Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 2)

Tite-Live · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

XXIX. (1) Cependant on avait déjà détaché la cavalerie, pour transporter à Rome tous les habitants d'Albe. On y conduisit ensuite les légions pour

détruire la ville. (2) À leur entrée, elles ne virent point ce tumulte ni cette terreur qui trouble d'ordinaire les villes conquises, lorsque les portes ont été brisées, les murs renversés par le bélier, et la citadelle emportée d'assaut; lorsque l'ennemi pousse des cris de mort, court et se répand dans les rues, et porte partout le fer et la flamme; (3) une tristesse morne et silencieuse serrait tous les coeurs. On ne savait que laisser, que prendre; la crainte leur avait ôté le conseil. On s'interrogeait les uns les autres : ceux-ci restaient immobiles sur le seuil de leurs portes; ceux-là erraient à l'aventure, au sein même de leurs maisons, pour les revoir une dernière fois. (4) Mais quand la voix menaçante des cavaliers leur enjoignit de sortir; quand le fracas des maisons abattues se fit entendre de toutes les extrémités de la ville; que la poussière, soulevée de toutes parts et du milieu des ruines, enveloppa l'espace d'un nuage épais, chacun emporta précipitamment ce qu'il put, et s'éloigna, abandonnant ses lares, ses pénales, le toit sous lequel il était né, sous lequel il avait grandi. (5) De longues files d'émigrants

remplissaient les rues. Le spectacle de leurs misères communes renouvelait leurs larmes; on entendait aussi des cris lamentables, ceux des femmes,

surtout, lorsqu'elles voyaient, en passant, les temples des dieux investis de soldats, et les dieux eux-mêmes qu'elles laissaient, pour ainsi dire, en

captivité. (6) Dès que les Albains furent sortis, les édifices publics, les maisons privées, furent indistinctement rasés. Albe existait depuis quatre cents ans : une heure suffit à sa dévastation et à sa ruine. On épargna

pourtant les temples des dieux; Tullus l'avait ainsi ordonné.

XXX. (1) Cependant Rome s'augmentait des débris de sa rivale, et doublait le nombre de ses habitants. Le mont Célius est ajouté à la ville; et, pour y attirer la population, Tullus y bâtit son palais et y fixe sa demeure. (2) Il veut aussi que le sénat ait sa part dans l'agrandissement de l'état, et il ouvre les portes de ce conseil auguste aux Tullius, aux Servilius, aux

Quinctius, aux Geganius, aux Curiatius et aux Cloelius. Pour les membres du sénat, devenus ainsi plus nombreux, Tullus fait construire un édifice qu'il destine à leurs assemblées, et qu'on appelle encore aujourd'hui le palais Hostilius. (3) Enfin, pour que l'adjonction du nouveau peuple fût profitable en quelque chose à tous les ordres de l'état, il crée dix compagnies de

chevaliers, choisis tous parmi les Albains. Il complète ainsi ses anciennes légions, et il en forme de nouvelles, tirées du sein de cette même population. (4) Alors, plein de confiance dans ses forces, il déclare la guerre aux Sabins, la nation la plus considérable à cette époque, et la plus

belliqueuse, après les Étrusques. Les deux peuples se plaignaient réciproquement de quelques injures, dont on avait

29 inutilement demandé la réparation de part et d'autre. (5) Tullus alléguait que, près du temple de Féronie, des marchands romains avaient été arrêtés en plein marché; les

Sabins, qu'on avait retenu quelques-uns de leurs concitoyens prisonniers à Rome, quoiqu'ils se fussent réfugiés dans le bois sacré. C'étaient là les prétextes de la guerre. (6) Les Sabins, qui n'avaient pas oublié que Tatius avait transporté à Rome une partie de leurs forces, et que la puissance

romaine venait encore de s'accroître par la réunion des Albains, cherchèrent autour d'eux des secours étrangers. (7) Voisins de l'Étrurie, ils confinaient au territoire des Véiens, lesquels, dominés encore par le ressentiment

d'anciennes défaites, n'étaient que trop portés à une rupture. Toutefois les Sabins n'en purent tirer que quelques volontaires; l'argent leur amena aussi quelques aventuriers de la dernière classe du peuple. La cité elle-même ne leur fournit aucun secours, et (chose moins surprenante de la part de tout autre peuple), le respect pour la trêve conclue avec Romulus arrêta les Véiens. (8) On faisait donc de part et d'autre les plus grands préparatifs Mais, comme le succès pouvait dépendre beaucoup de la promptitude avec

laquelle on préviendrait l'ennemi, Tullus entre le premier sur le territoire des Sabins. (9) Un combat sanglant eut lieu près de la forêt Malitiosa.

L'excellence de leur infanterie, et surtout l'augmentation récente de leur cavalerie, y servirent puissamment les Romains. (10) La cavalerie, par une charge soudaine, mit les Sabins en désordre; ils ne purent ni soutenir le choc, ni se rallier, ni s'ouvrir un chemin pour fuir; on en fit un grand carnage.

XXXI. (1) Rome goûtait déjà les fruits de cette victoire si glorieuse pour le règne de Tullus, et pour elle si féconde, lorsqu'on annonça au roi et aux sénateurs qu'une pluie de pierres était tombée sur le mont Albain. (2) Comme on avait peine à croire ce prodige, on envoya sur les lieux pour s'en assurer. Ceux qui furent chargés de ce soin virent en effet tomber du ciel une grande quantité de pierres, aussi pressées que la grêle, lorsque le vent la chasse sur la terre. (3) Ils crurent même entendre sortir d'un bois sacré, au sommet de la montagne, une voix retentissante, qui ordonnait aux Albains de faire des sacrifices suivant le rite de leur pays : car ce devoir avait été négligé, comme si, en quittant leur patrie, les Albains eussent aussi abandonné leurs dieux, soit pour adopter ceux des Romains, soit par mépris de toute religion, ce qui est l'effet ordinaire du ressentiment contre la mauvaise fortune. (4) Les Romains, de leur côté, en expiation de ce prodige, célébrèrent des

sacrifices publics qui durèrent neuf jours; et, soit que la voix céleste du mont Albain eût, au rapport de la tradition, prescrit cet usage, soit que les aruspices l'eussent conseillé, il est certain qu'il fut maintenu, et que des fêtes se succédaient pendant neuf jours, toutes les fois que le même prodige se répétait. (5) Peu de temps après, Rome fut désolée par une maladie

pestilentielle qui inspira le dégoût absolu de la guerre à ses habitants. Mais le belliqueux Tullus ne leur donnait point de relâche. Il estimait le séjour des camps plus propice que celui des villes à maintenir le corps en santé. Enfin, il ressentit lui-même les atteintes du fléau. (6) L'épuisement de ses forces accabla cet esprit turbulent, et ce prince, qui trouvait indigne d'un roi de s'occuper de religion, donna tout

30 à coup dans les superstitions, même les plus frivoles, et remplit la ville de cérémonies religieuses. (7) À son exemple, les Romains, revenant aux habitudes qui avaient marqué le règne de Numa, crurent que l'unique remède à leurs maux était d'apaiser et de fléchir les dieux. (8) On dit même que Tullus, ayant découvert, en feuilletant les livres de Numa, le récit de certains sacrifices secrets institués en l'honneur de Jupiter Elicius, se cacha pour vaquer à ces mystérieuses cérémonies; mais qu'ayant négligé, soit dans les préparatifs, soit dans la célébration, certains rites essentiels, il n'évoqua le fantôme d'aucune divinité; que Jupiter, irrité, au contraire, de semblables profanations, frappa de sa foudre le prince et le palais, et les consuma tous deux. Tullus régna trente-deux ans, et laissa une glorieuse réputation militaire.

XXXII. (1) Après la mort de Tullus, l'autorité revint, selon l'usage, aux mains des sénateurs. Ceux-ci nommèrent un interroi. Les comices assemblés, Ancus Marcus fut élu roi par le peuple. Le sénat ratifia l'élection. Ce prince était petit-fils de Numa par sa fille. (2) À peine commença-t-il à régner, que, plein de la gloire de son aïeul, et considérant combien le règne

précédent avait été malheureux, malgré tout son éclat, soit à cause de

l'indifférence de Tullus pour les cérémonies religieuses, soit à cause des altérations qu'il leur avait fait subir, il regarda comme son premier devoir de les ramener à la pureté de leur institution, et ordonna au grand prêtre d'en transcrire les préceptes sur des tablettes blanches, de se conformer aux textes de Numa, et de les exposer aux regards du public. Ce début fit espérer aux citoyens avides de repos et aux états voisins que le nouveau roi imiterait les moeurs et le gouvernement de son aïeul. (3) Aussi les Latins, qui

s'étaient liés à Tullus par un traité, sortirent de leur inaction, et

reprirent courage. Ils firent des incursions sur les terres de Rome, et

répondirent avec arrogance aux députés qu'on leur envoya pour demander

satisfaction; car ils s'étaient imaginés que l'indolent Ancus passerait sa vie dans les temples et aux pieds des autels. (4) Mais Ancus unissait au caractère de Numa celui de Romulus, et il sentait bien que si la paix avait été

nécessaire à son aïeul pour civiliser une nation nouvelle de moeurs si

farouches, il pourrait difficilement prétendre au même résultat sans essuyer d'injures. On commençait par tenter sa patience, on finirait par la mépriser. Ces circonstances réclamaient donc un Tullus plutôt qu'un Numa. (5) Mais Numa avait fondé des institutions religieuses pour les temps de paix; Ancus en créa pour les temps de guerre. Il voulut qu'un rite particulier fût consacré à la guerre, pour les formes à observer tant dans la conduite que dans la déclaration des hostilités. Il emprunta aux Équicoles, ancien peuple de

l'Italie, beaucoup de leurs usages; ce sont les mêmes qu'observent encore aujourd'hui les féciaux dans leurs réclamations. (6) Le fécial, arrivé sur les frontières du peuple agresseur, se couvre la tête d'un voile de laine et dit :

« Écoute, Jupiter; écoutez, habitants des frontières (et il nomme le peuple auquel elles appartiennent); écoute

31 aussi, Justice : je suis le héraut du peuple romain; je viens chargé par lui d'une mission juste et pieuse; qu'on ajoute foi à mes paroles. »

Il expose ensuite ses griefs; (7) puis, attestant Jupiter, il continue :

« Si moi, le héraut du peuple romain, j'outrage les lois de la justice et de la religion, en demandant la restitution de ces hommes et de ces choses, ne permets pas que je puisse jamais revoir ma patrie. »

(8) Cette formule, il la dit en franchissant la frontière, il la dit au premier homme qu'il rencontre, il la dit en entrant dans la ville ennemie, il la dit encore à son arrivée sur la place publique; mais en faisant de légers

changements soit au rythme, soit aux termes du serment. (9) S'il n'obtient pas satisfaction, après trente-trois jours, délai prescrit solennellement, il déclare ainsi la guerre :

« Écoute, Jupiter, et toi, Janus Quirinus, et vous tous, dieux du ciel, de la terre et de l'enfer, écoutez : (10) Je vous prends à témoin de l'injustice de ce peuple (et il le nomme) et de son refus de

restituer ce qui n'est point à lui. Au reste, les vieillards de ma patrie délibéreront sur les moyens de reconquérir nos droits. »

Le héraut revenait aussitôt à Rome pour qu'on en délibérât, (11) et le roi communiquait immédiatement l'affaire aux sénateurs, à peu près en ces termes :

« Les objets, griefs et procès que le Père patrat du peuple romain des Quirites, a redemandés, exposés, débattus auprès du Père patrat et du peuple des Anciens Latins, et desquels il attendait la restitution, la réparation et la solution, n'ont été ni restitués, ni réparés, ni résolus; dis-moi donc, demandait-il au premier à qui il s'adressait, ce que tu en penses. »

(12) Celui-ci répondait alors :

« Je pense que, pour faire valoir nos droits, la guerre est juste et légitime; en conséquence, j'y donne mon plein et entier consentement. »

On interrogeait ainsi chacun à son tour, et si la majorité adoptait cet avis, la guerre était décidée. L'usage était alors que le fécial portât aux frontières du peuple ennemi, un javelot ferré, ou un pieu en cornouiller durci au feu. Là, en présence de trois adultes au moins, il disait :

(13) « Puisque les

peuples des Anciens Latins ou les citoyens des Anciens Latins ont agi contre le peuple romain des Quirites, et failli envers lui, le peuple romain des Quirites a ordonné la guerre contre les Anciens Latins; le sénat du peuple romain des Quirites, l'a proposée, décrétée, arrêtée, et moi et le peuple romain, nous la déclarons aux Anciens Latins, peuples et citoyens, et je

commence les hostilités. »

(14) En disant ces mots, il lançait son javelot sur le territoire ennemi. Telles furent alors les formalités auxquelles on eu recours, dans les réclamations adressées aux Latins, et dans la déclaration de guerre. Cette coutume a depuis été constamment observée.

XXXIII. (1) Ancus, après avoir laissé aux flamines et au reste des prêtres, le soin des sacrifices, marche à la tête d'une armée nouvellement enrôlée contre Politorium, ville des Latins, qu'il emporte d'assaut. À l'exemple des rois, ses prédécesseurs, qui avaient agrandi l'état en conférant le droit de cité aux ennemis vaincus, il fit transférer à Rome tous les habitants. (2) Et, comme les anciens Romains avaient axé leur demeure autour du mont Palatin, les Sabins sur le Capitole et dans la citadelle, les Albains sur le mont Célius, il as - 32 signa le mont Aventin aux derniers venus. Là aussi trouvèrent place les citoyens de Tellènes et de Ficana, quand les Romains eurent conquis ces deux villes. (3) Bientôt on fut obligé d'attaquer une seconde fois Politorium, dont les Anciens Latins s'étaient ressaisis, depuis qu'elle avait été abandonnée par ses habitants; et on la rasa de peur qu'elle ne servit encore de retraite aux ennemis de Rome. (4) La guerre s'étant enfin concentrée devant Médullia, les chances du combat y furent quelque temps balancées, et la victoire

indécise, car la place était forte et bien pourvue, et la garnison nombreuse; de plus, l'armée latine, campée dans la plaine, en vint maintes fois aux

prises avec les Romains. (5) Mais Ancus, appuyé de toutes ses troupes, fait un dernier effort : les Latins sont vaincus en bataille rangée. Possesseur d'un immense butin, Ancus revient à Rome, où il admet au rang de citoyens plusieurs milliers de Latins. Il les établit auprès du temple de Vénus Murcia, comme pour opérer la jonction entre les monts Palatin et Aventin. (6) Le Janicule aussi est lié au corps de la ville, non par défaut de terrain, mais pour

garantir cette position contre les surprises. On atteignit ce but, non

seulement par le moyen d'un mur prolongé jusqu'aux habitations, mais par un pont de bois, le premier qu'on éleva sur le Tibre, et qui rendit facile le passage d'une rive à l'autre. (7) Le 'fossé des Quirites', très propre à

interdire l'accès du côté de la plaine, est aussi l'oeuvre d'Ancus. (8) Depuis ce prodigieux accroissement de Rome, il était devenu plus difficile de

reconnaître, au milieu d'une aussi grande multitude, les bons et les mauvais citoyens, et les crimes, moins connus, se multipliaient. Pour imprimer la terreur et arrêter les progrès de la perversité, Ancus fit construire, au centre de la ville, une prison qui dominait aussi le Forum. (9) Sous ce règne, le territoire de Rome et ses frontières s'accrurent autant que la ville

elle-même. On prit aux Véiens la forêt Maesia; l'empire fut reculé jusqu'à la mer, Ostie fondée à l'embouchure du Tibre, des salines établies autour de cette ville, et le temple de Jupiter Férétrien agrandi, en reconnaissance des derniers succès.

XXXIV. (1) Pendant le règne d'Ancus, un étranger nommé Lucumon, homme actif et opulent, vint à Rome. Il y fut attiré principalement par l'ambition et l'espérance d'y obtenir les honneurs qu'on lui refusait à Tarquinies, où sa famille était également étrangère. (2) Démarate, son père, obligé de fuir Corinthe, sa patrie, à la suite de troubles civils, s'était, par hasard,

retiré à Tarquinies. Là, il s'était marié et avait eu deux enfants, Lucumon, et Arruns. Lucumon survécut à son père, dont il recueillit seul l'héritage; Arruns était mort auparavant, laissant sa femme enceinte. (3) Démarate, qui l'avait suivi de près, ignorant la grossesse de sa bru, ne fit aucune mention de son petit-fils dans son testament; de sorte que l'enfant, étant né

postérieurement à la mort de son aïeul, n'eut aucune part dans la succession, et fut laissé dans un état de misère qui lui fit donner le nom d'Égérius. (4) Héritier, au contraire, des richesses paternelles, Lucumon en conçut un

orgueil que sa femme Tanaquil s'attacha encore à développer.

33 Fille d'une haute naissance, Tanaquil n'était nullement disposée à descendre en acceptant une alliance qui l'eût fait déchoir. (5) Le mépris des Étrusques pour Lucumon, ce fils d'un étranger, d'un proscrit, était un affront qu'elle ne pouvait

souffrir; et, plus sensible à l'élévation de son mari qu'à l'amour de sa

patrie, elle résolut de quitter Tarquinies. (6) Le séjour de Rome parut lui convenir davantage. Elle espérait que chez un peuple nouveau, où la noblesse datait d'un jour et n'était que le fruit du mérite personnel, un homme

courageux et entreprenant comme Lucumon trouverait bientôt sa place. Tatius et Numa, tous deux étrangers, avaient régné dans Rome; on était même allé à Cures offrir cet honneur à Numa; Ancus était fils d'une Sabine, et n'avait pour titre de noblesse que l'illustration de ce même Numa. (7) Elle n'eut pas de peine à persuader l'ambitieux Lucumon, fort peu attaché d'ailleurs à sa

patrie, à laquelle il ne tenait que par sa mère. Ils se rendent donc à Rome avec leur fortune. (8) Comme ils approchaient du Janicule, Lucumon sur son char et Tanaquil à côté de lui, un aigle s'abattant avec lenteur, enlève le bonnet qui couvre la tête de Lucumon; puis reprenant son vol et planant avec de grands cris au-dessus du char, il s'abat de nouveau, et, comme s'il eût été chargé de ce soin par les dieux, vient replacer le bonnet sur la tête de

l'étranger. Il se perd ensuite dans les nues. (9) Tanaquil, savante, comme tous les Étrusques, dans l'art d'expliquer les prodiges célestes, reçut,

dit-on, ce présage avec transport. Elle embrasse son époux; elle veut qu'il s'abandonne aux plus magnifiques espérances; qu'il considère l'espèce de

l'oiseau, la région du ciel d'où il est descendu, le dieu dont il est le

messager : elle ajoute que le prodige s'est accompli sur la partie du corps la plus haute; que l'ornement dont les hommes couvrent leur tête n'a été enlevé un instant de la sienne que pour y être replacé ensuite par la volonté des dieux. (10) Tout remplis de ces pensées, ils entrent à Rome et y achètent une maison. Lucumon prit le nom de Lucius Tarquinius Priscus. (11) Sa qualité d'étranger et ses richesses le firent bientôt distinguer des Romains :

lui-même aidait la fortune et se conciliait la faveur par son affabilité, par une hospitalité généreuse et par les bienfaits avec lesquels il cherchait à s'attacher tout le monde. Enfin son nom parvint jusqu'au roi. (12) Une fois connu du prince, il ne tarda pas à gagner son amitié par ses manières

libérales et son habileté à remplir les charges qui lui furent confiées; il était de tous les conseils publics et privés, et consulté sur la guerre et sur la paix. Après l'avoir éprouvé en toutes choses, le roi finit par le nommer, dans son testament, tuteur de ses enfants.

XXXV. (1) Ancus avait régné vingt-quatre ans, aussi grand qu'aucun autre de ses prédécesseurs, dans la paix comme dans la guerre. Déjà ses fils touchaient à la puberté; et Tarquin insistait d'autant plus vivement sur la nécessité d'élire un nouveau roi. (2) Quand les comices furent convoqués, il avait su d'avance éloigner les jeunes princes, sous le prétexte d'une partie de chasse. Il fut le premier, dit-on, qui osa briguer ouvertement la royauté, et

haranguer le peuple pour capter ses suffrages.

(3) « Sa demande n'était pas sans exemple, disait-il; et il n'était pas le premier, ce qui d'ailleurs eût pu surprendre et indigner tout le monde,

34 mais le troisième étranger qui prétendait à la couronne. Tatius n'était pas seulement étranger; il était ennemi, et pourtant on l'élut roi. Numa ne connaissait Rome que de nom, et cependant il avait été appelé à y régner, sans qu'il eût la pensée de le

demander. (4) Pour lui, dès qu'il avait pu disposer de sa volonté, il était venu à Rome avec sa femme et toute sa fortune; et, depuis qu'il était arrivé à cet âge où l'homme peut rendre à un état des services utiles, il avait plus vécu à Rome que dans son ancienne patrie. (5) Dans la paix et dans la guerre, il s'était formé sur les leçons d'un assez grand maître, Ancus lui-même; c'est à lui qu'il devait la connaissance des lois et du culte de Rome. Il avait rivalisé avec tous les citoyens d'attachement et de respect envers le roi, et, avec le roi, de bonté envers tous les citoyens. »

(6) Comme il ne disait rien qui ne fût vrai, le peuple, d'un consentement unanime, lui déféra la royauté. Cet homme, si remarquable d'ailleurs, porta sur le trône le même génie

ambitieux qui lui en avait ouvert le chemin. Aussi attentif à affermir son autorité qu'à étendre les bornes de son royaume, il nomma cent nouveaux

sénateurs, désignés depuis sous le nom de 'Pères du second rang'. Il se créait ainsi ostensiblement un parti, qu'il enchaînait à lui par des honneurs. (7) Sa première guerre fut contre les Latins; il prit d'assaut la ville d'Apioles, et rapporta de cette expédition des richesses plus considérables qu'il n'en

pouvait attendre d'une conquête de si peu d'importance. Il les employa à

célébrer des jeux avec plus de pompe et de magnificence que les rois ses

prédécesseurs. (8) Ce fut alors qu'il traça l'enceinte, appelée aujourd'hui le grand Cirque. Il destina des places particulières aux sénateurs et aux

chevaliers, et chacun d'eux y fit construire des loges, (9) soutenues sur des échafauds de douze pieds de hauteur, et qu'on nomma Fori. Les jeux étaient des courses de chevaux et des combats d'athlètes dont les acteurs étaient tirés la plupart de l'Étrurie. Ils devinrent annuels; on les appela tantôt les Grands Jeux, tantôt les Jeux Romains. (10) Tarquin fit encore distribuer à des

particuliers le terrain qui environne le Forum, afin qu'ils y élevassent des portiques et des boutiques.

XXXVI. (1) Il se préparait aussi à entourer la ville d'une muraille de

pierres, lorsque la guerre des Sabins vint traverser son projet. Leur attaque fut si subite, qu'ils avaient déjà franchi l'Anio avant qu'il fût possible à l'armée romaine d'aller à leur rencontre et de les arrêter. (2) La terreur avait gagné Rome. À la première bataille, le carnage fut grand de part et d'autre, et la victoire indécise. Mais les ennemis s'étant retirés dans leur camp laissèrent aux Romains le temps de lever de nouvelles troupes. (2) Tarquin vit que la faiblesse de son armée venait de l'insuffisance

de sa cavalerie; il résolut d'ajouter de nouvelles centuries aux trois déjà formées par Romulus, les Ramnes, les Titienses et les Lucères, et de les

honorer de son nom. (3) Comme Romulus avait consulté les augures avant

d'organiser cette milice, Attus Navius, le plus célèbre d'alors, prétendit qu'on n'y pouvait rien changer ni rien ajouter sans obtenir l'autorisation des auspices. (4) Le roi fut blessé de la liberté du pontife. On rapporte que, se raillant de sa science, il dit :

« Or çà, devin, consulte tes pro-

35 nostics, et dis-moi si ce que je pense maintenant est faisable? »

Le devin interroge

l'augure, et répond affirmativement.

« Eh bien ! ajoute le roi, je pensais que tu couperais cette pierre avec un rasoir. Prends-la donc et fais ce que ces oiseaux ont déclaré possible. »

Alors, sans hésiter, Navius, dit-on, trancha la pierre. (5) La statue de cet Attus, représenté la tête voilée, se voyait sur le Comitium, à l'endroit où ce fait eut lieu, et sur les degrés, à gauche, de la salle du sénat. On ajoute que la pierre y fut aussi placée pour consacrer à perpétuité le souvenir de ce prodige. (6) Ce qu'il y a de certain, c'est que, dès ce moment, les augures acquirent tant de crédit, et leur sacerdoce tant de considération, que, dans la suite, on n'osa plus rien entreprendre, ni dans la guerre ni dans la paix, sans les avoir préalablement consultés. Les assemblées du peuple, les levées de troupes, les délibérations les plus graves, étaient interrompues et ajournées si les oiseaux ne les approuvaient. (7) Tarquin ne fit alors d'autre changement aux compagnies de centuries, que d'en doubler le nombre, en sorte que trois centuries formaient un corps de dix-huit cents hommes. (8) Pour désigner les derniers incorporés, on ajouta le mot 'nouveaux' à l'ancienne dénomination; mais aujourd'hui qu'on les a doublées, on les

appelle 'les six centuries'.

XXXVII. (1) Cette arme ainsi augmentée, Tarquin livre une seconde bataille aux Sabins. S'aidant encore de la ruse, malgré ce développement de forces

nouvelles, il fit mettre le feu à une quantité de bois amassé sur les bords de l'Anio et qu'on jeta tout enflammé dans le fleuve. Le vent favorise l'incendie, et ces bois, la plupart réunis en radeaux, viennent s'attacher aux pilotis du pont, et l'embrasent. (2) Ce spectacle épouvante les Sabins pendant qu'ils combattent, et devient un obstacle à leur retraite lorsqu'ils sont mis en déroute. Un grand nombre, échappé au fer des Romains, périt dans le fleuve; et leurs armes, emportées par le Tibre jusqu'à Rome, y annoncent l'éclatante victoire de Tarquin, avant l'arrivée du messager qui en apportait la nouvelle. (3) La cavalerie eut presque tout l'honneur de cette journée. Placée aux deux ailes, et voyant le centre de l'infanterie romaine lâcher pied, elle fondit avec tant d'impétuosité sur le flanc des légions sabines, que non seulement elle les arrêta dans l'ardeur de leur poursuite, mais qu'elle les força

bientôt à fuir. (4) Les fuyards coururent vers les montagnes, mais peu y

trouvèrent un abri : le reste fut, comme nous l'avons dit, culbuté dans le fleuve par la cavalerie. (5) Tarquin, persuadé qu'il fallait profiter de la terreur des vaincus, envoya le butin et les prisonniers à Rome; puis, pour accomplir un voeu fait à Vulcain, il mit le feu aux dépouilles ennemies,

entassées en un vaste monceau, et entra sur le territoire des Sabins. (6) Ceux-ci, malgré leur défaite et leur peu d'espoir pour l'avenir, n'ayant pas d'ailleurs le temps de délibérer, vinrent au-devant des Romains avec des

troupes levées sans ordre et à la hâte. Une seconde défaite, anéantissant presque toutes leurs ressources, les obligea à demander la paix.

36 ritoire. Le gouvernement en fut donné à Égérius, neveu de Tarquin. Voici comment les habitants se

rendirent, et la formule dont on usa en cette circonstance. (2) Le roi,

s'adressant aux députés, leur demanda :

« Êtes-vous les députés et les orateurs envoyés par le peuple collatin, pour vous mettre, vous et le peuple de

Collatie, en ma puissance ?

-- Oui.

-- Le peuple collatin est-il libre de disposer de lui ?

-- Oui.

-- Vous soumettez-vous à moi et au peuple romain, vous, le peuple de Collatie, la ville, la campagne, les eaux, les frontières, les temples, les propriétés mobilières, enfin toutes les choses divines et humaines ?

-- Oui.

-- Eh bien ! j'accepte en mon nom et au nom du peuple romain. »

(3) La guerre des Sabins terminée, Tarquin rentra triomphant dans Rome. Il tourna ensuite ses armes contre les Anciens Latins. (4) Il n'en vint jamais avec eux à une action décisive; mais, en attaquant séparément toutes les villes de leur pays, il subjugua tous ceux qui portaient le non de Latins. Il prit Corniculum, Ficuléa la Vieille, Camérie, Crustumérie, Amériola,

Médullia, Nomentum, villes qui avaient de tout temps appartenu ou qui

s'étaient données aux Latins. (5) La paix conclue, il commença, dans l'intérieur de la ville, des travaux considérables, et y déploya plus

d'activité encore qu'il n'en avait montré dans les guerres qu'il venait de soutenir. (6) Le peuple, rentré dans ses foyers, n'y eut pas plus de repos que dans les camps. Tarquin fit en effet continuer le mur de pierres de taille dont la guerre des Sabins avait interrompu la construction, et fortifia la ville dans toute la partie encore ouverte. Comme les eaux s'écoulaient

difficilement des quartiers bas de la ville, autour du Forum, et des vallées qui sont entre les collines, il les dessécha au moyen d'égouts qui les

reçurent de ces différents points et les conduisirent, ainsi que celles des hauteurs de la ville, jusqu'au Tibre. (7) Il traça ensuite l'enceinte du

temple que, pendant la guerre des Sabins, il avait voué à Jupiter Capitolin, et dont les fondations présagèrent dès lors la majesté future.

XXXIX. (1) Vers ce temps-là, un prodige, aussi extraordinaire par lui-même que par les événements qui le suivirent, se manifesta dans le palais. Une flamme embrasa, dit-on, la chevelure d'un enfant endormi, nommé Servius

Tullius. (2) Un pareil miracle excita de tous côtés, dans le palais, des cris qui attirèrent le roi et sa famille. Comme un des serviteurs s'empressait d'apporter de l'eau pour éteindre la flamme, la reine le retint, et, faisant cesser le tumulte, défendit de toucher à cet enfant, jusqu'à ce qu'il

s'éveillât de lui même. Mais bientôt la flamme s'évanouit avec le sommeil de l'enfant. (3) Alors Tanaquil, ramenant son mari dans l'intérieur du palais :

« Vois-tu, lui dit-elle, cet enfant que nous élevons dans une condition si humble ? Sache qu'il sera la lumière qui doit ranimer un jour nos espérances prêtes à s'éteindre, et soutenir notre trône ébranlé. Entourons donc de tous nos soins et de toute notre tendresse ce gage d'une gloire immense pour Rome et pour nous. »

(4) Depuis ce moment ils traitèrent Servius comme s'il eût été leur fils, et lui firent apprendre tout ce qui excite les esprits et leur donne l'ambition d'une haute fortune. Les desseins des dieux ne pouvaient manquer de s'accomplir. Les qualités d'un roi se développèrent chez cet enfant avec la jeunesse,

37 et lorsque Tarquin chercha un gendre, personne, parmi les jeunes Romains, ne méritant d'être comparé à Tullius, c'est à lui qu'il donna sa fille. (5) Cet honneur insigne, quelle qu'en fût la cause, ne permet pas de croire que Servius Tullius fût né d'une esclave, et qu'il l'eût été lui-même dans son enfance. J'accepte plus volontiers l'opinion suivante. On prétend qu'à la prise de Corniculum, Servius Tullius, chef de cet état, périt,

laissant sa veuve enceinte; que, reconnue parmi les autres captives, cette femme, par la seule considération de sa naissance, obtint de la reine d'être rendue à la liberté, et fut logée à Rome, dans le palais de Tarquin l'Ancien; que là elle accoucha de Servius, (6) et que sa reconnaissance pour une

hospitalité généreuse établit entre les deux femmes une étroite intimité; que l'enfant, né et élevé dans le palais, y fut l'objet de la tendresse et des égards respectueux de tous, et qu'enfin le sort de sa mère, tombée au pouvoir de l'ennemi après la conquête de sa patrie, avait fait croire qu'il était fils d'une esclave.

XL. (1) Tarquin avait presque atteint la trente-huitième année de son règne, et Servius Tullius jouissait de la plus haute considération, non

seulement auprès du roi, mais aussi parmi les sénateurs et le peuple. (2) Les deux fils d'Ancus, toujours indignés de la perfidie de leur tuteur, qui les avait chassés du trône paternel, et de la domination d'un roi qui, loin d'être citoyen de Rome, n'était pas même d'origine italienne, sentirent plus vivement cet affront lorsqu'ils prévirent que le sceptre, non seulement leur échapperait encore après Tarquin, mais tomberait, déshonoré, aux mains d'un esclave; (3) qu'ainsi cette ville, où un siècle auparavant Romulus, fils d'un dieu, et dieu lui-même, avait régné tout le temps de son séjour sur la terre, allait obéir, après lui, au fils d'une esclave, destiné lui-même à l'esclavage. Ils considéraient la honte du nom romain, celle de leur propre maison, surtout si, du vivant des fils d'Ancus, on laissait le trône à des étrangers, à des esclaves. (4) Le fer seul pouvait empêcher cette injure. Mais leur ressentiment les animait plus contre Tarquin que contre Servius. Le roi, s'il survivait à son gendre, tirerait de cet assassinat une vengeance plus terrible que ne ferait un simple particulier, outre qu'après la mort de Servius il ne manquerait pas d'assurer la possession du trône au nouveau

gendre qu'il lui plairait de choisir. (5) C'est donc contre le roi lui-même qu'ils méditent de diriger leurs coups. Ils choisissent, pour l'exécution du complot, deux pâtres déterminés. Ces hommes, munis de leur équipement de

pâtre, pénètrent dans le vestibule du palais, et y engagent, avec le plus de bruit possible, une querelle simulée qui attire sur eux toute l'attention des gardes. Comme ils imploraient tous deux la justice du prince, et que leur voix, retentissant dans le palais, arrivait jusqu'aux oreilles de Tarquin, celui-ci les fait venir en sa présence. (6) D'abord ils parlent tous deux à la fois, sans que l'un veuille donner à l'autre le temps de s'expliquer. Mais le licteur, leur imposant silence, leur ordonne de parler chacun à son tour. Ils cessent alors de s'interrompre, et l'un d'eux commence à exposer le fait, de la façon convenue. (7) Pendant que le roi, tourné vers cet homme, est tout en- 38 tier à son récit, l'assassin lève sa hache, lui en décharge un coup sur la tête, et, laissant le fer dans la blessure, s'échappe avec son complice.

XLI. (1) Tarquin tombe mourant dans les bras de ceux qui l'entourent; mais les meurtriers, qui fuient, sont arrêtés par les licteurs. Des cris s'élèvent; le peuple accourt et demande avec étonnement ce qui se passe. Au milieu du tumulte, Tanaquil donne l'ordre de fermer les portes du palais, et écarte les témoins. En même temps elle prescrit les secours que réclame la blessure de son mari, comme si elle espérait encore le sauver, et elle se ménage d'autres ressources si cet espoir vient à lui manquer. (2) Faisant appeler Servius, et lui montrant Tarquin près d'expirer, elle le conjure, en lui prenant la main, de venger la mort de son beau-père, et ne pas souffrir que sa belle-mère

devienne le jouet de ses ennemis.

(3) « Si tu es un homme, ajoute-t-elle, le trône est à toi, Servius, et non pas à ceux qui ont recouru à des mains

étrangères pour consommer le plus affreux de tous les crimes. Lève-toi, obéis aux dieux qui t'ont destiné à la puissance royale, toi, dont ils annoncèrent la haute fortune par la flamme céleste qui brilla jadis autour de ta tête. Que cette flamme t'échauffe aujourd'hui; qu'aujourd'hui ton réveil commence. Et nous aussi, quoique étrangers, n'avons-nous pas régné? Songe qui tu es, et non d'où tu sors. Si l'imprévu empêche ta résolution, du moins laisse-moi te conduire. »

(4) Cependant la multitude redouble ses cris; son empressement devient irrésistible. Alors, d'une fenêtre élevée qui dominait la rue Neuve (car le roi habitait près du temple de Jupiter Stator), Tanaquil harangue le peuple, (5) et l'exhorte à se rassurer.

« La soudaineté du coup a étourdi le roi, dit-elle, mais la plaie n'est pas profonde; il a déjà repris ses sens; sa blessure a été examinée, le sang étanché, et le prince est hors de danger. Elle se flatte que dans peu ils le verront lui-même. En attendant, il leur ordonne d'obéir à Servius Tullius. C'est Tullius qui rendra la justice, et remplira les autres fonctions royales. »

(6) Servius sort revêtu de la trabée, et, précédé des licteurs, s'assied sur le trône, prononce sur quelques

affaires, et feint de vouloir, sur d'autres, consulter le roi. Ainsi, Tarquin, depuis quelques jours, avait cessé de vivre, et Servius, cachant cette mort, affermissait sa puissance, sous prétexte d'exercer celle d'un autre. Enfin, la vérité est déclarée, et, au milieu des lamentations qui retentissent dans le palais, Servius, entouré d'une garde sûre, s'empare de la royauté. Ce fut le premier exemple d'un roi nommé par le sénat seul et sans la participation du peuple. (7) Les fils d'Ancus, sur la nouvelle que les assassins avaient été pris, que le roi vivait, et que l'autorité de Servius était plus solide que jamais, s'étaient exilés volontairement à Suessa Pométia.

LXII. (1) Servius, après avoir mis sa puissance à l'abri de toute opposition de la part du peuple, voulut aussi la préserver des accidents domestiques; et, afin de n'être pas traité par les enfants du feu roi comme celui-ci l'avait été par les fils d'Ancus, il fait épouser ses deux filles aux deux jeunes Tarquins, Lucius et Arruns. (2) Mais la prudence de l'homme fut déjouée par l'inflexible loi du destin, et la soif de régner fit naître de toutes parts, au sein de la maison royale, des ennemis

39 et des traîtres. Heureusement pour la tranquillité présente de Servius, la trêve avec les Véiens et les autres

peuples de l'Étrurie était expirée, et la guerre recommença. (3) Dans cette guerre, le bonheur de Servius éclata comme son courage. Il tailla les ennemis en pièces, malgré leur nombre, et revint à Rome, roi désormais reconnu, soit qu'il en appelât aux sénateurs, soit qu'il en appelât au peuple. (4) Ce fut alors que, dans le loisir de la paix, il entreprit une oeuvre immense; et si Numa fut le fondateur des institutions religieuses, la postérité attribue à Servius la gloire d'avoir introduit dans l'état l'ordre qui distingue les rangs, les fortunes et les dignités, en établissant le cens, la plus salutaire des institutions, pour un peuple destiné à tant de grandeur. (5) Ce règlement imposait à chacun l'obligation de subvenir aux besoins de l'état, soit en paix, soit en guerre, non par des taxes individuelles et communes comme auparavant, mais dans la proportion de son revenu. Servius forma ensuite les diverses classes des citoyens et les centuries, ainsi que cet ordre, fondé sur le cens lui-même, aussi admirable pendant la paix que pendant la guerre.

XLIII. (1) La première classe était composée de ceux qui possédaient un cens de cent mille as et au-delà; elle était partagée en quatre-vingts centuries, quarante de jeunes gens et quarante d'hommes plus mûrs. (2) Ceux-ci étaient chargés de garder la ville, ceux-là de faire la guerre au dehors. On leur donna pour armes défensives, le casque, le bouclier, les jambières et la

cuirasse, le tout en bronze; et pour armes offensives, la lance et l'épée. (3) À cette première classe, Servius adjoignit deux centuries d'ouvriers, qui servaient sans porter d'armes, et devaient préparer les machines de guerre. (4) La seconde classe comprenait ceux dont le cens était au-dessous de cent mille as, jusqu'à soixante-quinze mille, et se composait de vingt centuries de citoyens, jeunes et vieux. Leurs armes étaient les mêmes que celles de la première classe, si ce n'est que le bouclier était plus long et qu'ils

n'avaient pas de cuirasse. (5) Le cens exigé pour la troisième classe était de cinquante mille as : le nombre des centuries, la division des âges, l'équipement de guerre, sauf les jambières, que Servius supprima, tout était le même que pour la seconde classe. (6) Le cens de la quatrième classe était de vingt-cinq mille as, et le nombre des centuries égal à celui de la

précédente; mais les armes différaient. La quatrième classe n'avait que la lance et le dard. (7) La cinquième classe, plus nombreuse, se composait de trente centuries : elle était armée de frondes et de pierres, et comprenait aussi les cors et les trompettes, répartis en deux centuries. Le cens de cette classe était de onze mille as. (8) Le reste du menu peuple, dont le cens

n'allait pas jusque-là, fut réuni en une seule centurie, exempte du service militaire. Après avoir ainsi composé et équipé son infanterie, il leva, parmi les premiers de la ville, douze centuries de cavaliers; (9) et des trois que Romulus avait organisées, il en forma six, en leur laissant les noms qu'elles avaient reçus au moment de leur institution. Le trésor public fournit dix mille as pour achat de chevaux, dont l'entretien fut assuré par une taxe

annuelle de deux mille as, payée par les veuves. Ainsi retombaient sur le riche toutes les charges, dont le

40 pauvre était soulagé (10) mais le riche trouva des dédommagements dans les privilèges honorifiques que lui conféra Tullius; car si, jusque-là, suivant l'exemple de Romulus et la tradition des rois ses successeurs, les suffrages avaient été recueillis par tête, sans distinction de valeur ni d'autorité, de quelque citoyen qu'ils vinssent, un nouveau système de gradation dans la manière d'aller aux voix concentra toute la puissance aux mains des premières classes, sans paraître toutefois exclure qui que ce fût du droit de suffrage. (11) On appelait d'abord les chevaliers, puis les quatre-vingts centuries de la première classe. S'ils ne s'accordaient pas, ce qui arrivait rarement, ou prenait les voix de la seconde classe; mais on ne fut presque jamais obligé de descendre jusqu'à la dernière. (12) Il ne faut pas s'étonner que le nombre des centuries, porté maintenant à trente-cinq, et par conséquent doublé, et celui des centuries de jeunes gens et de vieillards, ne se rencontrent plus avec le nombre anciennement fixé par Tullius; (13) car il avait divisé la ville en quatre quartiers, formés des quatre collines alors habitées, et c'est lui qui donna à ces quartiers le nom de tribus, à cause, j'imagine, d'un tribut qu'il leur imposa et dont il

proportionna la quotité aux moyens de chaque particulier. Ces tribus n'avaient rien de commun avec la division et le nombre des centuries.

XLIV. (1) Lorsqu'à l'aide de la loi, qui menaçait de prison et de mort ceux qui négligeraient de se faire inscrire, Tullius eut accéléré le dénombrement, il ordonna, par un édit, à tous les citoyens, cavaliers et hommes de pied, de se rendre au Champ de Mars, dès la pointe du jour, chacun dans sa centurie. (2) Là, il rangea les troupes en bataille, et les purifia en immolant à Mars un 'suouetaurile'. Ce sacrifice, qui marquait la fin du recensement, s'appelait la clôture du lustre. On dit que le nombre des citoyens inscrits alors fut de quatre-vingt mille. Fabius Pictor, le plus ancien des historiens romains, ajoute que ce nombre ne comprenait que les hommes en état de porter les armes. (3) Cet accroissement de population obligea Tullius à donner aussi plus d'étendue à la ville. Il y enferma d'abord les monts Quirinal et Viminal, et après eux les Esquilies; puis il fixa lui-même sa demeure dans ce quartier, afin d'en relever l'importance. Il entoura la ville de boulevards, de fossés et d'un mur, et en conséquence porta plus loin le pomerium. (4) Ce mot, à n'en regarder que l'étymologie, désigne la partie située au-delà des murs : c'est plutôt un espace libre que les Étrusques laissaient autrefois en deçà des murs, lorsqu'ils bâtissaient une ville; consacrant toujours par une inauguration solennelle toute la partie du terrain qu'ils avaient marquée, et autour de laquelle devait s'étendre leur muraille. Ainsi, au dedans, les

maisons ne pouvaient être contiguës aux remparts, ce qui ne s'observe

généralement plus aujourd'hui, et au dehors, restait une portion du sol

interdite aux profanes envahissements des hommes. (5) Il n'était permis ni de bâtir sur ce terrain, ni d'y labourer. Les Romains l'appelèrent pomerium

autant parce qu'il était en deçà du mur, que parce que le mur était au-delà. Cet espace consacré reculait à mesure que la ville s'agrandissait et que les remparts recevaient un développement.

41 XLV.(1) Servius, après avoir augmenté la force matérielle de Rome et sa grandeur morale, après avoir formé tous les citoyens aux exercices de la

guerre et aux travaux utiles de la paix, résolut, pour ne pas devoir l'accroissement de sa puissance au succès seul de ses armes, de l'étendre encore par la politique, tout en continuant à embellir la ville. (2) Déjà, dès cette époque, le temple de Diane, à Éphèse, avait une grande célébrité. On disait qu'il était l'oeuvre de la piété commune de toutes les cités de l'Asie. Servius, à force de vanter aux principaux chefs latins, avec lesquels il avait contracté à dessein des liaisons d'amitié et d'hospitalité publiques et

particulières, cet accord parfait dans le culte des mêmes dieux et de la même religion, finit par les engager à se joindre aux Romains, pour construire à Rome un temple de Diane, commun aux deux peuples. (3) C'était proclamer la suprématie de Rome, cette prétention qui avait causé tant de guerres. Les Latins, après tant d'inutiles efforts pour conquérir cette suprématie,

semblaient y avoir renoncé, lorsqu'un Sabin crut avoir trouvé l'occasion de la revendiquer et de la rendre à sa patrie. (4) Une génisse, d'une beauté

extraordinaire, était née, dit-on, chez cet homme : ses cornes, suspendues pendant plusieurs siècles dans le vestibule du temple de Diane attestèrent l'existence de cette merveille. (5) On la regarda comme un prodige, et avec raison, et les devins annoncèrent que celui qui immolerait cette victime à Diane assurerait l'empire à sa nation. Cette prédiction était venue à la

connaissance du ministre du temple de la déesse. (6) Lorsque le Sabin jugea que le jour convenable pour le sacrifice était arrivé, il vint à Rome

présenter sa génisse au temple. Le prêtre romain, frappé de la grandeur

extraordinaire de cette victime, que la renommée avait déjà rendue célèbre, et se rappelant la prédiction, interpelle ainsi le Sabin :

« Étranger, que vas-tu faire ? Offrir à Diane, sans avoir d'abord pris soin de te purifier, un

sacrifice impie ? Que ne vas-tu auparavant te tremper dans les eaux du fleuve ? Le Tibre coule au fond de la vallée »

(7) À ces paroles, des scrupules

s'éveillent dans l'âme de l'étranger. Voulant d'ailleurs que tout fût accompli selon les rites, afin que l'événement répondît au prodige, il quitte le temple et descend vers le Tibre. Pendant ce temps, le prêtre immole la génisse : cette supercherie remplit d'allégresse le roi, et la ville entière.

XLVI. (1) Un si long exercice de la royauté pouvait faire croire à Servius qu'elle lui était irrévocablement acquise; mais, apprenant que le jeune

Tarquin contestait quelquefois son élection, comme ayant eu lieu sans le

concours du peuple, il s'attacha d'abord à gagner la faveur de la multitude, en lui partageant des terres prises sur l'ennemi. Bientôt après il osa lui demander si sa volonté et l'ordre des Romains étaient qu'il régnât sur eux. Il ne lui manqua aucun des suffrages qu'avaient eus ses prédécesseurs. (2) Tarquin n'en perdit pas pour cela l'espérance de remonter sur le trône de son père; et, comme il s'était aperçu des dispositions hostiles du sénat contre le partage des terres, il crut le moment favorable pour se plaindre à cette

compagnie, et pour y établir son crédit, en ruinant, par ses attaques, celui du roi. Son âme était dévorée d'ambition; et Tullia, sa femme, irritait en- 42 core ses turbulentes inquiétudes. (3) Le palais des rois de Rome devint alors le théâtre de tragiques horreurs, comme si l'on eût voulu hâter par le dégoût de la monarchie l'arrivée de la liberté, et que celui-là fût le dernier règne qui devait s'ouvrir par un crime. (4) Ce Lucius Tarquin, fils ou petit-fils de Tarquin l'Ancien (ce qui n'est pas suffisamment établi; mais, sur la foi de la plupart des auteurs, je le suppose fils de ce dernier), avait un frère, Arruns Tarquin, jeune homme d'un caractère doux et inoffensif. (5) Les deux Tulliae, aussi remarquables que les Tarquins eux-mêmes par une grande différence de moeurs, avaient, comme je l'ai dit plus haut, épousé ces deux princes. Mais le hasard, et aussi, je pense, la fortune de Rome, voulurent que le mariage ne réunit pas dans la même destinée les deux naturels violents. Ce fut, sans doute, afin de prolonger le règne de Servius et de donner aux moeurs romaines tout le temps de se former. (6) L'altière Tullia s'indignait de ne trouver dans son époux ni ambition ni courage. Toute sa sollicitude était tournée sur l'autre Tarquin, tout son enthousiasme était pour lui; lui seul était un

homme, le vrai sang des rois. Elle méprisait sa soeur, qui était l'épouse de cet homme et qui en empêchait les généreuses pensées par la timidité de ses conseils. (7) Cette conformité de goûts ne tarda pas à rapprocher le beau-frère et la belle-soeur, car le mal appelle toujours le mal. Mais ici ce fut la femme qui provoqua le désordre. Dans les entretiens secrets qu'elle s'était ménagés, de longue main, avec l'homme qui n'était point son époux, elle n'épargne aucune invective, ni à son mari, ni à sa soeur : ajoutant qu'il vaudrait mieux pour elle d'être veuve, et pour lui, de vivre dans le célibat, que d'être unis l'un et l'autre à des êtres si indignes d'eux, et de languir honteusement sous l'influence de la lâcheté d'autrui. (8) Si, disait-elle, les dieux lui eussent donné l'époux qu'elle méritait, elle verrait bientôt dans ses mains le sceptre qu'elle voyait encore dans celles de son père. Elle ne tarda pas à remplir le jeune homme de son audace. (9) Enfin, la mort presque simultanée d'Arruns et de la soeur de Tullia permet à celle-ci et à son

complice de contracter un nouveau mariage, que Servius n'approuva point mais qu'il n'osa empêcher.

XLVII. (1) Dès ce moment la vieillesse de Tullius leur fut de jour en jour plus odieuse, et son règne plus pesant. Impatiente de passer d'un crime à un autre, Tullia nuit et jour harcèle son mari, et le presse de recueillir le fruit de leurs premiers parricides. (2) Ce qui lui avait manqué, disait-elle, ce n'était pas un époux, un esclave qui partageât en silence sa servitude; c'était un homme qui se crût digne de régner, qui se souvînt qu'il était fils de Tarquin l'Ancien, et qui aimât mieux saisir la puissance que l'attendre.

(3) « Si, ajoutait-elle, tu es vraiment cet homme que j'ai cherché, que je pensais avoir trouvé, je te reconnais pour mon époux et pour mon roi; sinon, mon sort est pire qu'auparavant, puisque le crime s'y joint à la lâcheté. (4) Que tardes-tu? Il ne t'a pas fallu, comme ton père, arriver de Corinthe et de Tarquinies, pour enlever, par l'intrigue, un trône étranger. Tes dieux

pénates, ceux de ta patrie, l'image de ton père, ce palais qu'il habita, ce trône où il s'assit, le nom de Tarquin, tout annonce que tu es roi,

43 tout te convie à l'être. (5) Si ton coeur est froid en présence de ces hautes

destinées, pourquoi tromper Rome plus longtemps ? Pourquoi souffrir qu'on te regarde comme le fils d'un roi ? Va à Tarquinies ou à Corinthe; rentre dans l'état obscur d'où tu es sorti, digne frère d'Arruns, fils indigne de

Tarquin. »

(6) Ces reproches, et d'autres encore, enflamment le jeune homme. Elle-même ne pouvait se contenir à l'idée de Tanaquil, de cette étrangère qui réussit deux fois, par le seul ascendant de son courage, à faire deux rois, de son mari et de son gendre; tandis qu'elle, Tullia, issue du sang royal, serait impuissante à donner la couronne aussi bien qu'à l'ôter. (7) Dominé bientôt lui-même par l'ambition effrénée de sa femme, Tarquin commence à s'insinuer auprès des sénateurs, ceux de la dernière création surtout; il les flatte, il leur rappelle les bienfaits de son père, et en réclame le prix. Ses libéralités lui gagnent les jeunes gens; ses magnifiques promesses, ses

accusations contre Servius grossissent de toutes parts le nombre de ses

partisans. (8) Enfin, quand il juge le moment favorable pour exécuter son projet, il se fait suivre d'une troupe de gens armés, et s'élance tout à coup dans le Forum. Au milieu de la terreur universelle, il monte sur le siège du roi, en face du sénat, et fait sommer ensuite, par un héraut, tous les

sénateurs de se rendre auprès du roi Tarquin. (9) Ils accourent aussitôt; les uns comme étant dès longtemps préparés à ce coup de main; les autres, de peur qu'on ne leur fasse un crime de leur absence, étonnés d'ailleurs de cet

étrange événement, et persuadés que c'en est déjà fait de Servius. (10) Tarquin commence par attaquer avec amertume la basse extraction de Servius.

« Cet esclave, dit-il, fils d'une esclave, après l'indigne assassinat de Tarquin l'Ancien, sans qu'il y eût d'interrègne, suivant l'usage, sans qu'on eût, pour son élection, assemblé les comices, et obtenu les suffrages du peuple et le consentement du sénat, a reçu, des mains d'une femme, ce sceptre comme un présent. (11) Les effets de son usurpation répondent à la bassesse de son origine. Ses prédilections pour la classe abjecte dont il est sorti, et sa haine pour tous les hommes honorables, lui ont inspiré l'idée d'arracher aux grands ce sol qu'il a partagé aux plus vils citoyens. (12) Toutes les charges de l'état, autrefois communes à tous, il les a fait peser uniquement sur les premières classes : et il n'a établi le cens qu'afin de signaler la fortune du riche à l'envie du pauvre, et de savoir où prendre, quand il le voudrait, de quoi fournir à ses largesses envers des misérables. »

XLVIII. (1) Averti par un messager, dont l'émotion le fait hâter, Servius arrive, pendant ce discours, et s'écrie, du vestibule même du sénat :

« Qu'est-ce cela, Tarquin ? Qui te rend si audacieux de convoquer le sénat, moi vivant, et de t'asseoir sur mon trône ? »

(2) Tarquin répond avec fierté qu'il occupe la place de son père, place plus digne du fils d'un roi, d'un héritier du trône, que d'un esclave; que depuis assez longtemps Servius insulte à ses maîtres, et se passe insolemment de leur concours. À ces mots, les partisans des deux rivaux poussent des cris confus; le peuple se porte en foule vers la salle d'assemblée; il est aisé de voir que celui qui régnera sera celui qui aura vaincu. (3) Tarquin, entraîné par sa position critique

44 à tout oser, plus jeune d'ailleurs et plus vigoureux que Servius, saisit ce prince par le milieu du corps, l'emporte hors du sénat, et le précipite du haut des degrés. Il rentre ensuite pour rallier les sénateurs. (4) Les appariteurs du roi, les officiers qui l'entourent, prennent la fuite. Servius lui-même, à demi mort, et suivi de ses gens épouvantés, se réfugiait vers son palais, lorsque des assassins, envoyés à sa poursuite par Tarquin, l'atteignent et le tuent. (5) On croit que ce crime (ceux qu'elle avait déjà commis rendent le fait assez vraisemblable) fut le résultat des conseils de Tullia. Ce qui n'est pas

douteux, c'est que, montée sur son char, elle pénétra jusqu'au milieu du

Forum, et là, sans se déconcerter à l'aspect de tant d'hommes rassemblés, elle appela hors du sénat son mari, et la première le salua du nom de roi; (6) mais, sur l'ordre que lui donna Tarquin de s'éloigner de toutes ces scènes de tumulte, elle reprit le chemin de sa maison. Arrivée en haut du faubourg Ciprius, à l'endroit où s'élevait jadis un petit temple de Diane, le conducteur de son char, tournant par la côte Virbia, pour gagner le quartier des Esquilies, arrêta les chevaux, et, tout pâle d'horreur, lui montra le cadavre de son père étendu sur le sol : (7) on dit qu'alors elle commit un acte infâme, et d'une affreuse barbarie. Le nom de la rue, qui depuis s'est appelée 'la rue du crime', a perpétué jusqu'à nous cet horrible souvenir. Cette femme égarée, en proie à toutes les furies vengeresses qui la poursuivaient depuis le meurtre de sa soeur et de son mari, fit passer,

dit-on, les roues de son char sur le corps de son père. Puis, toute couverte et toute dégouttante du sang paternel, elle poussa ses roues souillées

jusqu'aux pieds des dieux pénates, qui lui étaient communs avec son mari. Mais la colère de ces dieux préparait à ce règne infâme une catastrophe digne de son commencement. (8) Servius Tullius régna quarante-quatre ans, avec une telle sagesse, qu'il eût été difficile, même à un successeur bon et modéré, de balancer sa gloire. Ce qui ajoute encore à cette gloire, c'est qu'avec lui périt la monarchie légitime; (9) et cependant, cette autorité si douce, si modérée, il avait, dit-on, la pensée de l'abdiquer, parce qu'elle était dans la main d'un seul; et ce dessein généreux il l'aurait accompli, si un crime domestique ne l'eût empêché de rendre la liberté à son pays.

XLIX. (1) Tarquin prit, sans hésiter, possession du trône. Il fut surnommé le Superbe, parce que, gendre du roi, il refusa la sépulture à son beau-père, disant que Romulus avait eu le même sort. (2) Il fit périr les premiers des sénateurs qu'il soupçonnait d'avoir servi le parti de Servius Tullius; et, sentant trop bien que l'exemple qu'il donnait, en s'emparant du trône par la violence, pourrait tourner contre lui-même, il s'entoura de gardes. (3) Car tout son droit était dans la force, lui qui n'avait eu ni les suffrages du peuple, ni le consentement du sénat. (4) Ne pouvant compter sur l'affection des citoyens, il lui fallait régner par la terreur. Afin d'en étendre les effets, il s'affranchit de tous conseils, et s'établit juge unique de toutes les affaires capitales. (5) Par ce moyen, il pouvait mettre à mort, exiler, priver de leurs biens non seulement ceux qui lui étaient suspects ou qui lui déplaisaient, mais encore ceux dont il ne pouvait rien

45 espérer que leurs dépouilles. (6) Cette politique farouche avait eu pour but principal de

diminuer le nombre des sénateurs; Tullius résolut de n'en point nommer

d'autres, afin que leur affaiblissement les rendît méprisables et qu'ils

souffrissent avec plus de résignation l'ignominie de ne pouvoir rien dans le gouvernement. (7) C'est en effet le premier roi qui ait dérogé à l'usage suivi par ses prédécesseurs, de consulter le sénat sur toutes les affaires. Il

gouverna sous l'inspiration de conseils occultes. Il fit la paix ou la guerre suivant son caprice, conclut des traités, fit et défit des alliances, sans s'inquiéter de la volonté du peuple. (8) Il recherchait surtout l'amitié des Latins, afin de se faire à l'étranger un appui contre ses sujets. Il s'attachait leurs principaux citoyens, non seulement par les liens de

l'hospitalité, mais aussi par des alliances de famille. (9) Il donna sa fille à Octavius Mamilius de Tusculum qui tenait le premier rang parmi les Latins, et qui, si l'on en croit la renommée, tirait son origine d'Ulysse et de Circé. Cette union mit dans ses intérêts tous les parents et tous les amis de Mamilius.

L. (1) Il exerçait déjà une grande influence sur les chefs des

Latins, quand il leur proposa de se rendre, à un jour marqué, au bois sacré de la déesse Férentina, ajoutant qu'il voulait les entretenir de leurs intérêts communs. (2) Ils s'y réunissent en grand nombre, au point du jour. Tarquin y vient aussi, mais un peu avant le coucher du soleil. Dans cet intervalle et pendant toute la journée, différentes questions avaient jeté le trouble parmi les membres de l'assemblée. (3) Turnus Herdonius, d'Aricie, s'irritait surtout de l'absence de Tarquin :

« Fallait-il s'étonner que Rome l'eût surnommé le Superbe (Car c'est ainsi qu'ils le désignaient déjà dans leurs secrets

murmures) ? Quoi de plus insolent, en effet, que de se jouer ainsi de toute la nation latine ? (4) Faire venir ses chefs loin de leurs demeures, et manquer lui-même à son appel ? N'est-ce pas tenter leur patience, afin de les écraser sous le joug, s'ils se montrent disposés à le subir ? Qui ne voit sa tendance à dominer tout le Latium ? (5) Encore, si ses sujets avaient lieu de se

féliciter de leur choix; si du moins il devait le trône à leur volonté, et non pas à un parricide, les Latins aussi pourraient se fier à lui, bien qu'après tout leur qualité d'étrangers ne les oblige pas à la même défiance. (6) Mais si, au contraire, les Romains gémissent de leur tolérance, s'ils sont

assassinés les uns après les autres, exilés, ruinés, de quel droit les Latins espéreraient-ils un meilleur traitement ? S'ils voulaient l'en croire, ils retourneraient chacun dans ses foyers, et ne se mettraient pas en peine d'être plus exacts à l'assemblée que celui qui l'avait convoquée. »

(7) Turnus était un esprit turbulent et factieux, et c'est à cela même qu'il devait son

influence. Comme il parlait ainsi, Tarquin arrive et l'interrompt. (8)

L'assemblée se tourne vers le roi pour le saluer, et le silence s'établit. Ceux qui sont près de Tarquin l'avertissent de se justifier de son retard à l'assemblée. Tarquin dit qu'il a été pris pour médiateur entre un père et un fils; que son désir de les réconcilier l'a retenu, et que, cette circonstance ayant fait perdre la journée, il leur exposera, le lendemain, le motif

46 pour lequel il les a convoqués. (9) Turnus, dit-on, ne goûta point cette excuse, et rompit le silence :

« Il n'y a pas, dit-il, de différends plus prompts à terminer que ceux d'un père et de son fils, et la question se décide en peu de mots : Que le fils obéisse, ou qu'il soit puni. »

LI. ] (1) Le citoyen d'Aricie, après avoir ainsi relevé les paroles du roi de Rome, quitte l'assemblée. Mais, plus sensible à cette injure qu'il ne le fit paraître, Tarquin jura intérieurement d'immoler Turnus, et par là

d'inspirer aux Latins la terreur qui comprimait tous les esprits. (2) Mais, comme il n'avait pas le droit de le faire périr publiquement, il imagina de lui intenter une accusation calomnieuse. Par l'entremise de quelques habitants d'Aricie, il suborne un esclave de Turnus, et en obtient, à prix d'or, qu'il laissera porter secrètement, dans la maison de son maître, un grand nombre d'épées. (3) Une nuit suffit à l'exécution de ce projet. Tarquin, un peu avant le jour, mande auprès de lui les principaux des Latins, et, affectant

l'émotion que cause un événement extraordinaire, il leur dit que,

« grâce aux dieux, dont la providence a retardé hier son départ, ils ont été sauvés, eux et lui, d'un grand péril. (4) Il a su, en effet, que Turnus, afin de régner seul sur les Latins, avait formé le projet de l'assassiner, ainsi que les principaux citoyens du pays; projet qui avait dû s'exécuter la veille pendant l'assemblée, mais que l'absence de celui qui l'avait convoquée, et à qui

Turnus en voulait le plus, l'avait fait différer. (5) De là cette colère

contre un retard dont la prolongation trompait les espérances du conspirateur. Nul doute maintenant, si les rapports sont vrais, que demain, au lever du jour, Turnus ne se présente à l'assemblée, les armes à la main, avec tous ses complices. (6) On dit qu'on a porté chez lui une grande quantité d'épées. Pour vérifier ce fait, lui, Tarquin, les prie de le suivre chez Turnus. »

(7) Le caractère violent de Turnus, ses paroles de la veille, le retard de Tarquin, cause probable de l'ajournement du crime, toutes ces circonstances font naître les soupçons. Les chefs latins suivent Tarquin, poussés par un sentiment de crédulité naturelle, mais bien résolus de déclarer l'accusation mensongère s'ils ne trouvaient point ces armes qu'on leur dénonçait. (8) Turnus dormait encore lorsqu'ils arrivèrent. Des gardes l'entourent; on saisit les esclaves qui se préparaient à défendre leur maître, et l'on apporte en même temps les épées de tous les coins de la maison. La conspiration semble alors avérée. Turnus est chargé de chaînes, et l'assemblée des Latins convoquée tumultueusement. (9) La vue des armes, exposées à tous les regards, excite une telle indignation que, sans donner à Turnus le temps de se défendre, on le condamne à périr d'un nouveau genre de supplice. Ou le couvre d'une claie chargée de pierres, et on le noie dans les eaux de Férentina.

LII. (1) Tarquin rappelle ensuite les Latins à l'assemblée, et, après les avoir félicités du châtiment qu'ils ont infligé à ce factieux, dont les

complots parricides étaient manifestes, il ajoute que :

(2) « Les Latins étant originaires d'Albe, et cette ville avec toutes ses colonies ayant été soumise à l'empire

47 de Rome par un traité conclu sous le règne de Tullus, il pourrait bien faire valoir auprès d'eux un droit aussi ancien à la souveraineté sur tous les peuples Latins. (3) Mais il croit qu'il serait plus avantageux à tous de renouveler ce traité; qu'il vaut mieux pour les Latins s'associer à la fortune de Rome, que de craindre sans cesse, comme il leur était arrivé, sous le règne d'Ancus d'abord, ensuite sous celui de son père, la destruction de leurs villes et le ravage de leurs campagnes. »

(4) Bien que ce traité contînt la reconnaissance explicite de la suprématie romaine, il ne fut pas difficile de persuader aux Latins d'y souscrire. Ils voyaient les plus considérables d'entre eux d'intelligence avec le roi, et la mort récente de Turnus était un avertissement pour ceux qui pouvaient être tentés de résister. (5) Le traité fut renouvelé, et la jeunesse du pays latin reçut de Tarquin l'ordre de se trouver en armes au bois de Férentina, à un jour indiqué. (6) Tous, de toutes les contrées du Latium, se rendirent à l'appel. Mais, voulant qu'ils n'eussent ni chefs distincts, ni signes secrets de ralliement, ni drapeaux particuliers, Tarquin les incorpora dans les centuries romaines. Latins et Romains, comptant chacun par moitié dans les centuries, celles-ci furent doublées, et reçurent pour chefs des centurions romains.

LIII. (1) Si Tarquin méconnut les lois de la justice pendant la paix, il fut loin, cependant, d'ignorer l'art de la guerre. Il eût même égalé sous ce

rapport les rois ses prédécesseurs, si la gloire du général n'eût été ternie par les vices du roi. (2) Il commença contre les Volsques cette guerre qui dura plus de deux cents ans. Il prit d'assaut leur ville, Suessa Pométia; (3) il en vendit le butin, et tira de cette vente quarante talents d'or et

d'argent. Ce fut alors qu'il conçut l'idée d'élever à Jupiter ce vaste temple, digne du roi des dieux et des hommes, digne de l'empire romain, digne enfin de la majesté du lieu où furent assis ses fondements. L'argent pris sur l'ennemi fut mis en réserve pour la construction de cet édifice. (4) Tarquin entreprit ensuite contre Gabies, ville voisine de Rome, une guerre dont l'issue ne fut ni aussi heureuse, ni aussi prompte qu'il

l'avait espéré. Repoussé après un assaut inutile, obligé même de renoncer, par suite de cet échec, à un siège régulier, il résolut, ressource peu digne d'un Romain, d'employer la ruse et la perfidie. (5) Tandis que, paraissant ne plus songer à la guerre, il feignait d'être uniquement occupé de la construction du temple de Jupiter, et d'autres ouvrages commencés dans la ville, Sextus, le plus jeune de ses trois fils, d'accord avec lui, s'enfuit chez les Gabiens, se plaignant à eux de la cruauté intolérable de son père. (6) Il dit

« que Tarquin, non content d'exercer sa tyrannie sur les autres, la fait peser sur sa propre famille. Il redoute le nombre de ses enfants, et comme il a dépeuplé le sénat, il veut aussi dépeupler sa maison, et ne laisser d'héritiers ni de son nom ni de sa couronne. (7) Quant à lui, Sextus, échappé au glaive de son père, il n'a cru trouver nulle part un asile plus sûr que chez les ennemis de Lucius Tarquin. Car, il faut bien qu'ils le sachent, la guerre, qui paraît abandonnée, est toujours menaçante; elle recommencera dans l'occasion, et fondra sur eux

48 à l'improviste. (8) S'ils repoussent ses prières, il parcourra tout le Latium; il ira chez les Volsques, chez les Èques et chez les Herniques, jusqu'à ce qu'il trouve un peuple assez généreux pour défendre les fils contre la persécution et la cruauté impie de leur père. (9) Peut-être en rencontrera-t-il un à qui une juste indignation fera prendre les armes contre le plus orgueilleux de tous les rois, et le plus ambitieux de tous les

peuples. »

(10) Les Gabiens craignant, s'ils ne cherchent à le retenir, qu'il ne quitte leur ville irrité contre eux, l'accueillent avec bonté. Ils lui disent :

« Qu'il ne doit point s'étonner lui-même que Tarquin traite ses

propres enfants comme il a traité ses concitoyens, ses alliés; (11) qu'à

défaut d'autres victimes, sa cruauté devait se tourner contre lui-même; qu'au reste, lui, Sextus, est le bienvenu parmi eux, et qu'ils espèrent pouvoir bientôt, aidés de son courage et de ses avis, porter la guerre des murailles de Gabies sous celles de Rome. »

LIV. (1) Depuis ce jour, Sextus fut admis dans leurs conseils. Là, il

adoptait hautement, sur toutes les affaires civiles, l'opinion des anciens Gabiens auxquels elles étaient plus familières. Mais il n'en était pas ainsi pour la guerre, qu'il demandait de temps en temps, disant que sur ce point ses avis étaient d'autant meilleurs qu'il connaissait mieux les forces des deux peuples, et combien la tyrannie de Tarquin était odieuse aux Romains,

insupportable même à ses enfants. (2) Tandis qu'il poussait insensiblement les premiers de la ville à la révolte, que lui-même, avec une troupe de jeunes gens entreprenants, il allait faire des incursions, piller sur le territoire de Rome; que ses actes, que ses paroles, conformes à son plan de fausseté, augmentaient son influence fatale, il finit par obtenir le commandement

général de l'armée des Gabiens. (3) Pour ne pas laisser entrevoir ses

desseins, il livrait souvent de petits combats où l'avantage restait aux Gabiens. Aussi l'enthousiasme devint-il si vif que grands et petits, tous regardaient son arrivée à Gabies comme une faveur des dieux. (4) Magnifique d'ailleurs envers le soldat, auquel il abandonnait le butin, et dont il

partageait les fatigues et les dangers, il gagna tellement son affection, que son père n'était pas plus puissant à Rome que lui à Gabies. (5) Quand il se croit assez fort pour tout oser, il dépêche à son père un des siens, chargé de lui demander ce qu'il doit faire, maintenant que les dieux lui ont accordé un pouvoir absolu dans la ville de Gabies. (6) Le messager, dont la fidélité, j'imagine, parut douteuse, ne reçut pas de réponse verbale; mais Tarquin, prenant un air pensif, passa dans les jardins du palais, suivi de l'émissaire de son fils. Là, dit-on, se promenant en silence, il abattait, avec une

baguette, les têtes des pavots les plus élevées. (7) Fatigué de questionner et d'attendre une réponse, le messager s'en retourne à Gabies, croyant avoir échoué dans sa mission. Il rapporte ce qu'il a dit, ce qu'il a vu, et ajoute que le roi, soit par haine, soit par colère, soit enfin par un effet de cet orgueil qui lui est naturel, n'a pas prononcé une seule parole. (8) Mais Sextus, pénétrant sous cette énigme le sens de la réponse et les intentions de son père, fit périr les principaux citoyens, les uns, en les accusant devant le peuple, les autres, en profitant de la haine qu'ils avaient soulevée con- 49 tre eux. Plusieurs furent condamnés publiquement; quelques-uns, offrant moins de prise aux accusations, périrent en secret. (9) D'autres purent fuir sans

obstacles; d'autres furent exilés; les biens des bannis et des morts furent partagés au peuple. (10) Ces largesses, le produit de ces spoliations, ]es séductions de l'intérêt privé, étouffèrent le sentiment des malheurs publics, jusqu'au jour où Gabies, privée de conseils et de forces, tomba enfin sans résistance au pouvoir de Tarquin.

LV. (1) Maître de Gabies, Tarquin fit la paix avec les Èques, et renouvela le traité avec les Étrusques. Il donna ensuite toute son attention aux

ouvrages intérieurs de Rome. Le plus important était le temple de Jupiter, qu'il bâtissait sur le mont Tarpéien, et qu'il voulait laisser comme un

monument de son règne et du nom de Tarquin. C était en effet l'ouvrage de deux Tarquins : le père avait fait le voeu, le fils l'avait accompli. (2) Et, afin que l'emplacement du Capitole fût réservé tout entier à Jupiter, à l'exclusion de toute autre divinité, il résolut d'en faire disparaître les autels et les petits temples que Tatius y avait élevés, consacrés et inaugurés, conformément au voeu qu'il en avait fait pendant un combat contre Romulus. (3) Tandis qu'on jetait les premiers fondements de l'édifice, la volonté des dieux se révéla, dit-on, par des signes qui annonçaient la puissance future de l'empire romain. Les augures permirent qu'on enlevât tous les autels, excepté celui du dieu Terme; (4) et l'on interpréta cette exception de la manière suivante : le dieu Terme gardant sa place, et seul de tous les dieux n'ayant pas été dépossédé de son sanctuaire sur le mont Tarpéien, présageait la solidité et la durée de la puissance romaine. (5) Ce premier prodige, qui montrait la perpétuité de

l'empire, fut suivi d'un autre qui en présageait la grandeur. On dit qu'en creusant les fondations du temple, on trouva une tête humaine parfaitement conservée. (6) Ce nouveau phénomène désignait clairement que là serait aussi la tête de l'empire; et l'interprétation en fut ainsi donnée par les devins de Rome et par ceux qu'on avait fait venir d'Étrurie. (7) Tous ces présages

portaient de plus en plus le roi à ne pas épargner les dépenses. Les richesses de Pométia, qui devaient servir à terminer l'entreprise, suffirent à peine pour les fondations. (8) À cet égard, Fabius, historien plus ancien d'ailleurs, me semble plus digne de foi que Pison. (9) Le premier fait monter la valeur de ces richesses à quarante talents; le second prétend que Tarquin avait mis en réserve, pour la construction du temple, quarante mille livres pesant d'argent, somme exorbitante qui ne pouvait provenir du pillage d'aucune ville d'alors, et qui suffirait, et au-delà, pour construire encore aujourd'hui les monuments les plus magnifiques.

LVI. (1) Tarquin, uniquement occupé du désir d'achever ce temple, fit venir des ouvriers de toutes les parties de l'Étrurie, et mit à contribution, non seulement les deniers de l'état, mais encore les bras du peuple. Ce fardeau ajouté à celui de la guerre ne semblait pourtant pas trop lourd au peuple, glorieux, au contraire, de bâtir de ses mains les temples des dieux. (2) Mais on l'employa dans la suite à d'autres ouvrages, qui,

50 pour avoir moins d'éclat, n'en étaient pas moins pénibles. C'était la construction des galeries autour du cirque, et le percement d'un égout destiné à recevoir les immondices de la ville : deux ouvrages que la magnificence de nos jours est à peine parvenue à égaler. (3) Outre ces travaux, qui tenaient le peuple en haleine, Tarquin, persuadé qu'une population nombreuse est à charge à l'état quand elle est inoccupée, et voulant d'ailleurs, par des colonies nouvelles, étendre les limites de l'empire, envoya des colons à Signia et à Circéi, places qui

devaient un jour protéger Rome du côté de la terre et du côté de la mer. (4) Au milieu de tous ces travaux, on vit avec terreur un nouveau prodige. Un serpent, sorti d'une colonne de bois, jeta l'épouvante parmi tous les habitants du palais, et les mit en fuite. Tarquin, d'abord moins effrayé, en conçut pourtant de graves inquiétudes pour l'avenir. (5) Les devins

étrusques étaient ordinairement consultés sur les présages qui se manifestaient en public; mais ce dernier paraissant menacer sa famille, (6) Tarquin résolut de consulter l'oracle de Delphes, le plus célèbre du monde. Toutefois, ne sachant quelle serait la réponse du dieu, il n'osa confier à des étrangers le soin de l'aller recevoir, et envoya deux de ses fils en Grèce, à travers des contrées alors inconnues, et des mers plus inconnues encore. (7) Titus et Arruns partirent accompagnés du fils de Tarquinia, soeur du roi, Lucius Iunius Brutus, lequel était d'un caractère bien différent de celui qu'il affectait de montrer en public. Instruit que les premiers de l'État, que son oncle, entre autres, avaient péri victimes de la cruauté de Tarquin, ce jeune homme prit dès ce moment le parti de ne rien laisser voir dans son

caractère ni dans sa fortune qui pût donner de l'ombrage au tyran, et exciter sa cupidité; en un mot, de chercher dans le mépris d'autrui une sûreté que la justice ne lui offrait pas. (8) Il contrefit l'insensé, livrant sa personne à la risée du prince, lui abandonnant tous ses biens, et acceptant même

l'injurieux surnom de Brutus. C'est à la faveur de ce surnom que le libérateur de Rome attendait l'accomplissement de ses destinées. (9) Conduit à Delphes par les Tarquins, dont il était le jouet plus que le compagnon, il apporta, dit-on, au dieu, un bâton de cornouiller, creux et renfermant un bâton d'or, emblème mystérieux de son caractère. (10) Arrivés enfin, les jeunes princes, après avoir exécuté les ordres de leur père, eurent la curiosité de savoir auquel d'entre eux reviendrait le trône de Rome. On prétend qu'une voix

répondit du fond du sanctuaire :

« Celui-là possédera la souveraine puissance, qui le premier de vous, jeunes gens, baisera sa mère. »

(11) Les Tarquins

exigent le plus rigoureux silence sur cet incident, à l'égard de Sextus, leur frère, qui était resté à Rome, afin qu'ignorant la prédiction il perdît toute chance à l'empire. Quant à eux, ils abandonnent à la fortune le soin de

décider lequel des deux, à leur retour, baisera sa mère. (12) Mais Brutus, donnant une autre interprétation aux paroles de la Pythie, feignit de se

laisser tomber, et baisa la terre, la mère commune de tous les hommes.

Lorsqu'ils revinrent à Rome, on y faisait de grands préparatifs de guerre contre les Rutules.

51 C'était une nation puissante et riche, et pour le temps et pour le pays. La guerre leur fut

déclarée à cause de l'épuisement des finances, résultat des travaux somptueux, entrepris par Tarquin, lequel désirait de combler le vide et de regagner en même temps, par l'appât du butin, le coeur de ses sujets. (2) Ceux-ci, en effet, irrités de son orgueil et de son despotisme, s'indignaient que le

prince les enchaînât depuis si longtemps à des travaux de manoeuvres et

d'esclaves. (3) D'abord on essaya de prendre Ardée d'assaut; mais cette

tentative eut peu de succès. On convertit le siège en blocus, et l'ennemi fut resserré dans l'enceinte de ses murs. (4) Durant ce blocus, et comme il arrive ordinairement dans une guerre moins vive que longue, on accordait assez

facilement des congés; mais aux officiers plutôt qu'aux soldats. (5) De temps en temps les jeunes princes abrégeait les ennuis de l'oisiveté par des festins et des parties de débauche. (6) Un jour qu'ils soupaient chez Sextus Tarquin, avec Tarquin Collatin, fils d'Égérius, la conversation tomba sur les femmes; et chacun d'eux de faire un éloge magnifique de la sienne. (7) La discussion s'échauffant, Collatin dit qu'il n'était pas besoin de tant de paroles, et qu'en peu d'heures on pouvait savoir combien Lucrèce, sa femme, l'emportait sur les autres.

« Si nous sommes jeunes et vigoureux, ajouta-t-il, montons à cheval, et allons nous assurer nous-mêmes du mérite de nos femmes. Comme elles ne nous attendent pas, nous les jugerons par les occupations où nous les

aurons surprises. »

(8) Le vin fermentait dans toutes les têtes.

« Partons, s'écrièrent-ils ensemble, »

et ils courent à Rome à bride abattue. Ils

arrivèrent à l'entrée de la nuit. De là ils vont à Collatie, (9) où ils

trouvent les belles-filles du roi et leurs compagnes au milieu des délices d'un repas somptueux; et Lucrèce, au contraire, occupée, au fond du palais, à filer de la laine, et veillant, au milieu de ses femmes, bien avant dans la nuit. (10) Lucrèce eut tous les honneurs du défi. Elle reçoit avec bonté les deux Tarquins et son mari, lequel, fier de sa victoire, invite les princes à rester avec lui. Ce fut alors que S. Tarquin conçut l'odieux désir da posséder Lucrèce, fût-ce au prix d'un infâme viol. Outre la beauté de cette femme, une réputation de vertu si éprouvée piquait sa vanité. (11) Après avoir achevé la nuit dans les divertissements de leur âge, ils retournent au camp.

LVIII. (1) Peu de jours après, Sextus Tarquin, à l'insu de Collatin, revient à Collatie, accompagné d'un seul homme. (2) Comme nul ne soupçonnait ses

desseins, il est accueilli avec bienveillance, et on le conduit, après souper, dans son appartement. Là, brûlant de désirs, et jugeant, au silence qui

l'environne, que tout dort dans le palais, il tire son épée, marche au lit de Lucrèce déjà endormie, et, appuyant une main sur le sein de cette femme :

« Silence, Lucrèce, dit-il, je suis Sextus Tarquin : je tiens une épée, vous êtes morte, s'il vous échappe une parole. »

(3) Tandis qu'éveillée en sursaut et muette d'épouvante, Lucrèce, sans défense, voit la mort suspendue sur sa tête, Tarquin lui déclare son amour; il la presse, il la menace et la conjure tour à tour, et n'oublie rien de ce qui peut agir sur le coeur d'une femme. (4) Mais, voyant qu'elle s'affer -

52 mit dans sa résistance, que la crainte même de la mort ne peut la fléchir, il tente de l'effrayer sur sa réputation. Il

affirme qu'après l'avoir tuée, il placera près de son corps le corps nu d'un esclave égorgé, afin de faire croire qu'elle aurait été poignardée dans la consommation d'un ignoble adultère. (5) Vaincue par cette crainte, l'inflexible chasteté de Lucrèce cède à la brutalité de Tarquin, et celui-ci part ensuite, tout fier de son triomphe sur l'honneur d'une femme. Lucrèce, succombant sous le poids de son malheur, envoie un messager à Rome et à Ardée, avertir son père et son mari qu'ils se hâtent de venir chacun avec un ami sûr; qu'un affreux événement exige leur présence. (6) Spurius Lucrétius arrive avec Publius Valérius, fils de Volésus, et Collatin avec Lucius Iunius Brutus. Ces deux derniers retournaient à Rome de compagnie lorsqu'ils furent rencontrés par le messager de Lucrèce. (7) Ils la trouvent assise dans son appartement, plongée dans une morne douleur. À l'aspect des siens, elle pleure; et son mari, lui demandant si tout va bien :

« Non, répond-elle; car, quel bien

reste-t-il à une femme qui a perdu l'honneur ? Collatin, les traces d'un

étranger sont encore dans ton lit. Cependant le corps seul a été souillé; le coeur est toujours pur, et ma mort le prouvera. Mais vous, jurez-moi que

l'adultère ne sera pas impuni. (8) C'est Sextus Tarquin, c'est lui qui,

cachant un ennemi sous les dehors d'un hôte, est venu la nuit dernière ravir, les armes à la main, un plaisir qui doit lui coûter aussi cher qu'à moi-même, si vous êtes des hommes. »

(9) Tous, à tour de rôle, lui donnent leur parole, et tâchent d'adoucir son désespoir, en rejetant toute la faute sur l'auteur de la violence;

ils lui disent que le corps n'est pas coupable quand le coeur est innocent, et qu'il n'y a pas de faute là ou il n'y a pas d'intention.

(10) -- C'est à vous, reprend-elle, à décider du sort de Sextus. Pour moi, si je

m'absous du crime, je ne m'exempte pas de la peine. Désormais que nulle femme, survivant à sa honte, n'ose invoquer l'exemple de Lucrèce ! »

(11) À ces mots, elle s'enfonce dans le coeur un couteau qu'elle tenait sous sa robe, et,

tombant sur le coup, elle expire. Son père et son mari poussent des cris.

LIX. (1) Tandis qu'ils s'abandonnent à la douleur, Brutus retire de la blessure le fer tout dégoûtant de sang et, le tenant levé :

« Je jure, dit-il, et vous prends à témoin, ô dieux ! par ce sang, si pur avant l'outrage qu'il a reçu de l'odieux fils des rois; je jure de poursuivre par le fer et par le feu, par tous les moyens qui seront en mon pouvoir, l'orgueilleux Tarquin, sa femme criminelle et toute sa race, et de ne plus souffrir de rois à Rome, ni eux, ni aucun autre. »

(2) Il passe ensuite le fer à Collatin, puis à Lucrétius et à Valérius, étonnés de ce prodigieux changement chez un homme qu'ils

regardaient comme un insensé. Ils répètent le serment qu'il leur a prescrit, et, passant tout à coup de la douleur à tous les sentiments de la vengeance, ils suivent Brutus, qui déjà les appelait à la destruction de la royauté. (3) Ils transportent sur la place publique le corps de Lucrèce, et ce spectacle extraordinaire excite, comme ils s'y attendaient, une horreur universelle. Le peuple maudit l'exécrable violence de Sextus; (4) il est ému par la douleur du père, par Brutus, lequel, condamnant ces larmes et ces plaintes inutiles, pro- 53 pose le seul avis digne d'être entendu par des hommes, par des Romains, celui de prendre les armes contre des princes qui les traitent en ennemis. (5) Les plus braves se présentent spontanément tout armés; le reste suit bientôt leur exemple. On en laisse la moitié à Collatie pour la défense de la ville, et pour empêcher que la nouvelle de ce mouvement ne parvienne aux oreilles du roi; l'autre moitié marche vers Rome sur les pas de Brutus. (6) À leur

arrivée, et partout où cette multitude en armes s'avance, on s'effraie, on s'agite; mais, lorsqu'on les voit guidés par les premiers citoyens de l'état, on se rassure sur leurs projets, quels qu'ils soient. (7) L'atrocité du crime ne produisit pas moins d'effet à Rome qu'à Collatie. De toutes les parties de la ville, on accourt au Forum, et la voix du héraut rassemble le peuple autour du tribun des Célères. Brutus était alors revêtu de cette dignité. (8) Il harangue le peuple, et sa parole est loin de se ressentir de cette simplicité d'esprit qu'il avait affectée jusqu'à ce jour. Il raconte la passion brutale de Sextus Tarquin, et la violence infâme qu'il a exercée sur Lucrèce, la mort déplorable de cette femme, et la douleur de Tricipitinus, qui perdait sa

fille, et s'affligeait de cette perte moins encore que de l'indigne cause qui l'avait provoquée. (9) Il peint le despotisme orgueilleux de Tarquin, les travaux et les misères du peuple, de ce peuple plongé dans des fosses, dans des cloaques immondes qu'il lui faut épuiser; il montre ces Romains, vainqueurs de toutes les nations voisines, transformés en ouvriers et en

maçons. (10) Il rappelle les horreurs de l'assassinat de Servius, et cette fille impie faisant passer son char sur le corps de son père; puis il invoque les dieux vengeurs des parricides. (11) De pareils forfaits et d'autres plus atroces sans doute, qu'il n'est pas facile à l'historien de retracer avec la même force que ceux qui en ont été témoins, enflamment la multitude. Entraînée par l'orateur, elle prononce la déchéance du roi, et condamne à l'exil Lucius Tarquin, sa femme et ses enfants. (12) Brutus lui-même, ayant enrôlé et armé tous les jeunes gens qui s'empressaient de donner leurs noms, marche au camp devant Ardée, afin de soulever l'armée contre Tarquin. Il laisse le gouvernement de Rome à Lucrétius, que le roi lui-même avait nommé préfet de la ville quelque temps auparavant. (13) Au milieu du tumulte général, Tullia s'enfuit de son palais, recueillant partout sur son passage les exécrations de la foule, et entendant vouer sa tête aux furies vengeresses des parricides.

LX. (1) Lorsque la nouvelle en arrive dans le camp, le roi, surpris et effrayé, accourt à Rome en toute hâte, pour y étouffer la révolution naissante. Brutus est informé de son approche, et, pour ne pas le rencontrer, il se détourne de sa roule. Ils arrivèrent tous deux presque en même temps par des chemins opposés, Brutus au camp, et Tarquin à Rome. (2) Tarquin trouva les portes fermées, et on lui signifia son exil. L'armée, au contraire, reçut avec enthousiasme le libérateur de Rome, et chassa de ses rangs les enfants du roi. Deux d'entre eux suivirent leur père en exil à Caeré chez les Étrusques. Sextus Tarquin, qui s'était retiré à Gabies comme dans ses propres états, y périt assassiné par ceux

54 dont ses meurtres et ses rapines avaient autrefois soulevé les haines. (3) Le règne de Tarquin le Superbe fut de vingt-cinq ans; et celui de tous les rois, depuis la fondation de Rome jusqu'à son affranchissement, de deux cent quarante-quatre. (4) Les comices alors

assemblés par centuries, et convoqués par le préfet de Rome, suivant le plan de Servius, nommèrent deux consuls, Lucius Iunius Brutus et Lucius Tarquin Collatin.

759 NOTES SUR TITE-LIVE.

TITRE. - Les meilleures éditions de Tite-Live portent peur titre : TITI LIVII PATAVINI HISTORIARUM AB URBE CONDITA.

« Il ne faut pas prendre de la ville de Rome dans les commencements l'idée que nous donnent les villes que nous voyons aujourd'hui, à moins que ce ne soient celles de la Crimée, faites pour renfermer le butin, les bestiaux et les fruits de la campagne. Les noms anciens des principaux lieux de Rome out tous du rapport a cet usage.

» La ville n'avait pas même de rues, si l'on appelle de ce nom la continuation des chemins qui y aboutissaient. Les maisons étaient placées sans ordre et très petites; car les hommes, toujours au travail ou dans la place publique, ne se tenaient guère dans les maisons.

» Mais la grandeur de Rome parut bientôt dans ses édifices publics. Les ouvrages qui ont donné et qui donnent encore aujourd'hui la plus haute idée de sa puissance ont été faits sous les rois. On commençait a bâtir la ville éternelle. » MONTESQUIEU, Grandeur et décadence des Romains, chap. I.

On le volt, Montesquieu croit à l'histoire primitive de Rome, au moins dans son ensemble. Ce puissant génie, qui ne pouvait ignorer les attaques dirigées depuis deux siècles contre l'authenticité de ces antiques traditions, n'a pas cru devoir s associer aux doutes d'un scepticisme qui détruit tout sans rien reconstruire. Niebuhr et d'autres après lui n'ont pas craint de jeter le vieux roman par terre. Ils ont refait l'histoire de Rome; mais à chaque édition nouveau système. Auquel faudra-t-il s'en tenir? Saris doute l'histoire traditionnelle de Rome n »est pas à l'abri de la critique: toutes ses sources n'ont pas la même valeur; on y remarque des contradictions, des faits inexacts, des dates incertaines ; comme dans toutes les histoires primitives, sans en excepter la nôtre, le merveilleux y joue son rôle oblige; mais sur ces données est-on en droit de dire qu'elle n'est autre chose qu'un roman? Nous ne pouvons ici entrer dans les détails ; contentons-nous de répondre à l'argument qui a obtenu le plus de faveur. « Au temps des rois, l'écriture n'existait pas encore à Rome : comment a-t-on pu conserver le souvenir des événements? »

Sur quelle autorité s'appuient les critiques pour déclarer que l'écriture était inconnue dans les premiers siècles de Rome? Sur deux passages surtout, l'un de Tacite et l'autre de Tite-Live, que nous croyons devoir reproduire ici :

« In Italia Etrusci ab Corinthio Demarato, Aborigenes ab Evandro lifteras) didicerunt, et forma litteris latinis quae veterrimis Graecorum. » Tac., Ann., XI, 14.

« Quae ab condita urbe Roma ad captam eamdm urbem Romani sub regibus primum, consulibus deinde ac dictatoribus, decemvirisque ac tribunis consularibus gessere, foris belli, domi seditiones, quinque libris exposui; res quum vetustate nimia obscuras, velut quae magno ex intervallo loci vix cernuntur, tum quod parvae et rarae per eadem tempora littera fuere, una custodia fidelis memorate rerum gestarum, et quod etiam, si quae in commentariis pontiificum, alisque publicis privatisque erant monumentis, incensa urbe pleraque interiere. » Tite-Live, VI, 1.

Suivant les critiques, il résulterait de ces deux passages que dans les temps les plus anciens de Rome l'écriture était inconnue, puisque les Étrusques eux-mêmes, qui étaient le peuple le plus civilisé de l'Italie, reçurent l'alphabet de Démarate de Corinthe, père de Tarquin-l'Ancien, c'est-à-dire 658 ans environ avant J .-C. D'un autre côte, le passage de Tite-Live prouverait que cet historien se défiait beaucoup des monuments anciens, et que l'incendie de Rome par les Gaulois avait fait disparaître presque toutes les sources historiques.

Mais les deux textes que nous venons de citer sont-ils bien concluants? ne sont-ils pas contraires aux faits les plus positifs de l'antiquité? Et d'abord, à Tacite et à Tite-Live on peut opposer Tacite et Tite-Live eux-mêmes. En effet, le premier, tout en disant que l'alphabet a été apporté aux Étrusques par Démarate, affirme que les lettres avaient été données aux Aborigènes, ou, en d'autres termes, aux Latins, par Evandre lui-même, c'est-à-dire quelques siècles avant l'époque assignée à Romulus. Or, on peut se demander comment il s'est fait que les Étrusques aient été regardés comme le peuple le plus anciennement civilisé de l'Italie, s'ils ignoraient l'usage de l'écriture, alors que depuis plusieurs siècles les Latins, leurs voisins, jouissaient de ce bienfait?

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