Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 18)

Tite-Live · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XLVI. L'édilité curule de Cn. Flavius (304). (suite)

XII.

(1) Quand les Samnites virent, à la place d'une insolente paix, renaître une guerre des plus acharnées, non seulement leur imagination se peignit, mais même il leur sembla voir de leurs yeux tout ce qui leur arriva ensuite. (2) Alors, mais trop tard et en vain, ils reconnurent la sagesse des deux conseils du vieux père de Pontius; ils sentirent qu'en s'étant laissé aller à prendre entre eux un milieu, ils avaient changé une victoire sûre en une paix incertaine, et que, l'occasion du bien et du mal étant perdue, il leur faudrait combattre ces mêmes ennemis, dont ils eussent pu ou se débarrasser pour toujours, ou se faire à jamais des amis. (3) Quoique aucun combat n'eût encore fait pencher les forces, la disposition des esprits avait tellement changé, depuis la paix Caudine, que Postumius brillait de plus d'éclat chez les Romains par son acte de dévouement, que Pontius chez les Samnites par une victoire qui n'avait pas coûté à l'ennemi une goutte de sang; (4) et les Romains regardaient comme une victoire certaine la possibilité seule de faire la guerre, tandis que les Samnites tenaient le Romain pour vainqueur, du moment qu'il avait repris les hostilités. (5) Cependant les Satricans firent défection, et passèrent aux Samnites; et la colonie de Fregellae sur laquelle les Samnites se portèrent à l'improviste (on croit avec assez de fondement qu'il y avait avec ceux-ci des Satricans), fut surprise par eux durant la nuit. Après leur entrée, une crainte mutuelle retint les deux partis dans l'inaction jusqu'au jour. (6) Le retour de la lumière fut le signal du combat. Les Frégellans, qui se battaient pour leurs autels et leurs foyers, et que secondaient les femmes et les vieillards postés sur les toits, soutinrent quelque temps la lutte à avantage égal. (7) Ensuite une ruse fit pencher la balance. Leurs chefs n'empêchèrent pas d'écouter la voix d'un héraut qui criait: "Que ceux qui auraient mis bas les armes se retireraient sains et saufs." Cet espoir refroidit le courage des combattants, et l'on commença de tous côtés à jeter ses armes. (8) Ceux d'entre eux qui apportèrent plus d'opiniâtreté dans la résistance, se firent jour par la porte opposée, et l'audace fut plus sûre pour eux, que pour les autres la peur qui les avait rendus imprudemment crédules. Les Samnites, après avoir enfermé ces derniers dans des maisons auxquelles ils mirent le feu, les abandonnèrent aux flammes, tandis qu'ils invoquaient en vain les dieux et la foi des promesses. (9) Les consuls s'étant partagé leurs provinces, Papirius marcha droit à Lucérie, dans l'Apulie, où étaient gardés les chevaliers romains donnés en otage à Caudium; Publilius s'arrêta dans le Samnium, en face des légions de Caudium. (10) Ce plan embarrassa beaucoup les Samnites; car ils n'osaient ni se diriger vers Lucérie, de peur que l'ennemi ne se portât sur leurs arrières; ni rester, dans la crainte que, durant ce temps, Lucérie ne tombât au pouvoir des Romains. (11) Ils crurent ne pouvoir mieux faire que de s'en remettre au hasard, et d'en finir avec Publilius en lui livrant un combat. Ainsi donc, ils disposent leurs troupes en bataille.

XIII.

(1) Le consul Publilius, se voyant au moment d'en venir aux mains avec eux, et croyant devoir adresser quelques paroles aux soldats, donna ordre qu'on les assemblât. mais si l'on accourut avec un extrême empressement autour de la tente consulaire, les cris de ceux qui demandaient le combat ne permirent pas d'entendre un seul mot de l'allocution du général. (2) Chacun se sentait encouragé par son coeur, où demeurait gravé le souvenir de l'affront essuyé. Ils s'avancent donc au combat en pressant les enseignes; et de peur que, dans le choc, lancer des javelots, puis tirer les épées du fourreau, n'entraînât quelque perte de temps, tous, comme si on leur en eût donné le signal, jettent de côté le javelot, et fondent sur l'ennemi l'épée à la main. (3) Dans cette circonstance, l'habileté du général et les savantes manoeuvres ne furent pour rien; la colère du soldat, dont l'impétuosité tenait de la frénésie, décida tout. (4) Ainsi donc, non seulement les ennemis furent culbutés, mais de plus, dans la crainte que regagner leur camp ne mît obstacle à leur fuite, ils se dispersèrent et se dirigèrent vers l'Apulie. Cependant, lorsqu'ils arrivèrent à Lucérie, ils étaient parvenus à se reformer en corps d'armée. (5) Cette même colère qui avait précipité les Romains à travers les rangs ennemis, les porta dans leur camp; ils répandirent plus de sang et y firent plus de carnage que dans le combat, et, dans leur emportement, ils gâtèrent la plus grande partie du butin. (6) L'autre armée, sous les ordres du consul Papirius, longeant la côte maritime, avait gagné Arpi, en traversant un pays dont les habitants se montrèrent tout à fait pacifiques, bien plus à cause des vexations des Samnites et de la haine qu'ils leur portaient, que pour aucun bienfait de la part du peuple romain. (7) Car les Samnites, qui dans ce temps habitaient les montagnes, où ils n'avaient que des hameaux, ravageaient le plat pays et les bords de la mer, par ce mépris qu'ont de rustres montagnards pour les habitants des plaines, dont le naturel indolent tient ordinairement du sol qu'ils cultivent. (8) Si cette contrée eût été dévouée aux Samnites, l'armée romaine se serait trouvée dans l'impossibilité ou de gagner Arpi, ou d'y subsister, puisque ses convois, arrêtés dans l'intervalle séparant Rome d'Api, l'eussent laissée dans un manque absolu de toutes choses; et malgré la facilité qu'eurent alors les Romains de se procurer des vivres, (9) quand ils furent devant Lucérie, ils éprouvèrent, bien qu'assiégeants, la même disette que les assiégés. Tout ce dont ils avaient besoin, ils ne pouvaient le tirer que d'Arpi, et encore en fort petite quantité. Car toute l'infanterie étant occupée à la garde des postes et aux travaux de siège, la cavalerie seule se rendait à Arpi, dont elle rapportait au camp du blé dans de petits sacs de cuir; (10) et parfois, rencontrant les ennemis, elle était obligée de jeter le blé que portaient les chevaux, et de combattre. Les assiégés, avant que l'autre consul fût arrivé avec son armée victorieuse, avaient reçu des vivres et des renforts par les montagnes des Samnites. (11) L'arrivée de Publilius diminua considérablement toutes leurs ressources; car, se reposant sur son collègue du soin de faire le siège, il employait ses troupes à battre la campagne, et interceptait sur tous les points les convois des ennemis. (12) Comme il ne restait donc aucun espoir que les assiégés pussent supporter plus longtemps la disette, les Samnites, qui étaient campés auprès de Lucérie, se virent dans la nécessité de rassembler toutes leurs forces; et de livrer bataille à Papirius.

XIV.

(1) En ce moment, tandis qu'on se préparait des deux côtés au combat, arrivent des députés de Tarente, qui signifient aux Samnites et aux Romains de cesser la guerre, menaçant celui des deux peuples qui s'obstinerait à continuer les hostilités, de prendre les armes contre lui en faveur de l'autre. (2) Papirius, après avoir écouté cette députation, feignant d'être ému de la déclaration qu'il venait d'entendre, répondit qu'il en conférerait avec son collègue. Ayant mandé celui-ci, au lieu de conférer avec lui sur un parti arrêté d'avance, il employa tout le temps en préparatifs, puis fit arborer le signal du combat. (3) Tandis que les consuls s'occupaient des cérémonies religieuses et des dispositions militaires en usage au moment de livrer une bataille, les députés tarentins d'accourir, attendant une réponse. Papirius leur dit: (5) "Tarentins, le pullaire annonce que les auspices sont favorables; de plus, les entrailles de la victime offrent les plus heureux pronostics; c'est d'après la volonté des dieux, comme vous le voyez, que nous marchons au combat." (6) Ensuite il fit avancer les enseignes et sortir les troupes, se moquant de la folle vanité d'une nation qui, à peine maîtresse de ses propres affaires, à cause des séditions et des discordes qui déchiraient son sein, se croyait en droit de dicter aux autres la paix et la guerre. (7) De l'autre côté, les Samnites, qui avaient renoncé à toute mesure hostile, soit qu'ils désirassent véritablement la paix, soit qu'ils jugeassent de leur intérêt de le faire croire, apercevant tout à coup les Romains s'avancer en ordre de bataille, (7) se mirent à crier, "qu'ils s'en tenaient à la déclaration des Tarentins, qu'ils ne marcheraient point au combat, et ne sortiraient point de leurs retranchements, aimant mieux se voir trompés, quoi qu'il pût leur en arriver, que de paraître avoir méprisé le voeu des Tarentins pour la paix." (8) Les consuls répondent: "Qu'ils acceptent le présage et demandent aux dieux d'inspirer aux ennemis l'idée de ne pas défendre même leurs retranchements." (9) Pour eux, s'étant partagé les troupes, ils s'avancent au pied des ouvrages ennemis, et attaquent simultanément sur tous les points. Les uns comblent les fossés, les autres arrachent les palissades, et les jettent dans le fossé même, et non seulement le courage naturel à tous, mais encore la colère, stimulant des cours ulcérés par l'ignominie, le camp est envahi. (10) Alors chacun de dire à l'ennemi qu'il avait en face, "que ce n'était plus là ni les Fourches, ni Caudium, ni ces défilés sans issue, où la ruse avait triomphé de l'imprudence avec orgueil; mais que c'était le tour de la valeur romaine, que n'arrêtaient ni les palissades, ni les fossés." (11) Ceux qui opposaient de la résistance et ceux qui fuyaient, ceux qui n'avaient point d'armes et ceux qui étaient armés, esclaves, personnes libres, individus en âge de puberté, enfants, hommes, bêtes de sommes, tout est indistinctement massacré; (12) et rien de ce qui avait vie n'aurait échappé, si les consuls n'eussent fait sonner la retraite, et s'ils n'eussent employé l'autorité et les menaces pour faire sortir du camp ennemi les soldats avides de carnage. (13) Comme ils s'irritaient de ce qu'on leur enlevait les douceurs de la vengeance, on les harangua sur-le-champ pour leur faire entendre "que les consuls ressentaient et ressentiraient toujours autant qu'aucun des soldats de la haine contre les ennemis; (14) que bien plus, de même qu'ils avaient dirigé les opérations de la guerre, de même ils dirigeraient le cours d'une insatiable vengeance, si la considération de six cents chevaliers retenus en otage à Lucérie n'eût arrêté leur ardeur; (15) s'ils n'eussent craint que les ennemis, réduits au désespoir, ne les immolassent dans un accès de fureur aveugle, se faisant une joie de leur donner la mort avant de la recevoir." (16) Les soldats d'applaudir à ces motifs, de se réjouir qu'on eût arrêté leur colère, et de confesser qu'il fallait tout souffrir, plutôt que de mettre en péril les jours d'une si belle partie de la jeunesse romaine.

XV.

(1) Les soldats renvoyés, il se tint un conseil pour décider si l'on presserait le siège de Lucérie avec toutes les troupes, ou si l'un des deux consuls irait avec une armée faire une tentative dans l'Apulie, dont les habitants avaient montré jusqu'alors des dispositions équivoques. (2) Le consul Publilius se mit en route pour la parcourir, et, dans une seule expédition, il soumit plusieurs peuples de cette contrée, soit en les réduisant par la force, soit en les admettant, à certaines conditions, dans l'alliance des Romains. (3) De son côté, Papirius, qui était resté à faire le siège de Lucérie, vit bientôt l'événement répondre à ses espérances. Car, ayant fait occuper tous les chemins par où il arrivait des vivres du Samnium, domptés par la faim, les Samnites qui formaient la garnison de Lucérie envoyèrent des députés au consul romain, pour l'engager à lever le siège, lorsqu'on lui aurait rendu les chevaliers qui faisaient le sujet de la guerre. (4) Papirius répondit à ces députés: "Qu'ils auraient dû consulter Pontius, fils d'Herennius, d'après l'avis duquel ils avaient fait passer les Romains sous le joug, pour savoir à quel traitement il pensait que devaient s'attendre des vaincus; (5) mais que, puisqu'ils avaient mieux aimé laisser aux ennemis le soin de leur faire justice, que de se la faire eux-mêmes, il leur enjoignait d'annoncer à Lucérie qu'il fallait laisser dans la ville armes, bagages, chevaux, et, en hommes, tous ceux qui n'étaient pas en état de porter les armes; (6) que, quant au soldat, il le ferait passer sous le joug, couvert d'un simple vêtement, vengeant ainsi une ignominie qu'eux-mêmes avaient fait subir, et ne la leur imposant pas le premier." Aucune de ces conditions ne fut rejetée. (7) Sept mille soldats passèrent sous le joug; on fit dans Lucérie un grand butin; on reprit toutes les enseignes et toutes les armes que les Romains avaient perdues à Caudium; et, ce qui causa plus de joie que tout le reste, on délivra les six cents chevaliers que les Samnites avaient envoyés à Lucérie, pour y être gardés comme gage de la paix. (8) Jamais peut-être le peuple romain ne dut à un changement de fortune si subit une plus éclatante victoire, surtout s'il est vrai (ce que je trouve dans quelques annales) que Pontius, fils d'Herennius, général des Samnites, pour expier l'ignominie des consuls, fut obligé de passer sous le joug avec les autres. (9) Au reste, je ne trouve pas très étonnant qu'il demeure incertain si le général des ennemis fut livré, puis contraint de passer sous le joug; ce qui est plus extraordinaire, c'est qu'il soit douteux si ce fut un dictateur, Lucius Cornelius, ayant pour général de la cavalerie L. Papirius Cursor, qui obtint à Caudium et ensuite à Lucérie ces brillants avantages, (10) et qui, ayant vengé, à lui seul, l'opprobre dont se trouvait couvert le nom romain, eut les honneurs du triomphe le plus justement décerné peut-être jusqu'alors après celui de Furius Camillus; ou si cette gloire appartient à des consuls, notamment à Papirius. (11) À cette incertitude en succède une autre. On ne sait pas si ce fut Papirius Cursor qui, aux comices suivants, fut, à cause de sa belle campagne de Lucérie, prorogé dans sa magistrature, et nommé consul pour la troisième fois, avec Q. Aulius Cerretanus, consul pour la seconde; ou si ce fut L. Papirius Mugilanus, et s'il a été commis une erreur de surnom.

XVI.

(1) Un point sur lequel on tombe d'accord, c'est qu'à partir de cette époque le reste de la guerre fut achevé par des consuls. Aulius la termina par un combat unique contre les Frentans, où la victoire se déclara entièrement pour lui; et il reçut à composition, après avoir exigé des otages, la ville même où s'était retirée l'armée mise en déroute. (2) L'autre consul vit réussir avec un pareil bonheur son expédition contre les Satricans, Romains colonisés, qui, après la catastrophe de Caudium, s'étaient rangés du côté des Samnites, et avaient reçu dans leur ville une garnison de cette nation. (3) Car, lorsque l'armée fut sous les murs de Satricum, et que les députés envoyés pour solliciter humblement la paix eurent rapporté la funeste réponse du consul, "qu'à moins de massacrer ou de livrer la garnison samnite, ils se dispensassent de reparaître devant lui," ces paroles jetèrent plus de terreur dans l'âme des colons, que n'avait fait l'apparition des armes romaines. (4) Comme les députés insistaient néanmoins à chaque instant auprès du consul, lui demandant comment il pensait qu'un petit nombre d'habitants sans armes pût entreprendre de réduire une garnison si nombreuse et si bien armée, celui-ci les renvoya en leur disant de consulter ceux qui leur avaient conseillé de recevoir cette garnison dans leur ville; (5) et ce ne fut qu'avec peine qu'ils obtinrent de lui, avant de retourner vers leurs concitoyens, de pouvoir délibérer de cet objet avec leur sénat, et de venir lui faire part de la décision qui aurait été prise. (6) Deux partis divisaient le sénat: l'un, qui avait à sa tête les auteurs de la défection; l'autre composé des citoyens fidèles au peuple romain. Toutefois, les uns et les autres se hâtèrent à l'envi de servir le consul, afin d'en obtenir la paix. (7) Seulement (comme la garnison samnite, n'ayant rien de prêt pour soutenir un siège, se disposait à sortir la nuit suivante) l'un de ces partis jugea suffisant de faire savoir au consul à quelle heure de la nuit et par quelle porte sortirait l'ennemi, et quel chemin il prendrait; (8) tandis que l'autre, contre l'avis duquel on s'était rangé du côté des Samnites, ouvrit, durant la même nuit, une porte au consul, et introduisit secrètement dans la ville les ennemis en armes. (9) Ainsi, par cette double trahison, une partie des ennemis, embusquée dans des bois à peu de distance de la route, fondit à l'improviste sur la garnison samnite, et l'autre remplit la ville en poussant de grands cris, de sorte qu'en peu d'instants les Samnites furent taillés en pièces, Satricum fut prise, et tout se trouva au pouvoir du consul. (10) Celui-ci commanda que l'on instruisît le procès des auteurs de la défection, et tous ceux qu'il reconnut coupables, il les fit battre de verges et frapper de la hache; puis il désarma les Satricans, et laissa dans leurs murs une forte garnison. (11) Les écrivains qui rapportent que ce fut Papirius Cursor qui reprit Lucérie et fit passer les Samnites sous le joug, placent à ce moment son retour à Rome, pour y recevoir le triomphe. (12) Au reste, il n'est assurément point de gloire militaire dont n'ait été digne cet homme, qui joignait à une très grande vigueur d'âme une prodigieuse force de corps. (13) Il était d'une agilité extraordinaire; et c'est à cela qu'il dut son surnom. Aucun de ses contemporains ne put, dit-on, lui disputer le prix de la course; et soit la force de son tempérament, soit l'effet de l'exercice qu'il prenait presque sans cesse, il était aussi l'homme qui pouvait contenir le plus d'aliments et de vin. (14) Nul capitaine (comme il jouissait lui-même d'une constitution robuste que ne pouvait vaincre le travail) n'assujettit à de plus rudes corvées et les fantassins et les cavaliers. (15) Un jour, après un combat dans lequel les cavaliers s'étaient distingués, ceux-ci ayant osé lui demander d'alléger un peu leurs fatigues, il leur répondit: (16) "Pour que vous ne disiez pas que je ne vous dispense de rien, je vous dispense de passer la main sur la croupe, quand vous descendiez de cheval." L'autorité du commandement se déployait chez lui avec une extrême énergie, autant contre les alliés que contre les citoyens. (17) Un préteur de Préneste avait, par crainte, hésité à faire avancer sa troupe de la réserve à la première ligne; Papirius, se promenant devant sa tente, le fit appeler, puis ordonna au licteur d'apprêter sa hache. (18) À ces mots, le Prénestin demeure immobile d'effroi: "Allons, licteur, dit Papirius, coupe cette racine incommode aux passants." Après avoir fait ressentir de la sorte au préteur la crainte du dernier supplice, il se contenta de lui infliger une amende, et le renvoya. (19) Assurément, à cette époque, la plus fertile en grands hommes, pas un seul ne prêta un plus solide appui à la puissance romaine. On va même jusqu'à trouver en lui un général qui ne l'eût cédé en rien au grand Alexandre, si celui-ci, après avoir conquis l'Asie, eût tourné ses armes contre l'Europe.

XVII.

(1) On peut voir qu'il n'est rien que j'aie plus soigneusement évité, depuis le commencement de cet ouvrage, que de m'écarter plus qu'il ne convenait de l'ordre des matières, et de chercher, en semant mon récit de digressions, à offrir aux lecteurs une sorte de distraction agréable, et à procurer quelque délassement à mon esprit. (2) Toutefois, en faisant mention d'un tel roi et d'un tel général, je me sens entraîné à produire au grand jour des réflexions qui souvent ont roulé dans mon esprit et occupé secrètement mes pensées. Qu'il me soit donc permis d'examiner, dans le cas où l'on eût eu la guerre avec Alexandre, quel en eût été le résultat pour la puissance romaine. (3) Ce qui paraît décider le plus des succès dans la guerre, ce sont le nombre et le courage des soldats, l'habileté des généraux; c'est la fortune, qui, ayant une grande influence sur toutes les choses humaines, la fait sentir principalement dans les opérations militaires. (4) Or, en pesant ces différentes considérations, et chacune séparément, et toutes ensemble, il est aisé de se convaincre que l'empire romain n'eût pas été moins invincible pour Alexandre, que pour les autres rois et peuples. (5) Et d'abord, pour commencer par la comparaison des chefs, je ne nierai pas assurément qu'Alexandre n'ait été un excellent général; mais pourtant ce qui lui donne plus d'éclat, c'est d'avoir eu le commandement à lui seul, c'est d'être mort jeune, dans l'accroissement de ses prospérités, avant d'avoir éprouvé l'inconstance de la fortune. (6) Pour ne pas citer d'autres rois et d'autres généraux fameux, qui ont été de grands exemples des vicissitudes humaines, Cyrus, à qui les Grecs prodiguent tant d'éloges, quelle autre chose qu'une longue vie l'a livré à la fortune adverse, comme dans ces derniers temps le grand Pompée? (7) Maintenant passons en revue les généraux romains, non pas tous ceux de toutes les époques, mais ceux-là seulement qu'on aurait pu, s'il eût fallu soutenir la guerre contre Alexandre, avoir pour consuls ou pour dictateurs, (8) M. Valerius Corvus, C. Marcius Rutilus, C. Sulpicius, T. Manlius Torquatus, Q. Publilius Philon, L. Papirius Cursor, Q. Fabius Maximus, les deux Decius, L. Volumnius, Manius Curius. (9) Il eût encore eu de grands hommes pour adversaires, si, faisant la guerre aux Carthaginois avant de la porter chez les Romains, il n'eût passé en Italie que sur le déclin de l'âge. (10) Parmi tous ceux que je viens de nommer, il n'en est pas un seul qui ne fût doué d'autant de courage et de force d'âme qu'Alexandre, qualités auxquelles il faut joindre la discipline militaire, qui, transmise de main en main depuis les commencements de Rome, était venue à former chez les Romains un art assujetti à des principes invariables. (11) C'étaient ces principes qu'avaient suivis les rois dans leurs guerres; c'étaient ces principes qu'avaient suivis après eux les auteurs de leur expulsion, les Junius et les Valerius; ce furent les mêmes que suivirent dans la suite les Fabius, les Quinctius, les Cornelius; ce furent les mêmes que suivit Furius Camille, que tous ces jeunes hommes, qui auraient eu Alexandre à combattre, avaient vu dans ses vieux ans. (12) Alexandre, dans une action, déployait l'intrépidité du soldat (et ce n'est pas là un de ses moindres titres de gloire); mais est-il croyable que, sur le champ de bataille, se trouvant en présence de Manlius Torquatus ou de Valerius Corvus, il les eût fait reculer, eux qui s'étaient illustrés comme soldats, avant de s'illustrer comme généraux? (13) Croira-t-on qu'il eût fait reculer les Decius, qu'un sublime dévouement précipita au milieu des ennemis? ou Papirius Cursor, doué d'une si grande force de corps et d'un si ferme courage? (14) Enfin, pour ne pas citer tous les personnages, le génie d'un seul homme, jeune, eût-il triomphé de ce sénat, dont celui-là seul s'est fait une image vraie, qui le représentait "comme une assemblée de rois?" (15) Il était sans doute à craindre qu'Alexandre ne se montrât plus habile que le premier venu de ceux que j'ai nommés, soit pour choisir ses campements, faire subsister ses troupes, soit pour se prémunir contre les embûches, soit pour saisir le moment d'une bataille et en régler toutes les dispositions. (16) Il eût dit qu'il n'avait plus affaire à Darius, qui, traînant à sa suite une multitude de femmes et d'eunuques, avec sa pourpre et son or, chargé de tout l'attirail de sa grandeur, semblait une proie bien plus qu'un ennemi, et qu'il vainquit sans coup férir; n'ayant eu d'autre mérite que d'avoir su braver un vain épouvantail. (17) Il eût trouvé l'Italie bien différente de l'Inde, qu'il parcourut à la tête d'une armée ivre, en se livrant à de continuelles débauches, lorsqu'il eût aperçu les gorges de l'Apulie, les monts Lucaniens, et les traces récentes du désastre de sa propre famille, dans ces lieux où son oncle Alexandre, roi d'Épire, avait récemment trouvé la mort.

XVIII.

(1) Et je parle d'Alexandre non encore enivré par la prospérité, que jamais personne ne supporta plus mal que lui. (2) Si on le considère d'après la disposition d'esprit où l'avait mis sa nouvelle fortune, et, pour ainsi parler, le nouveau caractère qu'il s'était formé après ses victoires, (3) il serait arrivé en Italie bien plus semblable à Darius qu'à Alexandre, et y eût amené une armée qui, ne se souvenant plus de la Macédoine, aurait déjà offert toute la dégénération des Perses. (4) Il me fait peine de mentionner de honteuses faiblesses dans un si grand roi, ce goût du faste qui lui fit abandonner le costume de son pays, ces hommages qu'il aimait qu'on lui rendit en se prosternant jusqu'à terre, genre d'humiliation qu'eussent eu peine à supporter les Macédoniens vaincus, et qui était capable de révolter des vainqueurs; les supplices cruels qu'il ordonnait, le meurtre de ses amis au milieu de la joie d'un festin, et la vanité qui le portait à se dire mensongèrement de race divine. (5) Qu'eût-il fait, si son penchant pour le vin se fût accru de plus en plus? Qu'eût-il fait, si ses emportements fussent devenus plus violents et plus terribles? Pensera-t-on (car je ne rapporte rien qui ne soit attesté par tous les historiens) que ces vices n'eussent fait aucun tort à ses talents de général? (6) Mais peut-être il était à craindre, si l'on en croit ce qu'ont coutume de dire quelques Grecs d'un esprit très frivole, qui osent encore, au préjudice du nom romain, vanter jusqu'à la gloire des Parthes, que le peuple romain ne pût résister à la majesté du nom d'Alexandre (dont je ne pense pas qu'il ait même entendu parler); (7) et qu'un homme contre qui les Athéniens, humiliés par les armes des Macédoniens, et voyant tout près d'eux les ruines de Thèbes encore fumantes, n'hésitaient pas à se donner toute licence dans leurs discours (ce qui est prouvé par les harangues qui nous restent de ces temps-là), que cet homme, dis-je, n'eût pas rencontré, parmi tant de Romains d'un rang éclatant, une voix libre qui s'élevât contre lui. (8) Quelque idée que l'on se forme de la grandeur d'Alexandre, ce ne sera pourtant qu'une grandeur individuelle, fruit d'un peu plus de dix années de prospérité. (9) Ceux qui l'élèvent si haut, parce que le peuple romain, bien qu'il n'ait été vaincu dans aucune guerre, l'a été néanmoins dans beaucoup de combats, tandis qu'Alexandre n'en a jamais livré un seul dans lequel la fortune ne lui ait été favorable, ne songent pas qu'ils opposent des faits qui n'ont embrassé que la vie d'un homme, et d'un homme mort à la fleur de l'âge, aux actions d'un peuple combattant déjà depuis huit cents ans. (10) Qu'y a-t-il d'étonnant si, lorsque l'on compte d'un côté plus de générations que de l'autre on ne compte d'années, la fortune a plus varié dans un aussi long espace de temps, que dans une durée de treize ans seulement? (11) Pourquoi ne pas faire une comparaison d'homme à homme, de général à général, de fortune à fortune? (12) Combien ne pourrais-je pas citer de généraux romains qui jamais, dans les combats, n'ont essuyé un seul revers? On peut parcourir, dans les annales et les fastes des magistrats, les pages concernant les consuls et les dictateurs dont le peuple romain n'a jamais eu a se plaindre un seul jour ni du courage, ni de la fortune. (13) Et ce qui les rend plus admirables qu'Alexandre ou tout autre roi, c'est que plusieurs ne gardèrent que dix ou vingt jours la dictature, et qu'aucun n'exerça plus d'une année le consulat; (14) c'est que des tribuns du peuple s'opposaient à ce qu'ils fissent des levées; c'est qu'ils se trouvaient contraints de partir trop tard pour la guerre; c'est qu'on les rappelait avant le temps, pour soutenir les comices; c'est qu'au moment même de leurs plus grands efforts s'achevait leur année; (15) c'est que tantôt la témérité d'un collègue, tantôt sa malveillance entravait ou ruinait leurs opérations; c'est qu'il leur arrivait de succéder à des hommes qui avaient maladroitement conduit les opérations de la guerre; c'est que souvent ils prenaient le commandement d'une armée composée de recrues, ou de soldats mal disciplinés. (16) Quant aux rois, certes, non seulement ils sont libres de toute espèce d'entraves, mais ils sont maîtres des choses et des moments; ils entraînent tout par leurs résolutions, et ne sont point forcés de se plier à celles des autres. (17) Alexandre eût donc fait la guerre contre des généraux qui, comme lui, n'avaient jamais été vaincus, et il n'eût apporté, dans la lutte, d'autres gages de succès que les leurs. (18) L'épreuve se fût même trouvée pour lui d'autant plus périlleuse, que les Macédoniens n'auraient eu que lui seul, et l'auraient eu non seulement exposé aux nombreux hasards de la guerre, mais les cherchant même; (19) tandis que les Romains se fussent trouvés à même d'opposer à Alexandre une foule de concurrents, ses égaux, soit par la gloire dont ils s'étaient couverts, soit par l'importance de leurs exploits, et dont la vie ou la mort n'eussent influé que sur leur destinée personnelle, sans compromettre celle de la république.

XIX.

(1) Reste maintenant à comparer les troupes, soit pour la qualité des soldats, soit pour leur nombre, soit pour celui des auxiliaires. Les dénombrements, à chaque lustre de cette époque, donnaient deux cent cinquante mille citoyens. (2) Aussi, tout le temps que dura la défection des alliés du nom latin, Rome, presque à elle seule, fournit dix légions. (3) On eut souvent, pendant ces années, quatre et cinq armées, qui faisaient la guerre en Étrurie, en Ombrie, contre les Gaulois, dans le Samnium, et contre les Lucaniens. (4) Quant aux auxiliaires, on comptait tout le Latium avec les Sabins, les Volsques, les Èques, la Campanie entière, une partie de l'Ombrie et de l'Étrurie, les Picentins, les Marses, les Péligniens, les Vestiniens, les Apuliens, en y joignant toute la côte des Grecs, sur la mer Inférieure, depuis Thurium jusqu'à Naples et à Cumes, et de là jusqu'à Antium et Ostie. Alexandre eût trouvé alors dans les Samnites ou de puissants alliés des Romains, ou des ennemis épuisés par la guerre. (5) Il n'eût pas lui-même passé la mer avec plus de trente mille fantassins de ses vieilles bandes macédoniennes, et de quatre mille cavaliers, Thessaliens la plupart; ce qui faisait la force de son armée. S'il y eût joint les Perses, les Indiens et autres nations de l'Asie, il eût traîné à sa suite un embarras bien plutôt qu'un secours. (6) Ajoutez que les Romains, étant chez eux, auraient eu sous la main des recrues; au lieu qu'Alexandre, faisant la guerre en terre étrangère, eût vu (ce qui arriva dans la suite à Hannibal) son armée s'affaiblir de jour en jour. (7) Les Macédoniens avaient pour armes l'écu et la sarisse; les Romains un bouclier qui, plus grand, protégeait davantage le corps, et la javeline, arme de trait, qui frappait bien plus violemment et avait une tout autre portée que la lance. (8) L'une et l'autre troupe combattait de pied ferme, en gardant ses rangs: mais la phalange était immobile, et ne renfermait qu'une seule espèce de combattants; au lieu que les légions romaines se composaient da plusieurs sortes de soldats, qu'au besoin il était aisé de diviser ou de réunir. (9) Et puis, qui, pour le travail, valait le soldat romain? qui était plus propre à supporter la fatigue? Vaincu dans un seul combat, Alexandre ne pouvait plus songer à continuer la guerre. Quelle bataille perdue eût découragé les Romains, que ne purent abattre les journées de Caudium et de Cannes? (10) Certes, Alexandre, eût-il dans les commencements obtenu quelques succès, aurait regretté les Perses, les Indiens et l'Asie si peu belliqueuse; (11) il eût dit que, jusqu'alors, il n'avait eu à combattre que des femmes: ce qui fut dit aussi, à ce qu'on rapporte, par Alexandre, roi d'Épire, lorsque atteint du coup dont il mourut, il comparait avec la sienne la chance de ce même jeune souverain dans ses guerres d'Asie. (12) En vérité, quand je songe que la première guerre punique a coûté vingt-quatre ans de combats sur mer avec les Carthaginois, je me persuade que la vie d'Alexandre eût à peine suffi pour une seule guerre. (13) Et peut-être que d'anciens traités unissant les intérêts de Carthage à ceux de Rome, et des craintes pareilles armant contre un ennemi commun deux cités si puissantes parleurs moyens guerriers, Alexandre eût été écrasé à la fois par les forces des Carthaginois et par celles des Romains. (14) À la vérité les Macédoniens n'avaient point alors pour chef Alexandre, et n'étaient point dans le temps de leur splendeur; mais c'était toutefois ce même ennemi que les Romains trouvèrent devant eux dans leurs guerres contre Antiochus, Philippe, Persée, guerres où non seulement ils n'essuyèrent aucun revers, mais où la victoire ne leur fit même courir aucun péril. (15) Que l'on soit impartial, qu'il ne soit pas question des guerres civiles, et l'on conviendra que jamais cavalerie ennemie, jamais infanterie, jamais bataille rangée ne nous causa d'embarras, pas plus dans les positions également avantageuses pour les deux partis, que dans celles qui nous étaient exclusivement favorables. (16) Sans doute le soldat pesamment armé peut craindre le cavalier, les flèches, les défilés impraticables, les lieux où l'on ne saurait amener de convois: (17) mais mille corps de bataille, plus redoutables que celui des Macédoniens commandés par Alexandre, il les a culbutés et les culbutera toujours; pourvu toutefois que l'amour de cette paix intérieure dont nous jouissons, et le zèle pour le maintien de la concorde civile, ne cessent jamais de régner parmi nous.

XX.

(1) Ensuite furent nommés consuls M. Follius Flaccina, et L. Plautius Venox. (2) Cette année arrivèrent, pour le renouvellement du traité, des députés de presque tous les peuples du Samnium. S'étant prosternés contre terre, ils avaient touché le sénat; mais, renvoyés devant le peuple, leurs supplications furent loin d'être aussi efficaces. (3) Le renouvellement du traité leur ayant été refusé, ils obtinrent toutefois, par les importunités dont pendant quelques jours ils fatiguèrent chaque citoyen séparément, une trêve de deux ans. (4) Dans l'Apulie, les habitants de Teanum et de Canusium, découragés par la dévastation de leur territoire, livrèrent des otages au consul L. Plautius, et se soumirent aux Romains. (5) Cette même année, on créa pour la première fois des préfets, qui furent envoyés à Capoue, pour y gouverner d'après les lois rédigées par le préteur L. Furius. C'était les Capouans eux-mêmes qui en avaient fait la demande, regardant ces magistrats et ces lois comme le remède aux dissensions intestines qui ruinaient leurs affaires. (6) On ajouta deux tribus à Rome, l'Ufentine et la Falérine. (7) Le premier mouvement une fois donné en Apulie, les Téates, autre peuple de cette contrée, députèrent vers les nouveaux consuls, C. Junius Bubulcus et Q. Aemilius Balbula, pour leur demander un traité d'alliance, s'engageant à amener l'Apulie entière à la paix avec le peuple romain. (8) L'assurance avec laquelle ils garantirent l'accomplissement de cette promesse, leur fit obtenir le traité. Les conditions toutefois ne furent pas égales de part et d'autre, car il fut stipulé qu'ils seraient sous la dépendance du peuple romain. (9) L'Apulie entièrement soumise (car Junius s'était emparé de Forentum, autre ville pareillement forte), on marcha contre les Lucaniens, chez qui le consul Aemilius, arrivant tout à coup, prit d'emblée Nerulum. (10) Quand la renommée eut divulgué, parmi les alliés, que l'ordre s'était trouvé rétabli à Capoue au moyen de la discipline romaine, les Antiates aussi, qui se plaignaient de n'avoir ni lois fixes, ni magistrats, sollicitèrent et obtinrent du sénat, pour leur donner des institutions, des patrons qui furent pris dans la colonie même. Ainsi les lois des Romains se propageaient au loin comme leurs armes.

XXI.

(1) À la fin de l'année, les consuls C. Junius Bubulcus et Q. Aemilius Balbula remirent les légions, non pas aux consuls créés par eux, Sp. Nautius et M. Popillius, mais au dictateur L. Aemilius. (2) Celui-ci, ayant entrepris avec L. Fulvius, son général de la cavalerie, le siège de Saticula, fournit aux Samnites un prétexte pour reprendre les armes. (3) Les Romains eurent alors une double alarme. D'un côté, les Samnites, ayant rassemblé une nombreuse armée pour délivrer leurs alliés de ce siège, vinrent asseoir leur camp à peu de distance du camp romain; d'un autre, les Saticulans, ouvrant tout à coup leurs portes, fondirent avec un grand tumulte sur les postes ennemis; (4) puis, les uns et les autres s'enhardissant par l'espoir qu'ils allaient être secourus, plus que par la confiance en leurs propres forces, il s'engagea bientôt un combat régulier, où les Romains se trouvèrent serrés de près. Toutefois, quoique l'issue de la lutte fût douteuse, le dictateur ne se laissa entamer sur aucun point. D'abord il avait pris une position où il n'était pas facile de l'envelopper, ensuite il fit face des deux côtés en même temps. (5) Il dirigea néanmoins ses plus grands efforts contre ceux qui avaient fait la sortie, et parvint sans beaucoup de peine à les repousser dans leurs murs. Alors il tourna toutes ses forces contre les Samnites. (6) Là, il trouva plus de résistance. Mais la victoire, pour être tardive, ne fut ni chancelante ni incertaine. Les Samnites, repoussés en désordre dans leur camp, se retirèrent la nuit furtivement, après avoir éteint leurs feux; et, renonçant à l'espoir de défendre Saticula, pour rendre à l'ennemi un pareil déplaisir, ils allèrent eux-mêmes assiéger Plistica, dont les habitants étaient alliés des Romains.

XXII.

(1) L'année révolue, un autre dictateur, Q. Fabius, continua cette guerre. Les nouveaux consuls, comme les précédents, demeurèrent à Rome. Fabius se rendit avec du renfort devant Saticula, pour y recevoir d'Aemilius le commandement de l'armée. (2) Toutefois les Samnites n'étaient point restés devant Plistica, mais, ayant tiré de leur pays de nouvelles troupes, forts de leur nombre, ils revinrent camper au même endroit qu'auparavant; et, harcelant les Romains, ils s'efforçaient de les distraire du siège. (3) Le dictateur n'en porta que plus d'attention sur les murs des ennemis: car il ne voyait véritablement de guerre que dans le siège de cette ville. S'inquiétant peu des entreprises des Samnites, il se contentait d'avoir de ce côté quelques postes, pour empêcher qu'ils n'attaquassent son camp. (4) Les Samnites faisaient avancer leur cavalerie avec d'autant plus d'audace jusque sous les palissades, et ne laissaient point de repos aux Romains. Dans un moment où l'ennemi était déjà prêt pour ainsi dire à franchir les portes du camp, le général de la cavalerie, Q. Aulius Cerretanus, sans prendre aucunement avis du dictateur, sort en grand tumulte avec toute sa cavalerie, et le repousse. (5) Ici la fortune, dans le genre de combat qui donne le moins de prise à l'animosité, se plut à exercer sa puissance de manière à la signaler, de part et d'autre, par des pertes éclatantes et par la mort glorieuse des généraux eux-mêmes. (6) Le premier qui périt fut le général samnite. Voyant avec dépit qu'après s'être avancé si fièrement, on l'eût vaincu et mis en fuite, à force de conjurer et d'exhorter ses cavaliers, il parvient à rétablir le combat. (7) Tandis qu'il se distingue au milieu des siens par son intrépidité, le général de la cavalerie romaine court sur lui, la lance en avant, avec une telle rapidité, que d'un seul coup il le renverse de cheval, privé de vie. La mort du chef, loin de décourager la troupe, comme il arrive en pareil cas, ne fit que lui donner de la colère. (8) Tous ceux qui étaient autour lancèrent des traits contre Aulius, ainsi engagé témérairement au milieu des escadrons ennemis; (9) mais ils laissèrent au frère du général samnite l'honneur de venger sa mort. Celui-ci, après avoir précipité de son cheval le général de la cavalerie déjà victorieux, plein de douleur et de colère, le massacre. Peu s'en fallut que les Samnites ne s'emparassent même de son corps, qui était tombé au milieu des cavaliers ennemis. (10) Mais sur-le-champ les Romains mirent pied à terre, et les Samnites se trouvèrent dans la nécessité d'en faire autant. Alors ces corps, devenus tout à coup infanterie, engagent autour des cadavres des généraux un choc de fantassins, genre de combat dans lequel la supériorité se trouve incontestablement du côté du soldat romain. Le cadavre d'Aulius est donc recouvré, et les vainqueurs l'emportent dans leur camp, avec un mélange de douleur et de joie. (11) Les Samnites, après la perte de leur chef, et après cet essai de leurs forces dans un combat de cavalerie, renoncent à Saticula, qu'ils désespèrent entièrement de sauver, et vont reprendre le siège de Plistica. Au bout de quelques jours, Saticula se rendit aux Romains, et Plistica fut prise de vive force par les Samnites.

XXIII.

(1) De ce moment, le théâtre de la guerre se trouva changé. Du Samnium et de l'Apulie, les légions furent portées sur Sora. (2) Les habitants de cette ville s'étaient donnés aux Samnites, après avoir égorgé les colons Romains. Impatiente de venger le meurtre de ses concitoyens et de recouvrer une colonie, l'armée romaine avait, par des marches forcées, prévenu l'arrivée des ennemis. (3) Elle était sous les murs de Sora, lorsque les éclaireurs répandus le long des chemins vinrent annoncer coup sur coup que les légions étaient suivies par les Samnites, qui n'étaient plus qu'à peu de distance. (4) On alla au devant de l'ennemi; et il se livra, près de Lautulae, un combat qui ne fut pas décisif. Ce ne furent ni les pertes ni la retraite de l'une ou de l'autre armée, mais ce fut la nuit qui sépara les combattants, incertains s'ils étaient vainqueurs ou vaincus. (5) Je trouve chez quelques historiens que, dans ce combat, le désavantage fut du côté des Romains, et que Q. Aulius, général de la cavalerie, y trouva la mort. (6) C. Fabius, créé général de la cavalerie à la place d'Aulius, arriva de Rome avec une nouvelle armée. Comme il avait expédié d'avance des courriers au dictateur, pour savoir de lui où il devait s'arrêter, en quel temps et de quel côté il lui faudrait attaquer l'ennemi, après avoir pris toutes ses mesures d'exécution, il se plaça en embuscade. (7) Le dictateur, qui, depuis l'engagement, avait tenu, pendant quelques jours, ses soldats enfermés dans le camp, où ils avaient plus l'air d'assiégés que d'assiégeants, fit arborer tout à coup le signal du combat; (8) et, persuadé qu'il n'y avait rien de plus propre à enflammer le courage de gens de coeur, que de ne laisser à chacun d'autre espoir qu'en lui-même, il cacha à ses soldats l'arrivée du général de la cavalerie avec une nouvelle armée. (9) Puis, comme s'ils n'avaient d'autre ressource que de fondre sur les ennemis: "Soldats, leur dit-il, resserrés dans un espace étroit, nous n'avons d'autre issue que celle que nous nous ouvrirons par la victoire. (10) Notre camp est suffisamment protégé par ses retranchements; mais nous nous y trouvons menacés de la disette. Car toutes les contrées environnantes, d'où il était possible de tirer des vivres, ont fait défection; et quand nous aurions pour nous les habitants, nous avons contre nous les lieux. (11) Je ne vous abuserai donc point en laissant ici un camp, où, comme l'autre jour, vous puissiez vous retirer, si vous n'avez pas achevé de remporter la victoire. Ce sont les armes qui doivent garantir les retranchements, et non pas les retranchements qui doivent garantir les armes. (12) Qu'ils aient un camp et qu'ils s'y retirent, ceux qui ont intérêt à prolonger la guerre. Pour nous, ne songeons point à trouver de ressources ailleurs que dans la victoire. (13) Marchez à l'ennemi. Dès que l'armée sera hors des retranchements, que ceux qui en ont reçu l'ordre, mettent le feu au camp. Vos pertes, soldats, le butin de tous les peuples révoltés qui nous entourent vous en dédommagera." (14) Enflammés par ce discours du dictateur, qui indiquait qu'on était réduit à la dernière extrémité, les soldats fondent sur l'ennemi; et l'aspect même du camp livré aux flammes, quoiqu'on n'eût toutefois mis le feu qu'à la partie la plus proche (car le dictateur l'avait ordonné ainsi), n'était pas un médiocre encouragement. (15) Aussi, comme emportés d'un mouvement de fureur, du premier choc ils rompent la ligne ennemie; et, de son côté, le général de la cavalerie, lorsqu'il voit de loin les flammes qui s'élevaient du camp (c'était le signal convenu), tombe à propos sur les arrières de l'ennemi. Ainsi enveloppés, les Samnites se mettent à fuir de divers côtés, chacun par où il peut. (16) Une immense multitude, que la frayeur aggloméra sur un seul point, et qui se faisait obstacle à elle-même par son trop grand nombre, fut taillée en pièces au milieu des armées romaines. (17) Le camp ennemi fut pris et pillé. Le dictateur ramena dans le camp romain, chargé du butin fait sur les Samnites, le soldat qui, quoique enchanté de sa victoire, éprouva une joie bien autrement vive en retrouvant intact, contre son espoir, ce qu'il y avait laissé, à l'exception d'un très petit nombre d'objets qu'avait endommagés l'incendie.

XXIV.

(1) On retourna ensuite devant Sora. Après avoir reçu du dictateur Fabius le commandement de l'armée, les nouveaux consuls, M. Poetelius et C. Sulpicius, congédièrent une grande partie des anciens soldats, et les remplacèrent par de nouvelles cohortes amenées à cet effet. (2) Cependant, comme, vu les difficultés que présentait la situation de la ville, on n'avait pas encore d'idée bien arrêtée sur le plan d'attaque, et que la victoire semblait devoir coûter beaucoup de temps et de péril, (3) un transfuge de Sora, qui était sorti de la place furtivement, ayant pénétré jusqu'aux sentinelles romaines, demande à être conduit sur-le-champ aux consuls, et, arrivé devant eux, promet de livrer la ville. (4) Bientôt (quand, sur la demande des consuls, il les instruisit de la manière dont il effectuerait son projet) les éclaircissements qu'il donna firent croire à la possibilité du succès; et, d'après son avis, on éloigna de six milles le camp romain, qui touchait presque aux murs de la place. (5) Il devait résulter de là que, de nuit comme de jour, les postes garderaient la ville avec moins de vigilance. Lui-même, la nuit suivante, après avoir demandé que des cohortes se tinssent cachées dans des bois à peu de distance de la place, prend avec lui dix soldats d'élite, qu'il conduit, par des escarpements presque inaccessibles, jusque dans la citadelle, où l'on avait rassemblé des projectiles et des traits pour une troupe bien plus nombreuse. (6) En outre, là se trouvaient des pierres, soit celles dont le terrain était semé naturellement, comme il arrive dans les endroits escarpés, soit celles que les habitants y avaient amassées à dessein, pour ajouter à la défense du lieu. (7) Dès que le transfuge y eut établi les Romains, et qu'il leur eut montré un sentier étroit et ardu, qui montait de la ville à la citadelle: "Cette voie escarpée, leur dit-il, certes il suffirait de trois hommes armés pour la fermer à la multitude la plus nombreuse. (8) Vous, vous êtes au nombre de dix; et, ce qui est plus, vous êtes Romains, et les plus braves des Romains. Vous aurez pour vous le lieu, la nuit, qui, dans l'incertitude où elle laisse, grossit tous les objets aux yeux de ceux que tourmente la frayeur. Pour moi, je vais, de ce pas, répandre partout la terreur; vous, gardez avec soin la citadelle." (9) Puis il se met à courir en manifestant le plus d'épouvante qu'il lui était possible, et en criant: "Aux armes, au nom des dieux, citoyens!, la citadelle est prise par les ennemis; allez, défendez-vous." (10) Il fait retentir en chemin ces paroles aux portes des magistrats, aux oreilles de ceux qu'il rencontre, de ceux que la frayeur précipite hors de leur maisons. L'alarme qu'un seul a donnée, un grand nombre la répandent par la ville. (11) Les magistrats, hors d'eux-mêmes, envoient reconnaître l'état de la citadelle; et les rapports leur multipliant le nombre d'hommes armés qui l'occupaient, ils font perdre aux habitants l'espoir de la recouvrer. (12) La fuite encombre tout; et des hommes à moitié endormis, et sans armes pour la plupart, enfoncent les portes. Averti par les cris, le détachement des Romains pénètre par l'une de ces portes, et égorge la multitude remplie d'effroi, qui parcourait les rues. (13) Sora était déjà prise, lorsque les consuls arrivèrent au point du jour. Ils reçoivent à composition tout ce qui restait encore de ce carnage et de cette fuite nocturnes. (14) Parmi ce nombre, ils en font charger de chaînes deux cent vingt-cinq, qu'un cri général désignait comme les auteurs de l'affreux massacre des colons et de la défection, puis les envoient à Rome. Ils font grâce à tous les autres, et les laissent dans Sora, où ils mettent une garnison. (15) Tous ceux qui avaient été conduits à Rome furent battus de verges dans le Forum, et frappés de la hache, à la grande joie du peuple, auquel il importait surtout que la multitude des citoyens qu'on envoyait en colonie de divers côtés, se trouvât partout en sûreté.

XXV.

(1) Les consuls, après avoir quitté Sora, portèrent la guerre sur le territoire et dans les villes des Ausones; (2) car tout ce pays s'était soulevé à l'arrivée des Samnites, au moment où se donna la bataille de Lautulae. En outre, il s'était formé des ligues de divers côtés dans la Campanie, et Capoue elle-même ne resta pas à l'abri de tout reproche. (3) Bien plus, cette contagion gagna jusque dans Rome, où l'on informa contre plusieurs personnages de haut rang. Au reste, la nation des Ausones, par la trahison de ses villes, tomba, comme Sora, au pouvoir des Romains. (4) Ces villes étaient Ausone, Minturnes et Vescia. Douze jeunes gens des premières familles de chacune d'elles, ayant comploté de les livrer, viennent trouver les consuls. (5) Ils leur apprennent "que leurs concitoyens désirant depuis longtemps l'arrivée des Samnites, n'avaient pas plus tôt été informés du combat de Lautulae qu'ils avaient regardé les Romains comme vaincus, et envoyé aux Samnites des troupes et des armes; (6) que, depuis la déroute des Samnites, ils restaient dans un état de paix équivoque, ne fermant pas leurs portes aux Romains, pour ne point s'attirer la guerre, mais bien résolus à les fermer, s'ils voyaient approcher une armée; que, dans cette fluctuation des esprits, une attaque imprévue pouvait réussir." (7) Sur l'avis de ces jeunes gens, on alla camper plus près; puis l'on envoya dans le même temps, autour des trois places, des soldats, les uns armés, qui s'embusquèrent à proximité des murs, les autres en toges, avec des épées cachées sous leur vêtement, qui entrèrent dans les villes le matin, quand on eut ouvert les portes. (8) Ces derniers, aussitôt qu'ils commencèrent à égorger les sentinelles, donnèrent à ceux qui étaient armés le signal d'accourir de leur embuscade. De cette manière, on s'empara des portes; et les trois places, à la même heure et par la même ruse, se trouvèrent enlevées. (9) Mais comme les généraux n'étaient pas présents lorsqu'elles furent emportées, il n'y eut aucune borne aux massacres; et la nation des Ausones, dont le crime de défection était à peine constant, fut exterminée comme si elle eût fait aux Romains une guerre à mort.

XXVI.

(1) La même année, par une trahison qui livra aux ennemis la garnison romaine, Lucérie retomba au pouvoir des Samnites; (2) mais les traîtres ne jouirent pas longtemps de l'impunité. L'armée romaine n'était pas loin de là: à la première attaque, elle reprend la ville, située dans une plaine. Les Lucériens et les Samnites furent tous passés au fil de l'épée; (3) et l'animosité alla si loin, qu'à Rome même, lorsqu'un envoi de colons à Lucérie fut mis en délibération dans le sénat, beaucoup furent d'avis qu'on rasât la ville. (4) Outre la haine implacable qu'avaient excitée ces deux défections, l'éloignement aussi forçait d'envisager avec dégoût le projet de reléguer des citoyens à une pareille distance de Rome, au milieu de nations tellement hostiles. (5) L'avis d'envoyer des colons prévalut cependant: il en fut envoyé deux mille cinq cents. Cette même année, où, de toutes parts, on était infidèle aux Romains, à Capoue aussi les principaux citoyens tramaient sourdement des conspirations. (6) Un rapport ayant été fait à leur sujet au sénat, on ne négligea aucunement la chose. Des enquêtes furent décrétées, et l'on crut devoir nommer un dictateur pour les diriger. (7) Ce dictateur fut C. Maenius; il choisit M. Folius pour général de la cavalerie. Cette magistrature causait une grande terreur; et, soit l'effet de la crainte qu'elle inspirait, soit la conscience de leur faute, Calavius, Ovius et Novius (ces personnages avaient été chefs de la conjuration) n'attendirent pas qu'on les citât devant le dictateur, et une mort qu'indubitablement ils se donnèrent eux-mêmes les déroba à son jugement. (8) Quand ensuite la Campanie cessa d'offrir matière à enquête, on vint continuer les investigations à Rome. La commission se fondait sur ce que le sénat avait ordonné qu'il serait informé contre ceux qui auraient, non pas à Capoue nommément, mais en quelque lieu, en quelque circonstance que ce fût, comploté, conjuré contre la république; (9) et sur ce que les complots formés en vue d'arriver aux honneurs menaçaient la république. Par cette interprétation, elle se mit à même d'embrasser plus d'objets et de personnes; et le dictateur se prêtait volontiers à cet accroissement sans bornes de sa juridiction. (10) Les hommes de condition élevée se trouvaient donc sommés de comparaître, et, bien qu'ils en appelassent aux tribuns, personne ne venait à leur secours pour empêcher leurs noms d'être portés sur la liste. (11) Enfin la noblesse, non pas seulement ceux contre qui se dirigeaient les accusations, mais le corps entier, de protester que ce crime n'était pas celui des nobles, auxquels, si aucune fraude n'y apportait obstacle, la voie était ouverte aux honneurs, mais des hommes nouveaux, (12) à commencer par le dictateur et le général de la cavalerie, qui, dans cette instruction, devraient bien plutôt figurer comme accusés que comme juges; et qu'ils comprendraient qu'il en était ainsi, aussitôt qu'ils seraient sortis de magistrature. (13) Alors Maenius, plus jaloux de sa réputation que de son autorité, se présenta devant l'assemblée du peuple, et parla en ces termes: (14) "J'ai dans vous tous des témoins de ma vie passée, Romains, et cet honneur même qui m'a été déféré atteste mon innocence. Car, en créant un dictateur pour diriger les présentes enquêtes, il vous a fallu choisir, non pas comme tant d'autres fois, parce que les conjonctures dans lesquelles se trouvait la république le demandaient ainsi, le personnage le plus éminent par ses qualités guerrières, mais l'homme qui, durait sa vie entière, s'était tenu le plus loin de ces cabales. (15) Mais puisque certains nobles (par des motifs à l'égard desquels il me sied moins, dans l'exercice d'une magistrature, d'émettre quelque opinion hasardée, que de vous les laisser apprécier) (16) se sont d'abord efforcés de tout leur pouvoir d'anéantir les enquêtes elles-mêmes; puis, voyant qu'il ne leur était guère aisé d'y réussir, ont, pour éviter de présenter leur défense, cherché un refuge parmi leurs adversaires, et invoqué, eux patriciens, le secours des tribuns; (17) qu'enfin, repoussés de ce côté, ils en sont venus (tant entreprendre de prouver leur innocence semblait le parti le moins sûr de tous!) à nous attaquer nous-mêmes, et n'ont pas eu honte de donner l'exemple d'un dictateur signalé comme coupable par des individus sans caractère public; (18) moi, afin de convaincre tous les dieux et tous les hommes que, tandis qu'ils ont recours même aux plus illicites moyens pour éviter de rendre compte de leur vie, je veux aller au-devant de l'accusation, et m'offrir aux attaques de mes ennemis, j'abdique la dictature. (19) Je vous prie, consuls, si le sénat vous confère cette mission, de diriger vos enquêtes contre moi d'abord, et contre M. Folius ici présent, afin qu'il soit visible que c'est notre innocence, et non la majesté de nos dignités qui nous met au dessus de pareilles inculpations." (20) Ces mots prononcés, il abdique la dictature, et aussitôt après Folius se démet de sa charge de général de la cavalerie; puis, traduits les premiers devant les consuls (car ce fut à eux que le sénat remit le soin de ces poursuites), ils sont, malgré les dépositions des nobles, absous d'une manière éclatante. (21) Publilius Philon, qui tant de fois avait été élevé aux suprêmes honneurs, qui avait rendu tant de signalés services comme magistrat et comme général, mais qui était mal u de la noblesse, plaida aussi sa cause, et fut également absous. (22) Au reste, comme il arrive d'ordinaire, ce fut seulement dans les commencements que la commission des enquêtes déploya quelque vigueur vis-à-vis des noms illustres: bientôt ses investigations n'allèrent plus chercher que des individus obscurs, jusqu'au moment où les cabales et les factions, contre lesquelles on l'avait établie, finirent par la renverser.

XXVII.

(1) Le bruit de ces dissensions, mais plus encore l'espoir de la défection de la Campanie, premier objet de la conjuration, ramena de nouveau vers Caudium les Samnites, qui s'étaient avancés dans l'Apulie; (2) ils voulaient être à portée, si quelque mouvement leur en fournissait l'occasion, d'enlever Capoue aux Romains. (3) Les consuls se dirigèrent sur ce point avec une forte armée. D'abord ils perdirent quelque temps auprès des défilés, les chemins pour arriver à l'ennemi étant partout fort difficiles; (4) mais bientôt les Samnites, prenant un léger détour par des endroits découverts, firent descendre leur armée en plat pays, dans les plaines de la Campanie, où, pour la première fois, les Romains eurent la vue de leur camp. (5) Alors les deux partis essayèrent leurs forces dans de petits combats, plus souvent de cavalerie que d'infanterie; et les Romains n'avaient lieu d'être mécontents ni de l'issue de ces escarmouches, ni du système de temporisation adopté par eux dans cette guerre. (6) Les généraux Samnites, au contraire, sentaient que ces petites pertes diminuaient chaque jour leurs forces, et que les lenteurs de la guerre les minaient insensiblement. (7) Ils s'avancent dont au combat, après avoir réparti sur les ailes leur cavalerie, à laquelle il était recommandé de s'occuper du camp, pour empêcher qu'il ne fût attaqué, plutôt que de l'action, l'infanterie devant suffire à la sûreté de l'armée. (8) Quant aux consuls, Sulpicius prend le commandement de l'aile droite, Poetelius celui de l'aile gauche. Il fut donné un plus grand front à la première, côté où les Samnites, soit dans le dessein d'envelopper leurs ennemis, soit dans la crainte d'être enveloppés eux-mêmes, avaient beaucoup étendu leurs lignes. (9) À la gauche, la ligne de bataille, outre qu'elle était plus serrée, acquit encore de la force par le parti que prit tout à coup le consul Poetelius de faire avancer tout de suite aux premiers rangs les cohortes subsidiaires, que l'on réservait ordinairement en entier pour les chances d'une longue action. Portant ainsi toutes ses forces contre l'ennemi dès le premier choc, il le fit plier. (10) La cavalerie samnite, voyant l'infanterie ébranlée, s'avance à son tour au combat. Tandis qu'elle se portait en travers entre les deux lignes de bataille, la cavalerie romaine accourt de son côté, culbute cavalerie et infanterie, confond leurs enseignes et leurs rangs, tant qu'enfin elle met toute l'armée en déroute sur ce point. (11) Cette aile n'avait pas été encouragée seulement par Poetelius, mais encore par Sulpicius, qui, aux premiers cris partis de la gauche, laissant les siens qui ne combattaient pas encore, y était accouru. (12) Voyant la victoire assurée de ce côté, il retourne, à la tête de douze cents hommes d'élite, à son aile droite, où il trouve une fortune bien contraire: les Romains délogés de leur position, l'ennemi vainqueur, et poursuivant des troupes découragées. (13) Au reste, le retour du consul changea tout en un moment: car la vue du chef rendit le courage aux soldats; l'arrivée des hommes d'élite fut un plus puissant secours que leur nombre ne semblait le promettre; et la nouvelle de la victoire remportée sur l'autre point, et dont ils virent bientôt les effets, rétablit le combat. (14) Bientôt les Romains furent vainqueurs sur toute l'étendue de la ligne; et les Samnites, renonçant à se défendre, se laissèrent tuer ou emmener prisonniers Il n'échappa que ceux qui coururent se réfugier dans Malevent, ville que l'on nomme aujourd'hui Bénevent. Les historiens portent à trente mille le nombre des Samnites pris ou tués dans cette affaire.

XXVIII.

(1) Les consuls, après cette belle victoire, conduisent sur-le-champ les légions devant Bovianum, pour en faire le siège. (2) Ils y passèrent l'hiver, jusqu'au moment où les nouveaux consuls L. Papirius Cursor et C. Junius Bubulcus, qui l'étaient, Papirius pour la cinquième fois et Cursor pour la seconde, remirent l'armée à C. Poetelius, nommé dictateur, et ayant M. Folius pour général de la cavalerie. (3) Poetelius, apprenant que la place de Fregellae était tombée au pouvoir des Samnites, laissa Bovianum et marcha vers Fregellae, qui fut reprise sans combat, les Samnites l'ayant abandonnée pendant la nuit. Après y avoir mis une forte garnison, il revint dans la Campanie, où il se proposait principalement de prendre Nola. (4) À la nouvelle de l'arrivée du dictateur, toutes les troupes samnites et tous les habitants de son territoire s'étaient réfugiés dans ses murs. (5) Le dictateur, après avoir reconnu la position de la ville, afin que l'accès jusqu'au pied des murailles fût plus libre, fit incendier toutes les maisons (et le nombre en était considérable) qui se trouvaient en avant des remparts. Nola fut prise au bout de fort peu de temps, soit par le dictateur Poetelius, soit (car cette conquête est attribuée à l'un et à l'autre) par le consul C. Junius. (6) Ceux qui attribuent au consul l'honneur de la prise de Nola ajoutent qu'il se rendit aussi maître d'Atina et de Calatia. Selon eux, Poetelius fut nommé dictateur, à l'occasion d'une peste qui se manifesta, pour ficher le clou. (7) Cette même année, furent établies les colonies de Suessa et de Pontiae. Suessa avait appartenu aux Aurunces, et Pontiae, île située vis-à-vis de leur littoral, aux Volsques. (8) Il fut aussi promulgué un sénatus-consulte ordonnant que des colonies seraient conduites à Interamna Casina; mais ce furent les consuls suivants, M. Valerius et P. Decius, qui créèrent les triumvirs et envoyèrent les colons au nombre de quatre mille.

XXIX.

(1) Au moment où la guerre des Samnites était presque terminée, avant toutefois que le sénat de Rome fût entièrement délivré de ce soin, se répandit le bruit d'une guerre avec les Étrusques. (2) Il n'y avait point, à cette époque, de nation dont les armes, après celles des Gaulois, fussent plus redoutées, soit à cause de sa proximité soit à cause de sa nombreuse population. (3)Aussi, tandis que l'un des consuls demeurait dans le Samnium pour y poursuivre les restes de la guerre, P. Decius, qu'une grave maladie avait retenu à Rome, nomma, par ordre du sénat, un dictateur, qui fut C. Junius Bubulcus. (4) Celui-ci, ainsi que l'exigeait la gravité du péril, enrôle toute la jeunesse, fait préparer, avec la plus grande activité, des armes et tout ce qui est nécessaire; et, sans se laisser éblouir par de si grands préparatifs, il suspend tout projet d'agression, bien décidé à rester tranquille, à moins que les Étrusques ne viennent attaquer d'eux-mêmes. (5) Les Étrusques, de leur côté, s'attachèrent de la même manière à préparer et à suspendre la guerre. Ni les uns ni les autres ne franchirent les limites de leur territoire. Cette année fut signalée aussi par la censure mémorable d'Ap. Claudius et de C. Plautius. C'est toutefois le nom d'Appius qui réveillera chez la postérité de plus beaux souvenirs, (6) parce qu'il construisit une route et fit arriver de l'eau dans Rome, travaux qu'il acheva à lui seul. (7) Son collègue, n'osant pas lutter plus longtemps contre le blâme né de l'odieuse et partiale révision du sénat, avait abdiqué sa magistrature. (8) Appius, qui conservait cette opiniâtreté de tout temps héréditaire dans sa famille, garda seul la censure. (9) C'était d'après l'autorisation de ce même Appius, que les Potitius, famille qui était en possession du sacerdoce particulier, consistant à desservir le très grand autel d'Hercule, avaient, pour se débarrasser d'un ministère qui les gênait, formé des esclaves publics aux cérémonies de ce culte. (10) Les écrivains rapportent, à ce sujet, une chose qu'il est impossible de lire sans étonnement, et qui est bien faite pour réprimer la hardiesse des novateurs en fait de rites et de cultes: c'est que la famille des Potitius, qui alors formait douze branches et comptait jusqu'à trente mâles en âge de puberté, périt entière dans l'année, et se trouva éteinte. (11) La colère des dieux ne se borna pas à anéantir le nom des Potitius; elle atteignit même le censeur Appius, qui, quelques années après, perdit entièrement la vue.

XXX.

(1) Aussi les consuls de l'année suivante, C. Junius Bubulcus et Q. Aemilius Barbula, qui étaient revêtus de cette dignité, Bubulcus pour la troisième fois et Barbula pour la seconde, ne furent pas plus tôt entrés en charge, qu'ils se plaignirent au peuple de ce qu'on avait dégradé le sénat par une révision pleine d'injustice, en rejetant des personnages recommandables, pour leur substituer des hommes peu estimés; (2) ils déclarèrent qu'ils ne tiendraient aucun compte de ces choix, faits sans distinction du bon et du mauvais, et qui étaient l'ouvrage du caprice et de la passion; puis ils reproduisirent à l'instant l'ancienne liste du sénat, telle qu'elle existait avant la censure d'Ap. Claudius et de C. Plautius. (3) Cette année aussi le peuple nomma pour la première fois à deux commandements, l'un et l'autre pour le service de l'armée. L'un était celui des tribuns des soldats; il fut décidé que le peuple en créerait seize pour quatre légions, tandis qu'auparavant, à l'exception de quelques-uns dont l'élection lui était abandonnée, ils étaient au choix des dictateurs et des consuls. Cette loi fut présentée par les tribuns du peuple L. Atilius et C. Marcius. (4) L'autre était celui des duumvirs maritimes, chargés de l'équipement et de la réparation de la flotte, dont il fut pareillement décidé que le choix appartiendrait au peuple: l'auteur de ce plébiscite fut le tribun du peuple M. Decius. (5) Il arriva la même année un événement peu digne d'être raconté, et que je passerais sous silence, s'il n'eût paru intéresser la religion. Les joueurs de flûte, mécontents de ce que les derniers censeurs leur avaient interdit de prendre part aux banquets dans le temple de Jupiter, ce qui était consacré par un antique usage, se retirèrent tous à Tibur. en sorte qu'il ne resta personne à Rome pour jouer pendant les sacrifices. (6) Cet incident alarma la religion du sénat, et les sénateurs envoyèrent engager les habitants de Tibur à faire leur possible pour que ces hommes fussent rendus aux Romains. (7) Les Tiburtins, ayant protesté de leur bon vouloir, font d'abord venir les joueurs de flûte dans le lieu où s'assemblait leur sénat, et les exhortent à retourner à Rome. Voyant qu'ils ne pouvaient les y décider, ils usent envers eux d'un stratagème en rapport avec le caractère de cette espèce d'hommes. (8) Un jour de fête, sous prétexte que la musique ajouterait à la joie des festins, chacun les invite séparément, et le vin, dont les gens de cette profession sont ordinairement avides, leur est prodigué à tel point, qu'ils s'endorment profondément; (9) et quand ils sont ainsi plongés dans le sommeil, on les jette sur des chariots, et on les transporte à Rome. Ils ne s'en aperçurent que le lendemain, lorsque le jour les surprit, pleins d'ivresse, sur les chariots, laissés au milieu du Forum. (10) Alors il se fit un grand concours de peuple, et l'on obtint d'eux qu'ils resteraient à Rome. Il leur fut accordé de se promener chaque année, durant trois jours, par la ville, en chantant et en se livrant à cette joie licencieuse qu'ils font éclater encore aujourd'hui. On leur rendit aussi le droit de prendre part aux banquets dans le temple du dieu, toutes les fois qu'ils joueraient pendant les sacrifices. Ces choses se passaient durant les préparatifs de deux grandes guerres.

XXXI.

(1) Les consuls se partagèrent leurs provinces: le Samnium échut à Junius, la nouvelle guerre d'Étrurie à Aemilius. (2) Les Samnites, qui n'avaient pu emporter de vive force Cluviae, ville du Samnium, après l'avoir réduite par la famine, avaient déchiré de verges d'une manière barbare la garnison romaine, qui s'était rendue à discrétion, puis l'avaient massacrée. (3) Junius, indigné de cette cruauté, et n'ayant rien de plus pressé que d'assiéger à son tour Cluviae, enleva cette place le jour même où il attaqua ses murs, et fit main basse sur tous ceux qui étaient en âge de porter les armes. (4) De Cluviae, l'armée victorieuse fut dirigée sur Bovianum. C'était la capitale des Samnites Pentri, et la cité infiniment la plus riche du Samnium, et la mieux pourvue d'armes et de soldats. (5) Là, comme il n'existait pas autant de ressentiment, on enflamme par l'espoir du butin les soldats, qui s'emparent de la ville. Les ennemis furent donc traités avec moins de rigueur. On recueillit plus de butin qu'on n'en avait jamais tiré de tout le Samnium, et il fut généreusement abandonné tout entier au soldat. (6) Comme il n'y avait point de lignes de bataille, point de camp, point de villes qui pussent arrêter le soldat romain tout puissant par ses armes, les chefs des Samnites s'appliquèrent unanimement à chercher un lieu propre aux embuscades, où l'armée romaine, attirée en désordre par l'espoir du pillage se laisserait aisément surprendre et envelopper. (7) Des paysans se donnant pour transfuges, quelques prisonniers, dont les uns étaient tombés par hasard entre les mains des soldats, et dont les autres s'étaient laissé prendre à dessein, annoncèrent au consul qu'une immense quantité de bétail se trouvait rassemblée dans des pâturages écartés, au milieu d'un bois; et l'uniformité de ces rapports, qui d'ailleurs étaient vrais, le détermina à conduire promptement les légions s'emparer de cette proie. (8) Là, une nombreuse armée de Samnites s'était postée en embuscade le long du chemin; et, dès qu'elle vit les Romains engagés dans le défilé, elle se leva tout à coup en poussant des cris, et fondit avec un grand bruit sur les légions, qui n'étaient nullement sur leurs gardes. (9) D'abord la surprise causa un trouble qui dura tout le temps qu'on mit à s'armer, et à rassembler au centre les bagages: mais après que chacun se fut débarrassé de sa charge, et eut pris ses armes, de toutes parts les troupes se rallièrent autour de leurs enseignes, formant leurs rangs en soldats depuis longtemps habitués au service; et d'elle-même sans le commandement de personne, l'armée se mettait déjà en ligne de bataille. (10) Le consul, arrivé à l'endroit où le combat devait présenter les chances les plus hasardeuses, saute à bas de son cheval, puis atteste Jupiter, Mars et les autres dieux, que ce n'était nullement le soin de sa gloire, mais le désir de procurer du butin au soldat, qui l'avait conduit en ce lieu, (11) et qu'on ne pouvait le blâmer que d'avoir eu trop à coeur d'enrichir le soldat aux dépens de l'ennemi; que ce blâme, le courage des soldats pouvait seul l'en justifier; (12) qu'il leur suffirait de faire un commun effort, et de se porter tous d'un même esprit contre cet ennemi, vaincu en bataille rangée, dépouillé de ses camps, de ses villes, qui cherchait une dernière ressource dans le stratagème des embûches, et qui mettait sa confiance dans le lieu, non dans les armes. (13) Mais quelle position, ajouta-t-il, était désormais inexpugnable à la valeur romaine? Il rappela les forteresses de Fregellae, de Sora, et toutes les circonstances où l'on avait triomphé des obstacles du lieu. (14) Animé par ces paroles, le soldat, oubliant toutes les difficultés, marche contre l'armée ennemie suspendue sur sa tête. Les légions ne furent pas sans essuyer quelques pertes, tout le temps qu'il leur fallut gravir la hauteur qu'elles avaient en face. (15) Une fois aussi que les premières enseignes eurent atteint le sommet du plateau, et que le corps d'armée sentit qu'il était parvenu à prendre position sur un sol uni, l'épouvante repassa dans l'âme des traîtres, qui, se dispersant et jetant leurs armes, cherchèrent à regagner ces mêmes retraites où ils s'étaient tenus cachés peu auparavant; (16) mais, victimes alors de leur propre ruse, les lieux difficiles où ils s'étaient empressés d'attirer l'ennemi les arrêtaient eux-mêmes. Il y en eut donc fort peu qui trouvèrent une issue pour fuir. Vingt mille hommes environ furent taillés en pièces, et le Romain vainqueur courut à ce butin de troupeaux que l'ennemi avait de lui-même pris soin de lui offrir.

XXXII.

(1) Tandis que ces événements se passent dans le Samnium, tous les peuples de l'Étrurie, à l'exception des Arrétins, avaient déjà pris les armes; et l'attaque de Sutrium, ville alliée des Romains, qui était comme la clef de l'Étrurie, avait été le début de cette grande guerre. (2) Aemilius; l'autre consul, s'y rendit avec son armée, pour délivrer les alliés de ce siège. À l'arrivée des Romains, les Sutriniens s'empressèrent de faire transporter des vivres dans leur camp, placé sous les murs de la ville. (3) Les Étrusques passèrent le premier jour à délibérer s'ils traîneraient la guerre en longueur, ou s'ils en hâteraient les opérations. Les chefs ayant mieux aimé agir que temporiser, le lendemain, au lever du soleil, le signal du combat est arboré, et l'armée s'avance en bataille. (4) Lorsque le consul est averti, il fait distribuer sur-le-champ des ordres pour que le soldat mange, et que, ses forces affermies par la nourriture, il prenne les armes. Ces ordres sont exécutés. (5) Le consul, quand il vit les troupes en armes et bien disposées, les fit sortir du camp, et les rangea en bataille à peu de distance de l'ennemi. On s'observa quelque temps des deux côtés, chacun des deux partis attendant que ses adversaires fissent retentir le cri d'attaque et engageassent le combat; (6) et il était déjà plus de midi, qu'il n'avait pas encore été lancé un seul trait de part ni d'autre. Enfin, ne voulant pas se retirer sans avoir combattu, les Étrusques poussent le cri d'attaque, leurs trompettes sonnent la charge, et leurs enseignes se portent en avant. Les Romains, de leur côté, ne s'avancent pas au combat avec moins de promptitude: (7) les deux armées se choquent avec animosité. L'ennemi l'emporte par le nombre, le Romain par la valeur. (8) Tant que le combat resta indécis, il moissonna de part et d'autre un grand nombre de soldats, et c'étaient les plus braves. La balance ne commença à pencher que lorsque la réserve des Romains se fut portée aux premières lignes, et qu'à des troupes fatiguées succédèrent des troupes fraîches. (9) Les Étrusques, dont les premières lignes ne se trouvèrent appuyées par aucunes réserves fraîches, furent tous tués en avant et autour de leurs enseignes. Jamais aucun combat n'eût offert moins de déroute, ni plus de carnage, si la nuit ne fût venue protéger les Étrusques obstinés à mourir; et même les vainqueurs abandonnèrent le champ de bataille avant les vaincus. (10) Le signal de la retraite ne fut donné qu'après le coucher du soleil, et les deux armées se retirèrent de nuit dans leur camp. (11) De tout le reste de l'année, il ne se passa rien de mémorable auprès de Sutrium; car, du côté de l'armée ennemie, toute la première ligne avait été détruite dans une seule affaire, les troupes laissées alors en réserve étant à peine suffisantes pour la défense du camp; (12) et, de celui des Romains, il y eut tant de blessures, qu'il périt beaucoup plus de monde par leurs suites après le combat, qu'il n'en avait été tué dans le combat même.

XXXIII.

(1) Q. Fabius, consul de l'année suivante, retrouva la guerre sous les murs de Sutrium: on lui avait donné pour collègue C. Marcius Rutilus. (2) Au reste, Fabius amena de Rome du renfort, et il arriva aux Étrusques une nouvelle armée tirée de leur pays. (3) Il y avait déjà bien des années qu'on ne voyait plus naître aucune querelle entre les magistrats patriciens et les tribuns, lorsqu'il s'en éleva une, suscitée par un membre de cette famille, qui était alors comme fatale aux tribuns et au peuple. (4) Le censeur Ap. Claudius, quand ses dix-huit mois furent révolus, espace de temps fixé pour la censure par la loi Aemilia, bien que son collègue C. Plautius eût abdiqué sa magistrature, ne put être contraint par aucun moyen à abdiquer. (5) P. Sempronius, qui était tribun du peuple, lui intenta une action pour qu'il eût à se démettre de la censure à l'époque déterminée, acte non moins juste que populaire, et qui fut aussi agréable à tout excellent citoyen qu'à la multitude. (6) Comme ce tribun relisait à différentes reprises le texte de la loi Aemilia, et qu'il comblait d'éloges son auteur, le dictateur Mam. Aemilius, pour avoir resserré dans l'espace de dix-huit mois la censure auparavant quinquennale, et restreint un pouvoir que cette longue durée rendait exorbitant, (7) " Dis-nous donc, ajouta-t-il, Ap. Claudius, ce que tu aurais fait si tu eusses été censeur à l'époque où le furent C. Furius et M. Geganius?" (8) Appius de soutenir, que l'interpellation du tribun avait fort peu de rapport à son affaire; (9) car, bien que la loi Aemilia eût obligé ces censeurs, puisqu'elle fut portée durant leur magistrature, que le peuple en avait ordonné l'exécution depuis qu'ils avaient été créés censeurs, et que ce qui avait été ordonné par le peuple en dernier lieu était ce qui faisait règle et autorité; cependant ni lui, ni aucun de ceux qui avaient été créés censeurs postérieurement à la promulgation de cette loi, ne pouvaient être tenus de s'y soumettre.

XXXIV.

(1) Ce sophisme d'Appius n'obtenant l'approbation de personne, le tribun reprit: "Le voilà, Romains, le descendant de cet Appius, qui, créé décemvir pour une année, se nomma lui-même pour la seconde; et, la troisième, sans avoir été nommé ni par lui-même, ni par qui que ce fût, retint, simple particulier, les faisceaux et le pouvoir, (2) et qui ne se démit de sa magistrature qu'écrasé par ce pouvoir mal acquis, mal géré, mal prorogé. (3) C'est cette même famille, Romains, dont la violence et les injustices vous contraignirent de quitter votre patrie, et d'occuper le mont Sacré. C'est contre elle que vous vous ménageâtes l'assistance tribunitienne; (4) c'est à cause d'elle que deux armées du peuple s'établirent sur l'Aventin; c'est elle qui s'opposa toujours aux lois contre l'usure et aux lois agraires; (5) elle qui prohiba les mariages entre personnes de classe patricienne et de classe plébéienne; elle qui ferma au peuple l'accès aux magistratures curules: c'est là un nom bien plus ennemi de votre liberté que celui des Tarquins. (6) Ainsi donc, Ap. Claudius, depuis déjà cent ans que Mam. Aemilius fut dictateur, de tant de personnages du rang le plus élevé et du caractère le plus ferme que Rome a eus pour censeurs, pas un n'a lu la loi des Douze-Tables? pas un ne savait que ce qui fait loi, c'est ce que le peuple a ordonné en dernier lieu? (7) Loin de là, ils le savaient tous; et voilà pourquoi ils ont obéi à la loi Aemilia plutôt qu'à cette antique loi qui créa pour la première fois des censeurs, parce que le peuple l'avait votée la dernière, et que, lorsqu'il y a deux lois contraires, la nouvelle abroge toujours l'ancienne. (8) Prétends-tu, Appius, que le peuple n'est pas lié par la loi Aemilia? ou qu'il l'est, et que toi seul tu ne l'es pas? (9) La loi Aemilia tenait lié C. Furius et M. Geganius, ces fougueux censeurs, qui montrèrent quel mal une pareille magistrature pouvait faire à la république, quand, par dépit de voir leur puissance limitée, ils privèrent du droit de suffrage Mam. Aemilius, le premier homme de son temps durant la guerre comme durant la paix. (10) Depuis, elle a lié pendant cent ans tous les censeurs, et lie aujourd'hui C. Plautius, ton collègue, créé sous les mêmes auspices, en vertu du même plébiscite. (11) Est-ce que le peuple ne l'avait pas créé censeur pour jouir de tous les droits attachés à sa dignité? ou serais-tu l'être par excellence, à qui cette prérogative unique soit dévolue? (12) Celui que tu créeras roi des sacrifices, parce qu'il aura le titre de roi, se dira-t-il créé roi très légitime de Rome? Qui crois-tu que contentera une dictature de six mois, un interrègne de cinq jours? Qui auras-tu l'audace de créer dictateur pour ficher le clou, ou pour donner des jeux? (13) combien ne dois-tu pas trouver sots et ineptes ceux qui, dans l'intervalle de vingt jours, après avoir fait de grandes choses, abdiquaient la dictature, ou qui se démettaient d'une magistrature pour quelque vice dans leur élection? (14) Mais qu'ai-je besoin de remonter aux temps reculés? Naguère, il n'y a pas dix ans, le dictateur C. Maenius, faisant des enquêtes avec une sévérité qui menaçait la sûreté de quelques personnages puissants, fut accusé par ses ennemis d'être lui même coupable du crime qui était la matière de ses poursuites; et, pour pouvoir aller au-devant de cette accusation, en redevenant particulier, il abdiqua la dictature. (15) Je n'exige pas de toi cette modération; car tu dégénérerais de la famille la plus impérieuse et la plus hautaine. Ne sors pas de charge un jour, une heure plus tôt qu'il n'est nécessaire, pourvu que tu n'excèdes pas le temps déterminé: (16) c'est assez d'ajouter un jour, un mois à la censure. Je gérerai la censure, dit-il, trois ans et six mois de plus que ne le permet la loi Aemilia, et je la gérerai seul. Certes, voilà déjà qui ressemble à la royauté. (17) Subrogeras-tu un collègue, que tu n'as même pas le droit de subroger à la place d'un censeur mort? (18) Tu te repens sans doute, religieux censeur, d'avoir fait passer des mains des plus nobles pontifes dans des mains d'esclaves le ministère de notre plus antique solennité, de la seule qu'ait instituée le dieu même qui en est l'objet? (19) Une famille plus ancienne que l'origine de cette ville, famille sanctifiée par l'hospitalité des dieux immortels, s'est, grâce à toi et à ta censure, entièrement éteinte, dans l'année: si même, par cet attentat, ce que je frémis à l'idée de présager, tu n'as pas compromis la république entière. (20) La ville fut prise le lustre, où, pour ne pas sortir de magistrature, L. Papirius Cursor se donna un nouveau collègue en subrogeant M. Cornelius Maluginensis au censeur C. Junius, son collègue décédé. (21) Et combien son ambition ne fut-elle pas plus modérée que la tienne, Appius? L. Papirius ne géra la censure ni seul, ni au-delà du temps fixé par la loi; cependant il n'a trouvé personne qui, dans la suite, l'ait pris pour exemple: tous les censeurs ont depuis abdiqué leur magistrature après la mort de leur collègue. (22) Toi, ni le terme de ta censure expiré, ni la renonciation de ton collègue à sa magistrature, ni la loi, ni la pudeur, ne t'arrêtent. Tu places la fermeté dans l'orgueil, dans l'audace, dans le mépris des dieux et des hommes. (23) Pour moi, Ap. Claudius, par respect pour la majesté de cette magistrature que tu as gérée, je voudrais non seulement qu'on ne portât pas sur toi la main, mais que tu n'eusses pas encouru ce langage sévère. (24) Mais ces paroles que je viens de faire entendre, ton obstination et ton orgueil n'ont forcé de les prononcer, et, si tu n'obéis à la loi Aemilia, j'ordonnerai qu'on te conduise en prison; (25) car nos aïeux ayant statué, pour les comices censoriaux, que, si deux candidats ne réunissent pas le nombre de suffrages exigé par la loi, les comices seront ajournés sans qu'on en proclame aucun, je ne souffrirai pas que toi, qui ne pourrais être créé censeur seul, tu gères seul la censure. » (26) Après avoir parlé à peu près en ces mots, il donna l'ordre d'arrêter le censeur et de le conduire en prison. Six tribuns approuvèrent l'action de leur collègue; mais trois reçurent l'appel d'Appius, et, au très grand mécontentement de tous les ordres, il géra seul la censure.

XXXV.

(1) Tandis que ces choses se passent à Rome, déjà les Étrusques faisaient le siège de Sutrium. Le consul Fabius avait pris sa route par le bas des montagnes, pour porter secours aux alliés, et tenter de franchir, s'il le pouvait, sur quelque point, les lignes des assiégeants, lorsqu'il rencontra l'armée ennemie s'avançant en ordre de bataille. (2) La vaste plaine qu'il avait sous les yeux lui laissant découvrir l'immense multitude d'hommes qui la composaient, le consul, pour suppléer au petit nombre des siens par l'avantage de la position, détourne un peu la marche de ses troupes, leur fait gagner le penchant des hauteurs (dont le sol, raboteux, était semé de pierres), puis de là fait face à l'ennemi. (3) Les Étrusques, ne voyant que leur multitude, en laquelle seule ils mettaient leur confiance, et oubliant tout le reste, s'apprêtent au combat avec une telle précipitation et une telle ardeur, que, jetant de côté leurs armes de trait pour en venir plus promptement aux mains, ils tirent leurs épées en marchant à l'ennemi. (4) Les Romains, au contraire, de lancer et des traits et des pierres, que le lieu leur fournissait en grande quantité. (5) Cette grêle de projectiles donc, lors même qu'elle ne frappait que les boucliers et les casques, troublant ceux qu'elle ne blessait pas (il n'était pas facile aux ennemis de gravir la hauteur pour engager l'affaire de plus près, et ils n'avaient plus d'armes de trait pour combattre de loin), (6) les soldats restaient à la même place, exposés aux coups, n'ayant déjà plus une seule partie de leur armure qui fût en état de les garantir suffisamment. Comme quelques-uns même lâchaient pied, et qu'il y avait de l'instabilité et de la fluctuation dans le corps de bataille, les hastats et les princes, renouvelant le cri de charge, fondent sur les Étrusques l'épée à la main. (7) Ceux-ci ne purent soutenir cette impétueuse attaque: ils tournent le dos et regagnent leur camp en fuyant dans le plus grand désordre. Mais les cavaliers romains, qui avaient traversé obliquement la plaine, s'étant présentés à leur rencontre, ils abandonnent le chemin du camp, et gagnent les montagnes. (8) De là, ces troupes, presque sans armes et criblées de blessures, pénètrent dans la forêt Ciminia. Le Romain, après avoir tué plusieurs milliers d'Étrusques, prit trente-huit étendards, s'empara aussi du camp des ennemis, où il trouva un butin considérable. On s'occupa ensuite des moyens de poursuivre l'ennemi.

XXXVI.

(1) La forêt Ciminia était alors plus impénétrable et d'un aspect plus effrayant, que ne l'étaient, dans ces derniers temps, les forêts de la Germanie; et jusque-là pas un individu, même parmi la classe des marchands, n'avait osé s'y aventurer. Dans l'armée, il n'y avait presque personne qui se sentît la hardiesse d'y pénétrer, excepté le général lui-même. Quant à tous les autres, ils n'avaient pas encore perdu le souvenir de la funeste journée des Fourches Caudines. (2) Alors un de ceux qui se trouvaient présents (c'était un frère du consul, que les uns nomment M. Fabius, les autres Céson, que d'autres enfin appellent C. Claudius, et qu'ils donnent comme son frère utérin seulement) prit l'engagement d'aller reconnaître les lieux, et d'en rapporter avant peu des nouvelles certaines en tout point. (3) Élevé à Caeré chez des hôtes, il y avait puisé la connaissance des lettres étrusques, et la langue étrusque lui était familière. J'ai vu, dans des auteurs, qu'à cette époque il était aussi commun d'instruire les jeunes Romains dans les lettres étrusques, qu'il l'est aujourd'hui de les instruire dans les lettres grecques; (4) mais il est plus vraisemblable que la connaissance de la langue étrusque était quelque chose de particulier à celui-là qui, par un déguisement si audacieux, s'exposa au milieu des ennemis. Il avait, dit-on, pour unique compagnon un esclave élevé avec lui, et sachant par conséquent la même langue. (5) À leur départ, ils se bornèrent à prendre de courtes notions sur la nature du pays où ils allaient entrer, et à graver dans leur mémoire les noms des principales peuplades, de peur que, dans la conversation, leur hésitation sur quelque point important ne vînt à les déceler. (6) Ils se mirent en chemin, déguisés en bergers avec des armes de paysans, des faux et deux gésum. Mais ni la connaissance de la langue, ni la nature du vêtement et des armes, ne les cachèrent comme le peu d'apparence qu'il y avait que quelque étranger pût se hasarder à entrer dans la forêt Ciminia. (7) Ils pénétrèrent, dit-on, jusque chez les Camertes ombriens. Là, le Romain osa avouer qui ils étaient: introduit dans le sénat, il proposa, de la part du consul, un pacte d'alliance et d'amitié. (8) Après avoir été cordialement accueilli, il fut invité à annoncer aux Romains que l'armée, si elle entrait dans ces lieux, trouverait des vivres pour trente jours, et que la jeunesse des Camertes Ombriens, sous les armes, serait prête à obéir aux ordres du général. (9) Quand ces particularités eurent été rapportées au consul, faisant partir, à l'entrée de la nuit, les bagages, et les faisant suivre par les légions, il demeura avec la cavalerie, (10) et le lendemain, après le lever du soleil, il alla se montrer aux postes ennemis disposés en dehors de la forêt. Lorsqu'il eut tenu assez longtemps l'ennemi en alarme, il se retira dans son camp, et aussitôt, sortant par une porte opposée, il atteignit le gros de l'armée avant la nuit. (11) Le lendemain, dès le point du jour, il occupait les sommets du mont Ciminius. Découvrant de là les riches campagnes de l'Étrurie, il y répand ses soldats. (12) Déjà l'on avait enlevé un butin considérable, lorsque les cohortes de paysans étrusques, levées à la hâte, viennent tout à coup, à l'instigation des principaux habitants de cette contrée, attaquer les romains; mais elles le font avec si peu d'ordre, que ces hommes sans discipline, en voulant recouvrer leur butin, faillirent devenir eux-mêmes la proie de l'ennemi. (13) Après les avoir taillés en pièces ou mis en fuite, après avoir dévasté une grande étendue de pays, le Romain, vainqueur et chargé de toutes sortes de richesses, rentre dans le camp. (14) Il s'y trouvait par hasard cinq députés et deux tribuns du peuple, venus signifier à Fabius, de la part du sénat, de ne pas s'engager dans la forêt Ciminia: enchantés d'être arrivés trop tard pour arrêter le cours de la guerre, ils s'en retournèrent à Rome porter la nouvelle d'une victoire.

XXXVII.

(1) Cette expédition du consul, loin d'avoir mis fin à la guerre, n'avait fait que l'étendre; car tout le pays situé au pied du mont Ciminius avait souffert de la dévastation, et ses malheurs avaient soulevé d'indignation non seulement les peuples de l'Étrurie, mais encore ceux de l'Ombrie qui les avoisinaient. (2) Aussi une armée, comme on n'en avait jamais vu auparavant de si considérable, vint prendre position devant Sutrium. Non contents de lever le camp qu'ils avaient an milieu de la forêt, les Étrusques, dans l'impatience de combattre, se hâtent de porter leurs troupes en rase campagne. (3) Lorsqu'elles sont rangées en bataille, ils ne bougent pas de la position qu'ils ont choisie d'abord, ayant laissé aux Romains un espace vis-à-vis pour ranger aussi les leurs; puis, s'apercevant que l'ennemi n'acceptait point le combat, ils s'approchent de ses palissades. (4) Quand les troupes voient que les premiers postes eux-mêmes ont été retirés dans l'intérieur des retranchements, elles crièrent tout à coup à leurs généraux de donner ordre qu'on leur apporte là du camp la nourriture de ce jour; qu'elles demeureront sous les armes, et que la nuit, ou du moins à la pointe du jour, elles envahiront le camp ennemi. (5) L'armée romaine ne montre pas moins d'impatience; mais elle est contenue par l'autorité du général. Vers la dixième heure du jour, le consul ordonne aux soldats de prendre de la nourriture; il leur enjoint d'être armés, à quelque heure du jour ou de la nuit qu'il leur donne le signal. (6) Dans une courte allocution qu'il leur adresse, il vante les guerres des Samnites, et rabaisse les Étrusques: « Il ne fallait, dit-il, comparer cet ennemi à l'autre, ni pour la bravoure, ni pour le nombre. De plus, il tenait en réserve un moyen de succès qu'ils connaîtraient quand il en serait temps, mais qui, pour le moment, ne devait pas être divulgué." (7) Il tâchait de faire croire, par ces paroles ambiguës, qu'on trahissait les ennemis, afin de relever le courage des soldats, effrayés de leur nombre; et comme les Étrusques restaient ainsi sans se retrancher, cette supposition paraissait plus vraisemblable. Leur repas fini, les soldats se livrent au sommeil; puis, environ trois heures avant le jour, on les éveille sans bruit, et ils prennent les armes. (8) On distribue des haches aux valets d'armée, pour abattre les palissades et combler les fossés; les troupes sont rangées en bataille dans l'intérieur des retranchements; des cohortes d'élite sont placées au passage des portes. (9) Ensuite, le signal étant donné un peu avant le jour, moment qui, dans les nuits d'été, est celui du plus profond sommeil, les palissades sont renversées, et l'armée sort en bataille. Elle fond sur les ennemis étendus çà et là; il se fait un massacre général de ces hommes surpris, les uns sans mouvement, les autres à moitié endormis dans leurs gîtes, la plupart courant tumultueusement aux armes. Un petit nombre eut le temps de s'armer; (10) et ceux-là même, n'ayant point de signal certain, point de chef pour se rallier, sont mis en déroute par le Romain, et poursuivis par sa cavalerie. Ils dirigèrent leur fuite les uns vers le camp, les autres vers la forêt. Ce fut là qu'ils trouvèrent le refuge le plus sûr; car le camp, placé en rase campagne, fut pris le même jour. Le consul se fit remettre l'or et l'argent; le reste du butin fut abandonné au soldat. Soixante mille ennemis environ furent tués ou pris dans cette journée. (11) Selon quelques historiens, ce combat si mémorable fut livré au-delà de la forêt Ciminia, près de Pérouse; et l'on craignit beaucoup à Rome que l'armée, ayant sa retraite coupée par cette forêt si dangereuse, ne se trouvât enveloppée par les Étrusques et les Ombriens qui s'étaient levés de toutes parts. (12) Mais, en quelque endroit que se soit livré ce combat, l'avantage demeura aux Romains. Par suite de cette victoire, Péruse, Cortone et Arretium, cités qui, en ce temps-là, formaient à peu près la tête de la confédération étrusque, envoyèrent des députés demander aux Romains paix et alliance, et obtinrent une trêve de trente ans.

XXXVIII.

(1) Tandis que ces événements se passent en Étrurie, l'autre consul, C. Marcius Rutilus, enleva aux Samnites Allifae, qu'il emporta de vive force. Beaucoup d'autres places et de bourgades furent détruites impitoyablement, ou tombèrent en notre pouvoir sans coup férir. (2) Dans le même temps, la flotte romaine, sous les ordres de P. Cornelius, que le sénat avait préposé à la côte maritime, se rendit à Pompéi, d'où elle fit une descente en Campanie. Les troupes navales, étant parties de ce point pour ravager le territoire de Nuceria, se bornèrent d'abord à dévaster précipitamment la partie la plus voisine de la mer, pour pouvoir regagner en sûreté leurs vaisseaux; mais l'appât du butin les ayant, comme il arrive en pareil cas, entraînés plus loin, ils donnèrent l'éveil aux ennemis. (3) Personne ne s'offrit à leur rencontre, tandis que, dispersés de tous côtés dans les champs, ils auraient pu être exterminés jusqu'au dernier; ce fut seulement à leur retour que, marchant sans précaution, parce qu'ils n'étaient plus qu'à peu de distance de la flotte, ils furent atteints par des paysans, qui leur reprirent le butin, et leur tuèrent même une partie de leur monde: ceux qui échappèrent au massacre furent repoussés en désordre vers les vaisseaux. (4) Autant l'expédition de Q. Fabius au-delà de la forêt Ciminia avait causé d'effroi à Rome, autant, lorsque la nouvelle en était parvenue dans le Samnium, elle avait causé de joie aux ennemis. Ils publiaient: "Que l'armée romaine, investie, était tenue en échec, qu'elle se trouvait dans une aussi funeste situation qu'aux Fourches Caudines; (5) que la même témérité avait conduit dans d'impraticables défilés une nation toujours avide de conquêtes, et que là, les obstacles des lieux, autant que les armes des ennemis, lui opposaient une barrière infranchissable." (6) Déjà se mêlait à leur joie une sorte d'envie, de ce que la fortune avait transporté des Samnites aux Étrusques l'honneur d'humilier les Romains dans leurs guerres. (7) Ils rassemblent donc au plus vite ce qu'ils avaient d'armes et de soldats, pour écraser le consul C. Marcius, décidés à passer sur-le-champ en Étrurie au travers des Marses et des Sabins, si Marcius ne leur offrait pas la possibilité de le combattre. (8) Le consul se porta au-devant d'eux; on se battit de part et d'autre avec un acharnement extrême, et le succès fut indécis. Quoique le carnage eût été à peu près le même des deux côtés, cette affaire eut cependant pour les Romains la couleur d'une défaite, parce qu'ils avaient perdu quelques chevaliers, des tribuns des soldats, un lieutenant, et (ce qui était plus remarquable) parce que le consul avait lui-même reçu une blessure. (9) Comme à tout cela se joignaient encore (ainsi qu'il arrive ordinairement) les exagérations de la renommée, une vive terreur s'empara des sénateurs, et ils voulaient nommer un dictateur. Personne ne doutait que le choix ne dût tomber sur Papirius Cursor, qui était alors regardé comme le plus habile des généraux; (10) mais on ne pouvait pas faire parvenir sûrement un message dans le Samnium, où se présentaient partout des dangers, et l'on n'avait pas la certitude que le consul Marcius vécût encore. Fabius, l'autre consul, était personnellement ennemi de Papirius. (11) Le sénat, dans la crainte que cette haine ne devînt un obstacle au bien public, fut d'avis de lui envoyer une députation prise parmi les personnages consulaires. (12) Il fut recommandé à ces députés de ne pas se borner à des considérations de voeu public, mais d'user aussi de leur propre influence pour le déterminer à faire à la patrie le sacrifice de ses ressentiments. (13) Les députés s'étant rendus auprès de Fabius, et, en lui remettant le sénatus-consulte, y ayant joint des instances conformes à leurs instructions, le consul, les yeux baissés vers la terre, ne proféra pas une parole, et se retira en les laissant dans l'incertitude de ce qu'il allait faire. (14) Ensuite, durant le silence de la nuit (comme c'est l'usage), il nomma L. Papirius dictateur. Comme les députés le félicitaient de cette belle victoire remportée sur lui-même, il garda obstinément le silence, et, sans leur répondre, sans parler de ce qu'il avait fait, il les congédia, d'un air fait pour annoncer qu'il comprimait dans sa grande âme une extrême douleur. (15) Papirius nomma général de la cavalerie C. Junius Bubulcus. Comme il présentait aux curies la loi qui devait lui conférer l'autorité sur les troupes, il se trouva que la curie Faucia fut la première à donner son suffrage, ce qui étant d'un fâcheux augure, lui fit remettre l'assemblée à un autre jour; car cette curie était décriée à cause de deux grandes calamités, la prise de Rome et la paix Caudine, qui eurent lieu les deux années où elle avait voté la première. (15) Macer Licinius jette encore sur cette curie l'odieux d'une troisième catastrophe, la perte essuyée sur les bords de la Cremera.

XXXIX.

(1) Le lendemain, le dictateur, après avoir pris de nouveau les auspices, fit passer la loi. S'étant ensuite mis en route avec les légions levées récemment sous l'impression de la terreur qu'avait excitée le passage de l'armée au-delà de la forêt Ciminia., il arriva à Longula; et, le consul Marcius lui ayant remis les anciens soldats, il conduisit ses troupes présenter la bataille aux ennemis, (2) qui n'eurent pas l'air de la refuser ; mais la nuit (comme on n'engageait le combat ni d'une part ni de l'autre) les surprit en ligne et sous les armes. (3) Ils restèrent quelque temps tranquilles, sans défiance de leurs forces, comme sans mépris pour l'ennemi, ayant leur camp à peu de distance. (4) Durant ce temps-là, il se passa des événements en Étrurie. D'abord on livra une bataille à l'armée des Ombriens (affaire dans laquelle toutefois la perte de l'ennemi fut moindre que sa déroute, parce que, s'il s'était montré plein d'ardeur au commencement du combat, il renonça bientôt à le soutenir); (5) puis il y eut, près du lac Vadimon, un autre engagement dans lequel les Étrusques, dont l'armée, levée d'après la loi sacrée, se composait de guerriers ayant chacun un compagnon d'armes de son choix, combattirent à la fois et en plus grand nombre et avec plus d'intrépidité que jamais. (6) Les choses se passèrent avec une telle animosité de chaque part, qu'il ne fut pas lancé un seul trait d'un côté ni de l'autre. L'affaire s'engagea à l'épée; et l'action, commencée avec une extrême chaleur, s'échauffa de plus en plus par le combat même, dont le succès fut quelque temps douteux, au point que les Romains ne croyaient pas se mesurer avec ces Étrusques tant de fois vaincus, mais avec quelque nation toute nouvelle. (7) D'aucun côté, pas la moindre velléité de fuite: les hastaires sont tués; et pour que les enseignes ne restent pas sans défenseurs, la seconde ligne prend la place de la première. Ensuite, on fait donner tout le reste des troupes, (8) et l'on en vint à cet excès de détresse et de péril, que les cavaliers romains, laissant leurs chevaux, arrivèrent en première ligne d'infanterie, se faisant jour à travers des amas d'armes et de cadavres. Ce corps, apparaissant comme une nouvelle armée au milieu de troupes accablées de fatigues, jeta quelque désordre parmi les Étrusques. (9) Son impétuosité entraînant le reste des combattants, malgré l'excès de leur épuisement, ils parviennent ensemble à enfoncer les rangs des ennemis. (10) Alors l'opiniâtreté de ceux-ci commença à se laisser vaincre, et quelques-uns de leurs manipules à lâcher pied. Une fois qu'ils se mirent à tourner le dos, leur déroute ne tarda pas à être complète. (11) Cette journée porta un premier coup à la puissance des Étrusques, fondée sur une longue suite de prospérités. Toute la force de la nation fut détruite dans cette bataille; du même coup le camp fut pris et pillé.

XL.

(1) Chez les Samnites, la guerre, avec un péril égal, offrait des résultats non moins glorieux. Entre autres préparatifs guerriers, ils s'étaient appliqués à faire briller leurs combattants par une nouvelle armure éclatante. (2) Il y avait deux corps d'armée; ils donnèrent à l'un des boucliers ciselés en or, à l'autre des boucliers ciselés en argent. Voici quelle était la forme du bouclier : plus évasé vers l'endroit qui couvre la poitrine et les épaules, sa partie supérieure offrait une largeur égale; sa partie inférieure se rétrécissait en coin, pour qu'il fût plus maniable. (3) La poitrine du soldat était garantie par un tissu de feutre et sa jambe gauche par une bottine. Les casques étaient surmontés d'un panache, pour qu'ils fissent paraître plus grands ceux qui les portaient. Le vêtement des soldats aux boucliers dorés était de diverses couleurs; celui des soldats aux boucliers argentés était blanc. Ceux-ci formaient l'aile droite, les autres la gauche. (4) Les Romains avaient déjà connaissance de cet appareil d'armes éclatantes; et ils savaient de leurs généraux, qu'un soldat devait être sans parure, n'avoir point d'armes brillantes d'or et d'argent, mais compter sur le fer et sur son courage; (5) car véritablement elles étaient moins des armes qu'une proie pour l'ennemi, ces armes luisantes avant l'action, et bientôt ternies au milieu du sang et des blessures ; (6) que la valeur était l'ornement du soldat; que toutes ces belles choses seraient le prix de la victoire, et passeraient de l'ennemi riche au vainqueur indigent." (7) Cursor mène au combat ses soldats animés par ces paroles. Il prend pour lui le commandement de la droite, et donne celui de la gauche au général de la cavalerie. (8) Dès que l'on s'est joint, il s'engage avec l'ennemi une lutte terrible, et elle ne fut pas moindre entre le dictateur et le général de la cavalerie, pour décider qui des deux donnerait l'exemple de la victoire. (9) Le hasard fit que Junius ébranla le premier l'ennemi, dont l'aile droite se trouvait opposée à son aile gauche. L'éclatante blancheur des vêtements et des armes des soldats de cette partie de l'armée ennemie semblant annoncer que les Samnites les avaient dévoués à leur manière, Junius dit et répète qu'il va les immoler au dieu des enfers. Faisant ensuite avancer contre eux son aile, il jeta le désordre dans leurs rangs; et, dès ce moment, ce corps éprouva un désavantage prononcé. (10) Dès que le dictateur s'en aperçut: "La victoire commencera-t-elle par l'aile gauche? dit-il; et l'aile droite, la partie de l'armée commandée parle dictateur, ne fera-t-elle, dans le combat, que suivre l'exemple d'autrui, et laissera-t-elle à d'autres la principale gloire du succès?" (11) Il excite les soldats. Ni les cavaliers ne le cèdent aux fantassins pour le courage, ni les lieutenants aux généraux pour le zèle. (12) M. Valerius à droite, P. Decius à gauche, tous deux personnages consulaires, se portent vers les cavaliers rangés sur les deux ailes; et, les exhortant à venir avec eux prendre une part à la gloire du combat, ils se jettent en travers sur les flancs de l'ennemi. (13) À cette nouvelle attaque, il y eut un mouvement de terreur qui, des deux extrémités, alla se propageant sur toute l'étendue de la ligne ennemie; et, pour augmenter cet effroi, les légions romaines s'ébranlent en poussant de nouveau le cri de charge. Alors les Samnites se mettent à fuir; (14) la campagne se couvre de leurs morts et de leurs magnifiques armures. Dans leur épouvante, leur camp fut d'abord un refuge; mais ils ne surent par même le conserver: avant la nuit, il fut pris, pillé et incendié. (15) Le dictateur triompha en vertu d'un sénatus-consulte; les armes prises sur les ennemis prêtèrent à cette solennité un éclat extraordinaire. On les trouva d'une telle magnificence, que les boucliers dorés furent distribués aux orfèvres pour l'ornement du Forum. C'est de là, dit-on, que vint pour les édiles l'usage d'orner le Forum, lorsque l'on promenait les statues des dieux. (17) Toutefois, ces brillantes armes des ennemis, les Romains ne s'en servirent que pour honorer les dieux; mais les Campaniens, par orgueil à la fois et par haine des Samnites, en parèrent leurs gladiateurs (spectacle qui faisait leur amusement pendant les repas), et donnèrent à ces gladiateurs le nom de Samnites. (18) Cette même année, le consul Fabius combattit, aux environs de Pérouse, les restes de l'armée étrusque, qui elle-même avait rompu la trêve; et la victoire ne fut ni douteuse ni difficile. (19) La prise de Pérouse eût infailliblement suivi (car le vainqueur était déjà sous ses murs), si des députés ne fussent sortis pour notifier la soumission de cette cité. (20) Après avoir mis garnison dans Pérouse, et envoyé devant lui à Rome, vers le sénat, des députations de l'Étrurie chargées de solliciter l'amitié des Romains, le consul revint, et entra triomphalement dans la ville, à l'occasion d'une victoire encore plus éclatante que celle du dictateur. (21) L'honneur même de la défaite des Samnites fut reporté en grande partie sur les lieutenants P. Decius et M. Valerius, que le peuple, aux comices suivants, nomma à une grande majorité l'un consul, l'autre préteur.

XLI.

(1) Le consulat est continué à Fabius, pour prix de la glorieuse soumission de l'Étrurie; on lui donne pour collègue Decius. Valerius est créé préteur pour la quatrième fois. (2) Les consuls procédèrent au partage de leurs provinces. L'Étrurie échut à Decius, le Samnium à Fabius. (3) Celui-ci, s'étant dirigé sur Nuceria Alfaterna, refusa aux habitants la paix qu'ils lui demandaient alors, pour les punir de n'avoir point voulu l'accepter lorsqu'on la leur avait offerte, et, attaquant cette ville avec vigueur, la contraignit de se rendre. (4) Il y eut contre les Samnites un combat, dans lequel les ennemis furent vaincus sans beaucoup d'efforts; et l'on n'eût même pas fait mention de cette affaire, si elle n'était la première où les Marses se trouvèrent aux prises avec les Romains. Les Péligniens, dont la défection suivit celle des Marses, éprouvèrent le même sort. (5) Les chances de la guerre étaient pareillement favorables à Decius, l'autre consul. Il avait contraint, par la frayeur, l'habitant de Tarquinies à fournir du blé à l'armée, et à demander une trêve de quarante ans. (6) Il prit de vive force plusieurs places des Volsiniens, en détruisit quelques-unes, de peur qu'elles ne servissent de retraite aux ennemis; et, promenant la guerre de tous côtés, il se fit tellement redouter, que la confédération entière des Étrusques demanda au consul un traité d'alliance. Mais il ne lui fut rien accordé à cet égard. Elle obtint une trêve d'un an, (7) à condition que la solde de l'armée romaine serait, pour cette année, à la charge de l'ennemi, qui fournirait en outre deux tuniques à chaque soldat. Voilà quel fut le prix de la trêve. (8) La tranquillité dont on commençait à jouir du côté des Étrusques fut troublée par la soudaine défection des Ombriens, nation qui, si l'on excepte le passage de l'armée romaine sur son territoire, ne s'était aucunement ressentie des malheurs de la guerre. (9) Ayant mis sur pied toute leur jeunesse, et poussé à la révolte une grande partie des Étrusques, ils avaient créé une armée si puissante, que, laissant derrière eux Decius dans l'Étrurie, ils publiaient hautement qu'ils allaient marcher sur Rome pour l'assiéger, parlant d'eux-mêmes avec emphase, et des Romains avec mépris. (10) Dès que le consul Decius est informé de leur projet, il quitte l'Étrurie, marche à grandes journées vers Rome, et prend position sur le territoire de Pupinia, l'oei1 ouvert sur tous les mouvements de l'ennemi. (11) À Rome, on ne méprisait pas non plus cette guerre des Ombriens; et leurs menaces seules avaient alarmé des habitants, à qui l'invasion des Gaulois avait appris combien leur ville était difficile à défendre. (12) Aussi envoya-t-on des députés au consul Fabius pour qu'il conduisît promptement son armée en Ombrie, dans le cas où la guerre des Samnites lui laisserait quelque relâche. (13) Le consul obéit, et gagna à marches forcées Mevania, où étaient alors les troupes des Ombriens. (14) La soudaine arrivée du consul, qu'ils s'étaient figuré loin de l'Ombrie, retenu dans le Samnium par une autre guerre, épouvanta tellement les Ombriens, qu'ils étaient d'avis, les uns de se retirer vers leurs places fortes, les autres de renoncer à la guerre. (15) Un de leurs cantons (ils l'appellent Materina) non seulement contint les autres en armes, mais les entraîna sur-le-champ au combat. Ils attaquèrent Fabius comme il entourait son camp de palissades. (16) Dès que le consul vit cette multitude en désordre fondre sur ses retranchements, il fit quitter aux soldats les travaux, et les rangea en bataille, selon que le permettaient la nature du lieu et la circonstance. Pour toute exhortation, leur dépeignant, ce qui était vrai, la gloire qu'ils s'étaient acquise et chez les Étrusques et dans le Samnium, il leur enjoint d'en finir avec ce misérable reste de la guerre d'Étrurie, et de punir les insolents qui avaient menacé d'assiéger la ville de Rome. (17) Ces paroles excitèrent un si vif transport chez les soldats, qu'un cri parti involontairement interrompit la harangue du général; et bientôt, sans en attendre l'ordre, tous les instruments guerriers sonnant à la fois, ils fondent précipitamment sur l'ennemi. (18) Il semble qu'ils n'aient affaire ni à des hommes, ni à des combattants; ils commencent (chose étonnante!) par arracher les enseignes des mains des porte-étendards; puis, saisissant les porte-étendards eus-mêmes, ils les traînent vers le consul. Ils en font autant de chaque soldat, qu'ils vont prendre tout armé dans sa ligne, pour l'amener dans la leur; et, s'il y a quelque part de la résistance, l'affaire se termine avec le bouclier plutôt qu'avec l'épée. Du choc du bouclier et d'un coup d'épaule, ils jettent les ennemis par terre. (19) Il y a plus de monde de pris que de tué; et un seul cri de mettre bas les armes est à l'instant porté dans toute la ligne ennemie. (20) Ce fut au milieu même du combat que la soumission fut jurée par ceux-là qui avaient les premiers conseillé la guerre. Le lendemain et les jours suivants, les autres peuples de l'Ombrie se rendent. Les Ocriculans seuls reçoivent la promesse d'un traité d'alliance.

XLII.

(1) Fabius, vainqueur d'un ennemi que le sort avait assigné à un autre, ramena son armée dans sa province. (2) Pour prix de si heureux succès, le sénat, à l'exemple du peuple, qui, l'année précédente, lui avait continué le consulat, lui prorogea le commandement de l'armée pour l'année suivante, où furent consuls Ap. Claudius et L. Volumnius, mesure qui éprouva une violente opposition de la part d'Appius. (3) Je trouve, dans quelques annales, qu'Appius demanda le consulat étant censeur, et que L. Furius, tribun du peuple, s'opposa à son élection, jusqu'à ce qu'il eût abdiqué la censure. (4) Arrivé au consulat, comme son collègue fut chargé de la guerre qu'on avait à soutenir pour la première fois contre les Sallentins, il resta à Rome pour accroître son influence par les voies politiques, puisque d'autres se trouvaient en possession de la gloire militaire. (5) Volumnius n'eut pas lieu d'être mécontent de sa province: il livra plusieurs combats heureux, et enleva de vive force plusieurs villes à l'ennemi: il était prodigue du butin; et à cette libéralité déjà si agréable par elle-même, il ajoutait du prix par ses manières affables; aussi était-il parvenu, par cette conduite, à rendre le soldat avide de périls et de fatigues. (6) Le proconsul Q. Fabius livra, près de la ville d'Allifae, à l'armée des Samnites, une bataille dont le succès ne fut aucunement douteux. Les ennemis furent mis en déroute et repoussés jusque dans leur camp, où ils n'auraient pu se maintenir, si le jour n'eût été très avancé. Toutefois le camp fut cerné avant la nuit, et gardé étroitement pendant toute sa durée, pour que personne ne pût s'en échapper. (7) Le lendemain, le jour paraissait à peine, que les ennemis commencèrent à capituler. Il fut stipulé que ce qu'il y avait de Samnites sortirait avec un simple vêtement. On les fit tous passer sous le joug. (8) Quant aux alliés des Samnites, il ne fut rien statué à leur égard: ils furent vendus à l'encan, au nombre d'environ sept mille. Ceux qui s'étaient déclarés citoyens herniques furent mis en réserve et veillés de près. (9) Fabius les envoya tous à Rome, au sénat; et, après une enquête pour savoir si c'était comme soldats fournis par leur pays, ou comme volontaires qu'ils avaient fait la guerre pour les Samnites contre les Romains, (10) on les répartit chez les différents peuples du Latium pour y être gardés. Les nouveaux consuls, P. Cornelius Arvina et Q. Marcius Tremulus (car ils étaient déjà nommés), eurent ordre de mettre toute cette affaire en délibération dans le sénat. (11) Cette mesure blessa fortement les Herniques. Il se tint une assemblée de tous les peuples de ce nom à Anagnia, dans le cirque appelé Maritime; et là, tous les Herniques, excepté ceux d'Aletriurn, de Ferentinum et de Verulae, déclarèrent la guerre au peuple romain.

XLIII.

(1) Dans le Samnium aussi, il éclata de nouveaux mouvements, provenant de ce que Fabius s'en était éloigné. Calatia et Sora furent emportées, les garnisons romaines tombèrent au pouvoir de l'ennemi, qui exerça d'horribles cruautés sur les soldats prisonniers. (2) P. Cornelius y fut donc envoyé avec une armée. On assigne à Marcius de nouveaux ennemis (car déjà la guerre contre les Anagniens, les Herniques et autres peuples était chose décidée). (3) D'abord, les ennemis occupèrent avec tant de soin tous les points de communication entre les camps des consuls, qu'il eût été impossible au courrier le plus leste de passer; (4) et, pendant plusieurs jours, chacun des deux consuls resta dans une complète ignorance de ce qui se passait, éprouvant beaucoup d'inquiétude sur la situation de son collègue. L'alarme gagna même jusqu'à Rome, où elle fut si vive, que l'on enrôla sous la foi du serment tous ceux qui étaient en âge de supporter les fatigues de la guerre, et que l'on forma deux nouvelles armées prêtes à entrer en campagne au premier événement imprévu. (5) Au reste, la guerre des Herniques n'était pas faite, à beaucoup près, pour inspirer la terreur qu'elle causait en ce moment, et fut loin de répondre à l'ancienne gloire de cette nation. (6) Ils n'osèrent pas hasarder une seule tentative digne d'être mentionnée: dans l'espace de quelques jours, ils se laissèrent dépouiller trois fois de leur camp; et pour s'assurer une trêve de trente jours, afin d'envoyer à Rome une députation vers le sénat, ils s'engagèrent à fournir deux mois de solde et du blé, plus une tunique pour chaque soldat. (7) Le sénat les renvoya devant Marcius, auquel un sénatus-consulte conféra le pouvoir de décider du sort de ce peuple, et Marcius reçut à discrétion les Herniques. Cependant, dans le Samnium, l'autre consul, supérieur en forces, avait le désavantage des lieux. (8) Les ennemis avaient fermé tous les chemins, et s'étaient assurés des passages, pour qu'il ne pût arriver par là de convois. Bien que le consul leur présentât chaque jour la bataille, il ne pouvait les attirer au combat; (9) et il était aisé de voir que, si le Samnite avait tout à craindre d'une affaire, il serait funeste au Romain que la guerre traînât en longueur. (10) L'arrivée de Marcius, qui, après avoir soumis les Herniques, se hâta de venir au secours de son collègue, ôta à l'ennemi la possibilité d'éviter plus longtemps une action; (11) car les Samnites sentirent bien que, s'ils ne s'étaient pas jugés suffisamment en forces, même contre une seule armée, la jonction de deux armées consulaires, s'ils la laissaient s'effectuer, leur enlèverait toute espérance. Ils attaquent donc Marcius au moment où il arrivait avec son armée encore dans tout le désordre de la marche. (12) Marcius fait transporter promptement les bagages au centre, et range ses troupes en bataille autant que la circonstance le permettait. D'abord les cris qui parvinrent jusqu'au camp, ensuite la vue de la poussière qui s'élevait au loin, jetèrent l'alarme dans le camp de l'autre consul. (13) Celui-ci donne ordre de prendre les armes sur-le-champ, fait sortir promptement ses troupes en bataille, et arrive en travers de l'armée ennemie, qu'il trouve occupée d'un autre combat. (14) Il crie alors aux siens que ce serait le comble de l'ignominie, s'ils souffraient que l'autre armée eût pour elle l'une et l'autre victoire, et s'ils ne faisaient tourner à leur gloire personnelle la guerre dont ils étaient personnellement chargés. (15) Il se fait jour à l'endroit où il avait porté son attaque, perce à travers les ennemis, marche droit à leur camp, et, le trouvant vide de défenseurs, le prend et y met le feu. (16) Dès que les flammes sont aperçues par les soldats de Marcius, et que l'ennemi, en se retournant, les voit derrière lui, la déroute devient générale parmi les Samnites; mais, sur tous les points, leur fuite est arrêtée par le carnage, et nulle part ils n'ont de refuge assuré. (17) Déjà trente mille ennemis avaient été taillés en pièces, et les consuls, après avoir donné le signal de la retraite, rassemblaient leurs troupes en un seul corps d'armée, s'adressant mutuellement des félicitations, lorsque apparurent tout à coup dans l'éloignement de nouvelles cohortes ennemies. C'étaient des recrues levées pour compléter l'armée. Alors le carnage recommença. (18) Sans attendre l'ordre des consuls, sans avoir reçu le signal, les vainqueurs s'avancent contre elles en criant qu'il faut donner au Samnite novice une rude leçon. (19) Les consuls cèdent à l'ardeur des légions, sachant bien que des soldats nouveaux, joints à des vétérans abattus par leur déroute, n'auraient pas même la hardiesse de tenter un combat. (20) Ils ne furent pas trompés dans leur attente. Toutes les troupes des Samnites, les anciennes comme les nouvelles, gagnent en fuyant les montagnes voisines. L'armée romaine gravit ces montagnes; il n'est plus nulle part de lieu sûr pour les vaincus, et ils sont précipités des sommets qu'ils avaient occupés. Dès ce moment, tous, d'une commune voix, demandèrent la paix. (21) Alors on les obligea à fournir à l'armée du blé et la solde d'une année, et à donner une tunique pour chaque soldat; après quoi, ils envoyèrent au sénat des députés, chargés de solliciter un traité. (22) Cornelius fut laissé dans le Samnium. Marcius revint à Rome où il triompha des Herniques. On lui décerna une statue équestre dans le Forum: c'est celle qui est placée devant le temple de Castor. (23) On rendit à trois peuples du nom hernique, ceux d'Aletrium, de Verulae et de Férentinum, leurs lois, qu'ils préférèrent au droit de cité; on leur accorda aussi la permission de se marier entre eux, privilège qui resta quelque temps affecté à ces trois peuples, seulement, dans toute la nation hernique. (24) Quant à ceux d'Anagnia, et aux autres qui avaient pris les armes contre les Romains, on leur accorda le droit de cité, mais sans y joindre le droit de suffrage; et on leur ôta leurs assemblées, ainsi que la liberté de former des mariages d'une cité à une autre. De plus, les fonctions de leurs magistrats furent réduites à la seule inspection sur les sacrifices. (25) Cette même année, le censeur C. Junius Bubulcus entreprit la construction du temple de la déesse Salus, qu'il avait fait voeu d'élever étant consul, pendant la guerre des Samnites. Conjointement avec son collègue M. Valerius Maximus, il fit faire des chemins vicinaux, dont le trésor public supporta la dépense. (26) Ce fut encore cette même année qu'on renouvela, pour la troisième fois, le traité avec les Carthaginois. Les ambassadeurs qui étaient venus à cet effet de Carthage, furent traités avec bienveillance et comblés de présents.

XLIV.

(1) La même année, il y eut aussi un dictateur, P. Cornelius Scipion, avec un général de la cavalerie, P. Decius Mus. (2) Ils furent nommés pour tenir les comices consulaires, qu'ils tinrent en effet, parce qu'aucun des deux consuls n'avait pu abandonner les opérations de la guerre. (3) Les nouveaux consuls furent L. Postumius et Ti. Minucius. Pison place ces consuls immédiatement après Q. Fabius et P. Decius, supprimant les deux années où furent élevés au consulat, ainsi que nous l'avons rapporté, Claudius avec Volumnius, et Cornelius avec Marcius. (4) On ne sait si c'est par un défaut de mémoire en rédigeant ses annales, ou si c'est à dessein, les regardant comme apocryphes, qu'il n'a point fait mention de ces deux consulats. (5) Cette année, les Samnites firent des incursions dans la plaine de Stella, partie du territoire de la Campanie. (6) Les consuls qui furent envoyés tous deux à cette occasion dans le Samnium, prirent chacun une route différente: Postumius gagna Tifernum, et Minucius Bovianum. Postumius fut le premier qui en vint aux mains avec l'ennemi, près de Tifernum. (7) Les uns rapportent que les Samnites furent complètement vaincus, et qu'on leur prit vingt mille hommes; (8) les autres qu'on se retira des deux côtés avec un avantage égal; que Postumius, feignant la crainte, fit, par une marche de nuit, gagner secrètement les montagnes à ses troupes et que les ennemis, l'ayant suivi, prirent position à deux mille pas de lui, sur des hauteurs également fortifiées. (9) Le consul, afin de leur persuader que son intention n'avait été que de se ménager un campement sûr et avantageux pour les subsistances (comme il l'était en effet), n'eut pas plus tôt achevé de retrancher son camp, qu'il le pourvut abondamment de toutes les choses utiles: (10) mais, à la troisième veille, laissant à sa garde un fort détachement, et emmenant ses légions, auxquelles il ne fait prendre que leurs armes, il les conduit, par le plus court chemin, à son collègue, qui restait aussi dans l'inaction vis-à-vis d'un autre corps de troupes ennemies. (11) Alors Minucius, par le conseil de Postumius, en vient aux mains avec les ennemis. Le combat s'étant prolongé fort avant dans le jour, sans que la chance se prononçât, Postumius tombe tout à coup, avec ses légions fraîches, sur l'armée ennemie déjà épuisée de lassitude, (12) et a bientôt exterminé ces troupes, que l'excès de la fatigue et leurs blessures empêchaient même de fuir. On prit vingt et un étendards; et l'on se porta ensuite vers le camp de Postumius. (13) Là, deux armées victorieuses, attaquant un ennemi déjà abattu par la nouvelle qu'il venait de recevoir, ne tardent pas à l'enfoncer et à le mettre en fuite. Vingt-six étendards, le général des Samnites, Statius Gellius, et une multitude considérable d'ennemis, tombèrent au pouvoir des vainqueurs, qui s'emparèrent aussi des deux camps. (14) Le lendemain, on commença le siège de Bovianum, qui fut bientôt emportée; et la gloire de ces brillants avantages fut couronnée par le triomphe des deux consuls. (15) Quelques historiens disent que le consul Minucius, rapporté dans son camp, grièvement blessé, mourut de sa blessure; que M. Fulvius fut nommé à sa place, et que ce fut lui qui, envoyé prendre le commandement de l'armée de Minucius, s'empara de Bovianum. (16) La même année, Sora, Arpinum, Cesennia, furent reprises sur les Samnites. On plaça dans le Capitole une grande statue d'Hercule, dont on fit la dédicace.

XLV.

(1) Sous le consulat de P. Sulpicius Saverrio et de P. Sempronius Sophus, les Samnites, soit pour mettre fin à la guerre, soit pour gagner du temps, envoyèrent à Rome des députés demander la paix. (2) Il fut répondu à ces députés, qui parlaient d'un ton suppliant, que si les Samnites n'avaient pas maintes fois demandé la paix lorsqu'ils se préparaient à la guerre, on aurait pu, en discutant de part et d'autre les conditions, parvenir à un accommodement; mais que, pour le présent, les Romains, abusés jusqu'à ce jour par de vaines paroles, ne pouvaient s'en rapporter qu'à des faits; (3) que le consul P. Sempronius serait bientôt dans le Samnium avec une armée; qu'il ne serait pas possible de le tromper sur la disposition des esprits soit à la guerre, soit à la paix; qu'il instruirait le sénat de tout ce qu'il aurait découvert par lui-même; que les députés n'auraient qu'à suivre le consul lorsque celui-ci quitterait le Samnium. (4) Cette année, l'armée romaine, en parcourant le Samnium, ayant rencontré partout des dispositions pacifiques, et de l'empressement à lui fournir des vivres, on renouvela l'ancien traité avec les Samnites. (5) Les armes romaines se tournèrent ensuite contre les Èques, de tout temps ennemis des Romains, mais qui, restés dans l'inaction pendant beaucoup d'années, avaient caché leur haine sous les apparences d'une paix qu'ils trahissaient sourdement. Tant qu'avait subsisté la confédération des Herniques, ils avaient fourni, de concert avec ceux-ci, des secours aux Samnites; (6) après la réduction des Herniques, la nation presque entière, sans être aucunement désavouée en cela par son conseil public, avait pris du service chez les ennemis; et depuis que les féciaux, après le traité conclu à Rome avec les Samnites, étaient venus leur demander satisfaction, (7) ils disaient hautement qu'on voulait les éprouver, afin que la peur de la guerre les fît consentir à devenir Romains: que les Herniques avaient fait voir combien cette condition était désirable, puisque tous ceux d'entre eux auxquels avaient été conféré le droit de cité romaine avaient beaucoup mieux aimé garder leurs lois; (8) et que ceux, à qui l'on n'avait pas laissé la liberté de choisir ce qu'ils préféraient, regarderaient toujours le droit de cité romaine comme un châtiment. Ces propos insolents, jetés publiquement dans leurs assemblées, déterminèrent le peuple romain à faire la guerre aux Èques. (9) Les deux consuls, partis pour cette nouvelle guerre, allèrent se poster à quatre milles du camp des ennemis. (10) L'armée des Èques (comme depuis un grand nombre d'années ils n'avaient point fait la guerre en leur nom), ressemblait à des troupes levées à la hâte; ayant à peine des chefs, elle était sans subordination, et la confusion y régnait. (11) Les uns veulent que l'on marche au combat, les autres qu'on se borne à défendre le camp; la plupart songent à leurs terres qui vont être dévastées, à leurs villes dans lesquelles il n'a été laissé que de faibles garnisons, et dont la ruine est certaine. (12) Aussi, lorsque, parmi un grand nombre d'avis, il en fut proposé un qui, sacrifiant l'intérêt général, tournait chacun vers la considération de ses intérêts particuliers: (13) lorsqu'il fut question de sortir du camp à la première veille, chacun de son côté, pour tout transporter dans les villes et s'y défendre à l'abri des murailles, cet avis reçut une approbation aussi vive que générale. (14) Pendant que les ennemis se dispersaient dans les campagnes, les Romains, au point du jour, sortent de leur camp et se forment en bataille, et, n'apercevant personne s'avancer à leur rencontre, marchent à grands pas vers le camp des ennemis. (15) Mais là, ne voyant point de postes en avant des portes, et n'entendant point ce bruit confus de voix ordinaire dans les camps, ce silence inaccoutumé les étonne, ils s'arrêtent dans la crainte d'une embuscade. (16) Ayant ensuite franchi la palissade et trouvé tout abandonné, ils se mettent sur les traces de l'ennemi: mais, comme il s'était dispersé de tous côtés, ces traces qui se prolongeaient également dans toutes les directions, les embarrassèrent d'abord. (17) Ils ne tardèrent pas à être instruits par leurs éclaireurs du parti qu'avaient pris les ennemis; et alors promenant successivement la guerre d'une ville à l'autre, ils prirent de vive force quarante et une places dans l'espace de cinquante jours. La plupart furent rasées et brûlées, et la nation des Èques fut presque entièrement détruite. (18) On triompha des Èques, dont les désastres furent un exemple pour les Marruciniens, les Marses, les Péligniens et les Frentins, qui envoyèrent à Rome des députés demander paix et amitié. On accorda à ces peuples l'alliance qu'ils sollicitaient.

XLVI.

(1) La même année, le scribe Cn. Flavius, fils de Cneius, né d'un père affranchi, avec très peu de fortune, mais homme plein de finesse et de faconde, fut élevé à l'édilité curule. (2) Je trouve dans quelques annales que, comme il exerçait les fonctions d'appariteur auprès des édiles, voyant que la tribu appelée la première à donner son suffrage, le nommait édile lui-même, et qu'on ne voulait point recevoir sa nomination, à cause de sa profession de scribe, il vint déposer son greffe, et affirmer par serment qu'il ne le reprendrait jamais. (3) Macer Licinius soutient qu'il l'avait abandonnée quelque temps auparavant; il se fonde sur ce qu'antérieurement Flavius avait été tribun, et qu'il avait exercé deux sortes de triumvirats, le triumvirat de nuit, et un autre pour l'établissement d'une colonie. (4) Au reste (et c'est là un point sur lequel on se trouve d'accord), il disputa toujours de hauteur avec les nobles, qui méprisaient sa basse extraction. (5) Il dévoila au public les formules de jurisprudence qui étaient en réserve entre les mains des pontifes, comme au fond d'un sanctuaire; et, pour mettre les citoyens à portée de connaître par eux-mêmes les jours où la religion permettait de vaquer aux procès, il fit placer autour du Forum le tableau des fastes. (6) La dédicace qu'il fit d'un temple de la Concorde, élevé sur l'emplacement d'un ancien temple de Vulcain, souleva surtout l'orgueil des nobles. Le souverain pontife, Cornelius Barbatus, se trouva forcé, par une décision unanime du peuple, de lui dicter les formules sacrées, bien qu'il soutînt que, d'après la coutume des anciens Romains, il n'appartenait qu'à un consul ou à un général de faire la dédicace d'un temple. (7) C'est pourquoi, d'après un arrêté du sénat, il fut présenté à la sanction du peuple une loi dont les dispositions étaient, qu'on ne pourrait jamais faire la dédicace d'un temple ou d'un autel sans un ordre exprès du sénat ou de la majorité des tribuns du peuple. (8) Voici une particularité qui aurait peu d'intérêt par elle-même, si elle ne servait à montrer la fierté que les plébéiens savaient opposer à l'orgueil des nobles. (9) Flavius étant venu visiter son collègue malade, et une troupe de jeunes nobles, qui se trouvaient dans l'appartement de celui-ci, étant, d'un commun accord, restée assise au moment de son arrivée, il fit apporter là sa chaise curule, et, du siège de sa dignité, il contempla l'embarras et le dépit de ses ennemis. (10) Au reste, Flavius avait été nommé édile par la faction du Forum, qu'avait beaucoup fortifiée la censure d'Ap. Claudius. Celui-ci avait, le premier, dégradé le sénat en y introduisant des fils d'affranchis. (11) Du moment que ces choix, odieux à tous, eurent été repoussés, et qu'il se vit privé, dans le sénat, du crédit qu'il s'était flatté d'y acquérir, il corrompit le Forum et le Champ de Mars, en répandant le menu peuple par toutes les tribus; (12) et les comices où fut nommé Flavius se trouvèrent si mal composés, que la plupart des nobles quittèrent leurs anneaux d'or et leurs colliers. (13) À dater de cette époque, Rome fut divisée en deux partis: l'un des gens de bien, aimant les bons citoyens et cherchant à les porter aux emplois; l'autre composé de la faction du Forum. (14) Cette scission dura jusqu'à la censure de Q. Fabius et de P. Decius, ou Fabius, et pour le rétablissement de la concorde, et pour que les comices ne fussent pas dans la main de ce qu'il y avait de plus abject, écuma toute cette lie du Forum, et la jeta dans quatre tribus, qu'il appela les tribus de la ville. (15) Cette sage mesure, comme nous l'apprennent les historiens, fut accueillie avec une si vive reconnaissance, que Fabius, pour avoir ainsi rétabli l'équilibre entre les différents ordres, reçut le surnom de Maximus, que tant de victoires n'avaient pu lui acquérir. C'est le même, dit-on, qui institua, pour l'ordre équestre, la cavalcade des ides de Quinctilis.

Tite-Live, livre X

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10 - 22 traduction française livre 21 traduction française

livre 22 traduction française

traduction de Eugène LASSERRE, Garnier, 1937

TABLE DES CHAPITRES

LIVRE DIXIÈME

I. - Expédition contre des brigands en Ombrie.

- Les Èques attaquent la colonie d'Albe. - C. Junius Bubulcus, dictateur, les bat, en triomphe et dédie le temple de Salus.

II. - La flotte grecque du Spartiate Cléonyme fait un débarquement d'abord chez les Sallentins, puis sur la côte vénète, où les Padouans la détruisent presque complètement.

IV. - Ruse des Étrusques.

V. - Le dictateur Marcus Valerius bat les Étrusques et arrange les dissensions d'Arretium.

VI. - Les tribuns Q. et Cn. Ogulnius proposent une loi ouvrant aux plébéiens les sacerdoces.

VIII. - Fin du discours de Decius Mus.

IX. Vote de la loi. Nouvelle loi Valeria sur l'appel au peuple. - Campagne contre les Èques et en Ombrie. - Création des tribus

Aniensis et Teretina.

X. - Prise de Nequinum en Ombrie. - Les Étrusques essaient d'amener les Gaulois à marcher avec eux contre Rome. Traité avec les Picentins.

XI. - Le consul T. Manlius meurt en Étrurie d'une chute de cheval ; il est remplacé par M. Valerius. - Bruits de guerre avec les

Samnites. - Par des mesures énergiques, Fabius Maximus évite une disette. - Les Lucaniens demandent du secours contre les Samnites.

XIV. - Q. Fabius bat les Samnites à Tifernum.

XV. - Decius, vainqueur des Apuliens, vient rejoindre Fabius; tous deux ravagent le Samnium; puis Fabius va à Rome présider

les élections, et, refusant d'être réélu, fait nommer avec Appius Claudius le plébéien L. Volumnius.

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