Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 17)
XIX [1] On créa consuls L. Papirius
Crassus pour la deuxième fois, et L. Plautius Venox. Au commencement de cette année, des députés volsques de Fabrateria et de Luca, vinrent demander à Rome d'être admis sous sa tutelle: [2] si on les protégeait contre les armes des Samnites, ils promettaient obéissance et fidélité à la domination romaine. [3] Le sénat envoya des députés enjoindre aux Samnites de s'interdire toute violation du territoire de ces deux peuples. Cette députation réussit, moins parce que les Samnites voulaient la paix que parce qu'ils n'étaient point encore préparés pour la guerre. [4] La même année, la guerre s'engagea contre les Privernates: ils avaient pour alliés le peuple de Fundi, et pour chef même quelqu'un de cette ville, Vitruvius Vaccus, homme célèbre et dans sa ville et dans Rome même. Il avait au Palatium une maison dans les lieux qu'on appela depuis "Prés de Vaccus", quand la maison fut détruite et le terrain confisqué. [5] Contre cet ennemi qui étendait ses ravages sur les territoires de Setia, de Norba et de Cora, L. Papirius se mit en marche et prit position non loin de son camp. [6] Vitruvius ne se sentit ni la ferme et prudente volonté de se tenir dans ses retranchements en présence d'un plus puissant adversaire, ni le coeur de s'éloigner de son camp pour combattre. [7] Il dispose hors de la porte du camp son armée, qui s'y développe avec peine et qui a plus en vue la retraite et la fuite, que l'attaque ou l'ennemi; et il livre bataille: [8] sa défaite fut prompte et certaine; mais, grâce au peu de distance et au facile accès d'un camp si rapproché, il préserva sans beaucoup d'efforts ses soldats du carnage: [9] à peine s'il en tomba quelqu'un dans la mêlée; et, dans la déroute, les derniers fuyards seulement furent tués aux portes du camp où ils se jetaient en foule. Aux premières ombres de la nuit, l'armée gagna Privernum en désordre, préférant à ses palissades l'abri plus sûr de ces murailles. Laissant là Privernum, Plautius, l'un des consuls, dévaste au loin les campagnes, et chargé de butin, dirige son armée sur les terres de Fundi. [10] À son arrivée sur les frontières, le sénat de Fundi se présente à lui: "Ce n'est point pour Vitruvius, pour ses partisans et ses complices, qu'ils viennent le prier; c'est pour le peuple de Fundi, innocent du crime de cette guerre, au jugement même de Vitruvius, qui, dans sa déroute, s'est réfugié à Privernum plutôt qu'à Fundi, sa patrie. [11] C'est donc à Privernum qu'il faut chercher et poursuivre les ennemis du peuple romain, traîtres tout ensemble à Fundi et à Rome, ingrats à l'une et à l'autre patrie. Les gens de Fundi ont la paix à coeur, des sentiments romains, une mémoire reconnaissante du don de cité qu'ils ont reçu. [12] Ils conjurent le consul d'épargner la guerre à ce peuple innocent: leurs terres, leur ville, leurs personnes mêmes et celles de leurs femmes, de leurs enfants, sont et seront à jamais en la puissance du peuple romain." [13] Après avoir félicité les sénateurs, le consul manda par lettre à Rome que Fundi restait dans le devoir, et tourna ses pas vers Privernum. Claudius écrit que le consul voulut auparavant punir les chefs de la sédition; [14] qu'il envoya chargés de fers à Rome près de trois cent cinquante conjurés; que cet acte de soumission ne fut point agréé du sénat, dans l'opinion que le peuple de Fundi avait voulu acquitter la nation tout entière aux dépens de ces pauvres et obscurs citoyens.
XX [1] Pendant que les deux armées consulaires assiégeaient à la fois Privernum, on rappela un des consuls à Rome pour les comices. [2] Cette année, les premiers "carceres" [= niches de départ] furent construits dans le Cirque. On n'était point encore délivré du souci de la guerre privernate, quand le bruit éclata d'un tumulte gaulois: bruit terrible, que le sénat ne négligea jamais. [3] Aussitôt les consuls nouveaux, L. Aemilius Mamercinus et C. Plautius, le jour même de leur entrée en fonctions, aux calendes de juillet, eurent ordre de se partager les provinces; et Mamercinus, à qui la guerre des Gaulois était échue, de lever une armée sans accorder une seule dispense: tout le peuple, [4] même des artisans, des ouvriers sédentaires, gens peu propres au métier des armes, fut, dit-on, enrôlé. À Véies, une forte armée s'assembla pour marcher, de cette ville, au devant des Gaulois: [5] on ne lui permit point de s'en éloigner, de peur de manquer l'ennemi, qui pouvait gagner Rome par un autre chemin. Après quelques jours de calme, qui suffirent pour rassurer les esprits, toutes les forces dirigées contre les Gaulois se tournèrent contre Privernum. [6] Ici deux versions dans les auteurs: selon les uns, la ville fut prise d'assaut et Vitruvius amené vivant au pouvoir des Romains; d'autres affirment que, sans attendre cette dernière épreuve, les assiégés vinrent, le caducée à la main, se remettre à la discrétion du consul, et que Vitruvius fut livré par les siens. [7] Le sénat, consulté sur Vitruvius et les Privernates, ordonna au consul Plautius de renverser les murs de Privernum, d'y placer une forte garnison et de venir recevoir le triomphe: il décida que Vitruvius serait gardé en prison jusqu'au retour du consul, puis fouetté et mis à mort; [8] que sa maison, sise au Palatium, serait détruite, et ses biens consacrés à Semo Sancus: de la somme qu'on en tira, on fit deux disques de bronze qu'on plaça dans le sanctuaire de Sancus, du côté du temple de Quirinus. [9] À l'égard du sénat privernate, on décréta que tout sénateur demeuré dans Privernum depuis sa défection, habiterait au-delà du Tibre, sous les mêmes peines que les Véliternes. [10] Ces décisions prises, on ne parla plus des Privernates jusqu'au triomphe de Plautius: après son triomphe, et quand Vitruvius et ses complices furent mis à mort, le consul, persuadé que le supplice des coupables avait assouvi toute vengeance, et qu'on pouvait sans danger parler des Privernates: [11] "Puisque les auteurs de la révolte, dit-il, ont reçu des dieux immortels et de vous, pères conscrits, un juste châtiment, que voulez-vous faire de cette multitude innocente? [12] Pour moi, bien que mon devoir soit ici de demander plutôt que de donner conseil, en voyant les Privernates si voisins des Samnites, avec qui nous n'avons aujourd'hui qu'une paix incertaine, je voudrais que le moindre ressentiment ne pût rester entre eux et nous."
XXI [1] La chose par elle-même était douteuse; car chacun suivait son penchant, qui lui conseillait ou plus de rigueur ou plus d'indulgence; mais un des députés privernates augmenta encore toutes les incertitudes, pour avoir plus songé à la condition où il était né qu'à sa fortune présente. [2] Un des partisans d'une mesure plus sévère lui demanda "quelle peine méritaient, selon lui, les Privernates? - Celle, dit-il, que méritent ceux qui se jugent dignes de la liberté." [3] La fierté de cette réponse irrita encore ceux qui déjà combattaient la cause des Privernates: le consul s'en aperçoit, et pour s'attirer, par une question bienveillante, une plus douce réponse: [4] "Mais si nous vous remettons toute peine, quelle paix aurons-nous à espérer de vous? - Si vous nous la faites bonne, dit-il, vous l'aurez sûre et constante; si mauvaise, peu durable." [5] Alors on se récrie: "Il menace, et sans détours, ce Privernate; c'est par de telles paroles qu'on excite à la révolte les peuples soumis à nos armes." [6] Mais la meilleure partie du sénat interpréta mieux cette réponse; elle dit que "c'était parler en homme, et en homme libre. Peut-on croire qu'un peuple, ou un homme enfin, veuille demeurer dans une condition qui lui répugne, plus longtemps que de nécessité? [7] La paix est sûre et fidèle, là où elle est volontairement consentie; mais partout où on veut l'esclavage, il n'y a point de fidélité à attendre." [8] Le consul appuya ce sentiment; il y ramena les esprits en s'adressant de temps à autre aux consulaires qui votaient les premiers, et en leur disant assez haut pour être entendu de plusieurs autres. [9] "Ceux- là vraiment qui n'ont souci que de la liberté, sont dignes d'être Romains." [10] Si bien qu'ils gagnèrent leur cause dans le sénat; et, par ordre des Pères, on proposa au peuple d'accorder aux Privernates le droit de cité. [11] La même année, on envoya trois cents colons à Anxur; ils reçurent chacun deux arpents de terre.
XXII [1] L'année suivante, sous les consuls P. Plautius Proculus et P. Cornelius Scapula, nul autre événement remarquable à l'armée ou dans la ville que l'établissement d'une colonie à Frégelles, [2] dont le territoire avait été aux Segnini, puis aux Volsques; et une distribution de viande offerte au peuple par M. Flavius aux funérailles de sa mère. [3] On a dit, pour expliquer ce fait, que, sous prétexte d'honorer sa mère, il payait ainsi sa dette au peuple qui l'avait absous d'une accusation dirigée contre lui par les édiles pour avoir violé une mère de famille. [4] Cette distribution de viande qu'il offrait en reconnaissance d'un premier bienfait, lui valut encore une faveur, le tribunat du peuple, aux élections suivantes où, bien qu'absent, il fut préféré à tous ceux qui se présentèrent. [5] Palaepolis était autrefois à peu de distance du site actuel de Naples. Les deux villes étaient habitées par le même peuple, originaire de Cumes, et les Cumains tiraient leur origine de Chalcis en Eubée. [6] La flotte qui les y avait apportés de leur pays, fit leur puissance sur les rivages qu'ils occupent. Après avoir envahi d'abord les îles d'Aenaria et de Pithécusses, ils osèrent bientôt s'établir sur le continent. [7] Cet État, confiant en ses forces, et comptant sur l'alliance des Samnites qui trahissaient Rome, ou sur la peste peut-être, qui venait d'atteindre, disait-on, la cité romaine, exerça de nombreuses hostilités contre les Romains établis sur les territoires de la Campanie et de Falerne. [8] L. Cornelius Lentulus et Q. Publilius Philo étaient alors consuls, tous deux pour la seconde fois. Les féciaux envoyés à Palaepolis pour demander réparation, rapportèrent de ces Grecs, plus hardis à parler qu'à agir, une insolente réponse sur la proposition du sénat; le peuple ordonna qu'on ferait la guerre aux Palaepolitains. [9] Les consuls se partagent les provinces: le soin de poursuivre et de combattre les Grecs échut à Publilius; Cornelius, avec l'autre armée, dut s'opposer aux mouvements des Samnites; [10] et comme le bruit courait que, dans la vue d'une prochaine défection de la Campanie, ils porteraient leur camp de ce côté, ce fut là aussi que le consul jugea à propos de prendre position.
XXIII [1] L'un et l'autre consul n'ayant plus qu'un faible espoir de conserver la paix avec les Samnites, en informa le sénat. Publilius annonça que deux mille soldats nolains et quatre mille Samnites, sur une injonction des Nolains plutôt que sur la demande des Grecs, avaient été reçus dans Palaepolis; [2] Cornelius, que les magistrats samnites avaient ordonné des levées, que tout le Samnium était sur pied, et cherchait ouvertement à soulever les cités voisines, Privernum, Fundi et Formies. [3] On voulut envoyer des députés aux Samnites avant de leur porter la guerre: les Samnites rendirent une réponse insolente. [4] Ils accusaient Rome des premiers torts, sans négliger pour cela de se justifier de ceux qu'on leur imputait. [5] "La nation n'a ni consenti ni participé aux secours donnés aux Grecs: on n'a cherché à soulever ni Fundi ni Formies, car on ne serait point en peine de ses propres forces si on voulait la guerre. [6] Du reste, on ne peut dissimuler que la cité des Samnites voit avec douleur Frégelles, prise aux Volsques et ruinée par elle, relevée par les Romains, et cette colonie imposée par eux au sol samnite et que leurs colons nomment Frégelles. [7] C'est là un outrage et une injure dont les auteurs doivent réparation; sinon, les Samnites à tout prix sauront s'en faire justice." [8] Un député romain proposait de s'en rapporter à des alliés, à des amis communs: "Pourquoi tant de détours? lui répond-on. Nos différends, Romains, n'ont besoin ni du verbiage des ambassadeurs, ni de la médiation des hommes; que les plaines de Campanie, où nous pouvons combattre, que les armes, que la commune destinée de la guerre, en décident! [9] Retrouvons-nous donc entre Capoue et Suessula; que nos camps s'y rencontrent, et que là se décide si le Samnite ou le Romain doit commander à l'Italie". [10] Les députés romains répondirent qu'ils iraient, non point où les appelait un ennemi, mais où leurs chefs voudraient les conduire. Déjà Publilius, maître d'une position favorable entre Palaepolis et Naples, avait arrêté les communications de ces deux villes, qui jusqu'alors s'étaient prêté mutuellement secours suivant leurs besoins. [11] Le jour des comices approchait; mais comme le rappel de Publilius, alors qu'il menaçait de si près les remparts ennemis et qu'il avait chaque jour l'espoir de prendre la ville, eût été funeste à la république, [12] on engagea les tribuns à proposer au peuple de laisser à Publilius Philo, à l'expiration de son consulat, le commandement comme proconsul jusqu'à l'achèvement de la guerre contre les Grecs. [13] L. Cornelius était entré déjà dans le Sanmium, et comme on ne voulait point non plus retarder le progrès de ses armes, on lui écrivit de nommer un dictateur pour présider les élections. [14] Il choisit M. Claudius Marcellus, qui nomma maître de la cavalerie Sp. Postumius. Toutefois ce dictateur ne tint pas les comices: la validité de son élection fut contestée: les augures consultés, prononcèrent que l'élection semblait vicieuse. [15] Les tribuns attaquèrent cette décision qu'ils soupçonnaient et qu'ils accusaient de mauvaise foi. "Ce n'est pas là un vice facile à connaître, car le consul se lève la nuit, en silence, pour créer le dictateur; le consul n'a écrit sur ce sujet à personne, ni au sénat ni à des particuliers; [16] il n'existe pas un mortel qui dise avoir vu ou entendu rien qui pût interrompre les auspices; et les augures, siégeant à Rome, n'ont pu deviner un vice survenu au camp, chez un consul. Qui ne voit clairement que le vice du dictateur, aux yeux des augures, c'est qu'il est plébéien?" [17] Malgré ces objections et d'autres encore vainement présentées par les tribuns, il fallut en venir à l'interrègne: les comices furent longtemps différés pour une cause ou pour une autre; enfin le quatorzième interroi, L. Aemilius, créa consuls C. Poetelius et L. Papirius Mugillanus, ou Cursor, que je trouve en d'autres annales.
XXIV [1] À la même année se rapporte la fondation d'Alexandrie en Égypte, et la mort d'Alexandre, roi d'Épire, tué par un exilé de Lucanie; événement qui confirma les prédictions de Jupiter de Dodone. [2] Quand il fut appelé par les Tarentins en Italie, l'oracle lui dit "de se garder de l'eau achérusienne et de la ville de Pandosia: c'est là qu'était marqué le terme de sa destinée." [3] Il se hâta donc de passer en Italie, pour s'éloigner le plus possible de la ville de Pandosia en Épire, et du fleuve Achéron qui, sorti de Molossie, coule dans les lacs infernaux et se perd dans le golfe de Thesprotie. [4] Mais presque toujours, en fuyant sa destinée, on s'y précipite. Après avoir souvent battu les légions bruttiennes et lucaniennes; pris aux Lucaniens Héraclée, colonie de Tarente, Sipontum, Consentia et Terina qui appartenaient aux Bruttiens, d'autres villes encore appartenant aux Messapiens et aux Lucaniens; après avoir envoyé en Épire trois cents familles illustres comme otages, [5] il vint occuper non loin de Pandosia, ville voisine des confins de la Lucanie et du Bruttium, trois éminences, situées à quelque distance l'une de l'autre. De là, il dirigeait des incursions sur tous les points du territoire ennemi. [6] Il avait autour de lui environ deux cents exilés lucaniens, qu'il croyait sûrs, mais dont la foi, comme il arrive d'ordinaire aux esprits de cette sorte, changeait avec la fortune. [7] Des pluies continuelles avaient inondé toutes les campagnes, et rompu les communications entre les trois armées, qui ne pouvaient plus se prêter secours. Les deux postes, où le roi n'était pas, sont brusquement attaqués par l'ennemi, qui les enlève, les détruit, et réunit toutes ses forces pour investir le roi lui-même. [8] Alors les exilés lucaniens envoient des messages à leurs compatriotes, et, pour prix de leur rappel, promettent de livrer le roi mort ou vif. [9] Lui cependant, avec une troupe choisie et dans l'élan d'une noble audace, se fait jour au travers de l'ennemi et tue le chef des Lucaniens qui s'avançait à sa rencontre; [10] puis, ralliant son armée dispersée et fugitive, gagne un fleuve, où les ruines récentes d'un pont entraîné par la violence des eaux, lui marquaient sa route. [11] Comme sa troupe passait l'eau par un gué peu sûr, un soldat, rebuté du péril et de la fatigue, et maudissant l'abominable nom de ce fleuve, s'écria: "Ce n'est pas sans raison qu'on t'appelle Achéron." Ce mot arriva aux oreilles du roi, et lui rappela soudain sa destinée. Il s'arrête; il hésite à passer. [12] Alors Sotimus, un des jeunes serviteurs du roi, lui demande "ce qui peut le retenir dans un si pressant danger;" et l'avertit que les Lucaniens cherchent l'occasion de le perdre. [13] Le roi se retourne, et les voyant au loin venir en troupe contre lui, il tire son épée et pousse son cheval au milieu du fleuve. Il allait déjà prendre terre, quand un javelot lancé par un exilé lucanien vint lui percer le corps. [14] Il tombe, et son cadavre inanimé où le trait tient encore est porté par le courant aux postes ennemis. Là, il se fit de ce cadavre une hideuse mutilation. On le coupa en deux: une moitié fut envoyée à Consentia; on retint l'autre pour s'en faire un jouet, [15] et on l'attaquait de loin à coups de javelots et de pierres, quand une femme, au milieu de ces transports d'une rage plus qu'humaine et qui passe toute croyance, se mêle à cette troupe forcenée, prie qu'on s'arrête un peu, et dit en pleurant, "qu'elle a un époux et des enfants prisonniers chez l'ennemi: elle espère avec ce cadavre de roi, tout déchiré qu'il est, racheter sa famille". [16] Les mutilations cessèrent: ce qui resta de ces membres en lambeaux fut enseveli à Consentia par les soins d'une seule femme; les ossements du roi, renvoyés à l'ennemi dans Métaponte, [17] furent de là portés en Épire, à Cléopâtre sa femme et à sa soeur Olympias, dont l'une était mère et l'autre soeur d'Alexandre le Grand. [18] Telle fut la triste fin d'Alexandre d'Épire: quoique la fortune lui ait épargné la guerre avec Rome, comme il porta néanmoins ses armes en Italie, j'ai dû la raconter en peu de mots, qui suffiront.
XXV [1] La même année on célébra dans Rome un lectisterne, pour la cinquième fois depuis la fondation de la ville, et toujours afin d'apaiser les dieux. [2] Ensuite les nouveaux consuls, après avoir, par ordre du peuple, envoyé déclarer la guerre aux Samnites, préparèrent d'abord, pour la soutenir, de plus puissantes ressources que contre les Grecs: puis, il leur vint d'ailleurs un secours étranger qu'alors ils n'attendaient guère. [3] Les Lucaniens et les Apuliens, peuples avec qui Rome n'avait jamais eu affaire jusqu'à ce jour, vinrent demander son alliance et promirent des armes et des hommes pour la guerre: par un traité, on les reçut en amitié. [4] Durant ce temps, les légions avaient du succès dans le Samnium: trois places tombèrent en leur pouvoir, Allifae, Callifae et Rufrium; et partout ailleurs, à l'arrivée des consuls, le territoire fut dévasté dans tous les sens. [5] Pendant que cette guerre s'engageait si heureusement, celle qu'on faisait d'autre part aux Grecs assiégés touchait à sa fin. Les ennemis en effet, dont les communications étaient coupées, et les forces divisées, avaient encore à souffrir dans leurs murailles plus de maux qu'ils n'en redoutaient du dehors: [6] prisonniers, pour ainsi dire, de leurs propres défenseurs, qui outrageaient indignement leurs enfants même et leurs femmes, ils enduraient toutes les calamités des villes conquises. [7] Ils apprirent que Tarente et les Samnites leur envoyaient de nouveaux secours: des Samnites, ils pensaient en avoir dans leurs murs plus qu'ils n'en voulaient; [8] mais les Tarentins, soldats grecs dans une ville grecque, devaient les protéger autant contre les Samnites et les Nolains que contre le Romain ennemi; ils les attendaient dans cet espoir. Néanmoins ils jugèrent que le moindre des maux serait encore de se rendre aux Romains. [9] Charilaus et Nymphius, les premiers de la ville, après s'être concertés sur la conduite de cette affaire, se partagèrent les rôles: l'un passerait auprès du général romain, l'autre demeurerait dans la place, pour la tenir prête à l'exécution de l'entreprise. [10] Ce fut Charilaus qui vint trouver Publilius Philo: "C'est pour le bien, le profit, le bonheur des Palaepolitains et du peuple romain qu'il a résolu de livrer la ville. Que par ce fait il trahisse ou sauve sa patrie, cela dépend de la foi romaine. Pour lui-même, il n'exige et ne demande rien: [11] pour la ville, il demande, sans l'exiger toutefois, que si l'entreprise réussit, le peuple romain considère plutôt ce qu'il avait fallu de dévouement et de courage pour revenir à son amitié que de folie et d'audace pour se détacher du devoir." [12] Le général l'approuve, et lui donne trois mille soldats pour occuper la partie de la ville où s'étaient établis les Samnites: cette troupe était sous les ordres de L. Quinctius, tribun militaire.
XXVI [1] Pendant ce temps, Nymphius avait adroitement attaqué le préteur des Samnites, et, lui montrant l'armée romaine tout entière autour de Palaepolis et dans le Samnium, l'avait amené à lui permettre de monter une flotte pour aller envahir le territoire de Rome, où il dévasterait non seulement la côte maritime, mais les lieux voisins de la ville même. [2] Mais, pour cette entreprise, il fallait partir la nuit, et sur l'heure mettre à flot les navires. Pour hâter ces apprêts, toute l'armée des Samnites, moins la garde nécessaire au service de la ville, fut envoyée au rivage. [3] Là, pendant que Nymphius, au milieu des ténèbres et de cette multitude qui s'embarrasse elle-même, s'applique à tout confondre par milles ordres contraires, et gagne ainsi du temps; Charilaus, d'intelligence avec ses partisans, s'introduit dans la place, garnit de soldats romains les hauteurs de la ville, et fait jeter le cri d'attaque. Les Grecs, secrètement avertis par leurs chefs, restent en repos; [4] les Nolains s'élancent vers la porte opposée et s'enfuient par le chemin qui mène à Nola. Les Samnites n'étaient pas dans la place; et plus la fuite leur sembla facile d'abord, plus elle leur fit honte après le danger, [5] car ils n'avaient plus d'armes, plus de bagages; ils avaient tout laissé aux mains de l'ennemi; et, moqués de l'étranger, de leurs compatriotes même, ils rentrèrent chez eux dépouillés et dénués de tout. [6] Je n'ignore point qu'une autre tradition impute la remise de cette place aux Samnites, mais j'ai voulu suivre des auteurs plus dignes de foi; d'ailleurs le traité fait avec Naples [qui devint ensuite la ville souveraine de l'empire des Grecs] rend plus vraisemblable leur retour volontaire à l'amitié de Rome. [7] On décerna le triomphe à Publilius: on comprit assez que le siège avait dû dompter l'ennemi et l'amener à se rendre. Cet homme obtint le premier deux faveurs singulières: la prorogation du commandement qu'on n'avait accordée à nul autre avant lui, et le triomphe après le consulat.
XXVII [1] Une autre guerre éclata presque aussitôt avec les Grecs de la rive opposée: les Tarentins. [2] Ils avaient entretenu quelque temps Palaepolis d'un vain espoir de secours, et quand ils apprirent que les Romains étaient maîtres de la ville, ils se plaignirent des Palaepolitains, comme s'ils en étaient trahis, et qu'ils ne les eussent point trahis eux-mêmes; leur haine, leur envie fit rage contre Rome, surtout quand ils surent que les Lucaniens aussi et les Apuliens [car l'une et l'autre alliance date de cette année] s'étaient rangés sous la protection du peuple romain. [3] "On est presque arrivé jusqu'à eux; on va les réduire à n'avoir les Romains que pour ennemis ou pour maîtres. [4] Le sort de leur État dépend évidemment de la guerre des Samnites et de son issue: seule, cette nation résiste, mais ses forces ne lui suffisent plus depuis la défection du Lucanien; [5] c'est donc lui qu'il faut ramener, et détacher de l'alliance romaine; on le peut encore, si on sait avec art semer les discordes." [6] Ces raisons prévalurent sur les esprits avides de nouveautés. On attira à prix d'argent de jeunes Lucaniens, qu'on paya; plus connus qu'estimés dans leur pays, ils viennent, se déchirent à coups de verges, et, le corps nu, se présentent dans l'assemblée de leurs concitoyens, [7] criant que c'était pour avoir osé entrer dans le camp romain, que le consul les avait battus de verges et presque frappés de la hache. [8] Ce traitement, si hideux en lui-même, semblait plutôt l'oeuvre de la violence que de la ruse: à cette vue, la foule se soulève, et force par ses clameurs les magistrats de convoquer le sénat: [9] les uns, entourant l'assemblée, demandent la guerre contre Rome; d'autres courent au dehors appeler aux armes les habitants des campagnes. Les esprits les plus sages se laissent entraîner à ce mouvement; on décrète le renouvellement de l'alliance avec les Samnites, et des députés partent à cet effet. [10] Cette résolution soudaine parut aussi peu sincère qu'elle était peu fondée; les Samnites exigèrent qu'on donnât des otages, et qu'on reçut garnison dans les places fortes: on était dupe de l'imposture et de la haine; on ne refusa rien. [11] Cependant l'imposture ne tarda point à paraître, quand on vit les auteurs de cette ruse perfide se retirer à Tarente: mais on avait perdu tout pouvoir de disposer de soi; on en fut réduit à un stérile repentir.
XXVIII [1] Cette année la plèbe romaine entra, pour ainsi dire, dans une ère nouvelle de liberté: l'asservissement des débiteurs fut aboli; le droit changea, grâce tout ensemble et à la luxure et à l'insigne cruauté d'un usurier, L. Papirius. [2] Il retenait chez lui C. Publilius, qui s'était livré pour répondre des dettes de son père: l'âge et la beauté du jeune homme, qui pouvaient émouvoir sa pitié, n'enflammèrent que son penchant au vice et à l'outrage. [3] Prenant cette fleur de jeunesse pour un supplément d'intérêt de sa créance, il essaya d'abord de le séduire par d'impudiques paroles; puis, comme Publilius fermait l'oreille à ses instances, il cherche à l'effrayer par ses menaces et lui représente par instants sa position. [4] Voyant enfin qu'il avait plus de souci de l'honneur de sa naissance que de sa fortune présente, il ordonne qu'on le mette nu, et qu'on apporte les verges. [5] Déchiré sous les coups, le jeune homme s'échappe par la ville, se plaignant à tous de l'infamie et de la cruauté de l'usurier: [6] les citoyens viennent en foule, émus de compassion pour sa jeunesse, indignés de son outrage; on s'échauffe, on craint pour soi, pour ses enfants un pareil sort; du Forum, où on se rassemble, on court à la Curie. [7] Et comme les consuls, surpris et entraînés dans ce mouvement, avaient convoqué le sénat, à mesure que les sénateurs entrent dans la Curie, on se précipite à leurs pieds, on leur montre le corps déchiré du jeune homme. [8] Ce jour-là, la violence et l'attentat d'un seul brisèrent un des plus forts liens de la foi publique: les consuls eurent ordre de proposer au peuple que jamais, sinon pour crime, et en attendant le supplice mérité, un citoyen ne pût être tenu dans les chaînes ou les entraves: [9] les biens du débiteur, non son corps, répondraient de sa dette. Ainsi tous les citoyens captifs furent libres, et on défendit pour toujours de remettre aux fers un débiteur.
XXIX [1] La même année, quand la seule guerre des Samnites, sans compter la défection soudaine des Lucaniens et la complicité de Tarente dans cette défection, eût suffi pour mettre en peine le sénat, on apprit encore que le peuple vestin se joignait aux Samnites. [2] Toutefois, cette nouvelle ne fut cette année que le sujet des divers entretiens de la ville, sans être la matière d'une discussion publique, mais l'année suivante, les consuls L. Furius Camillus, élu pour la deuxième fois, et Junius Brutus Scaeva, ne virent point d'affaire plus grave et plus pressée à présenter au sénat. [3] Cet ennemi ne s'était point fait connaître encore; le sénat pourtant fut saisi d'une si vive inquiétude qu'il craignait également de prendre en mains et de négliger cette affaire: d'un côté, l'impunité des Vestins encouragerait l'audace et l'insolence; de l'autre, leur punition par les armes inspirerait autour d'eux l'effroi et la colère; de toute manière on soulevait les nations voisines. [4] Et c'étaient toutes peuplades non moins puissantes à la guerre que les Samnites: les Marses, les Péligniens, les Marrucins, qu'on aurait pour ennemis, si on attaquait le Vestin. [5] Néanmoins ce parti prévalut: il put sembler d'abord plus hardi que sage; mais l'événement prouva que la force d'âme a pour soi la fortune. [6] Les sénateurs décidèrent et le peuple ordonna la guerre contre les Vestins. Cette province échut au sort à Brutus, le Samnium à Camillus. [7] On mena une armée chez les deux peuples, et le souci de défendre leurs frontières empêcha les ennemis de joindre leurs forces. [8] Au reste, l'un des consuls, L. Furius, qui portait la plus lourde charge de ces rudes travaux, fut atteint d'une maladie grave, et la fortune l'éloigna ainsi de la guerre: [9] il eut ordre de nommer un dictateur pour commander à sa place, et il nomma le plus célèbre guerrier de son siècle, L. Papirius Cursor, qui choisit Q. Fabius Maximus Rullianus pour maître de cavalerie: [10] couple illustre par les grandes oeuvres de sa magistrature, mais que sa désunion, où la lutte fut presque poussée à son dernier terme, fit plus illustre encore. [11] L'autre consul multiplia la guerre chez les Vestins, et partout il eut même succès. Il dévasta les campagnes, saccagea, brûla les toits et les moissons, attira ainsi les ennemis malgré eux au combat, [12] et, dans une seule bataille, il ruina si bien leurs forces, non toutefois sans verser le sang de ses soldats, que les Vestins, qui s'étaient réfugiés d'abord dans leur camp, n'osèrent plus compter sur les retranchements et les fossés, et se dispersèrent dans les places, dont la position et les remparts devaient les défendre. [13] Pour en finir, il entreprit d'emporter ces places d'assaut: Cutina d'abord, que, grâce à la vive ardeur ou à la rage de ses soldats, dont presque pas un n'était sorti du combat sans blessure, il enleva par escalade; puis Cingilia: [14] et il abandonna le butin de ces deux villes à ses troupes que n'avaient arrêtées ni portes ni murailles ennemies.
XXX [1] On partit pour le Samnium sous d'équivoques auspices: ce vice tourna, non contre la guerre, dont l'issue fut heureuse, mais contre les généraux qui luttèrent de haines et de rage. [2] En effet, Papirius, dictateur, retournant à Rome, sur l'avis du pullaire, pour reprendre les auspices, commanda au maître de la cavalerie de garder sa position, et d'éviter, en son absence, d'en venir aux mains avec l'ennemi. [3] Fabius, après le départ du dictateur, apprit par ses éclaireurs que partout l'ennemi était aussi peu sur ses gardes que s'il n'y eût pas un seul Romain dans le Samnium. [4] Ce jeune homme, soit que son ardente fierté s'indignât de voir toute puissance aux mains du dictateur, soit qu'il cédât à l'occasion de bien faire, dispose et prépare ses troupes pour l'attaque; puis, il marche à Imbrinium [c'est le nom du lieu], il y rencontre les Samnites et leur livre bataille. [5] Le succès de ce combat fut tel, que, si le dictateur eût été là, il n'eût pas été plus complet, et l'affaire n'eût pu être mieux conduite: le général ne fit point faute au soldat, ni le soldat au général. [6] Les cavaliers, après avoir chargé à plusieurs reprises, sans pouvoir enfoncer la ligne de l'ennemi, s'avisèrent, par le conseil de L. Cominius, tribun militaire, d'ôter la bride à leurs chevaux, et, dans cet état, ils les poussèrent de l'éperon avec tant de vigueur que nul effort ne put tenir devant eux: à travers les armes et les hommes, ils s'ouvrirent un large passage. [7] Le fantassin suivit l'élan des cavaliers, et dans ces rangs ébranlés précipita les enseignes. Vingt mille ennemis, dit-on, périrent en ce jour. Des auteurs assurent que deux fois on combattit l'ennemi, en l'absence du dictateur, et qu'on eut deux fois un brillant succès. Dans les plus anciens écrivains, je ne trouve que cette seule bataille; dans quelques annales, on ne parle point de toute cette affaire. [8] Le maître de la cavalerie, qui, d'un si grand carnage, avait retiré de nombreuses dépouilles, rassembla en un vaste monceau les armes ennemies, y mit le feu et les brûla, soit qu'il en eût fait le voeu à quelque divinité, [9] soit qu'il voulût, s'il faut en croire l'historien Fabius, empêcher ainsi le dictateur de recueillir le fruit de sa gloire, d'inscrire son nom sur cette conquête, et de parer son triomphe de ces dépouilles. [10] La lettre qu'il écrivit sur cette heureuse affaire, il l'adressa au sénat et non au dictateur, ce qui prouvait encore qu'il n'entendait point l'admettre au partage de sa gloire. Il est certain du moins que le dictateur, en apprenant ce fait, loin de se réjouir comme les autres du gain de cette victoire, marqua de la colère et du chagrin. [11] Il leva brusquement la séance, et s'arracha aussitôt de la Curie, répétant partout que ce n'était point tant les légions samnites, mais la majesté dictatoriale et la discipline militaire, que le maître de cavalerie aurait vaincues et détruites, si son mépris pour l'autorité demeurait impuni. [12] Plein de menaces et de rage, il part, il marche au camp à grandes journées; mais sans avoir pu devancer le bruit de sa venue. [13] Déjà on était accouru de la ville annoncer que le dictateur arrivait, impatient de punir, et ne parlant presque que pour vanter l'action de T. Manlius.
XXXI [1] Fabius convoque l'armée aussitôt, il conjure les soldats qui ont défendu vaillamment la république contre ses plus acharnés ennemis, qui ont vaincu sous sa conduite et ses auspices, de le protéger lui-même contre l'implacable cruauté du dictateur. [2] Il vient, égaré par l'envie, irrité du courage et du bonheur d'autrui, furieux qu'en son absence la république ait été dignement servie: il aimerait mieux, s'il pouvait changer la fortune, que la victoire fût aux Samnites qu'aux Romains. [3] Il parle du mépris de son autorité, comme s'il n'avait pas défendu de combattre, du même esprit qu'il s'afflige du combat aujourd'hui! C'était par envie alors qu'il aurait voulu comprimer la vaillance d'autrui, qu'il aurait arraché leurs armes à ses soldats si avides de gloire, pour qu'ils ne pussent marcher sans lui; [4] à cette heure encore, il ne s'indigne, il ne fait rage que parce qu'à défaut de L. Papirius, les soldats n'ont été ni sans armes, ni sans bras; que parce que Q. Fabius s'est cru maître de cavalerie, et non un appariteur du dictateur. [5] Qu'aurait-il fait, si, par un hasard des batailles, par une de ces communes chances de la guerre, un revers était survenu, lui qui, voyant l'ennemi vaincu, et la république si bien servie qu'elle n'eût pu l'être mieux par lui, ce chef unique menace du supplice le maître de cavalerie? [6] Et s'il en veut au maître de cavalerie, il n'en veut pas moins aux tribuns militaires, aux centurions, aux soldats: s'il pouvait, il sévirait contre tous; comme il ne le peut, il sévit contre un seul. [7] L'envie, comme la flamme, s'attaque à ce qui est grand: c'est la tête, c'est le chef de l'entreprise qu'on attaque. S'il peut tout ensemble tuer l'homme et sa gloire, vainqueur alors, il dominera comme sur une armée captive, et tout ce qu'on aura pu faire contre le maître de cavalerie, on l'osera contre les soldats. [8] Ainsi, dans la cause de Fabius, ils serviront leur liberté à tous. Si le dictateur voit que l'armée, qui fut d'accord pour marcher au combat, est d'accord aussi pour défendre sa victoire, et que le salut d'un seul est à coeur à tous, il se laissera aller à de plus doux sentiments. [9] En un mot, il confie sa vie et sa fortune à leur foi, à leur fermeté.
XXXII [1] De toute l'assemblée on lui crie d'avoir bon courage: personne ne portera la main sur lui, tant que les légions romaines seront là. Peu de temps après le dictateur arrive, et sur l'heure fait sonner la trompette et convoque l'armée. [2] Alors on fit silence, et le héraut appela Q. Fabius, maître de la cavalerie. Il quitte aussitôt la place moins élevée qu'il occupait, et s'approche du tribunal. Le dictateur lui dit: [3] "Je veux savoir de toi, Q. Fabius, puisque la dictature est la suprême puissance, puisque les consuls, ces rois du pouvoir, lui obéissent, ainsi que les préteurs créés sous les mêmes auspices que les consuls, si tu crois juste ou non qu'un maître de cavalerie écoute et suive ses ordres? [4] Je te demande encore si, convaincu que j'étais, à mon départ de Rome, de l'incertitude des auspices, je devais, dans ce désordre de nos religions, commettre au hasard le salut de la république, ou renouveler les auspices, pour ne rien faire sans être sûr des dieux? [5] Puis enfin, quand un pieux scrupule arrêtait le dictateur au moment d'agir, si le maître de cavalerie avait le droit de s'en défendre et de s'en affranchir? Mais pourquoi toutes ces questions? Je serais parti sans mot dire, que tu pouvais me comprendre et régler ton devoir sur l'interprétation de ma volonté. [6] Réponds-moi: ne t'avais-je pas défendu de rien tenter en mon absence? ne t'avais-je pas défendu de livrer bataille aux ennemis? [7] Tu as méprisé ma défense, et en dépit de l'incertitude des auspices, du désordre de nos religions, contre toutes les lois militaires, contre la discipline des ancêtres, contre l'aveu des dieux, tu as osé te battre avec l'ennemi. [8] Réponds à ce que je te demande, à cela seul; hors de là, pas un mot; prends-y garde. Approche, licteur". [9]
Répondre à chacune de ces questions n'était pas chose facile: tantôt il se plaignait d'avoir le même homme pour accusateur et pour juge; tantôt il s'écriait qu'on lui pouvait arracher la vie plutôt que la gloire de ses oeuvres; [10] il se justifiait tour à tour et accusait le dictateur. Papirius alors sentit renaître sa colère; il ordonna de dépouiller le maître de cavalerie, et d'apprêter les verges et les haches. [11] Fabius invoque la foi des soldats, et, repoussant les licteurs qui lui déchirent ses vêtements, il se réfugie auprès des triaires, qui déjà remuaient et soulevaient les esprits. [12] Leurs clameurs se propagent et parcourent l'assemblée entière: ici des prières, là des menaces se font entendre. Ceux que le hasard avait amenés près du tribunal et placés sous les yeux du général qui les pouvait reconnaître, le suppliaient de pardonner au maître de cavalerie et de ne point condamner l'armée avec lui. [13] Mais aux derniers rangs de l'assemblée et dans le groupe qui entourait Fabius, on attaquait hautement ce dictateur impitoyable, et on n'était pas loin de la sédition. Le tribunal même n'était point tranquille. [14] Les lieutenants qui environnaient le siège du dictateur le conjuraient de remettre l'affaire au jour suivant, de donner du relâche à sa colère et du temps à la réflexion. [15] "Il avait assez puni la jeunesse de Fabius, assez dégradé sa victoire sans pousser encore la vengeance à son dernier terme, au supplice; sans attacher à ce jeune homme accompli, à son illustre père, à la maison Fabia, cette marque d'ignominie". [16] Comme leurs prières, comme leurs raisons avaient peu de succès, ils l'engageaient "à considérer l'orageuse assemblée; échauffer encore l'esprit des soldats si animés déjà, et donner matière à la sédition, ne serait ni de son âge, ni de sa prudence. [17] On ne fera point un crime à Q. Fabius d'avoir voulu s'arracher au supplice; on s'en prendra au dictateur, si, aveuglé par la colère, il attire sur lui, par un funeste entêtement, les fureurs de la multitude. [18] Enfin, qu'il ne s'imagine point que c'est par affection pour Fabius qu'ils parlent ainsi: ils sont prêts à affirmer par serment qu'ils ne croient point de l'intérêt de la république de sévir en ce moment contre Q. Fabius."
XXXIII [1] Ces remontrances attiraient contre eux l'animosité du dictateur, sans la détourner du maître de cavalerie. Il ordonna aux lieutenants de descendre du tribunal, [2] et commanda le silence: mais le héraut tenta vainement de l'obtenir; et, dans le bruit et le tumulte, ni la voix du dictateur ni celle de ses appariteurs ne purent se faire entendre: la nuit, qui met fin aux batailles, termina ce débat. [3] Le maître de cavalerie eut ordre de se représenter le jour suivant; mais comme tous lui affirmaient que la haine de Papirius, aigri, exaspéré par cette opposition, n'en serait que plus ardente, il s'échappa du camp et s'enfuit à Rome. [4] Là, de l'avis de son père, M. Fabius, qui avait été consul trois fois et dictateur, il convoque aussitôt le sénat, et s'y plaint vivement de la cruauté, de l'injustice du dictateur. Tout à coup on entend, à la porte de la Curie, le bruit des licteurs qui repoussent la foule: [5] c'est lui, c'est son ennemi qui se présente: il avait appris son départ du camp et l'avait suivi avec de la cavalerie légère. La querelle recommence donc, et Papirius ordonne de saisir Fabius. [6] En vain les premiers du sénat et le sénat tout entier intercèdent avec prières; ce coeur impitoyable persiste en sa résolution. Le père de l'accusé, M. Fabius, alors: [7] "puisque sur toi, lui dit-il, ni l'autorité du sénat, ni ma vieillesse que tu veux réduire à l'abandon, ni la bravoure et la noble naissance du maître de cavalerie, que toi-même as nommé, ne peuvent rien, ni les prières qui souvent adoucirent un ennemi, qui fléchissent les colères des dieux; c'est aux tribuns du peuple que je m'adresse, c'est au peuple que j'en appelle; [8] c'est lui, quand tu récuses le jugement de ton armée, le jugement du sénat, lui que je t'impose pour juge: lui seul, assurément, plus que ta dictature, il a force et pouvoir. Je verrai si tu céderas à cet appel, auquel un roi de Rome, Tullus Hostilius, a cédé". [9] De la Curie on se rend à l'assemblée du peuple: le dictateur à peine accompagné, le maître de cavalerie entouré de la foule des premiers citoyens de Rome. Il était monté à la tribune mais Papirius lui commanda de descendre des Rostres et de prendre une place moins élevée. Le père suivit son fils: [10] "Tu fais bien, dit-il au dictateur, de nous envoyer à cette place: d'ici au moins, nous autres hommes privés, nous pourrons parler." D'abord on entendit, moins des discours suivis, qu'une brusque altercation. [11] Puis enfin, dominant ce tumulte, la voix et l'indignation du vieux Fabius attaquèrent la tyrannie et la cruauté de Papirius. [12] "Lui aussi fut dictateur dans Rome; mais par lui personne, pas un homme du peuple, pas un centurion, pas un soldat ne fut outragé; [13] Papirius revendique victoire et triomphe sur un général romain comme sur des chefs ennemis. Quelle différence entre cette antique modération d'autrefois, et cette tyrannie, cette cruauté d'aujourd'hui! [14] Le dictateur Quinctius Cincinnatus, après avoir sauvé le consul L. Minucius enfermé dans son camp par l'ennemi, se contenta, pour le punir, de le laisser à l'armée lieutenant au lieu de consul. [15] M. Furius Camillus, bien que L. Furius eût, au mépris de sa vieillesse et de son autorité, livré un combat qu'il perdit honteusement, non seulement fut assez maître de sa colère au moment même pour ne rien écrire contre son collègue au peuple et au sénat; [16] mais, à son retour, ce fut lui qu'il préféra à tous les tribuns consulaires, quand le sénat lui laissa le choix parmi ses collègues, lui qu'il voulut associer à son commandement. [17] Le peuple lui-même, qui a souveraine puissance en toutes choses, n'a jamais, dans sa colère, imposé plus dure peine, à ceux dont la témérité ou l'ignorance avaient perdu l'armée, qu'une amende pécuniaire: nul chef jusqu'à ce jour n'a payé de sa tête les mauvais succès de ses armes. [18] Et maintenant on menace des verges et de la hache les généraux du peuple romain, et, ce qui n'est point permis même contre des vaincus, on l'ose contre des vainqueurs dignes des plus justes triomphes! [19] Qu'aurait souffert de plus son fils, s'il eût été battu, mis en fuite, dépouillé de son camp? Où seraient allées les colères et les violences de cet homme, plus loin que les coups et la mort? [20] Comme il serait convenable, que celui qui est pour la ville une cause de joie, de victoire, de supplication, d'actions de grâces, [21] que celui pour qui les sanctuaires des dieux sont ouverts, pour qui fument les autels des sacrifices, chargés d'honneurs et d'offrandes, fût mis à nu et déchiré de verges en présence du peuple romain, à la vue du Capitole, de la citadelle, et de ces dieux qu'il n'a point invoqués vainement en deux batailles! [22] De quel esprit l'armée, qui a vaincu sous sa conduite et ses auspices, verra-telle cela? Quel deuil pour le camp romain! quelle joie pour l'ennemi! [23] Ainsi grondant, gémissant, implorant l'aide des dieux et des hommes, il embrassait son fils avec beaucoup de larmes.
XXXIV [1] Il avait pour lui la majesté du sénat, la faveur du peuple, l'appui des tribuns, le souvenir de l'armée absente. [2] Son adversaire alléguait "l'invincible autorité du peuple. romain, la discipline militaire, la parole du dictateur toujours révérée comme un oracle, la sentence de Manlius et son amour paternel immolé à l'intérêt public. [3] Ainsi L. Brutus lui-même, le fondateur de la liberté romaine, avait puni ses deux fils autrefois. Aujourd'hui des pères débonnaires, des vieillards indulgents pour le mépris d'une autorité qu'ils n'ont plus, pardonnent à la jeunesse, comme faute légère, le renversement de la discipline militaire. [4] Lui, toutefois, il persiste en sa résolution; à celui qui a combattu contre sa défense, malgré le désordre des religions et l'incertitude des auspices, il ne remettra rien du châtiment qu'il a mérité. [5] Que la majesté du commandement soit respectée, cela n'est point en son pouvoir; [6] mais elle a son droit, que L. Papirius n'affaiblira jamais. Il souhaite que la puissance tribunitienne, inviolable elle-même, ne viole pas, par son opposition, l'autorité de Rome, et que la nation n'anéantisse point en lui de préférence et le dictateur et les droits de la dictature. [7] Que si on fait cela, ce n'est pas L. Papirius, mais les tribuns, mais le peuple et son funeste jugement, que la postérité accusera, trop vainement, quand, la discipline militaire une fois avilie, le soldat n'obéira pas au centurion, le centurion au tribun, le tribun au lieutenant, le lieutenant au consul, le maître de cavalerie enfin au dictateur: [8] quand nul n'aura plus de respect ni pour les hommes ni pour les dieux; qu'on n'observera plus les édits des généraux, plus les auspices; [9] que, sans congé, les soldats se disperseront en désordre chez les alliés, chez l'ennemi; et qu'oubliant leur serment, et seuls arbitres de leurs actes, ils se dégageront du service à leur gré; que les enseignes seront dégarnies, désertées; [10] qu'on ne s'assemblera plus à l'ordre, et que, sans distinction, le jour, la nuit, que la position soit favorable ou non, par ordre ou sans ordre du chef, on livrera bataille; qu'on ne suivra plus ni son enseigne, ni son rang; qu'il n'y aura plus enfin qu'un brigandage aveugle et sans lois au lieu d'une milice solennelle et sacrée. [11] Ces crimes, acceptez-les, pour en répondre devant tous les siècles, tribuns du peuple; présentez vos têtes à l'opprobre pour le plaisir de Q. Fabius."
XXXV [1] Les tribuns demeuraient interdits et plus en peine déjà pour eux-mêmes que pour celui qui réclamait leur assistance. L'intervention du peuple romain les délivra de ce grave souci: il recourut aux prières, aux supplications, pour obtenir du dictateur la grâce du maître de cavalerie. [2] Des tribuns aussi, suivant cette pente qui les entraînait vers la prière, conjurent le dictateur avec instance de pardonner à la faiblesse humaine, de pardonner à la jeunesse de Q. Fabius: il était assez puni. [3] Enfin, le jeune homme lui-même, et son père, M. Fabius, renonçant à toute résistance, tombent aux genoux du dictateur, pour fléchir et détourner sa colère. Le dictateur, imposant silence: [4] "C'est bien, Romains, dit-il; victoire donc à la discipline militaire, victoire à la majesté du commandement, qui furent en danger de n'être plus rien après ce jour. [5] Q. Fabius n'est point absous du crime d'avoir combattu contre l'ordre du général; mais, condamné pour ce crime, il doit son pardon au peuple romain, son pardon à la puissance tribunitienne, qui lui prêta son aide comme une grâce, non comme une justice. [6] Vis, Q. Fabius, plus heureux de ce concours de la cité pour te défendre, que de cette victoire dont tu te glorifiais tout à l'heure; vis, après avoir osé un forfait que ton père lui-même, s'il eût été à la place de L. Papirius, ne t'eût point pardonné. [7] Avec moi, tu rentreras en grâce quand tu voudras: mais au peuple romain, à qui tu dois la vie, tu ne saurais rendre un plus grand service que d'accepter la leçon de cette journée, que d'apprendre à subir, en paix comme en guerre, les commandements légitimes". [8] Il déclara qu'il ne retenait plus le maître de cavalerie et descendit du lieu consacré, accueilli par le sénat joyeux, par le peuple plus joyeux encore, qui se pressèrent autour de lui, et, félicitant tantôt le maître de cavalerie, tantôt le dictateur, les suivirent en foule. [9] L'autorité militaire ne parut pas moins affermie par cette dangereuse épreuve de Q. Fabius que par le supplice déplorable du jeune Manlius. [10] Par hasard, il arriva cette année que, chaque fois que le dictateur quitta l'armée, l'ennemi fit un mouvement dans le Samnium. Or le lieutenant M. Valerius, qui commandait au camp, avait sous les yeux l'exemple de Q. Fabius, et redoutait moins les attaques de l'ennemi que l'atroce vengeance du dictateur. [11] Aussi des fourrageurs ayant été perfidement enveloppés et massacrés dans une embuscade, on pensa communément que le lieutenant eût pu les secourir, sans les sévères défenses qui l'épouvantèrent. [12] Ce grief aliéna encore du dictateur l'esprit des soldats, qui ne lui pardonnaient pas d'avoir impitoyablement persécuté Q. Fabius, et refusé sa grâce à leurs prières pour l'accorder ensuite au peuple romain.
XXXVI [1] Le dictateur, après avoir nommé et laissé dans la ville un maître de cavalerie, L. Papirius Crassus, et interdit à Q. Fabius tout acte de sa magistrature, retourna au camp, où son arrivée inspira peu de joie à ses troupes, et peu de crainte aux ennemis. [2] Le jour suivant, en effet, soit qu'ils aient ignoré le retour du dictateur, ou fait aussi peu d'état de sa présence que de son absence, ils se rangèrent en bataille et s'approchèrent du camp. [3] Toutefois, telle était l'influence de L. Papirius, de ce seul homme, que, si le zèle du soldat eût secondé les dispositions du général, il est hors de doute qu'on eût pu ce jour-là mettre à fin la guerre des Samnites: [4] tant il sut profiter des avantages du terrain et des réserves de son armée, et de toutes les ressources de la science militaire! Le soldat lui fit faute; il affecta, pour nuire à la gloire de son chef, d'entraver la victoire. Il y eut plus de morts du côté des Samnites, plus de blessés du côté des Romains. [5] L'habile général sentit bien ce qui avait mis obstacle à sa victoire: il devait modérer sa nature, et mêler de la douceur à la sévérité. [6] Dans cette vue, accompagné des lieutenants, il visita les soldats blessés: il avançait la tête sous leurs tentes, demandant à chacun comment il se portait, et, prenant leurs noms, il les recommandaient aux soins des lieutenants, des tribuns, des préfets. [7] Une conduite si populaire et si adroite lui réussit: il n'avait pas guéri le corps qu'il avait déjà regagné le coeur des soldats; et rien ne servit si bien leur guérison que la reconnaissance avec laquelle ils reçurent ces marques d'intérêt. [8] L'armée rétablie, il marcha à l'ennemi: ni lui ni les soldats ne doutaient du succès; et les Samnites furent si complètement battus et dispersés, que de ce jour ils n'osèrent plus présenter l'attaque au dictateur. [9] L'armée victorieuse se porta ensuite où l'appelait l'espoir du butin; elle parcourut tout le pays ennemi sans rencontrer nulle part ni troupes, ni résistance, ouverte ou cachée. [10] Pour ajouter à l'ardeur de ses soldats, le dictateur leur avait abandonné tout le butin, et les haines nationales ne les animaient pas plus vivement contre l'ennemi que ces profits particuliers. [11] Domptés par ces désastres, les Samnites demandèrent la paix au dictateur: il exigea d'eux un vêtement pour chacun de ses soldats, et une année de paie, [12] et les renvoya devant le sénat; mais ils répondirent qu'ils n'iraient point sans le dictateur, et qu'à lui seul, à sa foi, à sa vertu, ils remettaient le soin de leur cause. Ainsi l'armée quitta le Samnium.
XXXVII [1] Le dictateur rentra dans la ville en triomphe. Il voulait abdiquer la dictature; mais, par ordre du sénat, avant d'abdiquer, il créa consuls C. Sulpicius Longus pour la deuxième fois et Q. Aemilius Cerretanus. [2] La paix ne put se faire; on ne s'accordait point sur les conditions; les Samnites ne remportèrent de Rome qu'une trêve d'un an; encore leur foi ne put l'observer, la nouvelle de l'abdication de Papirius releva bientôt leur courage; ils reprirent les armes. [3] Sous ces consuls, C. Sulpicius et Q. Aemilius [Aulius, en quelques annales], outre la défection des Samnites, survint un ennemi nouveau, les Apuliens. Des armées marchèrent contre les deux peuples. Le sort envoya Sulpicius contre les Samnites, Aemilius contre les Apuliens. [4] Selon quelques auteurs, on ne porta point la guerre aux Apuliens; au contraire on protégea des alliés de cette nation contre la violence et les injures des Samnites. [5] Mais la détresse du Samnium, qui pouvait à peine alors défendre son territoire, semble démentir ces agressions des Samnites contre les Apuliens, et rend plus vraisemblable la réunion pour une même guerre des deux peuples contre Rome. [6] Du reste, nul exploit mémorable: dévastation de l'Apulie et du Samnium, et nulle part, ici ou là, l'ennemi. À Rome, une alarme nocturne arracha tout à coup la cité tremblante au sommeil: Capitole et citadelle, portes et remparts, se remplirent de soldats; [7] et quand on eut bien couru et crié aux armes en tous lieux, au point du jour l'auteur et la cause de cette alerte avaient disparu. [8] La même année, à la requête de Flavius, il y eut jugement du peuple contre les Tusculans. M. Flavius, tribun du peuple, proposa à la nation, par une loi, de punir les Tusculans, dont l'aide et les conseils avaient engagé les Véliternes et les Privernates à faire la guerre au peuple romain. [9] Le peuple de Tusculum, avec femmes et enfants, vint à Rome; et cette multitude, prenant les vêtements et les dehors des accusés, parcourut les tribus, se roulant aux genoux de tous les citoyens;[10] et la compassion réussit mieux à les préserver du châtiment, que l'examen de leur cause à les justifier de l'accusation. [11] Toutes les tribus, hors la Pollia, repoussèrent la loi. La sentence de la Pollia portait que les pubères seraient fouettés et mis à mort, les femmes et les enfants vendus à l'encan selon le droit de la guerre. [12] Les Tusculans s'en souvinrent; on sait que leur ressentiment contre les auteurs d'un arrêt si atroce dura jusqu'au temps même de nos pères, et que presque jamais candidat de la tribu Pollia n'eut l'appui de la Papiria.
XXXVIII L'année suivante, sous le consulat de Q. Fabius et de L. Fulvius, A. Cornelius Arvina dictateur, et M. Fabius Ambustus maître de la cavalerie, redoutant une guerre plus sérieuse dans le Samnium [on disait que l'ennemi avait soudoyé la jeunesse des peuples voisins], mirent plus de soin dans les levées, et menèrent une puissante armée contre les Samnites. [2] Ils étaient campés sur le territoire ennemi, aussi insouciants que si l'ennemi eût été bien loin, quand soudain les légions samnites s'avancèrent, et avec tant d'audace, qu'elles vinrent planter leurs palissades à deux pas des postes romains. [3] La nuit approchait, ce qui les empêcha d'attaquer les retranchements; mais elles ne dissimulaient pas qu'au point du jour, le lendemain, elles agiraient. [4] Le dictateur, voyant qu'il faudrait combattre plus tôt qu'il n'avait espéré, craignit que le désavantage du lieu ne trahît la vaillance des soldats. Laissant partout des feux allumés pour tromper les regards de l'ennemi, il fit défiler sans bruit les légions; mais les camps étaient si voisins, qu'il ne put déguiser sa retraite. [5] La cavalerie des Samnites, détachée aussitôt, suivit de près sa marche, sans pourtant, avant le jour, risquer l'attaque: leur infanterie même, tant que dura la nuit, ne sortit point du camp. [6] Au jour enfin, la cavalerie osa assaillir l'ennemi, et, harcelant les traînards ou refoulant l'armée dans les passages difficiles, retarda sa marche: pendant ce temps, l'infanterie rejoignit la cavalerie, et le Samnite pressa bientôt les Romains avec toutes ses forces. [7] Le dictateur comprit que sans de grands dommages il ne pouvait passer outre; il s'arrêta, et, à cette place même, ordonna de tracer un camp: mais c'était chose impossible; la cavalerie ennemie enveloppait l'armée de toutes parts, et ne lui permettait pas d'aller chercher les pieux et de se mettre à l'oeuvre. [8] Quand il vit qu'il n'y avait plus moyen d'avancer ni de demeurer, il range ses troupes en bataille, après avoir reporté en arrière et hors des rangs les bagages. Les ennemis se préparent de même, égaux en forces et en courage, [9] et d'autant plus confiants en leur audace qu'ils ignoraient qu'on avait reculé devant une position contraire, non devant eux, et qu'ils croyaient n'avoir poursuivi que des fuyards saisis de terreur à leur aspect terrible: [10] ce qui tint un moment le combat en balance, car depuis longtemps le Samnite avait désappris à soutenir le cri de charge d'une armée romaine. Mais, par Hercule, ce jour-là, on dit que, depuis la troisième heure du jour jusqu'à la huitième, la lutte se maintint si incertaine, que le cri, une fois jeté au premier choc, ne fut point répété, que les enseignes ne firent un pas ni en avant ni en arrière, et que de nulle part on ne chargea deux fois. [11] Chacun résista de pied ferme, pressa du bouclier, et sans reprendre haleine ou détourner la vue, soutint le combat. C'était une même furie, un acharnement égal, qui ne pouvaient avoir de terme que l'extrême lassitude ou la nuit. [12] Aux soldats enfin la vigueur, au fer sa force, aux chefs la tactique faisaient faute, quand soudain la cavalerie des Samnites, apprenant d'un escadron qui s'était un peu plus avancé, que les bagages des Romains étaient restés loin de l'armée sans gardiens, sans retranchements pour les défendre, s'y précipite avide de pillage. [13] On porte en tremblant cette nouvelle au dictateur: "Laissons-les, dit-il, s'embarrasser dans ce butin.» Bientôt les messagers arrivaient les uns sur les autres, criant qu'on enlevait, qu'on pillait la fortune des soldats. [14] Alors il appelle le maître de cavalerie: "Tu vois, M. Fabius, lui dit-il, que les cavaliers ennemis ont quitté le combat: les voilà pris et embarrassés dans ce qui nous embarrassait nous-mêmes. [15] Attaque cette multitude en désordre, et dispersée, comme toujours, par l'ardeur du pillage. Tu en trouveras bien peu à cheval, bien peu le fer à la main. Pendant qu'ils chargent de butin leurs chevaux, tue-moi ces soldats sans armes, et fais-leur un butin sanglant. [16] À moi les légions et le soin du combat à pied; à toi la cavalerie et la gloire de la conduire!"
XXIX [1] Ce corps de cavalerie, s'élançant dans l'ordre le plus parfait, sur ces ennemis épars et embarrassés remplit tout de carnage. [2] Surpris au milieu de ces bagages qu'ils rejettent à la hâte et qui tombent sous les pieds de leurs chevaux qui s'échappent épouvantés, les Samnites, sans pouvoir combattre ou fuir, se laissent massacrer. [3] Alors la cavalerie ennemie à peu près détruite, M. Fabius fait un léger détour, et vient, par derrière, assaillir l'infanterie. [4] Un nouveau cri de charge éclate et jette la terreur au coeur des Samnites: le dictateur voit les premiers rangs ennemis se retourner avec effroi, les enseignes en désordre, toute la ligne flotter incertaine; alors il interpelle, alors il exhorte ses soldats; il s'adresse aux tribuns, aux centurions, par leurs noms, les engage à recommencer avec lui le combat: [5] on répète le cri d'attaque, on fait marcher les enseignes, et plus on avance, plus on voit s'accroître la confusion de l'ennemi. Déjà les premiers rangs pouvaient reconnaître au loin la cavalerie romaine; [6] et Cornelius, se retournant vers ses manipules, leur faisait entendre comme il pouvait, de la voix et du geste, qu'il apercevait les drapeaux et les boucliers des cavaliers de Rome. [7] À cette nouvelle, à cette vue, ils oublient à l'instant une journée presque entière de fatigues; ils oublient leurs blessures, et comme des troupes fraîches et reposées qui sortiraient du camp pour un premier combat, ils fondent sur l'ennemi. [8] Dès lors, le Samnite ne put tenir plus longtemps contre la peur de la cavalerie et les assauts de l'infanterie: il est massacré sur la place, ou mis en fuite et dispersé. [9] L'infanterie enveloppe et tue ceux qui résistent; la cavalerie taille en pièces les fuyards, et, dans le nombre, le général lui- même succomba. [10] Cette dernière bataille brisa les forces des Samnites. Dans toutes leurs assemblées on murmurait hautement: "Ce n'est point merveille si une guerre impie, entreprise contre la foi d'un traité, et qui leur a mérité pour ennemis les dieux plus que les hommes, n'a point eu de succès; il faut une réparation solennelle, une grande expiation de cette guerre; [11] il s'agit de voir seulement si on prendra pour ce sacrifice le sang de quelques coupables ou le sang innocent de la nation entière." Et quelques- uns déjà osaient nommer les chefs de la défection. [12] Il y avait un nom surtout que désignaient des clameurs unanimes: c'était Brutulus Papius, homme noble et puissant, et, à n'en pas douter, auteur de la rupture de la dernière trêve. [13] Contraints de faire sur lui un rapport, les préteurs décrétèrent que Brutulus Papius serait livré aux Romains; qu'avec lui tout le butin et les prisonniers romains seraient envoyés à Rome, et que les objets revendiqués par les féciaux, aux termes du traité, seraient restitués, selon le droit et la justice. [14] Leurs féciaux, d'après cette décision, furent envoyés à Rome, avec le corps inanimé de Brutulus, qui, par une mort volontaire, s'était dérobé à l'opprobre et au supplice. [15] Outre son cadavre, on s'empressa aussi de livrer ses biens. Mais rien de tout cela ne fut accepté, sauf les prisonniers et le butin qu'on put reconnaître; l'offre et l'abandon du reste furent rejetés. Un sénatus-consulte ordonna le triomphe du dictateur. [16] Quelques auteurs prétendent que cette guerre fut terminée par les consuls, qui seuls triomphèrent des Samnites: ils ajoutent que Fabius envahit l'Apulie, et rapporta de là un butin immense.
XL[1] On ne disconvient pas que cette année A. Cornelius n'ait été dictateur: [2] on doute seulement, s'il fut créé pour conduire la guerre, ou pour donner aux jeux romains, en l'absence du préteur L. Plautius alors atteint d'une maladie grave, [3] le signal de la course des quadriges, et, après avoir accompli ce devoir d'une magistrature assurément peu mémorable, abdiquer la dictature; il n'est pas facile de se prononcer pour un fait contre l'autre, pour une autorité contre une autre autorité. [4] Je suis convaincu que les souvenirs du passé ont été altérés par les éloges funèbres et les fausses inscriptions des images, alors que chaque famille voulait, par ces mensonges trompeurs, tirer à soi la gloire des actions et des dignités. [5] De là sans doute cette confusion dans les oeuvres de chacun, et dans les monuments publics de l'histoire; et il n'existe point d'écrivain contemporain de cette époque, dont le témoignage soit assez sûr pour qu'on puisse s'y arrêter.
Tite-Live : livre IX (traduction)
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TITE-LIVE
Livre IX.
XLVI. L'édilité curule de Cn. Flavius (304).
I.
(1) L'année suivante, sous le consulat de T. Veturius Calvinus et de Sp. Postumius, eut lieu la paix Caudine, fameuse par la défaite des Romains. (2) Les Samnites avaient, cette année, pour général C. Pontius, fils d'Herennius. Né d'un père dont l'habileté était consommée, il était lui-même le premier de sa nation, comme guerrier et comme capitaine. (3) Lorsque les députés que l'on avait envoyés pour donner satisfaction aux Romains, revinrent sans avoir conclu la paix, Pontius dit à ses concitoyens assemblés: "Gardez-vous de croire que cette députation n'ait rien produit: par elle est apaisé tout ce qu'avait allumé contre nous de colères célestes la rupture du traité. (4) J'ai l'intime conviction que, quel que fût le dieu qui voulût nous réduire à la nécessité de livrer ce qu'on nous redemandait aux termes du traité, ce dieu ne voulait pas que les Romains repoussassent avec tant de hauteur la réparation offerte. (5) Car, pour fléchir les dieux et apaiser les hommes, que pouvait-on faire de plus que ce que nous avons fait? Le butin enlevé aux ennemis, butin qui semblait nous appartenir par le droit de la guerre, nous l'avons rendu: (6) les auteurs de la guerre, ne pouvant les livrer vivants, nous les avons livres morts; et, pour qu'il ne demeurât en notre possession rien qui fût infecté de leur crime, nous avons porté leurs biens à Rome. (7) Que dois-je de plus, Romain, à toi, au traité, aux dieux, garants du traité? Il n'est pas un seul peuple, pas un seul homme que je voulusse éviter de prendre pour juge entre ton courroux et mes supplications. (8) Que si le faible, luttant contre le puissant, ne doit rien attendre de la justice des hommes, j'aurai du moins recours aux dieux vengeurs d'un intolérable orgueil, (9) et je les conjurerai de tourner leur colère contre ceux que ne satisfont ni la restitution de leurs biens, ni les richesses d'autrui entassées chez eux; dont, ni la mort des coupables, ni l'abandon qu'on leur a fait de leurs corps inanimés, ni celui des biens, suivant le cadavre du possesseur, ne peuvent rassasier la cruauté; que nous ne pourrions apaiser qu'en leur donnant notre sang à boire et nos entrailles à déchirer. (10) La guerre est juste, Samnites, quand elle est nécessaire; et les armes sont innocentes, quand il ne reste d'autre espoir que dans les armes. (11) Ainsi donc, puisque l'essentiel, dans les choses de ce monde, est d'avoir les dieux propices ou contraires, tenez pour certain que les guerres précédentes, vous les avez faites contre les dieux plus que contre les hommes, et que, celle qui vous menace, vous la ferez sous les auspices mêmes des dieux."
II.
(1) Après avoir prononcé ces mots, qui renfermaient une prédiction aussi véritable qu'heureuse, il se met en route avec l'armée, et va camper le plus secrètement qu'il peut aux environs de Caudium. (2) De là, il envoie à Calatia, où il savait que les consuls romains étaient déjà avec leur camp, dix soldats déguisés en bergers: il leur prescrit de mener paître leurs troupeaux, chacun d'un côté différent, à peu de distance des postes romains; (3) et, lorsqu'ils tomberont au milieu des fourrageurs, de tenir tous ce même langage: "que les légions des Samnites sont dans l'Apulie; qu'ils assiègent Lucérie avec toutes leurs troupes, et qu'ils ne tarderont pas à l'emporter de vive force." (4) Déjà même ce bruit, répandu à dessein, était parvenu aux Romains; mais les prisonniers y donnèrent d'autant plus de poids, qu'ils s'accordaient tous à dire la même chose. (5) Il était hors de doute que les Romains porteraient secours aux Lucériens, qui étaient de bons et fidèles alliés; et, d'ailleurs, ils devaient craindre que l'Apulie, épouvantée du danger présent, ne fît défection tout entière. La délibération eut donc pour objet unique de décider quelle route on prendrait. (6) Deux chemins conduisaient à Lucérie: l'un, facile et ouvert, qui longeait les côtes de la mer Supérieure, plus long à la vérité, mais plus sûr; (7) l'autre, plus court, à travers les Fourches Caudines. Or, voici quelle est la nature du lieu. Là, sont deux défilés profonds, étroits et couverts de bois, lesquels se trouvent unis par une chaîne de montagnes qui règne autour. Entre ces défilés existe, enfermée au milieu, une petite plaine assez unie, couverte d'herbes et d'eau, à travers laquelle on passe. (8) Mais avant d'y arriver, il faut entrer dans le premier défilé; et alors on est forcé de revenir sur ses pas, ou, si l'on veut aller plus loin, il faut franchir l'autre défilé, plus étroit et plus difficile. (9) Après être descendus dans cette plaine par un autre chemin pratiqué à travers une roche creuse, les Romains veulent aussitôt pénétrer dans le second défilé, mais ils le trouvent fermé par des arbres abattus et par des masses énormes de rochers. Ils reconnaissent l'artifice de l'ennemi, et aperçoivent un corps de troupes sur la hauteur qui commandait l'entrée du défilé. (10) Se hâtant de retourner sur leurs pas, ils se mettent en devoir de reprendre leur premier chemin; ils se trouvent aussi arrêtés de ce côté et par les difficultés du lieu, et par les armes qu'on leur oppose. Alors ils suspendent leur marche, bien que personne ne leur en ait donné l'ordre; les esprits de tous sont plongés dans la stupeur, et leurs membres éprouvent une espèce d'engourdissement d'une nature extraordinaire. (11) Se regardant les uns les autres (comme s'ils attendaient respectivement de chacun d'eux plus d'énergie et de résolution), ils demeurent longtemps immobiles et silencieux. (12) Ensuite, lorsqu'ils virent dresser les tentes des consuls, et quelques-uns faire les préparatifs nécessaires au campement, bien qu'ils sentissent que, dans une situation qui ne présentait pas la moindre ressource et où tout espoir était perdu, travailler, se fortifier deviendrait un sujet de risée; (13) cependant, afin de ne pas ajouter les torts au malheur, chacun, pour sa part, sans qu'on l'y exhorte ou qu'on le lui commande, s'empresse de concourir aux travaux de défense. Ils établissent le long des sources un camp retranché; (14) mais (outre que l'ennemi les raillait avec orgueil), eux-mêmes, avouant douloureusement l'inutilité de leurs efforts, sont les premiers à regarder en pitié leurs ouvrages. (15) Les lieutenants et les tribuns vont d'eux-mêmes trouver les consuls, qui, plongés dans l'abattement, ne songeaient pas même à convoquer un conseil (puisqu'une telle situation ne permettait d'attendre ni avis utile ni secours); et les soldats, les yeux tournés vers la tente du consul, semblent demander à leurs chefs une assistance qu'auraient pu à peine leur prêter les dieux immortels.
III (1) Ils étaient plus occupés à se plaindre qu'à délibérer, quand la nuit vint les surprendre. Ils disaient avec impatience, chacun selon sa manière de voir: l'un: Franchissons les obstacles de la route;" l'autre:
"Dirigeons-nous par le versant des montagnes, à travers les forêts, par tout endroit où l'on pourra porter ses armes. (2) Parvenons seulement à joindre cet ennemi, que nous sommes habitués à vaincre déjà depuis près de trente ans. Tout se nivellera et s'aplanira sous les pas d'un Romain combattant contre un perfide Samnite." Un autre répondait: "En quel lieu et par où irons-nous? entreprendrons-nous d'ôter ces montagnes de dessus leur base; tant que ces hauteurs resteront suspendues sur nos têtes, par où arriver à l'ennemi? armés, sans armes, braves, lâches, nous sommes également tous pris et vaincus. L'ennemi n'a pas même besoin de nous présenter le fer pour honorer notre mort; sans bouger, il terminera la guerre." (4) La nuit se passa à émettre ainsi tour à tour son avis, sans qu'aucun songeât à prendre ni nourriture ni repos. De leur côté, les Samnites, dans une occasion si favorable, ne pouvaient prendre un parti. Ils tombent donc unanimement d'accord de consulter par lettres Herennius Pontius, père de leur général. (5) Déjà ce vieillard, chez qui le poids des années se faisait sentir, avait renoncé non seulement aux emplois militaires, mais encore aux fonctions civiles. Toutefois, dans un corps affaissé par l'âge, il conservait une grande force d'esprit et de jugement. (6) Quand il sut que les armées romaines étaient enfermées aux Fourches Caudines, entre les deux défilés, interrogé par le messager de son fils, il fut d'avis qu'il fallait laisser sortir de là au plus tôt tous les Romains, sans leur faire le moindre mal. (7) Cet avis ayant été rejeté, et le même messager étant revenu le consulter de nouveau, il déclara qu'il fallait les tuer tous jusqu'au dernier. (8) Après qu'on eut reçu ces deux réponses si opposées entre elles, et qui semblaient un oracle obscur, le fils lui-même, bien qu'il fût un des premiers à penser que l'âge, en affaissant le corps de son père, avait altéré ses facultés intellectuelles, céda néanmoins au voeu général, qui le pressait d'appeler au conseil le vieillard en personne. (9) Celui-ci, dit-on, se rendit sans répugnance au camp, où il arriva traîné clans un chariot; et, appelé au conseil, il y parla à peu près de la même manière sans rien changer à son avis; seulement il ajouta ses motifs: "En usant du moyen qu'il avait proposé d'abord et qu'il jugeait être le meilleur, on affermissait à jamais, par un grand bienfait, la paix et l'union avec un peuple très puissant; en employant l'autre, on reculait la guerre de plusieurs générations, qui suffiraient à peine aux Romains pour réparer leurs forces, après la perte de deux armées: quant à un troisième moyen, il n'en voyait pas." (11) Comme son fils et les autres chefs persistaient à lui demander, s'il ne serait pas plus sage d'adopter un milieu entre ces deux extrêmes, par exemple, de renvoyer les ennemis sains et saufs, en leur faisant subir les lois que le droit de la guerre permet d'imposer aux vaincus, il répondit: (12) "Ce parti n'est assurément de nature ni à vous faire des amis, ni à vous débarrasser de vos ennemis. Laissez donc la vie aux Romains, après les avoir irrités par un outrage: il est dans le caractère de la nation romaine de ne pouvoir demeurer tranquille après un revers. (13) Elles vivront toujours dans le cœur de ce peuple, toutes les humiliations que l'aura contraint de subir la nécessité présente, et il ne pourra goûter de repos qu'après avoir tiré de vous de nombreuses vengeances."
IV.
(1) Ni l'une ni l'autre opinion du vieillard ne fut approuvée. Herennius quitta le camp, et revint chez lui en chariot. Cependant, les Romains, après avoir fait inutilement de nombreux efforts pour sortir de l'abîme où ils étaient plongés, se trouvaient déjà manquer de tout. (2) Vaincus par la nécessité, ils envoient des députés, chargés de demander d'abord une paix équitable, et, s'ils ne pouvaient l'obtenir, de provoquer l'ennemi au combat. (3) Pontius répondit en cette occasion: "Que la guerre était terminée; et que, puisqu'ils ne savaient pas, alors même qu'ils étaient vaincus et prisonniers, avouer leur mauvaise fortune, il les ferait passer sous le joug, désarmés, et couverts d'un simple vêtement; que les autres conditions de la paix seraient égales entre les vaincus et les vainqueurs; (4) que si les premiers évacuaient le territoire des Samnites et en retiraient leurs colonies, le peuple romain et le peuple samnite vivraient ensuite, chacun avec ses lois, en vertu d'un traité équitable; (5) qu'il était prêt, à ces conditions, à traiter avec les consuls; que, dans le cas où il s'en trouverait quelqu'une qui ne leur plairait pas, il défendait aux députés de revenir vers lui." (6) Lorsque les députés eurent rapporté cette réponse, il s'éleva de toutes parts des cris si lamentables, la consternation fut telle, que vraisemblablement elle n'aurait pu être plus grande, si on leur eût annoncé qu'il leur fallait recevoir tous la mort en ce lieu. (7) Après un long silence, comme les consuls ne pouvaient ouvrir la bouche ni pour adhérer à un traité si honteux, ni pour repousser des conditions si fortement imposées par la nécessité, L. Lentulus, à qui son mérite et les honneurs auxquels il avait été élevé assignaient le premier rang parmi les lieutenants, prit la parole en ces termes: (8) "J'ai souvent, consuls, entendu dire à mon père que, dans le Capitole, seul entre les sénateurs, il n'avait point été d'avis qu'on rachetât des Gaulois la ville à prix d'or, quand, n'étant entourés ni de fossés ni de palissades par un ennemi paresseux à l'excès en fait de travaux et de retranchements, les Romains étaient à même de faire une trouée, sinon sans beaucoup de danger, du moins sans courir à une perte certaine. (9) Si, de même que les Romains d'alors pouvaient, du Capitole, se jeter à main armée sur l'ennemi (ainsi qu'il est arrivé souvent aux assiégés de fondre sur les assiégeants), il nous était seulement possible d'engager avec l'ennemi un combat dans une position bonne ou mauvaise, j'ouvrirais un avis qui ne serait point indigne du caractère de mon père. (10) Oui, j'avoue qu'il est très beau de mourir pour la patrie; et je suis prêt, soit à me dévouer pour le peuple romain et pour les légions, soit à me précipiter au milieu des ennemis. (11) Mais je vois ici la patrie, j'y vois tout ce qu'il y a de légions romaines. Si elles ne veulent, ces légions, courir à la mort pour elles-mêmes, qu'ont-elles à conserver par leur mort? (12) Les maisons de Rome, dira-t-on, ses murailles, et la nombreuse population de la ville. Mais, au contraire, grands dieux!, la destruction de cette armée les livre, elle ne les sauve pas. (13) Car, qui les défendra? sera-ce donc une multitude tremblante et sans armes? Oui, certes, comme elle les défendit contre la fougue des Gaulois. (14) Les habitants de Rome supplieront-ils les Véiens d'envoyer à leurs secours une armée commandée par un Camille? Ici sont toutes les espérances et toutes les ressources: en les sauvant, nous sauvons la patrie; en les sacrifiant, nous l'abandonnons et la trahissons. (15) Mais se rendre est une honte, une ignominie. Voici pourtant ce que l'amour de la patrie nous commande: c'est que nous la sauvions, s'il est nécessaire, aux dépens de notre honneur, aussi bien qu'au prix de notre vie. (16) Subissons donc cette indignité, quelque affreuse qu'elle soit; et obéissons à la nécessité, qui est au dessus du pouvoir des dieux eux-mêmes. Allez, consuls, rachetez, en livrant nos armes, la ville que vos ancêtres ont rachetée en livrant leur or."
V.
(1) Les consuls se rendirent auprès de Pontius pour conférer avec lui. Comme le vainqueur insistait sur le besoin d'un traité, ils lui représentèrent qu'un traité exigeait l'assentiment du peuple, la présence des féciaux et autres solennités religieuses. (2) Ainsi donc la paix Caudine ne fut point, comme on le croit communément, et comme le rapporte aussi Claudius, conclue en vertu d'un traité, mais d'une simple promesse de traité. (3) En effet, qu'eût-il été besoin de caution et d'otage, si l'on admet l'existence d'un traité consacré par ces terribles imprécations? "Que le peuple par qui seront enfreintes les conditions arrêtées tombe sous les coups de Jupiter, comme le porc sous ceux des féciaux!" (4) Les cautions de la capitulation furent les consuls, les lieutenants, les questeurs, les tribuns des soldats; et l'on voit, au bas de l'acte renfermant les conditions, les noms de tous ceux qui se portèrent pour garants de leur exécution: au lieu que, si un traité eût été conclu, l'on ne trouverait au bas que ceux des féciaux. (5) Et à cause des délais qu'entraînerait nécessairement la conclusion du traité, il fut exigé en outre comme otages six cents chevaliers romains, qui devaient payer de leur tête toute infraction au pacte. (6) On fixa ensuite le moment où seraient livrés les otages et où les légions, privées de leurs armes, passeraient sous le joug. Le retour des consuls renouvela la désolation dans le camp; les soldats avaient peine à s'abstenir de porter la main sur des chefs dont la témérité les avait conduits en cet endroit, et dont la lâcheté allait les faire sortir de là d'une manière encore plus honteuse qu'ils n'y étaient venus. (7) Ces insensés n'avaient point pris de guide, n'avaient point fait reconnaître les lieux, et s'étaient précipités aveuglément dans une fosse comme des bêtes fauves. (8) On se regardait les uns les autres; chacun contemplait ses armes, que bientôt il faudrait livrer; ses bras, qui allaient être désarmés; sa personne, enfin, qui serait à la merci de l'ennemi. Leur imagination se représentait le joug sous lequel l'ennemi allait les faire passer, les railleries du vainqueur, son air insultant, ce passage de gens sans armes à travers des gens armés, (9) puis le trajet humiliant qu'allaient faire ces soldats à jamais déshonorés, leur rentrée dans leur patrie en traversant les villes des alliés, leur retour dans leurs familles, au sein desquelles leurs pères et eux-mêmes étaient souvent revenus triomphants. (10) Ils étaient les seuls qu'on eût vaincus sans faire une blessure, sans montrer le fer, sans combat: ils n'avaient pu sortir l'épée du fourreau, en venir aux mains avec l'ennemi;. c'était, en vain qu'il leur avait été donné de posséder des armes, de la vigueur et du courage. (11) Tandis qu'ils murmuraient ces plaintes, arriva l'heure fatale de l'ignominie. Tout ce qu'ils éprouvèrent alors fut plus accablant encore qu'ils ne se l'étaient figuré auparavant. (12) D'abord il leur fut enjoint de sortir de leurs retranchements, sans armes et avec un seul vêtement: les otages furent livrés les premiers, et conduits en prison. (13) Vint ensuite le tour des consuls, dont on renvoya les licteurs et auxquels on ôta leur manteau. Un pareil opprobre attendrit à tel point ceux-là même qui, peu de temps avant, les chargeaient d'exécrations, et voulaient qu'ils fussent sacrifiés et mis en pièces, (14) que chacun, oubliant son propre malheur, détourna ses regards de cette dégradante flétrissure d'une si haute majesté, comme d'un abominable spectacle.
VI.
(1) Les consuls, presque à moitié nus, furent envoyés les premiers sous le joug; puis chacun, suivant son grade, subit à son tour cette ignominie; (2) ensuite chaque légion successivement. L'ennemi, sous les armes, entourait les Romains; en les accablant d'insultes et de railleries; il levait même l'épée contre la plupart, et plusieurs furent blessés, quelques-uns tués, pour avoir offensé le vainqueur en laissant trop vivement paraître sur leur visage l'indignation qu'ils ressentaient de ces outrages. (3) Tous courbèrent donc ainsi la tête sous le joug, et, ce qui était en quelque sorte plus accablant, passèrent sous les yeux des ennemis. Lorsqu'ils furent sortis du défilé, quoique, pareils à des hommes arrachés des enfers, il leur semblât voir la lumière pour la première fois, cette lumière même, leur découvrant à quel point était humiliant l'état de l'armée, leur fut plus insupportable que tous les genres de mort. (4) Aussi, bien qu'ils pussent arriver à Capoue avant la nuit, incertains sur la fidélité des alliés et retenus par la honte, ils s'arrêtèrent sur les bords du chemin, à quelque distance de la ville, manquant de tout, et n'ayant pour lit que la terre. (5) Quand on en fut informé à Capoue, une juste compassion pour de malheureux alliés l'emporta,dans le coeur des Campaniens, sur l'orgueil qui leur était naturel. (6) Aussitôt ils envoient aux consuls les insignes de leur dignité, des faisceaux, des licteurs, et fournissent généreusement aux soldats armes, chevaux, vêtements et vivres. (7) À l'arrivée des Romains à Capoue, le sénat en corps et la population entière s'avancèrent au devant d'eux; les particuliers et les autorités remplirent dignement à leur égard tous les devoirs de l'hospitalité;(8) toutefois, l'affabilité, l'air de bienveillance et les paroles affectueuses de leurs alliés ne pouvaient non seulement leur arracher un seul mot, mais les déterminer même à lever les yeux et à regarder en face des amis qui cherchaient à les consoler: (9) tant la douleur était dominée en eux par un sentiment de confusion, qui leur faisait fuir les entretiens et la société des hommes! (10) Le lendemain, quand ils se mirent en route, les jeunes gens appartenant aux premières familles de Capoue eurent mission de les accompagner jusqu'aux frontières de la Campanie. (11) Ceux-ci, à leur tour, appelés dans le sénat, répondirent aux questions des anciens: "Ils nous ont paru beaucoup plus tristes et plus abattus; l'armée, durant sa marche, gardait un tel silence, qu'elle paraissait presque muette. (12) L'on ne trouve plus en eux cette force de caractère qui distingue la nation romaine; ils ont perdu leur fierté avec leurs armes, ils ne rendent pas le salut, et ne répondent pas un mot à ceux qui les saluent; la peur les empêche tous d'ouvrir la bouche, comme s'ils avaient encore sur le cou le joug sous lequel ils ont passé. (13) La victoire des Samnites n'est pas seulement éclatante, elle leur répond à jamais de l'avenir; car ils ont conquis, non pas Rome, comme jadis les Gaulois, mais, ce qui est bien autrement décisif, la valeur et la fierté romaines."
VII.
(1) Comme on proférait ces paroles, qu'on les écoutait, et que, dans un sénat de fidèles alliés, on en était presque à déplorer l'anéantissement du nom romain, (2) Ofillius Calavius, fils d'Ovius, illustre par sa naissance et ses exploits, et, de plus, vénérable par son âge, déclara, dit-on, qu'il envisageait la chose bien différemment: (3) "Ce silence obstiné, ces yeux fixés à terre, ces oreilles sourdes à toute consolation, cette honte de voir la lumière, sont les indices d'un effrayant amas de colères fermentant au fond du coeur. (4) Ou je ne connais pas le caractère romain, ou ce silence fera bientôt pousser aux Samnites des cris lamentables et des gémissements; et le souvenir de la paix Caudine sera un peu plus amer pour ceux-ci que pour les Romains. (5) Car chacun d'eux aura pour lui son courage, en quelque lieu qu'ils livrent un combat; mais les Samnites n'auront point partout les défilés de Caudium." (6) Déjà Rome était instruite de son flétrissant revers. On y apprit d'abord que les troupes étaient cernées; ensuite la nouvelle de cette paix ignominieuse y répandit plus de consternation que n'avait fait celle du péril. (7) Sur le bruit de l'investissement, on s'était mis en devoir de faire des levées: mais ces apprêts de secours furent abandonnés quand on eut connaissance d'une capitulation si honteuse; et sur-le-champ, sans l'intervention de l'autorité publique, la population, comme de concert, revêtit toutes les marques de deuil. (8) Les boutiques entourant le Forum se fermèrent; le justitium s'établit de lui-même, sans avoir été proclamé; (9) les laticlaves, les anneaux d'or furent quittés: la désolation de la ville surpassait presque celle de l'armée elle-même. On n'était pas seulement irrité contre les généraux et contre ceux qui avaient soit conseillé, soit garanti la paix; on haïssait les soldats aussi, bien qu'innocents, et l'on était décidé à leur refuser l'entrée de la ville et de leurs maisons. (10) L'arrivée de l'armée, dans un état fait pour inspirer la pitié, même à des âmes remplies de courroux, calma cette fermentation des esprits. Car loin de ressentir cette joie qu'éprouvent ceux qui, contre toute espérance, reviennent dans leur patrie sains et saufs, ils entrèrent dans Rome le soir, avec la contenance et l'air de prisonniers de guerre, (11) puis allèrent se cacher tous dans leurs maisons, en sorte que pas un d'eux, le lendemain et les jours suivants, ne voulait apercevoir le Forum ou tout autre lieu public. (12) Les consuls s'enveloppant dans la vie privée, n'exercèrent aucun acte comme magistrats, excepté celui qui leur fut prescrit par un sénatus-consulte, de nommer un dictateur pour la tenue des comices. (13) Ils nommèrent Q. Fabius Ambustius, et général de la cavalerie P. Aelius Paetus. (14) Cette nomination n'ayant pas été régulièrement faite, on créa en leur place dictateur M. Aemilius Papus, et général de la cavalerie L. Valerius Flaccus. Ceux-ci ne tinrent pas non plus les comices; et comme le peuple romain éprouvait du dégoût pour tous les magistrats de cette année, la chose en vint à un interrègne. Les interrois furent Q. Fabius Maximus et M. Valerius Corvus. (15) Ce dernier créa consul Q. Publilius Philon et L. Papirius Cursor, qui parvenaient à cette dignité pour la seconde fois. Ce choix fut hautement approuvé de tous les citoyens, car ils étaient les plus illustres généraux de l'époque.
VIII.
(1) Le jour de leur nomination fut en même temps (car les sénateurs l'avaient ainsi décidé) celui de leur entrée en charge; et le premier objet qu'ils mirent en délibération, après avoir accompli les ordres du sénat concernant les solennités religieuses, fut la paix consentie près de Caudium. (2) Alors, Publilius, qui avait les faisceaux: Parlez, Sp. Postumius," dit-il. Postumius se levant, de ce même air qu'il avait, lorsqu'on le fit passer sous le joug: (3) "Je ne l'ignore pas, dit-il, consuls, c'est pour ma confusion et non point par honneur, que l'on s'adresse à moi et que l'on m'interpelle, non comme sénateur, mais comme coupable d'une guerre malheureuse et d'une paix flétrissante. (4) Cependant comme, dans votre rapport, il n'est question ni de notre faute, ni de notre punition, je passe sous silence une justification qui ne me serait pas très difficile devant des hommes connaissant les chances et les nécessités humaines, pour exposer en peu de mots mon avis sur ce qui fait l'objet de votre délibération; avis qui témoignera si c'était moi ou vos légions que je ménageais, quand je me liai par une convention soit honteuse, soit nécessaire. (5) Toutefois, comme elle fut faite sans l'ordre du peuple, elle n'oblige pas le peuple romain; et, en vertu d'un pareil traité, il n'est dû aux Samnites rien autre chose que nos personnes. (6) Soyons livrés par les féciaux, nus et chargés de chaînes; dégageons la conscience du peuple, si toutefois nous l'avons engagée; et que nulle raison, divine ou humaine, n'empêche de recommencer une guerre juste et légitime. (7) Je propose que, pendant ce temps, les consuls enrôlent une armée, lui fournissent des armes et la fassent entrer en campagne; mais que l'on s'abstienne de mettre le pied sur le territoire ennemi, jusqu'à ce que nous ayons été livrés avec toutes les formalités requises. (8) Vous, dieux immortels, je vous en supplie et vous en conjure, s'il ne vous a pas plu que les consuls Sp. Postumius et T. Veturius fissent la guerre avec bonheur contre les Samnites, (9) qu'il vous suffise de nous avoir vu passer sous le joug, souscrire une convention infâme, et de nous voir livrés aux ennemis, nus, dans les fers, recevant tout le poids de leur colère sur nos têtes. (10) Permettez que les nouveaux consuls et les légions romaines fassent au Samnite une guerre aussi heureuse que toutes celles qui lui ont été faites avant notre consulat." (11) En lui entendant prononcer ces paroles, chacun éprouva pour lui tant d'admiration et de pitié à la fois, qu'à peine pouvait-on se persuader qu'il fût ce même Sp. Postumius, qui avait été l'auteur d'une paix si honteuse. (12) On était saisi de compassion en songeant qu'un tel homme endurerait chez les ennemis un supplice d'autant plus rigoureux qu'ils seraient irrités de voir la paix rompue. (13) Tandis que tous, sauf les éloges dont chacun ne pouvait s'empêcher de le combler, se bornaient à se ranger de son avis, L. Livius et Q. Maelius, tribuns du peuple, tentèrent une légère opposition: (14) "Livrer les consuls, disaient-ils, ne dégageait pas la conscience du peuple, à moins que tout ne fût rétabli, à l'égard des Samnites, dans le même état qu'avant la paix de Caudium; (15) ils ne méritaient aucune punition pour avoir, en se rendant garants de cette paix, sauvé l'armée du peuple romain; enfin leur personne, qui était inviolable, ne pouvait être livrée aux ennemis et outragée."
IX.
(1) Alors Postumius: "Cependant livrez-nous, dit-il, nous profanes, puisque vous le pouvez sans blesser la religion; puis vous livrerez ces hommes inviolables, dès qu'ils seront sortis de charge; (2) mais, si vous m'en croyez, avant de les livrer, vous les ferez battre de verges ici, au comitium, pour leur faire d'abord payer par là le délai de la peine. (3) Car s'ils prétendent qu'on ne dégage point la conscience du peuple en nous livrant, est-il quelqu'un assez peu instruit du pouvoir des féciaux pour ne pas voir qu'ils disent cela plutôt dans la crainte d'être livrés eux-mêmes, que parce qu'il en est ainsi? (4) Ce n'est pas que je veuille nier, pères conscrits, que les promesses ne soient aussi saintes que les traités, pour qui révère la bonne foi à l'égal de la religion; mais je nie que l'on puisse, sans l'aveu du peuple, rien conclure qui oblige le peuple. (5) Si, enflés du même orgueil qui leur a fait nous extorquer cette promesse, les Samnites nous eussent contraints de prononcer la formule par laquelle on rend les villes, vous, tribuns, diriez-vous que le peuple romain est rendu, que cette ville, ses temples, ses autels, son territoire, ses eaux appartiennent aux Samnites? (6) Je laisse de côté la cession, puisqu'il s'agit d'une promesse. Que serait-ce enfin, si l'on eût promis que le peuple romain abandonnerait la ville? qu'il y mettrait le feu? qu'il n'aurait plus de magistrats, de sénat, de lois? qu'il obéirait à des rois? Aux dieux ne plaise? dites-vous. (7) Mais l'indignité des conditions ne libère pas de l'engagement contracté. S'il peut être lié sur un point, il peut l'être sur tous; et il n'est même d'aucune importance, ce qui pourrait faire impression sur quelques personnes, que le garant soit consul, dictateur ou préteur. (8) D'ailleurs les Samnites eux-mêmes ont prouvé qu'ils en jugeaient ainsi, puisque, non contents de la garantie des consuls, ils ont exigé celle des lieutenants, des questeurs, et des tribuns des soldats. (9) Et que nul ne me demande maintenant, pourquoi j'ai pris un pareil engagement? puisqu'un acte de cette nature outrepassait les droits d'un consul, et que je ne pouvais leur garantir une paix qui ne dépendait pas de moi, ni stipuler pour vous, de qui je ne tenais aucun mandat. (10) Rien de ce qui s'est fait à Caudium, pères conscrits, ne tenait à des combinaisons humaines. Les dieux immortels y frappèrent d'aveuglement et vos généraux, et ceux des ennemis. (11) Nous ne fûmes pas assez prévoyants dans cette guerre; eux, ils gâtèrent maladroitement une victoire mal obtenue, en se fiant à peine aux lieux par lesquels ils avaient vaincu, en se hâtant d'enlever à tout prix leurs armes à des hommes nés pour les armes. (12) S'ils n'avaient pas eu l'esprit troublé, leur était-il difficile, tandis qu'ils faisaient venir de chez eux leurs vieillards pour les consulter, d'envoyer des députés à Rome? d'y traiter avec le sénat, avec le peuple, de la paix et d'une alliance? (13) En se hâtant, on y arrivait en trois jours. Pendant ce temps, la chose se serait bornée à une trêve, jusqu'à ce que les députés leur eussent rapporté de Rome ou une victoire certaine, ou la paix. Alors c'eût été un véritable pacte, celui que nous aurions fait par ordre du peuple. (14) Mais cela vous eût paru révoltant, et nous ne nous serions point engagés; car tel devait être le dénouement: il fallait et qu'ils fussent complètement le jouet d'une espèce de songe si beau, qu'ils ne pouvaient y croire; (15) et que la même fortune, qui avait entraîné notre armée dans un si mauvais pas, la dégageât; et qu'une victoire vaine fût réduite à néant par une paix encore plus vaine; et qu'il intervînt un pacte n'obligeant personne, excepté ses garants. (16) En effet, quel traité, pères conscrits, a-t-on fait avec vous, avec le peuple romain? Qui peut vous prendre à partie? Qui peut dire que vous l'avez trompé? l'ennemi? ou le citoyen? l'ennemi, vous ne lui avez rien promis; le citoyen, vous n'en avez chargé aucun de s'engager en votre nom. (17) Vous n'avez donc rien à débattre, ni avec nous, auxquels vous n'avez transmis aucun mandat, ni avec les Samnites, envers lesquels vous n'avez contracté aucun engagement. (18) Nous sommes, nous, comptables envers les Samnites, et fort solvables, en ce qui nous appartient, en ce que nous pouvons fournir, nos personnes et notre vie. Qu'ils sévissent contre elles; qu'ils aiguisent contre elles leurs glaives, leurs fureurs. (19) Quant à ce qui regarde les tribuns, voyez si l'on doit les livrer présentement, ou s'il faut différer. Pour nous, T. Veturius, et vous autres, portons sans délai aux Samnites ces têtes méprisables, pour dégager notre promesse, et rendons, par notre supplice, la liberté aux armes romaines."
X.
(1) Ces paroles, celui qui les prononçait, émurent les pères conscrits; et non seulement tous les autres, mais les tribuns du peuple eux-mêmes, déclarèrent qu'ils se mettaient à la disposition du sénat. (2) Ceux-ci abdiquèrent sur-le-champ leur magistrature, et furent livrés aux féciaux pour être conduits avec les autres à Caudium. Ce sénatus-consulte promulgué, Rome parut en quelque sorte renaître à la lumière. (3) Le nom de Postumius était dans toutes les bouches; on le louait, on le portait au ciel: on égalait son dévouement à celui du consul P. Decius, à toutes les actions sublimes: (4) "Par ses conseils et ses efforts, Rome se trouvait affranchie d'une paix humiliante; il allait s'offrir lui-même aux tortures et à la colère des ennemis, et se faire victime expiatoire pour le peuple romain." (5) Des armes! la guerre! tel était le cri général. "Arrivera-t-il bientôt le moment où nous pourrons nous trouver armés en présence du Samnite?" (6) Dans la ville, transportée de colère et de haine, les enrôlements furent presque tous volontaires; on recomposa les nouvelles légions des mêmes soldats, et l'armée fut dirigée vers Caudium. (7) Arrivés aux portes du camp ennemi, les féciaux, qui avaient pris les devants, font dépouiller de leurs vêtements les garants de la paix, et leur font lier les mains derrière le dos. Comme l'appariteur, par respect pour la dignité de Postumius, ne serrait pas les liens: "Pourquoi, dit-il, ne serres-tu pas, enfin que je sois livré comme je dois l'être?" (8) Quand on fut arrivé dans l'assemblée des Samnites et auprès du tribunal de Pontius, le fécial A. Cornelius Arvina parla en ces termes: (9) "Puisque ces hommes-ci, sans l'ordre du peuple romain des Quirites, ont garanti la conclusion d'un traité de paix, et qu'en cela ils ont commis une faute; en conséquence, pour que le peuple romain n'ait point à répondre de leur crime impie, ces hommes, je vous les livre." (10) Comme le fécial achevait ces mots, Postumius lui donna de toute sa force un coup de genou contre la cuisse, et dit à haute voix: "Qu'il était un citoyen samnite, et celui-là, un ambassadeur; que le droit des gens avait été violé par lui dans la personne du fécial; que les Romains n'en seraient que mieux fondés à faire la guerre."
XI.
(1) Alors Pontius: "Et moi, dit-il, je n'accepterai point cette reddition, et les Samnites ne l'approuveront pas. (2) Toi, Spurius Postumius, si tu crois qu'il est des dieux, que ne déclares-tu nul tout ce qui s'est fait, ou que ne tiens-tu le traité? L'on doit au peuple samnite, ou tous ceux qu'il eut en son pouvoir, ou, en leur place, la paix. (3) Mais pourquoi t'interpellé-je, toi qui tiens autant que tu peux ta parole, en te livrant prisonnier au vainqueur? C'est le peuple romain que j'interpelle; s'il se repent de l'engagement pris aux Fourches Caudines, qu'il replace ses légions dans le défilé où elles étaient investies. (4) Qu'il n'y ait de tromperie d'aucun côté; que tout soit réputé non avenu; que vos soldats reprennent leurs armes, qu'ils ont livrées en vertu d'une capitulation; qu'ils rentrent dans leur camp; qu'ils aient tout ce qu'ils avaient la veille de la conférence. Prononcez-vous alors pour la guerre et les résolutions énergiques, rejetez alors les engagements pris et la paix. (5) Faisons la guerre avec les chances que nous avions, dans les lieux que nous occupions, avant qu'il fût question de paix, et le peuple romain n'aura point à se plaindre de la promesse des consuls, ni nous de la mauvaise foi du peuple romain. (6) Aurez-vous donc toujours des prétextes pour éluder vos engagements quand vous êtes vaincus? Vous donnâtes des otages à Porsena; vous les lui reprîtes furtivement. Vous rachetâtes des Gaulois votre ville à prix d'or; tandis qu'ils recevaient cet or, ils furent massacrés. (7) Vous avez fait la paix avec nous, pour que nous vous rendissions les légions que nous vous avions prises; cette paix, vous la rompez, et toujours vous colorez votre mauvaise foi de quelque semblant de justice. (8) Le peuple romain n'approuve pas qu'on lui ait conservé ses légions par une paix ignominieuse? Qu'il en soit quitte de cette paix, mais qu'il rende au vainqueur les légions prisonnières. Voilà ce qui était digne de la bonne foi, des traités, des cérémonies féciales. (9) Ce que vous demandiez, la vie de tant de citoyens, le traité vous le donnera; et moi, la paix que j'ai stipulée en vous les rendant, je ne l'aurai pas! Est-ce là, toi, A. Cornelius; est-ce là, vous, féciaux, ce que vous appelez le droit des gens? (10) Quant à moi, ceux que vous feignez de livrer, je ne les reçois pas, je ne les regarde pas comme livrés; et je ne les empêche aucunement de retourner dans leur patrie, liée par l'engagement contracté, sous le poids du courroux de tous les dieux, dont on insulte la majesté. (11) Faites la guerre, parce que Sp. Postumius vient de frapper du genou le fécial envoyé ici. Certes, les dieux croiront que Postumius est citoyen samnite, qu'il n'est pas citoyen romain, qu'un ambassadeur romain a été outragé par un Samnite, et qu'alors vous nous faites une guerre légitime. (12) Et l'on n'a pas honte d'étaler au grand jour cette dérision impie? Et, pour manquer à leur foi, des vieillards, des personnages consulaires, cherchent de pareils détours, à peine dignes de petits enfants? (13) Va, licteur, dégage ces Romains de leurs liens; qu'on n'empêche aucun d'eux d'aller où il voudra!" Ceux-ci, après avoir satisfait de la sorte à ce qu'ils devaient personnellement, peut-être aussi à ce que devait la nation, s'en retournèrent sains et saufs de Caudium dans le camp romain.