Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 9)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — éd. d'Annecy t. IV-V (OCR) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

278 Traitté de l'Amour de Dieu et rébellion suivante, de la volonté humaine qui est leur mère.

O Dieu, Theotime, quel malheur ! Si le juste se destourne de sa justice et qu'il face l'iniquité, on n'aura plus mémoire de toutes ses justices, il mourra * Cap. XVIII, 24, en son péché, dit Nostre Seigneur en Ezechiel * :

de sorte que le péché mortel ruine tout le mérite des vertus ; car, quant a celles qu'on prattique tandis qu'il règne en l'ame, elles naissent tellement mortes qu'elles sont a jamais inutiles pour la prétention de la vie éternelle ; et quant a celles que l'on a prattiquees avant qu'il fust '«i) commis, c'est a dire tandis que la dilection sacrée vivoit en l'ame, leur valeur et mérite périt et meurt soudain a son arrivée, ne pouvans conserver leur vie après la mort de la charité qui la leur avoit donnée.

Le lac que les prophanes appellent communément Asphaltite, et les autheurs sacrés mer Morte, (e) a une malédiction si grande que rien ne peut vivre de ce que l'on y met : quand les poissons du fleuve Jordain l'approchent ilz meurent, si promptement ilz ne rebroussent contremont ; les arbres de son rivage ne produisent rien de vivant, et bien que leurs fruitz ayent l'apparence et forme extérieure pareille aux fruitz des autres contrées, néanmoins, quand on les veut arracher, on treuve que ce ne sont que escorces et peleures pleines de cendres qui s'en vont au vent : marques des infâmes péchés pour la punition desquelz cette contrée, peuplée de quatre cités plantureuses, fut jadis convertie en cet abisme de puanteur et d'infection ; et rien aussi ne peut, ce semble, mieux représenter le malheur du péché, que ce lac abominable qui prit son origine du plus exécrable desordre que la chair humaine puisse commettre. Le péché donq, comme une mer Morte et mortelle, tue tout ce qui l'aborde : rien n'est vivant de

(d) qu'il fust — [survenu en l'ame.. .J

(e) mer Morte, — [est tellement maudite... est si pestilentielle...]

Livre XI. Chapitre xi. 279

tout ce qui naist en l'ame qu'il occupe, ni de tout ce

qui croist autour de luy. O Dieu, nullement, Theotime :

car non seulement le péché est une œuvre morte, mays

elle est tellement pestilente et vénéneuse, que les plus

excellentes vertus de l'ame pécheresse ne produisent

aucune action vivante ; et quoy que quelquefois les

actions des pécheurs ayent une grande ressemblance

avec les actions des justes, ce ne sont toutefois qu'escorces

pleines de vent et de poussière, regardées voirement et

mesme récompensées par la Bonté divine de quelques

presens temporelz, qui leur sont donnés comme aux

enfans des chambrières, mais escorces pourtant qui ne

sont ni ne peuvent estre savourées ni goustees par (f) la

divine justice, pour estre salariées de loyer éternel.

Elles périssent sur leurs arbres, et ne peuvent estre

conservées en la main de Dieu, parce qu'elles sont

vuides de vraye valeur ; comme il est dit en l'Apocalipse* * Cap. m, i.

a l'Evesque de Sardes, lequel estoit estimé un arbre

vivant, a cause de plusieurs vertus qu'il prattiquoit, et

néanmoins il estoit mort, parce qu'estant en péché,

ses vertus n'estoyent pas des vrays fruitz vivans, mays

des escorces mortes, et des amusemens pour les yeux,

non des pommes savoureuses, utiles a manger.

De sorte que nous pouvons tous lancer cette véritable voix, a l'imitation du saint Apostre* : Sans la charité * i Cor., xm, 2, 3. je ne suis rien, rien ne me profite ; et celle cy, avec saint Augustin* : Mettes dans un cœur « la charité, tout *ubi supra, cap. n, profïite ; ostés du cœur la charité, rien ne proffite. » Or je dis, rien ne proffite pour la vie éternelle, quoy que, comme nous disons ailleurs*, les œuvres vertueuses des * Supra, cap. i. pécheurs ne soyent pas inutiles pour la vie temporelle ; mays, Theotime mon amy, que proffite-il a l'homme s'il gaigne tout le monde temporellement et qu'il perde son ame éternellement* ? ♦ Matt.,xvi, 26.

({) par — fie divin Pasteur...]

28o Traitté de l'Amour de Dieu

Les œuvres donques que le pécheur fait tandis qu'il est privé du saint amour, ne proffitent jamais pour la vie éternelle, et pour cela sont appellees œuvres mortes ; mais les bonnes œuvres du juste sont au contraire nommées vives, d'autant que le divin amour les anime et vivifie de sa dignité. Que si, par après, elles perdent leur vie et valeur par le péché survenant, elles sont dites œuvres amorties, esteintes ou mortifiées seulement ; mais non pas œuvres mortes, si principalement on a esgard aux esleuz. Car, comme le Sauveur, parlant de la petite Talithe de Jaïrus, dit qu'elle n'estoit pas morte, ♦ Matt., IX, 24. aùis dormait seulement *, parce que devant estre soudain resuscitee, sa mort seroit de si peu de durée qu'elle ressembleroit plustost un sommeil qu'une vraye mort, ainsy les œuvres des justes, et sur tout des esleuz, que le péché survenu fait mourir, ne sont pas dites œuvres mortes, ains seulement amorties, mortifiées, assoupies ou pasmees, parce qu'au prochain retour de la sainte dilection elles doivent, ou du moins peuvent bien tost revivre et resusciter. Le retour du péché oste la vie au cœur et a toutes ses œuvres ; le retour de la grâce rend la vie au cœur et a toutes ses œuvres. Un hyver rigoureux amortit toutes les plantes de la campaigne, en sorte que s'il duroit tous-jours elles aussi tous-jours demeureroyent en cet estât de mort. Le péché, triste et très effro3^able hyver de l'ame, amortit toutes les saintes œuvres qu'il y treuve, et s'il duroit tous-jours, jamais rien ne reprendroit ni vie ni vigueur. Mais comme

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au retour du beau primtems, non seulement les nouvelles semences qu'on jette en terre a la faveur de cette belle et féconde sayson germent et bourgeonnent aggreablement, chacune selon sa qualité, mais aussi les vielles plantes que l'aspreté de l'hyver précèdent avoit flestries, desséchées et amorties, reverdissent, se revigorent et reprennent leur vertu et leur vie ; de mesme le péché estant aboli et la grâce du divin amour revenant en l'ame, non seulement les nouvelles affections que le retour de ce sacré primtems apporte, germent et produisent beaucoup de mérites et de bénédictions, mais les œuvres fanées et flestries sous la rigueur de l'hyver du péché passé, comme deslivrees de leur ennemy mortel, reprennent leurs forces, se revigorent, et, comme resuscitees, fleurissent derechef et fructifient en mérites pour la vie éternelle.

Telle est la toute puissance du céleste amour, ou l'amour de la céleste toute puissance : Si l'impie se destourne de son impieté et qu'il fasse jugement et justice, il vivifiera son ame ; Convertisses vous et faites pénitence de vos iniquités, et l'iniquité ne vous sera point a ruine, dit le Seigneur tout puissant * ; et qu'est-ce a dire, l'iniquité ne vous sera 'Ezech.,xviii,27,3o. point a ruine, sinon que les ruines qu'elle avoit faites seront réparées ? Ainsy, outre mille caresses que l'enfant prodigue receut de son père, il fut restabli avec avantage en tous ses ornemens et en toutes les grâces, faveurs et dignités qu'il avoit perdues* ; et Job, image * Lucœ, xv, 22. innocente du pécheur pénitent, reçoit en fin au double de tout ce qu'il avoit eu*. Certes, le tressaint Concile * job, uit., 10. de Trente veut* que l'on anime les penitens retournés *Sess.vi,De justif., en la sacrée dilection de Dieu éternel, par ces paroles ^^^' ^^'' de l'Apostre '.Abondes en tout bon œuvre, sachans que vostre travail n'est point inutile en Nostre Seigneur* ; car Dieu n'est pas injuste pour oublier * i Cor., xv, 58. vostre œuvre et la dilection que vous aves monstree en son nom*. Dieu donques n'oublie pas les œuvres * Heb., vi, 10. de ceux qui, ayans perdu la dilection par le péché, la recouvrent par la pénitence. Or Dieu oublie les œuvres

282 Traitté de l'Amour de Dieu quand elles perdent leur mérite et leur sainteté par le péché survenant, et il s'en resouvient quand elles retournent en vie et valeur par la présence du saint amour : de sorte mesme que, affin que les fidèles soyent recompensés de leurs bonnes œuvres, tant par l'accroissement de la grâce et de la gloire future que par l'effectuelle jouissance de la vie éternelle, il n'est pas nécessaire que l'on ne retombe point au péché, ains suffit, selon le *Sess.vi,can.xxxn. sacré Concile *, que l'on « trespasse en la grâce » et charité de Dieu.

Dieu a promis des recompenses éternelles aux œuvres de l'homme juste, mais si le juste se destourne de sa justice par le péché, Dieu n'aura plus mémoire des

* Ezech., xvm, 24. justices et bonnes œuvres qu'il avoit faites*. Que si

néanmoins, par après, ce pauvre homme tombé en péché se relevé et retourne en l'amour divin par pénitence,

* ibid., y^. 21, 22. Dieu ne se resouviendra plus de son péché* ; et s'il ne

se resouvient plus du péché, il se resouviendra donques des bonnes œuvres précédentes et de la recompense qu'il leur avoit promise, puisque le péché, qui seul les avoit ostees de la mémoire divine, est totalement effacé, aboli, anéanti : si que alhors la justice de Dieu oblige sa miséricorde, ou plustost la miséricorde de Dieu oblige sa justice, de regarder derechef les bonnes œuvres passées, comme si jamais il ne les avoit oubliées ; autrement le sacré pénitent n'eust pas osé

* Ps. L, 14. dire a son Maistre * : Rendes moy l'allégresse de

vostre salutaire, et me confirmes de vostre esprit principal. Car, comme vous voyes, non seulement il

* Vers. 12. requiert une nouveauté d'esprit et de cœur*, mais il

prétend qu'on luy rende l'allégresse que le péché luy avoit ravie : or cette allégresse n'est autre chose que le vin du céleste amour, qui res-jouit le cœur de ♦Judic, IX, 13; Ps. l'homme*.

(a) Il n'est pas du péché, en cet endroit, comme des

(a) [V'oir à l'Appendice deux fragments du Ms. (A) se rapportant à ce chapitre.]

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œuvres de charité : car les œuvres du juste ne sont pas effacées, abolies ou anéanties par le péché survenant, ains elles sont seulement oubliées, mais le péché du meschant n'est pas seulement oublié, ains il est effacé, nettoyé, aboli, anéanti par la sainte pénitence ; c'est pourquoy le péché survenant au juste, ne fait pais revivre les péchés autrefois pardonnes, d'autant qu'ilz ont esté tout a fait anéantis, mais l'amour revenant en l'ame du pénitent, fait bien revivre les saintes œuvres d'autrefois, parce qu'elles n'estoyent pas abolies, ains seulement oubliées. Et cet oubli des bonnes œuvres des justes, après qu'ilz ont quitté leur justice et dilection, consiste en ce qu'elles nous sont rendues inutiles tandis que le péché nous rend incapables de la vie éternelle, qui est leur fruit ; et partant, si tost que par le retour de la charité nous sommes remis au rang des enfans de Dieu, et par conséquent rendus susceptibles de la gloire immortelle. Dieu se resouvient de nos bonnes œuvres anciennes, et elles nous sont derechef rendues fructueuses. Il n'est pas raysonnable que le péché ayt autant de force contre la charité comme la charité en a contre le péché, car le péché procède de nostre foiblesse, et la charité de la puissance divine : si le péché abonde en malice pour ruiner, la grâce surabonde pour reparer* ; et la miséricorde de Dieu, ♦ Rom., v, 20. par laquelle il efface le péché, s'exalte tous-jours et se rend glorieusement triomphante contre la rigueur du jugement* , par lequel Dieu avoit oublié les bonnes * jacobi, n, 13. œuvres qui precedoyent le péché. Ainsy tous-jours, es guerisons corporelles que Nostre Seigneur donnoit par miracle, non seulement il rendoit la santé, mais il adjoustoit des bénédictions nouvelles, faysant exceller la guerison au dessus de la maladie ; tant il est bonteux envers les hommes.

Que les guespes, taons ou mouschons, et telz petitz animaux nuisibles, estans mortz puissent revivre et resusciter, je ne l'ay jamais veu, ni leu, ni ouy dire ; mais que les chères avettes, mousches si vertueuses, puissent resusciter, chacun le dit, et je l'ay maintefois

284 Traitté de l'Amour de Dieu

* Hist. nat., 1. XI, leu. « On dit » (ce sont les paroles de Pline *) « que c. XX (al. xxii). gardant les cors mortz des mousches a miel qu'on a

noyées, dans la mayson tout l'hyver, et les remettant au soleil le primtems suivant couvertes de cendre de figuier, elles resusciteront » et seront bonnes comme auparavant. Que les iniquités et œuvres malignes puissent revivre après que par la pénitence elles ont esté noyées et abolies, certes, mon Theotime, jamais l'Escriture ni aucun théologien ne l'a dit, que je sache ; ains le contraire est authorisé par la sacrée Parole et par le commun consentement de tous les docteurs. Mays que les œuvres saintes, qui comme douces abeilles font le miel du mérite, estant noyées dans le péché puissent par après revivre, quand, couvertes des cendres de la pénitence, on les remet au soleil de la grâce et charité, tous les théologiens le disent et enseignent bien clairement ; et Ihors il ne faut pas douter qu'elles ne soyent utiles et fructueuses comme avant le péché. Lhors que Nabuzardan destruisit Hierusalem et qu'Israël fut mené en captivité, le feu sacré de l'autel fut caché dans un puitz, ou il se convertit en boue ; mais cette boiie tirée du puitz et remise au soleil lhors du retour de la captivité, le feu mort resuscita, et cette boiie fut

* II Mac, 1, 19-22. convertie en flammes*. Quand l'homme juste est rendu

esclave du péché, toutes les bonnes œuvres qu'il avoit faites sont misérablement oubliées et réduites en boiie ; mais au sortir de la captivité, lhors que par la pénitence il retourne en la grâce de la dilection divine, ses bonnes œuvres précédentes sont tirées du puitz de l'oubli, et, touchées des rayons de la miséricorde céleste, elles revivent et se convertissent en flammes aussi claires que jamais elles furent, pour estre remises sur l'autel sacré de la divine approbation, et avoir leur première dignité, leur premier prix et leur première valeur.

Livre XI. Chapitre xiii. 285

TOUTE LA PRATTIQUE DES VERTUS ET DE NOS ACTIONS

Les bestes ne pouvant connoistre la fin de leurs actions, tendent voirement a leur fin, mais n'y prétendent pas, car prétendre c'est tendre a une chose par dessein avant que d'y tendre par effect ; elles jettent leurs actions a leur fin, mais elles ne projettent point, ains suivent leurs instinctz sans élection ni intention. Mais l'homme est tellement maistre de ses actions humaines et raysonnables qu'il les fait toutes pour quelque fin, et les peut destiner a une ou plusieurs fins particulières, ainsy que bon luy semble : car il peut changer la fin naturelle d'une action, comme quand il jure pour tromper, puisqu'au contraire la fin du serment est d'empescher la tromperie ; et peut adjouster a la fin naturelle d'une action quelqu'autre sorte de fin, comme quand, outre l'intention de secourir le pauvre a laquelle l'aumosne tend, il adj ouste l'intention d'obliger l'indigent a la pareille.

Or, nous adjoustons quelquefois une fin de moindre perfection que n'est celle de nostre action, quelquefois aussi nous adjoustons une fin d'égale ou semblable perfection, et parfois encor une fin plus eminente et relevée. Car, outre le secours du souffreteux auquel l'aumosne tend spécialement, ne peut on pas prétendre,

I. d'acquérir son amitié, 2. d'édifier le prochain, et 3. de plaire a Dieu ? qui sont trois diverses fins, dont la première est moindre, la seconde n'est pas presque plus excellente, et la troisiesme est beaucoup plus eminente

286 Traitté de l'Amour de Dieu que la fin ordinaire de l'aumosne : si que nous pouvons, comme vous voyes, donner diverses perfections a nos actions, selon la variété des motifs, fins et intentions que nous prenons en les faysant. •juxta Origen., S. « Soyes bons changeurs, » dit le Sauveur*. Prenons

Amb., S. Hieron. , -, • , ~., .. , • ^ i i

et aiios. Cf. introd. donq bien garde, Iheotime, de ne pomt changer les ad \_it dev., Par- motif S et la fin de nos actions qu'avec avantage et

tera III, c. XXII. ^ o

proffit, et de ne rien faire en ce traffiq que par bon ordre et rayson. Tenes, voyla cet homme qui entre en charge pour servir le public et pour acquérir de l'honneur : s'il a plus de prétention de s'honnorer que de servir la chose publique, ou qu'il soit également désireux de l'un et de l'autre, il a tort et ne laisse pas d'estre ambitieux, car il renverse l'ordre de la rayson, égalant ou préférant son interest au bien public ; mais si, prétendant pour sa fin principale de servir le public, il est bien ayse aussi parmi cela d'accroistre l'honneur de sa famille, certes, on ne le sçauroit blasmer, parce que non seulement ses deux prétentions sont honnestes, mais elles sont bien rangées. Cet autre se communie a Pasques pour ne point estre blasmé de son voysinage et pour obéir a Dieu ; qui doute qu'il ne fasse bien ? Mais s'il se communie autant ou plus pour éviter le blasme que pour obéir a Dieu, qui doute qu'il ne fasse impertinemment, égalant ou préférant le respect humain a l'obéissance qu'il doit a Dieu ? Je puis jeusner le caresme, ou par charité affin de plaire a Dieu, ou par obéissance parce que l'Eglise l'ordonne, ou par sobriété, ou par diligence pour mieux estudier, ou par prudence affin de faire quelque espargne requise, ou par chasteté affin de dompter le cors, ou par religion pour mieux prier. Or, si je veux, je puis assembler toutes ces intentions et jeusner pour tout cela, mais en ce cas il faut tenir bonne police a ranger ces motifs : car si je jeusnois principalement pour espargner, plus que pour obéir a l'Eglise, plus pour bien estudier que pour plaire a Dieu, qui ne void que je pervertis le droit et l'ordre, préférant mon interest a l'obéissance de l'Eglise et au contentement de mon Dieu ? Jeusner pour espargner est

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bon ; jeusner pour obéir a l'Eglise est meilleur ; jeusner pour plaire a Dieu est très bon : mais encores qu'il semble que de trois biens on ne puisse pas composer un mal, si est-ce que qui les colloqueroit en desordre, préférant le moindre au meilleur, il feroit sans doute un desreglement blasmable.

Un homme qui n'invite qu'un de ses amis n'offence nullement les autres ; mais s'il les invite tous et qu'il donne les premières séances aux moindres, reculant les plus honnorables au bas bout, n'offence-il pas ceux ci et ceux la tout ensemble ? ceux ci parce qu'il les déprime contre la rayson, ceux la parce qu'il les fait paroistre sotz. Ainsy, faire une action pour un seul motif raysonnable, pour petit qu'il soit, la rayson n'en est point offencee : mais qui veut avoir plusieurs motifs, il les doit ranger selon leurs qualités ; autrement il commet péché, car le desordre est un péché, comme le péché est un desordre. Oui veut plaire a Dieu et a Nostre Dame fait très bien ; mais qui voudroit plaire a Nostre Dame également ou plus qu'a Dieu, il commettroit un desreglement insupportable, et on luy pourroit dire ce qui fut dit a Caïn : Si vous aves bien offert, mais aves mal partagé, cesses, vous aves péché*. Il faut donner *Gen., iv, 7 ; juxta a chasque fin le rang qui luy convient, et, par conséquent, le souverain a celle de plaire a Dieu.

Or le souverain motif de nos actions, qui est celuy du céleste amour, a cette souveraine propriété, qu'estant plus pur il rend l'action qui en provient plus pure : si que les Anges et Saintz de Paradis n'ayment chose aucune pour autre fin quelcomque que pour celle de l'amour de la divine Bonté et par le motif de luy vouloir plaire ; ilz s'entr'ayment voirement tous très ardemment, ilz nous ayment aussi, ilz ayment les vertus, mais tout cela pour plaire a Dieu seulement. Ilz suivent et prattiquent les vertus, non entant qu'elles sont belles et a5miables, mais entant qu'elles sont aggreables a Dieu ; ilz ayment leur félicité, non entant qu'elle est a eux, mais entant qu'elle plait a Dieu : ouy mesme ilz ayment l'amour duquel ilz ayment Dieu, non parce qu'il

288 Traitté de l'Amour de Dieu est en eux, mais parce qu'il tend a Dieu ; non parce qu'il leur est doux, mais parce qu'il plait à Dieu ; non parce qu'ilz l'ont et le possèdent, mais parce que Dieu le leur donne et qu'il y prend son bon playsir.

PRATTIQUE DE CE QUI A ESTE DIT AU CHAPITRE PRECEDENT

Purifions donq, Theotime, tant que nous pourrons, toutes nos intentions : et puisque nous pouvons respandre sur toutes les actions des vertus le motif sacré du divin amour, pourquoy ne le ferons nous pas ? rejettans es occurrences toutes sortes de motifs vicieux, comme la vayne gloire et l'interest propre, et considerans tous les bons motifs que nous pouvons avoir d'entreprendre l'action qui se présente alhors, affin de choisir celuy du saint amour, qui est le plus excellent de tous, pour en arrouser et détremper tous les autres. Par exemple, si je veux m'exposer vaillamment aux hazards de la guerre, je le puis considérant divers motifs : car le motif naturel de cette action c'est celuy de la force et vaillance, a laquelle il appartient de faire entreprendre par rayson les choses périlleuses ; mais, outre celuy cy, j'en puis avoir plusieurs autres, comme celuy d'obéir au prince que je sers, celuy de l'amour envers le public, celuy de la magnanimité, qui me fait plaire en la grandeur de cette action. Or, venant donq a l'action, je me pousse au péril, prévenu par (i) tous ces motifs ; mais pour les relever tous au degré de l'amour divin et les purifier

(i) On lit pour dans la première édition. H était assez ordinaire aux imprimeurs lyonnais de l'époque d'employer indifféremment l'une ou l'autre de ces prépositions.

Livre XI. Chapitre xiv.

parfaitement, je diray en mon ame de tout mon cœur : O Dieu éternel, qui estes le trescher amour de mes affections, si la vaillance, l'obéissance au prince, l'amour de la patrie et la magnanimité ne vous estoyent aggreables, je ne suivrois jamais leurs mouvemens que je sens maintenant ; mais parce que ces vertus vous plaisent j'embrasse cette occasion de les prattiquer, et ne veux seconder leur instinct et inclination sinon parce que vous les aymes et que vous le voules.

Vous voyes bien, mon cher Theotime, qu'en ce retour d'esprit nous parfumons tous les autres motifs, de l'odeur et sainte suavité de l'amour, puisque nous ne les suivons pas en qualité de motifs simplement vertueux, mais en qualité de motifs voulus, aggreés, aymés et . chéris de Dieu. Qui desrobbe pour ivroigner, il est plus ivroigne que larron, selon Aristote* ; et celuy donques * ubi supra, c. ix. qui exerce la vaillance, l'obéissance, l'affection envers sa patrie, la magnanimité, pour plaire a Dieu, il est plus amoureux divin que vaillant, obéissant, bon citoyen et magnanime, parce que toute sa volonté, en cet exercice, aboutit et vient fondre dans l'amour de Dieu, n'employant tous les autres motifs que pour parvenir a cette fin. Nous ne disons pas que nous allons a Lyon, mais a Paris, quand nous n'allons a Lyon que pour aller a Paris ; ni que nous allons chanter, mais que nous allons servir Dieu, quand nous n'allons chanter que pour servir Dieu.

Que si quelquefois nous sommes touchés de quelque motif particulier, comme, par exemple, s'il nous advenoit d'aymer la chasteté a cause de sa belle et tant aggreable pureté, soudain sur ce motif il faut respandre celuy du divin amour, en cette sorte : O très honneste et délicieuse blancheur de la chasteté, que vous estes aymable, puisque vous estes tant aymee par la divine Bonté ! Puis, se retournant vers le Créateur : Hé, Seigneur, je vous requiers une seule chose, c'est celle que je recherche en la chasteté, de voir et prattiquer en icelle vostre bon playsir et les délices que vous y prenes*. Et Ihors que nous entrons es exercices des * Ps. xxvi, 4.

290 Traitté de l'Amour de Dieu vertus, nous devons souvent dire de tout nostre cœur : Ouy, Père éternel, je le feray parce qiiainsy a-il esté

* Matt., XI, 26. aggreable de toute éternité devant vous*.

En cette sorte faut il animer toutes nos actions de ce bon playsir céleste, aymant principalement l'honnesteté et beauté des vertus parce qu'elle est aggreable a Dieu : car, mon cher Theotime, il se treuve des hommes qui ayment esperdument la beauté de quelques vertus, non seulement sans aymer la charité, mais avec mespris de la charité. Origene, certes, et Tertulien aymerent tellement la blancheur de la chasteté qu'ilz en violèrent les plus grandes règles de la charité : l'un ayant choisi de commettre l'idolâtrie plustost que de souffrir une horrible vilenie de laquelle les tyrans vouloyent souiller son cors (i), l'autre se séparant de la très chaste Eglise Catholique sa Mère, pour mieux establir, selon son gré, la chasteté de sa femme. Qui ne sçait qu'il y a eu des pauvres de Lyon qui, pour loiier avec excès la mendicité, se firent hérétiques, et de mendians devindrent des faux belitres ? Qui ne sçait la vanité des Enthousiastes, Messaliens, Euchites, qui quittèrent la dilection pour vanter l'orayson ? Qui ne sçait qu'il y a eu des hérétiques qui, pour exalter la charité envers les pauvres, deprimoyent la charité envers Dieu, attribuant tout le salut des hommes a la vertu de l'aumosne, selon *De civit. Dei., 1. quc Saint Augustin le tesmoigne * ? quoy que le saint ♦I Cor., xiny". Apostre exclame* que qui donne tout son bien aux pauvres, et il n'a pas la charité, cela ne luy profite point.

* Gant., II, 4; juxta Dicu a mis sur moy l'estendart de sa charité, dit la

sacrée Sulamite*. L'amour, Theotime, est l'estendart en l'armée des vertus, elles se doivent toutes ranger a luy ; c'est le seul drapeau sous lequel Nostre Seigneur les fait combattre, luy qui est le vray gênerai de l'armée. Réduisons donques toutes les vertus a l'obéissance

(i) Cette accusation contre Origène est fondée sur une assertion de saint Epiphane (Heer. lxiv, cap. 11) que Baronius (ann. 253) croit être une interpolation, et dont Tillemont (Hist. EccL, tome III, note xxil sur Origène) a démontré l'inexactitude.

Livre XI. Chapitre xv. 291

de la charité : aymons les vertus particulières, mais principalement parce qu'elles sont aggreables a Dieu ; aymons excellemment les vertus plus excellentes, non parce qu'elles sont excellentes, mais parce que Dieu les ayme plus excellemment ; ainsy le saint amour vivifiera toutes les vertus, les rendant toutes amantes, aymables et sur-aymables.

Affin que l'esprit humain suive aysement les mouvemens et instinctz de la rayson pour parvenir au bonheur naturel qu'il peut prétendre, vivant selon les loix de l'honnesteté, il a besoin : i. de la tempérance, pour reprimer les inclinations insolentes de la sensualité ;

2. de la justice, pour rendre a Dieu, au prochain et a soy mesme ce qu'il est obligé ; 3. de la force, pour vaincre les difficultés qu'on sent a faire le bien et repousser le mal ; 4. de la prudence, pour discerner quelz sont les moyens plus propres pour parvenir au bien et a la vertu ; 5. de la science, pour connoistre le vray bien auquel il faut aspirer et le vray mal qu'il faut rejetter ; 6. de l'entendement, pour bien pénétrer les premiers et principaux fondemens ou principes de la beauté et excellence de l'honnesteté ; 7. et en fin finale, de la sapience, pour contempler la Divinité, première source de tout bien. Telles sont les qualités par lesquelles l'esprit est rendu doux, obéissant et pliable aux loix de la rayson naturelle qui est en nous.

Ainsy, Theotime, le Saint Esprit qui habite en nous, voulant rendre nostre ame souple, maniable et obéissante a ses divins mouvemens et célestes inspirations, qui

292 Traitté de l'Amour de Dieu sont les loix de son amour, en l'observation desquelles consiste la félicité surnaturelle de cette vie présente, il nous donne sept propriétés et perfections, pareilles presque aux sept que nous venons de reciter, qui, en *is., XI, 2, 3 ; Act., l'Escriture Sainte* et es livres des théologiens, sont

' ■ appellees dons du Saint Esprit. Or ilz ne sont pas seulement inséparables de la charité, ains, toutes choses bien considérées et a proprement parler, ilz sont les principales vertus, propriétés et quahtés de la charité. Car,

I. la sapience n'est autre chose en effect que l'amour qui savoure, gouste et expérimente combien Dieu est doux et suave ; 2. V entendement n'est autre chose que l'amour attentif a considérer et pénétrer la beauté des vérités de la foy, pour y connoistre Dieu en luy mesme, et puis, de la, en descendant, le considérer es créatures ;

3. la science, au contraire, n'est autre chose que le mesme amour qui nous tient attentifs a nous connoistre nous mesmes et les créatures, pour nous faire remonter a une plus parfaite connoissance du service que nous devons a Dieu ; 4. le conseil est aussi l'amour entant qu'il nous rend soigneux, attentifs et habiles pour bien choisir les moyens propres a servir Dieu saintement ;

5. la force est l'amour qui encourage et anime le cœur pour exécuter ce que le conseil a déterminé devoir estre fait ; 6. la pieté est l'amour qui adoucit le travail et nous fait cordialement, aggreablement et d'une affection filiale employer aux œuvres qui plaisent a Dieu nostre Père ; et 7. pour conclusion, la crainte n'est autre chose que l'amour entant qu'il nous fait fuir et éviter ce qui est desaggreable a la divine Majesté.

Ainsy, Theotime, la charité nous sera une autre * Gen., XXVIII, 12. eschelle de Jacob*, composée des sept dons du Saint Esprit comme autant d'eschellons sacrés, par lesquelz les hommes angeliques monteront de la terre au Ciel pour s'aller unir a la poitrine de Dieu tout puissant, et descendront du Ciel en terre pour venir prendre le prochain par la main et le conduire au Ciel. Car, en montant au premier eschellon la crainte nous fait quitter le mal ; au 2. la pieté nous excite a vouloir faire

Livre XI. Chapitre xv. ' 293

le bien ; au 3. la science nous fait connoistre le bien qu'il faut faire et le mal qu'il faut fuir ; au 4. par la force nous prenons courage contre toutes les difficultés qu'il y a en nostre entreprise ; au 5. par le conseil nous choisissons les moyens propres a cela ; au 6. nous unissons nostre entendement a Dieu pour voir et pénétrer les traitz de son infinie beauté ; et au 7. nous joignons nostre volonté a Dieu pour savourer et expérimenter les douceurs de son incompréhensible bonté : car, sur le sommet de cette eschelle, Dieu estant penché devers nous, il nous donne le bayser d'amour, et nous fait tetter les sacrées mammelles de sa suavité, meilleures que le vin*-. * Cant., i, i.

Mays si ayans délicieusement joui de ces amoureuses faveurs nous voulons retourner en terre pour tirer le prochain a ce mesme bonheur, du premier et plus haut degré, ou nous avons rempli nostre volonté d'un zèle très ardent et avons parfumé nostre ame des parfums de la charité souveraine de Dieu, nous descendons au second degré, ou nostre entendement prend une clarté nompareille, et fait provision des conceptions et maximes plus excellentes pour la gloire de la beauté et bonté divine ; de la nous venons au 3. ou par le don du conseil nous advisons par quelz moyens nous inspirerons dans l'esprit des prochains le goust et l'estime de la divine suavité ; au 4. nous nous encourageons, recevans une sainte force pour surmonter les difficultés qui peuvent estre en ce dessein ; au 5. nous commençons a prescher par le don de science, exhortans les âmes a la suite des vertus et a la fuite des vices ; au 6. nous taschons de leur imprimer la sainte pieté, afïin que reconnoissans Dieu pour Père très aymable, ilz luy obéissent avec une crainte filiale ; et au dernier degré nous les pressons de craindre les jugemens de Dieu, afïin que meslant cette crainte d'estre damnés avec la révérence filiale, ilz quittent plus ardemment la terre pour monter au Ciel avec nous.

La charité ce pendant comprend les sept dons, et ressemble a une belle fleur de lys, qui a six feuilles

294 Traitté de l'Amour de Dieu plus blanches que la neige, et au milieu les beaux marteletz d'or de la sapience, qui poussent en nos cœurs les goustz et savouremens amoureux de la bonté du Père nostre Créateur, de la miséricorde du Filz nostre Rédempteur et de la suavité du Saint Esprit nostre Sanctificateur. Et je metz ainsy cette double crainte es deux derniers degrés, pour accorder toutes les traductions avec la sainte et sacrée édition ordi*.is., XI, 2, 3. naire* ; car si en l'Hebrieu le mot de crainte est

répété par deux fois, ce n'est pas sans mystère, ains pour monstrer qu'il y a un don de crainte filiale, qui n'est autre chose que le don de pieté, et un don de la crainte servile, qui est le commencement de tout

* Ps. ex, 10, nostre acheminement a la souveraine sagesse*.

Ah, Jonathas, mon frère, disoit David, tu estois * II Reg., I, 26. aymable sur l'amour des femmes * ! et c'est comme s'il eut dit : tu meritois un plus grand amour que celuy des femmes envers leurs maris. Toutes choses excellentes sont rares. Imagines vous, Theotime, une espouse de cœur colombin, qui ayt la perfection de l'amour nuptial : son amour est incomparable, non seulement en excellence, mais aussi en une grande variété de belles affections et qualités qui l'accompaignent. Il est non seulement chaste, mais pudique ; il est fort, mais gracieux ; il est violent, mais tendre ; il est ardent, mais respectueux ; généreux, mais craintif ; hardi, mais obéissant : et sa crainte est toute meslee d'une délicieuse confiance. Telle, certes, est la crainte de l'ame qui a

Livre XI. Chapitre xvî. 295

l'excellente dilection : car elle s'asseure tant de la souveraine bonté de son Espoux, qu'elle ne craint pas de le perdre, mais elle craint bien toutefois de ne jouir pas asses de sa divine présence et que quelqu'occasion ne le fasse absenter pour un seul moment ; elle a bien confiance de ne luy desplaire jamais, mais elle craint de ne luy plaire pas autant que l'amour le requiert ; son amour est trop courageux pour entrer voire mesme au seul soupçon d'estre jamais en sa disgrâce, mais il est aussi si attentif qu'elle craint de ne luy estre pas asses unie : ouy mesme, l'ame arrive quelquefois a tant de perfection qu'elle ne craint plus de n'estre pas asses unie a luy, son amour l'asseurant qu'elle le sera tousjours, mais elle craint que cette union ne soit pas si pure, simple et attentive comme son amour luy fait prétendre. C'est cette admirable amante qui voudroit ne point aymer les goustz, les délices, les vertus et les consolations spirituelles, de peur d'estre divertie, pour peu que ce soit, de l'unique amour qu'elle porte a son Bienaymé, protestant que c'est luy mesme et non ses biens qu'elle recherche, et criant a cette intention : Hé, monstres moy, mon Bienaymé, ou vous paisses et reposes au midy, affin que je ne me divertisse point après les playsirs qui sont hors de vous*. * Cant., i, 6.

De cette sacrée crainte des divines espouses, furent touchées ces grandes âmes de saint Paul, saint François, sainte Catherine de Gennes et autres, qui ne vouloyent aucun meslange en leurs amours, ains taschoyent de le rendre si pur, si simple, si parfait, que ni les consolations ni les vertus mesmes ne tinssent aucune place entre leur cœur et Dieu ; en sorte qu'elles pouvoyent dire : Je vis, mais non plus moy mesme, ains Jésus Christ vit en moy * ; « Mon Dieu m'est toutes * Gaiat., n, 20.

- . „ •,■;•. T^- , . • * Vide supra, 1. X,

choses * ; » Ce qui n est pomt Dieu ne m est rien ; c. iv, p. 184. Jésus Christ est ma vie* ; « Mon amour est crucifié** ; » ios^^,'^ni,' 4'^^' ^°' et telles autres paroles d'un sentiment extatique. **vide supra, 1. i,

Or, la crainte initiale ou des apprentifs procède du vray amour, mais amour encor tendre, foible et commençant ; la crainte filiale procède de l'amour ferme,

296 Traitté de l'Amour de Dieu solide et des-ja tendant a la perfection ; mais la crainte des espouses provient de l'excellence et perfection amoureuse des-ja toute acquise : et quant aux craintes serviles et mercenaires, elles ne procèdent voirement pas de l'amour, mais elles précèdent ordinairement l'amour pour luy servir de fourrier, ainsy que nous

* Livre II, c. xviii. avons dit ailleurs*, et sont bien souvent très utiles a

son service. Vous verres toutefois, Theotime, une honneste dame, qui, ne voulant pas manger son pain en

* Prov., uit., 27. oysiveté, non plus que celle que Salomon a tant loiiee*,

couchera la soye en une belle variété de couleurs sur un satin bien blanc, pour faire une broderie de plusieurs belles fleurs, qu'elle rehaussera par après fort richement d'or et d'argent selon les assortissemens convenables. Cet ouvrage se fait a l'eguille, qu'elle passe par tout ou elle veut coucher la soye, l'or et l'argent ; mais néanmoins l'eguille n'est point mise dans le satin pour y estre laissée, ains seulement pour y introduire la soye, l'or et l'argent, et leur faire passage : de façon qu'a mesure que ces choses entrent dans le fonds, l'eguille en est tirée et en sort. Ainsy la divine Bonté, voulant coucher en l'ame humaine une grande diversité de vertus et les rehausser en fin de son amour sacré, il se sert de l'eguille de la crainte servile et mercenaire, de laquelle, pour l'ordinaire, nos cœurs sont premièrement piqués ; mais pourtant elle n'y est pas laissée, ains, a mesure que les vertus sont tirées et couchées en l'ame, la crainte servile et mercenaire en sort, selon le dire du

* 1 Ep., IV, 18. bienaymé Disciple *, que la charité parfaite pousse

la crainte dehors. Ouy de vray, Theotime, car les craintes d'estre damné et perdre le Paradis sont effroyables et angoisseuses ; et comme sçauroyent elles demeurer avec la sacrée dilection, qui est toute douce, toute suave ?

Livre XI. Chapitre xvii. 297

COMME LA CRAINTE SERVILE DEMEURE AVEC LE DIVIN AMOUR

Toutefois, encor que la dame dont nous avons parlé ne veuille pas laisser l'eguille en l'ouvrage quand il sera fait, si est ce que, tandis qu'elle y a quelque chose a faire, si elle est contrainte de se divertir pour quelqu'autre occurrence, elle laissera l'eguille piquée dans l'œillet, la rose ou la pensée qu'elle brode, pour la treuver plus a propos quand elle retournera pour ouvrer. De mesme, Theotime, tandis que la Providence divine fait la broderie des vertus et l'ouvrage de son saint amour en nos âmes, elle y laisse tous-jours la crainte servile ou mercenaire, jusques a ce que la charité estant parfaite, elle oste cette eguille piquante, et la remet, par manière de dire, en son peloton. En cette vie, donques, en laquelle nostre charité ne sera jamais si parfaite qu'elle soit exempte de péril, nous avons tous-jours besoin de la crainte, et Ihors que nous tressaillons de joye par amour nous devons trembler d'appréhension par la crainte :

Prenes instruction de ce qu'il 7joîis faut faire,

En crainte et sans orgueil serves le Tout Puissant;

Esgayes vous en luy, tnais, vous esjouissant,

Que vostre cœur sousmis, en tremblant le révère*. * Ps. n, 10, 11.

Le grand père Abraham envoya son serviteur Eliezer pour prendre une femme a son enfant unique Isaac. Eliezer va, et par inspiration céleste fit choix de la belle et chaste Rebecca, laquelle il amena avec soy ; mais cette sage damoyselle quitta Eliezer si tost qu'elle eut rencontré Isaac, et estant introduite en la chambre de Sara,

298 Traitté de l'Amour de Dieu

* Gen., XXIV. elle demeura son espouse a jamais*. Dieu envoyé souvent [à l'âme] la crainte servile, comme un autre Eliezer (Eliezer aussi veut dire ayde de Dieu), pour traitter le mariage entre elle et l'amour sacré ; que si l'ame vient sous la conduite de la crainte, ce n'est pas qu'elle la veuille espouser, car en effect, si tost que l'ame rencontre l'amour, elle s'unit a luy et quitte la crainte.

Mais comme Eliezer estant de retour demeura dans la mayson au service d'Isaac et Rebecca, de mesme la crainte nous ayant amenés au saint amour, elle demeure avec nous pour servir, es occurrences, et l'amour et l'ame amoureuse. Car l'ame, quoy que juste, se void maintefois attaquée par des tentations extrêmes, et l'amour, tout courageux qu'il est, a fort a faire a se bien maintenir, a rayson de la condition de la place en laquelle il se treuve, qui est le cœur humain, variable et sujet a la mutinerie des passions ; alhors donq, Theotime, l'amour employé la crainte au combat, et s'en sert pour repousser l'ennemy. Le brave prince Jonathas, allant a la charge sur les Philistins emmi les ténèbres de la nuit, voulut avoir son escuyer avec soy, et ceux qu'il

* iReg.,xiv, 13. ne tuoit pas, son escuyer les tuoit * : et l'amour, en

voulant faire quelque entreprise hardie, il ne se sert pas seulement de ses propres motifs, ains aussi des motifs de la crainte servile et mercenaire ; et les tentations que l'amour ne desfait pas, la crainte d'estre damné les renverse. Si la tentation d'orgueil, d'avarice ou de quelque playsir voluptueux m'attaque : Hé, ce diray-je, sera-il bien possible que pour des choses si vaynes mon cœur voulust quitter la grâce de son Bienaymé ! Mais si cela ne suffit pas, l'amour excitera la crainte : Hé, ne vois-tu pas, misérable cœur, que secondant cette tentation, les effroyables flammes d'enfer t'attendent, et que tu perds l'héritage éternel du Paradis ? On se sert de tout es extrêmes nécessités ; comme le mesme Jonathas fit, quand, passant ces aspres rochers qui estoyent entre luy et les Phihstins, il ne se servoit pas seulement de ses pieds, mais gravissoit et

• ibid, grimpoit a belles mains comme il pouvoit*.

Livre XI. Chapitre xvii. 29g

Tout ainsy donques que les nochers qui partent sous un vent favorable, en une sayson propice, n'oublient pourtant jamais les cordages, ancres et autres choses requises en tems de fortune et parmi la tempeste, aussi, quoy que le serviteur de Dieu jouisse du repos et de la douceur du saint amour, il ne doit jamais estre desprouveu de la crainte des jugemens divins, pour s'en servir entre les orages et assautz des tentations. Outre que, comme la peleure d'une pomme, qui est de peu d'estime en soy mesme, sert toutefois grandement a conserver la pomme qu'elle couvre, aussi la crainte servile, qui est de peu de prix en sa propre condition au regard de l'amour, luy est néanmoins grandement utile a sa conservation pendant les hazards de cette vie mortelle. Et comme celuy qui donne une grenade la donne voirement pour les grains et le suc qu'elle a au dedans, mais ne laisse pas pourtant de donner aussi l'escorce, comme une dépendance d'icelle, de mesme, bien que le Saint Esprit, entre ses dons sacrés, confère celuy de la crainte amoureuse aux âmes des siens, affin qu'elles craignent Dieu en pieté*, comme leur Père * vide supra, c. xv, et leur Espoux, si est-ce, toutefois, qu'il ne laisse pas de leur donner encor la crainte servile et mercenaire, comme un accessoire de l'autre plus excellente. Ainsy Joseph, envoyant a son père plusieurs charges de toutes les richesses d'Egypte, ne luy donna pas seulement les trésors, comme principaux presens, mais aussi les asnes qui les portoyent*. * Gen., xlv, 23.

Or, bien que la crainte servile et mercenaire soit grandement utile pour cette vie mortelle, si est-ce qu'elle est indigne d'avoir place en l'éternelle, en laquelle il y aura une asseurance sans crainte, une paix sans desfiance, un repos sans soucy ; mais les services néanmoins que ces craintes servantes et mercenaires auront rendu a l'amour y seront recompensés : de sorte que, si ces craintes, comme des autres Moyse et Aaron, n'entrent pas en la Terre de promission, leur postérité néanmoins et leurs ouvrages y entreront. Et quant aux craintes des enfans et des espouses, elles y

300 Traitté de l'Amour de Dieu tiendront leur rang et leur grade, non pour donner aucune desfiance ou perplexité a l'ame, mais pour luy faire admirer et révérer avec sousmission l'incompréhensible majesté de ce Père tout puissant et de cet Espoux de gloire :

Le respect au Seigneur porté

Est saint, rempli de pureté;

Sa crainte en tout siècle est durable,

^ ^ Tout ainsy que sa Majesté

* Ps. xvni, 10, II ; -^ ^ '

juxta Septuag. Est a jamais très adorable*.

COMME l'amour SE SERT DE LA CRAINTE NATURELLE

Les esclairs, tonnerres, foudres, tempestes, inondations, tremble-terre et autres telz accidens inopinés excitent mesme les plus indevotz a craindre Dieu ; et la nature, prévenant le discours en telles occurrences, pousse le cœur, les yeux et les mains mesmes devers le ciel pour reclamer le secours de la tressainte Divinité, selon le sentiment commun du genre humain, qui *Hist.,i iii.c.Lvi. est, dit Tite Live *, que ceux qui servent la Divinité prospèrent, et ceux qui la mesprisent sont affligés. En la tormente qui fit periller Jonas, les mariniers craignirent d'une grande crainte, et crièrent sou* jonae, i, 5. daiu uu chacun a son Dieu*. « Ilz ignoroyent, » dit

* In locum. saint Hierosme *, « la vérité, mais ilz reconnoissoyent

la Providence, » et creurent que c'estoit par jugement céleste qu'ilz se treuvoyent en ce danger ; comme les Maltois, Ihors qu'ilz virent saint Paul, eschappé du naufrage, estre attaqué par la vipère, creurent que

Livre XI. Chapitre xviii. 301

c'estoit par vengeance divine *. Aussi les tonnerres, *Act., xxvm, 4.

tempestes, foudres, sont appelles voix du Seigneur

par le Psalmiste*, qui dit de plus Qu'elles font la * p^s. xxvm, 3-8,

^ ^ . Lxxvi, 18, ig.

parole d'iceluy *, parce qu'elles annoncent sa crainte * Ps. cxlvih, 8. et sont comme ministres de sa justice; et ailleurs*, * ps. cxi-m, 6. souhaittant que la divine Majesté se fasse redouter a ses ennemis : Lances, dit-il, des esclairs, et vous les dissiperes ; descoches vos dards, et vous les troubler es ; ou il appelle les foudres, sagettes et dards du Seigneur. Et devant le Psalmiste, la bonne mère de Samuel avoit des-ja chanté que les ennemis mesmes de Dieu le craindroyent, d'autant qu'il tonneroit sur eux des le Ciel*. Certes, Platon, en son Gorgias et * i Reg., n, 10. ailleurs, tesmoigne qu'entre les payens il y avoit quelque sentiment de crainte, non seulement pour les chastimens que la souveraine justice de Dieu prattique en ce monde, mais aussi pour les punitions qu'il exerce en l'autre vie sur les âmes de ceux qui ont des péchés incurables. Tant l'instinct de craindre la Divinité est gravé profondement en la nature humaine.

Mais cette crainte, toutefois, prattiquee par manière d'eslan ou sentiment naturel, n'est ni louable ni vituperable en nous, puisqu'elle ne procède pas de nostre élection : elle est néanmoins un effect d'une très bonne cause, et cause d'un très bon effect, car elle provient de la connoissance naturelle que Dieu nous a donné de sa providence, et nous fait reconnoistre combien nous dépendons de la toute puissance souveraine, nous incitant a l'implorer ; et se treuvant en une ame fidèle, elle luy fait beaucoup de biens. Les Chrestiens, parmi les estonnemens que les tonnerres, tempestes et autres perilz naturelz leur apportent, invoquent le nom sacré de Jésus et de Marie, font le signe de la Croix, se prosternent devant Dieu, et font plusieurs bons actes de foy, d'espérance et de religion. Le glorieux saint Thomas d'Aquin *, estant naturellement sujet a * Razzi, vite dei

, _ , ./ ., , ., j- • Santi del Ord. dei

s effrayer quand il tonnoit, souloit dire, par manière prati Predic. Cf. d'orayson jaculatoire, les divines paroles que l'Eglise g^;;,^'^'^ ""''"" ''" estime tant : Le Verbe a esté fait chair*. Sur cette * Joan., i, 14.

Traitté de l'Amour de Dieu

* Ps. cxxxviii, 14.

* Ps. xxxîi, 8.

* Sess. XIV, de Pœ- nit., cap. IV.

juxta Septuag.

* Jonœ, III, ult.

*S. Hier., in Is.,xi,2; S..\ug.,de Doc.Ch.,

I. II, c.vii ; S. Greg.

Mag., in Ezech., 1.

II, hom. vu, § 7.

crainte, donq, le divin amour fait maintefois des actes de complaysance et de bienveuillance : Je vous heniray, Seigneur, car vous estes terriblement magnifié* ; Que chacun vous craigne, o Seigneur * ! O grans de la terre, entendes : serves Dieu en crainte, et tressailles pour luy en tremblement*.

Mays il y a une autre crainte, qui prend origine de la foy, laquelle nous apprend qu'après cette vie mortelle il y a des supplices effroyablement eternelz ou éternellement effroyables, pour ceux qui en ce monde auront offencé la divine Majesté et seront decedés sans s'estre reconciliés avec elle ; qu'a l'heure de la mort les âmes seront jugées du jugement particulier, et a la fin du monde tous comparoistront resuscités pour estre derechef jugés du jugement universel : car ces vérités chrestiennes, Theotime, frappent le cœur qui les considère d'un espouvantement extrême. Et comme pourroit on se représenter ces horreurs éternelles sans frémir et trembler d'appréhension ? Or, quand ces sentimens de crainte prennent tellement place dans nos cœurs qu'ilz en « bannissent et chassent l'affection et volonté du péché, » comme le sacré Concile de Trente parle *, certes ils sont grandement salutaires. Nous avons conceu de vostre crainte, o Dieu, et enfanté l'esprit de salut, est-il dit en Isaye* ; c'est a dire : Vostre face courroucée nous a espouvantés, et nous a fait concevoir et enfanter l'esprit de pénitence, qui est l'esprit de salut ; ainsy que le Psalmiste avoit dit * : Mes os n'ont point de paix, ains tremblent devant la face de vostre ire. Nostre Seigneur, qui estoit venu pour nous apporter la loy d'amour, ne laisse pas de nous inculquer cette crainte : Craignes, dit-il*, Celuy qui peut jetter le cors et l'ame en la géhenne. Les Ninivites*, par les menaces de leur subversion et damnation, firent pénitence, et leur pénitence fut aggreable a Dieu ; et en somme, cette crainte est comprise es dons du Saint Esprit, comme plusieurs anciens Pères* ont remarqué.

Que si la crainte ne forclost pas la volonté de pécher,

Livre XI. Chapitre xviii. 303

ni l'affection au péché, certes elle est meschante et

pareille a celle des diables, qui cessent souvent de nuire

de peur d'estre tormentés par l'exorcisme, sans cesser

néanmoins de désirer et vouloir le mal, qu'ilz méditent

a jamais ; pareille a celle du misérable forçat, qui

voudroit manger le cœur du comité, quoy qu'il n'ose

quitter la rame de peur d'estre battu ; pareille a la

crainte de ce grand hérésiarque du siècle passé, qui

confesse d'avoir haï Dieu, d'autant qu'il punissoit les

meschans*. Certes, celuy qui ayme le péché et le vou- * Lutherus, in Prœ-

droit volontier commettre malgré la volonté de Dieu, ^^*' ^p^'^"'"-

encor qu'il ne le veuille commettre craignant seulement

d'estre damné, il a une crainte horrible et détestable ;

car, bien qu'il n'ait pas la volonté de venir a l'exécution

du péché, il a néanmoins l'exécution en sa volonté,

puisqu'il la voudroit faire si la crainte ne le tenoit, et

c'est comme par force qu'il n'en vient pas aux effectz.

A cette crainte on en peut adjouster une autre, certes

moins malicieuse, mais autant inutile, comme fut

celle du juge Félix, qui, oyant parler du jugement

divin, fut tout espouvanté, et toutefois ne laissa pas

pour cela de continuer en son avarice * ; et celle de •Act.,xxiv, 25-27.

Balthazar, qui, voyant cette main prodigieuse qui escrivoit sa condamnation contre la paroy, fut tellement

effrayé qu'il changea de visage, et les jointures de

ses reins se desserroyent, et ses genoux tremoussans

s'entrehurtoyent l'un a l'autre*, et néanmoins ne fit * Dan., v, 5, 6.

point pénitence. Or, dequoy sert il de craindre le mal,

si par la crainte on ne se resoult de l'éviter ?

La crainte donq de ceux qui, comme esclaves, observent la loy de Dieu pour éviter l'enfer est fort bonne ; mais beaucoup plus noble et désirable est la crainte des Chrestiens mercenaires, qui, comme serviteurs a gages, travaillent fidellement, non pas certes principalement pour aucun amour qu'ilz ayent encores envers leurs maistres, mais pour estre salariés de la recompense qui leur est promise. O si l'œil pouvoit voir, si l'aureille pouvoit ouïr, ou qu'il peust monter au cœur de l'homme ce que Dieu a préparé a ceux qui le

304 Traitté de l'Amour de Dieu

* 1 Cor., Il, 9. servent*, hé, quelle appréhension auroit-on de violer

les commandemens divins, de peur de perdre ces recompenses immortelles ! quelles larmes, quelz gemissemens jetteroit on quand par le péché on les auroit perdues ! Or, cette crainte néanmoins seroit blasmable si elle enfermoit en soy l'exclusion du saint amour ; car qui diroit : je ne veux point servir Dieu pour aucun amour que je luy veuille porter, mais seulement pour avoir les recompenses qu'il promet, il feroit un blasphème, préférant la recompense au Maistre, le bienfait au Bienfacteur, l'héritage au Père, et son propre profïit a Dieu tout puissant ; ainsy que nous avons plus ample* Chap. XVII. ment monstre au Livre second*.

Mais en fin, quand nous craignons d'offencer Dieu, non point pour éviter la peyne de l'enfer ou la perte du Paradis, mais seulement parce que Dieu estant nostre très bon Père nous luy devons honneur, respect, obéissance, alhors nostre crainte est filiale, d'autant qu'un enfant bien né n'obéit pas a son père en considération du pouvoir qu'il a de punir sa désobéissance, ni aussi parce qu'il le peut exhereder, ains simplement parce qu'il est son père ; en sorte qu'encor que le père seroit viel, impuissant et pauvre, il ne laisseroit pas de le servir avec égale diligence, ains, comme la pieuse cigoigne, il l'assisteroit avec plus de soin et d'affection : ainsy que Joseph, voyant le bon homme Jacob son père, vieux, nécessiteux et réduit sous son sceptre, il ne laissa pas de l'honnorer, servir et révérer avec une tendreté plus que filiale, et telle, que ses frères l'ayant reconneiie, estimèrent qu'elle opereroit encor après sa mort, et l'employèrent pour obtenir pardon de luy, disans : Vostre père nous a commandé que nous vous dissions de sa part : Je vous prie d'oublier le crime de vos frères, et le péché et malice qii'ilz ont exercé envers vous. Ce qu'ayant ouï, il se print

* Gen., uit., 15-17. a pleurer*, tant son cœur filial fut attendri, les désirs

et volontés de son père decedé luy estant représentés. Ceux la donques craignent Dieu d'une affection filiale, qui ont peur de luy desplaire purement et simplement

Livre XI. Chapitre xix. 305

parce qu'il est leur père très doux, très bénin et très aymable.

Toutefois, quand il arrive que cette crainte filiale est jointe, meslee et détrempée avec la crainte servile de la damnation éternelle, ou bien avec la crainte mercenaire de perdre le Paradis, elle ne laisse pas d'estre fort aggreable a Dieu, et s'appelle crainte initiale, c'est a dire crainte des apprentifs, qui entrent es exercices de l'amour divin. Car, comme les jeunes garçons qui commencent a monter a cheval, quand ilz sentent leur cheval porter un peu plus haut, ne serrent pas seulement les genoux, ains se prennent a belles mains a la selle, mais quand ilz sont un peu plus exercés ilz se tiennent seulement en leurs serres, de mesme les novices et apprentifs au service de Dieu, se treuvans esperdus parmi les assautz que leurs ennemis leur livrent au commencement, ilz ne se servent pas seulement de la crainte filiale, mais aussi de la mercenaire et servile, et se tiennent comme ilz peuvent pour ne point deschoir de leur prétention.

COMME l'amour SACRÉ COMPREND LES DOUZE FRUITZ

Le glorieux saint Paul dit ainsy* : Or le fruit de * Gaiat., v, 22, 23. l'Esprit est la charité, la joye, la faix, la patience, la bénignité, la bonté, la longanimité, la mansuétude, la foy, la modestie, la continence, la chasteté. Mays voyes, Theotime, que ce divin Apostre contant ces douze fruitz du Saint Esprit, il ne les met que pour un seul fruit ; car il ne dit pas : les fruitz de

3o6 Traitté de l'Amour de Dieu

l'Esprit sont la charité, la joye, mais seulement : le fruit de l'Esprit est la charité, la joye. Or voyci le mystère de cette façon de parler. La charité de Dieu est respandue en nos cœurs par le Saint * Rom., V, 5. Esprit qui nous est donné*. Certes, la charité est

l'unique fruit du Saint Esprit, mais parce que ce fruit a une infinité d'excellentes propriétés, l'Apostre, qui en veut représenter quelques unes par manière de monstre, parle de cet unique fruit comme de plusieurs, a cause de la multitude des propriétés qu'il contient en son unité, et parle réciproquement de tous ces fruitz comme d'un seul, a cause de l'unité en laquelle est comprise cette variété. Ainsy, qui diroit : le fruit de la vigne c'est le raysin, le moust, le vin, l'eau de vie, la liqueur *judic., IX, 13; Ps. res-jouissant le cœur de l'homme*, le breuvage ^'"' ^^' confortant l'estomach, il ne voudroit pas dire que ce

fussent des fruitz de différente espèce, ains seulement qu'encor que ce ne soit qu'un seul fruit, il a néanmoins une quantité de diverses propriétés, selon qu'il est employé diversement.

L'Apostre donq ne veut dire autre chose sinon que le fruit du Saint Esprit est la charité, laquelle est joyeuse, paisible, patiente, bénigne, honteuse, longanime, douce, fidèle, modeste, continente, chaste ; c'est a dire, que le divin amour nous donne une joye et consolation intérieure, avec une grande paix de cœur qui se conserve entre les adversités par la patience, et qui nous rend gracieux et bénins a secourir le prochain par une honte cordiale envers iceluy ; bonté qui n'est point variable, ains constante et persévérante, d'autant qu'elle nous donne un courage de longue estendue, au moyen dequoy nous sommes rendus doux, affables et condescendans envers tous, supportans leurs humeurs et imperfections et leur gardant une loyauté parfaite, tesmoignans une simplicité accompaignee de confiance, tant en nos paroles qu'en nos actions, vivans modestement et humblement, retranchans toutes superfluités et tous desordres au boire, manger, vestir, coucher, jeux, passetems et autres telles convoitises voluptueuses

Livre XI. Chapitre xix. 307

par une sainte continence, et reprimant sur tout les inclinations et séditions de la chair par une soigneuse chasteté : affin que toute nostre personne soit occupée en la divine dilection, tant intérieurement, par la joye, faix, patience, longanimité, honte et loyauté ; comme aussi extérieurement, par la bénignité, mansuétude, modestie, continence et chasteté.

Or, la dilection est appellee fruit entant qu'elle nous délecte et que nous jouissons de sa délicieuse suavité, comme une vraye pomme de Paradis recueillie de V arbre de vie*, qui est le Saint Esprit, enté sur nos * Apoc, uit., 2. espritz humains et habitant en nous par sa miséricorde infinie. Mais, quand non seulement nous nous res-jouissons en cette divine dilection et jouissons de sa délicieuse douceur, ains que nous establissons toute nostre gloire en icelle, comme en la couronne de nostre honneur*, alhors elle n'est pas seulement un fruit * Ps. vm, 6. doux a nostre gosier*, mais elle est une béatitude et * Cant., n, 3. félicité très désirable ; non seulement parce qu'elle nous asseure la félicité de l'autre vie, mais parce qu'en celle ci elle nous donne un contentement d'inestimable valeur. Contentement lequel est si fort, que les eaux des tribulations et les fleuves des persécutions ne le peuvent esteindre* ; ains, non seulement il ne périt * ibid., uit., 6. pas, mais il s'enrichit parmi les pauvretés, il s'agrandit es abjections et humilités, il se res-jouit entre les larmes, il se renforce d'estre abandonné de la justice et privé de l'assistance d'icelle Ihors que, la reclamant, nul ne luy en donne ; il se recrée emmi la compassion et commisération Ihors qu'il est environné des misérables et souffreteux ; il se délecte de renoncer a toutes sortes de délices sensuelles et mondaines pour obtenir la pureté et netteté de cœur ; il fait vaillance d'assoupir les guerres, noises et dissensions, et de mespriser les grandeurs et réputations temporelles ; il se revigore d'endurer toutes sortes de souffrances, et tient que sa vraye vie consiste a mourir pour le Bienaymé*. *Matt., v,3-i2; LuDe sorte, Theotime, qu en somme la tressamte dilection est une vertu, un don, un fruit et une beati3o8 Traitté de l'Amour de Dieu

tude. En qualité de vertu, elle nous rend obeissans aux inspirations extérieures que Dieu nous donne par ses commandemens et conseilz, en l'exécution desquelz on prattique toutes vertus ; dont la dilection est la vertu de toutes les vertus. En qualité de don, la dilection nous rend souples et maniables aux inspirations intérieures, qui sont comme les commandemens et conseilz secretz de Dieu, a l'exécution desquelz sont employés les sept dons du Saint Esprit ; si que la dilection est le don des dons. En qualité de fruit, elle nous donne un goust et playsir extrême en la prattique de la vie dévote, qui se sent es douze fruitz du Saint Esprit ; et partant elle est le fruit des fruitz. En qualité de béatitude, elle nous fait prendre a faveur extrême et singulier honneur les affrontz, calomnies, vitupères et opprobres que le monde nous fait, et nous fait quitter, renoncer et rejetter toute autre gloire sinon celle qui * Gaiat.,uit., 14. procède du bienaymé Crucifix*, pour laquelle nous nous glorifions en l'abjection, abnégation et anéantissement de nous mesmes ; ne voulans autres marques de majesté que la couronne d'espines du Crucifix, le sceptre de son roseau, le mantelet de mespris qui luy fut imposé, et le throsne de sa Croix, sur lequel les amoureux sacrés ont plus de contentement, de joye, de gloire et de félicité, que jamais Salomon n'eut sur son throsne d'ivoire.

Ainsy la dilection est maintefois représentée par la *vide supra, 1. VI, grenade*, qui, tirant ses propriétés du grenadier, peut c. XIII, p. 34 . estre dite la vertu d'iceluy ; comme encor elle semble

estre son don, qu'il offre a l'homme par amour ; et son fruit, puisqu'elle est mangée pour recréer le goust de l'homme ; et en fin elle est, par manière de dire, sa gloire et béatitude, puisqu'elle porte la couronne et diadème.

Livre XT. Chapitre xx. 309

EMPLOYE TOUTES LES PASSIONS ET AFFECTIONS DE L'AME

L'amour est la vie de nostre cœur ; et comme le contrepoids donne le mouvement a toutes les pièces mobiles d'un horologe, aussi l'amour donne a l'ame tous les mouvemens qu'elle a. Toutes nos affections suivent nostre amour, et selon iceluy nous desirons, nous nous délectons, nous espérons et désespérons, nous craignons, nous nous encourageons, nous haïssons, nous fuyons, nous nous attristons, nous entions en cholere, nous triomphons. Ne voyons nous pas les hommes qui ont donné leur cœur en proye a l'amour vil et abject des femmes, comme ilz ne désirent que selon cet amour, ilz n'ont playsir qu'en cet amour, ilz n'espèrent ni désespèrent que pour ce sujet, ilz ne craignent ni n'entreprennent que pour cela, ilz n'ont a contrecœur ni ne fuyent que ce qui les en destourne, ilz ne s'attristent que de ce qui les en prive, ilz n'ont de cholere que par jalousie, ilz ne triomphent que par cette infamie. C'en est de mesme des amateurs des richesses et des ambitieux de l'honneur ; car ilz sont rendus esclaves de ce qu'ilz ayment, et n'ont plus de cœur en leur poitrine^ ni d'ame en leurs cœurs, ni d'affections en leur ame que pour cela.

Quand donq le divin amour règne dans nos cœurs, il assujettit royalement tous les autres amours de la volonté, et par conséquent toutes les affections d'icelle, parce que naturellement elles suivent les amours ; puis

3IO Traitté de l'Amovr de Dieu

il dompte l'amour sensuel, et le réduisant a son obéissance il tire aussi après iceluy toutes les passions sensuelles. Car en somme , cette sacrée dilection est

• joan., IV, 13. l'eau salutaire de laquelle Nostre Seigneur disoit * :

Celuy qui boira de l'eau que je liiy donneray, il n'aura jamais soif. Non vrayement, Theotime ; qui aura l'amour de Dieu un peu abondamment, il n'aura plus ni désir, ni crainte, ni espérance, ni courage, ni joye que pour Dieu, et tous ses mouvemens seront accoysés en ce seul amour céleste.

L'amour divin et l'amour propre sont dedans nostre

* Gen., .x.w, 22-25. cœur commc Jacob et Esati dans le ventre de Rebecca* :

ilz ont une antipathie et répugnance fort grande l'un a l'autre, et s'entrechoquent dedans le cœur continuellement ; dont la pauvre ame s'escrie : Helas, moy

• Rom., VII, 24. misérable, qui me deslivrera du cors de cette mort*,

affin que le seul amour de mon Dieu règne paisiblement en moy ? Mais il faut pourtant que nous ayons courage, esperans en la parole de Nostre Seigneur, qui promet en commandant, et commande en promettant la victoire a son amour ; et semble qu'il dit a l'ame ce qu'il fit dire

* Loco quo supra, a Rebccca* : Deux nations sont en ton ventre et

deux peuples seront séparés dans tes entrailles ; et l'un des peuples surmontera Vautre, et l'aisné servira au moindre. Car, comme Rebecca n'avoit que deux enfans en son ventre, mais parce que d'iceux devoyent naistre deux peuples il est dit qu'elle avoit deux nations en son ventre, aussi l'ame ayant dedans son cœur deux amours, a par conséquent deux grandes peuplades de mouvemens, affections et passions ; et comme les deux enfans de Rebecca, par la contrariété de leurs mouvemens luy donnoyent des grandes convulsions et douleurs de ventre, aussi les deux amours de nostre ame donnent des grans travaux a nostre cœur ; et comme il fut dit qu'entre les deux enfans de cette dame le plus grand serviroit le moindre, aussi a-il esté ordonné que des deux amours de nostre cœur, le sensuel servira le spirituel, c'est a dire que l'amour propre servira l'amour de Dieu.

Livre XI. Chapitre xx.

Mays quand fut-ce que l'aisné des peuples qui estoyent dans le ventre de Rebecca servit le puisné ? Certes, ce ne fut jamais que Ihors que David subjuga en guerre les Idumeens, et que Salomon les maistrisa en paix. O quand sera-ce donques que l'amour sensuel servira l'amour divin ? Ce sera Ihors, Theotime, que l'amour armé, parvenu jusques au zèle, asservira nos passions par la mortification, et bien plus, Ihors que la haut au Ciel l'amour bienheureux possédera toute nostre ame en paix*. -Lucœ.xi.ai.xxi.ig.

Or, la façon avec laquelle l'amour divin doit subjuguer l'appétit sensuel est pareille a celle dont Jacob usa, quand pour bon présage et commencement de ce qui de voit arriver par après, Esaù sortant du ventre de sa mère, Jacob V empoigna par le pied*, comme pour * Loco quo supra. l'enjamber, supplanter et tenir sujet, ou, comme on dit, l'attacher par le pied, a guise d'un oyseau de proye, tel qu'Esaû fut en qualité de chasseur et terrible homme. Car ainsy l'amour divin voyant naistre en nous quelque passion ou affection naturelle, il doit soudain la prendre par le pied et la ranger a son service. Mais qu'est-ce a dire la prendre par le pied ? C'est la lier et assujettir au dessein du service de Dieu. Ne voyes-vous pas comme Moyse transformoit le serpent en baguette, le saisissant seulement par la queue* ? Certes, de mesme, * Exod.,iv, 4. donnant une bonne fin a nos passions, elles prennent la qualité de vertus.

Mais donq, quelle méthode doit on tenir pour ranger les affections et passions au service du divin amour ? Les médecins méthodiques ont tous-jours en bouche cette maxime, que « les contraires sont guéris par leurs contraires ; » et les spagyriques célèbrent une sentence opposée a celle la, disans que « les semblables sont guéris par leurs semblables. » Or, comme que c'en soit, nous sçavons que deux choses font disparoistre la lumière des estoiles : l'obscurité des brouillas de la nuit, et la plus grande lumière du soleil ; et de mesme nous combattons les passions, ou leur opposant des passions contraires, ou leur opposant des plus grandes

312 Traitté de l'Ajiour de Dieu affections de leur sorte. S'il m'arrive quelque vayne espérance, je puis résister luy opposant ce juste descouragement : O homme insensé, sur quelz fondemens bastis tu cette espérance ? Ne vois tu pas que ce grand auquel tu espères est aussi près de la mort que toy mesme ? Xe connois tu pas l'instabilité, foiblesse et imbécillité des espritz humains ? aujourd'huy, ce cœur duquel tu pretens est a toy ; demain, un autre l'emportera pour soy. En quoy donq prens-tu cette espérance ? Je puis aussi résister a cette espérance luy en opposant une plus solide : Espère en Dieu, o mon ame, *Pss.xxiv,i5,xLi,6. car c'est luy qui deslivrera tes pieds du piège* ;

* Eccii.,n, II. Jamais nul n'espéra en luy, qui ait esté confondu* ;

Jette tes prétentions es choses éternelles et perdurables. Ainsy je puis combattre le désir des richesses et voluptés mortelles, ou par le mespris qu'elles méritent, ou par le désir des immortelles ; et par ce moyen l'amour sensuel et terrestre sera ruiné par l'amour céleste, ou comme le feu est esteint par l'eau a cause de ses qualités contraires, ou comme il est esteint par le feu du ciel a cause de ses qualités plus fortes et prédominantes.

Xostre Seigneur use de l'une et de l'autre méthode en ses guerisons spirituelles. Il guérit ses disciples de la crainte mondaine, leur imprimant dans le cœur une crainte supérieure : Is e craignes pas, dit il, ceux qui tuent les cors, mais craignes Celuy qui peut

* Matt., X, 28. damner l'ame et le cors pour la géhenne*. Voulant

une autre fois les guérir d'une basse joye, il leur en assigne une plus relevée : Ne vous res-jouisses pas, dit il, dequoy les espritz malins vous sont sujetz,

* Lucae, x, 20. mais dequoy vos noms sont escritz au Ciel* ; et

luy mesme aussi rejette la joye par la tristesse :

* ibid., VI, 25. Malheur a vous qui ries, car vous pleureres*.

Ainsy donq le divin amour supplante et assujettit les affections et passions, les destournant de la fin a laquelle l'amour propre les veut porter et les contournant a sa prétention spirituelle. Et comme l'arc-en-ciel touchant l'aspalatus luy oste son odeur et luy en donne une plus

Livre XI. Chapitre xx. 313

excellente*, aussi l'amour sacré touchant nos passions, *vicie supra, cap.

leur oste leur fin terrestre et leur en donne une céleste.

L'appétit de manger est rendu grandement spirituel si,

avant que de le prattiquer, on luy donne le motif de

l'amour : Hé non, Seigneur, ce n'est pas pour contenter

ce chetif ventre, ni pour assouvir cet appétit, que je vay

a table, mais pour, selon vostre providence, entretenir ce

cors que vous m'aves donné sujet a cette misère ; ouy,

Seigneur, parce qu'ainsy il vous a pieu*. Si j'espère * Matt., .xi, 26.

l'assistance d'un ami, ne puis-je pas dire : Vous aves

establi nostre vie en sorte, Seigneur, que nous ayons a

prendre secours, soulagement et consolation les uns des

autres ; et parce qu'il vous plaist, j'employeray donq cet

homme, duquel vous m'aves donnée l'amitié a cette

intention. Y a-il quelque juste sujet de crainte ? Vous

voules, o Seigneur, que je craigne, affin que je prenne

les moyens convenables pour éviter cet inconvénient ;

je le feray. Seigneur, puisque tel est vostre bon playsir.

Si la crainte est excessive : Hé, Dieu, Père éternel,

qu'est ce que peuvent craindre vos enfans et les

poussins qui vivent sous vos aisles* ? Or sus, je feray ce * Ps. xc, 4 ; Matt.,

qui est convenable pour éviter le mal que je crains ; ^^^^^' ^ '

mais après cela : Seigneur, je suis vostre, sauves

moy*, s'il vous plait ; et ce qui m'arrivera je l'accep- * Ps. cxvin, 94.

teray, parce que telle sera vostre bonne volonté.

O sainte et sacrée alchimie ! o divine poudre de

projection, par laquelle tous les métaux de nos passions,

affections et actions sont convertis en l'or très pur de

la céleste dilection !

314 Traitté de l'Amour de Dieu

On ne peut enter un greffe de chesne sur un poirier, tant ces deux arbres sont de contraire humeur l'un a l'autre : on ne sçauroit , certes, non plus enter l'ire, ni la cholere, ni le desespoir sur la charité, au moins seroit il très difficile. Pour l'ire, nous l'avons veu au *Liv.x,cc.xv,xvi. discours du zèle*; pour le desespoir, sinon qu'on le réduise a la juste desfiance de nous mesmes, ou bien au sentiment que nous devons avoir de la vanité, foiblesse et inconstance des faveurs, assistances et promesses du monde, je ne voy pas quel service le divin amour en peut tirer.

Et quant a la tristesse, comme peut elle estre utile a la sainte charité, puisque entre les fruitz du Saint

* Gaiat., V, 22. Esprit la joye est mise en rang joignant la charité* ?

* II Cor., VII, 10. Néanmoins, le grand Apostre dit ainsy* : La tristesse

qui est selon Dieu opère la pénitence stable en salut ; inais la tristesse du monde opère la mort. Il y a donq une tristesse selon Dieu, laquelle s'exerce , ou bien par les pécheurs en la pénitence, ou par les bons en la compassion pour les misères temporelles du prochain, ou par les parfaitz en la deploration, complainte et condoléance pour les calamités spirituelles des âmes. Car David, saint Pierre, la Magdeleyne, pleurèrent pour leurs péchés ; Agar pleura voyant son filz presque mort de soif ; Hieremie sur la ruine de Hierusalem ; Nostre Seigneur sur les Juifz ; et son grand Apostre, gémissant,

* PhiUp., m, i8. dit ces paroles* : Plusieurs marchent, lesquelz je

Lu^RE XI. Chapitre xxi. 315

vous ay souvent dit, et le vous dis derechef en -pleurant, qui sont ennemis de la Croix de Jésus Christ.

Il y a donq une tristesse de ce monde, qui provient pareillement de trois causes : car i. elle provient quelquefois de l'ennemy infernal, qui par mille suggestions tristes, melancholiques et fascheuses, obscurcit l'entendement, alangourit la volonté et trouble toute l'ame ; et comme un brouillard espais remplit la teste et la poitrine de rume, et par ce moyen rend la respiration difficile et met en perplexité le voyageur, ainsy le malin remplissant l'esprit humain de tristes pensées, il luy este la facilité d'aspirer en Dieu, et luy donne un ennuy et descouragement extrême, afïin de le désespérer et le perdre. On dit * qu'il y a un poisson nommé * Pim., Hist. nat., pescheteau, et surnommé diable de mer, qui, esmouvant lxvi).' et poussant ça et la le limon, trouble l'eau tout autour de soy pour se tenir en icelle comme dans l'embusche, des laquelle, soudain qu'il apperçoit les pauvres petitz poissons, il se rue sur eux, les brigande et les dévore ; d'où peut estre est venu le mot de pescher en eau trouble, duquel on use communément. Or c'est de mesme du diable d'enfer comme du diable de mer ; car il fait ses embusches dans la tristesse, Ihors qu'ayant rendu l'ame troublée par une multitude d'ennuyeuses pensées jettees ça et la dans l'entendement, il se rue par après sur les affections, les accablant de desfîances, jalousies, aversions, envies, appréhensions superflues des péchés passés, et fournissant une quantité de subtilités vaines, aigres et melancholiques, afftn qu'on rejette toutes sortes de raysons et consolations.

2. La tristesse procède aussi d'autres fois de la condition naturelle, quand l'humeur melancholique domine en nous ; et celle cy n'est pas voirement vicieuse en soy mesme, mais nostre ennemy pourtant s'en sert grandement pour ourdir et tramer mille tentations en nos âmes. Car, comme les araignes ne font jamais presque leurs toiles que quand le tems est blafastre et le ciel nubileux, de mesme cet esprit malin n'a jamais tant d'aysance pour tendre les filetz de ses suggestions

31 6 Traitté de l'Amour de Dieu es espritz doux, bénins et gays, comme il en a es espritz mornes, tristes et melancholiques ; car il les agite aysement de chagrins, de soupçons, de haynes, de murmurations, censures, envies, paresse et d'engourdissement spirituel.

3. Finalement il y a une tristesse que la variété des accidens humains nous apporte. Quelle joye puis- je

* Cap. V, 12. avoir, disoit Tobie*, ne pouvant voir la lumière du

ciel ? Ainsy fut triste Jacob sur la nouvelle de la mort 'Gen.,xxxvii,54,3s. de SOU Joseph*, et David pour celle de son Absalon**. eg.,x\iii,u t. Q^^ cette tristesse est commune aux bons et aux mauvais : mais aux bons elle est modérée par l'acquiescement et résignation en la volonté de Dieu, comme on vid en Tobie, qui de toutes les adversités dont il fut touché rendit grâces a la divine Majesté ; et en Job,

* Cap. I, 21. qui en bénit le nom du Seigneur* ; et en Daniel, qui

* Cap. IX. convertit ses douleurs en cantiques *. Au contraire,

quant aux mondains, cette tristesse leur est ordinaire, et se change en regretz, desespoirs, et estourdissemens d'esprit : car ilz sont semblables aux guenons et marmotz, lesquelz sont tous-jours mornes, tristes et fascheux au défaut de la lune ; comme, au contraire, au renouvellement d'icelle, ilz sautent, dansent et font leurs singeries. Le mondain est harnieux, maussade, amer et melancholique au défaut des prospérités terrestres, et en l'afifluence il est presque tous-jours bravache, esbaudy et insolent.

Certes, la tristesse de la vraye pénitence ne doit pas tant estre nommée tristesse que desplaysir, ou sentiment et detestation du mal : tristesse qui n'est jamais ni ennuyeuse ni chagrine ; tristesse qui n'engourdit point l'esprit, ains qui le rend actif, prompt et diligent ; tristesse qui n'abbat point le cœur, ains le relevé par la prière et l'espérance, et luy fait faire les eslans de la ferveur de dévotion ; tristesse laquelle, au fort de ses amertumes, produit tous-jours la douceur d'une incomparable consolation, suivant le précepte du grand

* In Ps. L, § 5. saint Augustin* : Que le pénitent s'attriste tous-jours,

mais que tous-jours il se res-jouisse de sa tristesse.

Livre XI. Chapitre xxi. 317

« La tristesse, » dit Cassiaii*, qui opère la solide pénitence *instit.,i. ix,c. xi. et l'aggreable repentance de laquelle on ne se repent jamais, elle « est obéissante, affable, humble, débonnaire, souëfve, patiente, comme estant issue et descendue de la charité : si que s'estendant a toute douleur de cors et contrition d'esprit, elle est, en certaine façon, joyeuse, animée et revigorée de l'espérance de son proffit ; elle retient toute la suavité de l'affabihté et longanimité, ayant en elle mesme les fruitz du Saint Esprit que le saint Apostre raconte* : Or les fruitz * Gaiat., v, 22. du Saint Esprit sont, charité, joye, paix, longanimité, bonté, bénignité, foy, mansuétude, continence. » Telle est la vraye pénitence, et telle la bonne tristesse, qui certes n'est pas proprement triste ni melancholique, ains seulement attentive et affectionnée a détester, rejetter et empescher le mal du péché pour le passé et pour l'advenir. Nous voyons aussi maintefois des pénitences fort empressées, troublées, impatientes, pleureuses, ameres, souspirantes, inquiètes, grandement aspres et melancholiques, lesquelles en fin se treuvent infructueuses et sans suite d'aucun véritable amendement, parce qu'elles ne procèdent pas des vrays motifz de la vertu de pénitence, mays de l'amour propre et naturel.

La tristesse du monde opère la mort, dit r Apostre* : Theotime, il la faut donq bien éviter et * Supra. rejetter, selon nostre pouvoir. Si elle est naturelle, nous la devons repousser, contrevenans a ses mouvemens, la divertissans par exercices propres a cela, et usans des remèdes et façon de vivre que les médecins mesme jugeront a propos. Si elle provient de tentation, il faut bien descouvrir son cœur au père spirituel, lequel nous prescrira les moyens de la vaincre, selon ce que nous en avons dit en la quatriesme Partie de l'Introduction a la Vie dévote*. Si elle est acciden- * Chap. xiv. telle, nous recourrons a ce qui est marqué au huitiesme Livre*, affin de voir combien les tribulations sont * Chap. iv, v. aymables aux enfans de Dieu, et que la grandeur de nos espérances en la vie éternelle doit rendre presque

3i8 Traitté de l'Amour de Dieu

inconsiderables tous les evenemens passagers de la temporelle.

Au reste, parmi toutes les melancholies qui nous peuvent arriver, nous devons employer l'authorité de la volonté supérieure pour faire tout ce qui se peut en faveur du divin amour. Certes, il y a des actions qui dépendent tellement de la disposition et complexion corporelle, qu'il n'est pas en nostre pouvoir de les faire a nostre gré ; car un melancholique ne sçauroit tenir ni ses yeux, ni sa parole, ni son visage en la mesme grâce et suavité qu'il auroit s'il estoit deschargé de cette mauvaise humeur ; mais il peut bien, quo}'' que sans grâce, dire des paroles gracieuses, honteuses et courtoises, et, malgré son inclination, faire par rayson les choses convenables, en paroles et en œuvres de charité, douceur et condescendance. On est excusable de n'estre pas tous-jours gay, car on n'est pas maistre de la gayeté pour l'avoir quand on veut ; mais on n'est pas excusable de n'estre pas tous-jours honteux, maniable et condescendant, car cela est tous- jours au pouvoir de nostre volonté, et ne faut sinon se résoudre de surmonter l'humeur et inclination contraire.

QUE LE PROGRES AU SAINT AMOUR NE DEPEND PAS

Un grand religieux de nostre aage a escrit que la disposition naturelle sert de beaucoup a l'amour contemplatif, et que les personnes de complexion affective et amante y sont plus propres. Or je ne pense pas qu'il veuille dire que l'amour sacré soit distribué aux hommes ni aux Anges en suite, et moins encor en vertu des conditions naturelles ; ni qu'il veuille dire que la distribution de l'amour divin soit faite aux hommes selon leurs qualités et habilités naturelles : car ce seroit desmentir l'Escriture, et violer la règle ecclésiastique par laquelle les Pelagiens furent déclarés hérétiques.

Pour moy, je parle en ce Traitté, de l'amour surnaturel que Dieu respand en nos cœurs par sa bonté, et duquel la résidence est en la suprême pointe de l'esprit ; pointe qui est au dessus de tout le reste de nostre ame, et qui est indépendante de toute complexion naturelle.

320 Traitté de l'Amour de Dieu

Et puis, bien que les âmes enclines a la dilection ayent d'un costé quelque disposition qui les rend plus propres a vouloir aymer Dieu, d'autre part, toutefois, elles sont si sujettes a s'attacher par affection aux créatures aymables, que leur inclination les met autant en péril de se divertir de la pureté de l'amour sacré par le meslange des autres, comme elles ont de facilité a vouloir aymer Dieu : car le danger de mal aymer est attaché a la facilité d'aymer.

Il est pourtant vray que ces âmes ainsy faites, estant une fois bien purifiées de l'amour des créatures, font des merveilles en la dilection sainte, l'amour treuvant une grande aysance a se dilater en toutes les facultés du cœur ; et de la procède une très aggreable suavité, laquelle ne paroist pas en ceux qui ont l'ame aigre, aspre, melancholique et revesche.

Néanmoins, si deux personnes, dont l'une est aymante et douce, l'autre chagrine et amere, par condition naturelle, ont une charité égale, elles aymeront sans doute également Dieu, mais non pas semblablement. Le cœur de naturel doux aymera plus aysement, plus amiablement, plus doucement, mais non pas plus solidement ni plus parfaitement ; ains, l'amour qui naistra emmi les espines et répugnances d'un naturel aspre et sec, sera plus brave et plus glorieux, comme l'autre sera aussi plus délicieux et gracieux.

Il importe donq peu que l'on soit naturellement disposé a l'amour, quand il s'agit d'un amour surnaturel et par lequel on n'agit que surnatureUement. Seulement, Theotime, je dirois volontier a tous les hommes : O mortelz, si vous aves le cœur enclin a l'amour, hé, pourquoy ne prétendes vous au céleste et divin ? mays si vous estes rudes et amers de cœur, helas, pauvres gens, puisque vous estes privés de l'amour naturel, pourquoy n'aspires vous a l'amour surnaturel, qui vous sera amoureusement donné par Celuy qui vous appelle si saintement a l'aymer ?

Livre XII. Chapitre ii. 321

Thésaurises des thresors au Ciel*. Un thresor ne * Matt., vi, 20. suffit pas au gré de ce divin Amant, ains il veut que nous ayons tant de thresors que notre thresor soit composé de plusieurs thresors ; c'est a dire, Theotime, qu'il faut avoir un désir insatiable d'aymer Dieu, pour joindre tous-jours dilection a dilection. Qu'est-ce qui presse si fort les avettes d'accroistre leur miel, sinon l'amour qu'elles ont pour luy ? O cœur de mon ame, qui es créé pour aymer le bien infini, quel amour peux tu désirer sinon cet amour qui est le plus désirable de tous les amours ? Helas, o ame de mon cœur, quel désir peux-tu aymer sinon le plus aymable de tous les désirs ? O amour des désirs sacrés, o désirs du saint amour ! o que j'ay convoité de désirer vos perfections*! * Ps- cxvm, 20.

Le malade degousté n'a pas appétit de manger, mais il appete d'avoir appétit ; il ne désire pas la viande, mais il désire de la désirer. Theotime, de sçavoir si nous aymons Dieu sur toutes choses il n'est pas en nostre pouvoir, si Dieu mesme ne le nous révèle, mais nous pouvons bien sçavoir si nous desirons de l'aymer, et quand nous sentons en nous le désir de l'amour sacré, nous sçavons que nous commençons d'aymer. C'est nostre partie sensuelle et animale qui appete de manger, mais c'est nostre partie raysonnable qui désire cet appétit ; et d'autant que la partie sensuelle n'obéit pas tous-jours a la partie raysonnable, il arrive maintefois que nous desirons l'appétit et ne le pouvons pas avoir. Mais le désir d'aymer et l'amour dépendent de la mesme volonté : c'est pourquoy, soudain que nous avons formé

Traitté de l'Amour de Dieu

le vray désir d'aymer, nous commençons d'avoir de l'amour ; et a mesure que ce désir va croissant, l'amour aussi va s'augmentant. Qui désire ardemment l'amour aymera bien tost avec ardeur. O Dieu, qui nous fera la grâce, Theotime, que nous bruslions de ce désir, qui est le désir des pauvres et la préparation de leur

* Ps. IX, 38. cœur, que Dieu exauce volontier* ! Qui n'est pas

asseuré d'aymer Dieu, il est pauvre ; et s'il désire d'aymer, il est mendiant, mais mendiant de l'heureuse

* Matt., V, 3; juxta mendicité de laquelle le Sauveur a dit* : Bienheureux ^^^' sont les mendians d'esprit, car a eux appartient le

Royaume des deux. *SermocLix,c.vn. Tel fut Saint Augustin quand il s'escria* : « O

aymer ! o marcher ! o mourir a soy mesme ! o parvenir ♦Oratio ad impetr. a Dicu ! » Tel saiut François, disant* : « Que je meure

amorem Dei ; inter , , v a • j • j • '

Opuscuia. de ton amour, » o 1 Ami de mon cœur, « qui as daigne

mourir pour mon amour ! » Telles sainte Catherine de Gennes et la bienheureuse Mère Thérèse, quand, comme biches spirituelles, pantelantes et mourantes de

* Ps. xLi, I. la soif du divin amour*, elles lançoyent cette voix :

* joan., IV, 15. Hé, Seigneur, donnés moy cette eau !

L'avarice temporelle, par laquelle on désire avidement les thresors terrestres, est la racine de tous

* I Tim., uit., 10. maux* ; mais l'avarice spirituelle, par laquelle on

souhaitte incessamment le fin or de l'amour sacré, est la racine de tous biens. Qui bien désire la dilection,

* Matt., vu, 8. bien la cherche ; qui bien la cherche, bien la treuve* ;

qui bien la treuve, il a treuvé la source de la vie, de

* Prov., VIII, 35. laquelle il puisera le salut du Seigneur*. Crions

nuit et jour, Theotime : « Venes, o Saint Esprit, remphsses les cœurs de vos fidelles, et allumes en iceux *AdMissaminfesto le fcu de vostre amour*. » O amour céleste, quand combleres vous mon ame !

Livre XII. Chapitre in. 323

Pourquoy penses-vous, Theotime, que les chiens en la sayson primtaniere perdent plus souvent qu'en autre tems la trace et piste de la beste ? C'est parce, disent les chasseurs et les philosophes, que les herbes et fleurs sont alhors en leur vigueur ; si que la variété des odeurs qu'elles respandent estouffe tellement le sentiment des chiens, qu'ilz ne sçavent ni choisir ni suivre la senteur de la proye entre tant de diverses senteurs que la terre exhale. Certes, ces âmes qui foisonnent continuellement en désirs, desseins et projetz, ne désirent jamais comme il faut le saint amour céleste, ni ne peuvent bien sentir la trace amoureuse et piste du divin Bienaymé, qui est comparé au chevreuil et petit fan de bicke*. * Cant., n, 9.

Le lys n'a point de sayson, ains fleurit tost ou tard selon qu'on le plante plus ou moins avant en terre ; car si on ne le pousse que trois doigtz en terre, il fleurira incontinent, mais si on le pousse six ou neuf doigtz, il fleurira aussi tous-jours plus tard a mesme proportion. Si le cœur qui prétend a l'amour divin est fort enfoncé dans les affaires terrestres et temporelles il fleurira tard et difficilement ; mais s'il n'est dans le monde que justement autant que sa condition le requiert, vous le verres bien tost fleurir en dilection et respandre son odeur aggreable*. * cant., n, 13.

Pour cela, les Saintz se retirèrent es solitudes, affin que, despris des sollicitudes mondaines, ilz vacassent plus ardemment au céleste amour ; pour cela, l'Espouse

324 Traitté de l'Amour de Dieu

Cant., IV, 9. sacrée* fermoit l'un de ses yeux, affin d'unir plus fortement sa veue en l'autre seul, et viser plus justement par ce moyen au milieu du cœur de son Biena3ané qu'elle veut blesser d'amour ; pour cela, elle mesme tient sa perruque tellement plicee et ramassée dans sa tresse, qu'elle semble n'avoir qu'ww seul cheveu, duquel elle se sert comme d'une chaisne pour lier et ravir le cœur de son Espoux, qu'elle rend esclave de sa dilection. Les âmes qui désirent tout de bon d'aymer Dieu ferment leurs entendemens aux discours des choses mondaines, pour l'employer plus ardemment es méditations des choses divines, et ramassent toutes leurs prétentions sous l'unique intention qu'ilz ont d'aymer uniquement Dieu. Quicomque désire quelque chose qu'il ne désire pas pour Dieu, il en désire moins Dieu. *vide supra, 1. v, Un religieux demanda au bienheureux Gilles* ce qu'il pourroit faire de plus aggreable a Dieu ; et il luy respondit en chantant : « Une a un, une a un ; » c'est a dire, « une seule ame a un seul Dieu. » Tant de désirs et d'amours en un cœur sont comme plusieurs enfans sur une mammelle, qui ne pouvans tetter tous ensemble, la pressent tantost l'un, tantost l'autre, a l'envi, et la font en fin tarir et dessécher. Qui prétend au divin amour doit soigneusement reserver son loysir, son esprit et ses affections pour cela.

Livre XII. Chapitre iv. 325

La curiosité, l'ambition, l'inquiétude, avec l'inadvertence et inconsideration de la fin pour laquelle nous sommes en ce monde, sont cause que nous avons mille fois plus d'empeschemens que d'affaires, plus de tracas que d'œuvre, plus d'occupation que de besoigne ; et ce sont ces embarrassemens, Theotime, c'est a dire les niaises, vaynes et superflues occupations desquelles nous nous chargeons, qui nous divertissent de l'amour de Dieu, et non pas les vrays et légitimes exercices de nos vocations. David, et après luy saint Louys, parmi tant de hasards, de travaux et d'affaires qu'ilz eurent, soit en paix, soit en guerre, ne laissoyent pas de chanter en vérité :

Que veut mon cœur, sinon Dieu,

De ce qu'au Ciel on admire ?

Qu'est-ce qu'emmi ce bas lieu,

Sinon Dieu, mon cœur respire* ? * Ps. lxxii, 25.

Saint Bernard ne perdoit rien du progrès qu'il desiroit faire en ce saint amour, quoy qu'il fut es cours et armées des grans princes, ou il s'employoit a réduire les affaires d'estat au service de la gloire de Dieu : il changeoit de lieu, mais il ne changeoit point de cœur, ni son cœur d'amour, ni son amour d'object ; et, pour parler son propre langage*, ces mutations se faisoyent * uw supra, 1. 11,

, . , . . , . c. IX, in fine.

en luy, mais non pas de luy, puisque, bien que ses

326 Traitté de l'Amour de Dieu occupations fussent fort différentes, il estoit indiffèrent a toutes occupations et différent de toutes occupations ; ne recevant pas la couleur des affaires et des conversations, comme le caméléon celle des lieux ou il se treuve, ains demeurant tous-jours tout uni a Dieu, tous-jours blanc en pureté, tous-jours vermeil de charité et tousjours plein d'humilité.

Je sçay bien, Theotime, l'advis des sages :

(a) Celuy fuye la cour et quitte le palais Qui veut vivre dévot ; rarement es armées On void de pieté les âmes animées : La foy, la sainteté sont filles de la paix.

Et les Israélites avoyent rayson de s'excuser aux Babiloniens qui les pressoyent de chanter les sacrés cantiques de Syon :

(t>) Helas ! mais en quelle musique, En ce triste bannissement, Pourrions nous chanter saintement * Ps. cx.xxvi, 4. Du Seigneur le sacré cantique* ?

Mais ne voyes vous pas aussi que ces pauvres gens estoyent non seulement parmi les Babiloniens, ains encor captifs des Babiloniens ? Quicomque est esclave

(a) [Le Saint a écrit le premier jet de ce quatrain sur un feuillet détaché, dont le verso contient les deux ébauches reproduites dans la variante (b). Ces ébauches sont de la main d'un secrétaire.]

Celuy quitte la court et fuye les palais

Qui veut bien servir Dieu ; ainsy parmi les armes

Rarement de vertu l'on anime les âmes :

La foy, la pieté sont filles de la paix.

(b) De quel air... Comment et en quelle musique, En ce lieu de bannissement. Pourrions nous chanter gayement Du Seigneur le sacré cantique ?

Las ! comment pourrions-nous, En cette terre estrange, Bien chanter... Chanter d'un accent... Entonner d'un air doux Du Seigneur la louange ?

Livre XII. Chapitre v. 327

des faveurs de la cour, du succès du palais, de l'honneur de la guerre, o Dieu, c'en est fait, il ne sçauroit chanter le cantique de l'amour divin ; mais celuy qui n'est en cour, en guerre, au palais, que par devoir. Dieu l'assiste, et la douceur céleste luy sert d'epitheme sur le cœur, pour le préserver de la peste qui règne en ces lieux la.

Lhors que la peste affligea le Milannois, saint Charles ne fit jamais difficulté de hanter les maysons et toucher les personnes empestées : mais, Theotime, il les hantoit aussi et touchoit seulement et justement autant que la nécessité du service de Dieu le requeroit ; et pour rien il ne fust allé au danger sans la vraye nécessité, de peur de commettre le péché de tenter Dieu. Ainsy ne fut il atteint d'aucun mal, la divine Providence conservant celuy qui avoit en elle une confiance si pure qu'elle n'estoit meslee ni de timidité ni de témérité. Dieu a soin de mesme de ceux qui ne vont a la cour, au palais, a la guerre, sinon par la nécessité de leur devoir ; et ne faut en cela ni estre si craintif que l'on abandonne les bonnes et justes affaires faute d'y aller, ni si outrecuydé et présomptueux que d'y aller ou demeurer sans l'expresse nécessité du devoir et des affaires.

Dieu est innocent a l'innocent"^, bon au bon, cordial * Ps. xvh, 26. au cordial, tendre envers les tendres ; et son amour le porte quelquefois a faire des traitz d'une sacrée et sainte mignardise pour les âmes qui par une amoureuse pureté et simplicité se rendent comme petitz enfans auprès de luy.

Un jour sainte Françoise disoit l'Office de Nostre

328 Traitté de l'Amour de Dieu

Dame, et comme il advient ordinairement que s'il n'y a qu'une affaire en toute la journée c'est au tems de l'orayson que la presse en arrive, cette sainte dame fut appellee de la part de son mari pour un service domestique, et par quatre diverses fois pensant reprendre le fil de son Office, elle fut rappellee et contrainte de couper un mesme verset ; jusques a ce que cette bénite affaire, pour laquelle on avoit si empressement diverti sa prière, estant en fin achevée, revenant a son Office, elle treuva ce verset, si souvent laissé par obéissance et si souvent recommencé par dévotion, tout escrit en beaux caractères d'or, que sa dévote compaigne madame Vannocie jura d'avoir veu escrire par le cher Ange gardien de la Sainte, a laquelle par après saint Paul

*And. Vaiiadierus, aussi le revela*.

Rom.^^^ ""^ Quelle suavité, Theotime, de cet Espoux céleste envers cette douce et fidèle amante ! Mais vous voyes cependant que les occupations nécessaires a un chacun selon sa vocation ne diminuent point l'amour divin, ains l'accroissent, et dorent, par manière de dire, l'ouvrage de la dévotion. Le rossignol n'ayme pas moins sa mélodie quand il fait ses pauses que quand il chante ; le cœur dévot n'ayme pas moins l'amour quand il se divertit pour les nécessités extérieures que quand il prie : leur silence et leur voix, leur action et leur contemplation, leur occupation et leur repos chantent également en eux le cantique de leur dilection.

Livre XII. Chapitre vi. 329

qu'il faut employer toutes les occasions PRESENTES

Il y a des âmes qui font des grans projetz de faire des excellens services a Nostre Seigneur, par des actions eminentes et des souffrances extraordinaires, mais actions et souffrances desquelles l'occasion n'est pas présente ni ne se présentera peut estre jamais ; et sur cela pensent d'avoir fait un trait de grand amour : en quoy elles se trompent fort souvent, comme il appert en ce que, embrassant par souhait, ce leur semble, des grandes croix futures, elles fuyent ardemment la charge des présentes, qui sont moindres. N'est ce pas une extrême tentation d'estre si vaillant en imagination et si lasche en l'exécution ?

Hé, Dieu nous garde de ces ardeurs imaginaires, qui nourrissent bien souvent dans le fond de nos cœurs la vayne et secrette estime de nous mesme ! Les grandes œuvres ne sont pas tous- jours en nostre chemin ; mais nous pouvons a toutes heures en faire des petites excellemment, c'est a dire, avec un grand amour. Voyes ce Saint, je vous prie, qui donne un verre d'eau pour Dieu, au pauvre passager altéré : il fait peu de chose, ce semble ; mais l'intention, la douceur, la dilection dont il anime son œuvre est si excellente, qu'elle convertit cette simple eau en eau de vie, et de vie éternelle*. * Matt., x, 42.

Les avettes picorent dans les lys, les flambes et les roses, mais elles ne font pas moins de buttin sur les menues petites fleurs du romarin et du thim ; ains elles y cueillent non seulement plus de miel, mais encor de meilleur miel, parce que dedans ces petitz vases, le

33© Traitté de l'Amour de Dieu

miel se treuvant plus serré, s'y conserve aussi bien mieux. Certes, es bas et menus exercices de dévotion la charité se prattique non seulement plus fréquemment, mais aussi pour l'ordinaire plus humblement, et par conséquent plus utilement et saintement.

Ces condescendances aux humeurs d'autruy, ce support des actions et façons agrestes et ennuyeuses du prochain, ces victoires sur nos propres humeurs et passions, ce renoncement a nos menues inclinations, cet effort contre nos aversions et répugnances, ce cordial et doux aveu de nos imperfections, cette peyne continuelle que nous prenons de tenir nos âmes en égalité, cet amour de nostre abjection, ce bénin et gracieux accueil que nous faysons au mespris et censure de nostre condition, de nostre vie, de nostre conversation, de nos actions : Theotime, tout cela est plus fructueux a nos âmes que nous ne sçaurions penser, pourveu que la céleste dilection le mesnage. Mais nous l'avons des-ja

* Partie III, ce. m, ,.. -r»i--i ^-l. *

vvvv dit a Philothee*.

qu'il faut avoir soin de faire nos actions

FORT parfaitement

*vide supra, 1. XI, Nostre Seigneur, au rapport des Anciens*, souloit c. XIII, p. 2. . ^^j.g ^^^ siens : « Soyes bons monnoyeurs. » Si l'escu

n'est de bon or, s'il n'a son poids, s'il n'est battu au coin légitime, on le rejette comme non recevable ; si une œuvre n'est de bonne espèce, si elle n'est ornée de charité, si l'intention n'est pieuse, elle ne sera point receiie entre les bonnes œuvres. Si je jeusne, mais pour espargner, mon jeusne n'est pas de bonne espèce ; si c'est par tempérance, mais que j'aye quelque péché

Livre XII. Chapitre vîi. 331

mortel en mon ame, le poids manque a cette œuvre, car c'est la charité qui donne le poids a tout ce que nous faysons ; si c'est seulement par conversation et pour m'accommoder a mes compaignons, cette œuvre n'est pas marquée au coin d'une intention appreuvee : mais si je jeusne par tempérance, et que je sois en la grâce de Dieu, et que j'aye intention de plaire a sa divine Majesté par cette tempérance, l'œuvre sera une bonne monnoye, propre pour accroistre en moy le thresor de la charité.

C'est faire excellemment les actions petites que de les faire avec beaucoup de pureté d'intention et une forte volonté de plaire a Dieu ; et Ihors elles nous sanctifient grandement. Il y a des personnes qui mangent beaucoup, et sont tous-jours maigres, exténuées et alangouries, parce qu'elles n'ont pas la force digestive bonne ; il y en a d'autres qui mangent peu, et sont tous-jours en bon point et vigoureuses, parce qu'elles ont l'estomach bon. Ainsy y a il des âmes qui font beaucoup de bonnes œuvres et croissent fort peu en charité, parce qu'elles les font ou froidement et laschement, ou par instinct et inclination de nature plus que par inspiration de Dieu ou ferveur céleste ; et au contraire, il y en a qui font peu de besoigne, mais avec une volonté et intention si sainte, qu'elles font un progrès extrême en dilection : elles ont peu de talent, mais elles le mesnagent si fidèlement, que le Seigneur les en recompense largement*. *Matt.,xxv,2i, 23.

Traitté de l'Amour de Dieu

(a) Tout ce que vous faites, et quoy que vous fassies en -paroles et en œuvres, faites le tout au nom de Jésus Christ ; Soit que vous mangies, soit que vous beuvies, ou que vous fassies quelque autre chose, faites le tout a la gloire de Dieu. Ce sont les

* Coio3s.,ni, 17 ; I propres paroles du divin Apostre *, lesquelles, comme ♦î«i'==,quixxxvni, ^^^ ^^ grand saint Thomas en les expliquant *, sont art. I, ad 2. Suffisamment prattiquees quand nous avons l'habitude

de la tressainte charité, par laquelle, bien que nous n'ayons pas une expresse et attentive intention de faire chasque œuvre pour Dieu, cette intention néanmoins est contenue couvertement en l'union et communion que nous avons avec Dieu, par laquelle tout ce que nous pouvons faire de bon est dédié avec nous a sa divine Bonté. Il n'est pas besoin qu'un enfant demeurant en la mayson et puissance de son père declaire que ce qu'il acquiert est acquis a son père, car sa personne estant a son père, tout ce qui en dépend luy appartient aussi : il suffit aussi que nous soyons enfans de Dieu par dilection, pour rendre tout ce que nous faisons entièrement destiné a sa gloire.

Il est donq vray, Theotime, que, comme nous avons

* Livre XI, c. III. dit ailleurs*, tout ainsy que l'olivier planté près de la

(a) [Voir à l'Appendice un fragment du Ms. (A) se rapportant à ce chapitre et au suivant. Cf. la remarque (a), p. 245 du présent volume.]

Livre XII. Chapitre viii. 333

vigne luy donne sa saveur, de mesme la charité se treuvant auprès des autres vertus, elle leur communique sa perfection. Mais il est vray aussi que, comme si l'on ente la vigne sur l'olivier il ne luy communique pas seulement plus parfaitement son goust, mais la rend encor participante de son suc, ne vous contentes pas aussi d'avoir la charité et avec elle la prattique des vertus, mais faites que ce soit par et pour elle que vous les prattiques, affin qu'elles luy puissent estre justement attribuées.

Quand un peintre tient et conduit la main de l'apprentif, le trait qui en procède est principalement attribué au peintre ; parce qu'encor que l'apprentif ait contribué le mouvement de sa main et l'application du pinceau, si est ce que le maistre a aussi de sa part tellement meslé son mouvement avec celuy de l'apprentif, qu'imprimant en iceluy, l'honneur de ce qui est de bien au trait luy est spécialement déféré, encor qu'on ne laisse pas de louer l'apprentif a cause de la souplesse avec laquelle il a accommodé son mouvement a la conduite du maistre. O que les actions des vertus sont excellentes quand le divin amour leur imprime son sacré mouvement, c'est a dire Ihors qu'elles se font par le motif de la dilection ! Mais cela se fait différemment.

Le motif de la divine charité respand une influence de perfection particulière sur les actions vertueuses de ceux qui se sont spécialement dédiés a Dieu pour le servir a jamais. Telz sont les Evesques et prestres, qui, par une consécration sacramentelle et par un caractère spirituel qui ne peut estre effacé, se vouent, comme serfs stigmatisés et marqués, au perpétuel service de Dieu ; telz les religieux, qui, par leurs vœux ou solemnelz ou .simples, sont immolés a Dieu en qualité d'hosties vivantes et raysonnables* ; telz tous ceux qui se rangent * Rom., xn, i. aux congrégations pieuses, dédiés a jamais a la gloire divine. Telz tous ceux encor qui, a dessein, se procurent des profondes et puissantes resolutions de suivre la volonté de Dieu , faisans pour cela des retraittes de quelques jours, afïïn d'exciter leurs âmes par divers

XLi, art. I, concl.

334 Traitté de l'Amour de Dieu exercices spirituelz a l'entière reformation de leur vie : méthode sainte, familière aux anciens Chrestiens, mais despuis presque tout a fait délaissée, jusques a ce que le grand serviteur de Dieu, Ignace de Loyola, la remit en usage du tems de nos pères.

Je sçai que quelques uns n'estiment pas que cette oblation si générale de nous mesme estende sa vertu et porte son influence sur les actions que nous prattiquons par après, sinon a mesure qu'en l'exercice d'icelles nous appliquons en particulier le motif de la dilection, les dédiant spécialement a la gloire de Dieu. Mais *iniiseatent.,dist. tous confessent néanmoins, avec saint Bonaventure *, loué d'un chacun en ce sujet, que si j'ay résolu en mon cœur de donner cent escuz pour Dieu, quoy que par après je fasse a loysir la distribution de cette somme, ayant l'esprit distrait et sans attention, toute la distribution néanmoins ne laissera pas d'estre faite par amour, a cause qu'elle procède du premier projet que le divin amour me fit faire de donner tout cela.

Mais de grâce, Theotime, quelle différence y a-il entre celuy qui offre cent escuz a Dieu et celuy qui luy offre toutes ses actions ? Certes il n'y en a point, sinon que l'un offre une somme d'argent, et l'autre une somme d'actions. Et pourquoy donq, je vous prie, ne seront-ilz l'un comme l'autre estimés faire la distribution des pièces de leurs sommes en vertu de leurs premiers propos et fondamentales resolutions ? et si l'un, distribuant ses escuz sans attention, ne laisse pas de jouir de l'influence de son premier dessein, pourquoy l'autre, distribuant ses actions, ne jouira-il pas du fruit de sa première intention ? Celuy qui destinement s'est rendu esclave amiable de la divine Bonté, luy a par conséquent dédié toutes ses actions.

Sur cette vérité chacun devroit une fois en sa vie faire une bonne retraitte, pour en icelle bien purger son ame de tout péché, pour en suite faire une intime et solide resolution de vivre tout a Dieu, selon que nous avons enseigné en la première Partie de l 'Introduction a la Vie dévote ; puis, au moins une fois l'année,

Livre XII. Chapitre ix. 335

faire la reveûe de sa conscience et le renouvellement de la première resolution, que nous avons marqué en la cinquiesme Partie de ce livre-la, auquel pour ce regard je vous renvoyé.

Certes, saint Bonaventure advoùe* qu'un homme qui * Loco quo supra. s'est acquis une si grande inclination et coustume de bien faire que souvent il le fait sans spéciale attention, ne laisse pas de mériter beaucoup par telles actions, lesquelles sont anoblies par la dilection, de laquelle elles proviennent comme de la racine et source originaire de cette heureuse habitude, facilité et promptitude.

Quand les paonnesses couvent en des lieux bien blancs, les pouletz sont aussi tous blancs ; et quand nos intentions sont en l'amour de Dieu, Ihors que nous projettons quelque bon œuvre, ou que nous nous jettons en quelque vacation, toutes les actions qui s'en ensuivent prennent leur valeur et tirent leur noblesse de la dilection de laquelle elles ont leur origine : car, qui ne void que les actions qui sont propres a ma vocation ou requises a mon dessein, dépendent de cette première élection et resolution que j'ay faitte ?

Mais, Theotime, il ne se faut pas arrester la : ains, pour faire un excellent progrès en la dévotion, il faut non seulement au commencement de nostre conversion, et puis tous les ans, destiner nostre vie et toutes nos actions a Dieu, mais aussi il les luy faut offrir tous les jours, selon l'exercice du matin que nous avons enseigné

336 Traiïté de l'Amour de Dieu

* Partie II, c. x. a Philothee * ; car en ce renouvellement journalier de

nostre oblation nous respandons sur nos actions la vigueur et vertu de la dilection, par une nouvelle application de nostre cœur a la gloire divine, au moyen dequoy il est tous-jours plus sanctifié.

Outre cela, appliquons cent et cent fois le jour nostre vie au divin amour par la prattique des oraysons jaculatoires, eslevations de cœur et retraittes spirituelles ; car ces saintz exercices lançans et jettans continuellement nos espritz en Dieu, y portent ensuite toutes nos actions. Et comme se pourroit il faire, je vous prie, qu'une ame laquelle a tous momens s'eslance en la divine Bonté, et souspire incessamment des paroles de dilection pour tenir tous- jours son cœur dans le sein de ce Père céleste, ne fust pas estimée faire toutes ses bonnes actions en Dieu et pour Dieu ? Celle qui dit :

* Ps. cxviii, 94. Hé, Seigneur, je suis vostre * ; Mon Bienaymé est

* Gant., II, ir.. tout mien, et moy je suis toute sienne* ; « Mon

* Vide supra, 1. X, Dicu, VOUS cstcs mou tout* ) » O Jcsus, VOUS cstcs ma c. V, p. I 4. ^^^ . j^^^ ^^^^ ^^ ^^^^ j^ grâce que je meure a moy

mesme, afiîn que je ne vive qu'a vous ! « O aymer ! o s'acheminer ! o mourir a so}^ mesme ! o vivre a

* Vide sup.,cap. 11, Dieu* ! » O cstre en Dieu ! O Dieu ! ce qui n'est pas ^' ^"^' vous mesme ne m'est rien : celle la, dis-je, ne dedieelle pas continuellement ses actions au céleste Espoux ? (a) O que bienheureuse est l'ame qui a une fois bien fait le despouillement et la parfaite résignation de soy mesme entre les mains de Dieu, dont nous avons parlé

* Livre IX, c. xvi. ci dcssus* ; Car par après elle n'a a faire qu'un petit

souspir et regard en Dieu pour renouveller et confirmer son despouillement, sa résignation et son oblation, avec la protestation qu'elle ne veut rien que Dieu et pour Dieu, et qu'elle ne s'ayme, ni chose du monde, qu'en Dieu et pour l'amour de Dieu.

Or cet exercice des continuelles aspirations est donq fort propre pour appliquer toutes nos œuvres a la dilection, mais principalement il suffit très abondamment

(a) [Voir la remarque (a), au commencement du chapitre précédent.]

Livre XII. Chapitre ix. 337

pour les menues et ordinaires actions de nostre vie ; car quant aux œuvres relevées et de conséquence, il est expédient, pour faire un proffit d'importance, d'user de la méthode suivante, ainsy que j'ay des-ja touché ailleurs *. Eslevons en ces occurrences nos cœurs et *LivreViii,c. xiv. nos espritz en Dieu, enfonçons nostre considération et estendons nostre pensée dans la tressainte et glorieuse éternité ; voyons qu'en icelle la divine Bonté nous cherissoit tendrement, destinant pour nostre salut tous les moyens convenables a nostre progrès en sa dilection, et particulièrement la commodité de faire le bien qui se présente alhors a nous, ou de souffrir le mal qui nous arrive. Cela fait, desployans, s'il faut ainsy dire, et eslevans les bras de nostre consentement, embrassons chèrement, ardemment et très amoureusement, soit le bien qui se présente a faire, soit le mal qu'il nous^ faut souffrir, en considération de ce que Dieu l'a voulu éternellement, pour luy complaire et obéir a sa providence.

Voyes le grand saint Charles * Ihors que la peste *Caroius a Basiiica

. PetrifBascape) Viattaqua son diocèse : il releva son courage en Dieu, et ta s. Caroii Bor., regarda attentivement qu'en l'éternité de la Providence ^- ^^• divine ce fléau estoit préparé et destiné a son peuple, et que, emmi ce fléau, cette mesme Providence avoit ordonné qu'il eust un soin très amoureux de servir, soulager et assister cordialement les affligés, puisqu'en cette occasion il se treuvoit le père spirituel, pasteur et Evesque de cette province-la. C'est pourquoy, se représentant la grandeur des peynes, travaux et hazards qu'il luy seroit force de subir pour ce sujet, il s'immola en esprit au bon playsir de Dieu, et baysant tendrement cette croix, il s'escria du fond de son cœur, a l'imitation de saint André * : « Je te salue, o croix * in Actis ejus. pretieuse, » je te salue, o tribulation bienheureuse ! O affliction sainte, que tu es aymable, puisque tu es issue du sein amiable de ce Père d'éternelle miséricorde, qui t'a voulu de toute éternité et t'a destiné pour ce cher peuple et pour moy ! O croix, mon cœur te veut, puisque celuy de mon Dieu t'a voulu ; o croix, mon ame te chérit et t'embrasse de toute sa dilection !

338 Traitté de l'Amour de Dieu

En cette sorte devons nous entreprendre les plus grandes affaires et les plus aspres tribulations qui nous puissent arriver. Mais quand elles seront de longue haleyne, il faudra de tems en tems, et fort souvent, repeter cet exercice, pour continuer plus utilement nostre union a la volonté et bon playsir de Dieu, prononçans cette briefve mais toute divine protestation de son Filz : Ouy, 0 Père éternel, je le veux de tout mon cœur, 'parce quainsy a-il esté aggreahle devant * Matt-, XI, 26. VOUS*. O Dieu, Theotime, que de trésors en cette prattique !

EXHORTATION AU SACRIFICE QUE NOUS DEVONS FAIRE A DIEU

J'adjouste au sacrifice de saint Charles celuy du grand patriarche Abraham, comme une vive image du plus fort et loyal amour qu'on puisse imaginer en créature quelconque. Il sacrifia, certes, toutes les plus fortes affections naturelles qu'il pouvoit avoir, Ihors qu'oyant la voix de Dieu qui luy disoit : Sors de ton païs, et de ta parentee, et de la mayson de ton père,

♦Gen., XII, I. et viens au païs que je te monstreray* , il sortit

soudain et se mit promptement en chemin, sans sçavoir

* Heb., XI, 8. ou il iroit*. Le doux amour de la patrie, la suavité

de la conversation des proches, les délices de la mayson paternelle, ne l'esbranlerent point ; il part hardiment et ardemment, et va ou il plaira a Dieu de le conduire. Quelle abnégation, Theotime ! quel renoncement ! On ne peut aymer Dieu parfaitement si l'on ne quitte les affections aux choses périssables. Mays cecy n'est rien en comparayson de ce qu'il fit

Livre XII. Chapitre x. 339

par après *, quand Dieu l'appellant par deux fois et * Gen., xxn. ayant veu sa promptitude a respondre, il luy dit : Prens Isaac ton enfant unique, lequel tu aymes, et va en la terre de vision, ou tu l'offriras en holocauste sur l'un des montz que je te monstreray. Car voyla ce grand homme qui part soudain avec ce tant aymé et tant aymable filz, fait trois journées de chemin, arrive au pied de la montaigne, laisse la ses valetz et l'asne, charge son filz Isaac du bois requis a l'holocauste, se reservant de porter luy mesme le glaive et le feu. Et comme il va montant, ce cher enfant luy dit : Mon père ! Et il luy respond : Que veux-tu, mon filz ? Voyci, dit l'enfant, voyci le bois et le feu, mais ou est la victime de l'holocauste ? A quoy le père respond : Dieu se prouvoyra de la victime de l'holocauste, mon enfant. Et tandis, ilz arrivent sur le mont destiné, ou soudain Abraham construit un autel, arrange le bois sur iceluy, lie son Isaac et le colloque sur le bûcher ; il estend sa main droite, empoigne et tire a soy le glaive, il hausse le bras, et comme il est prest de descharger le coup pour immoler cet enfant, l'Ange crie d'en haut : Abraham, Abraham ; qui respond : Me voyci. Et l'Ange luy dit : Ne tue pas l'enfant, c'est asses ; maintenant je connois que tu crains Dieu, et n'as pas espargné ton filz pour l'amour de moy. Sur cela Isaac est deslié, Abraham prend un bélier qu'il void pris par les cornes aux ronces d'un buisson, et l'immole.

Theotime, qui void la femme de son prochain pour la convoiter, il a des-ja adultéré en son cœur* ; *Matt,v, 28. et qui lie son filz pour l'immoler, il l'a des-ja sacrifié en son cœur. Hé, voyes donq, de grâce, quel holocauste ce saint homme fit en son cœur ! sacrifice incomparable, sacrifice qu'on ne peut asses estimer, sacrifice qu'on ne peut asses louer ! O Dieu ! qui sçauroit discerner quelle des deux dilections fut la plus grande, ou celle d'Abraham qui pour plaire a Dieu immole cet enfant tant aymable, ou celle de cet enfant qui pour plaire a Dieu veut bien estre immolé, et pour cela se laisse lier et

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