Histoire romaine — première décade (Ab Urbe condita, l. I-X) (page 4)

Tite-Live · Histoire

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 20 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

II des calendes de (suite)

Plusieurs savants, et entre autres Lenz, dans le Magazin fur Philologie herausgegiben von Rupreti und Srhlichthorst, t. II, p. 48 et suiv., ont soupçonné qu'il est question dans ces différents passages de conducteurs électriques, et que l'on doit rapporter à la force et a la nature de la matière électrique les flammes qui, au rapport des historiens anciens, ont apparu tout a coup sur les mats des navires, sur la pointe des lances ou des étendards enfoncés en terre, sur la tête des enfants ou des hommes faits, etc. Toutefois il paraît douteux que les hommes, à l'aspect de semblables prodiges, en aient entrevu la cause et aient été conduits à la découverte, que le génie de Francklin nous a révélée vers la fin du dernier siècle (cf. Heyne, Opusc. Acad., t. III, p. 125 ). Ils durent plutôt recourir à des pratiques superstitieuses, à des prières, à des sacrifices pour écarter ces présages, qu'ils regardaient comme funestes. Le savant M. Libri qui, à d'autres titres qu'Ennio Quirino Visconti, mérite d'être regardé comme l'une des plus glorieuses conquêtes de la France sur la péninsule italique, nie positivement dans son Histoire des sciences mathématiques en Italie (t. I, p. 21), que les Étrusques aient possédé le paratonnerre; mais il reconnaît qu'ils avaient fait des observations électriques, notamment sur l'origine terrestre du tonnerre qui monte quelquefois de bas en haut. Voyez encore sur cette question les Étrusques de M. Ch. Ottlried Müller, t. II, p. 174; M. Ed. Jacobi, Handw. der gr. und rom. Mythol., t. 1, p. 298 et t. Il, p. 528; et M. Hartung, Religion des Romains, t. lI, p. 12.

CHAP. XXI. - Numa tres et quadraginta. « Le règne de Numa, long et pacifique, était très propre à laisser Rome dans sa médiocrité; et, si elle eût eu dans ce temps-là un territoire moins borne et une puissance plus grande, il y a apparence que sa fortune eût été fixée pour jamais.

» Une des causes de sa prospérité, c'est que ses rois furent tous de grands personnages. On ne trouve point ailleurs dans les histoires une suite non interrompue de tels hommes d'état et de tels capitaines. » MONTESQUIEU, Grand. et dec. des Rom., ch. 1.

« Les malheurs des rois qui succédèrent à Numa donnèrent bien plus de lustre à sa gloire. De cinq qui régnèrent après lui, le dernier chassé du trône vieillit dans un honteux exil. Aucun des quatre autres ne mourut de sa mort naturelle : trois périrent dans les embûches qu'on leur dressa, et Tullus Hostilius, le successeur immediat de Numa.... fat frappé de la foudre. » PLUTARQUE, vie de Numa, ch. XXII, trad. de Ricard.

CHAP. XXII. - Imperitabat tum C. Cluilius Albae. Le nom que conserva longtemps la fossa Cluilia ne permet guère d'élever de doute sur tout ce récit. Denys d'Halicarnasse ( III, 2 ) donne au chef des Albains le nom de Κοίλιος et celui de Κοιλία au fossé en question. Mais au livre VIII il l'appelleΚλοιλία. C'est ainsi qu'elle est désignée par Plutarque (Coriol., 30), et par Festus (v. Claelia fossa). Il y avait à Albe une famille Cloelia qui fut transportée à Rome après la ruine d'Albe. Cluilius et Cloelis paraissent être un même nom.

IBID - Utrimque legati fere sub idem tempus, ad res repetendas missi. Ces événements sont racontés de la même manière, pu Diodore de Sicile ( Excerpta legationum, vol. II, part. II, p. 163, ed. Lud. Diadorf). 781 Or Diodore suit Fabius. (Voyez Dodwel de Cycl., p. 511; Heyne, Fontes Diodor. in comment. societ. Gott. VIII, p. 118, suiv.;Niebuhr, II, p. 79; Fragm. Euseb., cd. Aucher loc. cit.) Il se règle aussi sur l'ère de Fabius : c'est ce que prouve par de nombreux exemples, Petau, Doctr. temp. IX, 55.

CHAP. XXiII, - Ibi infit Albanus. Corneille (Horace, acte 1, scène IV) a imité ce discours.

Que faisons-nous, Romains,

Dit-il, et quel démon vous faut venir aux mains?

Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes ;

Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,

Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds,

Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.

Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes,

Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,

Ou la mort des vaincus affaiblit les vainqueurs,

Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs?

Nos ennemis communs attendent avec joie

Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,

Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais pour tout fruit

Dénué d'un secours par lui-même détruit.

Ils ont assez longtemps joui de nos divorces ;

Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,

Et noyons dans l'oubli ces petits différends

Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.

Que si l'ambition de commander aux autres

Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres

Pourvu qu'a moins de sang nous voulions l'apaiser

Elle nous unira, loin de nous diviser.

Nommons des combattants pour la cause commune.

Que chaque peuple aux siens attache sa fortune,

Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,

Que le faible parti prenne loi du plus fort.

Mais sans indignité pour des guerriers si braves,

Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,

Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur

Que de suivre en tout lieu les drapeaux du vainqueur.

Ainsi nos deux états ne feront qu'un empire.

« J'ose dire que dans ce discours, imite de Tite-Live, l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus touchant; et quand on songe qu'il était gêné par la rime et par un langage embarrassé d'articles et qui souffre peu d'inversions, qu'il a surmonté toutes ces difficultés, qu'il n'a employé le secours d'aucune épithète, que rien n'arrête l'éloquente rapidité de son discours, c'est là qu'on reconnaît le grand Corneille. » (VOLTAIRE, observ. sur Corneille.)

CHAP XXIV. - Nominum error manet. L'incertitude où l'on était du temps de Tite-Live, sur la question de savoir à quelle nation appartenaient les Horaces et à quelle autre les Curiaces, est un des arguments que les sceptiques ont invoqué contre l'authenticité de l'histoire primitive de Rome. Mais de bonne foi peut-elle autoriser à nier un fait accompagné de circonstances qui avaient dû laisser de profonds souvenirs? Voyez ce qui a été dit plus haut (p. 761, col. 2) sur la formule du traité conclu entre Albe et Rome. »

IBID. - Nec ullius vetustior foederis memoria est. Ce qui suit prouve que toutes les formules employées dans cette circonstance avaient été religieusement conservées par le collège des Féciaux.

IBID. - Patrem patratum. Le pater patratus était le chef du collège des Féciaux. « Cura... volebant bellum indicere, Pater patratus, hoc est princeps Fecialium proficiscebatur ad hostium fines et præfatus quaedam solennia, clara voce dicebat ; Se bellum indicere propter certas caussas : aut quis socios laeserant, aut quia nec abrepta animalia, nec obnoxios reddiderant. Et haec Clarigatio dicebatur, a claritate vocis. Post quam clarigationem, hasta in eorum fines missa indicabatur jam pugnae principium. Post tertium autem et tricesimum diem, quam res repetissent ah hostibus, feciales hastam mittebant. » SERVIUS, ad Virg. Aen., Xl, 53.

CHAP. XXIV. - Verbena capot capillosque tangens. On employait la verveine dans les purifications. (Voyez Fessus sub voce Sagmina. Plis., Hist. nat., XXXII, 2: « Non aliunde sagmina in remediis publicis fuere et in sacris legationibusque verbenae. Certe utroque nomine Idem significatur, hoc est gramen ex arce cum sua terra evulsum. »

IBID. - Ex illis tabulis cerare. Donc celle formule était écrite, les mots Legibus deinde recitatis ne peuvent laisser d'incertitude à cet égard.

CHAP. XXV. - Jacentem spoliat. La dernière partie de ce combat a été imitée par Corneille (Horace, acte IV, scène II) :

Resté seul contre trois, mais en cette aventure,

Tous trois étant blessés et lui seul sans blessure,

Trop faible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,

Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux;

Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse

Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.

Chacun le suit d'un pas, ou plus ou moins pressé,

Selon qu'il se rencontre un plus ou moins blessé ;

Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite .

Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.

Horace les voyant l'un de l'autre écartés,

Se retourne, et déjà les croit demi-domptés;

Il attend le premier, et c'était votre gendre ;

L'autre, tout indigné qu'Il ait osé l'attendre,

En vain en l'attaquant fait paraître un grand coeur,

Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.

Albe à son tour commence a craindre un sort contraire;

Elle crie au second qu'Il secoure son frère;

Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;

Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.

.... Tout hors d'haleine, Il prend pourtant sa place

Et redouble bientôt la victoire d Horace.

Son courage sans force est un débile appui,

Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.

L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie :

Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.

Comme notre héros se volt près d'achever,

C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver.

« J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères

« Rome aura le dernier de mes trois adversaires;

« C'est à ses intérêts que je vais l'immoler. »

Dit-il, et tout d'un temps on le voit y voler.

La victoire entre eux deux n'était pas Incertaine;

L'Albain, percé de coups, ne se traînait qu'à peine,

Et comme une victime aux marches de l'autel,

Il semblait présenter sa gorge au coup mortel :

Aussi le reçoit-il peu s'en faut sans défense,

Et son trépas de Rome établit la puissance.

« Le récit du combat des Horaces et des Curiaces, imité de Tite-Live, est comparable à l'original. Ce n'est pas un petit mérite d'avoir su alors exprimer avec élégance et précision des détails que la nature de notre langue et de notre versification rendait très difficiles. Ceux qui connaissent les entraves de notre poésie, avoueront que Corneille ne fut pas étranger à cet art d'exprimer et d'ennoblir les petits détails, que Racine porta depuis au plus haut degré de perfection. » LA HARPE, cours de littérature.

782 Cuir. XXV. - Sepulcra exstant. On a prétendu reconnaître le tombeau des Curiaces dans le mausolée à cinq pyramides qu'on voit en sortant d'Albano pour se rendre à Laricia ; mais les détails que donne Tite-Live sur le lieu de la sépulture des cinq guerriers et la forme du monument qui est étrusque, ne permettent pas d'admettre cette opinion, qui d'ailleurs a été depuis longtemps réfutée. Voyez Christ. Müller, Roms Campagna, t. II, p. t 149 et suiv.; Ch. Ottfr. Müller Handb.der archaeol. der Kunst, § 170; et Annales de l'Institut archéol., 1833, p. 45.

CHAP. XXVI. - Movet feroci juveni animum comploratio sororis. Voyez Corneille, Horace, acte IV, scène V.

IBID. - Quaecumque Romana lugebit hostem. Corneille (loc. cit.) :

Va dedans les enfers plaindre ton Coriace.

... Ainsi reçoive un châtiment soudain

Quiconque ose pleurer un ennemi romain.

IBID. - Vel extra pomarium. Cette antique formule est du nombre de celles qui avaient évidemment survécu à l'incendie de Rome. (Voyez plus haut, p. 761).

IBID. - Hunccine, aiebat, etc. (Horace, acte V, scène III). Corneille n'est pas resté au dessous de Tite-Live dans sa paraphrase de ce discours si simple et si énergique.

Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme

Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome,

Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom

D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?

Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse,

Ou tu penses choisir un lieu pour son supplice?

Sera-ce entre ces murs, que mille et mille voix,

Font résonner encor du bruit de ses exploits?

Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places

Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces;

Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur

Témoin de sa vaillance et de votre bonheur?

Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire :

Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire.

IBID. - Admiratione magis virtutis, quam jure causae. « Tullus, roi de Rome, et Metius, roi des Albains, étaient convenus que celui des deux peuples dont les champions seraient vaincus, demeurerait soumis à l'autre. » Les trois Curiaces perdirent la vie. Le dernier des Horaces, demeuré seul, fit passer Métius et ses états sous la domination des Romains. Le jeune vainqueur, retournant à Rome, rencontra une de ses soeurs qui, accordée en mariage à un des trois Curiaces, pleurait la mort de son époux. Il la tue; et cette action sanguinaire l'ayant fait traduire en jugement, il fut absous après de grands débats, moins par considération pour son mérite, que par compassion pour les larmes de son père.

« Il y a trois choses à remarquer sur cet événement.

» La première, c'est qu'on ne doit jamais hasarder toute sa fortune avec une partie seulement de ses forces.

» La seconde, que, dans une ville bien réglée, les mérites et les démérites ne doivent pas se compenser.

» La troisième, qu'un accord est nécessairement vicieux toutes les fois qu'on doit ou qu'on peut douter de la fidélité de l'exécution. En effet, c'est un événement si affreux pour un état de tomber dans l'esclavage, qu'on ne devait jamais penser qu'aucun des deux rois ou des deux peuples consentit à perdre sa liberté par la défaite de trois de ses soldats. Aussi Metius tacha-t-il de se soustraire au traité ; et quoique ce prince se fût confessé vaincu et qu'il eût promis d'obéir à Tullus dans le premier moment de la victoire des Romains, il ne chercha pas moins à le tromper, à la première occasion, lorsque les Romains voulurent marcher contre les Veiens. II s'était aperçu, mais trop tard, de l'imprudence de ces conventions. ». MACHIAVEL, réflexions sur la première décade de Tite-Live, livre I, ch. XXII, trad. de M. de Menc. Paris, 1752, t. I, p. 249.

« Horace avait bien mérité de la république en triomphant des Curiaces; mais le crime affreux qu'il commit en tuant sa soeur, causa tant d'indignation aux Romains, que, malgré l'éclat prodigieux et le mérite récent de sa victoire, il ne parvint pas sans peine à sauver sa vie. Un esprit loger qui ne verrait que la superficie des choses citerait ce trait comme un exemple de l'ingratitude du peuple. Un observateur plus judicieux, et mieux instruit des vrais principes qui doivent gouverner une république, blâmera plutôt les Romains d'avoir absous Horace, que d'avoir voulu le condamner. En voici la raison. Une république bien ordonnée ne compense pas le mérite et le démérite; mais après avoir établi des récompenses pour les bonnes actions, et des punitions pour les mauvaises, si un citoyen récompensé pour avoir bien fait, commet une action qui mérite châtiment, elle punira une mauvaise,action, sans aucun égard pour les bonnes. Une république fidèle à ce principe jouira longtemps de sa liberté; elle se perdra promptement si elle s'en écarte. » Idem. ch. XXIV, t. I, p. 235.

CHAP. XXX. - Roma interim cresrit Albae ruinis. «Rome s'accroît cependant des ruines d'Albe. « Voulez-vous qu'une ville étende au loin sa domination, employez tous les moyens imaginables pour la peupler extrêmement, car jamais une ville ne deviendra puissante sans celte extrême population. Ces moyens se réduisent à deux, la douceur et la force. Si vous prenez le parti de la douceur, ouvrez toutes vos portes aux étrangers qui voudront s'établir chez vous, rendez-leur cet établissement aussi assuré qu'agréable. Si vous prenez celui de la force, détruisez toutes les villes voisines et obligez tous les habitants à porter chez vous leurs foyers. Rome fut si fidèle à ces principes, que, dès le temps de son sixième roi, elle comptait quatre-vingt mille habitants en état de porter les armes. Elle imitait un bon cultivateur qui, pour former un élève plus vigoureux, plus capable de porter des fruits et de les conduire à maturité, en retranche impitoyablement les premiers rameaux, et, par celte utile rigueur, retenant la sève dans le tronc de l'arbre, le met en état de pousser des branches plus vigoureuses et plus fertiles.

« L'exemple de Sparte et d'Athènes prouve la nécessité d'employer ces moyens pour fermier un puissant état. Ces deux républiques étaient extrêmement guerrières, elles avaient les meilleures lois : jamais cependant elles ne s'agrandirent autant que Rome, qui semblait moins bien policée, et gouvernée par de moins bonnes lois. Cette différence ne peut que venir des raisons ci-dessus expliquées, Rome, attentive à augmenter sa population, pouvait mettre deux cent quatre-vingt mille hommes sous les armes; Sparte et Athènes n'ont jamais pu passer le nombre de vingt mille chacune.

» Ce ne fut point, en effet, par l'excellence du climat, mais seulement par la différence des principes que Rome eut cet avantage sur ces deux villes.

» Persuadé que rien ne pouvait plus aisément corrompre les lois que le mélange des étrangers, Lycurgue, fondateur de Sparte, disposa toutes choses pour les éloigner de la ville. Peu content de leur défendre de s'y marier, 783 de leur refuser le droit de bourgeoise, et tous les genres de liaisons qui unissent les hommes entre eux, il voulut que dans sa république on ne fit usage que d'une monnaie de cuir, afin d'ôter à tout le monde l'envie d'y venir établir quelque commerce, ou exercer une industrie. Il était donc impossible que Sparte fût jamais peuplée.

» Tous nos établissements imitent la nature, il n'est ni possible ni naturel qu'un tronc faible et léger soutienne des branches considérables. Il est Impossible de même qu'une petite république soumette des villes ou des royaumes plus étendus et plus puissants qu'elle, sans éprouver le sort de cet arbre, qui, chargé de branches plus fortes que le tronc, se fatigue extrêmement a les soutenir, et se voit briser par le plus petit vent. Tel fut, en effet, le sort de Sparte, après s'être emparée de toutes les villes da la Grèce; la révolte de Thèbes entraîna celle de toutes les autres, et le tronc demeura sans branches. Rome ne craignait pas un pareil malheur : elle avait un tronc assez tort pour soutenir facilement les plus grosses branches.

» C'est donc à ce principe et à quelques autres que Rome fut redevable de sa puissance. C'est ce que Tite-Live a voulu dire par ces mots : « Rome s'accroît cependant des ruines d'Albe. » MACHIAVEL, ouvrage, cité, livre II, ch. III, t. II, p. 27 et suiv.

IBID. - Eam sedem Tullus regiae capit. Tullus d'origine étrusque comme l'a prouvé le savant Orioli, Annales de l'hist. archeol. 1832, p. 59 et suiv., établit son palais dans le lieu même qu'occupaient les Luceres, c'est-à-dire les familles étrusques, venues à Rome sous le premier roi.

IBID. - Qum Hostilia usque ad patrum nostrorum Caelatem appellata est. César qui l'avait réparée lui avait donné le nom de Julia.

IBID. - Ad Feroniae fanum. Au pied du mont Soracte, aujourd'hui Saint-Oreste, et a trois milles d'Anxur, aujourd'hui Terracine.

Quis Jupiter Anxurus arvis

Praesidet, et viridi gaudens Feronia luco.

(VIRG. Aen. VII, 799. )

Ora manusque tua lavimus, Feronia, lympba;

Millia tum pransi tria repimus, altqe subimus

Impositum saxis late candentibus Anxur.

HORAT I, sat. V, 23.

CHAP. XXXI. - In monte Albano lapidibus pluisse. Sur ce prodige et sur tous ceux dont parle Tite-Live, tels que pluies de sang, comètes, éclipses, apparitions célestes, etc., voyez, J. A. F. Steger, Von den Prodigien, Brunsv., 1800 et Heyne Opusc. Acad. t. III, p. 198-215 et 255-274.

IBID. - Fulmine ictum cum domo conflagrasse. Pline, XXVIIII, 2 : « L. Piso primo Annalium auctor est Tullum Hostilium regem ex Numae libris eodem, quo ilium sacriflcio Jovem coelo devocare conatum, quoniam parum rite quaedam fecisset, fulmine ictum. » Tite Live reproduit évidemment le récit de Pison, mais en l'amplifiant à sa manière. Ainsi les livres de Numa deviennent sous sa plume de longs mémoires (Volventern commentarios Numae).

Suivant d'autres récits Tullus malade aurait été tué par Ancus Martius et ses partisans, qui auraient en même temps incendié son palais, pour mieux cacher leur crime. Cf. Denys d'Hal. III, 35.

IBID. - Regnavit annos duos et trigpinta. « On ne peut considérer attentivement le génie et le caractère des trois premiers rois de Rome, Romulus, Numa et Tullus, sans admirer le rare bonheur de cette ville. Romulus, prince féroce et belliqueux, eut pour successeur un roi paisible et religieux, suivi d'un prince aussi féroce que Romulus, et plus ami de la guerre que de la paix. Il fallait en effet que Rome eût, dans les premières années de sa fondation, un législateur expérimenté qui réglât ses mœurs et sa police : mais il fallait aussi que ses autres rois reprissent le génie belliqueux de Romulus, afin de l'empêcher de s'amollir et de devenir la proie de ses voisins. Cette observation nous fournit une maxime: c'est qu'après la mort d'un grand prince, son génie soutient encore son état; et qu'avec des vertus bien moins éminentes, son successeur peut jouir du fruit de ses travaux et se maintenir paisiblement. Mais la ruine de l'état est inévitable si le prince faible règne trop longtemps, ou que ses successeurs ne reprennent point le génie mâle et vigoureux du premier. Le roi David fut recommandable par sa valeur, par ses connaissances, par son jugement : après avoir vaincu par son courage et dompté tous ses voisins, il laissa Salomon, son fils, paisible possesseur de son royaume. Ce prince fortuné jouit saris peine des travaux de son père, et n'eut besoin, pour conserver son empire, que d'y entretenir les arts de la paix et ceux de la guerre, déjà crées par ce grand roi. Il n'en fut pas de même de Roboam son fils; et comme il n'avait ni la vigueur de son aïeul, ni la fortune de son père, il ne put conserver qu'avec beaucoup de peine la sixième partie de ses états.

» Bajazet, sultan des Turcs, aima plus la paix que la guerre : mais les grandes victoires de Mahomet, son père, qui avait, comme David, terrassé tous ses voisins, usaient affermi les fondements de son empire; et les arts de la paix suffirent à ce prince pour s'y conserver glorieusement. Mais c'en était fait de la puissance ottomane, si Soliman, qui règne aujourd'hui, avait moins ressemblé à son aïeul qu'à son père. On peut juger que ce prince surpassera son aïeul même. Je conclus de ces exemptes, qu'après un excellent prince, un état peut se soutenir sous un prince faible; mais qu'il n'en est pas de même, si celui-ci a pour successeur un prince faible comme lui. Je n'excepte de cette règle que les états qui, semblables à celui de France, se soutiennent par la seule force de leurs anciennes constitutions. Or, j'appelle princes faibles ceux qui sont incapables de faire la guerre.

»Je répète donc que le génie belliqueux de Romulus, affermit assez la puissance de Rome, pour que Numa, son successeur, pût s'occuper longues années à y faire fleurir les arts de la paix. Tullus, qui lui succéda, fit revivre par son courage la réputation de Romulus. Ancus, qui vint après lui, avait reçu de la nature un génie également propre à la paix et à la guerre. Il s'attacha même d'abord à entretenir la paix : mais, voyant que ses voisin; le méprisaient comme un prince lâche et efféminé, il sentit que les armes seules pouvaient soutenir la grandeur romaine, et que Rome voulait un prince plus ressemblant à Romulus qu'à Numa.

» Que ce prince serve donc d'exemple à ceux qui gouvernent un état. S'ils ressemblent à N ma, leur trône toujours chancelant s'affermira ou s'ébranlera au gré du hasard et des circonstances. S'ils allient comme Romulus la sagesse avec le courage, le sceptre assuré dans leur main ne pourra en être arraché que par une force excessive. On peut certainement présumer que Rome n'aurait jamais pu s'affermir, ni produire toutes les merveilles dont sa valeur étonna le monde, si elle n'avait pas eu pour le troisième de ses rois un prince dont le caractère 784 guerrier sût rajeunir l'éclat que ses premières victoires avaient d'abord jeté. Et ce danger de périr sous un roi faible ou méchant, Rome y fut exposée tant qu'elle eut des rois. » MACHIAVEL, ouvrage cité, liv. I, chap. XIX, t. I, p. 241.

CHAP. XXXII. - Longe antiquissintum ratas. Id est : « Primum et gravissimum, optimum factu, quod maxime curæ cordique est, » ut III, 10; VI, 40; VII, 31 ; IX, 51; et πρεσβύτερον apud Herod. V, 63 et Aelian. Var. Hist. V, 17.

IBID. - Relata in album. « L'album où se promulguaient les actes de l'autorité publique est défini par Servius (ad Aen. I, 373 ), fabula dealbata: ce qui fait entendre que ces inscriptions étaient tracées sur du bois peint en blanc. Souvent aussi, principalement dans l'antiquité grecque, elles l'étaient sur la muraille même, à en juger par plusieurs expressions de Platon (Lois VI, 23 ; IX, 4 ), de Démosthène (contre Timocrate, p. 707 Reiske), et par la longue façade destinée à cet usage qu'on voit encore à Pompéi, que Mazois a dessinée, et que M. Letronne (Recherches sur l'Égypte, p. 427) compare à ces pilastres mentionnés dans quelques inscriptions grecques, παραστάδες. Tel est l'usage que Suidas explique au mot Λεύκωμα, muraille enduite de chaux propre à la transcription des actes publics : Τοῖχος γύψῳ ἀληλεμμένος πρὸς γραφὴν πολιτικῶν πραγμάτων ἐπιτήδειος. A Rome c'était une tablette de bois simplement blanchie πίναξ λελευκωμένος, comme disaient, en parlant des proscriptions, les historiens grecs Dion Cassius et Jean d'Antioche (Excerpt. Peirese. p. 658, 798. Hesychius : πινάκιον, τὸ λεύκωμα), ou recouverte de stuc, si l'on adopte l'interprétation que, d'après Winckelmann (Seconde lettre sur Herculanum), M. Fea dans le prodrome de ses Frammenti di fasti consolari, Rome, 1820, donne au mot dealbare qu'il traduit par intonaeare di marmo. Ainsi se publiaient l'édit annuel et les autres actes du préteur ( Voyez Plaute, Persa, I, 2, 22 et la note latine de M. Naudet, t. II, de son édition, p. 547 ). On connaît aussi l'album des juges, des décurions, des sénateurs, des citharèdes, etc. (Voyez Mazzocchi, in Tab. Heracl. p. 309 ). » M. LECLERC, ouvr. cité p. 83 et suiv.

C'était sur un album que le grand pontife exposait aux yeux du peuple les événements mémorables de l'année. « Res omnes singulorum annorum mandabat litteris pontifex maximus, efferebatque in album et proponebat tabulam domi, potestas ut esset populo cognoscendi. » Cic de Orat. II, 12.

IBID. - Jus ab antiquo gente Aequicolis quod nunc Fetiales habent, descripsit. - Les féciaux, dont il a déjà été question chapitre XXIV, passaient pour avoir été établis par Numa ( Plut. Num. 12. Cic. de Leg, II. 9), qui, suivant Denys d Halicarnasse (I, 21, II, 72), aurait emprunté cette institution aux Grecs. Mais il paraît que des les temps les plus anciens, elle était en usage chez les peuples de l'Italie et notamment chez les Albains et chez les Samnites. Voyez chapitre XXIV, et VIII, 59.

C'était du reste une opinion généralement admise que les Equicoles étaient les auteurs des formules qui constituaient en quelque sorte le droit des féciaux, Valerius ( Epitom. de prænomin. ) en attribue la rédaction à Sertor Resius : « Ab Aequicolis Sertorem Resium, qui primus jus fetiale instituit. »

Les Equicoles et mieux Equicules (Heyne ad Virg., Aen., VII, 747) appelés aussi Èques, Equens, Equiculains (Aequi, Aequani, Aequiculani), étaient une race sauvage, de montagnards établis sur les dette rives de l'Anio, entre les Marses, les Péligniens et les Sabelles.

CHAP. XXXII. - Filo, id est vitta, infula ut apud Tibull. I, v, 15. Festus : « Flamen dialis dictus, quod assidue filo veletur. » Varro, L. L. V, 113 : « Filum, quod minimum est hilum; id enim minimum est in vestimento. »

IBID. - Hastam in fines eorum emittebat. Toutes les cérémonies, toutes les formules usitées dans les déclarations de guerre faites par les féciaux portent évidemment le cachet d'une haute antiquité ( Voyez, p. 761 ); quelques-unes d'entre elles paraissent d'une haute antiquité, tant en Asie (Herod. IV, 131 ) qu'en Germanie ( Voyez Grimm, deutsche Rechtss Alterthumer, p. 164 ), et se conservèrent même au moyen âge. Ainsi lorsqu'en 1284 les Pisans vinrent jusqu'à Gênes provoquer les Génois au combat, ils lancèrent dans le port des flèches d'argent. (Giovanni Villani, dans Muratori, XIII, 294, cité par M. Michelet, Origines du droit français, p. 288.)

CHAP. XXXIII. - Tellenis, Ficanaque captis... Polltorium, urbem Latinorum... Medulliam. Sur la position de ces différentes villes, voyez Sickler, Handbuch der alten Geographie, p. 366 et 375.

IBID. - Ad Murcia datae sedes. - Murcia était une déesse latine identifiée avec Venus et dont le temple était situé sur le mont Aventin ( Serv. ad Aen. VIII, 656). On n'est pas d'accord sur l'étymologie de ce nom. Suivant les uns, Murcia ou Murtiae équivaut à Myrtea et viendrait de ce que près du temple de Venus, sur l'Aventin, se trouvait un bois de myrtes (Plin., H. N. XV, 36, 20. Serv. ad Aen. I, 724. Varro et Festus, sub. voc. Plut. Ouest. Rom. XX). Suivant d'autres il serait dérivé du mot syracusain μυρκός délicat ( Saumaise sur Solin, p. 637 ). Enfin d'autres pensent qu'elle avait été ainsi appelée comme rendant lâche et paresseux, murcidus, saint August., de Civ. D. IV, 16. Arnob. IV, 9). Voy. J. A. Hartung, Religion des Romains, t. II, p. 249.

IBID. - Quiritum quoque fossa. Niebultr (t. iI, p.66, de la tr. fr. ) croit que c'est la Marrana qui fait suite à la fosse Cluilia.

IBID. - Carcer.... imminens foro aedificatur. Cette prison, le plus ancien monument de Rome, occupe le vide d'une carrière taillée dans le mont Capitolin. Elle fut plus tard augmentée et fortifiée par Servius Tullius.

CHAP. XXXIV. - Lucumo. Du mot Lucumo, en étrusque Laucame, les Latins ont fait Lucmo,

Prima galeritus posuit praetoria Lucmo.

Propert. IV, (V,) I.28.

C'était proprement le titre que portait le magistrat suprême de chacune des douze villes composant les confédérations étrusques (Serv. ad. Aen. V III, 475: « Tuscia duodecim Lucumones habuit, id est reges, quibus unus praeerat »). Mais on le rencontre souvent chez les historiens romains employé comme nom propre, par exemple dans le passage qui nous occupe et VI, 53, dans Denys d'Halicarnasse, II, 37. M. Ch. Ottfried Müller ( Die Etrusker, t. I, p. 563), pense avec beaucoup de vraisemblance que Lucumo n'etart pas un nom d'Individu, mais un titre, un surnom qu'on donnait aux fils aînés des familles nobles qui par leur naissance pouvaient aspirer aux plus hautes dignités, et que c'est de là que vient le surnom latin de Lucius ( Lucii [appellati], ut quidam arbitrantur a Lu- 785 cumonibus etruscis. » Val. Max., de Nomin. 18.) Voyez M. Poirson, Hist. rom., t. I, chap. 2.

CHAP. XXXIV. - Damarati Corinthii filius erat. Nieb., t. 1, p. 595 ; t. II, p. 70 de la tr. fr., semble penser que la tradition qui donnait une origine grecque à Tarquin n'avait été introduite dans l'ancienne épopée romaine que peu de temps avant Polybe. Mais, sans revenir ici sur ces prétendues épopées qui paraissent n'avoir existé que dans l'imagination du sceptique allemand (Voy. M. Leclerc, ouvr. cité, p. II, 147 et passim ), il est constant que cette tradition était déjà admise quand Fabius écrivit son histoire, puisque Denys en la rapportant (IV, 6, 30 et 64), cite l'autorité de ce vieil historien. On la trouvait aussi dans Cassius Hemrna ( Macrob. III, 4) et enfin l'empereur Claude dans son discours en faveur des Gaulois (tab. I, voyez le Tacite de M. Burnouf, t. lI, p. 514 ), en fait mention, d'après les livres étrusques.

IBID. - Nobilemque una imagine Numae esse. Tite-Live veut faire entendre par là que la noblesse d'Ancus ne datait que de Numa, que dans sa généalogie il ne pouvait compter qu'un degré, ne présenter qu'une seule image. On sait toute l'importance que les Romains attachaient au jus imaginum donné par les magistratures curules (Chladenius de Gentilitat. vet. Rom., p. 31-40, p. 158 ). Cette institution existait-elle déjà à l'époque de Tarquin l'Ancien? Rien n'empêche de le croire, car le droit d'images parait remonter à l'origine du patricial; mais on ne peut, à cet égard, tirer aucune conséquence du passage qui nous occupe, car il est possible que Tite-Live, en parlant de la noblesse d'Ancus, se soit servi d'une expression en usage de son temps, et ait voulu faire entendre seulement qui Ancus ne comptait qu'un ancêtre.

CHAP. XXXV. - Minorum gentium sunt appellati. Voy. au sujet de cette dénomination une savante note de M. Burnouf sur Tacite, Ann. XI, 25, t. III, p. 517 et suiv.

IBID. - Apiolas. Voyez Pline III, 5, 9; Strab. V, p. 231; Denys d'Hal., III, p. 186.

IBID. - Circus Maximus. Dans la vallée Murcia, entre l'Aventin et le Palatin. Il avait trois stades et demi de long sur un de large, et pouvait contenir 150,000 spectateurs et même suivant d'autres 485,000.

CHAP. XXXVI. - Sabinum bellum coeptis intervenit. Tite-Live qui, dans ce passage, suit les anciens auteurs, ne parle pas des prétendues victoires remportées par Tarquin l'Ancien sur les Étrusques (Deys d'Hal., II, 55; Oros., II, 4 ), et n'exagère pas les succès que ce prince obtint contre les Sabins.

IBID. - In comitio. C'était une partie du forum près des rostres, qui conduisait dans la curie. Ce lieu était ainsi appelé parce qu'on y tenait les comitia curiata (a coeundo. Varro, Ling. lat., IV, 32), et que d'abord les consuls puis les préteurs y rendaient la justice. Voyez Adler, Descript. de Rome, p. 241. C'était aussi là qu'on recevait les ambassadeurs. Voyez Tite-Live, XLV, 20.

CHAP. XXXVIII. - Tarquinius triumphans Romam rediit. C'est la première mention d'un triomphe qu'on rencontre dans Tite-Live et plusieurs écrivains attribuent à Tarquin l'origine de cette cérémonie; mais Denys d'Halicarnasse et Plutarque ( Vie de Rom. ), la font remonter jusqu'à Romulus.

IBID. - Cloacis e fastigio in Tiberim ductis. Ce monument, le plus important de Rome au témoignage de Pline (XXX VI, 15), a résisté au temps comme semblait le prévoir le savant Romain (durant a Tarquinio Prisco annis DCC prope inexpugnabiles ). Voyez la description de Rome, par MM. Platner, Bunden, Gerhard et Ruestel, t. I, p.

152 et suiv.

CHAP. XXXVIII. - Ad aedem in Capttolio Jovis. ll ne fut construit que par Tarquin-le-Superbe. Voyez chapitre LV.

CHAP. XLI. - Cum trabea. La trabée était une robe blanche bordée de larges bandes de pourpre. C'élait le costume des rois qu'adoptèrent les consuls. Celle que portaient les augures était rayée de pourpre ( virgata ou palmata ).

IBID. - Suas opes firmavit., Agrippine usa du même stratagème pour assurer l'empire à Néron. Tacite, Hist. XII, 66. Racine, Britann., acte IV, sc. II., LIEZ.

IBID. - Suessam Pometiam exsulatum ierant. Suessa Pometia était la ville la plus importante des Volsques. (Denys d'Hal., IV, 6; Strab., VI, p. 231; Tac., Hist. III. 72; Virg., En., Vl, 776 ). Elle fut prise par Tarquin-le-Superbe qui y fit un butin considérable (Voy. chapitre LIII ), et conquise une seconde fois par les consuls Opiter Virginius et Sp. Cassius, qui la détruisirent de fond en comble (II, 17 ). Strabon prétend qu'elle existait encore de son temps, mais Pline, beaucoup plus croyable, dit (V, 5 ) qu'elle faisait partie des vingt-trois villes qui avaient disparu depuis longtemps de cette contrée et particulièrement des marais Pontins, paludes Pomptinae, auxquels elle avait donné son nom.

CHAP. XLIII.- Qui centum millium aeris. II est difficile de déterminer le rapport de cette somme à notre monnaie actuelle, les métrologues n'étant pas d'accord sur la valeur de l'as au temps de Servius. S'il faut en croire Denys d'Halicarnasse, les cent mille as dont parle Tite-Live valaient 100 mines attiques ; or suivant les calculs de M. Saigey, la mine attique valait 71 fr. 87 c.; donc la valeur de l'as etait de 0, 07 c., c'est-à-dire d un huitième plus faible que celle qu'on lui a donnée dans les tables qui accompagnent le Dictionnaire d'antiquités, par M. Bouillet. On a donc pour la classification de Servius les résultats suivants :

1ere classe. 71,870 fr. 00 c.

2e 53,902 50

5e 55,935 00

4e 17,967 50

5e 7,907 70

C'est sur l'appréciation de Denys que s'appuie aussi l'évaluation suivie généralement en Allemagne, et dont voici les chiffres :

1ere classe. 2,152 thalers.

2e 1,600

3e 1,066

4e 533

5e 256

Mais quel que soit le thaler pris ici pour unité, celui de Saxe à 3 fr. 90 c., ou celui de Prusse a 3 fr. 71 c., il est évident qu'il y a dans ces calculs une grave erreur, puisque, quelle que soit la valeur du thaler qu'on a eu en vue, on n'aurait pour les cent mille as, dans la première supposition, que 8,314 fr. 80 c., et dans la seconde que 7,809 fr. 70 c. sommes environ dix fois au-dessous de la valeur réelle.

Feu M. Liez est arrivé dans ses calculs à un résultat d'une nature toute différente, et a obtenu pour la première classe 240,000 fr., somme plus que triple de celle à laquelle on parvient en prenant 0, 07 c. pour va- 786 leur de l'as et un peu moins que triple en calculant d'après la valeur 0, 08 c.

CHAP. XLIII. - Clypeum...Scutum pro clupeo. Le clypeum ou clypeus était un bouclier rond qui couvrait suffisamment des hommes armes de pied en cap. Le scutum au contraire ou bouclier long couvrait tout le corps et était nécessaire à des soldats qui n'as aient pas de cuirasse. Il y a entre le clypeus et le scutum la même différence qu'entre l'ἄσπις et le θυρεός des Grecs (voyez Blasius Caryophilus, de veterum Clypeio, p. 45); de même aussi les ocreae n'étaient autre chose que leurs κνήμιδες,

IBID. - Additae huic classi duce fabrum centuriae. Elles furent plutôt ajoutées à la deuxième classe, comme l'affirme Denys d'Halic., IV, 17.

IBID. - Accensi. Paul Diacre : « Accensi dicebantur, qui in locum mortuorum subito subrogabantur; dicti ita quia ad censum adjiciebantur. » Varro, de L.

L. VI, 3 : . Accensi, ministratores. Ascriptivi dicti quod olim adscribebantur inermes qui succederent armatis militibus. »

IBID. - Inde una centuria facta est immunis militia. Un passage de Valerius Flaccus (Fetsus, s. v. Procensu et Procum, p. 385 et et 387 ; Dacier) porte à croire que l'on as ait encore du temps d'Auguste la loi de Sersius qui divisait le peuple en classes et en centuries; mais, bien qu'a la lin du chapitre LX Tite-Live fasse allusion aux mémoires de Servius (ex commentariis Servii Tulii), rien ne prouve qu'il ait consulté ce document pour le chapitre XLIII. Il ne dit pas qu'il suit Fabius, bien qu'il le cite au chapitre suivant à l'occasion du cens, et rapporte même quelques-unes de ses paroles. Niebuhr ( t. I, p.478; t. II, p. 175, de la tr. franç.), s'appuie sur la différence des chiffres donnés par Tite-Live et Denys pour révoquer en doute l'authenticité de la constitution du roi Servius; mais il paraît dans l'erreur. La différence tient à ce que Tite-Live suit Fabius, tandis que Denys donne, d'après les tables des censeurs un nombre plus exact, que Paul Diacre représente aussi d'après d'autres sources. Du reste M. Boeckh vient de prouver dans ses Metrologische Untersüchungen (p. 427-446), qu'il est fort douteux que les documents relatifs au cens de Servius Tullius soient arrivés intacts et sous leur forme première aux historiens romains ou grecs qui nous les ont fait connaître.

IBID. - Et vis omnis perses primores civitatis. Servius en décrétant que l'on ne voterait plus par curie, comme autrefois, mais par centurie, livrait à la première classe la décision de toutes les affaires. En effet une centurie représentant un suffrage si la première classe tout entière était d'accord pour adopter ou pour rejeter une proposition, elle devait nécessairement avoir la majorité, puisqu'elle avait quatre-vingt-dix-huit suffrages, tandis que les suffrages réunis des autres classes ne pouvaient jamais s'élever au delà de quatre-vingt-quinze. Par ces changements, qui faisaient passer tout le pouvoir entre les mains de ceux qui composaient la premiers classe, c'est-à-dire des plus riches . Servius remplaça l'aristocratie de naissance par une aristocratie de richesse. Toutefois c'était un avantage pour les plébéiens : c'était un progrès pour eux; car dans l'ancien système, ils n'auraient jamais pu aspirer qu'à devenir les clients des patriciens, tandis que maintenant si la fortune leur venait ils pouvaient au moins, à titre de riches, prendre part aux affaires de l'état. La richesse est une chose mobile, qui passe de main en main, qu'on peut acquérir par son courage, son habileté, son industrie. Un plébéien pouvait donc, en surmontant, il est vrai, d'immenses difficultés, monter peu à peu de classe en classe jusqu'a la première. Un autre avantage que les plébéiens retirèrent de cette organisation nouvelle, c'est qu'étant enfermés dans une même classe, ils purent se voir, se compter, prendre confiance les uns dans les autres et s'enhardir dans leur lutte contre l'aristocratie, qui les privait ainsi de tout droit politique; d'ailleurs leur nombre serrait d'être singulièrement augmenté. Par les lois de Servius, comme nous verrons de le remarquer, le client ne connaissait plus son patron, il n'y avait plus que des pauvres et des riches. Tous les pauvres, plébéiens étrangers, clients, affranchis, n'avaient plus qu'un même intérêt. Les lois de Servius peuvent donc être regardées comme des lois populaires, bien qu'elles constituent une forte aristocratie ; elles affranchirent les plébéiens du joug de la curie; ils n'étaient rien dans l'état, ils furent dès lors comptés pour quelque chose. Nous les verrons bientôt commencer une lute de plusieurs siècles, pour obtenir des riches l'égalité des droits politiques.

Afin de prévenir les plaintes que les plébéiens pourraient élever, Servius compensa pour eux la non-participation aux droits politiques par divers privilèges qu'il leur accorda. Ainsi les prolétaires, c'est-à-dire les plébéiens de la sixième classe, furent exemples de tout impôt et même du service militaire, qui, à cette époque ou le soldat était contraint de s'équiper et de se nourrir à ses frais, n'était pas un impôt moins lourd que les autres. Quant aux autres classes, elles payèrent collectivement la même somme, c'est-à-dire que le petit nombre des riches de la première classe paya une somme égale à celle que devaient fournir les citoyens beaucoup plus nombreux, mais moins riches, de chacune des classes inférieures. Les cinq premières classes furent obligées au service militaire, mais ceux de la première classe devaient se fournir d'un équipement plus complet et plus cher que les autres. Cette équitable répartition des charges pouvait faire prendre patience, pour quelque temps au moins, aux citoyens de la dernière classe.

L. VI, 3 : . Accensi, ministratores. Ascriptivi dicti quod

CHAP. XLIV. - Pomoerium profert. Voy. à l'occasion du pomoerium, et mieux, pomenium, les notes de M. Burnouf sur les chapitres XXIII et XXIV du livre XII des Annales de Tacite, t. II, p. 530 et suiv.

CHAP. XLV. - Dianae Ephesace fanum. Le temple de Diane d'Éphèse ne fut achevé qu'entre les olympiades XC et C (Ch. Ottfr. Müller, Archaeologie der Kunst, § 80, 1, p. 57, ed. II). Or, Pline (XXXVI, 22) nous apprend qu'il fallut 220 ans pour le construire; ce qui placerait l'époque de sa fondation entre 640 et 600 avant J: C.; il n'y aurait donc rien d'étonnant que sous le règne de Servius (577 à 532 ), cet édifice eût été assez avance pour que la renommée de sa splendeur et de son importance politique fût parvenue jusqu'à Rome.

IBID. - Ut Romae fanum Dianae populi Latini cum populo Romano facerent. - Tite-Live passe très rapidement sur l'un des actes les plus importants du roi Servius, sur la confédération latine formée à l'imitation des Amphictyonies de la Grèce et de l'Asie-Mineure, et dont les députés se réunissaient tous les ans à Rome, centre de la confédération, pour célébrer dans le temple de Diane, élevé à frais communs, les féries latines. Voyez Denys d'Hal., IV, 23 et 45-50.

IBID. - Interea Romanus immolat Dianae. Cette vieille histoire tonte sacerdotale se retrouve, comme 787 nous l'avons déjà dit (p.762, col. I), dans Valère-Maxime, VII, 5,1, et dans Plutarque ( Quaest. rom.. 4 ), qui l'emprunte à Juba et à Varron.

CHAP. XLVI. - Filius neposne fuerit parum liquet, etc. il fait allusion à Pison, qui seul de tous les historiens (voy. Denys d'Hal., IV, 7, p. 633 et détermine par des calculs chronologiques, prétendait que Lucius et Aruns étaient petits-fils et non pas fils de Tarquin-l'Ancien. Cette dernière opinion était celle de Fabius Denys, ibid., 6 et 50), que Tite-Live prend peut-être pour guide. Plus tard, l'opinion de Pison prévalut, comme s'appuyant sur la chronologie. (Voyez Denys, Florus, Aurelius-Victor, Plutarque (Public., 21); le discours de Claude dans les inscriptions de Grunter, p. 502; Pompon., de Or. Jur., avec la correction de Bynkershoek; Constantin-Manasses; les Fastes Capitolins.) La version des écrivains plus anciens est également suivie par Cicéron (Brut. 14), Strabon ( V, p. 231 ), Aulu-Gelle (XVII, 21), etc.

CHAP. XLVIII. - Ad summum Cyprium vicum. Non loin du poteau de la Soeur et des Esquilies. Voyez Varron, L., IV, 52. Donat, de Urb. Rom., III, y.; Nardini, III,15.

IBID. - Deponere eum in animo habuisse. Les écrivains plus récents qu'a suivis Denys prétendaient que ce projet avait été la cause de la sedition qui éclata contre Servius.

CHAP. XLIX. - Inde Tarquinius regnare occoepit.

« Tarquin prit la couronne sans être élu par le sénat ni par le peuple. Le pouvoir devenait héréditaire ; il le rendit absolu. Ces deux révolutions furent bientôt suivies d'une troisième.

» Son fils Sextus, en violant Lucrèce, fit une chose qui a presque toujours fait chasser les tyrans d'une ville où ils ont communauté; car le peuple, à qui une action pareille fait si bien sentir sa servitude, prend d'abord une résolution extrême. Un peuple peut aisément souffrir qu'on exige de lui de nouveaux tributs ; il ne sait pas s'il ne retirera point quelque utilité de l'emploi qu'on fera de l'argent qu'on lui demande ; mais quand on lui fait un affront, il ne sent que son malheur, et il y ajoute l'idée de tous les maux qui sont possibles.

» Il est pourtant vrai que la mort de Lucrèce ne fut que l'occasion de la révolution qui arriva; car un peuple lier, entreprenant, hardi, et renfermé dans des murailles, doit nécessairement secouer le joug, ou adoucir ses moeurs.

» Il devait arriver de deux choses l'une : ou que Rome changerait son gouvernement, ou qu'elle resterait une petite et pauvre monarchie.

» L'histoire moderne nous fournit un exemple de ce qui arriva pour lors à Rome; et ceci est bien remarquable : car comme les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui produisent les grands changements sont différentes, mais les causes sont toujours les mêmes.

» Comme Herri VIII, roi d'Angleterre, augmenta le pouvoir des communes pour avilir les grands, Servius Tullius, avant lui, avait étendu les privilèges du peuple pour abaisser le sénat; mais le peuple, devenu d'abord plus hardi, renversa l'une et I'autre monarchie.

» Le portrait de Tarquin n'a point été flatté; son nom n'a échappé a aucun des orateurs qui ont eu à parler contre la tyrannie; mais sa conduite avant son malheur, que l'on voit qu'il prévoyait ; sa douceur pour les peuples vaincus, sa libéralité envers les soldats, cet art qu'il eut d'intéresser tant de gens à sa conservation, ses ouvrages publics, uns courage à la guerre, sa constance dans son malheur, une guerre de vingt ans qu'il fit ou qu'il fit faire au peuple romain sans royaume et sans biens, ses continuelles ressources, font bien voir que ce n'était pas un homme méprisable. Les places que la postérité donne sont sujettes, comme les autres, aux caprices de la fortune. Malheur à la réputation de tout prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant, ou qui a tenté de détruire un préjugé qui lui survit ! » MONTESQUIEU, Grandeur et Décadence des Romains, chap. I.

CHAP. L. - Ad lucum Ferentinuae s. e. aquae ( voy. ch. Lu ), ou plutôt Deae. Ce bois sacré était situé non loin de Ferentinum, ville du Latium, dans le pays des Herniques, au pied du mont Albain. C'est là, comme on le voit dans Denys d'Halicarnasse (cf. Tite-Live, VII, 25 et Festus), que se tenaient les assemblées fédératives des peuples latins. Tarquin les avait convoqués pour délibérer sur la guerre qu'il projetait contre les Sabins, violateurs du traité conclu avec Servius.

CHAP. LI. - Crate superne injecta. Ce genre de supplice, particulièrement usité chez les Carthaginois (cf. IV, 50; Plaut. Poen., V, 2. v. 63, et la note de Taubmann; Tac., Germ., 12; Ferrar., Elect. II, 7 ; Stevrick. ad Veget. III, 4), était exprimé en grec par le mot καταποντισμός (Wesseling. ad Diod. Sic., XVI, 55).

CHAP. LIII.- Gabios proplnquam urbem. Gabies, ancienne ville des Volsques, à douze milles à l'est de Rome. et à onze milles à l'ouest de Préneste. C'était une colonie d'Alba Longa. Elle était déjà en ruines sous le règne d'Auguste. Une antique tradition prétendait que Romulus et Rémus y avaient été élevés.

CHAP. LV. - Caput humanum. Tite-Live abrége ici Fabius, auquel il donne plus bas la préférence sur Pison, comme plus ancien et en outre plus digne de foi. Or, Fabius (Arnob. VI, 7) entrait, sur la découverte de le tête en question, qui était celle d'un certain Olus ou Aulos (cf. Plin. XXVIII, 2; Serv. ad Aen. IX, 418; VIII, 545), dans beaucoup de détails que Pline ( loc. cit. ) dit être constantissima annalium affirmatio.

Sur l'origine de cette légende et de ses différentes variétés, voyez l'ingénieux article que mon savant ami M. Orioli a publie dans les Annales de l'institut archéologique, 1832, p. 51-60.

IBID. - Quadraginta milla pondo argenti. M. Lies prétend qu'au cours d'alors, ces quarante mille livres d'or valaient 96,000,000 fr., somme, ajoute-t-il, qu'on n'aurait pas trouvée alors dans toute l'Italie. Ni l'une ni l'autre de ces deux assertions ne sauraient être admises. Sous la république, la livre d'argent monnayé valait 69 fr. ( voy. Saigey, ouvr. cité, p. 74), donc les quarante mille livres en question ne représentent en francs qu'une somme de 2,760,000 fr. Quant à la richesse de l'Italie sous le règne de Tarquin, c'est assurément la réduire beaucoup trop que de supposer que dans toute l'Italie en n'aurait pu trouver une somme de 96,000,000. La grande Grèce, la Sicile et l'Etrurie, sinon en numéraire, du moins en métaux confectionnes, devaient certainement dépasser ce chiffre.

CHAP. LVI. - Cloacam Maximam. Cet égout existe encore sous son nom antique, et semble encore aujourd'hui, suivant la belle expression de M. Michelet, plus ferme et plus entier que la roche Tarpéienne, qui le domine.

IBID. - Signiam Circeiosque. Ces deus villes étaient situées sur les frontières des Volsques, la seconde au 788 bord de la mer sur le promontoire de Circée, aujourd'hui Monte-Circello. Segni est le nom moderne de Signia.

CHAP. LVI. - Delphos ad maxime inclutum in terris oraculum mittere statuit. Quoi qu'on ait pu dire sur Brutus (voy. Niebuhr, t. II, p. 287 et 295 de la trad. franç.; et M. Michelet, qui renchérit sur les idées de son devancier, t. 1, p. 79 et suiv.), les rapports de Rome avec l'oracle de Delphes, rapports que Niebuhr ne nie pas, et dont il se fait même un argument en faveur de ses idées sur les livres sibyllins (t. II, p. 281 de la trad. franç ; cf. p. 281) prouvent en faveur de la civilisation romaine à cette époque et même dans les siècles antérieurs.

IBID. - Sorore regis natus. La tradition suivie par Denys d'Halicarnasse, et d'après laquelle Tarquinia était la tante du roi et non pas sa soeur, paraît beaucoup plus vraisemblable. C'est le seul moyen d'expliquer comment les fils de Brutus étaient à peu près du même âge que ceux de Tarquin, ainsi qu'on le soit dans l'histoire de la conspiration. Resterait la difficulté qui résulte du mot juvenis dont Niebuhr n'a pas manqué de tirer parti. Mais ce mot n'aurait-il pas été pris par Tite-Live dans le même sens que les Grecs donnaient quelquefois au mot νεανίας et à ses dérivés νεανικός et νεανικῶς, celui de fort, énergique, grand (voy. Plat., Alcib., I, 2; Plut., Num. ch. I; Ages., ch. XI; cf., les gloses des Héroïques de Philostrate, p. 484, éd. de M. Boissonade; Viger, Idiot., gr. p. 115, M. Boissonade sur Nicétas, Eugenianus, 183). Juvenilis a le sens que les Grecs donnaient au mot νεανίας dans ces vers de Stace (Silv. I, 4, 50) :

Ipsa etiam cnuctos gravis inclementia fati

Terruit, et subiti praeces juvenile pericli.

Hoc est ingens praecipitium, ingens periculum. - Certes il fallait a Brutus une grande énergie, une grande force d'âme pour se résigner au rôle qu'il soutint jusqu'au moment décisif. Et ce qui semblerait prouver encore que Brutus était plus âgé que les fils de Tarquin, c'est qu'il est chargé de les accompagner. Comes his additus. Si le sens proposé pour inventa était admis, il faudrait placer une virgule après ce mot.

CHAP. LVII. - Lanae deditam. L'amour des femmes pour les travaux de I aiguille était regardé par les anciens comme une grande preuve de sagesse (Anth. Pal., VII, 424); de la les épithètes de φιλέριθος (Anth. Pal., VI, 217) et ἀνυσιεργός (Theocr., Idyll. XXVII, 14). L'épithète de lanifica est souvent un sujet d'éloges sur les monuments funéraires. Témoin cette inscription citée par Spon dans ses Misc. Erud. antiq., p. 151.

HIC. SITA. EST. AMVMONE. MARCI. OPTIMA. ET. PVLCHERRUMA

LANIFICA. PIA. PVDICA. FRUGI. CASTA. DOMISEDA

Voy. Gruter, p. 796, 9. Orelli Inscr. lat, select. ampl. collect., n° 4,860 p. 354 et 355. Cf. Warton ad Theocr., loc. cit. Falsteri, de lanifiicii honore antiquo, dans ses Amoenit. phitol., t. II. ch. XVI, p. 104.

CHAP. LIX. - De orbitate Triciptini. C'était le surnom qui désignait la branche de la famille Lucretia, à laquelle appartenait Sp. Lucretius, père de Lucrèce. Les autres étaient désignées par les surnoms de Cinna, Vespilio, Ofella.

CHAP. LX.- Ex commentariis Servii. Voyez les notes sur le chapitre XLI.

Tite-Live, livre II

TITE-LIVE

Titus Livius, Ab Urbe Condita, Livre II

Oeuvres de Tite-Live (Histoire romaine) avec la traduction en français publiée sous la direction de M. Nisard, Tome I, Paris, 1864, p. 55-109. La traduction de M. Nisard a toutefois été légèrement modifiée. On a notamment modernisé l'orthographe, adapté les noms propres aux usages actuels, introduit les divisions modernes en paragraphes et ajouté des intertitres généralement repris à A. Flobert, Tite-Live. Histoire romaine. Livres I à V. Traduction nouvelle, Paris, 1995, 642 p. (Garnier- Flammarion - GF 840).

Pour le texte latin seul

LIVRE DEUX.

SOMMAIRE. — Brutus fait jurer au peuple qu'il ne souffrira plus de roi dans Rome; il force Tarquin Collatin, son collègue, devenu suspect comme parent des Tarquins, à abdiquer le consulat et à sortir de la ville; il livre au pillage les biens de la famille royale, consacre à Mars le terrain appelé depuis Champ-de-Mars; fait frapper de la hache de jeunes patriciens, ses fils mêmes et ceux de son frère, qui avaient conspiré pour rétablir les Tarquins; il donne la liberté à leur dénonciateur, l'esclave Vindicius, et de là vient le mot de vindicte. Il conduit l'armée contre les princes, qui venaient faire la guerre à Rome avec les troupes réunies de Veies et de Tarquines; il périt dans le combat avec Aruns, fils de Tarquin-le-Superbe. Les dames romaines portent son deuil pendant un an. — Le consul Valerius fait passer une loi qui consacre le droit d'appel au peuple. — Dédicace du Capitole. — Porsenna, roi de Clusium, s'arme en faveur des Tarquins, et s'avance jusqu'au Janicule; mais la bravoure d'Horatius Codés l'empêche de traverser le Tibre : Horatius, pendant qu'on coupe derrière lui le pont de bois, soutient seul le choc des Étrusques, et quand le pont est rompu se jette tout arme dans le lieuse et rejoint les siens à la nage. — Un autre exemple de courage est donné par Mucius; il pénètre dans le camp ennemi pour tuer Porsenna, assassine un secrétaire qu'il prend pour le roi; est arrêté; pose sa main sur l'autel où l'on venait de sacrifier, la laisse brûler et déclare que trois cents Romains ont comme lui juré la mort du roi. — Vaincu par l'admiration que lui inspirent ces actes énergiques, Porsenna accepte des conditions de paix, renonce à la guerre et reçoit des otages, parmi lesquels se troue une jeune fille, Clélie, qui trompe la vigilance des sentinelles et retourne auprès des siens en traversant le Tibre à la nage. On la rend à Porsenna qui la renvoie honorablement. Ap. Claudius quitte le pays des Sabins pour venir s'établir à Rome, ce qui donne lieu à la formation de la tribu Claudia. Le nombre des tribus est augmenté et porté à vingt et une. Tarquin-le-Superbe revient attaquer Rome à la tète d'une armée de Latins .— Victoire du dictateur A. Postumus près du lac Régille. — Le peuple, à l'occasion des prisonniers pour dettes, se retire sur le mont Sacré: Menenius Agrippa, par ses sages conseils, arrête la sédition. Il meurt, et sa pauvreté est si grande qu'il est enseveli aux frais de l'état.— Création de cinq tribuns du peuple. — Prise de Corioles, ville des Volsques; elle est due au courage et à l'activité de C. Marcius, que cette circonstance fait surnommer Coriolan. T. Atinius, plébéien, reçoit, dans une vision, l'ordre de communiquer au sénat certains faits qui intéressent la religion; il néglige de le faire, perd son fils et est lui-même frappé de paralysie. Porté en litière au sénat, il s'acquitte de sa mission, recouvre l'usage de ses jambes et s'en retourne à pied chez lui. — C. Marcius Coriolan, condamné à l'exil, devient général des Volsques et conduit une armée devant Rome. Les députés, puis les prêtres qu'on lui envoie le conjurent vainement de ne point faire la guerre à sa patrie; Véturie sa mère et Volumnie son épouse obtiennent qu'il se retire. — Première loi agraire. — Sp. Cassius, personnage consulaire, accusé d'aspirer à la royauté, est condamné et mis à mort. — La vestale Oppia, convaincue d'un inceste, est enterrée vivante. — Les Veien profitent de leur voisinage pour attaquer Rome; leurs hostilités sont plus incommodes que dangereuses. La famille des Fabius demande à être chargée du soin de cette guerre; elle marche contre les ennemis au nombre de trois cent six combattants qui sont tous taillés en pièces près de la Crémère: il ne reste de cette famille qu'un enfant en bas âge laissé à Rome. — Le consul Appius Claudius, à la suite d'un échec qu'il éprouve contre les Volsques par l'insubordination de son armée, décime ses soldats, et fait périr sous le bâton ceux que le sort désigne. — Expéditions contre les Volsques, les Èques et les Veiens. — Dissensions entre le sénat et le peuple.

[1] Je vais raconter maintenant ce que le peuple romain, désormais libre, fit tant dans la paix que dans la guerre; je dirai l'établissement de ses magistrats annuels, et l'empire des lois, plus puissant que celui des hommes. [2] Si la liberté fut accueillie avec joie, l'orgueil du dernier roi en avait été la cause, car ses prédécesseurs avaient régné de telle sorte, que dans la suite on les regarda tous, avec justice, comme les fondateurs de ces parties de la ville qu'ils assignèrent pour demeure à la multitude, augmentée sous leur règne; [3] et l'on ne saurait douter que ce même Brutus, qui méri-

56 ta tant de gloire, par l'expulsion de Tarquin le Superbe, n'eut fait le plus grand tort à l'état, si, dans le désir d'une liberté prématurée, il eût arraché le sceptre à l'un des rois précédents. [4] En effet, que serait-il arrivé, si ce rassemblement de bergers et d'hommes de toutes les contrées, fuyant leur patrie, et ayant obtenu, sous la protection d'un temple inviolable, sinon la liberté, du moins l'impunité, une fois délivré de la crainte du pouvoir royal, eût commencé à être agité par les tempêtes tribunitiennes; [5] et si, dans une ville qui lui était encore étrangère, il eût engagé la lutte contre les patriciens, avant que les liens du mariage, de la paternité, et l'amour du sol même, auquel le temps seul nous attache, n'eussent réuni tous les esprits par des intérêts communs. [6] L'état encore sans vigueur eût été anéanti par la discorde; tandis que l'influence tranquille d'un pouvoir modéré développa tellement ses forces, que, parvenue à la maturité, cette plante féconde put porter les fruits généreux de la liberté. [7] Au reste, si l'on doit faire dater de cette époque l'ère de la liberté, c'est plutôt parce que la durée de l'autorité consulaire fut fixée à un an, qu'à cause de la diminution que put éprouver la puissance royale; [8] car les premiers consuls en conservèrent tous les droits et tous les insignes. Seulement, pour ne pas paraître avoir doublé la terreur qu'inspire le pouvoir suprême, on se garda bien d'accorder les faisceaux aux deux consuls à la fois. Brutus les eut le premier, et les dut à la déférence de son collègue; Brutus, qui n'avait pas montré plus d'ardeur pour conquérir la liberté, qu'il n'en montra depuis pour la conserver. [9] Avant tout, profitant de l'enthousiasme du peuple pour la liberté naissante, et craignant que plus tard il ne se laissât séduire par les prières ou par les présents du roi, il lui fit prêter le serment solennel de ne plus souffrir que personne régnât dans Rome. [10] Ensuite, afin que le sénat reçût une nouvelle force du nombre de ses membres, que la cruauté du dernier roi avait considérablement réduit, il le porta à trois cents, et le compléta en choisissant les personnages les plus distingués de l'ordre équestre. [11] De là vient qu'on distingua, parmi les sénateurs, les pères et les conscrits; or, on nommait conscrits ceux qui avaient été appelés à faire partie du nouveau sénat. On ne saurait croire combien cette mesure contribua à maintenir la concorde dans l'état, et à attacher le peuple aux sénateurs.

II. [1] On s'occupa ensuite de la religion; et comme les rois avaient eu le privilège d'offrir eux-mêmes certains sacrifices publics, on fit disparaître tout prétexte de les regretter en créant un roi des sacrifices. [2] Ce sacerdoce fut soumis au souverain pontife, de peur que si l'on ajoutait quelque prérogative à ce nom, on ne portât préjudice à la liberté, qui était alors l'objet de tous les soins; et je ne sais s'ils n'outrepassèrent pas les bornes, en prenant pour la fortifier les précautions les plus minutieuses. [3] En effet, lorsqu'il ne resta plus rien qui pût leur porter ombrage, le nom du second consul devint pour eux un sujet d'inquiétude. « On disait que les Tarquins étaient trop accoutumés à la royauté; que le pouvoir royal avait commencé pour eux dans la personne de Tarquin l'Ancien; qu'à la vérité Servius Tullius avait régné ensuite; mais que, malgré cette interruption,

57 Tarquin le Superbe n'avait pas renoncé à la couronne; et que, bien loin de la regarder comme lui étant étrangère, il s'en était emparé par la violence et par le crime, ne voyant en elle qu'un patrimoine de sa famille; qu'après l'expulsion de ce dernier, le pouvoir était passé entre les mains de Tarquin Collatin; que les Tarquins ne pouvaient pas vivre dans une condition privée, que leur nom seul déplaisait; qu'il était dangereux pour la liberté. » [4] Ces discours, destinés à sonder les esprits, se répandent peu à peu dans toute la Ville, et éveillent les soupçons du peuple, dont Brutus convoque l'assemblée. Là, il prononce la formule du serment, [5] par lequel tous les Romains s'étaient engagés à ne jamais souffrir dans Rome ni roi, ni quiconque pourrait mettre la liberté en danger. Il ajoute ensuite que c'est là le but auquel on doit tendre, et qu'il ne faut rien négliger de ce qui peut y conduire; qu'il faisait cette proposition à regret, en pensant au personnage qui y donnait lieu, et qu'il ne l'eût point faite si l'amour de la république ne l'emportait chez lui sur toute autre affection; [6] que le peuple romain ne croit pas avoir recouvré la liberté entière; que la race des rois, le nom des rois existe encore dans Rome; qu'elle occupe la magistrature suprême; que cela nuit, que cela met obstacle à la liberté. [7] « O Lucius Tarquin Collatin ! s'écrie-t-il, délivre-nous volontairement de cette crainte; nous nous en souvenons, nous aimons à le reconnaître, tu as chassé les rois; achève cette tâche généreuse: emporte loin d'ici un nom odieux. Tes concitoyens, j'en suis garant, te rendront tous tes biens, et même, au besoin, leur munificence les augmentera encore. Va donc ! Pars l'ami du peuple romain ! Délivre la république d'une crainte, peut-être mal fondée; mais tous les esprits sont persuadés que la royauté ne peut disparaître de Rome qu'avec la famille des Tarquins. » [8] L'étonnement qu'excita chez le consul Collatin une démarche si inattendue et si subite lui ôta d'abord l'usage de la parole. Lorsque ensuite il voulut répondre, les premiers citoyens de Rome l'entourèrent et lui réitérèrent, avec instance, les mêmes prières. [9] Cependant, on ne pouvait rien gagner sur lui; mais lorsque Spurius Lucrétius, usant de l'autorité que lui donnaient son âge, sa dignité personnelle et son titre de beau-père et recourant à tous les moyens de persuasion, l'eut prié, lui eut conseillé tour à tour de céder au voeu unanime de ses concitoyens, [10] le consul, craignant que lorsqu'il serait redevenu simple particulier on exigeât de lui le même sacrifice, et qu'on y ajoutât la confiscation de ses biens, et d'autres mesures ignominieuses, abdiqua enfin le consulat; puis, ayant fait transporter sa fortune à Lavinium, il sortit de Rome. [11] Brutus, en vertu d'un sénatus-consulte, fit prononcer par le peuple le bannissement de tous les membres de la famille des Tarquins. Ensuite, ayant rassemblé les comices par centuries, il se donna pour collègue Publius Valérius, qui l'avait aidé à chasser les rois.

III. [1] Personne ne doutait à Rome qu'on n'eût bientôt une guerre à soutenir contre les Tarquins, et pourtant elle eut lieu plus tard qu'on ne s'y attendait. Mais, ce qu'on était bien loin de craindre, la liberté fut sur le point d'être détruite par la perfidie et la trahison. [2] Il y avait dans Rome quelques jeunes gens d'une naissance distinguée, qui, sous la royauté, s'abandonnaient librement à leurs passions. Ils étaient du même âge que les jeunes Tarquins, compagnons de leurs plaisirs, accoutumés à la vie des cours; [3] aussi, depuis que

58 tous les droits étaient devenus égaux, ils regrettaient leurs privilèges, et se plaignaient entre eux de ce que la liberté des autres s'était tournée pour eux en esclavage. « Un roi, se disaient-ils, est un homme dont on peut tout obtenir, qu'on ait des droits ou non; un homme auprès duquel le champ est ouvert à la faveur, ouvert aux bienfaits, qui peut punir et pardonner, et qui sait mettre une différence entre un ami et un ennemi. [4] Les lois, au contraire, sourdes, inexorables, sont plus favorables, plus utiles au pauvre qu'à l'homme puissant. Point d'indulgence, point de pitié pour quiconque a osé les enfreindre. N'est-il pas dangereux, au milieu de tant d'erreurs où la faiblesse humaine entraîne, de n'avoir d'autre appui que son innocence ? » [5] Les esprits s'étaient ainsi exaspérés lorsque des envoyés de la famille royale arrivèrent à Rome; ils venaient réclamer les biens des Tarquins, sans faire mention de leur retour. Le sénat leur donna audience, et délibéra pendant plusieurs jours sur l'objet de leur mission. Refuser, c'était donner un prétexte pour déclarer la guerre; rendre, c'était fournir des secours et des ressources pour la faire. [6] Cependant les envoyés faisaient, chacun de son côté, diverses tentatives; ils parlaient ouvertement de la restitution des biens, et préparaient secrètement les moyens de recouvrer le trône. Feignant de chercher à faire réussir l'affaire qui paraissait les avoir amenés, ils circonvenaient les jeunes patriciens et sondaient leurs dispositions. [7] À ceux qui accueillent leurs ouvertures, ils remettent des lettres des Tarquins, et s'entendent avec eux pour les introduire de nuit et en secret dans la ville.

IV.

[1]

Ce projet fut d'abord communiqué aux frères Vitellius et Aquilius. Une soeur des Vitellius avait épousé le consul Brutus, et de ce mariage étaient nés deux fils, Titus et Tibérius, déjà dans l'adolescence. [2] Leurs oncles les admettent dans la conspiration, et s'adjoignent encore comme complices quelques jeunes nobles, dont le temps a fait oublier les noms. [3] Cependant, l'opinion de ceux qui voulaient qu'on rendît les biens avait prévalu dans le sénat; alors, les envoyés, prenant pour prétexte de la prolongation de leur séjour le délai qu'ils avaient obtenu des consuls, afin de rassembler les voitures nécessaires pour enlever ce qui appartenait à la famille royale, employèrent tout ce temps à se concerter avec les conjurés, et obtinrent d'eux, à force d'instances, une lettre pour les Tarquins; [4] car, sans cela, comment pourraient-ils s'empêcher de croire que tous les rapports de leurs envoyés, sur un sujet aussi important, ne sont que de vaines illusions ? Cette lettre, remise par les conjurés, comme un gage de leur sincérité, servit à constater leur crime. [5] En effet, la veille de leur départ, les envoyés soupant par hasard chez les Vitellius; et là, les conjurés, après avoir écarté tous les témoins, s'étant, comme cela arrive trop souvent, entretenus longuement de leurs nouveaux projets, un de leurs esclaves, qui s'était déjà aperçu de ce qui se passait, recueillit leurs discours, [6] mais attendit le moment où la lettre fut remise, afin que la saisie de cette pièce ne laissât aucun doute sur la trahison. Dès qu'il fut convaincu que les envoyés l'avaient entre les mains, il alla tout révéler aux consuls. [7] Ceux-ci vinrent aussitôt arrêter les ambassadeurs et les conjurés, et étouffèrent la conspiration sans

59 aucun éclat. Leur premier soin fut de s'assurer de la correspondance; les traîtres furent sur-le-champ jetés dans les fers; mais on hésita un instant au sujet des envoyés de Tarquin; et, quoiqu'ils parussent s'être exposés à être regardés comme ennemis, le respect pour le droit des gens prévalut.

V.

[1]

Quant aux biens du roi, dont la restitution avait été d'abord décrétée, la chose fut remise en délibération dans le sénat, qui, cédant à son ressentiment, refusa de les rendre, et refusa même de les réunir au domaine public. [2] On en abandonna le pillage au peuple, afin qu'ayant une fois porté la main sur les dépouilles royales, il perdît pour toujours l'espoir de faire la paix avec les rois. Les champs des Tarquins, situés entre la ville et le Tibre, furent consacrés au dieu Mars, et ce fut depuis le Champ de Mars. [3] Il s'y trouvait alors du blé prêt à être moissonné, et comme on se faisait un scrupule religieux de consommer la récolte de ce champ, on envoya une grande quantité de citoyens, qui coupèrent les épis avec la paille, et les ayant déposés dans des corbeilles, les jetèrent tout à la fois dans le Tibre, dont les eaux étaient basses, comme elles le sont toujours dans les grandes chaleurs. On prétend que ce blé s'arrêta par monceaux sur les bas-fonds du fleuve, en se couvrant de limon; [4] et que peu à peu, tout ce que le Tibre emportait dans son cours s'étant accumulé sur ce point, il s'y forma enfin une île. J'imagine que dans la suite on y rapporta des terres, et que la main des hommes contribua à rendre ce terrain assez élevé et assez solide pour porter des temples et des portiques. [5] Après le pillage des biens de la famille royale, on condamna les traîtres au supplice; et ce supplice fut d'autant plus remarquable que le consulat imposa à un père l'obligation de faire donner la mort à ses propres enfants, et que le sort choisit précisément pour assister à l'exécution celui qui aurait dû être éloigné d'un pareil spectacle. [6] On voyait attachés au poteau des jeunes gens de la plus haute noblesse; mais les regards se détournaient de tous les autres, comme s'ils eussent été des êtres inconnus, pour se fixer uniquement sur les fils du consul; et l'on déplorait peut-être moins leur supplice que le crime qui l'avait mérité. [7] Comment concevoir que ces jeunes gens aient pu, dans cette même année, former le dessein de trahir la patrie à peine délivrée, leur père, son libérateur, le consulat qui a pris naissance dans leur famille, le sénat, le peuple, tous les dieux et tous les citoyens de Rome, pour les livrer à un scélérat qui, jadis tyran orgueilleux, ose maintenant les menacer du lieu de son exil ? [8] Les consuls viennent s'asseoir sur leurs chaises curules, et ordonnent aux licteurs de commencer l'exécution. Aussitôt ceux-ci dépouillent les coupables de leurs vêtements, les frappent de verges, et leur tranchent la tête. Pendant tout ce temps, les regards des spectateurs étaient fixés sur le père; on observait le mouvement de ses traits, l'expression de son visage, et l'on put voir percer les sentiments paternels au milieu de l'accomplissement de la vengeance publique. [9] Après la punition des coupables, les Romains voulant, par un autre exemple, également remarquable, éloigner de semblables crimes, accordèrent pour récompense au dénonciateur une somme d'argent prélevée sur le trésor, et de plus la liberté et les droits de citoyen. [10] Ce fut, dit-on, le premier esclave mis en liberté par la vindicte; quelques-uns même pensent que le nom donné à cette baguette vient de cet homme, et qu'il s'appelait Vindicius. Depuis

60 on se fit une règle constante de regarder comme jouissant du droit de cité tout esclave affranchi de cette manière.

VI.

[1] Au récit de ces événements, Tarquin, désespéré de voir d'aussi belles espérances déçues, s'abandonna à la haine et à la fureur. Convaincu que toutes les voies étaient fermées à la ruse, et que désormais il devait faire ouvertement la guerre, il parcourt en suppliant toutes les villes de l'Étrurie, [2] et implore surtout les Véiens et les Tarquiniens. « Il les conjure de ne pas souffrir qu'un prince issu de leur sang, banni, dépouillé d'un si puissant royaume, périsse sous leurs yeux, avec ses fils encore dans l'adolescence; que d'autres rois avaient été appelés d'un pays étranger pour régner à Rome, et que lui, déjà roi, alors qu'il agrandissait l'empire romain par la force de ses armes, avait été chassé par la criminelle conjuration de ses proches; [3] que personne, parmi eux, n'ayant été trouvé digne de régner, ils s'étaient partagé le royaume et avaient abandonné au peuple le pillage de ses biens, afin que toute la nation eût part au crime. C'est sa patrie, c'est son royaume qu'il veut reconquérir; ce sont des sujets ingrats qu'il veut punir. Qu'ils viennent donc à son secours; qu'ils le secondent; qu'ils vengent leurs anciennes offenses, leurs légions si souvent taillées en pièces, et l'usurpation de leur territoire. » [4] Ces paroles émurent les Véiens, et chacun d'eux répète en frémissant et d'une voix menaçante, que maintenant du moins, puisqu'un Romain s'offre à eux pour général, ils doivent effacer leur honte et reprendre ce que la guerre leur a enlevé. La conformité du nom et les liens de la parenté décidèrent les Tarquiniens. Ils trouvaient honorable pour eux que des princes de leur sang régnassent à Rome. [5] Deux armées envoyées par ces deux villes suivent Tarquin pour lui rendre son royaume et faire une guerre acharnée aux Romains. Dès que l'ennemi fut arrivé sur le territoire de Rome, les consuls marchèrent à sa rencontre. [6] Valérius commandait l'infanterie rangée en bataillon carré, et Brutus prit les devants avec la cavalerie, pour aller reconnaître l'ennemi qui avait adopté le même ordre; sa cavalerie marchait aussi la première, sous la conduite d'Arruns Tarquin, fils du roi; puis venait le roi lui-même, à la tête des légions. [7] Arruns, de loin, reconnaît le consul à ses licteurs. Il s'approche, et n'en peut plus douter, ce sont les traits de Brutus. À cette vue, enflammé de colère : « Le voilà donc cet homme qui nous a chassés de notre patrie, le voilà qui s'avance orgueilleusement, décoré des marques de notre pouvoir ! Dieux vengeurs des rois, soyez-moi propices. » [8] En disant ces mots, il pique des deux et se précipite sur le consul la lance en avant. Brutus voit qu'il vient à lui; et, comme, à cette époque, il était honorable pour les généraux de porter les premiers coups, il se présente au combat avec ardeur. [9] Ils se précipitèrent l'un sur l'autre avec tant de fureur que chacun d'eux, songeant seulement à frapper son adversaire et nullement à défendre son propre corps, ils se percèrent en même temps d'un coup qui traversa leurs boucliers, et tous deux renversés de cheval, périrent attachés l'un à l'autre par leurs deux lances. [10] Aussitôt toute la cavalerie engagea le combat, et peu de temps après l'infanterie survint. La victoire

61 fut indécise, et l'on combattit de part et d'autre avec un égal avantage. Dans les deux armées, l'aile droite fut victorieuse et la gauche battue. [11] Les Véiens, habitués à être vaincus par les soldats romains, furent rompus et mis en déroute; les Tarquiniens, au contraire, ennemis nouveaux, tinrent ferme et repoussèrent même les Romains qu'ils avaient en tête.

VII. [1] À la suite d'un pareil combat,

Tarquin et les Étrusques furent saisis d'une telle frayeur, que les deux armées, celle des Tarquiniens et celle des Véiens abandonnant leur entreprise, s'en retournèrent de nuit dans leurs foyers. [2] On ajoute quelques circonstances miraculeuses. Pendant le silence de la nuit qui suivit la bataille, une voix formidable sortit de la forêt Arsia; on crut que c'était celle du dieu Silvain. Elle fit entendre ces paroles : « Les Étrusques ont perdu un homme de plus; les Romains sont vainqueurs. » [3] Ce qu'il y a de certain, c'est que les Romains se retirèrent en vainqueurs, et les Étrusques en vaincus. Dès que le jour parut et qu'on ne vit point d'ennemis en présence, le consul Publius Valérius fit ramasser les dépouilles, et revint triomphant à Rome. [4] Il y célébra les funérailles de son collègue, avec toute la pompe possible à cette époque; mais la distinction la plus honorable pour le mort, ce fut la tristesse publique, dont le trait le plus digne de remarque fut la résolution que prirent les dames romaines, de porter, pendant un an, comme pour un père, le deuil de cet ardent vengeur de la pudeur outragée. [5] Ensuite [tant les affections de la multitude sont variables !] le consul qui avait survécu, après avoir joui de la plus grande faveur, devint un objet de haine, et se vit même en butte aux soupçons et à des accusations odieuses. [6] On prétendit qu'il voulait s'emparer de la royauté parce qu'il ne s'était pas donné de collègue après la mort de Brutus, et faisait bâtir une maison au sommet de la Vélia, sur un emplacement fortifié par son élévation, et qui deviendrait un jour une citadelle inexpugnable. [7] L'indignité de cette accusation répandue partout et partout accueillie blessa vivement le consul. Il convoque l'assemblée du peuple; puis ayant fait abaisser les faisceaux, il monte à la tribune. Ce fut un spectacle bien doux pour la multitude, que de voir les insignes du pouvoir souverain abaissés devant elle, puisque c'était avouer que la majesté et la puissance du peuple étaient supérieures à celles du consul. [8] Quand Valérius eut commandé le silence, il commença par vanter le bonheur de son collègue, « qui, après avoir délivré sa patrie, et revêtu de la magistrature suprême, était mort en combattant pour la république dans toute la maturité de sa gloire, avant qu'elle fût flétrie par la haine; tandis que lui, qui survivait à la sienne, il n'avait conservé l'existence que pour se voir en butte aux accusations de l'envie; libérateur de sa patrie, on le confondait avec les Vitellius et les Aquilius. [9] -- Eh quoi ! s'écria-t-il, n'y aura-t-il jamais à vos yeux de vertu assez éprouvée pour n'être pas souillée par le soupçon ! Moi, l'ennemi le plus implacable des rois, devais-je m'attendre à me voir accuser d'aspirer à la royauté ? [10] Eh ! quand j'habiterais au Capitole, dans la citadelle même, devrais-je penser que je serais un objet de crainte pour mes concitoyens ? Ma réputation parmi vous a-t-elle donc d'aussi frêles appuis ? Votre confiance en moi repose-t-elle donc sur des fondements assez peu so-

62 lides, pour qu'il vous importe plus de savoir où je suis, que de considérer qui je suis ? [11] Non, l'habitation de Publius Valérius ne sera point un obstacle à votre liberté. La Vélia ne vous inspirera plus de crainte. Je transporterai ma demeure dans la plaine; je la placerai au pied même de la colline, afin que vous habitiez au-dessus de moi, au-dessus de ce citoyen devenu suspect. Que ceux-la bâtissent sur la Vélia, à qui votre liberté peut être plus sûrement confiée qu'à Publius Valérius. » [12] Il fit transporter aussitôt tous les matériaux au pied de la colline, et fit construire sa maison dans le lieu le plus bas, là où est maintenant le temple de la Vica Pota.

VIII.[1] Les lois qu'il proposa ensuite effacèrent les soupçons formés contre lui, et produisirent même un effet opposé : elles le rendirent populaire, et c'est à elles qu'il dut son surnom de Publicola. [2] Celles, entre autres, qui autorisaient les citoyens à en appeler au peuple de la sentence d'un magistrat, qui dévouaient aux dieux infernaux la tête et les biens de quiconque formerait le projet de se faire roi, furent particulièrement agréables à la multitude. [3] Après avoir, seul, fait passer ces lois, afin d'en avoir seul le mérite, il assembla les comices pour le remplacement de son collègue. [4] On nomma consul Spurius Lucrétius; mais sa vieillesse avancée ne lui laissait pas assez de forces pour remplir les fonctions consulaires, et il mourut peu de jours après. Marcus Horatius Pulvillus le remplaça. [5] Je ne trouve aucune mention de Lucrétius dans quelques anciens historiens qui font immédiatement succéder Horatius à Brutus. Sans doute que Lucrétius ne signala son consulat par aucune action remarquable, et que, pour ce motif, son nom est tombé dans l'oubli. [6] On n'avait pas encore fait la dédicace du temple élevé à Jupiter sur le Capitole. Les consuls Valérius et Horatius tirèrent au sort à qui aurait cet honneur. Il échut à Horatius, et Publicola partit pour aller faire la guerre aux Véiens. [7] Les amis de Valérius virent, avec un mécontentement peu convenable, que le soin de consacrer un temple si fameux fût réservé à Horatius. Ils tentèrent tous les moyens possibles pour empêcher cette cérémonie, et, voyant que tous leurs efforts étaient inutiles, ils firent annoncer au consul, qui tenait déjà le jambage de la porte et adressait ses prières aux dieux, une nouvelle sinistre, la mort de son fils; ils ajoutent que les malheurs qui frappent sa famille ne permettent pas qu'il consacre le temple. [8] S'il ne crut pas à cette nouvelle, ou s'il eut assez d'empire sur lui-même pour surmonter sa douleur, c'est ce qui n'est point attesté et ce qu'on ne saurait décider facilement; mais, sans interrompre la dédicace, il se contente d'ordonner à l'envoyé de faire ensevelir son fils, et tenant toujours le jambage, il continue sa prière, et achève la cérémonie. [9] Tels sont les événements civils et militaires de la première année qui suivit l'expulsion des rois. L'année suivante, Publius Valérius fut nommé consul pour la seconde fois, et on lui donna pour collègue Titus Lucrétius.

IX. [1] Cependant les Tarquins s'étaient réfugiés chez le Lar Porsenna, roi de Clusium. Là, mêlant le conseil à la prière, ils le suppliaient de ne pas souffrir que des princes originaires d'Étrurie, du même sang et du même nom que lui, vécussent dans l'exil et dans la misère. [2] Ils lui représentaient qu'il ne fallait pas laisser impunie cette coutume

65 naissante de chasser les rois; que la liberté avait assez d'attraits par elle-même; [3] que si les rois ne défendaient pas leurs trônes avec autant d'ardeur que les peuples en mettaient à conquérir la liberté, tous les rangs seraient bientôt confondus, il n'y aurait plus dans les gouvernements ni distinctions, ni suprématie; que c'en était fait de la royauté, cet admirable intermédiaire entre les hommes et les dieux. [4] Porsenna, persuadé qu'il serait avantageux pour les Étrusques qu'il y eût un roi à Rome et un roi de la race des Étrusques, marcha contre cette ville, à la tête d'une armée formidable. [5] Jamais, jusqu'alors, une si grande terreur ne s'était emparée du sénat, tant était redoutable, à cette époque la puissance de Clusium, tant était grand le nom de Porsenna. On ne craignait pas seulement les ennemis, mais les citoyens de Rome eux-mêmes : car le peuple effrayé pouvait recevoir les rois dans la ville, et acheter la paix au prix même de sa liberté. [6] Aussi, tant que dura cette crise, le sénat employa auprès du peuple tous les moyens de séduction. Avant tout, l'on s'occupa de lui procurer des vivres, et l'on envoya chez les Volsques, et même à Cumes, pour acheter du blé. Le monopole du sel, qu'on vendait à un taux excessif, fut retiré aux particuliers et réservé à l'état. On affranchit le peuple des droits d'entrée, et en général de tout impôt. Aux riches seuls fut laissé le soin de contribuer aux besoins de l'état, puisqu'ils pouvaient supporter ce fardeau; tandis que les pauvres lui payaient un tribut assez fort en élevant leurs enfants. [7] Cette condescendance du sénat conserva si bien la concorde parmi les citoyens, même pendant les horreurs du siège et de la famine, que les derniers des citoyens comme les premiers montrèrent une égale haine pour le nom de roi, et [8] que jamais, dans la suite, personne ne put, par des moyens illicites, se rendre aussi populaire que le fut alors tout le sénat, par une sage administration.

X. [1] À l'approche des ennemis, les habitants de la campagne se réfugient dans la ville. L'enceinte de Rome est garnie de postes nombreux. Elle paraissait bien défendue d'un côté par ses murailles, et de l'autre par le Tibre qui se trouvait entre elle et l'ennemi; [2] cependant un pont de bois allait donner passage à l'ennemi, sans un seul homme, Horatius Coclès, qui, dans ce jour, fut l'unique rempart de la fortune de Rome. [3] Il se trouvait par hasard chargé de la garde du pont; lorsqu'il s'aperçoit que le Janicule avait été emporté par surprise, que les ennemis accouraient à pas précipités, et que ses compagnons effrayés quittaient leurs rangs et leurs armes, il en arrête quelques-uns, s'oppose à leur retraite, et, attestant les dieux et les hommes, leur représente [4] que « c'est en vain qu'ils abandonnent leur poste; que la fuite ne peut les sauver; s'ils laissent derrière eux le passage du pont libre, ils verront bientôt plus d'ennemis sur le Palatin et sur le Capitole qu'il n'y en a sur le Janicule. Qu'il leur recommande donc, qu'il leur ordonne de mettre en usage le fer, le feu et tous les moyens possibles pour couper le pont. Quant à lui, autant que peut le faire un seul homme, il soutiendra le choc des ennemis. » [5] Il s'élance aussitôt à la tête du pont, et d'autant plus remarquable qu'on le voyait, au milieu des siens qui tournaient le dos et abandonnaient le combat, se

64 présenter, les armes en avant, pour résister aux

Étrusques, il frappe les ennemis de stupeur par ce prodige d'audace. [6] Cependant l'honneur avait retenu près de lui Spurius Larcius et Titus Herminius, tous deux distingués par leur naissance et par leur courage. [7] Il soutint d'abord avec eux le premier choc et la première fureur des assaillants; mais bientôt ceux qui rompaient le pont les ayant rappelés, il force ses deux compagnons de se retirer par un étroit passage qu'on avait conservé à dessein. [8] Ensuite, jetant sur les chefs des Étrusques des regards menaçants et terribles, tantôt il les provoque l'un après l'autre, tantôt il les accuse tous ensemble de lâcheté, leur reprochant « d'être les esclaves d'orgueilleux tyrans, et d'oublier le soin de leur propre liberté pour venir attaquer la liberté d'autrui. » [9] Ils hésitent quelque temps, se regardant les uns les autres, comme pour voir qui commencerait le combat; mais enfin la honte s'empare de la troupe entière; ils poussent un grand cri et font pleuvoir sur un seul homme une nuée de javelots : tous les traits demeurent attachés au bouclier dont il se couvre. [10] Quand ils voient qu'inébranlable dans ses résolutions et ferme dans sa résistance, il demeure maître du pont qu'il parcourt à grands pas, les ennemis cherchent, en se jetant sur lui, à le précipiter dans le fleuve; mais tout à coup le fracas du pont qui se brise, et les cris que poussent les Romains, joyeux du succès de leurs efforts, les glacent d'épouvante, et arrêtent leur impétuosité. [11] Alors Coclès : « Dieu du Tibre, s'écrie-t-il, père de Rome, je t'implore. Reçois avec bonté dans tes flots ces armes et ce soldat. » Il dit, se précipite tout armé dans le fleuve, et, le traversant à la nage, au milieu d'une grêle de flèches qu'on lui lance de l'autre rive sans pouvoir l'atteindre, il rejoint ses concitoyens, après avoir osé un exploit qui trouvera dans la postérité plus d'admiration que de croyance. [12] Rome se montra reconnaissante d'une aussi haute valeur. Elle lui fit ériger une statue sur le Comitium, et on lui donna autant de terres que put en renfermer un cercle tracé par une charrue dans l'espace d'un jour. [13] À ces honneurs publics les particuliers voulurent ajouter un témoignage de leur gratitude, et, dans la disette générale, chacun retrancha sur sa propre nourriture, pour contribuer, en proportion de ses ressources, à la subsistance de ce héros.

XI. [1] Porsenna, repoussé dans cette première attaque, et renonçant au dessein de prendre la ville d'assaut, convertit le siège en blocus, laissa un corps d'observation sur le Janicule, et vint camper dans la plaine aux bords du Tibre. [2] Puis il rassemble des barques de tous côtés pour s'opposer à ce qu'on introduise du blé dans la ville, et se ménager la possibilité de faire, sur différents points, passer ses troupes de l'une à l'autre rive, toutes les fois qu'il s'offrirait une occasion favorable pour le pillage. [3] Bientôt il rendit les environs de Rome si peu sûrs, que les habitants ne se bornèrent pas à transporter dans la ville tous leurs effets, ils y firent aussi entrer leurs troupeaux, et personne n'osa plus les envoyer hors des portes. [4] Au reste, cette grande liberté que les Romains laissaient aux Étrusques était moins l'effet de la peur que de la ruse; le consul Valérius, qui épiait l'instant de les attaquer à l'improviste lorsqu'ils seraient dispersés en nombreux détachements, laissait impunis les pillages de peu d'importance, réservant tout le poids de sa vengeance pour des

63 occasions plus sérieuses. [5] Dans l'intention d'attirer les pillards, il ordonne aux Romains de sortir en grand nombre, le jour suivant, par la porte Esquiline, la plus éloignée de l'ennemi, et de chasser devant eux leurs troupeaux; persuadé que les ennemis en seraient instruits par les esclaves infidèles que le siège et la famine faisaient passer dans leur camp. [6] Les Étrusques en furent effectivement informés par un transfuge, et traversèrent le fleuve en plus grand nombre que de coutume, espérant s'emparer de tout ce butin. [7] Cependant Publius Valérius envoie Titus Herminius avec quelques troupes s'embusquer à deux milles de Rome sur la route de Gabies, et ordonne à Spurius Larcius de se tenir à la porte Colline avec ce qu'il y avait de plus agile dans la jeunesse, d'y rester jusqu'à ce que les ennemis aient passé outre, et de se jeter ensuite entre lui et le fleuve pour leur fermer la retraite. [8] L'autre consul, Titus Lucrétius, sort par la porte Naevia avec quelques manipules de légionnaires, tandis que Valérius lui-même descend le mont Caelius avec des cohortes d'élite. Ce fut ce corps qui, le premier, se présenta à l'ennemi. [9] Herminius, dès qu'il entend le bruit de l'engagement, accourt de son embuscade, prend en queue les Étrusques qui résistaient à Valérius, et en fait un grand carnage. Dans le même temps, à droite et à gauche du côté de la porte Colline et du côté de la porte Naevia, on répond à ses cris. [10] Ainsi enveloppés, les pillards, qui n'étaient pas égaux en force, et à qui tout moyen de fuir était enlevé, furent taillés en pièces par les Romains. Cette affaire mit fin aux incursions des Étrusques.

XII.

[1] Cependant le blocus continuait toujours, et la cherté des grains augmentait la disette. Porsenna se flattait de prendre la ville sans quitter ses positions, [2] lorsque Gaius Mucius, jeune patricien, indigné de voir que le peuple romain, alors qu'il était esclave et sous des rois, n'avait jamais été, dans aucune guerre, assiégé par aucun ennemi, tandis qu'à présent qu'il était libre, il était bloqué par ces mêmes Étrusques dont il avait si souvent mis les armées en déroute, [3] entreprit de venger, par une action grande et audacieuse, la honte de ses concitoyens. D'abord il voulait, de son propre mouvement, pénétrer dans le camp des ennemis; [4] mais, craignant que, s'il sortait sans l'ordre des consuls et sans que personne en eût connaissance, il ne fût arrêté par les sentinelles romaines et ramené dans la ville comme un transfuge, accusation que le sort de Rome ne rendait que trop vraisemblable, il se rendit au sénat, [5] et là : « Pères conscrits, dit-il, je veux traverser le Tibre et entrer, si je le puis, dans le camp des ennemis, non pour y faire du butin et tirer vengeance de leurs pillages; j'ai, si les dieux me secondent, un plus noble dessein. » Autorisé par le sénat, il cache un poignard sous ses vêtements, et part. [6] Dès qu'il est arrivé, il se jette dans le plus épais de la foule qui se tenait près du tribunal de Porsenna. [7] On distribuait alors la solde aux troupes; un secrétaire était assis près du roi, vêtu à peu près de la même manière, et, comme il expédiait beaucoup d'affaires, que c'était à lui que les soldats s'adressaient, Mucius, craignant que s'il demandait qui des deux était Porsenna, il ne se fît découvrir en laissant voir son ignorance, s'abandonna au caprice de la fortune, et tua le secrétaire au lieu du prince. [8] Il se retirait au milieu de la foule effrayée, s'ouvrant un chemin avec

66 son fer ensanglanté, lorsque, au cri qui s'éleva au moment du meurtre, les gardes du roi accoururent, le saisirent, et le menèrent devant le tribunal. Là, sans défense et au milieu des plus terribles menaces du destin, bien loin d'être intimidé, il était encore un objet de terreur. [9] « Je suis un citoyen romain, dit-il; on m'appelle Gaius Mucius. Ennemi, j'ai voulu tuer un ennemi, et je ne suis pas moins prêt à recevoir la mort que je ne l'étais à la donner. Agir et souffrir en homme de coeur est le propre d'un Romain. [10] Et je ne suis pas le seul que ces sentiments animent. Beaucoup d'autres, après moi, aspirent au même honneur. Apprête-toi donc, si tu crois devoir le faire, à combattre pour ta vie à chaque heure du jour. Tu rencontreras un poignard et un ennemi jusque sous le vestibule de ton palais. [11] Cette guerre, c'est la jeunesse de Rome, c'est nous qui te la déclarons. Tu n'as à craindre aucun combat, aucune bataille. Tout se passera de toi à chacun de nous. » [12] Alors le roi, tout à la fois enflammé de colère et épouvanté du danger qu'il court, ordonne que Mucius soit environné de flammes, et le menace de l'y faire périr s'il ne se hâte de lui découvrir le complot mystérieux dont il cherche à l'effrayer. [13] « Vois, lui répliqua Mucius, vois combien le corps est peu de chose pour ceux qui n'ont en vue que la gloire. » Et en même temps il pose sa main sur un brasier allumé pour le sacrifice, et la laisse brûler comme s'il eût été insensible à la douleur. Étonné de ce prodige de courage, le roi s'élance de son trône, et, ordonnant qu'on éloigne Mucius de l'autel : [14] « Pars, lui dit-il, toi qui ne crains pas de te montrer encore plus ton ennemi que le mien. J'applaudirais à ton courage s'il était destiné à servir ma patrie. Va, je n'userai point des droits que me donne la guerre : je te renvoie libre, ta personne est désormais inviolable. » [15] Alors Mucius, comme pour reconnaître tant de générosité : « Puisque tu sais, dit-il, honorer le courage, tu obtiendras de moi, par tes bienfaits, ce que tu n'as pu obtenir par tes menaces. Nous sommes trois cents, l'élite de la jeunesse romaine, qui avons juré ta mort. [16] Le sort m'a désigné le premier; les autres viendront à leur tour, et tu les verras tous successivement, jusqu'à ce que l'un d'eux ait trouvé l'occasion favorable. »

XIII. [1] En renvoyant Mucius, à qui la perte de sa main droite fit donner, dans la suite, le nom de Scaevola, Porsenna ordonne à des ambassadeurs de le suivre à Rome. [2] Le danger qu'il venait de courir, et dont la méprise de son meurtrier l'avait seule préservé, et plus encore ce combat qu'il aurait à soutenir tant qu'il resterait un seul des conjurés, l'avaient tellement ému qu'il fit, de son propre mouvement, des propositions de paix aux Romains. [3] Il chercha vainement à mettre au nombre des conditions le rétablissement de la famille royale, et, s'il le fit, ce fut plutôt parce qu'il ne pouvait refuser cette démarche aux Tarquins, que dans la conviction qu'il n'éprouverait point un refus. [4] La restitution du territoire de Véies fut consentie, et les Romains se virent obligés de livrer des otages pour obtenir l'évacuation du Janicule. La paix conclue à ces conditions, Porsenna retira ses troupes de ce poste, et sortit du territoire de Rome. [5] Le sénat, pour récompenser l'héroïsme de Gaius Mucius, lui donna, au-delà du Tibre, des terres qui,

67 depuis, ont été appelées de son nom, Prés de Mucius. [6] Cet honneur, accordé au courage, excita les femmes à mériter aussi les distinctions publiques. Comme le camp des Étrusques n'était pas très éloigné des bords du Tibre, Clélie, l'une des jeunes Romaines livrées en otage, trompe les sentinelles, et, se mettant à la tête de ses compagnes, traverse le fleuve au milieu des traits ennemis, et, sans qu'aucune d'elles eût été blessée, elle les ramène à Rome, et les rend à leurs familles. [7] À la nouvelle de cette évasion, le roi, indigné, envoie à Rome pour réclamer Clélie, sans paraître tenir beaucoup aux autres; [8] mais bientôt, passant de la colère à l'admiration, et mettant ce trait d'audace au-dessus des actions des Coclès et des Mucius, il déclare que si on ne lui rend pas son otage, il regardera le traité comme rompu; mais que si on la remet en son pouvoir, il la renverra à ses concitoyens sans lui faire essuyer aucun mauvais traitement. [9] On tint parole de part et d'autre : les Romains, conformément au traité, rendirent à Porsenna les gages de la paix; et de son côté, le roi des Étrusques voulut que non seulement la vertu fût en sûreté auprès de lui, mais qu'elle y fût même honorée. Après avoir donné des éloges à Clélie, il lui fit présent d'une partie des otages, et lui en abandonna le choix. [10] Lorsqu'on les eut tous amenés en sa présence, elle choisit, dit-on, les plus jeunes, croyant, par respect pour la pudeur, [et elle obtint, à cet égard, l'entier consentement des otages eux-mêmes] devoir soustraire avant tout aux ennemis celles que leur âge exposait le plus aux outrages. [11] La paix rétablie, les Romains récompensèrent, par un genre d'honneur extraordinaire, un courage aussi extraordinaire dans une femme; on lui décerna une statue équestre; et l'on plaça au haut de la voie sacrée l'image de Clélie à cheval.

XIV. [1] On ne saurait concilier, avec cette retraite si pacifique du roi des Étrusques, un ancien usage qui s'est conservé jusqu'à nos jours, et qui consiste à proclamer la vente des biens du roi Porsenna, toutes les fois qu'on met des biens à l'encan. [2] Il faut ou que cette coutume se soit établie pendant la guerre, et qu'ensuite elle se soit perpétuée après la paix, ou qu'elle doive son origine à des sentiments plus pacifiques que ne semble l'indiquer cette formule de vente si hostile. [3] La conjecture la plus vraisemblable qui nous ait été transmise, c'est que Porsenna, lorsqu'il évacua le Janicule, avait un camp abondamment pourvu de vivres, tirés des campagnes fertiles de l'Étrurie, peu distantes de Rome, et qu'il fit don de tous ces approvisionnements aux Romains, qu'un long siège avait réduits à la disette; [4] que ces vivres, afin d'éviter que le peuple ne les pillât si on les lui abandonnait, furent vendus et appelés 'biens du roi Porsenna', et que cette formule exprimait plutôt la reconnaissance d'un bienfait, qu'un acte d'autorité exercé sur des propriétés royales qui n'étaient pas au pouvoir du peuple romain. [5] Ayant renoncé à la guerre contre Rome, Porsenna, pour ne pas paraître avoir inutilement amené son armée sur ce point, envoya son fils Arruns, avec une partie de ses troupes, faire le siège d'Aricie. [6] Les habitants de cette ville furent d'abord consternés d'une attaque aussi imprévue. Mais les secours qu'ils obtinrent des peuples la-

68 tins et de Cumes leur rendirent tant de confiance, qu'ils osèrent livrer une bataille. Dès que l'on en vint aux mains, les Étrusques se précipitèrent avec une telle impétuosité que leur choc suffit pour disperser les Ariciniens. [7] Les cohortes de Cumes opposant l'habileté à la force firent un mouvement oblique, puis changeant de front tout à coup, tombèrent sur les derrières de l'ennemi, que l'ardeur de la poursuite avaient emporté et mis en désordre. Grâce à cette manoeuvre, les Étrusques, au moment d'être victorieux, furent enveloppés et taillés en pièces. [8] Le peu qui s'échappa, ayant perdu leur chef, et ne voyant pas de refuge plus proche, se retirèrent, sans armes, à Rome, où ils se présentèrent dans l'attitude de suppliants. Ils y furent accueillis avec bienveillance; chacun s'empressa de leur donner l'hospitalité. [9] Leurs blessures guéries, les uns retournèrent dans leur patrie, où ils vantèrent l'hospitalité et les bienfaits qu'ils avaient reçus, beaucoup d'autres furent retenus à Rome par l'attachement qu'ils portaient à la ville et à leurs hôtes. On leur assigna pour demeure le terrain qui, dans la suite, s'est appelé de leur nom, 'Quartier des Étrusques'.

XV.

[1] Spurius Larcius et Titus Herminius, puis Publius Lucrétius et Publius Valérius Publicola sont ensuite nommés consuls. Ce fut dans le cours de cette année que, pour la dernière fois, des ambassadeurs de Porsenna vinrent à Rome demander le rétablissement des Tarquins. On leur répondit que le sénat enverrait de son côté auprès du roi, et l'on fit partir sur-le-champ les plus distingués d'entre les sénateurs, avec ordre de lui dire : [2] « Que sans doute on aurait pu déclarer brièvement qu'on se refusait au retour des rois; mais que si l'on avait préféré députer auprès de lui les principaux du sénat, plutôt que de faire à Rome même cette réponse à ses ambassadeurs, c'était pour que, désormais, il ne fût plus mention de cette affaire qui, après tant de bons rapports, ne pouvait qu'irriter, de part et d'autre, les esprits; que la demande du roi était contraire à la liberté du peuple romain, et que les Romains, à moins de consentir aveuglément à leur perte, se voyaient dans la nécessité de répondre par nu refus à un prince auquel ils ne voudraient rien refuser; [3] que Rome n'était plus une monarchie, mais un état libre, et qu'elle était fermement résolue à ouvrir ses portes plutôt à ses ennemis qu'à ses rois; que telle est la volonté de tous : le dernier jour de la liberté sera celui de Rome. [4] Que si donc il veut que Rome existe, ils le conjurent de souffrir qu'elle soit libre. » [5] Le roi, honteux de sa démarche, répondit : « Puisque c'est une résolution irrévocablement prise. Je ne vous fatiguerai plus d'inutiles importunités; mais je n'abuserai plus les Tarquins par l'espoir d'un secours qu'ils ne peuvent attendre de moi. Que, s'ils songent à la guerre, ou au repos, ils devront chercher ailleurs un lieu d'exil; rien ne doit plus troubler la paix que j'ai faite avec vous. » [6] Sa conduite, plus encore que ses paroles, prouva ses intentions amicales; il rendit ce qui lui restait d'otages, et restitua le territoire de Véies que le traité du Janicule avait enlevé aux Romains. [7] Tarquin, voyant tout espoir de retour perdu pour lui, s'exila à Tusculum, auprès de son gendre Mamilius Octavius. Une paix durable s'établit ainsi entre les Romains et Porsenna.

XVI. [1] Les consuls suivants furent Marcus Valérius

69 et Publius Postumius. Cette année-là on combattit avec succès contre les Sabins, et les consuls obtinrent les honneurs du triomphe. Les Sabins ne s'en préparèrent qu'avec plus d'ardeur à recommencer la guerre. [2] Pour leur tenir tête, et pour prévenir une attaque soudaine du côté de Tusculum, qui, sans avoir déclaré la guerre, était soupçonnée de dispositions hostiles, on créa consuls Publius Valérius pour la quatrième fois, et Titus Lucrétius pour la seconde. [3] Des dissensions qui éclatèrent chez les Sabins, entre les partisans de la guerre et ceux de la paix, vinrent donner de nouvelles forces aux Romains. [4] En effet, Attus Clausus, qui depuis fut appelé à Rome Appius Claudius, se voyant, comme chef du parti de la paix, opprimé par ceux qui excitaient à la guerre, et incapable de résister à leur faction, s'enfuit de Régille, suivi d'une foule nombreuse de clients, et vint se réfugier à Rome. [5] On leur donna le droit de cité et des terres au-delà de l'Anio. Ils formèrent la tribu appelée l'ancienne Claudia, dans laquelle on incorpora tous les nouveaux citoyens venus du même lieu. Appius fut admis dans le sénat et ne tarda pas à s'y faire distinguer. [6] Cependant les consuls envahirent, à la tête de leur armée, le territoire sabin, qu'ils ravagèrent, et après avoir fait essuyer aux ennemis une si terrible défaite que de longtemps on n'eut pas à craindre de voir ce peuple reprendre les armes, ils rentrèrent à Rome en triomphe. [7] Publius Valerius, qui de l'aveu de tous tenait le premier rang, soit comme capitaine, soit comme homme d'état, mourut l'année suivante, sous le consulat d'Agrippa Ménénius et de Publius Postumius, riche de gloire, sans doute, mais laissant une fortune si modique qu'elle ne put suffire aux frais de ses funérailles. Elles furent faites aux dépens de l'État, et les dames romaines prirent le deuil pour lui comme pour Brutus. [8] Cette même année, deux colonies latines, Pométia et Cora, se réunirent aux Aurunces, ce qui donna lieu à une guerre avec ce peuple. Une armée nombreuse, qui vint fièrement s'opposer aux consuls, sur la frontière, fut mise en déroute, et le fort de la guerre se concentra sur Pométia. [9] Le sang ne coula pas moins après le combat que pendant le combat même; le nombre des tués surpassa celui des prisonniers, et les prisonniers eux-mêmes furent massacrés sur différents points. Le vainqueur, dans sa colère, n'épargna même pas les otages, qui étaient au nombre de trois cents. Et cette année Rome vit encore un triomphe.

XVII. [1] Les consuls nommés l'année suivante furent Opiter Verginius et Spurius Cassius. Ils tentèrent d'enlever Pométia d'assaut et recoururent ensuite aux mantelets et à d'autres ouvrages. [2] Les Aurunces, poussés par une haine implacable plutôt que par l'espoir ou par l'occasion, s'élancèrent sur les travailleurs, armés de torches bien plus encore que d'épées, et mirent tout à feu et à sang. [3] Ils incendièrent les mantelets, blessèrent et tuèrent un grand nombre d'ennemis, et peu s'en fallut qu'ils n'ôtassent la vie à l'un des deux consuls [les historiens ne le nomment pas], qui, gravement blessé, était tombé de cheval. [4] Après cet échec, l'armée rentra dans Rome, laissant dans le camp beaucoup de blessés, et entre autres le consul, qu'on espérait peu de sauver. Après un court espace de temps, qui avait suffi pour guérir

70 les blessures et recruter l'armée, on revint, avec une nouvelle ardeur et de nouvelles forces, assiéger Pométia. [5] Les mantelets et les autres ouvrages réparés, le soldat était au moment d'escalader les murs, quand la ville se rendit. [6] Malgré cette capitulation, elle ne fut pas moins rigoureusement traitée que si elle eût été prise d'assaut : les principaux Aurunces furent, sans distinction, frappés de la hache, les autres habitants vendus à l'encan, ainsi que le territoire, et la place fut rasée. [7] Les consuls durent les honneurs du triomphe plutôt à la rigueur de la vengeance qu'ils venaient d'exercer, qu'à l'importance de la guerre à laquelle ils avaient mis fin.

XVIII.

[1] L'année suivante eut pour consuls Postumus Cominius et Titus Largius. [2] Cette même année, à Rome, durant la célébration des jeux, de jeunes Sabins, dans un moment d'effervescence, enlevèrent quelques courtisanes, et occasionnèrent un attroupement qui fut suivi d'une rixe et faillit amener un combat. On craignit que cet incident frivole ne fit éclater une nouvelle insurrection des Sabins. [3] On n'avait pas seulement à craindre une guerre contre les Latins : trente peuples, excités par Octavius Mamilius, s'étaient ligués contre Rome : on n'en pouvait douter. [4] Dans l'inquiétude que causait l'attente d'aussi grands événements, on parla pour la première fois de créer un dictateur. Mais en quelle année et à quels consuls donna-t-on cette marque de défiance, parce que, suivant la tradition, ils étaient de la faction des Tarquins ? quel fut le premier Romain créé dictateur ? ce sont autant de points sur lesquels on n'est pas d'accord. [5] Je trouve cependant chez les plus anciens auteurs que Titus Largius fut le premier élevé à la dictature, et que Spurius Cassius fut nommé général de la cavalerie. L'élection fut faite par les consulaires, ainsi que le voulait la loi relative à la création d'un dictateur; [6] ce qui me porterait encore à croire que Largius, consulaire, fut préféré à Manius Valérius, fils de Marcus et petit-fils de Volésus, qui n'avait pas encore été consul, puisqu'il s'agissait de donner aux consuls un chef qui pût les diriger. [7] Si l'on eût tenu à choisir un dictateur dans la famille Valéria, on eût élu de préférence à son fils, Marcus Valérius, homme d'un mérite reconnu et personnage consulaire. [8] Après l'élection du premier dictateur, quand on vit à Rome les haches portées devant lui, une grande terreur s'empara du peuple et le disposa à plus d'obéissance. On ne pouvait plus, comme avec les consuls, dont le pouvoir était égal, chercher un recours auprès de l'un contre l'autre, ou en appeler au peuple; il ne restait d'autre ressource qu'une prompte obéissance. [9] Les Sabins aussi tremblèrent à la nouvelle de la création d'un dictateur à Rome, d'autant qu'ils croyaient cette mesure dirigée contre eux. Ils envoient donc des ambassadeurs pour demander la paix. [10] Ceux-ci conjurent le dictateur et le sénat d'excuser chez des jeunes gens un moment d'erreur; on leur répondit qu'on pouvait pardonner à des jeunes gens, mais non pas à des vieillards qui faisaient sans cesse naître la guerre de la guerre. [11] Cependant on traita de la paix, et les Sabins l'eussent obtenue, s'ils avaient, comme on le demandait, consenti à payer les frais des préparatifs. La guerre fut donc déclarée; mais une trêve

71 tacite maintint la tranquillité durant cette année.

XIX.

[1] Le consulat de Servius Sulpicius et de Manius Tullius n'offre rien de mémorable. [2] Le suivant, celui de Titus Aebutius et de Gaius Vétusius, fut signalé par le siège de Fidènes, la prise de Crustumérie, et la défection de Préneste, qui abandonna les Latins pour Rome. La guerre contre le Latium qui fomentait sourdement depuis quelques années ne fut pas différée plus longtemps. [2] Aulus Postumius, dictateur, et Titus Aebutius, maître de cavalerie, partirent à la tête d'une infanterie et d'une cavalerie nombreuse, et rencontrèrent l'ennemi près du lac Régille sur le territoire de Tusculum. [4] Quand les Romains apprirent que les Tarquins étaient dans l'armée latine, leur colère fut si violente, qu'ils en vinrent aux mains sans plus tarder. [5] Aussi, cette bataille fut-elle la plus importante et la plus acharnée qu'ils eussent livrée jusque-là. En effet, les généraux eux-mêmes, non contents de diriger les mouvements, s'attaquèrent et se mesurèrent corps à corps, et, si l'on excepte le dictateur romain, il n'y eut presque aucun des chefs, dans l'une et l'autre armée, qui sortît du combat sans blessures. [6] Postumius était sur le front de la première ligne, occupé à ranger ses troupes et à les exhorter, quand Tarquin le Superbe, oubliant son âge et sa faiblesse pour ne songer qu'à sa haine, lance son cheval contre lui; blessé au flanc, le vieux roi est aussitôt entouré par les siens qui le mettent en sûreté. [7] À l'autre aile, Aebutius, maître de cavalerie, allait se précipiter sur Octavius Mamilius; le chef tusculan le voit venir et pousse son coursier contre lui. [8] Leurs lances se croisent, ils se rencontrent, et leur choc est si violent, qu'Aebutius a le bras traversé, et que Mamilius est frappé à la poitrine. [9] Les Latins l'entraînent aussitôt dans leur seconde ligne. Pour Aebutius, qui de son bras blessé ne pouvait plus tenir son arme, il quitte le champ de bataille. [10] Le général latin, sans faire attention à sa blessure, ranime le combat, et, voyant ses soldats atterrés, il fait avancer la cohorte des exilés romains, commandés par le fils de Lucius Tarquin. Ces derniers, irrités par la colère d'avoir perdu leurs biens et leur patrie, montrent plus de courage et rétablissent un peu le combat.

XX. [1] Les Romains commençaient à lâcher pied sur ce point, quand Marcus Valérius, frère de Publicola, aperçoit le jeune Tarquin qui se montrait plein de fierté à la tête des transfuges. Exalté par la gloire de sa maison et [2] voulant que la même famille qui avait eu l'honneur d'expulser les rois eût aussi celui de les tuer, il enfonce les éperons dans le flanc de son cheval, et fond sur Tarquin, la lance en arrêt. [3] Tarquin, pour se dérober à la fureur de son ennemi, se réfugie dans les rangs des siens. Valérius, emporté par son ardeur inconsidérée, vient heurter le front des exilés, et reçoit dans le flanc un coup qui le perce de part en part. Sa blessure ne ralentit pas la fougue de son cheval; mais le cavalier expirant tombe à terre et ses armes tombent sur lui. [4] Le dictateur Postumius, en voyant un si brave guerrier frappé à mort, les exilés pleins d'arrogance s'avancer au pas de course, et les siens, dans leur effroi, commencer à plier, [5] donne à sa cohorte, troupe d'élite qu'il gardait auprès de

72 lui pour sa défense, l'ordre de traiter en ennemi tout Romain qu'ils verront fuir. Ainsi placés entre deux craintes, les Romains ne songent plus à la fuite et reprennent leurs rangs. [6] La cohorte du dictateur donne alors pour la première fois, et ce corps, dont les forces et le courage sont intacts, taille en pièces les exilés épuisés de fatigue. [7] Alors un nouveau combat s'engage entre les chefs. Le général latin, voyant la cohorte des exilés presque enveloppée par le dictateur, tire de sa réserve quelques manipules qu'il conduit vivement sur sa première ligne. [8] Le lieutenant Titus Herminius voit cette troupe qui s'avance en bon ordre, et, reconnaissant au milieu d'elle Mamilius à ses vêtements et à ses armes, il l'attaque avec plus de fureur encore que ne venait de le faire le maître de cavalerie, [9] et, du premier coup, lui perce le flanc d'outre en outre, et le renverse mort. Mais lui-même, pendant qu'il dépouille le corps de son ennemi, est frappé d'un dard, et ramené vainqueur dans le camp, il expire aux premiers soins qu'on lui donne. [10] Aussitôt le dictateur court à sa cavalerie, la conjure, maintenant que l'infanterie est fatiguée, de mettre pied à terre et de ranimer le combat. Ils obéissent, sautent à bas de cheval, volent sur le front de l'armée, et remplaçant le premier rang, opposent à l'ennemi leurs petits boucliers, [11] L'infanterie reprend sur-le-champ courage quand elle voit cette élite de la jeunesse se mettre ainsi de niveau avec elle, et prendre sa part des dangers. Alors enfin, l'armée latine est ébranlée et commence à plier. [12] Les cavaliers se font ramener leurs chevaux, afin de pouvoir poursuivre l'ennemi, et l'infanterie marche sur leurs traces. Dans cette circonstance, le dictateur, n'oubliant aucune des ressources que pouvaient lui offrir les dieux et les hommes, voua, dit-on, un temple à Castor, et proclama des prix pour le premier et le second soldat qui entreraient dans le camp des Latins. [13] L'ardeur fut telle, que, du même élan qui dispersa l'ennemi, les Romains s'emparèrent de son camp. Telle fut la bataille du lac Régille. Le dictateur et le maître de cavalerie rentrèrent triomphants à Rome.

XXI. [1] Durant les trois années suivantes, il n'y eut ni paix ni guerre réelles. Les consuls furent Quintus Clélius et Titus Larcius; puis Aulus Sempronius et Marcus Minucius, [2] sous lesquels eut lieu la dédicace du temple de Saturne et l'institution de la fête des Saturnales. Ils eurent pour successeurs Aulus Postumius et Titus Verginius. [3] Je trouve dans quelques auteurs, que ce fut cette année seulement qu'eut lieu la bataille du lac Régille; que Aulus Postumius, se défiant de son collègue, abdiqua le consulat et fut créé dictateur. [4] La diversité des traditions sur la succession des magistrats expose à tant d'erreurs chronologiques qu'on ne peut, à une si grande distance des événements et des historiens, déterminer avec certitude les consuls et les faits de chaque année. [5] À Aulus Postumius et à Titus Verginius succédèrent Appius Claudius et Publius Servilius. L'événement le plus remarquable de cette année fut la mort de Tarquin, arrivée à Cumes où, après la défaite des Latins, il s'était retiré près du tyran Aristodème. [6] Cette nouvelle transporta de joie et le sénat et le peuple; mais cette joie, chez les patriciens, ne

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