Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 3)
54 dont ses meurtres et ses rapines avaient
Et qu'on se garde bien de croire que cette tradition sur l'antiquité de l'écriture dans le voisinage de Rome est 760 une fable qu'on doit entièrement rejeter. Un vase, découvert il y a deux ou trois ans dans des fouilles pratiquées sur l'ancien emplacement de la ville pélasgique d'Agylla, porte gravé sur la base un alphabet grec, et sur la pause un syllabaire en lettres de la forme la plus archaïque, dont quelques-unes même, comme le FAU et le KOPPA, appartiennent au plus antique alphabet des Grecs, à celui qu'ils avaient reçu immédiatement de la Phénicie. On y rencontre même des formes qui n'existent sur aucun monument connu, et qui ressemblent d'une manière frappante aux lettres primitives de l'alphabet phénicien. ( Voyez les Annales de l'institut archéologique de Rome, t. V III, p. 186 et suiv.) N'est-on pas autorisé à croire qu'AgyIla, qui n'interrompit jamais ses rapports avec la Grèce, en avait reçu directement son alphabet dès le temps où l'écriture y fut connue, et qu'on y avait même adopté une méthode de lecture qui devait eu faciliter la propagation. Ainsi, à l'époque de Romulus, l'écriture alphabétique était en usage aux portes de Rome; comment admettre que ce bienfait ne s'était pas répandu jusque dans la ville nouvelle qui était intéressée à ne pas rester en arrière des cités voisines, et qui d'ailleurs comptait peut-être parmi ses habitants plus d'un Pélasge et plus d'un Grec?
Quant à Tite-Live, n'est-il pas évident que lorsqu'il dit: parvae et rarae per eadem tempora litterae, il veut faire entendre qu'on écrivait peu et avec concision, en un mot, qu'on ne connaissait point encore la forme littéraire; mais il atteste par cela méfie que l'usage de l'écriture existait. Et certes, comme on vient de le voir, il était déjà ancien à l'époque où il fait cette observation; et nous prouverons bientôt qu'on en trouve des preuves incontestables sous les rois. D'ailleurs, lui-même dans ce passage cite les mémoires des Pontifes et d'autres monuments tant publics que particuliers; et, quand il dit que la plupart périrent, il fait entendre en même temps qu'un certain nombre d'entre eux échappèrent à l'incendie. Dans le même chapitre, il raconte que le premier soin des tribuns militaires nommés l'an de Rome 367 (386 av. J.-C.) fut de rechercher les traités et les lois qui subsistaient encore (les Douze Tables et quelques lois royales), et que de ces documents les uns furent rendus publics, d'autres tenus secrets (suppressa, que l'on a traduit à tort par supprimés,et cela principalement par les pontifes, qui voulaient contenir la multitude à l'aide du frein religieux. Ce fut le même moyen qu'employa plus tard Vespasien pour reconstituer les archives nationales qu'un incendie du Capitole avait détruites.... « Ipse restitutionem Capitolii aggressus, ærearum tabularum tria millia quæ simul conllagraverant restituenda suscepit, undique investigatis exemplaribus; instrumentum imperii pulcherrimum ac vetustissimum quo continebantur pene ab erordio Urbis senatusconsulta, plebiscita de societate ac foedere et privilegio cuicunque concessis. »
Suétone, Vesp., chap. VIII.
Nous devons ici aller au-devant d'une objection qu'on pourra nous faire. Suivant Plutarque ( Vie de Numa, c. 1 ), un certain Clodius dont la critique n'a pu encore déterminer l'âge assurait, que, lors de la prise et du pillage de Rome, les anciennes tables avaient été perdues, et que celles qu'on possédait de son temps avaient été falsifiées pour flatter quelques familles qui voulaient absolument faire remonter leur origine aux premières races, etc. Mais ce passage de Plutarque ne saurait être envisagé comme une difficulté. On peut répondre que, quelle que soit la confiance que mérite ce Clodius, cité avec si peu d'égard par l'historien, il est évident qu'Il exagérait. Et, lors même qu'Il aurait dit la vérité en tout point, si la falsification n'avait d'autre but que de montrer les liens qui existaient entre des familles récentes et des familles plus anciennes, la falsification ne pouvait évidemment porter que sur les monuments qui intéressaient les familles, et non pas sur d'autres; par conséquent elle ne pouvait s'étendre aux lois, aux traités, etc.
Cicéron, dans sa République (II, l0), semble avoir prévu les objections auxquelles donnerait lieu l'histoire des premiers temps de Rome, et il y répond d'une manière brillante, mais peut-être en exagérant un peu la civilisation du premier siècle de la ville éternelle.
« Romulus, dit-il, vivait, il y a moins de six cents ans, dans un temps où les sciences et les lumières étaient déjà fort anciennes ( jam inveteratis LITTERIS atque doctrinis ) et où l'on avait dépouillé ces antiques erreurs d'une civilisation naissante et grossière. En effet, si, comme on l'établit par les annales des Grecs, Rome fut fondée dans la seconde année de la septième olympiade, l'existence de Romulus se rapporte au temps que la Grèce était déjà remplie de poètes et de musiciens, siècle où des fables contemporaines n'auraient obtenu que bien peu de croyance. En effet, ce fut cent huit ans après la promulgation des lois de Lycurgue que l'on établit la première olympiade, bien que par une méprise de nom quelques auteurs en aient rapporte l'institution à Lycurgue lui-même. D'autre part, les calculs les plus modérés placent Homère trente ans au moins avant Lycurgue. On peut eu conclure aisément qui Homère précéda de beaucoup d'années le temps de Romulus. Ainsi, l'instruction des hommes et les lumières même du siècle devaient laisser alors peu de place au succès d'une fiction. L'antiquité, en effet, a pu recevoir des fables quelquefois même assez grossières ; mais cette époque, déjà cultivée, était prête à repousser par la dérision toute supposition invraisemblable. » (Traduction de M. VILLEMAIN. )
Aux auteurs grecs cités par Cicéron on pourrait en ajouter beaucoup d'autres tels qu'Hésiode, les poètes cycliques,Tyrtée (vers 681)), Terpandre (677), Archiloque, Alcman (vers 670), Stésicore (né en 632), etc. C'est au septième siècle que fleurirent au midi de la péninsule italique les législateurs Zaleucus et Charondas. Au sixième siècle, au temps des Tarquins, la critique d'Homère avait pris naissance, et par conséquent la grammaire et la philosophie de la langue. Quelques années auparavant florissait Solon, qui composa des poèmes dont le temps nous a conservé des fragments, et qui avait donne à sa patrie des lois écrites qu'avaient précédées celles de Lycurgue. Dans cette période des écoles philosophiques avaient été fondées par Thalès, à Milet, par Pythagore, à Crotone, et les poètes comme les philosophes élevaient les esprits et ennoblissaient les âmes. Comment croire que de la Grande-Grèce, où cet immense développement littéraire et scientifique exerça une influence si remarquable, cette civilisation féconde ne se soit pas étendue jusque dans le Latium, quand on sait que l'Étrurie, si voisine de Rome, n'y resta pas étrangère, elle qui, par ses relations commerciales, embrassait toutes les côtes de l'Asie-Mineure, de la Grèce, des îles de la mer Ionienne et de la mer Tyrrhénienne ?
Cent ans s'étaient à peine écoulés depuis l'époque assignée à la fondation de Rome, quand Démarate, chassé par la tyrannie de Cypselus, vint s'établir à Tarquinie, ou il enseigna à l'Italie l'art de peindre les vases, et fonda une 761 colonie d'artistes à la tête desquels étaient Euchyre et Eugramme qui devaient sans doute ces surnoms à leur habileté. « Ce ne fut pas, dit Cicéron (Rep. II, 19 ), un faible ruisseau détourné dans nos murs, mais un fleuve immense qui nous apportait par torrents les sciences et les arts de la Grèce... Ayant eu deux enfant. de son union avec une femme de cette ville, il les instruisit dams toutes les sciences sur le modèle de l'éducation grecque. » (Trad. de M. VILLEMAIN. ) Ce fut l'un de ces enfants, Tarquin l'Ancien, qui devint roi de Rome.
Mais sans insister sur l'influence que put exercer à Rome la littérature grecque bien avant la conquête de la Grèce, n'avons-nous pas la preuve qu'il existait en Italie une littérature toute nationale! C'est un fait qu'on ne peut révoquer en doute pour l'Étrurie et qu'atteste le discours de Claude retrouvé et conservé à Lyon, et le passage ou J. Lydus (de Ostent., cap. III) parle des livres de Tarchon de manière à prouver qu'il les avait sous les yeux. Quant à Rome, on ne peut nier qu'elle n'ait eu, dès les temps les plus reculés, des chants populaires dont quelques fragments sont parvenus jusqu'à nous. On sait que Fabius Pictor, cité par Denys d'Halicarnasse (I, 79), parlait, au sujet de Romulus et de Rémus, de chants nationaux qui de son temps étaient encore dans la bouche de tous les Romains. Mais ces chants, dont on a voulu, dans ces derniers temps, faire des épopées ou des cycles, ne furent pas la seule source à laquelle purent puiser les écrivains qui les premiers voulurent faire perdre à l'histoire nationale la forme sèche et aride qu'on lui avait donnée jusqu'alors dans les Annales des pontifes. Les documents auxquels ils purent recourir étaient plus nombreux qu'on ne semble l'admettre; passons-les rapidement en revue.
L'un des adversaires les plus redoutables de l'Histoire primitive de Rome admet que ces sources étaient au nombre de cinq : « 1° les grandes annales; 2. les actes publics; 3° les livres des magistrats; 4° les lintei libri, qu'il faut peut-être confondre avec les précédents; 5° les mémoires des familles censoriales qui rentrent probablement aussi dans quelques unes des catégories précédentes. » Mais cette énumération est loin d'être complète et exacte. Les sources auxquelles puisèrent les plus anciens historiens de Rome peuvent se ranger sous quinze chefs différents, savoir:
1° Annales des pontifes.
2° Livres sacrés. - Rituels.
3° Chants religieux.
4° Libri lintei. - Libri magistratuum. - Censorum tabulae.
5° Lois royales. - Plébiscites.- Sénatus-consultes.
6° Traites.
7° Tables triomphales.
8° Inscriptions.
9° Monnaies.
10. Archives des familles.
11° Images des ancêtres.
12° Acta civilia.
13° Chants nationaux.
14° Monuments. Édifices Statues. Reliques, etc.
15° Archives des peuples voisins de Rome.
A ces sources il convient d'ajouter encore les documents postérieurs à l'abolition de la royauté et peut-être seulement à la prise de Rome, mais antérieurs à la rédaction de l'histoire, savoir;
16° Acta senatus.
17° Acta forensia.
18° Acta militaria ou bellica.
Je vais parler successivement de ces différentes classes de documents historiques, et j'essaierai de prouver qu'ils avaient plus d'importance qu'on n'a bien voulu le croire.
1° Annales des pontifes.
M. Victor Leclerc, dans un savant et ingénieux mémoire qu'il vient de publier sur ces monuments, et qui fait partie d'un volume intitulé : Des journaux chez les Romains. - Recherches précédées d'un mémoire sur les Annales des pontifes (Paris, 1838), a prouvé d'une manière victorieuse, et avec ce talent d'écrivain qui caractérise tous ses travaux, l'importance et l'authenticité de ces antiques et vénérables chroniques de Rome. Les paroles de cet éloquent professeur ont trop d'autorité, ses investigations sont trop consciencieuses, ses déductions trop sûres et trop persuasives, pour qu'il ne nous suffise pas de reproduire ici le résumé qu'il fait lui-même de son livre, auquel nous aurons souvent recours dans la suite de cette discussion.
« I. Les Annales des pontifes étaient des espèces de tables chronologiques tracées d'abord sur des planches de bois peintes en blanc, et où le grand pontife, peut-être depuis le premier siècle de Rome, mais au moins depuis l'an 550 jusqu'à l'an 623, ou peu de temps après, indiquait année par année, d'un style bref et simple, les événements publics les plus mémorables.
» II. Ces tables, soit qu'on les eût laissées sur bois, soit qu'on les eût transportées sur pierre ou sur bronze, ne périrent pas toutes dans l'invasion des Gaulois; et, conservées avec le soin que Rome donna toujours aux anciens monuments écrits, elles furent consultées, pour des temps antérieurs, par Caton, Polybe, Varron, Cicéron, Valerius Flaccus, et par d'autres écrivains, que Denys d'Halicarnasse, Tite-Live, Quintilien, le premier Pline, Aulu-Gelle, Vopiscus, ont eus entre les mains. Il est probable même, d'après Aulu-Gelle et Servius, qu'elles furent recueillies en corps d'ouvrage, quoiqu'il ne faille pas les confondre avec beaucoup d'autres recueils qui portaient le nom des pontifes. Convenir qu'elles ont pu être diminuées par le temps, interpolées, divisées en livres, rajeunies pour le style, comme les vieux textes l'ont été souvent, ce n'est pas en détruire l'existence, comme plusieurs critiques l'ont essayé.
» III. Quant à l'autorité de ces Annales, les fables religieuses ou politiques qu'elles devaient contenir, si l'on en juge par les traces qui en restent, n'ont rien de plus merveilleux que tant d'autres fables dans les anciennes chroniques de tous les peuples. «
Ce genre de documents est désigné dans les historien latins sous des noms très divers qui ont plus d'une fois embarrassé les savants. M. Leclerc a prouvé qu'il fallait admettre conne annales des pontifes les ouvrages cites sous les titres Annales pontificum ou pontificis, Annales publici, Annales maximi et Commentarii pontificum, bien que cette dernière expression puisse s'appliquer quelquefois aux livres de discipline religieuse.
2° Livres sacrés. - Rituels.
C'est sans doute aux rituels des pontifes (libri pontificii) que Tite-Live a emprunte la formule du fécial et du pater patratus, consacrant le traité entre Albe et Rome ( Tite-Live, I, 24), celle du jugement d Horace, meurtrier de sa soeur ( lex horrendi criminis, I, 26), et celle du traité entre le premier Tarquin et les Sa- 762 bins pour la cession de Collatie, formule qu'il reproduit presque littéralement, quand trois siècles plus tard le peuple campanien et la ville de Capoue se donnent au sénat romain. C'était, on n'en saurait douter, à une semblable source que Varron et Juba, traduits par Plutarque ( Quaest. rom., IV), avaient puisé cette vieille histoire que rapporte aussi Valère-Maxime (VII, III, 1 ) d'un Romain qui, sous le roi Servius, assura par un stratagème l'empire à sa ville natale. Ce qui prouve du reste que ces recueils si précieux pour la religion ne périrent pas dans l'incendie de Rome, c'est que Cicéron les cite pour constater que l'appel au peuple existait sous les rois.
Quand, après le départ des Gaulois, un senatus-consulte, sur la proposition de Camille, ordonna que tous les lieux saints occupés un instant par l'ennemi seraient solennellement purifiés, il fut décidé que, pour cette cérémonie expiatoire, les livres seraient consultés par les duumvirs. (Tite-Live, V, 50.) Il s'agit sans doute, comme l'a pensé M. Leclerc. ( ouvr. cité, p. 66), des libri sibyllini ou fatales, livres mystérieux que les duumvirs des sacrifices allaient consulter, sur l'ordre du sénat, et qui furent ensuite confiés aux decemvirs, puis aux quindecemvirs des sacrifices, chargés des jeux séculaires, et d'après les commentaires desquels Censorin (de Die natali, 17 ), remonte jusqu'aux jeux de l'an 298.
Ces documents devaient être du nombre de ceux qui avaient échappé aux ravages des Gaulois. Tite-Live lui-même ( V, 10) raconte qu'à la nouvelle de l'invasion des Gaulois les prêtres et les vestales, uniquement occupes du soin de conserver tout ce qui intéressait la religion, renfermèrent une partie des objets sacrés dans des tonneaux de terre cuite, qui furent ensevelis près de la demeure du flamen quirinalis, et, que s'étant distribue le reste, ils l'emportèrent à Céré où ils allèrent chercher un asile. Certes, parmi les objets sacrés devaient figurer au premier rang les livres et les rituels qui faisaient la force de la caste patricienne.
3° Chants religieux.
« Entre les monuments qui survécurent à la catastrophe de l'an 565, je trouve dans l'ordre des temps, dit M. Leclerc (ouv. cité, p. 51 et suiv.) le chant des fratres arvales, que l'on peut faire remonter à Numa, peut-être plus haut (Servius, ad En., VIII, 285, et dont une copie reproduite sur le marbre au temps d'Héliogabale,d'après d'autres copies transmises d'àge en âge, retrouvée en 1778 dans les fouilles pour la construction de la sacristie de Saint-Pierre, a été interpretée par Lanzi, et plus récemment par MM. Hermann et Grotefend; l'hymne des Saliens, qui avait dû se conserver de même, où Varron, avant d'en citer quelque chose (de Ling. lat., VII, 26, Orf. Müller), reconnaît les premiers accents de la poésie romaine (Ibid.,VII, 3, Romanorum prima verba poetica); qu'il semble regarder aussi comme plus ancien que Numa ( Ibid. ), et qui, pour les Saliens eux-mêmes, si l'ou en croit Horace (Ep., II, I, 86 ) et Quintilien (I, VI, 40), aurait eu besoin d'être expliqué.
Peut-être faut-il placer encore dans cette catégorie la prière osque rapportée par Caton l'Ancien ( de Re Rust., c. CLX), ainsi que les oracles attribués à Marcius et à Publicius, bien que l'époque n'en soit pas bien connue.
4° Libri lintei . - Libri magistratuum, censorum tabulae.
Il ne faut pas confondre les libri lintei et les libri magistratuum, bien que les uns et les autres paraissent avoir été des catalogues de magistrats. Tite-Live (IV, 7 et 22, avec la correction de Beaufort : et quos linteos) les cite comme deux recueils bien distincts.
Les livres lintéens, ainsi nommés de la matière sur laquelle ils étaient tracés, existaient encore du temps de Licinius Mlacer et de Tubéron, qui, comme nous aurons occasion de le voir, les consultèrent dans le temps de Moneta pour des laits relatifs aux années 310, 315, 318 et 320, et par conséquent antérieurs a la prise de Rome (Tite-Live, IV, 7, 13, 20, 23 ). Du reste, il paraît que l'usage d'écrire sur des étoffes de lin se maintint fort tard, puisqu'on retrouve encore des livres de ce genre au temps d'Aurélien (Vopiscus Aurel., cap. I et VIII); il est même mention dans le Code Théodosien de lois écrites sur des mappae linteae, pour être exposées dans toute l'Italie.
Les livres des magistrats échappèrent aussi aux désastres de l'année 365 (590 av. J.-C.), puisque le même Licinius (Tite-Live, IV, 7 et 20) s'en fait une autorité pour un fait de l'année 509 ( 441 av. J.-C.).
Quant aux mémoires des censeurs (censorum tabulae ou commentarii τιμητικὰ οu ὑπομνήματα Denys dΗal., I, 71, et IV, 22), que les fils recevaient de leurs pères, et qu'ils tenaient à transmettre à leurs descendants comme un héritage sacré (Denys, I, 71), Denys d'Halicarnasse les cite en parlant d'un recensement fait sous le roi Servius Tullius; non, comme le remarque M. Leclerc, qu'il y eût déjà des censeurs, mais parce que les anciens registres avaient pu être déposés dans les archives de cette magistrature. Le même historien les cite encore pour un dénombrement fait deux ans avant la prise de Rome, et dont il s'aide pour déterminer l'année de la fondation de Rome ( II, 25, 24). Polybe fait également usage de cette source, et Varron y cherchait des traces de l'ancienne langue latine (de Ling. lat., VI, 86, Egger).
5° Lois royales. - Plébiscites .- Sénatus-consultes.
Le savant auquel j'ai emprunte les extraits qui précèdent range encore parmi les monuments échappes aux ravages des Gaulois » les lois royales, inscrites aussi sur le bois, la pierre ou le bronze, et que l'on recueillit après l'incendie (Tite Live, VI, 1 ), comme celles de Numa, dont Cicéron atteste encore l'existence dans les archives publiques (quas in monumentis habemus, de Rep., II, 14. Quas scitis exstare, ibid, V, 2) ; celles de Tullus qu'il semble comprendre dans les commentaires des rois (ex regum commentariis, pro Rabir. perd., c. V), et dont l'empereur Claude invoquait encore l'autorité (Tacit., Ann., XII, 8) ; commue le tableau des centuries de Servius que Verrius Flaccus avait consulté (Festus V, Pro sensu et Procum), et d'autres dispositions de ce roi législateur; plusieurs des lois qui suivirent, les lois sacrées de l'an
260 (Cic., de Leg., II, 7, etc.), celles que les consuls de l'an
281 avaient fait graver sur une colonne de bronze, et qui avaient offert à Varron le plus ancien exemple le de l'usage d'intercaler (Macrobe, Saturn., I, 15; H. Dodwell, de Roman. cycl., p. 640 ) ; surtout celles des douze Tables, que Tite-Live connaissait, mais dont il ne s'est point servi pour l'histoire. »
« A ce genre de documents appartiennent ceux que les édiles furent chargés, l'an 501 (av. J.-C. 449), de garder dans le temple de Cérès quand on se fut aperçu que les consuls n'en étaient point fidèles dépositaires (Tite-Live. II, 55; Pomponius, de Orig. juris, c. XXI; Zonaras, Annal., VII, 16), et qui, confiés à des tables de bronze, pouvaient échapper à la destruction. » M. LECLERC, ouvr. cit., p. 57.
763 6° Traités.
Les monuments de ce genre dont le temps nous a conservé des traces sont nombreux, et l'authenticité de le plupart d'entre eux n'a pas été révoquée en doute par les critiques qui ont jeté à terre le vieux roman. Le plus ancien est celui que Romulus, s'il faut en croire Denys d'Halicarnasse, fit pour cent ans avec les Veiens, et qu'il grava sur des colonnes (στήλοις ἐνεχόραζε), Denys, II, 55).
Au témoignage du même historien, Servius réunit en une confédération commune tous les peuples Iatins. Il éleva à Rome un temple où devaient se tenir les assemblées des confédéré, et y ouvrit un asile. Ce temple était consacre a Diane et bâti sur l'Aventin, la plus haute des collines de Rome. il y écrivit les lois de cette alliance, régla les rites des fêtes, les époques et la police des marchés, et fit graver sur une colonne de bronze les décrets de la confédération. Cette colonne existait encore du temps de Denys, qui assure l'avoir vue et nous apprend que l'inscription était en lettres grecques (Denys, IV, 26).
Denys fait aussi mention (IV, 48) d'un traité conclu avec les Latins par Tarquin-le-Superbe, et que les deux parties contractantes inscrivirent sur des colonnes (συνθηκας τε γράψαντες ἐν στήλαις); ce qui semblerait prouver qu'il en existait un exemplaire chez chacun des deux peuples.
Ce fut peut-être ce dernier traité, si ce n'est celui de Servius, qu'invoquèrent les Ardéates en 442 avant J: C., lorsqu'ils vinrent réclamer les secours de Rome : « Legati ab Ardea neniunt pro veterrima societate renovatoque foedere recenti auxilium prope eversae urbis implorantes. » (Tite-Live, IV, 9.)
Tarquin, après avoir vaincu les Gabiens, fit inscrire les conditions de la nouvelle alliance qu'il conclut arec eux sur un bouclier de bois couvert d'une peau de boeuf, que l'on voyait encore à Rome du temps de Denys d'Halicarnasse,dans le temple de Sancus ou Jupiter Fidius. (Voyez Denys dHal., IV, 58; Verrius Flaccus, cité par Paul Diacre, d'après Festus, s. v. Clupeus.)
Un autre traite conclu par le même prince avec les Sabins est cité par Denys d'Halicarnasse (IV, 65), et c'est sans doute à ces deux actes qu'Horace (Ep. II, 1, 25) fait allusion dans ces vers :
Fœdera regnm
Vel Gabiis vel cum rigidis aequata Sabinis.
Polybe (III, 22) a traduit littéralement le premier traité conclu entre les Romains et les Carthaginois, l'année même qui suivit l'expulsion des rois. Il était gravé sur une table d'airain et conserve, avec une quantité d'autres monuments du même genre, dans les archives des édiles au temple de Jupiter Capitolin (Id. Ibid., 26). L'historien nous apprend que les Romains les plus habiles, même en les étudiant, avaient peine à en comprendre certaines expressions (ὥστε τοὺς συνετωτάτους ἔνια μόλις ἐξ ἐπιστάσεως διευκρινεῖν.
M. Leclerc (ouvr. cité p. 59 pense avec beaucoup de vraisemblance qu'Aristote (Polit. III, 5,10, éd. de Coray) fait allusion aux traités de Rome avec Carthage, en les rapportant aux Tyrrhéniens. « La date de ces monuments, ajoute-t-il,a été vainement contestée par Hooke ( Roman htstory, Book III, ch. VII; Dissertation on the credibility of the history of the first 500 years of Rome; p. 430, éd. de Londres ), et par d'autres. M. de Sainte-Croix (Mem. de l'Acad. des Inscript. t.XLVI, p. 1. ), réfuté dernièrement par Lachman, a élevé des doutes sur leur sens, parce qu'on y trouve ce que Tite-Live, maigre son patriotisme, ne laisse pas mène entrevoir, que Rome, avant cette révolution qui l'affaiblit, était maîtresse d'Ardée, d'Antium, de Circei, de Terracine, dont les peuples, dans le texte, sont appelés ses sujets (ὑπήκοοι); comme si l'on devait s'en tenir à l'autorité de cet historien et de ses copistes, pour juger des documents qu'il n'a point connus, persuadé qu'il n'avait à consulter Polybe que pour les guerres puniques.
Si le raisonnement de M. de Sainte-Croix était fondé., il faudrait aussi rejeter un traité dont on a fait grand usage dans ces derniers temps pour prouver le peu de confiance que mérite Tite-Live; je veux parler des conditions imposées par Porsenna à Rome. « ln foedere quod, expulsis regibus, populo romano dedit Porsenna nomitim comprehensum invenimus ne ferro, nisi in agricultura, uterentur. » (Pline, Hist. Nat. XXXIV, 14; Cf. Tacite, Hist., III, 72). Mais de ce que Tite-Live, par une exagération de patriotisme, a passé sous silence ce fait important, on ne peut, ni conclure que son livre est un roman, ni prétendre que Rome n'a pas été prise par le roi étrusque.
En 260 (av. J.-C. 491), Rome conclut avec les Latins en traité que Denys d'Halicarnasse analyse (II, 95), et qu'il avait pu lire derrière les Rostres, sur la colonne de bronze où fut recopié du temps de Cicéron ( Pro Balbo, XVIII ). Tite-Live (II, 33), en fait mention, mais en très peu de mots : •« Nisi foedus cum Latinis, columna aenea insculptum monumento esset, etc. »
Vient ensuite le traité conclu avec les Ardéates en 310 (445 av. J.-C.); les termes dans lesquels Tite-Live en parle ([V, 7) méritent d'être rapportées pour plus d'un motif : « Dis consulibus curn Ardeatibus foedus renovatum est: idque monumenti est, consules eos illo anno fuisse, qui neque in annalibus priscis neque in libris magistratuum inveniuntur. Credo, quod tribuni militum initio anni fuerunt, eo, perinde ac si totum annum in imperio fuerint, suffectis his consulibus, pratermissa nomina consulum horum. Licinius Macer auctor est, et in foedere Ardeatino, et in linteis libris ad Monetae inventa. »
Il résulte de ce passage deux faits importants : d'abord que le traité existait encore du temps de Tite-Live aussi bien que les libri lintei, les anciennes annales et les livres des magistrats; en second lieu, que ces prétendues confusions de noms dont on a fait tant de bruit peuvent s'expliquer par des raisons très plausibles, analogues a celles que donne ici Tite-Live.
Si nous terminons cette énumération par les deux traités conclus avec Carthage en 408 et 476 (315 et 277 av. J.-C.), et traduits par Polybe, qui les avait vus dans le même dépôt que le premier, nous aurons indiqué ce qui nous reste de traces des monuments de ce genre qui existaient encore au commencement du 6e siècle de Rome et que purent consulter les Romains qui, les premiers, donnèrent une forme plus littéraire aux annales de leur patrie.
7° Tables triomphales.
On doit joindre aux documents indiqués plus haut les tables triomphales. Tite-Live n'en a mentionné que trois (VI, 29 ; XL, 52; XLI, 28), bien qu'il en existât un plus grand nombre (Festus, s. voc. Navali; Cf. Brisson, de Form,., p.553; Marini, atti dei fratelli arvali, t. I, p. 57). L'usage de ces tables, qui se perpétua jusque dans les derniers temps de la république, remontait assez haut, et il faut qu'on l'ait conservé avec un soin religieux, puisque Cincius parait avoir vu celle du dictateur T. Quinctius 762 (Festus, s. voc. Trientemi),et que le grammairien Attilius Fortunatianus (p. 2680, Putsch), put lire encore au Capitole celles de L. Aemilius Regillus et d'Acilius Glabrion. (Voy. Tite-Live, XL, 52.) On ne saurait décider si Tite-Live a vu de ses propres yeux les monuments qu'il cite, ou s'il n'en parle que d'après les annales. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne les transcrit pas textuellement, et qu'il altère le mètre saturnin dans lequel ils étaient écrits. (C. Hermann, Elem. metr., p. 616; Walch, emend. Liv., p. 254 et suiv. )
8° Inscriptions.
Il est probable que les premiers historiens ne négligèrent pas cette classe de monuments, qui devaient avoir été conservés d'autant plus religieusement, qu'ils flattaient tout à la fois et l'orgueil national, et l'orgueil des familles. Tout porte à croire que les bases des statues élevées aux grands hommes, par exemple à Servius Tullius, à Horatius Coclès, à Lucrèce, à Porsenna, à Hermodore ( Val. Max., III, IV, 5; Pline, XXXIV, Il; Aulu-Gelle, IV, 5), et aux quatre ambassadeurs romains tués à Fidènes en 516 (137 ans av. J -C.), dont les noms s'étaient conserves jusqu'au temps de Tite-Live (IV, 17), et même de Pline (Hist. nat. XXXIV, 1 f ), devaient être décorées d'une inscription conçue, sauf les modifications subies parla langue, à peu prés dans les mêmes termes que celles qui nous sont parvenues, c'est-à-dire en sers saturnins, comme celles des tombeaux de la famille des Scipions, ou en prose comme celles que cite M. Leclerc p. 20 et suiv.). Il devait en être de même des temples, des autels, des tableaux votifs. Du temps d'Auguste (Tite-Live, IV, 20), on lisait encore l'inscription qui avait été peinte sur la cuirasse de lin déposée par Cossus, en 317 (436 ans avant J.-C.), dans le temple de Jupiter Férétrien, avec les secondes dépouilles opimes. Du reste, cette inscription n'est pas la plus ancienne dont il soit rait mention dans les auteurs latins. Pline (XVI, 87 ) parle d'un chêne plus âgé que Rome, qu'on voyait encore de son temps sur le mont Vatican, et dont l'inscription eu caractères étrusques et de bronze attestait que dès les temps les plus recules cet arbre était sacré. Remarquons en passant qu'une inscription étrusque ne pouvait avoir été placée dans Rome qu'a une époque où les Étrusques y dominaient, c'est-à-dire sous l'un des trois derniers rois, ce qui prouve encore que des cette époque l'usage de l'écriture était commun chez les Romains.
Citons encore les vers en vieilles lettres latines, joints, suivant le témoignage de Pline ( XXXV, 57), aux peintures du temple d'Ardée; les boucliers que le même écrivain (XXXV, 5) vit suspendus dans le temple de Bellone en l'honneur de la famille Claudia, et chargés d'inscriptions mémoratives par Appius Claudius, consul en 258 (493 av. J.-C ); les vers grecs qui accompagnaient les ouvrages de plastique et de peinture de Damophile et de Gorgasus, dans le temple de Cérès, dédié par le consul Sp. Cassius en 260 (193 av. J.-C.) ; l'inscription de Duilius qui se place en 499 ( 261 av. J.-C.); celles du caveau funèbre des Scipions, celle qu'Annibal fit graver en caractères puniques et caractères grecs au cap Lacinium ( Polyb. III, XXXIII, 18 ), etc.
9° Monnaies.
On sait par le témoignage de Pline ( XXXIII, 13 ), et par celui de Cassiodore ( Var., VII, 52 ), que les plus anciennes monnaies, celles de bronze, commencèrent à être marquées sous le règne de Servius. Celles où paraissent pour la première fuis des caractères alphabétiques, les as de forme carrée avec l'inscription ROMANON, sont regardées par les savants comme appartenant au troisième siècle de Rome ou au quatrième au plus tard. Et ce qui prouve que cette opinion n'a rien d'invraisemblable, c'est qu'on possède des médailles écrites des villes de la Grande-Grèce, dont rage remonte sans aucun doute au commencement du sixième siècle avant notre ère, notamment celles de Sybaris, qui ne peuvent en aucun cas être plus récentes que l'année 510 où cette ville fut détruite, année qui, comme on le sait, suivit immédiatement celle où Tarquin fut banni de Rome.
En admettant que pour les premiers temps de Rome les monnaies n'aient pas été d'un grand secours pour les recherches historiques, elles purent offrir cet avantage bien avant la lin du cinquième siècle de la fondation de Rome, époque à laquelle, suivant Niebuhr et surtout suivant son école, l'histoire romaine commence à offrir quelque certitude. Elles donnent d'ailleurs, ce qui est surtout important à constater, une preuve matérielle et irrécusable que l'écriture à Rome est moins récente qu'on ne veut le faire croire. Les pecuniæ elles-mêmes, plus anciennes encore que ces monnaies, annoncent un art de transmission, mais un art déjà parvenu à un certain degré de pureté, et qui ne peut appartenir qu'à une époque civilisée.
10° Archives des familles. -- Éloges funèbres.
Les familles conservaient aussi dans le tablinum (Pline, XXXV, 2) leurs propres mémoires, commentant, qui se transmettaient de génération en génération : c'est un fait dont on a des preuves pour la famille Sergia (Varron, de Ling. lat., VI, 90), et pour la famille Porcia (Aulu-Gelle, Xlll, 19 ). A ces documents appartenaient sans doute les tables génealogiques, στέμματα, qui, suivant le Clodius dont parle Plutarque, auraient été altérées par la flatterie a la suite de la destruction de Rome par les Gaulois, altération qui ne pouvait, comme nous rasons déjà remarqué, porter que sur quelques noms propres, et non sur des faits essentiels que d'autres monuments attestaient.
Ajoutons encore à ces documents les éloges funèbres, laudes funebres (Tite-Live, VIII, 40), mortuorum laudationes (Cic. Brut., c. XVI; Quintil, Ill, VII, 2; Polybe, V I, 53; Denys d'Hal., V, 17), et les autres discours publics, orationes, comme par exemple celui d'Appius Caecus au sujet de Pyrrhus, que l'on conservait comme autant de souvenirs des ancêtres. Sans doute tous ces documents ne furent pas a l'abri des falsifications intéressées que leur tirent subir les familles (Tite-Live, VIII, 40); mais ces falsifications durent être de même nature que celles des στέμματα, et ne purent en aucune façon changer le caractère des faits historiques, puisque c'eût été enlever toute vraisemblance aux actions dont les faussaires voulaient faire honneur à leur race.
11° Images des ancêtres.
Lorsqu'un Romain de distinction vient à mourir, dit Polybe, et qu'on célèbre ses funérailles, on le transporte eu grande pompe dans le Forum et on le place près des Rostres, ordinairement debout pour que toute la foule puisse le voir, rarement couché. Tout le peuple alors l'entoure, et, s'il a laissé un fils déjà grand, qui se trouve à Rome, ce fils, ou dans le cas contraire, quelqu'un des autres membres de la famille, monte à la tribune aux harangues et célèbre les vertus du mort et ses belles actions. Il en résulte que le peuple, se rappelant cette vie 763 glorieuse et la passant pour ainsi dire en revue, le deuil n'est plus seulement un deuil de famille, mais un deuil public.
« Quand le cadavre a été enseveli et que l'on a rempli tous les devoirs religieux, l'image du mort est placée dans l'endroit le plus en évidence de la maison, et entourée d'un édicule en bois. Cette image consiste en un masque de la plus exacte ressemblance, et reproduisant non seulement la forme des traits, mais même la couleur du visage. Ces images, dans les fêtes publiques, sont tirées de leur châsse et parées avec soin. Lorsqu'il meurt un personnage éminent de la famille; elles accompagnent le convoi, portées par des hommes dont la taille et tout l'extérieur rappellent le plus les défunts, et qui se revêtent en outre de la prétexte s'ils représentent un consul ou un préteur, de la robe de pourpre pour un censeur, et de la robe brochée d'or s'il s'agit d'un triomphateur. Ensuite ils s'avancent montés sur des chars, précédés des licteurs et des autres insignes attribués aux magistratures que chacun d'eux a exercées durant sa vie. Arrivés près des Rostres, tous prennent place sur des chaises d'ivoires. Il n'est pas de spectacle plus beau et plus doux pour un jeune homme ami de la gloire et de la vertu. Qui ne se sentirait exalté en voyant réunies toutes ces images, pour ainsi dire vivantes et animées, d'hommes qui se sont illustrés par leur mérite? Non, il n'est pas de plus beau spectacle !
» Du reste, celui qui prononce l'oraison funèbre du citoyen qu'on doit ensevelir rappelle, quand il a fini de parler du mort, la gloire et les exploits de tous les morts dont les images l'entourent, en commençant par le plus ancien; et par cet éloge ainsi renouvelé, la gloire des citoyens qui ont fait quelque chose de grand devient immortelle et le souvenir des bienfaiteurs de la patrie se transmet d'âge en âge à la postérité. « ( Polybe, VII, 53, 54.)
Ce passage, si je ne me trompe, répond victorieusement aux assertions du Clodius dont nous avons parlé plus haut. Il est difficile en le relisant d'admettre que les στέμματα des familles romaines aient, après la destruction de Rome, subi des altérations aussi grandes que celles qu'il suppose pour être en droit de nier l'authenticité des anciens monuments. Admettons que lors de l'incendie de la ville toutes les images de famille aient été détruites sans aucune exception ; elles étaient tellement connues du peuple, qui les voyait passer sous ses yeux dans toutes les cérémonies publiques, que les artistes romains purent sans peine, à celte époque où les rapports de Rome avec la Grèce sont attestes par des preuves irrécusables, les rétablir avec assez de fidélité pour que l'amour-propre national n'eût rien à regretter de ses pertes et que le fil de la tradition ne fût pas interrompu. Certes, si quelque inexactitude, quelque falsification se fût fait remarquer, le peuple n'eût pas manqué d'invoquer ses souvenirs et de faire justice du faussaire.
Cet argument s'applique aux éloges funèbres; les faits qu'ils rappelaient étaient tellement du domaine public, qu'on n'aurait pu les altérer impunément. Quelque mémoire accusatrice serait venue, à l'aide de ses souvenirs et des monuments publics, des traités, des annales, etc., rétablir la vérité, surtout à une époque où toute l'existence nationale était concentrée dans Rome, ou lu grandes familles étaient l'objet de l'attention geai• raie, et ou la jalousie des familles plébéiennes n'aurait pas permis l'introduction de traditions mensongères qui eussent augmenté encore l'importance des antagonistes du parti populaire.
12° Acta civilia.
L'institution des actes de l'état civil, connue des Athéniens, datait dans Rome de Servius Tullius, s'il faut en croire Pison, cité par Denys d'Halicarnasse (IV, 18). La surveillance en fut confiée plus tard aux censeurs (Tite-Live, IV, 8; VI, 27, XLIII, 16), puis aux questeurs, puis aux préfets du trésor (Tacite, Ann. XIII, 28; Capitolin, M. Aurel., c. lx ). On inscrivait jour par jour sur ces registres, les naissances, les mariages, les répudiations, les divorces, les morts. (Voyez Juste Lipse, sur Tacite, Ann., V, 4, et M. Leclerc, ouvr. cit., p. 198-200.)
13° Chants nationaux.
M. Leclerc range dans cette classe « ceux qui, au temps de Denys d'Halicarnasse, ou du moins de Fabius Pictor, célébraient encore la belliqueuse adolescence des fondateurs de Rome (Denys, I, 79), surtout les chants militaires, tels que ceux dont l'usage n'a pas toujours été négligé par Tite-Live même (IV, 20, 53; V, 49; VII, 10, 58; X, 30): chants héroïques des festins, des combats, des triomphes, des funérailles, qui tous, après avoir passé de bouche en bouche (Cic, Brut., c. XIX;; Tuscul., I, 2; IV, 2; de Leg., Il, 24; Varron ap. Nonium, II, 70; Val. Max., II, 4, 10; Quintil., I, X, 20 ), avaient pu être fixés et perpétués par l'écriture.
A cette classe se rattachent aussi les chants satiriques dont la loi des Douze Tables dut réprimer l'âpreté et les excès.
14° Monuments, édifices, statues, reliques, etc.
La plupart des faits rapportés dans les documents historiques dont nous venons de donner un aperçu, sans doute bien incomplet, trouvaient leur confirmation dans des monuments que les Romains avaient chaque jour sous les yeux. Sans parler de la cabane de Romulus, qu'on voyait en allant au grand cirque, non loin du Tibre, au détour du mont Palatin (Denys d'Hal., I, 79; Vitruve, II, 1 ; Sénèque, Consol. ad Helv., c. IX), les murs d'Ancus Martius (Tite-Live, I, 33), l'édifice sacré du Capitole (I, 53), les égouts de Tarquin (Cloaca maxima, I, 56), étaient, ainsi que plusieurs statues citées par Pline (XXXLV, 11), et par Servius (ad Aen., Vll l, 641), autant de témoignages de l'existence des anciens rois. A d'autres vestiges comme les peintures sur mur à Ardee, a Lanuvium, à Céré, se rattachait le souvenir d'une civilisation antérieure à la fondation de Rome. Enfin, le figuier ruminal, que du temps de Tite-Live I 4; X, 23), on voyait encore dans le comitium, et qui, cinquante ans plus tard, reprit une jeunesse nouvelle ; le poteau de la Soeur, qu'on n'avait pas cessé de renouveler jusqu'à l'époque d'Auguste (Hodie quoque semper refechum manet, Tite-Live, I, 26) ; la quenouille et le fuseau de Tarquanil, que Varron vit encore dans le temple de Sancus ( Pline, VIII, 74); les deux robes prétextes dont Servius avait revêtu la statue de la Fortune, et qui durèrent jusqu'à la mort de Séjan ( Ibid.), étaient des preuves, équivoques sans doute pour la plupart, de faits que la tradition pouvait avoir altérés, mais qui n'en avaient pas moins un fond historique.
15° Archives des peuples voisins de Rome.
Lors même que les Gaulois auraient détruit, dans leur invasion, tous les documents historiques dont nous venons de donner une rapide énumération, et que la plus précieuse partie de ces antiques vestiges de l'histoire n'au- 766 rait pas été transportée à Céré (Tite-Live, V, 40) par les pontifes, ou conservée au Capitole (Plut. Camille, ch. XX ), et même sur le mont Palatin, qui ne fut pas entièrement incendié, s'il faut en croire Diodore de Sicile (XIV, 115 ), les annales des villes italiques eussent offert aux Romains le moynu de réparer les pertes qu'ils avaient pu faire. Toutes ces villes, qui pour la plupart n'eurent point à souffrir de l'invasion gauloise, avaient leurs archives nationales, où devait se retrouver la mention de leurs guerres, de leurs traités, de leurs rapports avec Rome. M. Leclerc prouve jusqu'a l'évidence (p. 71 et suiv.) qu'Antemna, Tibur, Aricie, Laurente, Lanuvium, Anagni, Préneste, Laviniunm, Tarente, Cumes, les Sabins, les Samnites, les Étrusques, les Euganéens avaient des fastes, des libri lintei, des histoires, des livres sacrés. » Ce n'est peut-être pas une illusion de penser que chez tous ces peuples de l'Italie primitive, Rome put trouver encore, dans le butin de la victoire, les documents de leur histoire nationale; car un de ses plus anciens historiens, l'homme qui avait profité le mieux de ces fruits de la conquête, le vieux Caton, au second livre de ses Origines (Ap. Serv., ad Aen. XI, 715 ), reprochant aux Liguriens de ne plus savoir d'où ils étaient venus, d'être sans tradition, sans lettres, leur faisait honte de cette exception. Ainsi donc si cette induction est permise, tous les autres peuples italiques lui avaient transmis leurs annales I »
Documents postérieurs à l'abolition de la royauté, et peut-être seulement à la prise de Rome, mais antérieurs à la rédaction de l'histoire.
16° Acta senatus.
Les actes du sénat furent tenus secrets jusqu'à César, mais durent être conservés de bonne heure et accessibles aux patriciens qui s'occupèrent de rédiger l'histoire de Rome. Le secret dans lequel cette assemblée enveloppait ses délibérations ayant surtout pour objet la politique du moment ne devait pas s'étendre sur les époques anciennes. D'ailleurs, il est évident qu'on ne cachait au peuple que certaines délibérations d'une haute importance, comme, par exemple, celles auxquelles donnèrent lieu la guerre contre Persée (Tite-Live, XLII, 4; Val. Max., II, 2, 1) et la troisième guerre punique (Val. Max., ibid.). Dans ce cas elles étaient rédigées par des sénateurs mêmes, tandis que dans tous les autres elles étaient recueillies par de simples secrétaires pris en dehors du sénat (Denys d'Hal., X, 21, etc.); scribae, librarii, notarii.
17° Acta forensia.
On peut comprendre sous ce titre les actes du pouvoir populaire et ceux des tribunaux. « Les premiers comprenaient les lois, les plébiscites, le résultat des élections par comices, les édits ou proclamations des tribuns, des édiles, des autres magistrats du peuple. On les déposait, comme les sénatus-consultes et les traites, dans les archives annexées à plusieurs temples, à celui de Jupiter au Capitole, de Cérès, de la Liberté, des Nymphes, surtout à celui de Saturne. Actes authentiques et obligatoires, ils étaient nécessairement publiés.
» Les actes judiciaires, les arrêts des divers juges, l'étaient aussi. En tête ils portaient les noms des consuls, comme on le voit dans Ammien et dans saint Augustin, qui, d'après l'usage légal, les appelle Gesta.» (M. Leclerc, ouvr. cité. )
18° Acta militaria ou bellica.
« Une autre classe d'actes, celle des actes ou journaux militaires, acta militaria ou bellica, forma dès les premiers temps une classe à part, dont les principaux documents, amassés pendant une longue suite de guerres avec tant de peuples, furent peut-être rassemblés plus tard dans le trésor militaire foulé par Auguste ( Suétone, Aug., c. 49; Tacite, Annal. I, 78; Dion, LV, 25, etc.) ....On peut croire que dans ces archives militaires, outre les états de situation, ceux des peines et des récompenses, les différentes sortes de congés, les privilèges accordés aux vétérans, les itinéraires et les cartes (Végèce, III, 6) se conservaient aussi les rapports adressés par les généraux au sénat, et que, lorsque les armes envoyaient à Rome de ces lettres couronnées de lauriers qui annonçaient des victoires, elles ne manquaient pas de les joindre, dans le recueil de leurs actes, aux pages plus modestes et plus simples qui constataient leur nombre et leurs services. » (M. Leclerc, ouvr. cité, p. 205 et suiv.)
--------------------------
Il résulte de tout ce qui précède que Rome, dès les premiers siècles de son existence, connut l'écriture alphabétique, que les premiers Romains qui s'occupèrent de rédiger l'histoire nationale sous une forme littéraire avaient à leur disposition des documents nombreux et variés qui, se contrôlant mutuellement, pouvaient permettre de suivre avec exactitude, depuis les temps les plus reculés, la série des événements qui avaient contribué au développement de la puissance romaine; que ces documents ne consistaient pas seulement en d'antiques traditions plus ou moins altérées par la vanité des familles, mais que, pour la plupart, c'étaient des actes officiels gravés sur le marbre, sur le bronze, sur le plomb ou sur des planches de chêne, ou bien encore peintes sur des matières plus fragiles, il est vrai, mais que l'on renouvelait avec soin; que ceux de ces documents qui disparurent par suite de l'invasion gauloise purent être renouvelés à l'aide des monuments qui avaient été conservés, des copies de traités et des annales qui devaient exister et qui existaient en effet chez les peuples du voisinage. Sans doute, comme il arrive toujours dans l'histoire primitive des empires, beaucoup de fables se sont mêlées à la vérité; mais on ne peut de bonne foi se croire par lit autorisé à soutenir que l'histoire des cinq premiers siècles de Rome est une longue suite de mensonges, artistement arrangés par des Grecs qui voulaient flatter leurs maîtres. « Proscrire l'histoire d'un siècle parce qu'il s'y mêle des fables, c'est, dit l'éloquent écrivain que j'ai déjà cité plus d'une fois, proscrire l'histoire de tous les siècles. Les premiers siècles de Rome nous sont suspects à cause de la louve de Romulus, des boucliers de Numa, du rasoir de l'augure, de l'apparition de Castor et Pollux; des récits ornés on défigurés ainsi ne peuvent être selon vous que des récits tout à fait mensongers. Effacez donc alors de l'histoire romaine toute l'époque de César, à cause de l'astre qui parut à sa mort, dont Auguste avait fait placer l'image au-dessus de la statue de son père adoptif dans le temple de Vénus, et que plusieurs monuments de numismatique et de glyptique nous montrent encore; celle d'Auguste lui-même, puisqu'on le disait fils d'Apollon métamorphosé en serpent ; et jusqu'au siècle de Tacite, qui ne dédaigne pas de faire entrer dans la fortune de Vespasien les miracles d'Alexandrie. Les prodiges compilés par Julius Obsequens, peut-être au temps même de Tacite, ne commencent maintenant qu'à l'an 563 de 767 Rome : en sont-ils pour cela moins nombreux? Que l'on songe à tout ce qui pouvait alors encore se dire et se croire, qu'on se souvienne aussi que plus les temps sont reculés, plus le merveilleux dans l'histoire est fréquent et facile : on cessera sans doute d'être plus rigoureux pour les vieilles annales des Romains que pour celles de tous les peuples du monde. » (M. Leclerc, ouvr. cité, p. 166).
Ainsi le merveilleux introduit dans l'histoire d'un peuple n'autorise pas à révoquer en doute l'authenticité de cette histoire dans son ensemble, encore moins à la refaire de fond en comble, sur des hypothèses purement gratuites. Une saine critique doit éliminer le merveilleux, ou plutôt l'expliquer, et c'est précisément ce que firent ou du moins ce que tentèrent quelques-uns des premiers historiens de Rome, et notamment Pison qui « cherchait déjà pour les fables des interprétations naturelles, et n'admettait comme vrais que les faits vraisemblables. »
M. Leclerc, ouvr. cité, p. 150.)
Tite-Live a-t-il procédé avec la même sévérité, et pour dégager la cérité de l'erreur, a-t-il confronté tous les documents que l'ai énumérés plus haut? On est autorisé à croire, maigre son silence à cet égard, qu'il a transcrit plus d'une fois les annales des pontifes, sinon sur l'original, du moins sur des auteurs qui les avaient consultées (voyez M. Leclerc, ouvr. cité, p. 27). Tite-Live, quoiqu'il n'indique pas ses sources, puise évidemment dans les antiques chroniques, à la fois étrusques et pontificales, tout ce qui répand sur sa narration un air vénérable d'antiquité religieuse, de tradition sainte. Soit qu'il en eût profité lui-même, soit qu'il écrive d'après des annalistes qui avaient pu les connaître. (Voyez ce qui a été dit plus haut § 2 sur la formule du fécial et du pater patratus, etc., d'après M. Leclerc, ouvr. cité, p. 37 et suiv., et p. 93 et suiv. )
Tite-Live cite plusieurs inscriptions (II, 33; IV, 20; VIII, 11, etc.), mais il n en discute qu'une seule, l'inscription votive de la cuirasse déposée par Cossus en 317 dans le temple de Jupiter Férétrien avec les secondes dépouilles opimes.
Il est d'ailleurs constant, comme nous venons de le dire, que s'il a surtout composé son histoire avec le secours des livres, les auteurs auxquels il a eu recours avaient fait usage des plus anciens documents, et que quelques uns d'entre eux avaient procède avec assez de critique pour qu'il ne crût pas devoir recommencer des recherches laborieuses qui n'entraient pas dans ses vues et qui répugnaient à sou talent.
---------------------------
Les critiques qui ont prétendu refaire l'histoire primitive de Rome n'ont pas seulement appuyé leur scepticisme sur le passage de Tite Live que nous avons discuté plus haut ( p. 759 ), mais aussi sur la longue durée du règne des sept rois. Isaac Newton trouve qu'il est sans exemple dans l'histoire que sept rois consécutifs aient régné 214 ans, et regarde la chose connue impossible. Réduisant donc de son autorité privée la durée de chaque reigne à une moyenne de 17 ans, et par conséquent toute la période royale a 119 ans, il reporte l'époque de la fondation de Rome à l'an 630 av. J. C. Mais un tel calcul ne saurait être admis. Si Newton eut vécu de nos jours, il se serait bien gardé de le produire. En effet, les derniers siècles de notre histoire lui eussent fourni une repense à son objection, puisque, si l'on ajoute ensemble les règnes des sept rois Capétiens qui out précédé la révolution française on trouve une durée de 232 ans :
Charles IX, de 1560 à 1371, 14 ans.
Henri III, 1574 1589, 14
Henri IV, 1589 1610, 21
Louis XIII, 1610 1643, 33
Louis XIV, 1615 1715, 72
Louis NV, 1715 1774, 59
Louis XVI, 1774 1793, 19
Total. . . 232
Or, si Louis XVI n'eût pas vécu dans des temps de troubles, on peut admettre que son règne eût été au moins de 40 ans, ce qui eût fait, pour cette série de princes, une durée de 255 ans, et par conséquent une moyenne de 36 ans 1/7 pour chaque roi.
Remarquez d'ailleurs qu'il n'en est pas de la royauté à Rome comme de la royauté héréditaire où le fils, virant concurremment avec son père, parvient quelquefois au trône dans un âge déjà assez avancé : Romulus et ses successeurs étant appelés à régner par la voie de l'élection montent jeunes sur le trône et pensent tous fournir une longue carrière.
PRÉFACE.
Page 1. - In tanta scriptorum turba. Tite-Live en nomme un assez grand nombre dans le cours de son ouvrage, et entre autres Q. Fabius Pictor, Valerius Antias, L. Pison, Q. Aelius Tuberon, C. Licinius Macer, Coelius, Polybe, etc.
Il ne sera pas inutile d'entrer ici dans quelques détails sur ceux de ces écris ails dont Tite-Live a fait plus particulièrement usage dans sa première décade. Je me contenterai presque toujours, dans cette partie de mon travail, de traduire, en l'abrégeant, l'excellente dissertation de M. Frid. Lachmann, de Fontibus historiarum Titi-Livii, Goerttingue, 18.2.2 et 1828,, in-4°.
Nous voyons, à en juger uniquement par le témoignage de notre auteur, que le nombre des historiens qui l'avaient devancé était considérable. Il dut nécessairement faire un choix. Or, il n'était pas alors aussi facile que de nos jours de rassembler tout ce qu'on pouvait avoir écrit sur un sujet aussi vaste et aussi important. L'ouvrage de VaIerius Antias à lui seul formait soixante-quinze volumes, et celui de Cn. Gellius au moins quatre-singt-dix-sept. La plupart de ces historiens avaient suivi ou copié leurs devanciers : les comparer entre eux eût été un long travail, dont le résultat n'aurait pas payé la peine. D'un autre côté, un génie comme celui de Tite-Live ne pouvait s'astreindre à entrer dans les plus petits détails à faire de la critique sur tous les faits. La durée de sa vie n'aurait pu suffire à une telle tâche.
Aussi, bien que Tiite-Live affirme au chapitre
XX du livre IV qu'Il a reproduit le récit de tous les auteurs qui l'ont précédé, ce qui, soit dit en passant, n'est pas exact, puisque le personnage auquel se rapporte celte assertion paraît avoir porté le titre de maître de la cavalerie, et non celui de tribun des soldats, dans les écrivains qu'a suivis Diodore de Sicile (XII, 80, cf. Niebuhr, Roem. Gesch., II, 211), et le porte réellement dans Valère Maxime (III, 2, 4, dans Aurelius Victor (Vir illustr., c. XXV ); bien qu'au chapitre XXI du livre VII, il invoque le témoignage de toutes les annales, une telle assertion ne peut s'entendre que de presque toutes les annales : « Omnium prope annalium, » comme il le dit expressément dans un autre passage (XXII, 31). De même aussi quand il avance qu'un fait ne se trouve dans aucun auteur, cette 768 affirmation doit se restreindre à ceux dont il a fait usage; ce qu'on est suffisamment autorisé à admettre d'après cette phrase (XXXII, 6): « Caeteri graeci et latini auctores quorum quidem legi annales. » Car on ne saurait admettre avec Lévesque (Hist. rom. t. I, p, 18 et 20 ), ni avec Chr. Kruse (Commentat. de fide Livii, Lips. 1811, p. 10 ), que Tite-Live ait compulsé toua les auteurs qui avaient écrit l'histoire avant lui.
Pour pouvoir déterminer sur quels écrivains porta le choix de Tite-Live, il sera bon d'examiner, autant du moins que le permettent le petit nombre de fragments que lui ou d'autres nous ont conservés, chacun des historiens qu'il a suivis, de voir quelle estime il fait de chacun d'eux. Par là, on pourra se rendre compte, d'après l'importance des sources auxquelles il puise, du degré de confiance qu'il mérite, de la manière dont il a fait usage de ces documents, et des motifs qui l'ont porté à préférer tel historien à tel autre.
Tous avaient rédigé des annales suivies, et aucun n'avait fait de l'histoire des premiers siècles un ouvrage spécial, comme ou le fit plus tard pour des époques postérieures. Claudius avait même omis ou du moins résumé très sommairement tous les faits antérieurs à la guerre contre les Gaulois. D'un autre côté, il ne faut pas croire que les plus anciens annalistes se soient bornés à une sèche et aride analyse des événements, car le jugement qu'en porte Cicéron s'applique surtout à la simplicité de leur style, à la brièveté d'un récit dénué de tout ornement. On ne peut dire non plus qu'ils soient restés entièrement étrangers à la littérature grecque; mais pleins de sincérité, supérieurs à l'esprit de parti et incapables de songer à embellir l'histoire, plus voisins d'ailleurs .de l'antiquité qu'ils retraçaient, et formés aux leçons de l'expérience tant dans l'administration civile que dans la guerre, ils l'emportèrent sur leurs successeurs, qui pour la plupart ne furent ni hommes d'état ni guerriers; et, ce que ne firent pas ces derniers, ils â appuyèrent dans leurs récits sur les monuments publics et privés qui périrent dans la suite par différents événements, et plus encore parce qu'ils furent négligés comme le furent eux-mêmes les historiens qui les avaient consultés, quand on leur préféra des écrivains plus habiles, mais moins amis de la vérité.
Le plus ancien des historiens latins, de l'aveu de Tite-Live, est Q. Fabius Pictor, qui dans ses annales latines (il en avait aussi composé de grecques) écrivit l'histoire nationale depuis la fondation de Rome jusqu'à son temps. C'était un homme grave, un sénateur, et Polybe (I, 14), en considérant sa vie et son caractère n'admet pas qu'on puisse croire qu'il ait volontairement altéré la vérité historique. Denys d'Halicarnasse (1V, 6) nous apprend qu'Il jouissait d'une grande autorité chez ceux qui vinrent après lui; quand il le prend pour guide il ne croit pas devoir recourir à un autre témoignage ( VII, 71 ), et quand il s'en écarte il tombe ordinairement dans l'erreur ( IV, 6 et 30). La fin de la seconde guerre punique, à laquelle il avait assisté, l'amour de sa patrie victorieuse, le désir d'en célébrer les exploits l'engagèrent à écrire l'histoire; mais il faut se garder de croire avec Polybe (I, 14, et III, 9), que le patriotisme l'ait rendu partial pour les Romains; de même que de son récit sur Fabius Rullianus (Tite-Live, VIII, 30) il ne faut pas conclure qu'il ait cherché à exagérer la gloire de sa famille.
Fabius était très versé dans la connaissance de l'antiquité et des anciens rites sacrés. Il avait écrit seize livres au moins sur le droit pontifical. Beaufort, (de l' Incertitude, etc., I, 10, 11, p. 470 et suiv.), Lévesque (Hist. crit., préf., p. 14, et Mem. de l'lnst., t. II, p..561, 585, etc.), et Niebuhr ( passim) ont prétendu, pour être en droit d'attaquer l'authenticité des premiers siècles de l'histoire romaine, que les annales de cet auteur étaient brèves et succinctes. Cette assertion paraît fondée, si l'on compare avec sa narration de la guerre punique des récits plus étendus. Mais on peut dire que si Denys d'Halicarnasse lui fait un crime de sa brièveté (I, 6) et étend ce reproche à d'autres écrivains, c'est surtout pour faire valoir sa manière large et abondante; telle est du moins la conséquence qu'on peut tirer de son jugement sur Polybe et sur d'autres historiens. Quant à l'opinion de Cicéron (de Orat., II, 12; de Legib., I, 2), elle porte avant tout sur la forme et non sur le fond. Du reste, par plusieurs fragments et surtout par le très long extrait que nous a conservé la traduction arménienne de la chronologie d'Eusèbe (t. I, p. 387 et suiv., éd. d'Aucher), on peut se convaincre que tout ce qui concerne Énée et les premiers temps de Rome était dans Fabius raconté plus longuement que dans Tite-Live. Les faits que ce dernier rapporte dans son livre VI se trouvaient contenus dans le livre IV de Fabius (A. Gell., V, 6; Tite-Live, VII, dernier chapitre), et les emprunts que lui fait Tite-Live (par ex., VIII, 30 ; X, 37 ), prouvent que sa narration n'était pas aussi sèche qu'on l'a prétendu. D'un autre côté, des passages deDenys que nous venons de citer et d'autres encore (I, 80, 83; IV, 30, et VIi, 70), on peut conclure que ses annales grecques étaient suffisamment développées.
Fabius, autant qu'il avait pu le l'aire, avait conservé à son livre la forme propre aux annales. Même pour les événements les plus recules, il avait cherché à préciser les dates. Ainsi nous voyons par Plutarque (Rom.,14) qu'il avait placé au quatrième mois l'enlèvement des Sabines, parce que les Consualia se célébraient quatre mois après les Palilia. D'un autre côté, le fragment conservé par Eusèbe prouve qu'il avait cherché à déterminer la seize des rois albains. Quelque opinion qu'on doive se faire de la similitude que Plutarque remarque entre la narration de Fabius et celle de Dioclès, il est constant que Fabius savait le grec, puisqu'il fut envoyé en ambassade à Delphes, et de plus qu'il n'était pas étranger à la littérature grecque, puisqu'Il connaissait l'ère des Olympiades ( Solin. c. II et Denys), puisqu'il avait évalué une somme en talents (Tite-Live, I, 55; cf. Niebuhr, I, 297 ) et que dans ses annales grecques, s'il faut s'en rapporter à Denys (I, 217 ), il exprimait les distances en stades.
L'ère suivie par Fabius pour la fondation de Rome différait de cinq ans de celle que Caton adopta (Voyez Denys, Solin, Diodore), et ce qui porte à croire que cette supputation était très ancienne, c'est que la célébration des jeux séculaires, qui se renouvelait tous les cent ans, avait lieu dans des années vraiment centenaires, suivant l'ère de Fabius, et postérieures au contraire de cinq ans à la fin du siècle, d'après le système de Caton. C'est ce que prouvent les anciens historiens, qui nous apprennent que ces jeux furent célébrés pour la deuxième fois en 305, pour la troisième fois en 505 (Cens., de Die. nat., c. XVII), pour la quatrième en 605 (le même et Zosime, II, 4 ).
Tite-Live faisait grand cas de Fabius, et comme très ancien, et compte très digne de foi. Aussi le cite-t-il souvent (I, 4.1, 53; II, 0; VIII, 50; X, 57). Mais plus souvent encore il fait usage de son livre sans le nommer, quelquefois aussi, tout en préférant le récit des autres écrivains, il ne croit pas devoir se dispenser de mentionner celui de Fabius (II, 40; X, 57 ). Quand Tite-Live cite 769 des écrivains très anciens, antiquissimi scriptores, cela doit s'entendre de Fabius et de ceux qui l'ont suivi immédiatement, notamment de Pison, comme au ch. XXX du livre VIII, ou, peu d'instants après, il invoque le témoignage de Fabius. Il en est de même des expressions, prisci annales, IV, 7; VIII, 9) ; vetustiores scriptores (III, 23 ) ou quibus dignius credi est ( VIII, 26).
38 ; cf. XXVI, 23 et 28; XXVII, 7 et 39 ), était issu d'une famille plébéienne, il est vrai, mais ancienne et distinguée ( Voy. Festus, voc. Cincia ); ce qui, soit dit en passant, prouve que les anciens écrivains n'étaient pas tous issus de la caste patricienne. Cincius appartenait à l'ordre des sénateurs, il avait exercé la préture et acquis une grande expérience tant dans l'administration que dans la guerre. Particulièrement versé dans la science du droit, il s'était occupé avec fruit de rechercher les antiquités de Rome et des villes de l'Italie, et s'était rendu célèbre par plusieurs ouvrages sur les rites religieux, la jurisprudence et la langue de sa patrie (cf. Niebuhr, I, p. 191).Longolius a prétendu que la part active prise par Cincius aux affaires publiques n'avait pas dû lui laisser le loisir nécessaire pour écrire tous les livres qu'on lui attribue, et, à l'exemple de Vossius ( Hist. lat, c. IV et V ), n'exceptant que les courts mémoires relatifs à la lutte contre Annibal, et surtout à la part que Cincius eut occasion d'y prendre, il attribue tous les autres ouvrages à différents écrivains du même nom. Mais cette opinion ne repose sur aucune preuve.
Tite-Live, dans sa troisième décade (XXXI, 38), l'appelle maximus auctor; il ne le nomme qu'une fois dans la première (VIII, 3), et ce qui prouve qu'il avait sous les yeux cet auteur lui-même, et non pas un écrivain qui le citait, c'est qu'il le caractérise par ces mots : diligentissimus latium (id est antiquorum) monumentorum auctor. Denys d'Halicarnasse lui rend la même justice (I, 6 et 74 ). Versé dans la connaissance de la langue grecque, Cincius avait compose dans cet idiome des annales fort étendues qui embrassaient tout l'espace écoulé depuis la fondation de Rome jusqu'à son temps. Un savant allemand, M. Wachsmuth, a conjecturé que Cincius avait écrit en latin, et que Denys s'était servi d'une traduction grecque de cet ouvrage ; mais c'est une erreur : il n'est mention dans aucun écrivain des annales latines de Cincius, et Cicéron, toutes les fois qu'il passe en revue les anciens historiens, qui ont employé la langue nationale, ne fait pas mention de Cincius.
Tite-Live (XXI, 38) a fait usage de Cincius dans la troisième décade, pour laquelle il a consulté d'autres historiens grecs que Polybe (XXXIX, 52; XXXII, 6; XXIX, 27 ). Dans la première il le cite rarement, parce qu'il a, pour celte partie de son ouvrage, préféré les auteurs latins aux auteurs grecs. II est vraisemblable que Cincius avait, dans ses annales ainsi que dans tous ses livres, fait preuve de plus d'exactitude qu'aucun autre, comme par exemple au sujet de la confédération latine (V. Festus, sub v. Prætor).
C. Acu.tcs écrivit aussi en grec, vers la même époque, des annales qui furent traduites par un certain Claudius. Tite-Live, qui les cite (XXV, 39; XXXV, 14), parait n'en avoir eu sous les yeux que la traduction.
L'historien qui vient ensuite, car Tite-Live n'a pas fait usage de quelques autres écrivains plus anciens, est L. CALPURNIUS, L. F. C. N. PISO FRUGI, personnage prétorien, consulaire et censorien (censorius) titre qu'ajoutent souvent à son nom les auteurs qui le citent ( Denys, I, 40, Excerpta Maii XII, 10; Censorinus de Die nat. c. XVII; Pline Xlll, 13). Guerrier expérimenté, jurisconsuite habile, orateur assez distingué, homme d'une probité et d'une intégrité reconnues (Cic., Tusc., III, 8; pro Font., c. XIII; Verr., III, 84, IV, 25; Plin., XXXIII, 2; Valer. Max., IV, 5), d'une sévérité antique (Val. Max., II, 7, 9; Frontin, stratag., IV, 1; Oros., V, 6; Paul Diacre, IV, 25), il avait, alors qu'il était tribun, porté la première loi sur les concussions, et avait, dans l'administration des monnaies, mérité la confiance genérale (Pigh, Annal., a.603 et 599 ). Enfin Pline dit de lui (II, 53), que c'est un auteur important (auctor gravis).
38 ; cf. XXVI, 23
Ses Annales ou son Histoire, car c'est sous l'un de ces deux titres que l'on désigne indifféremment son ouvrage, s'étendaient depuis la fondation de Rome jusqu'à l'époque où il vivait, il est évident, d'après un passage de Censorin (ch. XVII), qu'elles contenaient l'an de Rome 608: ce qui ne doit pas surprendre, puisque Pison fut consul l'an de Rome 620, l'année où mourut Tibérius Gracchus, où Numance fut détruite. Quelques critiques pensent même qu'il survécut à Marius, et qu'il continua à écrire l'histoire jusque dans un âge très avancé ; mais cette assertion ne repose que sur un passage de Plutarque ( Mar., c. XLIII), où il est question d'un certain Caïus Pison Γαῖός τις Πείσων, qu'évidemment on ne peut confondre avec le nôtre, dont le prénom était Lucius. Du reste, son histoire ne devait pas être divisée en plus de sept livres, puisque dans le septième se trouvait le récit des événements accomplis dans l'année de Rome 596. Censorin., l. c.). Cicéron reproche à Pison son style grêle et sec (Annales exilier scripti, Brut., c. XXVIII; cf. Orat.,II, 12; de Leg. I, 2 ). Aulu-Gelle au contraire (XI, 14) lui trouve une agréable simplicité, tant pour la forme que pour le fond (simplicissima suavitas et rei et orationis ). On peut toutefois juger, par son anecdote sur Romulus et les buveurs (Aulu-Gelle, loc. cit.), qu'il ne s'était pas fait une loi absolue de la concision. La même conséquence peut être tirée du fragment que nous a conservé Denys d'Halicarnasse (IV, 15 ), et d'après lequel on voit qu'il s'était étendu assez longuement sur les anciennes institutions (cf. Varron de L. L. V, 149; Pline, XXXIII, 2, etc.). Ce qui prouverait encore que son histoire n'était pas réduite à des proportions trop mesquines c'est qu'on en lit plus tard un abrégé, si toutefois on peut ajouter foi à l'auteur de Orig. gent. rom, (ch. XVIII); et qu'enfin, dans l'Histoire des Consuls, on trouvait beaucoup de détails que Tite Live a passés sous silence, comme trop minutieux pour figurer dans son cadre ( voyez Pline, XXXIII, 2; Denys, Exc. Maii, XII, 10). On peut donc conjecturer que les sept livres des Annales de Pison avaient urne étendue assez considérable, et l'on cessera d'en douter si l'on songe que dans le premier il était question de l'Italie, des temps antérieurs à la fondation de Rome ( Varron, de R. R., I, p. 258, Gesn.) et des premiers rois; que le second traitait des derniers rois et des premiers consuls; et que le troisième renfermait les événements que Tite-Live raconte dans le dernier chapitre de son livre IX (Auulu-Gelle, Vi, 9).
Pour asseoir le jugement qu'on doit porter sur cet historien, il ne faut pas oublier qu'il avait une connaissance très profonde des antiquités et de la religion, soit qu'il eût compose un ouvrage spécial sur ce sujet, soit qu'Il eût traité fréquemment de telles questions dans ses Annales (cf. fragm. ap. Serv. ad Aen. X, 76. Ma- 770 crobe, Sat., I, 12; III, 2. Arnob., III, p. 151 et suiv., Orell. cf. Festus. v. Tarpeia) ; qu'il avait apporté un soin extrême à rechercher les noms des magistrats ( Tite-Live, II, 58; X, 9 ); qu'instruit dans les lettres grecques, il avait inséré dans ses Annales des étymologies grecques ( Varron, de R. R., II, 5, Servius, ad Aen., II, 761), genre de recherches auxquelles on attachait beaucoup d'importance à cette époque. Il fut aussi l'un des premiers qui s'efforcèrent de trouver des explications vraisemblables pour les mythes et les traditions fabuleuses (cf. Niebuhr I, p.242, 245) d'où il résulta que beaucoup de faits étaient présentés dans son livre sous un tout autre jour que dans ses devanciers. ( Denys, II, p. 320; IV, 7, p. 653 et 30. Les Annales, sur lesquelles Denys appuie ses calculs chronologiques dans ce dernier passage sont celles de Pison.)
Glareanus, Gronovius et d'autres, d'après Tite-Live (I, 55), trouvant exagérée la somme que, suivant Pison, Tarquin avait mise en réserve pour la construction du temple de Jupiter Capitolin, se sont crus, pour ce motif, autorisés à suspecter la bonne foi de ce vieil historien; mais Niebuhr (t. I, p. 297) a prouvé qu'il était d'accord avec Fabius.
Du premier livre (I, 55 ) au dixième (X, 9) Tite-Live cite souvent Pison. Dans le premier passage, il préfère à son témoignage celui de Fabius; dans le second, il l'invoque pour réfuter deux historiens plus récents, Macer et Tubéron.
Après Pison se présentent des historiens qui ne prêtent pas encore à leurs écrits le charme du style, mais qui racontant seulement, et d'une manière un peu prolixe, donnent aux fables une apparence historique, et ajoutent à leurs récits beaucoup de détails empruntés aux traditions populaires, aux mémoires des familles, le tout sans beaucoup de critique et avec un excès de confiance: donnant ainsi à l'histoire des proportions beaucoup plus étendues, une forme plus agréable, comme on peut le voir par Denys d'Halicarnasse, qui les a particulièrement suivis, mais avec tous les défauts qu'on doit rencontrer dans un rhéteur.
Toutes les fois que dans les dix premiers livres Tite-Live cite Claudius, il doit s'agir de Q. CLAUDIUS QUADRIGARIUS, contemporain de Sisenna; car le Claudius Licinius, ou plutôt Licinus ( voyez Perizon., ad Aelian., Hist. anim., VIII., 549, et Drakenborch, ad Liv. XXVI, 6), qui, cité seulement par le premier de ces deux noms dans la troisième décade et dans les suivantes, ne peut pas toujours être facilement distingué du premier, avait écrit ses livres sur l'histoire romaine (Rerum romanarum libri ), non à partir de la fondation de Rome, mais seulement depuis les guerres puniques, et avait même raconté la seconde avec assez de développements.
Il est fort douteux que ce soit Claudius Quadrigarius qui ait traduit en latin les Annales Grecques d'Acilius. Tite-Live (XXV, 39; XXXV, 14) distingue le traducteur d'Acilius de Claudius Quadrigarius, qu'il cite souvent sans ajouter ce second nom (XXXIII, 10; XXXVIII, 41 et 23; XLIV, 15). Les Annales que Tite-Live consulte dans ces différents passages ne sont pas, suivant M. Lachmanu, la traduction d'Acilius, comme on le croit généralement, mais l'ouvrage même de Claudius. Dans la première décade Tite-Live ne parle pas de version latine, et les Annales ou l'histoire de Quadrigarius commençaient à la guerre contra les Gaulois, tandis que celles d'Acilius remontaient jusqu'aux origines de Rome (auvt. Orig. gent. rom. c. x, et Denys, III, 77, p. 581 ). Or de ces Annales qui racontaient au livre XIX le septième consulat de Marius, dont Claudius était contemporain (Aulu-Gelle, X, 1 ), et s'étendaient même plus loin, puisque Aulu-Gelle (X, 15) en cite le livre XXIII, Tite-Live ne put consulter que les deux premiers livres pour la seconde partie de sa première décade, à partir de l'invasion gauloise, puisque le troisième contenait l'époque de Pyrrhus (Aulu-Gelle, III, 8 bis ). Mais il ne crut pas pouvoir se dispenser de recourir à l'ouvrage de cet excellent et véridique historien (optimi et sincerissimi scriptoris, nom que lui donne Antonius Julianus dans Aulu-Gelle, XV, 1 ; cf. Fronton, XIII, 27, et Jan. Gebhard, Antiq. lect. II, 5), ouvrage écrit d'un style large, pur et brillant (purissime atque illustrissime scriptum, Aulu-Gelle, IX, 15 ). A en juger par les fragments qui nous restent de cet auteur, il faut peut-être rabattre un peu d'un tel éloge, et reconnaître que le style de Claudius était prolixe et avait quelque chose de l'emphase oratoire, ce qui ne doit pas donner, puisque Claudius, au témoignage de Nonius (v. Horrea), s'était fait connaître comme orateur.
Tite-Live a fait souvent usage de Claudius, et même pour des faits omis par d'autres écrivains (VIII, 19); mais il ne s'en sert qu'avec précaution et même ajoute plus de confiance à plusieurs auteurs (VI, 42 ). Parfois il le réfute (IX, 5 );d'autres fois, sans le suivre ( VIII, 19 ), il ajoute à son propre récit quelque donnée fournie par lui; et enfin ailleurs (X, 57) sans prendre Claudius et Fabius pour autorités, il les cite cependant l'un et l'autre.
Q.VALERIUS ANTIAS dont le surnom, propre à la famille Valérie (Tite-Live, XXIII, 54), ne saurait prouver qu'il était né à Antium, ou qu'il avait favorisé les habitants de cette ville (Tite-Live, III, 5), vivait sans aucun doute du temps de Sylla (cf. Velleius Paterc., II, 9; Vossius, Hist. lat., p. 45; Perizon ad Aelian., H. Anim., VI, p. 216 ). lI avait conduit son histoire depuis la fondation de Rome jusqu'aux temps de Sylla. Elle devait être comprise dans un grand nombre de livres, puisque Priscien (IX, p. 468, Krehl) cite le soixante-quatorzième, et Aulu-Gelle (VII, 9) le soixante-quinzième. Il paraît aussi qu'elle s'étendait longuement sur l'époque mythique, car c'était seulement dans le second livre qu'on trouvait le règne de Numa. Jaloux d'augmenter la gloire de sa famille et celle des Romains, Valérius se laissait aller à l'amplification, et avide de présenter des faits nouveaux et merveilleux ( Pline, II, 107), il mérita le reproche de ne s'accorder pour certains détails avec aucun historien (Aulu-Gelle, VI, 8; VII, 19) ; du reste, recherchant avec soin les fables et même les étymologies grecques, mais avec assez peu d'exactitude, et faisant par exemple dériver Ancus d'ἀγκών.
Tite-Live, dans les parties différentes de son ouvrage qui nous sont restées, fait mention de Valerius Antias. Toutes les fois qu'il parle des jeux Séculaires, il s'appuie sur les calculs de cet auteur, qui diffèrent de ceux qu'on trouvait dans les autres historiens. Nul doute que dans la première décade il ne l'ait souvent suivi, bien qu'il prononce rarement son nom; nul doute qu'il n'ait adopté ses prolixes récits, en les abrégeant, il est vrai, mais seulement quand ils étaient d'accord avec la narration plus succincte d'historiens antérieurs. Car il se déliait de sa véracité et de son exactitude, et lui reproche plus d'une foie d'avoir exagéré les nombres (III, 5 ; cf. Oros., IV, 20 ; V, 3).
771 Il faut aussi ranger parmi les historiens d'une époque plus récente C. LICINIUS MACER, ami et contemporain de Sisenna (Cic., de Leg., I, 2), le même, suivant toute apparence, qui fut ennemi de Rabirius et que Cicéron condamna pour concussion (Cic., ad Att., I, 4; Plut., Cic., c. IX). En effet, tout ce que Cicéron dit de l'historien dans le livre des Lois (loc. cit.) s'accorde avec ce qu'il dit de l'orateur dans le Brutus (c. LXVII ). Or, l'orateur n'est autre que le prêteur condamné par Cicéron (cf. Valer. Maxim., IX, XII, 7 ).
Licinius Macer ne vécut pas dans l'obscurité; il fut questeur (cf. Pigh., a. 675), et commanda une armée en qualité de prêteur ( Voyez sa lettre an sénat, dans Nonius Marc., p. 259, Merc. v. Contendere). Esprit ardent et énergique, orateur véhément, connu par les troubles qu'il excita comme tribun du peuple, il écrivit des annales qui s'étendaient depuis la fondation de Rome jusqu'à l'époque où il vivait. Son style était diffus, ce qui lui mérita de la part de Cicéron de graves reproches : par exemple celui de bavardage prétentieux, d'abondance ridicule et qui va jusqu'à l'impudence dans les discours qu'il prête à ses personnages ( de Legib., 1, 2 ). Mais peut-être Cicéron jugeait-il son ennemi avec une injuste partialité. Denys d'Halicarnasse, qui a fait de nombreux emprunts à Macer, paraît au contraire l'avoir fort goûté, précisément à cause des développements dont Cicéron lui fait un crime, comme aussi pour avoir inséré dans le cours de son récit des considérations et des réflexions nombreuses. Et ce qui prouverait l'impartialité de ce jugement, c'est qu'il ne s'aveugle pas sur ses défauts, et blâme en lui l'absence de critique et de graves erreurs de chronologie (VI, 11 ; VII, 1. Voyez plus bas les notes sur Tite-Live, IX, 46, et un exemple de confusion dans les dates, II, 34 ).
Macer avait traité longuement des temps les plus anciens et des villes de l'Italie ; mais il avait adopté les fables grecques. Il fallait qu'il fût bien peu initié dans les antiquités romaines pour avoir regardé comme fabuleuse l'année de dix mois, et prétendu que sous Romulus l'année était delà de douze mois avec intercalation. Cependant il avait tenu compte des monuments, consulte les livres Linteens, noté les points sur lesquels ils différaient des anciennes annales, et enfin fait usage des traités pour asseoir ses affirmations historiques (Tite-Live, IV, 7, 20 et 25 ). Tite-Live l'a souvent consulté, mais avec précaution; et soupçonnant qu'il a pu sacrifier la vérité à la gloire de sa famille, il lui préfère des historiens plus anciens (VII, 9; cf., IX, 46, et X, 9 et 11).
Vient ensuite AELIUS TUBERON, que Tite-Live cite fréquemment. Vossius (de Hist. lat., I, 12) et tous ceux qui l'ont suivi, tels qu'Harles, et même Ryckius (De primis Ital. colon., p. 439), et Hardouin (Ind. script., Plin.), ont cru que le Tubéron consulté par Tite-Live était Lucius Tubéron, contemporain et parent de Cicéron, et lieutenant de son frère Quintus en Asie. Mais on a peine à concevoir qu'ils soient tombés dans cette erreur, et qu'ils n'aient pas remarqué que l'historien en question portait le surnom de Quintus, que Tite-Live lui-même lui donne (IV, 23 ), et qui lui a été conservé dans l'index des auteurs cités par Pline (l, II et XXXVI). Or ce prénom était celui du père et du fils de Lucius. On ne trouve nulle part que le père, stoïcien rigide, disciple de Panétius (Voy. Van Lynden, diss. de Panaetio, § 13 ), et suivant Cicéron ( Brut., 51), dur, austère et négligé dans son langage comme dans ses moeurs, ait jamais écrit l'histoire, genre d'études qui devait répugner à le sévérité de ses principes. Certes, si l'historien du même nom eût été petit-fils de Paul-Émile par sa mère, et contemporain de Rutilius (Cic., ad Att., IV, 16; XV, 4) Tite-Live, en citant ses autorités, ne le placerait pas après Licinius Macer, beaucoup plus récent que le personnage en question (IV, 23; X, 9 ), et Cicéron, qui (Brut., 31), en parlant de ses écrits, affirme que quelques-uns de ses discours existaient encore de son temps, n'aurait pas gardé le silence sur un ouvrage aussi important qu'une histoire. D'après ces considérations, M. Lachmann pense que l'histoire dont il s'agit est l'oeuvre de Quintus, petit-fils du stoïcien, de l'accusateur de Ligarius (Cic. Orat., et Quintil., X, t, 3; XI, I, 80), qui plus tard abandonna les études historiques pour la jurisprudence (Pompon. in DD. de Or. jur., II, 46; cf. Bach, Hist. jur., II, § 50 et DD). Il paraît que ce travail, commencé par son père et interrompu par les troubles civils au milieu desquels celui-ci s'était trouvé jeté, avait été transmis à Quintus comme un héritage, avec recommandation de l'achever ; et en effet, Ciceroni se borne à dire de lui qu'il se mit à écrire l'histoire. Denys d'Halicarnasse, son ami, et qui lui avait dédié son jugement sur Thucydide (voyez le début et la fin de cet opuscule, et le commencement de la lettre à Ammaeus sur Thucydide, où il donne à Tubéron le surnom de Κόιντος, vante son talent et le soin qu'il apporte à ses recherches historiques. (Ant. rom., I.
80, δεινὸς ἀνὴρ καὶ περὶ τὴν συναγωγὴν τῆς ἱστορίας ἐπιμελής. )
Son histoire commençait à la fondation de Rome, mais il y avait donné place aux traditions troyennes ( Serv., ad Aen., II, 15; Or. gent. rom., c. XVII), et traitait dans son introduction de la manière d'écrire l'histoire. ( Nonius, v. protinus, p. 376, Mercer ). Nonius en cite le livre XiV (v. Luxuriabat ); et un passage d'Aulu-Gelle (VI, 3 et 4) prouve qu'il avait raconté la guerre contre Carthage. Suétone a fait usage de Q. Tubéron pour un fait relatif à Jules César (Jul. Caes. c. LXXXIII), si toutefois ce fait n'a pas été extrait du livre que Tubéron avait adressé à C. Oppius (Aulu-Gelle, VIll, 9).
Tubéron était de son temps renomme comme historien, et surtout pour le soin avec lequel il recueillait et comparait les anciens auteurs, et même les monuments. I1 est hors de doute qu'il consulta les livres Lintéens, mais avec réserve; et là où les anciens écrivains n'étaient pas d'accord, il ne les suit qu'en hésitant. Tite-Live le dit expressément (IV, 2) ; et ceux qui voient dans les mots et Tubero incertus veri est un reproche fait à l'historien comme peu digne de foi, ne saisissent pas bien le sens de ce passage. Tubéron expliquait les mythes sous le point de vue historique ( Serv., ad Aen., Il, 15 ), et s'était occupé avec soin des institutions de Rome. (Aulu-Gelle, X, 28.) Il était habile politique, bon orateur; mais son goût pour l'antiquité lui faisait rechercher avec trop de soin les formes de l'ancien langage ( Pompon., in D. loc. cit.) C'est pour ces différents motifs que Tite-Live, bien qu'en général il s'attache aux historiens d'une époque antérieure, crut devoir consulter Tubéron son contemporain. Il préfère, il est vrai, dans un ou deux passages (X, 9 et 11) l'autorité de Pison à celle de Tubéron et de Licinius Macer; mais dans beaucoup d'autres, bien qu'il ne le cite pas, il paraît l'avoir pris pour guide.
Tels sont les historiens que consulta Tite-Live pour rédiger sa première décade. Il les cite tous au vingt-troisième chapitre du livre IV, là où aux historiens plus anciens, Fabius, peut-être Cincius et Pison, il oppose Tubéron . Valérius Antias et Licinius Macer. S'il ne 772 parle pas de Claudius c'est que l'ouvrage de ce dernier commençait plus tard.
Avant d'examiner quel usage Tite-Live a dû faire des ressources historiques qu'il avait à sa disposition, disons quelques mots des auteurs qu'il a négligés, soit parce qu'ils lui paraissaient avoir trop peu d'importance, et qu'il voulait éviter des frais inutiles, soit enfin parce qu'il n'avait pu se les procurer : c'est du moins ce qu'on peut conclure de la comparaison des fragments qui nous restent de ces écrivains, avec le texte même de Tite-Live, puisqu'il est constant qu'un savant dont l'autorité est certes très grave n'a jamais été consulté par lui, bien qu'il ait eu plus d'une fois occasion de le citer, et que l'opinion et le témoignage de cet arbitre imposant eussent pu lever les doutes où le jetait le désaccord de tonales autres.
Il s'agit, on le voit de M. CATON, de Caton aussi remarquable par sa connaissance de l'antiquité que par son expérience de tout ce qui s'était fait tant dans la paix que dans la guerre; de Caton qui avait scruté avec soin les annales de Rome, et même celles de l'Italie, écrivain tout à la fois savant et plein de charme, que Salluste appelle le plus habile écrivain de la littérature romaine, auquel Tite-Live lui-même (XXXIX, 40) donne de dignes éloges, et qu'il aurait dû prendre, sinon pour guide, du moins pour conseil dans plus d'une circonstance. En effet, dans le premier livre de ses Origines, qui contenait toute cette partie de l'histoire romaine renfermée par Tite-Live dans sa première décade, Caton traitait des événements qui avaient précédé et suivi la fondation de Rome, des mythes, des institutions; il racontait l'histoire des rois et des consuls avec assez de développements et de soins, comme on peut en juger par le fragment relatif à Mamilius (Priscian, VI, p. 244, Krehl ) et se rapportant aux faits racontes par Tite-Live ( III, 18 et 19); par le fragment qui concerne Cédicius (Anis Gelle, III, 7), et par d'autres encore. Tite-Live ne parle de cet ouvragre que parvenu à l'époque où Caton a vécu; il y fait alusion au chapitre XV du livre XXXIV, en fait mention dans le discours de L. Valérius contre Caton (XXXIV, 5), et le cite au chapitre XXV du livre XLV, et Épitomé, 49. Si, dans la première partie de son ouvrage, il eût consulté Caton, il y eût trouvé des documents bien préférables à ceux qu'il a suivis : c'est ce dont on peut se convaincre par quelques fragments. Ainsi, au chapitre XXII du livre I, Cluilius, auquel Tite-Live donne le titre de roi des AIbains, ne portait dans Caton que celui de préteur, ce qui peut seul faire comprendre comment, après sa mort, les Albains nommèrent un dictateur (cf. Licinius Macer dans Denys d'Hal., V, 74), etc.
Comment a-t-il pu se faire que Tite-Live ait négligé un écrivain de cette importance? C'est une question difficile à résoudre. Peut-être quand il commença à ecrire ne connaissait-il pas la supériorité du mérite de Caton, sur laquelle tous les Romains n'étaient pas d'accord, puisque Cicéron établit une discussion à ce sujet entre Atticus et Brutus. De plus, dans les Origines, beaucoup de récits étaient très sommaires (Corn. Nep., Cat.,5); elles renfermaient, comme le dit Salluste, beaucoup de choses en peu de mots(multa paucis absolvens), et s'occupaient beaucoup plus des faits que des noms ( Corn. Nep., loc. cit.; cf. A. Gell., III, 7; X, 24, les fragm. de Caton et Plin., VIII, 5.) Enfin le titre de ce livre devait peu fixer l'attention d'un écrivain qui recherchait surtout les annales. Du reste, Tite-Live adopta l'ère qui porte le nom de Caton, soit qu'en cela il ait suivi ses historiens de prédilection, soit que celte supputation fût alors généralement adoptée, comme plusieurs données recueillies par M. Lachmaun doivent nous porter à le croire.
Tite-Live a également negligé, sans doute comme trop récent, SULPICIUS GALBA, auteur d'une histoire très développée (Plut., Rom., 17; Oros. IV, 25; Corn. Nep Annibal, 13; Suétone, Galb., 5 : multiplex nec incuriosa historia ). Il ne paraît pas non plus avoir connu les annales de SCRIBONIUS LIBON dont Cicéron cite le livre XI V, ni CASSIUS HEMINA (Voy. Maffei, Verona illustrata, Il, 25, sqq.), qui florissait vers l'an de Rome 608 (115 ans av. J.-C), et qui, commençant son ouvrage à la fondation de Rome, l'avait conduit jusqu'à son époque, ou du moins jusqu'à la seconde guerre punique. Ce livre portait, suivant les uns, le titre d'Annales, suivant d'autres, celui d'Histoire, et était assez étendu. Ainsi, par exemple, le livre I contenait les faits antérieurs à la fondation; le livre II, l'histoire de Romulus, de Numa, etc., et l'époque consulaire traitée probablement d'une manière plus succincte, puisque dans ce même livre se trouvait l'année 335 où Rome avait été détruite (Macrob., I, 16 ). Pline l'appelle un très ancien historien. Ainsi que nous l'apprennent ses fragments, il avait beaucoup emprunté aux livres sacrés et aux traditions, et s'il a eté laissé de côté par Tite-Live, c'est peut-être parce qu'il avait recueilli les fables avec trop de soin, et qu'il avait donné pour les noms de villes les étymologies les plus absurdes.
Tite-Live n'a pas non plus fait usage de C. SEMPRONIUS TUDITANUS, que Denys d'Halicarnasse appelle le plus savant des historiens romains λογιώτατον τῶν Ῥομαίων συγγρεαγέων, et dont les mémoires commençant à la fondation de Rome (Macrob., I, 16) avaient, au livre Xlii (cf. Pline, XIII, 13), atteint l'an 571 (182 ans av. J.-C.), et s'étendaient probablement au delà. Un fragment de Tuditanus, conservé par Asconius (ad Cic. pr. Cornel., p. 138, Cren.), s'accorde avec le récit de Tite-Live (II, 53) qui cependant ne l'avait pas mis à contribution, non plus que les Historiae communes de Lutatius. (Cf. Vossius, Hist. lat., I, 12.)
Ce fut peut-être un avantage pour lui, attendu l'insuffisance de la critique dont il fait preuve, que de n'avoir pas consulté divers écrits plus récents et fort étendus, tels que les annales d'A. POSTUMIUS ALBINUS, écrivain léger et bavard ; son livre sur l'arrivée d'Énée (Polyb. excerpt., I, 28), et le grand ouvrage de CN. GELLIUS, dont Denys, son imitateur, nous a conservé plusieurs passages assez ridicules. Mais il faut regretter qu'il n'ait pas eu recours aux savantes annales de VARRON qui commençaient à l'an 1 de Rome, et devaient être assez développées, puisque dans un fragment du livre III, conservé par Charisius, il est question de Servius Tullius. On devait aussi y trouver les preuves qu'il invoquait à l'appui de l'ère nouvelle qu'il avait introduite. Il est également fâcheux que Tite-Live n'ait connu ni le livre où Varron racontait les commencements de Rome (Quintil., I,7), si toutefois cet ouvrage ne doit pas être confondu avec les annales, ni enfin les antiquités du même auteur, mises à profit par Denys d'Halicarnasse. Varron et d'autres écrivains plus récents avaient jeté beaucoup de clarté sur plusieurs points de l'histoire; beaucoup de faits voilés par la religion, et que les historiens antérieurs n'avaient pas pu ou du moins n'avaient pas ose divulguer, avaient avec le temps été mis en lumière et allégués pour expliquer l'histoire.
Tite-Live, parmi les histoires écrites en grec, n'a guère, dans sa première décade, employ« que celle du 773 vieux Cincius, et il ne faut pas l'en blâmer. Paumier (ad Poyb., VI, 55) pense que Tite-Live a beaucoup emprunté à Denys d'Halicarnasse; d'autres, comme Hooke, croient que ce dernier, au contraire, avait lu Tite-Live, et le critique plus d'une fois sans le nommer. Tite-Live connut il ce grand ouvrage qui semblait tant promettre, et le dédaigna-t-il, comme le pense Niebuhr (I, p. 298, c'est ce dont il est permis de douter, car la première décade de Tite-Live paraît avoir été terminée avant le travail de Denys. Bien qui ou ne puisse regarder comme très concluant le calcul de Vossius et de Lipse suivi par la plupart de leurs successeurs, et d'après lequel Tite-Live aurait écrit une partie de son ouvrage, avant l'an de Rome 730, où le temple de Janus fut ferme pour la seconde fois, on est porté à croire qu'il lui a fallu une assez longue suite d'années pour composer ses cent quarante-deux livres, quand on songe que Diodore en a mis trente à écrire ses trente livres. Tite-Live mourut l'an 770, et Auguste, qui mourut eu 766, avait lu la dernière partie de son ouvrage ( Tacite, Ann., IV, 54). Du reste il ne faut pas croire, avec Dodwell ( Annal. Vellei., § viii) suivi par Gibbon (Miscell. Works, III, 561, 569 ), que Tite-Live ait mis la dernière main à son livre vers l'an 715, uniquement parce que son récit s'arrête à cette année. Il y avait pour cela d'autres motifs. Quant à Denys, qui vint à Rome l'an 723 (I, 7 ), qui n'écrivit ses antiquités que vingt-deux ans plus tard (I, 3; cf. Photius Bibl., cod., 36 ) et composa auparavant ses livres de rhétorique ( Stephan., Operae in Dionys., c. 1), on peut conclure que ses vingt-deux livres sont postérieurs a l'an 745.
Ill semble résulter de plusieurs allusions aux événements de son temps, que Tite-Live écrivit au commencement du règne d'Auguste. S'il eût écrit vingt ou trente ans plus tard, il eût sans doute adouci les plaintes que lui inspirent dans sa préface et l'aspect des maux de sa patrie, et une époque ou le remède est devenu aussi insupportable que le mal (ce qui semble s'appliquer à l'assassinat de César, cf. 1V, 6), et le souvenir récent des guerres civiles, fléau toujours plus funeste aux états que la guerre étrangère, que la famine, que les épidémies, que tous les maux qu'on attribue au courroux des dieux (IV, 9; cf. IX, 19), et enfin l'affaiblissement des forces de la république (VII, 9 et 25). Le passage relatif à la restauration du temple de Jupiter Féretrien, par Auguste César, même lorsqu'on ne le regarderait pas comme ayant été intercalé plus tard, peut avoir été écrit d'assez bonne heure. En effet ce fut par le conseil de Pomponius Atticus, mort en 721 ( Corn. Nep., Att. 20 ), qu'Auguste releva le temple en question, et tous ceux dont Tite-Live l'appelle le restaurateur furent presque tous réparés en 726 (cf. Dion. Cass., LIII, init., ainsi que les interprètes d'Horace, III, od. 6 et ceux du monument d'Ancyre); les temples qui furent élevés par lui ne le furent que plus tard (Suéton, Aug., 19, 30).
Au chapitre XXXVI du livre IX, Tite-Live représente la forêt Cimima comme plus inabordable et plus horrible que ne l'ont été récemment les bois de la Germanie. Appliquer ce passage aux expéditions de Drusus ou de Germanicus ce serait trop rapprocher l'époque où Tite-Live écrivit son histoire; il parait donc beaucoup plus convenable de l'entendre de Jules César, qui à la vérité ne pénétra pas dans ces sombres retraites, mais les fit un peu mieux connaître. Peut-être même, et c'est l'interprétation la plus vraisemblable, veut-il dire seulement que la forêt Ciminia était autrefois aussi inaccessible que l'avaient été récemment, pour César, les bois de la Germanie. Du reste, le livre XXVII (ch. XII) ne peut avoir été écrit avant l'année 734, où Agrippa vainquit les Cantabres (Velleius Paterc., 90, cf. 96; Flor., IV, 12; Dion. Cass., LIII, 22 et suiv.; MIV, 11 ); car si Tite-Live eût fait allusion à l'expédition d'Auguste coutre ce peuple en 729 il en eût parle d'une autre manière.
On voit, par ce qui précède, que si Tite-Live a négligé, non pas seulement des écrivains d'une valeur secondaire, mais même des auteurs qui n'étaient pas à dédaigner, il a eu recours à un assez grand nombre d'historiens éminents; que parmi ces derniers, quelques-uns sont très anciens et d'un grand poids; d'autres, plus récents et d'une moindre autorité. Il reste à examiner, autant qu'il est permis de le faire, comment il a combiné ces différentes sources et celles où il a puisé dans chacune des parties de son ouvrage.
D'abord il est constant qu'il ne suit pas continuellement un seul et même livre, se contentant de jeter un regard sur les autres, d'ajouter à son écrit les notions nouvelles qu'ils présentent, ou de signaler les variantes qu'on y rencontre. Ses sources varient continuellement, souvent même il en consulte plusieurs à la fois, surtout dans le première décade, qui, renfermant une moins grande abondance de faits, se prêtait plus facilement à ce genre de travail, et d'ailleurs parce qu'il lui manquait un guide tel que Polybe. En effet, aucun écrivain, en comparant les assertions de ceux qui l'avaient précédé, n'avait introduit le flambeau de la critique dans ce chaos de traditions si diverses, et aucun historien latin ne paraissait à Tite-Live digne d'autant de confiance que Polybe. Aussi le voit-on rapporter souvent quatre opinions différentes empruntées à différentes annales; quelquefois même il affirme les avoir toutes examinées. On ne peut donc, que pour chaque passage isolé, connaître quel écrivain il suit de préférence aux autres, et nous établirons d'autant plus sûrement cette distinction, que Tite-Live, du moment qu'il adopte un récit, le suit scrupuleusement jusqu'an bout. C'est ce dont ou peut se convaincre par plusieurs passages, où, après avoir raconté un fait, il revient sur les détails, qu'il corrige d'après d'autres écrivains. Quant au jugement qu'on doit porter sur les passages dont les sources ne se font reconnaître par aucuns signes certains, voici quelques observations que nous croyons devoir soumettre à nos lecteurs.
Toutes les fois que Tite-Live ne nomme pas son autorité, c'est qu'il s'en rapporte à l'opinion unanime des historiens, ou à la tradition vulgaire. Sur plusieurs points où les historiens différaient de sentiments, comme par exemple les origines de Rome, et même des événements postérieurs, une opinion vulgaire avait prévalu, opinion gravée dans la mémoire des hommes, transmise par la parole, ou confirmée par les cérémonies du culte. Cette opinion, il la présente comme la plus répandue, vulgationem famam (I, 7) frequentiorem famam (Il, 35, où il la préféré au récit de Pison ), et la met en avant même au sujet de Scipion. C'est à elle qu'il faut s'en tenir, suivant lui, pour les temps reculés; il l'avait retrouvée, sinon dans plusieurs historiens, du moins dans quelques-uns et c'est elle qu'il suit, particulièrement dans le premier livre comme dans tous les passages où il rencontre des variantes. C'est pour ce motif que souvent, malgré l'extrême différence de la forme, il est tout à fait d'accord avec Denys d'Halicarnasse.
Tite-Live, au chapitre II du livre XLV et au chapitre II 774 du livre XLII, nous fait connaître les principes qui le guident dans la comparaison des sources et dans la preférence qu'il accorde à tel ou tel écrivain. » Cette assertion, dit-il dans le premier passage, est celle d'un plus grand nombre d'historiens qui appartiennent à une époque plus rapprochée du souvenir des événements; « et dans l'autres » Les annales d'un plus grand nombre d'écrivains dignes de plus de confiance attestent qu'Eumène vint lui-même à Rome. Lorsque les auteurs contemporains lui manquent, comme il s'en plaint au chapitre XL du livre VIII, et que les récits diffèrent entre eux, c'est toujours à l'antiquité (vetustati) qu'il s'en réfère. Voilà pourquoi, au chapitre IX du livre VII, les plus anciens auteurs gardant le silence sur le fait qu'il rapporte, il le déclare douteux, bien qu'il le rencontre dans la plupart des autres (voyez encore VIII, 26; cf. I, 44, 55; Il, 18, 21; VIII, 50; X, 9, 46), Néanmoins il tient grand compte de la multiplicité des témoignages (I, 24 ; II, 32; Ill, 23 ; VI, 42), et même au chapitre XLVI du livre I, il rejette une assertion de Pison, tout ancien qu'il est, parce qu'elle est unique ( voyez Denys d'Halic., IV, 7 ), et bien qu'elle pût lever une difficulté, faire disparaître une erreur historique et chronologique. Au chap .IX du livre X où Macer et Tubéron contredisent Pison, il laisse la question incertaine.
Ainsi donc, Tite-Live parait avoir constamment suivi l'opinion qui avait pour elle les autorités les plus nombreuses et surtout les plus anciennes, Mais quand les faits étaient racontés trop brièvement,il a eu également recours à des écrivains plus récents, dont le récit était plus développé. Quelquefois même il a emprunté à ces derniers des données que ne fournissaient pas les autres, surtout lorsqu'il pouvait se rendre compte des motifs de l'omission (II, 8; VIII, 18). ll arrive aussi qu'il raconte les faits autrement que les anciens historiens (que Fabius, par exemple, voy. X, 57 ), et qu'il préfère un récit plus long à une narration trop courte; toutefois jamais au hasard, mais toujours guidé par la vraisemblance et par d'autres indices.
De cet aperçu rapide et surtout de l'indication que nous allons donner des sources où Tite-Live a puisé pour chacune des parties de son ouvrage, il résulte avec évidence que cet historien ne mérite pas le reproche de légèreté poétique qu'on lui a trop souvent adressé; qu'à l'exception de quelques concessions faites à l'orgueil national, et moins importantes peut-être qu'on n'a bien voulu le croire, il n'a jamais volontairement altéré les faits; qu'il s'est proposé des règles de critique, imparfaites sans doute ou plutôt incomplètes, et qu'enfin il a été constamment guidé par ce besoin impérieux de tous les historiens dignes de ce nom: la recherche de la vérité.
PAGE 2. - Ea nec affirmare nec refellere in animo est. On voit que Tite-Live n'attache pas une grande importance aux fables dont l'orgueil national avait embelli les premiers documents de l'histoire romaine. S'il les reproduit, c'est qu'elles impriment à la naissance de la ville éternelle un caractère plus auguste. L'important à ses yeux c'est de connaître la vie et les moeurs des premiers Romains, de savoir par qui a été fondée et agrandie la puissance de Rome. Ce passage et quelques autres qu'on pourrait citer (p. e. XXI, 62; XLIII, 13) ne suffisent-ils pas pour prouver que Tite-Live s'est fait un devoir d'une critique aussi rigoureuse qu'elle pouvait l'être à l'époque où il écrivait, et qu'il n'a pas accepte et employé en aveugle les traditions que lui avaient transmises ses devanciers.
Du reste, on ne saurait trop affirmer le sentiment de haute moralité qui l'a porté à écrire la vie du premier peuple de la terre, principes terrarum populi, et l'on partage malgré soi la tristesse dont il est saisi au souvenir de tant de gloire et à la vue de tant de corruption.
IBID. - Si, ut poetis, nobis quoque mos esset. Les poètes n'étaient pas les seuls qui commençassent par invoquer les dieux. Voyez l'exorde du discours de Démosthène pour Ctésiphon, la préface de Valère-Maxime et les notes de
M. Hase sur ce dernier auteur, pages 5 et 4.
IBID. - Jovem indigetem appellant. Les héros qui, pour les services rendus par eux à l'humanité, avaient reçu après leur mort les honneurs de l'apothéose, étaient ap¬pelés par les Grecs θεοὶ χθόνιοι ἐγχώριοι, τοπικοὶ, ἐντόπιοι, πατρῷος et par les Romains dit indigetes ou patrii.
Dii patrii, indigetes et Romule Vestaque mater.
VIRG., Geor.,I, 498.
On n'est pas d'accord sur l'origine du mot indigetes. Les uns le font venir d'ιndigeo, parce que les dieux n'ont besoin de rien, ou parce que les hommes en ont besoin, ce qui est une étymologie absurde; d'autres de indu pour in et de ago avec le sens d'habiter; d'autres enfin comparent ce mot avec le verbe indigetare ou indigitare invoquer, prier, de indu et de cito, et mieux peut-être de in et de digitus (comp. ἐνδειχθείς). Suivant cette dernière étymologie, les dieux indigètes auraient été ainsi appelés parce qu'ils n'étaient dieux que par une sorte de désignation publique et non pas par droit de naissance. Mais l'opnion la plus vraisemblable est celle qui fait dériver ce mot de endo et de geniti, nés dans le pays où on les adorait, comme en grec θεοὶ ἐγγενεῖς (Soph. Antig., v. 199, etc., et M. Leclerc, ouvr. cité, p. 156 ).
LIVRE I.
Tite Live, dans ce livre où il reproduit les traditions vulgaires, a, comme on devait s'y attendre, fait surtout usage de Fabius Pictor, le plus ancien historien romain (scriptorum antiquissimus ), qu'il se contente de nommer soit seul (ch. XLIV), soit avec Pison (ch. LV), et lui accorde, dans le récit des événements les plus reculés, plus de confiance qu'à Pison, qui, faisant disparaître la couleur mythique que Tite-Live a cru devoir conserver, s'était attaché à présenter les faits sous un point de vue tout moderne, et avait modifie les mythes en les expliquant, ou même en avait présente d'autres. Cependant les sources auxquelles il pulse ne se bornent pas à ces deux auteurs. Dès le début il déclare que ses autorités sont nombreuses. (Voy. chap. I, III, VII, XI, XXIV, XXXI, XXXVIII, XLIV, XLVI, XLVIII.) S'attachant surtout aux documents antiques, il néglige les récits plus récents et plus développés que Denys d'Halicarnasse a admis, et raconte beaucoup de faits tout autrement que lui. Dans l'histoire antérieure à la fondation de Rome, il paraît avoir suivi Fabius; c'est du moins ce qu'on peut conclure d'un long fragment de cet auteur conservé par Eusèbe dans sa Chronologie (t. I, p.587 et suiv. de l'ed. d'Aucher), où l'on retrouve sur les Troyens, sur Énée, sur la suite des rois albains, des notions conformes au texte de Tite Live, quoique plus étendues, mais entièrement différentes du récit de Denys et des autres historiens. Ils se rencontrent encore en ce point que Tite-Live voit comme lui dans le miracle des trente marcassins l'indication, non 775 de trente colonies, mais de trente années, interprétation déjà adoptées du temps de Ptolémée Philadelphe par Lycophron (Cassandr. 1235) et par plusieurs Romains.
Du reste, l'origine troyenne de Rome était admise bien longtemps avant Fabius. Le premier monument public où elle soit mentionnée est, autant qu'on peut le savoir, la célèbre colonne de Duilius. Antérieurement à Polybe, Postumius Albinus avait composé un ouvrage spécial sur l'arrivée d'Enée en Italie.
CHAP. I. - On comparera avec intérêt les premiers chapitres de ce livre avec les chants I, VI, VII et VIII de l'Énéide. Il existe un étonnant rapport entre les fables du poète et celles de l'historien.
IBID. - Sur Pylémène, chef des Hénètes. Voy. Hom., Ilad., II, 851 ; il fut tué par Ménélas, V , 576 et suiv.
IBID. - Sur les Euganéens. Voy. Pline, Hist. nat., III, 23 et 21; Silius Italicus, VIII, 604; Martial, IV, 25.
IBID. - Pagoque inde trojana nomen est. Pagus répond à notre mot français canton; il était composé de plusieurs villages vici. La réunion de plusieurs pagi formait ce que Tite-Live appelle ici gens. CREVIER.
IBID. - Duplex inde fama est. Des deux traditions rapportées par Tite-Live, la dernière paraît être fort ancienne. Voyez Caton. cité dans Orig. gent. rom.,c. XIII.
CHAP. II.- Caere, ville pélasgique, d'abord sous le nom d'Agylla, puis plus tard soumise à l'Étrurie. Aujourd'hui Cervetri. Il n'en restait que des ruines du temps de Tite-Live. Voy. Strabon , l. V , p. 220.
IBID. - Aeneas adversus tanti belli terrorem. Comparez Denys d'Halicarnasse, I, 59, 60.
IBID. - Numicium flumen, aujourd'hui Rivo di Nemi. Suivant Denys d Halicarnasse, I, 64 , le corps d'Énée ne fut pas retrouvé. Comp. Ovide, Met. XIV, 600 et suiv.; Tibulle, II, V, 45.
IBID. - Jusque fasque est. L'usage était de changer les noms des mortels mis au rang des dieux. Ainsi Romulus prit le nom de Quirinus; Melicerte, celui de Palemon, etc. CREVIER.
CHAP. III.- Hiccine fuerit Ascanius an major quam hic. Fabius ne parle pas d'une double tradition. D'autres historiens le disaient né d'une Troyenne; mais pour ne pas attribuer aux roi d'Albe une origine étrangère, ils lui donnaient pour successeur son frère Silvius , né de Lavinie. (Voy. Fabius, loc. cit.; Lutatius et Tubero in Orig. gent. rom.; Denys. d'Hal.; Festus, v. Sivii: Cato ap. Servium.) Tite-Live, en le faisant fils de Lavinie et père de Silvius, augmente d'une génération la série des rois albains. Quelle autorité a-t-il suivie à cet égard? On l'ignore. Servius (ad Aen., I, 274) tient cette assertion pour une cireur.
La plupart des historiens prétendent qu'Ascagne continua la guerre, et que ce fut lui qui donna la mort à Turnus. Peut être Pison racontait-il les faits comme Tite-Live. Ce qu'il y a de certain, c'est que dans son histoire, si toutefois on peut en croire le témoignage du faux Au¬relius Victor, Turnus ne mourait pas de la main d Ascagne, mais de sa propre main. (Orig. gent. rom., c. XIII. )
Tite-Live adopte sur la fondation de la ville la tradition vulgaire reproduite par Fabius, mais avec plus de développements. (Orig. gent. rom., c. XX; Serv. ad Aen. 630; Quintil. lnst. or., I, 6, 12, et Nonius, p.518, Mercer. Le récit de Plutarque est entièrement d'accord avec celui de Tite-Live. Des historiens plus récents, comme Licinius Macer, dans Denys d'Halicarnasse, racontent les faits d'une manière différente.
CHAP. Ill. - Ab eo coloniae aliquot deductæ. L'auteur de l'origine du peuple romain (Origo gent. rom., cap. XVII.), nomme ces colonies Préneste, Tibur, Gabies, Tusculum, Cora, Pométia, Coriole [ le texte de l'id. d'Arntzen porte Locri j Crustumium, Caméria, Bovillae. Virgile (Aen., VI, 773 et suiv.) joint aux colonies des rois albains Nomentum, Fidène, Collatia, Castrum Inui et Bola. CREVIER. - Voy. Denys d'Italie., III, 31 et Heyne, sur l'Énéide, loc. cit.
IBID. - Prisci Latini appellati. Festus de Verb. sign., p. 382., Dac.: Prisci Latini proprie appellati sunt ii qui priusquam conderetur Roma fuerunt. Niebuhr, rejetant cette explication, regarde les deux mots comme l'équivalent de Prisci et Latini, et y trouve l'indication de deux peuples différents. (Voyez t. I, p. 112, et t. II, p. 91 de la trad. fr. par M. de Golbéry). M. Leclerc (ouvr. cité, p. 165) repousse avec raison cette idée qui est. purement arbitraire.
CHAP. IV. - In custodiam datur. Les accusés, de quelque distinction n'étaient pas renfermés dans une maison publique. Ils étaient confiés à la garde de quelque magistrat, qui les retenait dans sa maison sous sa responsabilité : c'est ce qu'on appelle in custodiam dare. Cic. in Cat., I, 8; Salluste, Cat.. 47; Tac., Ann., VI, 3. LIEZ. - D'après cette observation l'expression française, est jetée en prison, ne serait pas une traduction exacte; mais le mot vincta est là pour la justifier.
IBID. - Ficus ruminalis. Paul Diac., p. 478. Dac., Ruminalis dicta est ficus quod sub ea arbore lupa mammam dedit Remo et Romulo. Mamma autem rumis dicitur. Unde et rustici appellant hedos subrumos qui adhuc sub mammis habentur. - Toute cette fable de l'allaitement des deux jumeaux par une louve paraît devoir son origine au désir d'expliquer l'origine inconnue du nom de Rome. Les uns le fout venir de ῥώμη. courage et force; d'autres, de Rumo, ancien nom du Tibre, qu'ils dérivent de ῥοός, ῥέω, d'autres de Romulus, d'autres encore de ruma, rumis, rumen. Tacit. Ann., XIII, 58, 1. Harduin. ad. Plin, XV, 18, 20.
IBID. - Submissas præbuisse mammas. Virg. En., VIII, 630. - " On voit encore au Capitole un groupe de bronze représentant la louve qui allaite Remus et Romulus. Il y fut placé il y a vingt et un siècles par les deux Oliginus, édiles curules, l'an de Rome 457 (avant J.-C., 296 ). Ils employèrent l'argent des amendes à ce monument. Il fut frappé de la foudre sous le consulat de Torquatus et de Cotta, l'an de Rome 686 (av. J: C., 67 ). On le voit aujourd'hui dans le même état où la foudre le mit alors. J'y ai remarqué avec curiosité et satisfaction le coup de tonnerre qui glissa le long des côtes et a fondu une partie de la cuisse.» Le président DE BROSSES. - Ce groupe avait été doré. Voy. Cic. in Cat., III, 8.
IBID. - Sunt qui Larentiam, etc. Tel était le récit de Valérius Antias (Orig. gent. rom., c. XXI) et même d'historiens plus anciens (cf. Cato. ap., Macrob., Saturn., I, 10), Bien que cette explication de la louve paraisse beaucoup plus récente que tout ce qui est rapporté de Larentia, nourrice de Romulus, et des frères Arvales. Ce qu'il y a de certain c'est que Tite-Live, dans la narration rapide que renferme ce livre, ne paraît pas tenir compte des historiens les plus récents. Il diffère essentiellement des frag-
776 ments qui nous restent de Licinius Macer et de Valérius Antias. Cf. fr. ap. Orig. gent. rom., c. XIX et XXI; Macrob. Saturn., I. 41 et 13. Arnob., Adv. gent. V, I; Plin., Hist. nat. VI, 7 ; II!, 5 (cf. Tite-Live, I, 53, avec lequel sont d'accord Tac., Hist., III, 72; Denys d'Hal., IV, 55, XIII, 13; Plut., Rom. 14 : de Fort. Rom., t. VII, p. 271. Reisk.
CHAP V. - Lupercal hoc fuisse ludicrum ferunt. On sait que les Lupercales étaient une fête célébrée en l'honneur de Pan, surnommé Lyceus, λύκειος de λύκος, loup, d'où s'était formé le nom de Lupercus (quasi lupos a pecore arcens). Mais ce surnom et cette étymologie paraissent fautifs et provenir d'une confusion avec λυκαῖος; véritable nom de Pan, tiré d'une ville et d'une montagne d'Arcadie (Λυκαῖα et ὄρος Λυκαῖον). Les prêtres de ce dieu étaient appelés Luperci. Cette fête, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, fut rétablie par Auguste, et subsista probablement jusqu'au sixième siècle de notre ère. Au cinquième siècle on la célébrait encore à Rome et dans la Gaule; à Autun, par exemple (voy.
M. Desmichels, Hist. du Moyen âge, t. I, p, 342 et suiv. ). Mon savant confrère et honorable ami, M. le comte Bengnot, dans son excellent livre sur la Destruction du paganisme en Occident, t. II, p. 275--279, a prouvé que le pape Gelase, auquel on attribue l'abolition de cette fête païenne en 495, se borna à défendre aux chrétiens d'y assister, et laissa aux païens le droit de les célébrer : Nullus baptizatus dit le saint pontife, nullus christianus hoc celebret, sed soli pagani quorum ritus est exequantur. « Sans pouvoir citer, dit M. Beugnot, l'époque précise où les Lupercales cessèrent d'être célébrées à Rome, on est d'accord, pour représenter la procession qui a lieu pendant la fête de la Purification de la Sainte Vierge, et dans laquelle les assistants portent des cierges allumés, fête qui, pour ce motif, est nommée Chandeleur, comme ayant été établie afin de tenir lieu des Lupercales, pour lesquelles le peuple montrait un si grand attachement. Au lieu d'une cérémonie bouffonne et indécente, on plaça une fête qui, en satisfaisant la passion des Romains pour les solennités, rappelait à leur esprit des pensées nobles et pures. »
IBID. - Sur Evandre et sur Carmenta sa mère, voyez Denys d'Halic., I, 51 et suiv., le 1er excursus de Heyne, et ses notes sur l'Énéide, VIII,
51 et suiv.
IBID. - Vocarunt Inuum. Suivant Servius ad Aen., VI, 745, ab ineundo passim cum omnibus animalibus sic dictus.
IBID. - Remus cepisse. Tite-Live s'est un peu écarté du récit de Fabius, en ce qui concerne l'attaque, par suite de laquelle Romulus est fait prisonnier. Il suppose que Rémus assiste au combat, tandis que, suivant Fabius, il était aile à Caenina offrir un sacrifice. Voy. Denys d'Hal., I, 80.) Plutarque est, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, d'accord avec Fabius. Suivant Tuberon ( Denys d'Hal., ibid. ) que Tite-Live paraît avoir suivi, Rémus fut pris avant que son frère pût accourir à son secours.
IBID. - Faustulo spes fuerat. Spes et sperare, comme ἐλπίς, ἐλπίζειν, ἔλπεσθαι en grec, ne se prennent pas toujours en bonne part, et indiquent souvent l'attente, le soupçon, la prévision. Voyez Thuc., I, 1, et Tite-Live, II, 3 : Spe omnium serius fuit.
IBID. - Geminos esse fratres. « Quintilianus, Inst. Orat., IX, 14; quadam ordine permutato fiunt supervacua ut FRATRES GEMINI ; nam si praecesserint GEMINI, FRATRES addere non est necesse. Hanc tamen ejus observationem perpetuam non esse, non modo locus hic Livii, sed etiam plura alia exempla docent; confer in primis Ovidii Heroid„ XVI,
271. O decus, o praesens GEMINORUM gloria FRATRUM ; ejusdem
Heroid., XVII, 249; Metamorphos. IV, 1117 ; ita et eodem libro, verso 773, cujus in introitu GEMINAS habitasse SORORES. Haud aliter Terentius in Heaut. V, 1, 80. Non ita me dii ament, auderet facere haec VIDUAE MULIERI. » LEMAIRE.
CHAP. VI. - Templa capiunt. « Debout, le visage tourné vers l'immuable nord, séjour des dieux étrusques, l'augure décrit avec le lituus, un bâton recourbé, une ligne (cardo) qui, passant sur sa tête du nord au midi, coupe le ciel en deux régions, la région favorable, de l'est : et la région sinistre, de l'occident. Une seconde ligne (decumanus, dérivé du chiffre X) coupe en croix la première et les quatre régions formées par ces deux lignes se subdivisent jusqu'au nombre de seize. Tout le ciel, ainsi divise par le lituus de l'augure, et soumis à sa contemplation ( contemplari ), devient un temple ( templum ).
« La volonté humaine peut transporter le temple ici-bas, et appliquer à la terre la forme du ciel. Au moyen de lignes parallèles au cardo et au decumanus, l'augure forme un carré autour de lui. Varron nous a transmis la formule par laquelle on décrivait un templum pour prendre les augures sur le mont Capitolin. Le temple existe également, qu'il soit simplement désigné par les paroles, ou qu'il ait une enceinte. Les limites en sont également sacrées, infranchissables. Il a toujours son unique entrée au midi, son sanctuaire au nord. Toute demeure sacrée n'est pas un templum, un fanum. Le temple étrusque est un carré plus long que large d'un sixième. Les tombeaux, souvent même les édifices civils, les places publiques, affectent la même force et prennent le même caractère sacré. Telles étaient à Rome les curies du sénat, les rostres et ce qui y touchait dans le Champ-de-Mars, tout l'emplacement de l'autel du dieu. Les villes sont aussi des temples ; Rome fut d'abord carrée ( Roma quadrata) ; la même forme se présente aujourd'hui encore dans les enceintes primitives de plusieurs des plus anciennes villes de l'Étrurie. Les colonies appliquent la forme de leur métropole à leurs nouvelles demeures; et, comme on fait aux jeunes arbres transplantés, elles s'orientent sur une nouvelle terre comme elles l'ont été sur le sol paternel. Il n'est pas jusqu'aux armées, ces colonies mobiles qui, dans leur camp de chaque soir, ne présentent pour la forme et la position l'image sacrée du templum d'où elles ont emporté les auspices. Le prétoire du camp romain arec son tribunal et son auguraculum était un carré de deux cents pieds.
» Les terres étaient aussi partagées d'après les règles et l'art des aruspices. On traçait les limites des champs d'après les lignes cardo et decumanus. » MICHELET, Histoire romain, introduction, chap. V, t. I, p. 51, 1ere édition. Cf. Niebuhr Roemische Geschichte, t. II, p. 700.
Les passages classiques sur le templum se trouvent dans Varron de Ling. lat., lib. Vil, cap. 6 et suiv.; Festus aux mots : Contemplari, Sinistræ, Posticum ostium, Decumanus, et Hygin, de Limit., p. 152.
CHAP. VII. - Novos transiluisse muros. Peut-être la tradition voulait-elle designer par cette expression, novos muros, le silion (primigenius sulcus) qu'une charrue traînée par un taureau et par une vache traçait autour de l'emplacement que devait occuper la ville nouvelle, pour en déterminer les limites. Voyez Festus et ses commentateurs au mot Primigenius, et Varron de Lingua Latina, V, 145. Egg.
777 CHAP. VII. - Condita urbs. Les Romains n'étaient pas d'accord sur la date de la fondation de Rome. Caton la plaçait au
II des calendes de mai, c'est-à-dire au 21 avril de la première année de la septième olympiade (751 ans av. J.-C. ). Varron la reculait de deux années. M. Ideler, dans son Manuel de chronologie, t. II, p 172, pense que cette dernière supputation doit être, maigre son peu de certitude, préférée à l'autre. C'est celle qu'a suivie Bossuet.
Il est probable, et plusieurs textes le prouvent, qu'avant Romulus il avait existé différents établissements sur l'emplacement des sept collines. Volney, dans ses Recherches nouvelles sur l'histoire ancienne (t. 1I, p. 109 et suiv.), a parfaitement indiqué ce qu'il faut entendre par fondations de villes : « En général, dit-il, ces grandes réunions de maisons que l'on appelle villes, ont eu deux manières d'être fondées : 1° la première par un concours lent et progressif d'habitants, que des motifs de défense commune, de facilité de commerce, d'aisance de la vie ont appelés et fixés autour d'un premier noyau d'habitation : à ce premier genre de ville l'on ne saurait presque désigner de fondateur, ni d'époque de fondation.
» La seconde manière se fait par un concours subit de colons que leur propre volonté ou celle d'un gouvernement engagent ou contraignent à bâtir une ville, comme un particulier bâtit une maison : ici appartient et s'applique le nom de fondation, parce que la date est aussi précise que le fait est remarquable.
» Mais si, comme il est souvent arrivé, le lieu choisi pour une telle fondation avait déjà une habitation antérieure, soit village, soit bourgade; si même il y existait une ville du premier genre, c'est-à-dire sans fondateur connu, actuellement ruinée par la guerre ou par d'autres accidents, cette seconde fondation pourra devenir un sujet de controverse, parce que l'habitation antérieure suppose une fondation originelle, après laquelle il ne doit plus y avoir que restauration. Enfin, si des princes et des rois avaient, par vanité, fait ou simulé de telles fondations pour donner leur nom à des villes qui déjà avaient un fondateur connu; si les peuples ou leurs agents municipaux avaient, par adulation, provoqué de telles fondations fictives, on sent que le mot et la chose seraient tombés dans un désordre assez difficile à éclaircir. Voila ce qui est arrive à une foule de villes anciennes, spécialement dans l'Asie-Mineure, la Mésopotamie, la Syrie, etc. ou les géographes trouvent quantité de villes fondées, c'est à dire rebâties, restaurées par des rois grecs, par des empereurs romains, dont elles prirent le nom, quand néanmoins il est certain qu'elles existaient longtemps auparavant, qu'elles avaient par conséquent une fondation première, véritable, connue ou inconnue. »
IBID. - lb Evandro instituta. Fabius racontait aussi la traditon relative à Evandre et à Hercule. Voyez Victorinus de Orthographia, p. 2468. Polybe et les poètes grecs de l'époque alexandrine ne sont donc pas les premiers qui en aient fut mention. C'est ce que reconnaît Niebuhr, t. 1, p. 97 de l'ed. allem., t. I, p. 123 de la trad. fr. Caton, d'après le témoignage de Servius et de Solin, Cassius Hemma Or. gent. rom. CAP. VI) et Cincius (Servius ad Virg. Georg. I, 10 parlaient aussi du mythe d'Evandre. Les livres sibyllins ayant fait connaître Hercule à Rome antérieurement à l'année 356 (Voyez Tite-Live, V, 15), le nom de ce dieu dut de bonne heure, et longtemps avant la censure d'Apprus CIaudius Caecus, se mêler aux fables italiennes. Comparez le récit de Tite-Live avec Virg. Aen., VIll, 190.
L'historien ne peut être ici taxé de crédulité. Il se borne à rappeler un récit qui a cours (memorant) ; et s'il ne fait pas de critique, c'est qu'il respecte une vieille croyance à laquelle ses concitoyens viennent de se rattacher avec plus de force que jamais.
CHAP. VII. - Genus omne Potitiorum interiit. Voyez IX, 29 et 34 ; Cic. Nat. Deor., II, 4; Macrobe, Sat. lII, 6 ; Orig. gent. rom., VIII; et surtout Valère Maxime, I, 1, 17, et les notes des interprètes. L'extinction de cette famille est rapportée à l'an de Rome 441 (312 av. J: C.). La traduction : Ils périrent tous EN EXPIATION DE LEUR SACRILÈGE, fait peut-être dire à l'auteur plus qu'il n'a voulu dire.
CHAP. VIII. - Apparitores et hoc genus. On voit par là qu'Il ne faut pas confondre, comme on l'a fait plus d'une fois, les appariteurs et les licteurs. Appartlores était, suivant quelques auteurs, le nom générique donné à la classe des serviteurs publics des magistrats, laquelle se subdivisait en scribae, prœcones, lictores, accensi, et viatores. On rangeait aussi dans cette classe le carnifex. Voyez Adam's Roman antiquities, p.161, 8'eéd., 1819 (T. I, p. 274 de la trad. franç., 2e édit.); et Fr. Creuzers, Abriss der roem. antiquitaeten, § 175 et 174, p. 152 de la 2e edit., Leipzig et Darmstadt, 1829. D'autres, et de ce nombre parait être M. Creuzer (ouvr. cité, p. 236), en font une subdivision de la classe des serviteurs publics.
II des calendes de
IBID. - Ab Etruscis finitimis. Ce passage prouve que Tite-Live avait recherché les ouvrages qui traitaient des antiquités étrusques. Nous en verrons encore d'autres preuves.
IVID. - Denys d'Halicarnasse prétend que Rome, au moment de sa fondation, ne comptait pas plus de trois mille hommes d'infanterie et environ mille cavaliers.
IBID. - Ementiebantur. Nouvelle preuve du cas que fait Tite-Live des fables qu'on rencontre à l'origine de tous les empires.
CHAP. IX. - Legatos circa vicinas gentes misit. Tite-Live n'est pas ici d'accord avec Fabius Pictor, dans l'histoire duquel Romulus n'envoyait pas de députés, mais recourait immédiatement à la force (voyez Plut. Rom., 14 ; Denys d'Hal., II, 30).
IBID. - Consualia. Ces fêtes, célébrées le 18 ou le 21 août, tiraient leur nom du dieu Consus, auquel elles étaient consacrées. Suivant les uns, qui ne peuvent appuyer leur conjecture que sur ce passage de Tite-Live, ce nom équivalait à equestres; suivant d'autres, il serait l'équivalent du surnom σεισίχθων, donné par les Grecs à Neptune, et devrait être rapproché de concussor; suivant d'autres encore le nom de consus serait le participe d'un vieux verbe conso, le même que consulo, d'où il résulterait que Consus était le dieu du conseil (voy. Plut. Rom., 14 ; Festus, s. v. Consualia; Arnob., Adv. gent., III, p. 115). Les savants qui ont adopté cette étymologie s'autorisent encore d'un passage où Tertullien raconte (de Spect., 5) que de son temps on avait trouvé, en fouillant dans le cirque, un autel sur lequel on lisait cette inscription : CONSUS CONSILIO MARS DUELLO LARES COMITIO POTENTES. Mais l'opinion la plus vraisemblable est celle qui reconnaît dans les consualia des fêtes funèbres et qui admet que consus, remplacé plus tard, par conditus, vient de condo, comme clausus, préféré a clauditus, vient de claudo (Ascon. in Cic. Verr., II, 10). Ainsi Consus, le dieu caché, ne serait autre que Pluton, Jupiter Stygius, que Tite-Live confond avec Neptunus equestris, sans doute à cause du cheval qui accom- 778 pagnait la statue du dieu. Mais je crois avoir prouvé ailleurs (Monuments d antiquité figurée, p. 85 et suiv.) d'une manière évidente que le cheval peut être aussi considéré comme un attribut du dieu de la mort. Ce qui vient d'ailleurs à l'appui de l'explication qu'Asconius donne du nom de Consus, c'est que l'autel de ce dieu restait toujours caché et n'était découvert que pendant les courses ( Plut., Rom., 11 ). Voyez, sur les consualia et sur le sens du mot consus, Ed. Jacobi Handwoerleb. der gr. und roem. Mythologie, s. v. et surtout J. A.
Hartung, die religion der Roemer, t. II, p. 87 et suiv.
CHAP. IX. - Antemnates. Plutarque ( Rom., 17) ajoute le nom des Fidénates.
CHAP. - Ad rapiendas virginies discurrit. Suivant Denys d'Hal. (II, 30), le nombre des femmes enlevées fut de 683 ; suivant une autre tradition rapportée par Plutarque ( Rom. 14 ce nombre se serait borné à 30, et l'enlèvement n'aurait été qu'un prétexte pour attaquer les Sabins. Il est certain qu'en admettant comme véritable cet épisode de l'histoire romaine, on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'enlèvement des Sabines prépara la grandeur de Rome en la faisant entrer dans cette voie de guerres et de conquêtes où elle marcha jusqu'à ce qu'elle eût soumis le monde. Si les peuples voisins avaient accueilli la demande de Romulus, les Romains auraient trouvé partout autour d'eux des pères, des frères, des parents auxquels ils n'auraient peut-être lamais déclaré une guerre parricide. Le refus que firent ces peuples d'admettre Rome dans leur alliance fut cause qu'elle resta toujours comme un camp ennemi placé au milieu de ces villes pour leur ruine commune. « Romulus et ses successeurs, dit Montesquieu ( Grand. et déc. des Rom., ch. I), furent presque toujours en guerre avec leurs voisins pour avoir des citoyens, des femmes ou des terres. Ils revenaient dans la ville avec les dépouilles des peuples vaincus; c'étaient des gerbes de blé et des troupeaux : cela y causait une grande joie. Voilà l'origine des triomphes qui furent dans la suite la principale cause des grandeurs où cette ville parvint. »
IBID. - Nuptialem hanc vocem factam. Voyez, sur l'étymologie du mot Talassius, Plut., Rom., 15; Quest. Rom., 50; et Varron, cité par Festus, s. v. Talassio. Ces écrivains s'accordent pour le faire dériver de ταλασία, lanificium, ou τάλαρος, corbeille où les femmes déposaient leur laine.
CHAP. X. - Nomen Coeninum. Tout ce qui portait le nom de Ceniniens, tout le peuple réuni. Tite-Live emploie souvent cette locution pour désigner tout un peuple : Nomen Latinum, Hernicum, Romanum, Etruscum, etc. G. Canter, Nov. lect., II, 10, prétend que cette périphrase est empruntée a la langue grecque, mais aucun des exemples cités ne favorise cette opinion reproduite par Vechner, Hellenolexia, II, p. 528.
IBID. - Ferculo. Quelques manuscrits ont feretro, qu'il faut peut-être préférer.
IBID. - Bina... opima patla sunt spolia. L'an de Rome 318 (avant J.-C. 415) A. Cornélius Cossus enleva les dépouilles opimes sur Lars Tolumnius, roi des Veiens, et l'an 552 ( 221 av. J.-C.) M. Claudius Marcellus obtint le meure honneur en tuant Viridomartus, chef des Gaulois, cf. IV, 20; et Plut. Rom., 16. Sur l'étymologie du mot opima, voyez Plut. l. c. Le général qui avait remporté les dépouilles opimes entrait dans Rome monté sur un char à quatre chevaux portant son trophée sur son épaule (Plut., ibid.)
Pour tout ce qui concerne les dépouilles opimes remportées par Romulus et le triomphe de ce roi, notre historien adopte le récit des auteurs les plus anciens. D'autres, suivis par Denys d'Halicarnasse (II, 34) le font rentrer à Rome traîné dans un char attelé de quatre chevaux blancs (Propert., IV, t, 12 ; cf. Plut., Rom., 16 ).
CHAP. XI. - Per occasionem ac solitudinem, c'est-à-dire per occasionem solitudunis. C'est la figure de langage que les grammairiens appellent ἓν διὰ δυοῖν.
IBID. - Romana legio. D'après sa division en dix cohortes dont chacune se composait de trois manipules se partageant chacun en deux centuries, le nombre total des soldats de la légion aurait dû être de 6,000 hommes. Mais ce nombre varia à différentes époques. Suivant Plutarque, la légion était, sous Romulus, forte de 3,000 fantassins et de 500 cavaliers. Depuis Servius jusqu'à la bataille de Cannes, le nombre des soldats légionnaires fut de 4,200 hommes. Du temps de Polybe il fut porte à 5,200 hommes (Polyb. VI, 19 et suiv.); et enfin Marius, durant son premier consulat, les éleva toutes à 6,000 légionnaires. Voyez Creuzer, Abriss der roem. Antiq., 235, p. 367.
IBID. - In Crustuminum. Le nom de la ville de Crustumère n'est pas écrit d'une manière uniforme dans tous les auteurs. Virgile (Aen., VII, 631) l'appelle Crustumeri pour Crustumerii; Pline (Hist. nat., III, 9 et alias). Crustumerium, Silius Italicus Crustunium. Tite-Live la désigne indifféremment par les mots Crustumerium, Crustumeria, Crustumium et Crustuminum, si toutefois dans ce dernier cas il ne faut pas sous-entendre agrum et voir dans Crustuminum un adjectif.
IBID. - Additur fabulae. Il faut bleu se garder de conclure du mot fabula que Tite-Live considère toute cette anecdote comme une fable. Le mot fabula en latin, comme μῦθος en grec, signifie tout récit vrai ou mensonger. Pour tout ce qui concerne Tarpeia, notre auteur suit Fabius ( Voyez Denys d'Hal., II, 40. Cf. Plut. Rom., 17 et Servius ad Aen., I, 430), et laisse de côté Pison, auquel il fait allusion en disant: Sunt qui eam ex pacto, etc. (Voyez Denys, II, 39. Florus, I, I, 12, etc.) Une telle explication était tout à fait dans l'esprit de Pison (Voyez plus haut, p. 767 col. 1), et plus honorable pour la jeune Romaine. Deux faits que rapportait également Pison, venaient à l'appui de l'opinion émise par cet historien. Tarpeia avait été, en récompense de son dévouement, ensevelie sur le lieu même où elle avait reçu la mort. Or, si elle eût trahi sa patrie, bien loin d'obtenir cet insigne honneur sur la montagne sainte (τὸν ἱερώτατον τῆς πόλεως... λόφον. ) ses restes eussent été déterrés et jetés au vent. De plus, chaque année, les Romains lui faisaient des libations funèbres ( Denys, II, 40) et avaient même institué des jeux en son honneur (Tertull. de Spectac., 6.)
CHAP. XII. - Statori Jovi. Sénèque de Benef., IV, 7, donne une autre étymologie plus ingénieuse que vraie, du surnom de Stator donné à Jupiter : « Jovem rite dices Statorem : qui non, ut historici tradiderunt, eo quod, post votum susceptum acies Romanorum fugientium stetit, sed quod stant beneficio ejus omnia Stator stabilitorque est. « On voit encore aujourd'hui, dans le forum de Rome, trois colonnes du temple de Jupiter Stator, fondé l'an de Rome 458 (av. J.- C. 295, sur l'emplacement même que, suivant la tradition, Romulus s'etait contenté de consacrer Tite. Live. X, 37).
779 CHAP. XII. - Porta Palatii. Elle se trouvait non loin de la tribune aux harangues. On l'appelait aussi Porta Romuli.
CHAP. XIII. - Ne se sanguine, etc. Corneille dans Horace, acte II, scène 6, a imite et paraphrasé ce discours, mais il est resté bien loin de l'énergique concision de Tite-Live.
IBID. - Nec pacem modo. Virgile Aen., VIII, 639) fait de la conclusion de ce traité l'une des scènes représentées sur le bouclier d'Énée.
IBID. - Geminata urbe. " Rome accrut beaucoup ses forces par son union avec les Sabins, peuples durs et belliqueux comme les Lacédémoniens dont ils étaient descendus. Romulus prit leur bouclier qui était large, au lieu du petit bouclier argien dont il s'était servi jusqu'alors (Plut. Rom., 21). Et on doit remarquer que ce qui a le plus contribue à rendre les Romains les maîtres du monde, c'est qu'ayant combattu successivement contre tous les peuples, ils ont toujours renoncé à leurs usages sitôt qu'ils en ont trouve de meilleurs. " MONTESQUIEU, Grand. et décad. des Rom., ch. 1.
" Cicéron, dit Rollin (Hist. rom., t. I), admire avec raison la profonde sagesse de Romulus dans le traité qu'il conclut ici avec les sabins, et il ne craint point de dire que ce traité fut la source, le principe, le fondement de toute la puissance et de toute la grandeur romaine, par la coutume salutaire qui s'établit depuis à l'exemple de Romulus, et qui fut inviolablement observée dans tous les temps, d'admettre au nombre des citoyens les ennemis vaincus et de leur accorder dans Rome le droit de bourgeoisie. "
IBID. - Lucerum nominis et originis causa incerta est. M.
Niebuhr (Hist.
rom., t. 1, p. 329 et suiv.; t. I, p.417 et suiv. de la tr. fr.), pour expliquer ce mot resté obscur pour les Romains eux-mêmes, fonde, de son autorité privée, une ville de Lucerum sur le mot Caelius, et en fixe l'origine au règne de Tullus Hostilius. (Voyez M. Leclerc, ouvr. cité p. 146.) Mais avec un pareil système d'interprétation, il n'est pas de difficulté historique qu'on ne puisse résoudre. Mieux vaut, ce me semble, s'en tenir à l'explication donnée par Cicéron (d. Rep., II, 8). e Romulus, dit-il, avait partage le peuple en trois tribus appelées du nom de Tatius, du sien et de celui de Lucumon, mort à ses côtes dans le combat contre les Sabins.. Or ce Lucumon était, comme le mot meule l'indique, un chef étrusque venu, s'il faut en croire Denys d'Halicarnasse (II, 37), de la ville de Solonium pour secourir Romulus. Peut-être ce chef est il le même que celui auquel Denys a précédemment (ch. XXXVI) donné le nom de Caelius, et qui, avec les familles dont il avait été suivi, forma un établissement sur celle des collines de Rome à laquelle il donna son nom, établissement qui fut sans doute renouvelé plus tard par Caelès Vibenna ou Vivenna. (Voy. Tac. Ann. IV, 65, la note de mon savant confrère M. J. L. Burnuouf, et le discours de Claude, découvert à Lyon en 15281. L'étude attentive des premiers temps de l'histoire romaine nous a conduits, mon ami M. Fr. Orioli et aloi, à reconnaître que Rome, dès l'origine, se présente arec un triple caractère, latin, sabin et étrusque, que l'élément étrusque resta vis-à-vis des deux autres dans un état réel d'infériorité sous les deux premiers rois, niais qu'ayant déjà pris de l'importance dans les dernières années de Numa, il réclama à son tour le droit de donner à l'état un roi pris dans son sein, et qu'ayant ainsi obtenu la prépondérance, il la conserva presque sans interruption jusqu'à l'établissement de la république. Voyez Annales de l'Institut archéologique, année 1832, p. 64). C'est cet élément étrusque que représente le Lucumon dont parlent Cicéron et Denys d'Halicarnasse.
CHAP. XIV. - Lavinii quum ad solenne sacrificium eo venisset, interficitur. Tel paraît avoir été le récit des historiens les plus anciens (Plut. Rom., 23; Denys, II, 51). Licinius Marer racontait la mort de Tatius d'une manière différente. Suivant lui, Romulus n'accompagnait pas Tatius qui s'était rendu à Lavinium pour arranger le différend et non pour un sacrifice solennel.
IBID. - Foedus inter Romam Laviniumque urbes renorvatum est.. Il n'est pas facile de comprendre comment un traité entre Rome et Lavinium pouvait expier l'ou¬trage fait aux députés, ainsi que le meurtre de Tatius : car ce mot d'expiation emporte toujours l'idée de cérémonies religieuses. Il faut qu'elles soient comprises dans foedus, car Denys d'Halicarnasse (çl, 53) et Plutarque, Vie de Romulus (c. 24), en font mention expresse. Ainsi les cérémonies qui accompagnèrent la conclusion du traité furent destinées à apaiser les dieux, et les deux peuples, compensant l'insulte par le sang, et le sang par l'insulte, se tinrent pour satisfaits. LIEZ.
IBID. - Velut agmine uno irrumpit. Il est difficile de dire à quelle source Tite-Live a puise pour la prise de Fidènes. Ce stratagème inconnu à Denys d'Halicarnasse (II, 55) et à Plutarque, qui (Rom., 25) prescrite deux traditions différentes, a un caractère beaucoup plus récent et se retrouve dans le récit d'une autre attaque dirigée contre la même ville.
CHAP. XV. - Toute la narration de la guerre contre Veies a une couleur peu antique. Plutarque (Rom., 24) et Denys d'Halicarnasse (II, 51) placent avant cette expédition la prise de Camerium, où parmi les dépouilles on trouva un char attelé de quatre chevaux que Romulus consacra dans le temple de Vulcain, où il fit aussi placer sa propre statue couronnée par la victoire. Suivant Denys, elle était accompagnée d'une inscription grecque rappelant ses exploits. On a objecté à Denys que cette inscription eût été bien longue et que les inscriptions étendues datent d'une époque beaucoup plus récente. Cette difficulté n'est pas sérieuse. Si cette inscription a existé, elle devait être eu vers, et un distique ( l'Anthologie grecque en offre des preuves nombreuses) dit en peu de mots beaucoup de choses. Ce qui devait être surtout révoqué en doute, c'est le groupe de Romulus couronné par la victoire. L'art à cette époque était encore dans l'enfance et se bornait à la représentation des dieux. ( Voyez M. Ch. Ottfr. Muller Handbuch. der archoeologie der Kunst, § 66-72.
CHAP. XVIII. - Falso Samium Pythagoram edunt. Cette critique s'adresse sans doute à Pison et à Valerius Antias qui admettaient cette tradition ( Plin., XIII, 13; Tite-Live, XL, 29).
IBID. - Disciplina tetrira ac tristi veterum Sabinorum. Les mœurs dures et sévères des Sabins étaient passées en proverbe. Virgile (Georg., II, 53.2) y fait allusion
Hanc olim veteres vitam coluere Sabini,
ainsi qui Horace (Il, EP. I, vers. 25 :
vel Gabiis vel cum rigidis aequata Sabinis.
IBID. - De templo descendit. Toute cette cérémonie du sacre de Numa présente un caractère trop original 780 pour qu'on la considère comme une pure invention des historiens. Elle devait avoir été conservée dans les annales des pontifes ou dans les rituels.
CHAP. XIX. - Argiletum. C'était une éminence à l'orient du mont Palatin, du côté du forum. Elle tirait son nom de l'argile dont elle était formée (Varron, L. L. V, 157 ) et non comme le prétendait une tradition reproduite par Virgile (Aen., VIII, 315), du meurtre d'un certain Argus tué chez Evandre et à son insu :
Nec non et sacri monstrat nemus Argileti,
Testaturque Iocum et letum docet hospitis Argo.
C'était, au temps des empereurs, le quartier des libraires.
Argiletanas mavis habitare tabernas
Cum tibi, parve liber, scrina nostra vacent.
MARTIAL, I, 4.
IBID - Simulat sibi cum dea Egeria congressus nocturnos esse. Le mot simulat prouve que Tite-Live ne croit pas aveuglément aux traditions populaires ; mais que, suivant lui, elles ont toutes un fondement historique. - On montre encore aux environs de Rome la grotte de la nymphe Égérie.
CHAP. XX .- Virginesque Vestae legit. On attribue généralement à Numa l'institution des vestales; cependant quelques historiens la font remonter jusqu'à Romulus. (Voyez Plut. Rom., 22; Denys d'Halic., II, 65 .)
IBID .- Sacra omnia exscripta exsignataque attribuit. Pison, au rapport de Pline (Hist, nat., XIII, 27), racontait, dans le premier livre de son mémorial (primo commentariorum), c'est-à-dire dans la partie de son ouvrage où il traitait du règne de Numa, la tradition relative à le découverte des livres de ce roi, omise ici par Tite-Live, mais rapportée par lui à l'époque même où cette découverte eut lieu. Dans ce dernier passage, notre auteur invoque le témoignage de Valérius Antias qui avait aussi fait mention de cet événement (Voyez Plut., Num., 22). Cassius Hemina en avait aussi parlé (Plin. loc. cit. Cf. Florid. Sabin. Subseciv. c. XIII).
IBID. - Jovi Elicio aram in Aventino dicavit. - Jupiter Elicius parait être le même que Ζεὺς καταιβάτης, descensor, fulgurator, sur lequel on peut consulter la dissertation de Burmann. Il est cependant plus vraisemblable que ce nom vient de l'opinion répandue dès les temps les plus reculés chez les Étrusques et chez les Romains, qu'au moyen de certaines cérémonies, de certaines prières, la foudre pouvait être attirée (elici) du ciel sur la terre. Cette étymologie, adoptée par Ovide (Fast. III, 525 et suiv.), est beaucoup plus vraisemblable que l'explication donnée par Tite-Live. Tout porte à croire que les Étrusques s'étaient livrés à quelques essais sur l'électricité; c'est du moins ce qu'on peut déduire d'un long passage de Valerius Antias, rapporté par Arnobe (Adv. gent. V, p. 154, ed. Lugd. Batav. 1651), et que Plutarque a traduit dans sa vie de Numa, ch. XV, ainsi que des deux passages suivants, empruntés par Pline aux Annales de Pison :
« Extat annalium memoria, sacris quibusdam e precationibus vel cogi fulmina vel impetrari. Vetus fama Etruriæ est, impetratum, Volsinios urbem agris depopulatis subeunte monstro, quod vocavere Voltam. Evocatum et a Porsenna suo rege. Et ante eum a Numa saepius hoc factitatum, in primo annalium suorum tradit L. Piso, gravis auctor; quod imitatum parum rite Tullum Hostilium ictum; fulmine (II, 51 ). »
« L. Piso primo Annalium auctor est Tullum Hostilium, regem ex Iibris eodem, quo ilium, sacrficio Jovem coelo devocare conatum, quoniam parum rite quaedam fecisset, fulmine ictum (XXVIII, 4). » Cf. plus bas ch. XXXI.