d'assaut, malgré l'opiniâtreté avec laquelle les colons se défendirent, et abusèrent horriblement de la victoire. Indignés de cette conduite, les Romains créèrent M. Furius Camille, pour la septième fois, tribun militaire ; on lui donna pour collègues A. et L. Postumius Régillensis, et L. Furius, avec L. Lucrétius et M. Fabius Ambustus. A M. Furius fut décernée extraordinairement la guerre volsque. Le sort désigna pour l'assister le tribun L. Furius, ce qui fut moins heureux pour l'état que pour Camille, auquel ce choix fournit une matière à toute louange : car il releva, comme général, l'affaire presque perdue par la témérité de son collègue; et comme simple particulier, il chercha plutôt à se l'attacher par cette faute, qu'à s'en faire pour lui-même un titre de gloire. Déjà d'un âge avancé, Camille était prêt à prononcer, dans les comices, le serment usité pour excuse de santé; le peuple ne voulut pas y consentir : une âme pleine de sève vivifiait encore cette forte poitrine; il avait conservé l'entier usage de ses sens,
290 et si le soin des affaires civiles commençait à le fatiguer, la guerre le ranimait. Après avoir levé quatre légions de quatre mille hommes chacune, il convoque son armée pour le lendemain à la porte Esquiline, et marche sur Satricum. Les vainqueurs de la colonie, se confiant au nombre de leurs troupes, l'attendaient l'a sans le moindre effroi. A la nouvelle de l'arrivée des Romains, ils s'avancent aussitôt en bataille, voulant tenter sans retard un combat décisif, afin que les talents d'un chef unique, sur lesquels seuls l'ennemi comptait, ne lui fussent d'aucune aide.
XXIII. Une ardeur semblable animait l'armée romaine et l'autre chef, et l'issue de cette lutte imminente n'était retardée que par la sagesse et l'empire d'un seul homme, qui, en traînant la guerre, cherchait à suppléer aux forces par la raison. L'ennemi n'en avait que plus d'audace; déjà même, non content de déployer ses lignes sur le front de son camp, il s'avance au milieu de la plaine, et, portant presque ses enseignes sous les palissades ennemies, il affecte une orgueilleuse confiance en ses forces. Le soldat romain ne supportait ces démonstrations qu'avec peine; avec plus de peine encore les supportait l'autre tribun militaire, L. Furius, qu'entraînaient sa fougue naturelle et celle de sou âge, et les espérances d'une multitude qui s'enhardissait par l'incertitude même de l'événement. Il excitait encore cette irritation des soldats, en attaquant sur le seul point où cela fût possible, c'est-à-dire sur son âge, l'autorité de son collègue :
« La guerre, disait-il à chaque instant, est faite pour les jeunes hommes; le courage fleurit et se flétrit avec le corps; le guerrier le plus actif devient un temporiseur; et le même homme qui, à l'arrivée, avait coutume d'emporter les camps et les villes du premier choc, maintenant engourdi usait le temps derrière les palissades. Qu'espérait-il par là? accroître ses forces, ou diminuer celles de l'ennemi? Quelle occasion, quel moment, quel lieu demandait-il pour dresser des embûches? C'étaient bien l'a les froids et languissants projets d'un vieillard. Camille avait désormais assez de vie, assez de gloire : convient-il de laisser vieillir avec ce corps mortel les forces d'une cité qui doit être immortelle? »
Ces discours lui avaient gagné l'armée entière; et comme de toutes parts on demandait le combat :
« Nous ne pouvons, M. Furius, dit-il, contenir l'ardeur du soldat; et l'ennemi, dont nous avons, par nos lenteurs, augmenté l'audace, nous insulte avec un mépris intolérable. Seul contre tous, consens à céder, laisse-toi vaincre dans le conseil, et tu n'en seras que plus tôt vainqueur dans le combat.»
A cela Camille :
« Jamais, jusqu'à ce jour, dans les guerres qui ont été conduites uniquement sous ses auspices, ni lui ni le peuple romain n'ont eu à se plaindre de ses plans ni de la fortune ; aujourd'hui il sait qu'il a un collègue qui l'égale en pouvoir et en autorité, et qui a, de plus que lui, la vigueur de l'âge. Pour ce qui est de l'armée, il a l'habitude de la commander, non d'être commandé par elle; mais il ne peut s'opposer à la volonté de son collègue. Que celui-ci fasse donc, avec l'aide des dieux, ce qu'il croit avantageux à la république. Lui, il demande, comme une grâce due à son âge, à n'être point au premier rang ; il est prêt d'ailleurs à remplir tous les
291 devoirs d'un vieillard à la guerre. L'unique prière qu'il adresse aux dieux immortels, c'est qu'un revers ne vienne pas justifier la sagesse de son conseil. »
Mais, ni les hommes n'écoutèrent un si salutaire avis, ni les dieux une si pieuse prière. Celui des deux chefs qui a voulu le combat range en bataille la première ligne; Camille fortifie la réserve, et dispose en avant du camp un vigoureux détachement. Du haut d'une éminence, spectateur attentif, il observe l'issue d'une mesure qu'un autre a conseillée.
XXIV. A peine au premier choc les armes eurent-elles retenti, que par ruse, non par crainte, l'ennemi lâcha pied. Une colline, dont la pente était assez douce, se trouvait derrière lui, entre sa ligne et son camp; et, grâce au nombre de ses troupes, il avait pu laisser au camp quelques vaillantes cohortes armées et toutes prêtes, qui, la lutte une fois engagée, devaient, dès que l'ennemi approcherait du retranchement, fondre sur lui. Le Romain, poursuivant en désordre l'ennemi qui recule, se laisse attirer dans une position désavantageuse, et favorise ainsi la sortie. Alors l'effroi se met parmi les vainqueurs: le vue d'un second ennemi et le penchant de la vallée font plier l'armée romaine. On est pressé par les troupes fraîches des Volsques, et ceux qui avaient feint de fuir recommencent le combat. Déjà ce n'était plus une retraite; le soldat romain, oubliant son ardeur récente et sa vieille gloire, avait tourné le dos, fuyait à la course, et regagnait le camp en déroute. Alors, Camille, placé sur un cheval par ceux qui l'entourent, s'élance vers eux, et leur opposant son corps de réserve :
« Voilà donc, soldats, dit-il, le combat que vous demandiez! Quel homme ou quel dieu pouvez-vous accuser? C'est votre faute, à vous, si imprudents naguère et maintenant si lâches! Après avoir suivi un autre chef, suivez à présent Camille; et, comme toujours sous ma conduite, sachez vaincre. Pourquoi regardez-vous les palissades et le camp? Nul de vous n'y rentrera que vainqueur. »
La honte d'abord arrêta leur fuite; puis, voyant avancer les enseignes, l'armée se retourner contre l'ennemi, et leur chef, illustré par tant de triomphes et si vénérable par son âge, se jeter aux premiers rangs, où il y avait le plus de peine et de danger, ils s'adressent de mutuels reproches, ils s'encouragent les uns les autres avec un cri joyeux qui parcourt toute la ligne. L'autre tribun non plus ne manque pas à son devoir : envoyé vers les cavaliers par son collègue qui ralliait l'infanterie, il ne leur fait point de reproches (ayant partagé leur faute, il avait peu d'autorité pour les blâmer); mais renonçant au ton du commandement pour prendre celui de la prière, il les conjure, chacun en particulier et tous ensemble,
« de le sauver de l'opprobre de cette journée, dont les malheurs retomberaient sur lui. Malgré le refus, la défense de mon collègue, j'ai mieux aimé, dit-il, m'associer à la témérité de tous qu'à la sagesse d'un seul. Camille, quelle que soit votre fortune, y trouvera sa gloire; moi, si le combat n'est rétabli (ce qui serait le plus affreux malheur), outre ma part de l'infortune générale, je subirai seul toute la honte. »
Ils jugèrent convenable, au milieu de ces lignes flot- 292 tantes, du quitter leurs chevaux et d'attaquer à pied l'ennemi. Aussi remarquables par leur courage que par leur armure, ils vont partout où ils voient l'infanterie plus vivement pressée. Ni le coeur des chefs, ni celui des soldats ne faiblit un moment dans cette lutte décisive. Aussi l'événement se ressentit de cet effort de courage : une vraie déroute emporta les Volsques par le même chemin qui avait vu leur fuite simulée ; un grand nombre périrent dans le combat et dans la fuite; le reste dans le camp qui fut emporté du même choc; il y en eut cependant plus de pris que de tués.
XXV. Comme dans le recensement des prisonniers on avait reconnu quelques Tusculans, on les sépara des autres, et ou les conduisit aux tribuns : interrogés, ils avouèrent que c'était de l'aveu de leur nation qu'ils avaient pris du service. Éprouvant une certaine crainte à la vue d'un ennemi si voisin, Camille annonça
« Qu'il allait aussitôt mener lui-même ces prisonniers à Rome, afin que le sénat n'ignorât point que les Tusculans s'étaient détachés de son alliance. Pendant ce temps, son collègue, s'il y consentait, aurait seul le commandement du camp et de l'armée. »
Un seul jour avait apprisà celui-ci à ne point préférer son opinion à un meilleur avis : toutefois, ni lui ni personne dans l'armée ne pouvait supposer que Camille montrât beaucoup d'indulgence pour une faute qui avait jeté la république en un si grand péril ; car, tant à Rome qu'à l'armée c'était une opinion généralement établie que, dans cette alternative du combat livré aux Volsques, le revers et la déroute devaient être imputés à L. Furius, et qu'à M. Furius appartenait tout l'honneur du succès, Les prisonniers introduits dans le sénat, il fut décrété qu'on ferait la guerre aux Tusculans, et que Camille en serait chargé : il demanda qu'on lui donnât un aide pour cette entreprise : autorisé à choisir parmi ses collègues, il choisit, contre l'attente de tous, L. Furius; modération par laquelle, tout en atténuant la honte de son collègue, il s'attira une immense gloire. On n'eut point à combattre les Tusculans : par une paix obstinée ils repoussèrent la vengeance de ]tome, ce qu'ils n'auraient pu faire par leurs armes. Lorsqu'ils virent les Romains entrer sur leurs terres, ils ne quittèrent point les lieux voisins de la route, et ne cessèrent point de cultiver leurs champs : des portes ouvertes de la ville, une foule d'habitants en toge s'avancèrent à la rencontre des généraux ; on apporta avec complaisance au camp, de la ville et des campagnes, des vivres pour l'armée. Camille posa son camp en avant des portes. Curieux de savoir s'il y avait dans la ville ces mêmes apparences de paix qu'on affectait dans les campagnes, il entra : il y trouva les maisons et les boutiques ouvertes, toutes les marchandises exposées, étalées comme à l'ordinaire, chaque ouvrier occupé à son travail ; dans les écoles retentissaient les voix des adolescents qui apprenaient leurs leçons; les rues étaient pleines de peuple, principalement d'enfants et de femmes allant de côté et d'autre, chacun où l'appelaient ses habitudes et ses affaires; nulle part, rien qui ressemblât à de la peur, ou même à de l'étonnement. Il regardait tout autour de lui, cherchant des eux quelques signes de guerre: pas la moindre trace d'un objet enlevé de sa place ou mis en vue 293 à dessein ; mais partout une si constante et si tranquille paix, qu'on eût pu croire que même un simple bruit de guerre n'était pas arrivé jusque là.
XXVI. Vaincu par cette patience des ennemis, il fait convoquer leur sénat :
« Seuls jusqu'ici, Tusculans, dit-il, vous avez trouvé les véritables armes, les véritables forces pour vous défendre contre la colère des Romains. Allez à Rome trouver le sénat; les sénateurs jugeront ce que vous avez mérité le plus, ou d'être punis d'abord, ou d'être pardonnés maintenant : pour moi je ne puis prévenir une faveur qui doit être un bienfait public; c'est assez que je vous laisse la liberté de la solliciter; le sénat fera à vos prières l'accueil qu'il jugera convenable. »
Les Tusculans vinrent à Rome; et, quand on vit arriver tristement dans le vestibule de la curie le sénat d'un peuple naguère notre allié fidèle, les sénateurs romains s'attendrirent, et les firent appeler avec des paroles hospitalières plutôt qu'hostiles. Le dictateur tusculan parla en ces termes :
« Vous nous avez déclaré et porté la guerre, Pères conscrits, et tels vous nous voyez paraître aujourd'hui dans le vestibule de votre curie, tels et avec ces armes et dans cet appareil nous sommes sortis à la rencontre de vos généraux et de vos légions. voilà quelle a été et quelle sera toujours notre conduite et celle de notre peuple, à moins qu'un jour nous ne recevions des armes de vous et pour vous. Nous rendons grâces à vos généraux et à vos armées de ce qu'ils en ont cru leurs yeux plutôt que leurs oreilles, et que, là où ils n'ont rien vu d'hostile, ils n'ont point commis d'hostilités. Nous implorons de vous la paix que nous avons observée et nous vous prions de reporter la guerre partout où on vous la fait. S'il nous faut éprouver douloureusement ce que peuvent contre nous vos armes, nous l'éprouverons désarmés. Telles sont nos intentions : fassent les dieux immortels qu'elles nous soient aussi heureuses qu'elles sont pures. Quant aux griefs qui vous ont poussés à déclarer la guerre, sans réfuter par des paroles ce qui est détruit par les faits, nous pensons, toutefois, que, fussent-ils réels, notre aveu, après un si éclatant repentir, serait sans (langer. On peut vous outrager tant que vous serez dignes de semblables satisfactions. »
Tel fut ù peu près le langage des Tusculans. Ils obtinrent d'abord la paix, et peu de temps après, le droit de cité. Les légions furent ramenées de Tusculum.
XXVII. Camille, qui s'était encore illustré par sa prudence et sa valeur dans la guerre volsque, par son bonheur dans l'expédition de Tusculum, et dans l'une et l'autre par sa patience et sa modération singulière envers son collègue, sortit de magistrature. On créa tribuns militaires, pour l'année suivante, L. et P. Valérius Lucius pour la cinquième fois, Publius pour la troisième, C. Sergius pour la troisième également, L. Hénénius pour la seconde, Sp. Papirius et Ser. Cornelius Maluginensis. Cette année eut aussi besoin de censeurs, à cause de bruits vagues qui couraient concernant les dettes, charge dont l'odieux était encore exagéré par les tribuns du peuple, et d'autre part, atténué par ceux qui avaient intérêt â attribuer les embarras des débiteurs à leur mauvaise foi plutôt qu'à l'état de leur fortune. On créa censeurs C. Sulpicius Camérinus, Sp. Postu-
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Régillensis. Ils étaient déjà entrés en fonctions quand la mort de Postumius, que le scrupule religieux défendit de remplacer, vint interrompre leurs travaux. En conséquence, Sulpicius abdiqua sa magistrature, et d'autres censeurs furent créés; mais un vice dans leur élection les empêcha d'exercer. On n'osa point risquer une troisième élection; il semblait que les dieux ne voulussent point, cette année, la censure. Les tribuns protestaient que c'était là une véritable dérision.
« Le sénat, disaient-ils, recule devant ces tables publiques, qui attesteraient le cens de chacun; il ne veut point laisser voir cette masse de dettes qui prouverait qu'une partie des citoyens dévore l'autre ; et en attendant, le peuple obéré est livré à tous ses ennemis. On cherche la guerre (le tous côtés indistinctement; on promène les légions d'Antium à Satricum, de Satricum à Vélîtres, et de là à Tusculum. Maintenant on menace des armes romaines, Latins, Herniques, Prénestins, et cela plus en haine du citoyen que de l'ennemi, afin d'écraser le peuple sous les armes, sans lui permettre de respirer à la ville, sans lui laisser le loisir de songer à la liberté, d'assister aux assemblées publiques, où il entendrait de temps à autre la voix tribunitienne réclamant un soulagement à tant de charges, un terme à tant d'injustices de toute sorte. Que si le peuple se souvient de la liberté des ancêtres, il ne souffrira pas qu'on adjuge un citoyen pour de l'argent prêté; ni qu'on fasse une levée avant de s'être occupé des dettes, avant d'avoir avisé aux moyens de les réduire, avant que chacun sache bien ce qui lui appartient, ce qui appartient à autrui, s'il lui reste un corps libre, ou s'il le doit aussi aux fouets de ses tyrans. »
Le prix offert à la sédition excita la sédition sur l'heure. Au moment où une foule de débiteurs venaient d'être condamnés, et où le sénat, au bruit des armements des Prénestins, venait de décréter l'enrôlement de nouvelles légions, le peuple, secondé par les tribuns, s'opposa à ce que ces mesures eussent aucun effet. Les tribuns ne permettaient pas qu'on emmenât les citoyens condamnés, et les jeunes gens se refusaient à donner leurs noms. Pour le présent, ce qui inquiétait les sénateurs, ce n'était pas tant l'exécution des jugements prononcés contre les débiteurs que la levée; car on annonçait déjà que l'ennemi, parti de Préneste, avait pris position sur le territoire de Gabies. Cependant cette nouvelle même, loin d'effrayer les tribuns du peuple, n'avait fait que les animer encore dans leur projet de résistance, et rien ne put éteindre la sédition dans Rome, que la guerre, quand elle arriva, pour ainsi dire, au pied de ses murs.
XXVIII. En effet, quand les Prénestins apprirent qu'on n'avait point levé d'armée à Rome, ni désigné de général, que les patriciens et le peuple étaient en lutte, leurs chefs, profitant de l'occasion, emmènent des troupes à la hâte, ravagent en passant la campagne, et portent leurs enseignes jusqu'auprès de la porte Colline. Grande fut l'épouvante dans Rome : on crie aux armes ; on court sur les remparts et aux portes; enfin on abandonne la sédition pour la guerre, et l'on nomme dictateur T. Quinctius Cincinnatus. 295 Celui-ci nomma A. Sempronius Atratinus maître de la cavalerie. A cette nouvelle ( tant celte magistrature était redoutée), les ennemis s'éloignèrent des murailles, et la jeunesse romaine se soumit à l'édit sans résistance. Tandis qu'on lève une armée à Rome, l'ennemi va placer son camp non loin du fleuve Allia : de là il dévaste au loin la campagne, se vantant
« De s'être porté dans un lieu fatal à la république romaine, et qu'il allait y être témoin de la même terreur, de la même déroute que dans la guerre des Gaulois. En effet, si le jour seul d'Allia est pour les Romains un sujet de crainte, jusque là qu'ils l'ont frappé d'un interdit religieux, et marqué du nom de ce lieu; combien plus encore doivent-ils redouter l'Allia lui-même, qui rappelle un si grand désastre? Là sans doute ils croiront voir les visages farouches, ils croiront entendre la voix terrible des Gaulois. "
Tirant de ces choses vaines de vaines pensées, ils avaient commis leurs espérances à la fortune de ce lieu. Les Romains, de leur côté :
« Partout où ils trouvent un ennemi latin, ils savent assez que c'est le même qu'ils ont vaincu au lac Régine, et tenu dans la paix et dans l'oppression pendant cent ans. Ce lieu , qui leur rappelle un désastre, les animera à détruire la mémoire de leur honte, loin de leur faire craindre qu'il y ait une terre où le destin leur ait interdit la victoire. Bien plus, si les Gaulois eux-mêmes se présentaient de nouveau en ce lieu, les Romains combattraient comme ils ont combattit à Rome pour reconquérir leur patrie, et comme, le jour suivant, à Gabies, où ils ont obtenu par leurs efforts que, de tant d'ennemis qui avaient pénétré dans les murs de Rome,pas un ne pût porter chez eux la nouvelle de leurs succès et de leurs revers. "
XXIX. C'est dans ces sentiments que les deux armées se trouvèrent en présence sur les bords de l'Allia. Quand le dictateur romain se vit en face de l'ennemi rangé et prêt à combattre :
« Ne vois-tu pas, A. Sempronius, dit-il, qu'ils ont compté sur la fortune de ce lieu en prenant position sur l'Allia? Puissent les dieux immortels ne leur avoir point donné de plus sûr gage de confiance , ni de secours meilleur! Pour toi, qui comptes sur tes armes et ton courage, mets-toi à la tête de tes cavaliers, et lance-les au milieu de l'armée ennemie; moi, avec les légions, je porterai nos enseignes contre leurs lignes troublées et éperdues. Venez-nous en aide, dieux témoins des serments ! Venez punir comme ils le méritent ceux qui vous ont outragés et qui se sont placés sous votre protection pour nous trahir ! "
Les Prénestins ne résistèrent ni aux cavaliers, ni aux fantassins : au premier choc, au premier cri, leurs rangs furent rompus; puis, leurs troupes ne pouvant tenir sur aucun point, ils tournent le dos. Culbutés, dispersés et emportés par la frayeur au-delà de leur camp, ils ne suspendirent leur course qu'en vue de Préneste. Là, ces fuyards se rallient, et s'emparent d'une position qu'ils fortifient à la hâte : ils avaient craint que s'ils se réfugiaient dans leurs murs, on ne brûlât aussitôt leurs campagnes, et qu'après une entière dévastation on ne mit le siége devant la ville. Mais lorsque, après avoir pillé leur camp sur l'Allia, le romain vainqueur apparut, ils abandonnèrent aussi ce retranchement, et se croyant à peine en sûreté derrière leurs rem- 296 parts, ils se renferment dans la ville de Préneste. Outre cette ville, il yen avait huit autres sous la domination des Prénestins : on y porta la guerre tour à tour; on les prit sans beaucoup de peine, et ensuite on mena l'armée à Vélitres. Cette place fut également emportée , et alors on revint à Préneste, l'objet principal de cette guerre. On n'eut pas besoin d'employer la force; la ville capitula. T. Quinctius, après avoir remporté la victoire dans une bataille rangée, pris deux camps ennemis, forcé neuf villes, et reçu Préneste à composition, rentra dans Rome. ll triompha, et porta au Capitole une statue de Jupiter Imperator, enlevée de Préneste. Elle fut consacrée entre la chapelle de Jupiter et celle de Minerve; et au-dessous fut scellée une tablette, monument de ses exploits, avec une inscription conçue à peu près en ces termes :
" Jupiter et tous les dieux ont donné à T. Quinctius, dictateur, de prendre neuf villes. »
Vingt jours après son élection, il abdiqua la dictature.
XXX. On tint ensuite les comices pour l'élection des tribuns militaires, avec puissance de consuls : il en sortit un nombre égal de patriciens et de plébéiens. Les patriciens nommés furent P. et C. Manlius, avec L. Julius : le peuple donna C. Sextilius, M. Albinius, L. Antistius. Les Manlius, qui l'emportaient en naissance sur les plébéiens et en crédit sur Julius, furent, sans que l'on eût consulté le sort, et sans examen préalable, extraordinairement chargés de la campagne contre les Volsques : ce dont bientôt eux-mêmes et les sénateurs, qui leur avaient confié cette charge se repentirent. Avant d'avoir reconnu le pays, ils envoyèrent des cohortes au fourrage; sur un faux bruit qu'elles étaient enveloppées, ils marchèrent à la hâte à leur secours, sans même avoir le soin de retenir l'auteur de la nouvelle , lequel était un ennemi latin qui s'était donné à eux pour soldat romain; et eux-mêmes tombèrent dans une embuscade. Là, tandis qu'ils se maintiennent sur un terrain désavantageux, par le seul courage des soldats qui se font tuer et qui tuent, ailleurs, le camp romain, assis dans la plaine, est emporté par l'ennemi. D'un côté comme de l'autre les intérêts de la république furent trahis par l'imprudence et l'inhabilité des généraux : tout ce qui put survivre de la fortune du peuple romain ne fut sauvé que par la valeur du soldat qui tint ferme, même sans chef. Dès que ces événements furent connus à Rome, on voulut d'abord nommer un dictateur; mais comme on apprit que les Volsques demeuraient tranquilles , et qu'il ne parut pas qu'ils dussent profiter ni de la victoire, ni de l'occasion, on rappela l'armée et les généraux. On fut alors en repos, au moins du côté des Volsques; car il y eut à la fin de l'année quelque alarme par suite d'une insurrection des Prénestins et des peuplades latines qu'ils avaient soulevées. La même année , on enrôla de nouveaux colons pour Sétia qui se plaignait elle-même de manquer d'habitants. Au milieu des malheureuses chances de la guerre, on eut pour consolation la paix domestique, conquête des tribuns militaires plébéiens, due au crédit et à l'ascendant qu'ils avaient sur leur ordre.
XXXI. Le commencement de l'année suivante fut marqué par une violente sédition qui s'alluma sous les tribuns militaires avec puissance 297 de consuls, Sp. Furius, Q. Servilius, élu pour la seconde fois; C. Licinius, P. Clélius, M. Horatius, L. Géganius. L'objet et la cause de cette sédition , c'étaient les dettes : Sp. Servilius Priscus et Q. Clélius Siculus, nommés censeurs pour en connaître, furent arrêtés dans leur travail par la guerre. Des messages alarmants d'abord , et ensuite des fuyards de la campagne annoncèrent que les légions des Volsques avaient envahi les frontières et dévastaient en tous sens le territoire romain. Dans cette situation critique, loin que la terreur du dehors comprimât les luttes intestines, la puissance tribunitienne ne s'opposa qu'avec plus de violence aux enrôlements: il fallut que le sénat consentit à ce que la perception du tribut et les poursuites contre les débiteurs fussent suspendues pendant toute la durée de la guerre. Quand ce répit eut été gagné au peuple, aucun empêchement ne fut plus mis aux levées. Des légions récemment enrôlées on trouva bon de former deux armées, et de les diriger séparément sur le territoire volsque. Sp. Furius et M. Horatius marchent à droite, vers la côte maritime, sur Antium ; Q. Servilius et L. Géganius à gauche, vers les montagnes, sur Ecetra. Ni l'un ni l'autre ne rencontrèrent l'ennemi. En conséquence commença le pillage; mais ce ne fut pas un brigandage sans ordre et à la course, comme le pillage des Volsques, qu'encourageaient les discordes de l'ennemi et qu'effrayaient sa valeur; ce fut la juste vengeance d'une armée justement irritée, vengeance rendue plus terrible encore par sa durée. En effet, les Volsques, qui craignaient à chaque instant de voir sortir de Rome une armée, avaient borné leur incursion aux extrémités du territoire: le Romain, au contraire, qui voulait attirer l'ennemi au combat, avait intérêt à séjourner sur ses terres. Aussi on brûla toutes les habitations éparses des campagnes, et même quelques villages; on ne laissa ni un arbre fruitier, ni les semis qui pouvaient promettre une moisson; on emporta tout un butin d'hommes et de bestiaux trouvés hors des murs; après quoi les deux armées furent ramenées à Rome.
XXXII. Après un court délai accordé aux débiteurs pour respirer, lorsque l'on fut une fois tranquille du côté de l'ennemi, on recommença vivement à les poursuivre, et loin d'avoir à attendre quelque diminution de leurs anciennes dettes, ils durent en contracter de nouvelles, à cause d'un tribut imposé pour la construction en pierres de taille d'un mur désigné par les censeurs : le peuple fut contraint de subir cette charge , ses tribuns n'ayant point d'enrôlement à combattre. Bien plus, vaincu par l'influence des principaux citoyens, il ne nomma pour tribuns militaires que des patriciens, L. Emilius, P. Valérius, pour la quatrième fois; C. Véturius, Ser. Sulpicius, L. et C. Quinctius Cincinnatus. Par la même influence, pour repousser les Latins et les Volsques, dont les légions réunies étaient campées près de Satricum, on parvint à faire prêter serment sans obstacle à toute la jeunesse et à lever trois armées : l'une devait garder la ville; une autre devait, en ras d'alerte, marcher contre les premiers mouvements qui surviendraient de côté ou d'autre; la troisième, de beaucoup la plus forte, partit pour Satricum, sous le commandement de P. Valerius et L. Emi-
298 lius. Là, comme on trouva l'armée ennemie rangée dans la plaine, on attaqua sur-le-champ; mais au moment où l'on avait sinon la victoire du moins bon espoir de vaincre, une pluie qui tomba à flots vint mettre fin au combat. Le lendemain, on recommença. Pendant quelque temps, les légions latines surtout, qu'une longue alliance avait formées aux leçons de la milice romaine, se maintinrent avec une valeur et une chance égales; mais la cavalerie ayant chargé, jeta le désordre dans leurs rangs; l'infanterie en profita et porta en avant ses enseignes : autant l'armée romaine gagnait de terrain, autant en perdait l'ennemi ; et dès que la ligne de bataille plia, rien ne put résister à la valeur romaine. Mis en déroute, les ennemis coururent non vers leur camp, mais vers Satricum, à deux milles de l'a; ils furent taillés en pièces , principalement par la cavalerie; le camp fut pris et pillé. La nuit suivante, ils quittèrent Satricum, et, d'une marche qui ressemblait à une fuite, se dirigèrent sur Antium. L'armée romaine suivit de près leurs traces ; mais la peur fut plus agile que la colère, et les ennemis entrèrent dans la ville avant que le Romain pût harceler ou retarder leur arrière-garde. Quelques jours furent employés à ravager la campagne, les Romains n'ayant point l'appareil nécessaire pour l'assaut des murailles , et l'ennemi n'étant pas en force pour tenter les chances d'un combat.
XXXIII. Sur ces entrefaites, une querelle s'éleva entre les Antiates et les Latins : les Antiates, vaincus par les maux qu'ils avaient soufferts, et réduits par la guerre dans laquelle ils étaient nés et avaient vieilli , aspiraient à se rendre; les Latins, reposés par une longue paix, étaient poussés par la première ardeur d'une défection récente à persévérer opiniâtrement dans la guerre : cette lutte cessa quand chacun eut reconnu qu'il n'était au pouvoir d'aucun des deux peuples d'empêcher l'autre de poursuivre ses desseins. Les Latins se retirèrent et s'affranchirent de la solidarité d'une paix qui leur semblait déshonorante; les Antiates, délivrés de ces incommodes arbitres de leurs projets pacifiques, remirent leur ville et leurs terres aux Romains. Alors les Latins éclatèrent; furieux, pleins de rage de ce qu'ils n'avaient pu ni causer du tort aux Romains par la guerre, ni retenir les Volsques sous les armes, ils mirent à feu la ville de Satricum, leur premier asile dans leur déroute, et de toute cette ville, où leurs torches n'épargnèrent pas plus les lieux sacrés que les lieux profanes, il ne reste que le temple de Matuta Mère. Et même, ce ne fut, dit-on, ni leurs scrupules religieux, ni leur respect des dieux qui les arrêtèrent, mais bien une voix formidable sortie du temple avec de fatales menaces, s'ils ne portaient leurs feux impies loin du sanctuaire. Le même transport de fureur les porta sur Tusculum dont ils voulaient châtier les habitants, qui, après avoir abandonné la ligue commune du Latium, s'étaient faits non seulement alliés, mais citoyens de Rome. Tombant à l'improviste sur la ville, dont les portes étaient ouvertes, ils s'en emparèrent au premier cri ; toutefois ils ne prirent point la citadelle où les Tusculans s'étaient réfu- 299 giés avec leurs femmes et leurs enfants, et d'où ils avaient envoyé des messages à Rome pour instruire le sénat de leur détresse. Avec cette diligence que la foi du peuple romain considérait comme un devoir, une armée partit pour Tusculum; elle était conduite par L. Quinctius et Ser. Sulpicius, tribuns militaires. Ils voient les portes de Tusculum fermées, et les Latins, devenus en même temps assiégeants et assiégés, défendre d'un côté les remparts de la ville, de l'autre, attaquer la citadelle; effrayer et trembler tout ensemble. L'arrivée des Romains avait changé les dispositions de l'un et de l'autre parti. Les Tusculans avaient passé d'une grande terreur à la plus vive allégresse; et les Latins, après avoir compté fermement qu'ils prendraient bientôt la citadelle, comme ils avaient pris la ville, commençaient à n'avoir plus qu'un faible espoir de se sauver. Au cri poussé de la citadelle par les Tusculans, l'armée romaine répond par un cri plus terrible encore. Les Latins sont pressés des deux côtés : ils ne peuvent ni soutenir l'élan des Tusculans qui se précipitent des hauteurs de la citadelle, ni repousser les Romains qui montent aux remparts et travaillent à abattre les barricades des portes. Les murs sont d'abord franchis à l'aide d'échelles; puis, les barrières des portes tombent brisées; serrés entre deux lignes, par devant et par derrière, les ennemis, à qui il ne reste plus de force pour combattre, ni d'issue pour fuir, sont massacrés des deux côtés jusqu'au dernier. Tusculum reconquis, l'armée fut reconduite à Rome.
XXXIV. A mesure que les succès obtenus cette année à la guerre ramenaient partout la paix au dehors, dans la ville croissait chaque jour la violence des patriciens et les misères du peuple; car, en voulant le contraindre à payer ses dettes, on lui ôtait tout pouvoir de se libérer. Aussi, une fois leur patrimoine épuisé, ce fut par leur honneur et par leur corps que les débiteurs, condamnés et adjugés, satisfirent leurs créanciers, et leur supplice acquittait leur parole. Par suite, les plébéiens, non seulement les plus humbles, mais les principaux d'entre le peuple, étaient devenus tellement soumis, que loin de disputer aux patriciens le tribunat militaire, pour lequel ils avaient tant lutté autrefois, ils ne cherchaient pas même à solliciter ou à prendre en main les magistratures plébéiennes : il n'y en avait pas un qui fût assez hardi, assez entreprenant pour se risquer jusque-là, et la possession d'une dignité que le peuple n'avait eue à lui que quelques années semblait à jamais recouvrée par les patriciens. Mais, pour que ce corps n'en conçût pas trop de joie, il survint un léger incident qui , comme d'ordinaire, amena les événements les plus graves. M. Fabius Ambustus, personnage influent parmi les hommes de son ordre, et même parmi le peuple, qui savait n'être pas méprisé de lui, avait marié lainée de ses deux filles à Ser. Sulpicius , et la plus jeune à C. Licinius Stolo, homme considérable, quoique simple plébéien; et cette alliance même, que Fabius n'avait pas dédaignée, lui avait attiré la faveur de la multitude. Le hasard voulut qu'un jour, pendant que les deux soeurs, réunies dans la maison de Ser. Sulpicius, tribun militaire, passaient le temps, comme d'habitude, à causer ensemble, Sulpicius, revenant chez lui au sortir du forum, le licteur, 300 suivant l'usage, frappa la porte de sa baguette. A ce bruit, la jeune Fabia, pour qui cet usage était inconnu, s'étant effrayée, sa soeur se prit à rire et à s'étonner de son ignorance. Ce sourire piqua au vif ce coeur de femme si prompt à s'émouvoir des plus petites choses. J'imagine aussi que la vue de cette foule qui suivait le tribun en lui demandant ses ordres lui fit estimer bien heureux le mariage de sa soeur, et que cette mauvaise disposition, qui porte chacun de nous à ne vouloir pas être moins que ses proches, dut lui donner du regret du sien. Son père, l'ayant trouvée un jour l'esprit encore troublé de cette récente blessure, il lui demanda
" si elle était malade. "
Elle voulut d'abord lui cacher la cause d'un chagrin qui n'était ni bienveillant pour sa soeur, ni flatteur pour son mari; mais, insistant avec douceur, il finit par lui arracher l'aveu que son chagrin venait de cette union inégale qui l'avait mise dans une maison où ne pouvaient entrer ni honneurs ni crédit. Ambustus consola sa fille et lui dit d'avoir bon courage; qu'au premier jour elle verrait chez elle les mêmes honneurs qu'elle voyait chez sa soeur. Dès lors il commença à se concerter avec son gendre, après s'être adjoint L. Sextius, jeune homme de coeur,auquel il ne manquait, pour pouvoir aspirer à tout, qu'une naissance patricienne.
XXXV. Un prétexte se présentait de tenter des nouveautés, c'était la masse énorme des dettes. Le peuple ne devait espérer de soulagement à ce mal qu'en plaçant les siens au sommet du pouvoir. Tel était le but auquel il fallait tendre. A force d'essayer et d'agir, les plébéiens avaient déjà fait un grand pas; encore quelques efforts, et ils arriveraient au faite, et ils pouraient égaler en dignités ces patriciens qu'ils égalent en mérite. » Ils jugèrent à propos de commencer par se faire nommer tribuns du peuple : cette magistrature leur ouvrirait la voie aux autres dignités. Créés tribuns, C. Licinius et L. Sextius proposèrent plusieurs lois qui toutes étaient contraires au pouvoir des patriciens et favorables au peuple. La première, sur les dettes , avait pour but de faire déduire du capital les intérêts déjà reçus, le reste devait se payer en trois ans par portions égales. Une autre limitait la propriété, et défendait qu'un citoyen possédât plus de cinq cents arpents de terres. Une troisième supprimait les élections de tribuns militaires, et rétablissait les consuls, dont l'un serait toujours choisi parmi le peuple. Chacune de ces lois était de la plus haute importance, et ne pouvait passer sans les plus violentes luttes. Aussi, voyant attaquer à la fois toutes les choses qui excitent le plus l'ambition des hommes, la propriété, l'argent, les honneurs, les patriciens, épouvantés et tremblants, n'ayant trouvé, après plusieurs conférences publiques et particulières, qu'un seul et unique remède, c'est-à-dire cette opposition tribunitienne déjà tant de fois éprouvée dans des luttes antérieures, obtinrent de quelques tribuns qu'ils combattraient les projets de leurs collègues. Dès que ceux-ci virent les tribus citées par Licinius et Sextius pour donner leurs suffrages, ils arrivèrent, soutenus d'un renfort de patriciens, et empêchèrent la lecture des projets de lois, ainsi que les autres formalités en usage pour prendre le voeu du peuple. De nouvelles assemblées ayant été souvent encore convo- 301 quées, mais sans succès, les projets de lois semblaient écartés à toujours.
« A la bonne heure, dit alors Sextius, puisque l'on reconnaît ici tant de force à l'opposition tribunitienne, ce sera aussi l'arme avec laquelle nous défendrons le peuple. Allons, patriciens, indiquez des comices pour des élections de tribuns militaires, je ferai en sorte que vous trouviez moins de charme à ce mot, Je m'oppose, qui vous plaît tant aujourd'hui dans la bouche de nos collègues. »
Ces menaces n'étaient que trop sérieuses : aucune élection, hormis celles des édiles et des tribuns du peuple, ne put avoir lieu. Licinius et Sextius, réélus tribuns du peuple, ne laissèrent créer aucun magistrat curule; et, comme le peuple renommait toujours les deux tribuns, et que ceux-ci empêchaient toujours les élections des tribuns militaires, la ville demeura ainsi pendant cinq ans privée de ses magistratures.
XXXVI. Les autres guerres avaient été heureusement suspendues; mais les colons de Vélitres , se prévalant de l'inaction de Rorne, qui n'avait pas d'armée, firent plusieurs incursions sur les terres de la république et osèrent assiéger Tusculum. A cette nouvelle et à la voix des Tusculans, de ces vieux alliés, de ces nouveaux concitoyens qui demandaient du secours, un vif sentiment de pudeur toucha non seulement les patriciens, mais le peuple lui-même. Les tribuns du peuple s'étant désistés, un interroi tint les comices, et l'on créa tribuns militaires L. Furius, A. Manlius, Ser. Sulpicius, Ser. Cornélius, P. et C. Valérius. Ceux-ci trouvèrent le peuple moins docile aux levées qu'aux comices, et ce ne fut pas sans beaucoup de peine qu'ils parvinrent à enrôler une armée. Ils partirent enfin, repoussèrent de Tusculum l'ennemi, et le refoulèrent même jusque dans ses murailles; puis, Vélitres fut assiégé avec plus de vigueur que ne l'axait été Tusculum. Toutefois Vélitres ne put être emporté par ceux qui en avaient commencé le siége. On créa auparavant de nouveaux tribuns militaires: Q. Servilius, C. Véturius, A. et M. Cornélius, Q. Quinctius, M. Fabius; et ces tribuns même ne firent rien de mémorable à Vélitres. Des débats encore plus importants s'étaient élevés à Rome. En effet , de concert avec Sextius et Licinius, qui avaient proposé les projets de lois, et qu'on avait déjà renommés huit fois tribuns du peuple, un des tribuns militaires, le beau-père de Stolon, Fabius, premier auteur de ces lois, proclamait hautement la part qu'il y avait prise. Il s'était d'abord trouvé, dans le collège des tribuns du peuple, huit opposants; il n'en restait plus que cinq ; et ces tribuns (comme il arrive d'ordinaire à ceux qui se séparent de leur corps), embarrassés et interdits , bornaient leur opposition à répéter ces paroles d'autrui, qu'on leur avait apprises comme une leçon:
« Une grande partie du peuple est dehors, à l'armée, devant Vélitres. C'est un devoir de différer les comices jusqu'au retour des soldats, afin que tout le peuple puisse voter sur des choses qui l'intéressent. »
Sextius et Licinius, appuyés par leurs collègues et par le tribun militaire Fabius, et, grâce à une expérience de tant d'années, devenus habiles à manier les esprits de la -multitude, prenaient à partie les principaux patriciens, 302 et les fatiguaient de questions relatives aux lois présentées au peuple :
« Oseraient-ils, quand on distribuait deux arpents de terre aux plébéiens, réclamer pour eux-mêmes la libre jouissance de plus de cinq cents arpents? Voudraient-ils posséder chacun les biens de près de trois cents citoyens, quand le champ du plébéien serait à peine assez grand pour recevoir sa maison et sa tombe? Prennent-ils donc plaisir à voir le peuple écrasé par l'usure , quand le paiement du capital devrait l'acquitter, et forcé de livrer son corps aux verges et aux supplices? et les débiteurs adjugés et emmenés par troupeaux du forum? et les maisons des nobles remplies de prisonniers? et partout où demeure un patricien, un cachot pour des citoyens? "
XXXVII. Lorsque, par la peinture de ces indignités, les tribuns eurent inspiré à la multitude, qui les écoutait et qui tremblait pour elle-même, encore plus d'indignation qu'eux-mêmes n'en ressentaient , continuèrent :
« Les patriciens, disaient-il tout haut , ne cesseront d'envahir les biens du peuple, de le tuer par l'usure, si le peuple ne tire de son sein un consul qui veille sur sa liberté. On méprise désormais les tribuns du peuple, car cette puissance e brisé elle-même ses forces par son opposition. L'égalité n'est pas possible, quand l'empire est pour ceux-là et que les tribuns n'ont que le droit de défense : si on ne l'associe à l'empire, jamais le peuple n'aura dans l'état la part de pouvoir qui lui revient. Personne ne peut penser que les plébéiens doivent se contenter de leur admission aux comices consulaires; s'il n'est impérieusement établi qu'un des consuls sera pris dans le peuple, jamais ou n'aura de consul plébéien. Aurait-on déjà oublié que, depuis qu'on a jugé à propos de remplacer les consuls par des tribuns militaires, afin que le peuple pût parvenir à la dignité suprême, pas un plébéien, pendant quarante-quatre ans, n'a été nommé tribun militaire? Comment croire maintenant que, sur deux places, ils consentiront à accorder au peuple sa part d'honneur, eux qui sont habitués à occuper huit places aux élections des tribuns militaires? et qu'ils se prêtent à lui ouvrir le consulat, eux qui lui ont tenu si longtemps le tribunat fermé? Il faut obtenir par une loi ce qu'on n'aura jamais par faveur aux comices; il faut mettre hors de concours un des deux consulats pour en assurer l'accès au peuple ; car si les deux restent au concours, ils seront toujours l'un et l'autre la proie du plus puissant. A cette heure, les patriciens ne peuvent plus dire ce qu'auparavant ils ne cessaient de répéter, qu'il n'y point parmi les plébéiens d'hommes propres aux magistratures curules. La république a-t-elle été plus inhabilement ou plus mollement administrée depuis P. Licinius Calvus, premier tribun tiré du peuple, que durant ces années où les seuls patriciens ont été tribuns militaires? Bien au contraire: des patriciens ont été condamnés après leur tribunat , un plébéien jamais. Les questeurs aussi, comme les tribuns militaires, sont depuis quelques années choisis parmi le peuple, et jamais le peuple romain n'a eu lieu de s'en repentir. Il ne manque plus aux plébéiens que le consulat; c'est le rempart, c'est le couronnement de la liberté : que l'on y arrive, et alors le peuple 303 pourra vraiment croire les rois chassés de la ville, et sa liberté affermie. En effet, de ce jour, viendront au peuple tous ces avantages qui relèvent tant les patriciens : l'autorité, les honneurs, la gloire des armes, la naissance, la noblesse; et après avoir joui de ces grands biens , ils les lais-seront plus grands encore à leurs enfants. »
Lorsqu'ils virent les discours de ce genre favorablement accueillis, ils publièrent un nouveau projet de loi qui remplaçait les duumvirs chargés des rites sacrés par des décemvirs moitié plébéiens, moitié patriciens. Les comices où devaient se discuter toutes ces propositions furent différés jus-qu'au retour de l'armée qui assiégeait Vélitres.
XXXVIII. L'année s'écoula avant la rentrée des légions. Ainsi suspendue, celte affaire passa à de nouveaux tribuns militaires; car pour les tribuns du peuple, ils étaient toujours les mêmes, le peuple s'obstinant à les réélire, surtout les deux auteurs des projets de lois. On créa tribuns militaires T. Quinctius, Ser. Cornélius, Ser. Sulpicius, Sp. Servilius , L. Papirius, L. Véturius. Dès le commencement de l'année, on en vint, à propos de la discussion des lois, aux plus violents débats ; et, comme leurs auteurs avaient convoqué les tribus sans s'arrêter à l'opposition de leurs collègues , les patriciens alarmés eurent recours aux deux seuls moyens de salut qui leur restassent, au premier pouvoir et au premier citoyen de Rome. Ils résolurent de nommer un dictateur, et nommèrent M. Furius Camille, qui choisit pour maître de la cavalerie L. Émilius. De leur côté , les auteurs des lois, en présence de tous ces préparatifs de leurs adversaires, font, pour la cause du peuple, de nouveaux efforts de courage, et, l'assemblée convoquée, appellent les tribus à voter. Lorsque le dictateur, escorté d'une foule de patriciens. plein de colère et de menaces, fut monté sur son siége, l'affaire s'engagea par cette première lutte entre les tribuns du peuple, dont les uns proposaient la loi, tandis que les autres la repoussaient; mais si l'opposition l'emportait par le droit, elle était vaincue par la faveur qui s'attachait aux lois et à ceux qui les avaient présentées. Déjà les premières tribus avaient dit :
" Ainsi que tu le requiers. "
Alors Camille :
« Puisqu'à présent, Romains, dit-il, c'est au caprice des tribuns et non plus à la souveraineté du tribunat que vous obéissez, et que ce droit d'opposition, conquis autrefois par la retraite du peuple, vous l'anéantissez aujourd'hui comme vous l'avez acquis, par la force; moi, dictateur, dans l'intérêt commun de la république, aussi bien que dans le vôtre, je viendrai en aide à l'opposition, et protégerai de mon autorité votre droit que l'on détruit. En conséquence, si C. Licinius et L. Sextius cèdent à l'intervention de leurs collègues, je ne ferai point intervenir une magistrature patricienne dans une assemblée populaire; mais si, en dépit de l'intervention, ils prétendent imposer ici des lois comme dans une ville prise, je ne souffrirai point que la puissance tribunitienne se détruise elle-même. "
Comme, au mépris de ces paroles, les tribuns du peuple n'en poursuivaient pas moins leur opération, Camille, transporté de colère, envoya des licteurs dissiper la foule ; menaçant en outre, si on persistait, d'obliger toute la jeunesse au serment militaire, et d'emmener à l'instant cette 304 armée hors de la ville. Il avait inspiré au peuple une grande terreur : quant aux chefs, cette lutte avait plutôt ranimé qu'abattu leur courage. Mais avant que le succès se fût décidé de part et d'autre, il abdiqua sa magistrature, soit que son élection fût entachée de quelque vice, comme certains auteurs l'ont écrit, soit que les tribuns eussent proposé au peuple, lequel aurait donné son consentement, de condamner M. Furius, s'il faisait acte de dictateur, à une amende de cinq cent mille as. Mais , à mon avis, les auspices l'effrayèrent beaucoup plus que cette proposition sans exemple ; ce qui me porte à le croire, c'est d'abord le caractère même de l'homme, et ensuite la nomination d'un autre dictateur, P. Manlius, par qui il fut immédiatement remplacé : car, à quoi bon ce nouveau choix, pour une lutte où M. Furius eût déjà succombé? D'ailleurs , l'année suivante eut pour dictateur le même M. Furius, lequel certes eût rougi de reprendre une autorité qui, l'année précédente, aurait été brisée entre ses mains. De plus, au temps même où cette amende dont on parle aurait été proposée, il pouvait ou résister à cette loi, qui tendait, il le voyait bien, à réduire son autorité, ou laisser passer toutes les autres à l'occasion desquelles celle-là avait été présentée. Enfin, de tout temps et jusqu'à nos jours, depuis que les forces tribunitiennes et consulaires sont en lutte, la dictature a toujours été au-dessus de toute atteinte.
XXXIX. Entre l'abdication du premier dictateur et l'entrée de Manlius eu fonctions, les tribuns ayant profité d'une espèce d'interrègne pour convoquer une assemblée du peuple, on put voir quels étaient, parmi les projets de lois, ceux que le peuple préférait et ceux que préféraient leurs auteurs. En effet, l'on acceptait les lois sur l'usure, mais on repoussait le consulat plébéien, et l'on aurait donné sur chacune de ces choses une décision conforme, si les tribuns n'eussent déclaré que le peuple devait prononcer sur le tout en même temps. P. Manlius, le dictateur, fit ensuite pencher la balance du côté du peuple, eu nommant maître de la cavalerie le plébéien C. Licinius, qui avait été tribun militaire. Le sénat, dit-on, se plaignit de ce choix : le dictateur s'excusa auprès des sénateurs sur la parenté qui l'unissait à Licinius, et en niant que la dignité de maître de la cavalerie fût supérieure à celle de tribun consulaire. Une fois les comices indiqués pour l'élection des tribuns du peuple, Licinius et Sextius firent si bien, que tout en déclarant qu'ils ne voulaient plus du tribunat, ils excitèrent vivement le peuple à leur continuer un honneur qu'ils sollicitaient jusque par leur refus hypocrite.
" Depuis neuf ans déjà, ils sont là comme en bataille contre la noblesse , courant les plus grands risques personnels sans aucun profit pour la république; avec eux ont déjà vieilli et les lois qu'ils ont proposées, et toute la vigueur de la puissance tribunitienne. On a combattu d'abord leurs lois par l'intervention de leurs collègues, puis par l'envoi de la jeunesse à la guerre de Vélitres; enfin, la foudre dictatoriale a été lancée contre eux. Maintenant qu'il n'y a plus à craindre d'obstacles ni de leurs collègues, ni de la guerre, ni du dictateur, qui même a présagé le consulat au peuple, en nommant un plébéien maître de la 305 cavalerie, c'est le peuple qui se nuit à lui-même et à ses intérêts. ll ne tient qu'à lui de délivrer la ville et le forum de ses créanciers, de délivrer les champs de leurs injustes possesseurs, et cela à l'heure même. Mais ces bienfaits, quand donc enfin les appréciera-t-il avec la reconnaissance qu'ils méritent, lui qui, tout en acceptant des lois qui lui sont avantageuses, enlève l'espoir des honneurs à ceux qui les ont faites? Il serait peu généreux au peuple romain de revendiquer l'allégement de ses dettes et la mise en possession des terres que les patriciens ont usurpées, et de laisser non pas seulement sans honneurs, mais même sans espoir des honneurs, les vieillards tribunitiens qui l'ont fait réussir. Qu'ils commencent donc par bien arrêter dans leur esprit ce qu'ils veulent, et ensuite, aux comices tribunitiens, ils déclareront leur volonté. S'ils veulent accepter conjointement toutes les lois proposées, ils peuvent réélire les mêmes tribuns du peuple, car ceux-ci présenteront alors leurs propres projets de lois ; si, au contraire , ils ne veulent accueillir que ce qui peut les intéresser personnellement, il est inutile de continuer les mêmes hommes dans une dignité si mal voulue : ils renoncent au tribunat, et le peuple n'aura point les lois proposées. "
XL. Pour répondre à ce discours effronté des tribuns, dont l'indigne conduite tenait dans la stupeur et le silence les autres sénateurs, Ap. Claudius Crassus, petits-fils du décemvir, voulant désabuser le peuple, s'avança, dit-on , avec plus de haine et de colère que d'espérance, et parla à peu près en ces termes :
« Il ne serait point nouveau ni imprévu pour moi, Romains, de m'entendre adresser aujourd'hui encore les reproches constamment adressés à notre famille par des tribuns séditieux : « La race Claudia, dès le principe, n'a rien eu plus à coeur dans la république que la majesté des patriciens; toujours ils ont été opposés aux intérêts du peuple. " Le premier de ces reproches, je ne le repousse ni ne le désavoue : depuis que nous avons été tout ensemble admis à la cité et au patriciat, nous avons tâché que l'on pût dire avec vérité que, grâce à nous, s'était accrue plutôt qu'affaiblie la majesté de cet ordre, dans lequel nous avons été placés par vous. Quant à l'autre reproche, j'oserai, Romains, en mon nom et au nom de nies ancêtres, soutenir que jamais (à moins que des mesures avantageuses à la république tout entière ne soient estimées nuisibles au peuple, comme s'il habitait une autre ville), nous n'avons, ni dans nos relations privées, ni pendant nos magistratures, fait sciemment dommage au peuple, et qu'on ne pourrait avec vérité citer de nous un seul fait, un seul mot qui aient été contre votre intérêt, si parfois ils ont été contre vos désirs. Après tout, quand bien même je ne serais ni de la famille Claudia, ni d'un sang patricien , mais le premier Romain venu, pourvu que je connusse que je suis né d'un père et d'une mère libres et que je vis dans une cité libre , pourrais-je nie taire? Souffrirais-je en silence que ce L. Sextius et ce C. Licinius, tribuns à perpétuité, s'il plaît aux dieux, aient pris depuis neuf ans qu'ils règnent un tel empire, qu'ils refusent de vous ac-
306 corder le libre droit de suffrage dans les comices et pour l'acceptation des lois? C'est sous condition, disent-ils, que nous consentirons à être réélus tribuns une dixième fois. Qu'est-ce à dire, sinon : ce que les autres recherchent, nous en faisons un tel mépris que , sans un grand avantage, nous ne l'accepterons point? " Mais enfin quel est cet avantage , moyennant lequel nous pourrons vous avoir à jamais tribuns du peuple? " C'est disent-ils, que nos propositions, quelles vous plaisent ou vous déplaisent, vous servent ou vous nuisent, soient toutes acceptées par vous. " Je vous en conjure, tribuns du peuple, vrais Tarquins, supposez à ma place un citoyen qui, du milieu de l'assemblée, vous crie : Avec votre bon plaisir, qu'il nous soit permis de choisir dans vos projets de lois ceux que nous croirons salutaires pour nous et de rejeter les autres. Non, disent-ils, cela ne se peut. Tu voterais les lois sur l'usure et sur les terres qui vous conviennent à tous, et jamais, ce qui serait à Rome un vrai prodige, Lu ne voudrais voir consuls L. Sextius et ce C. Licinius que tu as en horreur, en abomination ! Ou prends tout ou je n'accorde rien. C'est présenter à celui que la faim presse du poison avec du pain, et lui enjoindre de ne pas toucher à l'aliment qui le fera vivre, ou d'y mêler ce qui doit lui donner la mort. En vérité, Sextius, si cette ville était libre, est-ce que de toutes parts on ne t'aurait pas crié : Va-t'en d'ici avec tes tribunats et tes projets de lois! Comment ! si tu te refuses à présenter des lois utiles au peuple, il n'y aura personne qui les présente? Si un patricien, si un Claudius (ce qui, selon eux, est pire encore) venait dire : " Ou prenez tout ou je n'accorde rien " qui de vous. Romains, le souffrirait? Ne mettrez-vous donc jamais les choses devant les hommes? Prêterez-vous toujours une oreille facile à tout ce que diront vos tribuns, pour la fermer quand parlera quelqu'un des nôtres? Mais par Hercule! ce langage n'est pas d'un bon citoyen. Eh bien! la proposition qu'ils s'indignent de vous voir repousser, Romains, est tout à fait conforme à ce langage. Je demande, dit Sextius, qu'il ne vous soit pas permis de faire consuls qui bon vous semble. Car, n'est-ce pas là ce qu'il demande, lui qui vous ordonne de choisir un des consuls parmi le peuple, en vous ôtant le pouvoir de nommer deux patriciens ! Qu'aujourd'hui vienne une guerre , comme celle des Étrusques, alors que Porsena prit pied au Janicule, ou comme naguère celle des Gaulois , quand tout ici, moins le Capitole et la citadelle, était à l'ennemi , et que ce L. Sextius briguât le consulat en concurrence avec M. Furius ou tout autre patricien, pourriez-vous souffrir que L. Sextius fût assuré d'être consul , et que Camille eût à lutter contre un refus? Est-ce là mettre les honneurs en commun, que d'autoriser la nomination de deux plébéiens au consulat, et non pas celle de deux patriciens? que de vouloir qu'un plébéien soit nécessairement appelé à l'une des deux places, et de permettre que les patriciens soient exclus de toutes deux? Quel est ce nouveau partage, cette nouvelle communauté? C'est peu pour toi que de venir au partage d'un droit auquel tu n'avais point jusqu'ici participé; faut-il encore qu'en réclamant cette part tu emportes le tout? Je crains, dit-il, que s'il est permis de nommer deux patriciens , vous ne
307 nommiez jamais un plébéien. N'est-ce pas dire : Comme jamais, de votre propre gré, vous n'éliriez des indignes, je vous imposerai la nécessité d'élire ceux que vous ne voulez pas? Que s'ensuit-il, sinon que le plébéien qui aura seul concouru avec deux patriciens ne devra aucune reconnaissance au peuple, et pourra se dire nommé par la loi, non par vos suffrages?
XLI. " Ils cherchent moins à solliciter qu'à extorquer les honneurs, et ils obtiendront ainsi les plus hautes charges, sans vous devoir rien, pas même ce qu'ils vous devraient pour les moindres; ils aiment mieux tenir les honneurs de circonstances étrangères que de leur propre mérite. Ainsi, voilà quelqu'un qui refuse de se laisser examiner, apprécier; qui trouve juste d'avoir pour lui les honneurs à coup sûr, quand tous les autres luttent pour les conquérir; qui s'affranchit de votre choix ; qui veut rendre vos suffrages obligatoires et esclaves, de spontanés et libres qu'ils sont. Je laisse de côté Licinius et Sextius, dont vous comptez les années de perpétuel pouvoir, comme celles des rois au Capitole : quel est aujourd'hui dans Rome le citoyen si humble à qui cette loi ne donne un plus facile accès au consulat qu'à nous et à nos enfants? Car, le voulussiez-vous , vous ne pourriez pas toujours nous élire, au lieu que vous devrez élire ceux-ci, alors même que vous ne le voudriez pas. C'en est assez sur l'inconvenance de cette mesure (car la convenance ne regarde que les hommes); mais que dirai-je de la religion et des auspices, dont la violation est un mépris, un outrage direct aux dieux immortels? C'est par les auspices qu'a été fondée cette ville ; c'est par les auspices qu'en paix et en guerre, au dedans et au dehors, se règlent toutes choses: qui est-ce qui l'ignore? Or, d'après la coutume de nos ancêtres, en quelles mains sont les auspices? aux mains des patriciens, ce me semble; car on n'a recours aux auspices pour la nomination d'aucun magistrat plébéien. Les auspices nous sont tellement propres, que non seulement le peuple, s'il crée des magistrats patriciens, ne peut les créer autrement qu'avec les auspices , mais que nous- mêmes, avec les auspices, nous nommons un interroi, sans avoir besoin du suffrage du peuple, et que nous avons, pour notre usage privé, les auspices qu'ils n'ont pas même pour leurs magistratures. N'est-ce donc pas abolir dans cette cité les auspices que de les ravir, en nommant consuls des plébéiens aux patriciens qui seuls ont droit de lès avoir? Qu'ils se jouent maintenant de nos pratiques religieuses. Qu'importe que les pou-lets ne mangent pas? qu'ils sortent trop tard de la cage? ou comment un oiseau chante? Ce sont là des misères! mais c'est en ne méprisant aucune de ces misères que nos ancêtres ont fait si grande cette république. Aujourd'hui , comme si désormais nous n'avions plus besoin d'être en paix avec les dieux, nous profanons toutes les cérémonies. Qu'on choisisse donc dans la foule les pontifes, les augures, les rois des sacrifices; mettons sur la tête du premier venu, pourvu que ce soit un homme , l'aigrette du flamine ; livrons les anciles, les sanctuaires, les dieux et le culte des dieux à des mains sacrilèges ; plus d'auspices pour la présentation des lois, pour l'élec- 308 tion des magistrats ; que les comices par centuries et par curies puissent se réunir sans l'approbation du sénat! Que Sextius et Licinius, comme Romulus et Tatius, règnent dans la ville de Rome, puisqu'ils donnent pour rien et l'argent et les terres d'autrui ! Il est doux de piller le bien des autres ! et l'on ne songe pas qu'une de ces lois porte dans les campagnes la dévastation et la solitude, en chassant de leurs domaines les anciens maîtres, et que l'autre abolit la bonne foi, avec qui périt toute société humaine ! Par tous ces motifs, je suis d'avis que vous repoussiez les lois proposées. Quoi que vous fassiez, veuillent les dieux vous être favorables! "
XLII. Le discours d'Appius ne servit qu'a reculer l'époque de l'acceptation des lois. Réélus tribuns pour la dixième fois, Sextius et Licinius firent recevoir la loi qui créait pour les cérémonies sacrées des décemvirs en partie plébéiens : on en choisit cinq parmi les patriciens et cinq parmi le peuple; et l'on put croire que c'était un pas de fait dans la voie du consulat. Content de cette victoire, le peuple accorda aux patriciens que, sans s'occuper de consuls pour le moment, on nomme-rait des tribuns militairês. On nomma A. et M. Cornélius pour la seconde fois, M. Géganius, P. Manlius, L. Véturius, P. Valérius pour la sixième. A l'exception du siége de Vélitres, dont le dénouement était plus tardif que douteux, au dehors les affaires de Rome étaient tranquilles, quand, le bruit d'une iri uption des Gaulois, tout à coup répandu, détermina la cité à créer pour la cinquième lois M. Furius dictateur; celui-ci nomma T. Quinctius Pennus maître de la cavalerie. Ce fut celte année, selon Claudius, qu'on livra bataille aux Gaulois près du fleuve Anio, et qu'eut lieu sur un pont ce combat remarquable, dans lequel T. Manlius, provoqué par un Gaulois, marcha à sa rencontre à la vue des deux armées, le tua et le dépouilla de son collier. Des autorités plus nombreuses m'amènent à croire que ces choses se passèrent au moins dix ans plus tard ; quant à cette année, ce fut dans la campagne d'Albe que le dictateur M. Furius en vint aux mains avec les Gaulois. Quoique le souvenir de leur ancienne défaite, eût laissé aux Romains une vive appréhension de ce peuple, la victoire ne fut pour eux ni incertaine ni difficile. Plusieurs milliers de Barbares furent massacrés dans la plaine, plusieurs lors de la prise du camp; les autres, en désordre, gagnèrent pour la plupart l'Apulie; et, grâce à l'éloignement du lieu où ils avaient fui, non moins qu'au trouble et à la frayeur qui les avaient dispersés de côté et d'autre, on ne put les atteindre. Du consentement du sénat et du peuple, on décerna le triomphe au dictateur. A peine avait-il mis fin à cette guerre, qu'une sédition plus terrible l'accueillit dans Rome. Le dictateur et le sénat, ayant succombé dans une lutte violente, les lois tribunitiennes furent adoptées, et, en dépit de la noblesse, s'ouvrirent des comices consulaires, dans lesquels, pour la première fois, un plébéien, L. Sextius, fut créé consul. Les débats ne cessèrent point pour cela; car les patriciens refusant d'approuver l'élection, le peuple fut sur le point d'en venir à une retraite, après avoir fait 309 d'ailleurs d'effroyables menaces de guerre civile. Le dictateur offrit des conditions qui apaisèrent les discordes : la noblesse accorda au peuple un consul plébéien, et le peuple à la noblesse un préteur chargé d'administrer la justice dans Rome, et choisi parmi les patriciens. Ainsi, après de longues querelles, la paix se rétablit entre les ordres; et le sénat, estimant qu'en aucune circonstance on ne pouvait rendre aux dieux un hommage plus mérité, décréta que les grands jeux seraient célébrés, et qu'on y ajouterait un quatrième jour; mais comme les édiles du peuple reculaient devant cette charge, les jeunes patriciens s'écrièrent qu'ils l'acceptaient volontiers pour honorer les dieux immortels, et que, dans ce but, ils se faisaient édiles. On leur adressa d'universelles actions de grâces, et un sénatus-consulte enjoignit au dictateur de demander au peuple la création de deux édiles patriciens , et l'approbation du sénat pour tous les comices de l'année.
834 partim
LIVRE VI.
Dans ce livre Tite-Live ne cite nominativement que Claudius, dont il rejette la narration ( voyez le dernier chapitre). Il a eu cependant sous les jeux un plus grand nombre d'auteurs, car il remarque souvent leurs dissentiments, Voyez. ch. II, IX, XII, XXXVIII, XLII. Souvent aussi il a consulté tous ceux qu'il avait sous la main, puisqu'il affirme ou que les auteurs s'accordent (ch. XII) ou bien que tous se taisent sur tel fait ( ch. XX ). Il est vrai que dans ce dernier exemple le fait en question se trouve raconté par Zonaras, VII, 24 ; mais ce récit paraît n'avoir pris naissance que plus tard; et ce qui y donna probablement lieu, c'est que Manlius habitait au Capitole, et qu'il fut précipite de cet endroit. Peut-être Tite-Live contredit-il ce bruit populaire, parce qu'il n'est appuyé sur aucune autorité. Dans le dissentiment des auteurs il choisit quelquefois une opinion, sans mentionner les divergences ( Conf. Plut. Camill., ch. XXXVI, les ch. XV et suiv. de ce livre et les trois récits divers de Diodore XIV, 117; Plut. ch. XXXIV, Tite-Live ch. II). Quelquefois il suit l'opinion du plus grand nombre et des plus anciens, de Fabius, par exemple (cf. infra ). Ainsi au ch. II il laisse de côté un récit fabuleux, emprunté sans doute aux traditions religieuses (Plutarque, 33; Varron, L. L. p. 47), poursuivre l'opinion sur laquelle, suivant Plutarque (ch. XXXVI), s'accordaient la plupart des auteurs; lui-même, au chap. XLII, dit s'en rapporter au récit qui a pour lui les autorités les plus nombreuses.
Dans le chapitres I on reconnaît deux sources différentes ; l'une qui place le jour d'Allia avant le 15 des calendes de Sextilis, qui fut la journée meure de la bataille; l'autre, suivant laquelle le 17 des calendes serait aussi un jour néfaste, parce que les auspices ayant été défavorables ce jour-là, la bataille fut néanmoins livrée trois jours après, le
15 des calendes.
CHAP. I. — Quae ab condita urbe... pleraque interiere. Voyez la réfutation de ce passage, p. 759 et suiv.
IBID. — Aeque eum abdicare se dictatura, nisi anno circumacto, passi sunt. Les commentateurs ne sont pas d'accord sur le sens de ce passage. Suivant les uns, Camille aurait exerce la dictature un an entier. Les autres prétendent qu'il l'exerça seulement pendant le reste de l'année civile, à la fin de laquelle il sortit de charge avec les autres magistrats. Cette dernière interprétation n'est pas contrariée par le passage suivant de Plutarque (Camille, ch. XXI) : φοβηθεῖσα τὸν θόρυβον ἡ βουλὴ τὸν μὲν Κάμιλλον οὐκ εἴασε βουλόμενον ἀποθέσθαι τὴν ἀρχὴν ἐντὸς ἐνιαυτοῦ, καίπερ ἓξ μῆνας οὐδενὸς ὑπερβαλόντος ἑτέρου δικτάτορος. Elle est pleinement justifiée par la création des interrois, dont il est question plus loin; création qui ne pouvait avoir lieu que pour suppléer à l'absence de toute magistrature curule.
IBID. — Interregnum initium P. Cornelius Scipio interrex, et post eum M. Furius Camillus. ls tribunus militum consulari potestate erat. On a suivi le teste de Drakenborch; seulement après Camillus on a retranché iterum, qui se lit il est vrai dans tous les manuscrits, mais qui est assez difficile à expliquer. Au reste, le traducteur n'a pas suivi ce texte, mais bien celui qu'a adopté M. Lemaire :« Interregnum iniit tum P. Cornelius Scipio interrex, et post eum M. Furius Camillus. iterum is tribunus militum... »
IBID. — Tum de diebus religiosis agitari coeptum. On trouve sur l'établissement des jours religieux quelques détails dans deux fragments de Cassius Hemina et de Verrius Flaccus, qui nous ont été conservés, l'un par Macrobe (Saturn., liv. I, ch, XVI ), l'autre par Aulu-Gelle (l. X, ch. XVII). Voici le récit de Verrius Flaccus: Urbe . « Gallis Senonibus recuperata, L. Attilius in senatu verba fecit, L. Sulpicium tribunum militum, ad AIliam adversus Gallos pugnaturum, rem divinam dimicandi gratia postridie idus fecisse : tum exercitum populi romani occidione occisum, et post diem tertium a ejus diei urbem proeter Capitolium captam esse; compluresque alii senatores recordari sese dixerunt, quotiens belli gerendi gratia res divina postridie kalendas, nonas, idus, a magistratu populi romani facta essent, ejus belli proximo deinceps proelio rem publicam male gestam esse. Tum senatus eam rem ad pontifices rejecit, ut ipsi quod videretur, statuerent. Pontifices decreverunt, nullum iis diebus sacrificium recte futurum. » Le récit de Cassius Hemina ne diffère pas essentiellement de celui de Verrius Flaccus; seulement il attribue à un haruspice, L. Aquinius, appelé dans le sénat sur la proposition des tribuns militaires, les paroles prêtées par Verrius à L. Attilius. Voyez d'ailleurs Plutarque (Quæstion. roman. n. XXV), sur les motifs qui ont fait placer au nombre des jours religieux les lendemains des calendes, 835 des nones et des ides. Aulu Gelle loc. cit. et I. IV, ch. IX) remarque qu'Il ne faut pas, comme le vulgaire ignorant, confondre les jours religieux malheureux (religiosi infausti ), avec les jours néfastes (nefasti).
Les jours, chez les Romains, furent d'abord divisés en jours fastes et jours néfastes, permis et défendus; c'es-à-dire en jours destinés aux affaires et en jours destines au repos. Pendant les jours néfastes, l'action des tribunaux était suspendue; c'est ce qui Ovide exprime par ce vers :
Ille nefastus erit, per quem tria verba silentur.
Fast., I, 47.
Ces trois mots, qu'il ne désigne pas, caractérisaient les différentes fonctions du préteur, c'étaient do, dico, addico. Tant que duraient ces jours, tout acte public était défendu; on ne pouvait porter aucune loi, ni assembler le peuple, ni nommer les magistrats. On les désignait sur les calendriers par la lettre N; les jours fastes étaient marques par la lettre F.
Il y avait encore des jours mixtes qu'on appelait dies intercisi parce qu'ils ne pouvaient élite fastes que pendant l'espace intermédiaire de l'immolation de la victime et de l'offrande des entrailles : inter caesa et porrecta, dit Varron ( L. L. I, 31, p.
61 Egger ).
On appelait jours religieux ( Aulu-Gelle, ibid.) ceux qui, ayant été marques par quelque grande calamite publique, avaient été déclarés par les pontifes religiosi infansti, atri. Sur les fastes publies, ils étaient marques avec de la craie et du charbon. Pendant ces jours on devait s'abstenir d'offrir des sacrifices et d'entreprendre aucune affaire. Ils étaient donc néfastes aussi, mais tous les jours néfastes n'étaient pas religieux.
CHAP. II. — Ad fanum Voltumnae.... (Voyez p. 820, col. 1 ) Voltumna, dans le temple de laquelle se tenaient les assemblés générales de la confédération étrusque, et dont le nom et le caractère rappellent une épithète et une attribution communes de Jupiter et de Minerve (Βοθλαῖος et Βουλαία, de Βουλή, consilium, d'où Βουλευτής, qui, avec la terminaison passive en ουμενα, aurait forme Voltumna), paraît avoir été la même que la Conso des Romains, déesse des conseils publics et protectrice des sénateurs (Creuzer, Symbolique, traduct. de M. Guigniaut, tome 1, deuxième partie, p. 483 ).
IBID. — Seniores... in verba sua jurantes centuriaret. Il les enrôla dans les centuries, c'est-à-dire parmi les fantassins. Les cavaliers étaient divisés par décuries. On trouve dans Aulu-Gelle, liv. XVI, ch. IV, une ancienne formule de serment militaire, qu'il avait lui-même extraite du cinquième livre de l'ouvrage de Cincius Alimeatus, sur l'art militaire. La voici :
« In magistratu C. Laelii C. fili consulis L. Cornelii P. fili consulis in exercitu decemque milia passuum prope furtum non facies dolo malo solus neque cum pluribus pluris nummi argentei in dies singulos; extraque hastam, hastile, ligna, poma, pabulum, utrem, follem, faculam si quid ibi inueneris sustulerisue, quod tuum non erit, quod pluris nummi argentei erit, uti tu ad C. Laelium C. filium consulem Luciumue Cornelium P. filium consulem siue quem ad uter eorum iusserit, proferes aut profitebere in triduo proximo, quidquid inueneris sustulerisue dolo malo, aut domino suo, cuium id censebis esse, reddes, uti quod recte factum esse uoles. » — « Sous la magistrature de C. Lelius, fils de C., consul, et de L. Cornelius, fils de P., consul, à l'armée et à dix mille pas à l'entour, tune voleras pas par mauvais dol, ni seul ni avec plusieurs, pour plus d'une pièce d'argent par jour; et, si, hors une lance, un fer de lance, du bois, un navet, du fourrage, une outre, un sac, une torche, tu y trouves ou enlèves quel-ue chose qui ne soit pas à toi et vaille plus d'une pire(' d'argent, tu le rapporteras à C. Lelius, fils de C., ou à L. Cornelius, fils de P., ou à qui de droit d'entre eux ou tu déclareras, dans les trois jours, ce que tu auras trouvé ou enlevé sans mauvais dol, ou tu le rendras a celui que tu en croiras le maître, de la manière qui te paraîtra juste. »
CHAP. V. — Tribus quatuor ex novis civibus additœ, Stellalina, Tromentina, Sabatina, Arniensis : eaeque vitginti quinque tribuum numerum explerere. La tribu Stellatine tirait son nom de la plaine de Stellate, en Étrurie, entre Capène et Veies; la Sabbatine, du lac Sabbatin, aussi en Étrurie, et la Tromentine, du territoire de Tromente. Quant à la tribu Arnienne, son nom a donné lieu à de nombreuses contestations; les uns l'ont appelée Armensis, d'autres, et parmi eux Doujat (ed. ad usum Delphini ), Axiensis ; d'autres enfin Narsiensis. C'est cette leçon, qu'ont suivie Crevier et Dureau-de-Ia-Malle. Cependant Drakenborch, et avant lui Clavier ( Ital. ant., l. II, ch. III ), avaient prouvé jusqu'à l'évidence que le véritable nom de cette tribu ne pouvait être qu'Arniensis, et ils le font venir du fleuve Arnus, en Étrurie.
Le nombre des tribus, fixé à vingt par la constitution de Servius Tullius, fut porté à vingt et une par l'adjonction de la tribu Claudia, l'année de la mort de Tarquin. Nous le voyons ici de vingt-cinq; plus tard il s'éleva jusqu'à trente-cinq, limite qu'il ne dépassa pas.