Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 10)
340 Traitté de l'Amour de Dieu estendre sur le bois, et comme un doux aignelet attend paisiblement le coup de mort, de la chère main de son bon père ?
Pour moy, je préfère le père en la longanimité, mais aussi je donne hardiment le prix de la magnanimité au filz. Car d'un costé c'est voirement une merveille, mais non pas si grande, de voir que Abraham, des-ja viel et consommé en la science d'aymer Dieu, et fortifié de la récente vision et parole divine, face ce dernier effort de loyauté et dilection envers un Maistre duquel il avoit si souvent senti et savouré la suavité et providence ; mais de voir Isaac, au primtems de son aage, encor tout novice et apprentif en l'art d'aymer son Dieu, s'offrir, sur la seule parole de son père, au glaive et au feu pour estre un holocauste d'obéissance a la divine volonté, c'est chose qui surpasse toute admiration.
D'autre part, néanmoins, ne voyes vous pas, Theotime, qu'Abraham remasche et roule plus de trois jours dans son ame l'amere pensée et resolution de cet aspre sacrifice ? N'aves vous point de pitié de son cœur paternel, quand, montant seul avec son filz, cet enfant plus simple qu'une colombe luy disoit : Mon père, ou est la victime ? et qu'il luy respondoit : Dieu y prouvoyra, mon filz. Ne penses vous point que la douceur de cet enfant, portant son bois sur ses espaules et l'entassant par après sur l'autel, fit fondre en tendreté les entrailles de ce père ? O cœur que les Anges admirent et que Dieu magnifie ! Hé, Seigneur Jésus, quand sera-ce donq que vous ayant sacrifié tout ce que nous avons, nous vous immolerons tout ce que nous sommes ? quand vous offrirons nous en holocauste nostre franc arbitre, unique enfant de nostre esprit ? quand sera-ce que nous le lierons et estendrons sur le bûcher de vostre Croix, de vos espines, de vostre lance, affin que, comme une brebiette, elle soit victime aggreable de vostre bon playsir, pour mourir et brusler du feu et du glaive de vostre saint amour ? O franc arbitre de mon cœur, que ce vous sera chose bonne d'estre lié et estendu sur la Croix du divin Sauveur ! que ce vous est chose
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désirable de mourir a vous mesme, pour ardre a jamais en holocauste au Seigneur !
Theotime, nostre franc arbitre n'est jamais si franc que quand il est esclave de la volonté de Dieu, comme il n'est jamais si serf que quand il sert a nostre propre volonté : jamais il n'a tant de vie que quand il meurt a soy mesme, et jamais il n'a tant de mort que quand il vit a soy. Nous avons la liberté de faire le bien et le mal ; mais de choisir le mal ce n'est pas user, ains abuser de cette liberté. Renonçons a cette malheureuse liberté, et assujettissons pour jamais nostre franc arbitre au parti de l'amour céleste ; rendons nous esclaves de la dilection, de laquelle les serfs sont plus heureux que les rois. Que si jamais nostre ame vouloit employer sa liberté contre nos resolutions de servir Dieu éternellement et sans reserve, o alhors, pour Dieu, sacrifions ce franc arbitre , et le faysons mourir a soy afhn qu'il vive a Dieu. Qui le voudra garder pour l'amour propre en ce monde, le perdra pour l'amour éternel en l'autre ; et qui le perdra pour l'amour de Dieu en ce monde, il le conservera pour le mesme amour en l'autre *. Qui *Matt.,x,39;joan. luy donnera la liberté en ce monde, l'aura serf et esclave en l'autre, et qui l'asservira a la Croix en ce monde, l'aura libre en l'autre, ou, estant abismé en la jouissance de la divine Bonté, sa liberté se treuvera convertie en amour et l'amour en liberté, mais liberté de douceur infinie ; sans effort, sans peyne et sans répugnance quelconque, nous aymerons invariablement a jamais le Créateur et Sauveur de nos âmes.
342 Traitté de l'Amour de Dieu
DES MOTIFS QUE NOUS AVONS POUR LE SAINT AMOUR
Amatorium. Saint Bonavcnture *, le Père Louys de Grenade (^),
le Père Louys du Pont (^), Frère Diegue de Stella ont suffisamment discouru sur ce sujet ; je me contenteray de marquer seulement les pointz que j'en ay touché en ce Traitté.
La Bonté divine considérée en elle mesme n'est pas seulement le premier motif de tous, mais le plus grand, le plus noble et le plus puissant, car c'est celuy qui ravit les Bienheureux et comble leur félicité. Comme peut on avoir un cœur et n'aymer pas une si infinie Bonté ? Or ce sujet est aucunement proposé au chapitre i et ii du IP Livre, et des le chapitre viil du IIP Livre jusques a la fin, et au chapitre ix du Livre X.
Le 2. motif est celuy de la providence naturelle de Dieu envers nous, de la création et conservation, selon que nous disons au chapitre m du IP Livre.
Le 3. motif est celuy de la providence surnaturelle de Dieu envers nous, et de la rédemption qu'il nous a préparée, ainsy qu'il est expliqué au chapitre iv, v, vi et VII du IP Livre.
(i) Pour le P. de Grenade et le F. Stella, voir au premier volume, Préface, p. 6, notes (i), (2).
(2) Du Pont {de la Puente), Jésuite espagnol (1545-1624). Méditations des Mystères de nostre saincte Foy, avec la pratique de l'oraison mentale, composées par leR.P.Louys de la Puente, Religieux de la Compagnie de Jésus: et traduictes de l'Espagnol, par M. R. Gaultier, Advocat du Roy (Douai, Baltasar Bellere, 161 1), Partie VI.
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Le 4. motif c'est de considérer comme Dieu prattique cette providence et rédemption, fournissant a un chacun toutes les grâces et assistances requises a nostre salut ; dequoy nous traittons au IP Livre, des le chapitre viii, et au Livre III, des le commencement jusques au chapitre vi.
Le 5. motif est la gloire éternelle que la divine Bonté nous a destinée, qui est le comble des bienfaitz de Dieu envers nous ; dont il est aucunement discouru des le chapitre ix jusques a la fin du Livre III.
Or, pour recevoir de ces motifs une profonde et puissante chaleur de dilection, il faut :
1. Qu'après en avoir considéré l'un en gênerai, nous l'appliquions en particulier a nous mesmes. Par exemple : O qu'aymable est ce grand Dieu, qui par son infinie bonté a donné son Filz en rédemption pour tout le monde ! Helas, ouy, pour tous en gênerai, mais en particulier encor pour moy, qui suis le premier des pécheurs* ! Ah ! il m'a aymé ; je dis, il m'a aymé * i Tim., i, 13. moy, mais je dis moy mesme, tel que je suis, et s'est
livré a la Passion pour moy* ! * Gaiat., n, 20.
2. Il faut considérer les bénéfices divins en leur origine première et éternelle. O Dieu, mon Theotime, quelle asses digne dilection pourrions nous avoir pour l'infinie bonté de nostre Créateur, qui de toute éternité a projette de nous créer, conserver, gouverner, racheter, sauver et glorifier tous en gênerai et en particulier ? Hé ! qui estois-je Ihors que je n'estois pas ? moy,
Traitté de l'Amour de Dieu
dis-je, qui estant maintenant quelque chose, ne suis rien qu'un simple chetif vermisseau de terre. Et cependant, Dieu, des l'abisme de son éternité, pensoit pour
* jerem.,xxix, II. moy des pensecs de bénédictions * ; il meditoit et
desseignoit, ains determinoit l'heure de ma naissance, de mon Baptesme, de toutes les inspirations qu'il me donneroit, et en somme tous les bienfaitz qu'il me feroit et offriroit. Helas, y a-il une douceur pareille a cette douceur !
3. Il faut considérer les bienfaitz divins en leur seconde source méritoire ; car ne sçaves vous pas, Theotime, que le grand Prestre de la Loy portoit sur ses espaules et sur sa poitrine les noms des enfans d'Israël, c'est a dire, des pierres pretieuses esquelles les
• Exod., XXXIX, 14. noms des chefs d'Israël estoyent gravés* ? Hé, voyes
• Heb., IV, 14. Jésus, nostre grand Evesque*, et regardes-le des l'instant de sa conception ; considères qu'il nous portoit sur ses espaules, acceptant la charge de nous racheter par
* PhUip., II, 8. sa mort, et la mort de la croix*. O Theotime, Theotime, cette ame du Sauveur nous connoissoit tous par nom et par sur-nom ; mais sur tout au jour de sa Passion, Ihors qu'il offroit ses larmes, ses prières, son sang et sa vie pour tous, il lançoit en particulier pour vous ces pensées de dilection : Helas, o mon Père éternel, je prens a moy et me charge de tous les péchés du pauvre Theotime, pour souffrir les tormens et la mort afhn qu'il en demeure quitte et qu'il ne périsse point, mais qu'il vive. Que je meure, pourveu qu'il vive* ; que je sois crucifié, pourveu qu'il soit glorifié ! O amour souverain du cœur de Jésus, quel cœur te bénira jamais asses dévotement !
Ainsy, dedans sa poitrine maternelle, son cœur divin prevoyoit, disposoit, meritoit, impetroit tous les bienfaitz que nous avons, non seulement en gênerai pour tous, mais en particulier pour un chacun ; et ses mammelles de douceur nous preparoyent le lait de ses raouvemens, de ses attraitz, de ses inspirations, et des suavités par lesquelles il tire, conduit et nourrit nos cœurs a la vie éternelle. Les bienfaitz ne nous
*Vide supra, 1. X,
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eschauffent point si nous ne regardons la volonté éternelle qui les nous destine, et le cœur du Sauveur qui les nous a mérités par tant de peynes, et sur tout en sa Mort et Passion.
QUE LE MOXT DE CALVAIRE EST LA VRAYE ACADEMIE
Or en fin, pour conclusion, la Mort et Passion de Nostre Seigneur est le motif le plus doux et le plus violent qui puisse animer nos cœurs en cette vie mortelle : et c'est la vérité que les abeilles mistiques font leur plus excellent miel dans les playes de ce Lyon de la tribu de Juda*, esgorgé, mis en pièces et deschiré * Apoc, v, 5. sur le mont de Calvaire ; et les enfans de la Croix se glorifient en leur admirable problème, que le monde n'entend pas : de la mort, qui dévore tout, est sortie la viande de nostre consolation ; et de la mort, plus forte que tout, est issue la douceur du miel de nostre amour*. *judic., xiv, s, 14. O Jésus mon Sauveur, que vostre mort est amiable, puisqu'elle est le souverain effect de vostre amour !
Aussi, la haut en la gloire céleste, après le motif de la Bonté divine conneûe et considérée en elle mesme, celuy de la mort du Sauveur sera le plus puissant pour ravir les espritz bienheureux en la dilection de Dieu ; en signe dequoy, en la Transfiguration, qui fut un eschantillon de la gloire, Moyse et Helie parloyent avec Nostre Seigneur de l'excès qu'il devait accomplir en Hierusalem *. Mays de quel excès, sinon de cet * luc», ix, 31. excès d'amour par lequel la vie fut ravie a l'Amant
346 Traitté de l'Amour de Dieu pour estre donnée a la bienaymee ? Si que, au cantique éternel, je m'imagine qu'on répétera a tous momens cette joyeuse acclamation :
Vive Jésus, duquel la mort Monstra combien l'amour est fort !
Theotime, le mont Calvaire est le mont des amans. Tout amour qui ne prend son origine de la Passion du Sauveur est frivole et périlleux. Malheureuse est la mort sans l'amour du Sauveur ; malheureux est l'amour sans la mort du Sauveur. L'amour et la mort sont tellement meslés ensemble en la Passion du Sauveur, qu'on ne peut avoir au cœur l'un sans l'autre. Sur le Calvaire on ne peut avoir la vie sans l'amour, ni l'amour sans la mort du Rédempteur : mais hors de la, tout est ou mort éternelle, ou amour éternel, et toute la sagesse chrestienne consiste a bien choisir ; et pour vous ayder a cela j'ay dressé cet escrit, mon Theotime.
(a) Il faut choisir, o mortel, En cette vie mortelle. Ou bien l'amour éternel. Ou bien la mort étemelle ; L'ordonnance du grand Dieu Ne laisse point de milieu.
O amour éternel, mon ame vous requiert et vous choisit éternellement ! Hé, « venes. Saint Esprit, et •AdMissaminfesto enflammes nos cœurs de vostre dilection*. » Ou aymer ou mourir ! Mourir et aymer ! Mourir a tout autre amour pour vivre a celuy de Jésus, affin que nous ne mourions point éternellement ; ains que vivans en vostre amour éternel, o Sauveur de nos âmes, nous chantions éternellement : Vive Jésus ! J'ayme Jésus ! Vive Jésus
(a) [Cette strophe, écrite par une main étrangère, se trouve sur le même feuillet dont il est question plus haut, chap. iv, p. 326, (a).]
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que j'ayme ! J'ayme Jésus, qui vit et règne es siècles des siècles. Amen.
Ces choses, Theotime, qui par la grâce et faveur de la charité ont esté escrittes a vostre charité, puissent tellement s'arrester en vostre cœur que cette charité treuve en vous le fruit des saintes œuvres, non les feuilles des louanges. Amen, Dieu soit beny ! Je ferme donq ainsy tout ce Traitté par ces paroles, par lesquelles saint Augustin finit un sermon admirable de la charité* * Sermo cccl. qu'il fit devant une illustre assemblée.