Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 2)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — éd. d'Annecy t. IV-V (OCR) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

78 Traitté de l'Amour de Dieu qu'il est Autheur et souverain Maistre de la nature ; et d'autre part il seroit surnaturel, (t>) parce qu'il correspondroit, non a la nature simple de l'homme, mais a la nature ornée, enrichie et honnoree de la justice originelle, qui est une qualité surnaturelle procédante d'une très spéciale faveur de Dieu. Mays quant a l'amour sur toutes choses qui seroit prattiqué selon ce secours, il seroit appelle naturel, d'autant que les actions vertueuses prennent leur nom de leurs objectz et motifs, et cet amour dont nous parlons tendroit seulement a Dieu, selon qu'il est (c) reconneu Autheur, Seigneur et souveraine fin de toute créature par la seule lumière naturelle, et par conséquent aymable et estimable sur toutes choses par inclination et propension naturelle.

Or, bien que Testât de nostre nature humaine ne soit pas maintenant doiié de la santé et droitture originelle que le premier homme avoit en sa création, et qu'au contraire nous soyons grandement dépravés par le péché, si est ce toutefois que la sainte inclination d'aymer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme aussi la lumière naturelle par laquelle nous connoissons que sa souveraine bonté est aymable sur toutes choses ; et n'est pas possible qu'un homme pensant attentivement en Dieu, voire mesme par le seul discours naturel, ne ressente (^) un certain eslan d'amour que la secrette inclination de nostre nature suscite au fond du cœur, par lequel, a la première appréhension de ce premier et souverain object, la volonté est preveniie et se sent excitée a se complaire en iceluy.

(e) Entre les perdrix il arrive souvent que les unes (^) jerem., XVII, II. dcsrobbcnt Ics œufs des autres affin de les couver*,

(b) surnaturel, — et devroit estre appelle secours spécial et gratuit,

(c) qu'il est — [Autheur, Seigneur et souverain bien de la nature...]

(d) ne ressente — [une certaine chaleur,]

(e) [Chose estrange mais véritable, et que les saintes Lettres signifient les perdrix couvent souvent les œufs qui ne sont pas a elles...]

(f) les unes — [couvent les œufs des autres ausquelles elles les ont desrobbés...J

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soit pour l'avidité qu'elles ont d'estre mères, soit pour leur stupidité qui leur fait mesconnoistre leurs œufs propres. Et voyci chose estrange, mais néanmoins bien tesmoignee*, car le perdreau qui aura esté esclos et nourri *s.Amb.,Ep.xxxn,

, ad Irenœum, § 6 ;

SOUS les aysles d une perdrix estrangere, au premier s. isidor. Hispai., reclam qu'il oyt de sa vraye mère qui avoit pondu viiy^°63. l'œuf duquel il est procédé, il quitte (s) la perdrix larronnesse, se rend a sa première mère et se met a sa suite, par la correspondance qu'il a avec sa première origine ; correspondance toutefois qui ne paroissoit point, ains fut demeurée secrette, cachée et comme dormante au fond de la nature, jusques a la rencontre de son object, que soudain excitée, et comme resveillee, elle fait son coup, et pousse l'appétit du perdreau a son premier devoir. Il en est de mesme, Theotime (b), de nostre cœur ; car quoy qu'il soit couvé, nourri et eslevé emmi les choses corporelles, basses et transitoires, et, par manière de dire, sous les aysles (i) de la nature, néanmoins, au premier regard qu'il jette en Dieu, a la première connoissance qu'il en reçoit, la naturelle et première (J) inclination d'aymer Dieu, qui estoit comme assoupie et imperceptible, se resveille en un instant, et a l'improuveu paroist, comme une estincelle qui sort d'entre les cendres, laquelle touchant nostre volonté, luy donne un eslan de l'amour suprême deu au souverain et premier Principe de toutes choses.

(g) il quitte — [sa nourrice...]

(h) PhUothee

(i) les aysles — [du monde...]

(j) primitive

8o Traitté de l'Amour de Dieu

que nous n'avons pas naturellement le pouvoir d'aymer dieu sur toutes choses

Les aigles ont un grand cœur et beaucoup de force a voler ; elles ont néanmoins incomparablement plus de veûe que de vol, et estendent beaucoup plus viste et plus loin leur regard que leurs aysles. Ainsy nos espritz, animés d'une sainte inclination naturelle envers la Divinité, ont bien plus de clarté en l'entendement pour voir combien elle est aymable, que de force en la volonté pour l'aymer : car le péché a beaucoup plus débilité la volonté humaine, qu'il n'a offusqué l'entendement, et la rebeUion de l'appétit sensuel, que nous appelions concupiscence, trouble voirement l'entendement, mais c'est pourtant contre la volonté qu'il excite principalement la sédition et révolte ; si que la pauvre volonté, des-ja toute infirme, estant agitée des continuelz assautz que la concupiscence luy livre, ne peut faire un si grand progrès en l'amour divin, comme la rayson et inclination naturelle luy suggèrent qu'elle devroit faire. Helas, Theotime, quelz beaux tesmoignages, non seulement d'une grande connoissance de Dieu, mays aussi d'une forte inclination envers iceluy, ont esté laissés par ces grans philosophes, Socrate, Platon, Trismegiste, Aristote, Hippocrate, Seneque, Epictete ! Socrate, le plus loué d'entr'eux, connoissoit clairement l'unité de Dieu, et avoit tant d'inclination a l'aymer que, comme *Lib.8.Civit.c.}. saint Augustiu tesmoigne *, plusieurs ont estimé qu'il n'enseigna jamais la philosophie morale pour autre occasion que pour espurer les espritz, afïin qu'ilz peussent mieux contempler le souverain bien qui est la très unique Divinité. Et quant a Platon, il se déclare asses

Livre I. Chapitre xvii. 8i

en la célèbre définition de la philosophie et du philosophe*, disant que philosopher n'est autre chose qu'ay- *ApudAug.,m.8. mer Dieu, et que le philosophe n'estoit autre que ^ iv^-c.9. l'amateur de Dieu. Que diray-je du grand Aristote, qui avec tant d'efficace appreuve l'unité de Dieu* et en a *Metaphys., i. xii, parlé si honnorablement en tant d'endroitz ? circa 'finem.

Mais, o Dieu éternel ! ces grans espritz qui avoyent tant de connoissance de la Divinité et tant de propension a l'aymer, ont tous manqué de force et de courage a la bien aymer. Par les créatures visibles Hz ont conneu les choses invisibles de Dieu, voire mesme son éternelle vertu et Divinité, dit le grand Apostre*; de sorte qu'ilz sont inexcusables, d'autant * Roin.,1,20, 21,18. qu'ayans conneu Dieu, Hz ne l'ont pas glorifié comme Dieu, ni ne luy ont -pas fait action de grâces. Hz l'ont certes aucunement glorifié, luy donnant des souverains tiltres d'honneur, mays ilz ne l'ont pas glorifié comme il le falloit glorifier, c'est a dire ilz ne l'ont pas glorifié sur toutes choses ; n'ayans pas eu le courage de ruiner l'idolâtrie, ains communiquans avec les idolâtres, retenans la vérité qu'ilz connoissoient, en injustice, prisonnière dedans leurs cœurs, et preferans l'honneur et le vain repos de leurs vies a l'honneur qu'ilz dévoient a Dieu, ilz se sont esvanouis en leurs discours.

N'est ce pas grande pitié, Theotime, de voir Socrate, au récit de Platon, parler en mourant des dieux comme s'il y en avoit plusieurs *, luy qui sçavoit si bien * Aug., i. 8. de qu'il n'y en avoit qu'un seul ? N'est ce pas chose déplorable que Platon ayt ordonné que l'on sacrifie a plusieurs dieux *, luy qui sçavoit si bien la vérité de * ibid. l'unité divine ? Et Mercure Trismegiste n'est il pas lamentable, de lamenter et plaindre si laschement l'abolissement de l'idolâtrie*, luy qui en tant d'endroitz * vide Aug., l. 8. avoit parlé si dignement de la Divinité ? decivit.c.2^et24.

Mais sur tout j'admire le pauvre bon homme Epictete, duquel les propos et sentences sont si douces a lire en nostre langue, par la traduction que la docte et belle plume du Révérend Père Dom Jean de Saint François,

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Provincial de la congrégation des Feuillans es Gaules, a depuis peu exposée a nos 3^eux (i). Car quelle compassion, je vous prie, de voir cet excellent philosophe parler parfois de Dieu avec tant de goust, de sentiment et de zèle, qu'on le prendroit pour un Chrestien sortant de quelque sainte et profonde méditation, et néanmoins ailleurs, d'occasion en occasion, mentionner les dieux a la payenne ? Hé, ce bon homme, qui connoissoit si bien l'unité divine et avoit tant de goust de la bonté d'icelle, pourquoy n'a-il pas eu la sainte jalousie de l'honneur divin, affin de ne point gauchir ni dissimuler en un sujet de si grande importance ?

En somme, Theotime, nostre chetifve nature, navrée par le péché, fait comme les palmiers que nous avons de deçà, qui font voirement certaines productions imparfaittes et comme des essais de leurs fruitz, mais de porter des dattes entières, meures et assaisonnées, cela est réservé pour des contrées plus chaudes. Car ainsy nostre cœur humain produit bien naturellement certains commencemens d'amour envers Dieu, mais d'en venir jusques a l'aymer sur toutes choses, qui est la vraye maturité de l'amour deu a cette suprême Bonté, cela n'appartient qu'aux cœurs animés et assistés de la grâce céleste et qui sont en Testât de la sainte charité ; et ce petit amour imparfait, duquel la nature en elle mesme sent les eslans, ce n'est qu'un certain vouloir sans vouloir, un vouloir qui voudroit mais qui ne veut pas, un vouloir stérile qui ne produit point de vrays effectz, un vouloir paralytique qui void la piscine salutaire du saint amour mais qui n'a pas la force de s'y * joan., V, 7. jetter* ; et en fin, ce vouloir est un avorton de la bonne

volonté, qui n'a pas la vie de la généreuse vigueur

(i) Goulu, Dom Jean de Saint-François (1576-1629). Les propos d'Epictete, recueillis par Arrian, Auteur Grec, son disciple. Translatez du Grec en François par Fr. J. D. S. F. A Paris, chez Jean de Heuqueville, rue S. Jacques, a la Paix. 1609. Avec privilège du Roy. Ce livre est dédié « A la Royne Marguerite. »

Les citations que le Saint emprunte à Epictète sont tirées de cette traduction de l'ouvrage d'Arrien, intitulé : Arriani Comntentariorum de Epicteii disputationibus Libri IV.

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requise pour en effect préférer Dieu a toutes choses :

dont FApostre, parlant en la personne du pécheur,

s'escrie* : Le vouloir est bien en moy, mais je ne * Rom., vu, 18.

treuve pas le moyen de l'accomplir.

QUE l'inclination NATURELLE

Mais si nous ne pouvons pas naturellement aymer Dieu sur toutes choses, pourquoy donq avons-nous naturellement inclination a cela ? la nature est-eUe pas vaine de nous inciter a un amour qu'elle ne nous peut donner ? pourquoy nous donne-elle la soif d'une eau si pretieuse, puisqu'elle ne peut nous en abbreuver ? Ha, Theotime, que Dieu nous a esté bon ! La perfidie que nous avions commise en l'offençant meritoit certes qu'il nous privast de toutes les marques de sa bienveuillance, et de la faveur qu'il avoit exercée envers nostre nature, Ihors qu'il imprima sur elle la lumière de son divin visage et qu'il donna a nos cœurs l'allégresse* de se * Ps. iv, 7. sentir enchns a l'amour de la divine Bonté, afïin que les Anges, voyans ce misérable homme, eussent occasion de dire par compassion : Est-ce la, la créature de parfaite beauté, l'honneur de toute la terre* ? * Thren., n, 15.

Mais cette infinie debonnaireté ne sceut onques estre si rigoureuse envers l'ouvrage de ses mains. Il vit que nous estions environnés de chair, un vent qui se dissipe en courant, et qui ne revient plus*; c'est pour- * Ps. lxxvh, 39. quoy, selon les entrailles de sa miséricorde* , il ne nous * Luc, i, 78. voulut pas du tout ruiner ni nous oster le signe de sa grâce perdue, afîin que le regardans, et sentans en nous cette arriance et propension a l'aymer, nous taschassions de ce faire, et que personne ne peust justement dire :

84 Traitté de l'Amour de Dieu

* Ps. IV, 6. Qui nous monstrera le bien*? Car encor que par

la seule inclination naturelle nous ne puissions pas parv^enir au bonheur d'aymer Dieu comme il faut, si est ce que, si nous l'employions fidellement, la douceur de la pieté divine nous donneroit quelque secours, par le moyen duquel nous pourrions passer plus avant ; que si nous secondions ce premier secours, la bonté paternelle de Dieu nous en fourniroit un autre plus grand, et nous conduiroit de bien en mieux, avec toute suavité, jusques au souverain amour auquel nostre inclination naturelle nous pousse : puisque c'est chose

*Matt., XXV, 21,23. certaine qu'a celuy qui est fidèle en peu de chose* et qui fait ce qui est en son pouvoir, la bénignité divine ne dénie jamais son assistance pour l'avancer de plus en plus.

L'inchnation donques d'aymer Dieu sur toutes choses, que nous avons par nature, ne demeure pas pour néant dans nos cœurs : car, quant a Dieu, il s'en sert comme d'une anse pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer a soy, et semble que, par cette impression, la divine Bonté tienne en quelque façon attachés nos cœurs, comme des petitz oyseaux, par un filet par lequel il nous puisse tirer quand il plaist a sa miséricorde d'avoir pitié de nous ; et quant a nous, elle nous est un indice et mémorial de nostre premier Principe et Créateur, a l'amour duquel elle nous incite, nous donnant un secret advertissement que nous appartenons a sa divine Bonté. Tout de mesme que les cerfz ausquelz les grans princes font quelquefois mettre des colliers avec leurs armoiries, bien que par après ilz les font lascher et mettre en liberté dans les forestz, ne laissent pas d'estre reconneus par quicomque les rencontre, non seulement pour avoir une fois esté pris par le prince duquel ilz portent les armes, mays aussi pour luy estre encor réservés : car ainsy conneut-on l'extrême viellesse d'un cerf qui fut rencontré, comme quelques

•Cf. Mattioii, in historiens disent*; trois cens ans après la mort- de

Dioscor.,l.II,c. LU. /- ^ , , . n- j. -j. 1

Oesar, parce: qu on luy: treuya un- -eolher • ou estoit la devise de- Gesar, etees motz- : César m'a- lasché.

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Certes, l'honnorable inclination que Dieu a mise en nos âmes, fait connoistre a nos amis et a nos ennemis que non seulement nous avons esté a nostre Créateur, mais encor que, si bien il nous a laissés et laschés a la merci de nostre franc arbitre, néanmoins nous luy appartenons, et il s'est réservé le droit de nous reprendre a soy pour nous sauver, selon que sa sainte et suave Providence le requerra. C'est pourquoy le grand Prophète royal* appelle cette inclination non seulement ♦ Supra. lumière, parce qu'elle nous fait voir ou nous devons tendre, mais aussi joye et allégresse, parce qu'elle nous console en nostre égarement, nous donnant espérance que Celuy qui nous a empreinte et laissée cette belle marque de nostre origine, prétend encor et désire de nous y ramener et réduire, si nous sommes si heureux que de nous laisser reprendre a sa divine Bonté.

QUE LES PERFECTIONS DIVINES NE SONT QU'UNE SEULE

Nous disons, quand le soleil a son lever est rouge et que tost après il devient noir ou creux et enfoncé, ou bien, quand a son coucher il est blaf astre, pasle, hâve, que c'est signe de pluye. Theotime, le soleil n'est ni rouge, ni noir, ni pasle, ni gris, ni verd : ce grand luminaire n'est point sujet a ces vicissitudes et changemens de couleurs, n'ayant pour toute couleur que sa très claire et perpétuelle lumière, laquelle, si ce n'est par miracle, est invariable ; mays nous parlons de la sorte parce qu'il nous semble estre tel, selon la variété des vapeurs qui sont entre luy et nos yeux, lesquelles le font paroistre de diverses façons.

Or nous devisons ainsy de Dieu, non tant selon ce qu'il est en luy mesme, comme selon ses œuvres, par l'entremise desquelles nous le contemplons ; car sur nos diverses considérations nous le nommons différemment,

88 Traitté de l'Amour de Dieu comme s'il avoit une grande multitude de différentes excellences et perfections. Si nous le regardons entant qu'il punit les meschans, nous le nommons juste ; entant qu'il délivre le pécheur de sa misère, nous le preschons miséricordieux ; entant qu'il a créé toutes choses et fait plusieurs miracles, nous l'appelions tout puissant ; entant qu'il prattique exactement ses promesses, nous le publions véritable ; entant qu'il fait toutes choses en si bel ordre, nous l'appelions tout sage ; et ainsy consécutivement, selon la variété de ses œuvres, nous luy attribuons une grande diversité de perfections. Mais cependant, en Dieu il n'y a ni variété ni différence quelcomque de perfections, ains il est luy mesme une très seule, très simple et très uniquement unique perfection ; car tout ce qui est en luy n'est que luy mesme, et toutes les excellences que nous disons estre en luy en une si grande diversité, elles y sont en une très simple et très pure unité. Et comme le soleil n'a aucune de toutes les couleurs que nous luy attribuons, ains une seule très claire lumière qui est par dessus toute couleur et qui rend visiblement colorées toutes les couleurs, aussi en Dieu il n'y a aucune des perfections que nous imaginons, ains une seule très pure excellence qui est au dessus de toute perfection et qui donne la perfection a tout ce qui est parfait.

Or, de nommer parfaitement cette suprême excellence, laquelle en sa très singulière unité comprend, ains surmonte toutes excellences, cela n'est pas au pouvoir de la créature, ni humaine ni angelique : car, * Chap. iç.if. 12.1 comme il est dit en l'Apocalypse*, Nostre Seigneur a un nom que personne ne sçait que luy mesme, parce que luy seul connoissant parfaitement son infinie perfection, luy seul aussi la peut exprimer par un nom proportionné ; dont les Anciens ont dit que nul n'estoit vray théologien que Dieu, d'autant que nul ne peut connoistre totalement la grandeur infinie de la perfection divine, ni par conséquent la représenter par paroles, sinon luy mesme. Et pour cela. Dieu respondant par l'Ange au père de Samson, qui luy demandoit son nom :

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Pourquoy demandes-tu mon nom, dit-il, qui est admirable"^ ? comme s'il vouloit dire : Mon nom peut *Judic.,xin, 17,18. estre admiré, mais non pas prononcé par les créatures ; il doit estre adoré, mais il ne peut estre compris que par moy, qui seul sçay proférer le propre nom par lequel au vray et naifvement j'exprime mon excellence. Nostre esprit est trop foible pour former une pensée qui puisse représenter une excellence tant immense, laquelle comprenant en sa très simple et très unique perfection, distinctement et parfaittement, toutes autres perfections, en une façon infiniment excellente et eminente que nostre esprit ne peut penser, nous sommes forcés, pour parler aucunement de Dieu, d'user d'une grande quantité de noms, disant qu'il est bon, sage, tout puissant, vray, juste, saint, infini, immortel, invisible ; et certes, nous parlons véritablement : Dieu est tout cela ensemble, parce qu'il est plus que tout cela, c'est a dire il l'est en une sorte si pure, si excellente et si relevée, qu'en une très simple perfection il a la vertu, force et excellence de toute perfection.

Ainsy la manne estoit une seule viande, laquelle comprenant en soy le goust et la vertu de toutes les autres viandes*, on eut peu dire qu'elle avoit le goust * Sap., xvr, 20, 21. du citron, du melon, du raisin, de la prune et de la poire ; mais on eut encor plus véritablement dit qu'elle n'avoit pas tous ces goustz, ains un seul goust qui estoit le sien propre, lequel néanmoins contenoit en son unité tout ce qui pouvoit estre d'aggreable et désirable en toute la diversité des autres goustz ; comme l'herbe dodecatheos, « laquelle, » ce dit Pline*, « guérissant de toutes * Hist.nat.,i.xxv. maladies, » n'est ni rhubarbe, ni séné, ni rose, ni betoine, ^' '^ ' ni buglosse, ains un seul simple qui en l'unique simplicité de sa propriété a autant de force que tous les autres medicamens ensemble. O abisme des perfections divines, que vous estes admirable de posséder en une seule perfection l'excellence de toute perfection, en une façon si excellente que nul ne la peut comprendre, sinon vous mesme !

Nous en dirons beaucoup de choses, dit l'Escriture*, et demeurerons courtz en paroles : la somme 30, 33, 34. ' ^^'

go Traitté de l'Amour de Dieu

de tous discours, c'est qu'il est toutes choses. Si noîis nous glorifions, a quoy nous servira cela ? car le Tout Puissant est sur toutes ses œuvres. Benissans le Seigneur, exaltés-le tant que vous poutres, car il surfasse toute louange. Or, en l'exaltant reprenes vos forces, mais ne vous lasses pas pourtant ; car jamais vous ne le comprendrés. Non, Theotime, nous ne pouvons jamais le comprendre,

* Ep. I, c. III, 20. puisque, comme dit saint Jean*, il est plus grand que

nostre cœur. Mays pourtant, que tout esprit loiie le

* Ps. CL, uit. Seigneur*, le nommant de tous les noms les plus

eminens qui se pourront treuver ; et pour la plus grande louange que nous luy puissions rendre, confessons que jamais il ne peut estre asses loué, et pour le plus excellent nom que nous luy puissions attribuer,

* Philip., II, 9. protestons que son nom est sur tout nom*, et que

nous ne pouvons le dignement nommer.

qu'en dieu il n'y a qu'un seul acte qui est sa propre divinité

Nous avons une grande diversité de facultés et habitudes, qui produisent aussi une grande variété d'actions, et ces actions une multitude non pareille d'ouvrages. Car ainsy sont diverses les facultés de voir, d'ouïr, de gouster, toucher, se mouvoir, se nourrir, entendre, vouloir, et les habitudes de parler, marcher, jouer, chanter, coudre, sauter, nager ; comme aussi les actions et les œuvres qui proviennent de ces facultés et habitudes, sont grandement différentes.

Mays il n'en est pas de mesme en Dieu, car il n'y a en luy qu'une très simple infinie perfection, et en cette perfection, qu'un seul très unique et très pur acte :

Livre II. Chapitre ii. 91

ains, pour parler plus saintement et sagement, Dieu est une seule, très souverainement unique et très uniquement souveraine perfection ; et cette perfection est un seul acte très purement simple et très simplement pur, lequel n'estant autre chose que la propre essence divine, il est par conséquent tous-jours permanent et éternel. Et néanmoins, chetifves créatures que nous sommes, nous parlons des actions de Dieu comme s'il en faysoit tous les jours grande quantité et en grande variété, bien que nous sachions le contraire. Mays nous sommes forcés a cela, Theotime, par nostre imbécillité ; car nous ne savons parler sinon selon que nous entendons, et nous entendons selon que les choses ont accoustumé de se passer parmi nous : or, d'autant qu'es choses naturelles il ne se fait presque point de diversité d'ouvrages que par diversité d'actions, quand nous voyons tant de besoignes différentes, une si grande variété de productions, et cette multitude innumerable des exploitz de la puissance divine, il nous semble d'abord que cette diversité se fait par autant d'actes que nous voyons de differens effectz, et nous en parlons tout de mesme, pour parler plus a nostre ayse, selon nostre prattique ordinaire et la coustume que nous avons d'entendre les choses. Et si, en cela nous n'offençons pas la vérité ; car encor qu'en Dieu il n'y ait pas multitude d'actions, ains un seul acte qui est la Divinité mesme, cet acte toutefois est si parfait, qu'il comprend excellemment la force et la vertu de tous les actes qui sembleroyent estre requis pour toute la diversité des effectz que nous voyons.

Dieu ne dit qu'un seul mot, et en vertu d'iceluy en un moment furent faitz le soleil, la lune et cette innombrable multitude d'astres, avec leurs différences en clarté, en mouvement, en influences :

// dit, et soudain furent faitz

Tous ces ouvrages si parfaitz*. ■ * pg. cxlviii, 5.

Un seul mot de Dieu remplit l'air d'oyseaux et la mer

Traitté de l'Amour de Dieu

♦ Homil.v in Joan.

de poissons, fit esclorre de la terre toutes les plantes et tous les animaux que nous y voyons. Car encor que l'historien sacré, s 'accommodant a nostre façon d'entendre, raconte* que Dieu répéta souvent cette toute puissante parole : Soit fait, es journées de la création du monde, néanmoins, a proprement parler, cette parole fut très unique ; si que David l'appelle* un souffle ou aspiration de la bouche divine, c'est a dire un seul trait de son infinie volonté, lequel respand si puissamment sa vertu en la variété des choses créées, que pour cela nous le concevons comme s'il estoit multiplié et diversifié en autant de différences comme il y en a en ces effectz, quoy qu'en vérité il soit très unique et très simple. Ainsy saint Chrysostome remarque * que ce que Moyse a dit en plusieurs paroles, descrivant la création du monde, le glorieux saint Jean * l'a exprimé en un seul mot, disant que par le Verbe, c'est a dire par cette Parole éternelle qui est le Filz de Dieu, tout a esté fait. Cette parole donques, Theotime, estant très simple et très unique, produit toute la distinction des choses ; estant invariable, produit tous les bons changemens, et en fin, estant permanente en son éternité, elle donne succession, vicissitude, ordre, rang et sayson a toutes choses.

Imaginons, je vous prie, d'un costé un peintre qui fait l'image de la naissance du Sauveur (et j'escris ceci es jours dédiés a ce saint mystère) : il donnera sans doute mille et mille traitz de pinceau, et mettra non seulement des jours mais des semaines et des moys a façonner ce tableau, selon la variété des personnages et autres choses qu'il y veut représenter. Mais d'autre costé, voyons un imprimeur d'images qui, ayant mis sa feuille sur la planche taillée du mesme mystère de la Nativité, ne donnera qu'un seul coup de presse : en ce seul coup, Theotime, il fera tout son ouvrage, et soudain il tirera son image, laquelle en belle taille douce représentera très aggreablement tout ce qui a deu estre imaginé selon l'histoire sacrée ; et bien qu'il n'ayt fait qu'un seul mouvement, son ouvrage toutefois portera

Livre II. Chapitre ii. 93

grande quantité de personnages et d'autres choses différentes, bien distinguées, chacune en soji ordre, en son rang, en son Heu, en sa distance et en sa proportion ; et qui ne sçauroit pas le secret, il seroit tout estonné de voir sortir d'un seul acte une si grande variété d'effectz. Ainsy, Theotime, la nature, comme le peintre, multiplie et diversifie ses actes a mesure que ses besoignes sont différentes, et luy faut un grand tems pour faire des grans effectz ; mais Dieu, comme l'imprimeur, a donné l'estre a toute la diversité des créatures qui ont esté, sont et seront, par un seul trait de sa toute puissante volonté, tirant de son idée, comme de dessus une planche bien taillée, cette admirable différence de personnes et d'autres choses qui s'entresuivent es saysons, es aages, es siècles, chacune en son ordre, selon qu'elles devoyent estre : cette souveraine unité de l'acte divin estant opposée a la confusion et au desordre, et non a la distinction ou variété , qu'elle employé, au contraire, pour en composer la beauté, réduisant toutes les différences et diversités a la proportion, et la proportion a l'ordre, et l'ordre a l'unité du monde, qui comprend toutes choses créées tant visibles qu'invisibles ; lesquelles toutes ensemble s'appellent univers, peut estre parce que toute leur diversité se réduit en unité, comme qui diroit unidivers, c'est a dire unique et divers, unique avec diversité et divers avec unité.

En somme, la souveraine unité divine diversifie tout, et sa permanente éternité donne vicissitude a toutes choses, parce que la perfection de cette unité estant sur toute différence et variété, elle a dequoy fournir l'estre a toute la diversité des perfections créées, et a la force de les produire. En signe dequoy, l'Escriture nous ayant rapporté* que Dieu au commencement dit : * Gen., i, 14. Soyent faitz les luminaires au firmament du ciel, et qu'ilz séparent le jour de la nuit, et qu'ilz soyent en signes, en tems, et jours et années, nous voyons encor maintenant cette perpétuelle révolution et entresuite de tems et de saysons qui durera jusques

94 Traitté de l'Amour de Dieu a la fin du monde, pour nous apprendre que, comme

Un mot de ses commandemens

* Ps. cxLviii, 5. Suffit a tous ces niouvemens*,

aussi le seul éternel vouloir de sa divine Majesté est end sa force de siècle en siècle et jusques aux siècles des siècles, pour tout ce qui a esté, qui est et sera éternellement, sans que chose quelconque ayt estre que par ce seul très unique, très simple et très éternel Acte

♦ I Tim., I, 17. divin, auquel soit honneur et gloire. Amen*.

Dieu donques, Theotime, n'a pas besoin de plusieurs actes, puisque un seul divin acte de sa toute puissante volonté suffit a la production de toute la variété de ses œuvres, a rayson de son infinie perfection : mais nous autres mortelz avons besoin d'en traitter avec la méthode et manière d'entendre a laquelle nos petitz espritz peuvent arriver, selon laquelle, pour parler de la Providence divine, considérons, je vous prie, le règne du grand Salomon, comme un modèle parfait de l'art de bien régner.

Ce grand Roy donq, sçachant par l'inspiration céleste que la repubhque tient a la rehgion comme le cors a l'ame, et la reUgion a la repubhque comme l'ame au cors, il disposa a part soy de toutes les parties requises tant a l'establissement de la religion qu'a celuy de la republique. Et quant a la religion, il détermina qu'il falloit édifier un Temple de telle et telle longueur, largeur, hauteur, tant de porches et parvis, tant de

Livre II. Chapitre m. 95

fenestres, et ainsy de tout le reste qui appartenoit au Temple ; puis, tant de sacrificateurs, tant de chantres et autres officiers du Temple. Et quant a la chose publique, il disposa de faire une mayson royale et une cour pour sa majesté, et en icelle tant de maistres d'hostelz, de gentilzhommes et autres courtisans ; et pour le peuple, des juges et autres magistratz qui exerçassent la justice. Puis, pour l'asseurance du royaume et l'affermissement du repos public dont il jouissoit, il disposa d'avoir emmi la paix un puissant appareil de guerre, et a ces fins, deux cens cinquante chefz en diverses charges, quarante mille chevaux, et tout ce grand attelage que l'Escriture* et les historiens tes- *in Reg.,iv,24-26 ;

* . ^ ^ II Parai., viii, 10.

moignent.

Or, ayant ainsy disposé et fait estât a part soy de toutes les parties principales requises a son royaume, il vint a l'acte de la providence, et fit conte en son esprit de tout ce qui estoit requis pour édifier le Temple, pour entretenir les officiers sacrés, les ministres et magistratz royaux et les gens de guerre dont il avoit fait le projet ; et se résolut d'envoyer a Hiram pour avoir les bois nécessaires, de faire commerce au Peru (^), en Ophir*, et, en somme, de prendre tous les moyens con- * m Reg., v, ix. venables pour avoir toutes les choses requises pour l'entretenement et bonne conduite de son entreprise. Mais il ne s'arresta pas la, Theotime ; car après avoir fait son projet et délibéré en so}^ mesme des moyens propres pour en venir a bout, venant a la prattique, il créa tous les officiers selon qu'il avoit disposé, et, par un bon gouvernement, il fit faire toutes les provisions requises a leur entretenement et a l'exécution de leurs charges : de sorte qu'ayant la connoissance de l'art de bien régner, il exécuta la disposition qu'il avoit fait a

(i) D'après Sanctes Pag^inus, Vatable, Génébrard et plusieurs autres exégètes du xvi® siècle, ce serait de l'Amérique méridionale que Salomon aurait tiré l'or destiné à l'ornementation du Temple, et YOphir (en hébreu Peruaim) et le Pérou ne seraient qu'un même pays. Pinéda (De rébus Salomonis, lib. IV, cap. xvi) et Cornélius a Lapide (in III Reg., ix, 28) rapportent les motifs sur lesquels repose l'opinion de ces auteurs, et la donnent comme l'une des deux probables.

g6 Traitté de l'Amour de Dieu

part soy pour la création de divers officiers, et mit en effect sa providence par le bon gouvernement dont il usa ; et par ainsy, son art de régner, qui consistoit en la disposition et en la providence ou prouvoyance, fut prattiqué par la création des officiers et par le gouvernement et bonne conduite. Mais d'autant que la disposition est inutile sans la création ou levée des officiers, et que la création est vaine sans la providence qui regarde a ce qui est requis pour la conservation des officiers créés ou érigés, et qu'en fin cette conservation qui se fait par le bon gouvernement n'est autre chose que la providence effectuée, partant, non seulement la disposition mais aussi la création et le bon gouvernement de Salomon, furent appelles du nom de providence : aussi ne disons-nous pas qu'un homme ayt de la providence, sinon quand il gouverne bien.

Or maintenant, Theotime, parlans des choses divines selon l'impression que nous avons prise en la considération des choses humaines, nous disons que Dieu ayant eu une éternelle et très parfaite connoissance de l'art de faire le monde pour sa gloire, il disposa avant toutes choses en son divin entendement toutes les pièces principales de l'univers qui pouvoient luy rendre de l'honneur, c'est a dire la nature angelique et la nature humaine ; et en la nature angelique, la variété des hiérarchies et des ordres que l'Escriture Sainte et les sacrés Docteurs nous enseignent ; comme aussi entre les hommes, il disposa qu'il y auroit cette grande diversité que nous y voyons. Puis, en cette mesme éternité, il prouvent et fit estât a part soy de tous les moyens requis aux hommes et aux Anges pour parvenir a la fin a laquelle il les avoit destinés, et fit ains}^ l'acte de sa providence ; et sans s'arrester la, pour effectuer sa disposition il a réellement créé les Anges et les hommes, et pour effectuer sa providence il a fourni et fournit par son gouvernement tout ce qui est nécessaire aux créatures raysonnables pour parvenir a la gloire : si que, pour le dire en un mot, la providence souveraine n'est autre chose que l'acte par lequel Dieu veut fournir

Livre II. Chapitre m. 97

aux hommes et aux Anges les moyens nécessaires ou utiles pour parvenir a leur fin. Mais parce que ces moyens sont de diverses sortes, nous diversifions aussi le nom de la providence, et disons qu'il y a une providence naturelle, une autre surnaturelle ; et celle ci, qu'elle est ou générale, ou spéciale, ou particulière.

Et parce que ci après je vous exhorteray, Theotime, a joindre vostre volonté a la providence divine, tandis que je suis sur le discours d'icelle je vous veux dire un mot de la providence naturelle. Dieu donques voulant prouvoir l'homme des moyens naturelz qui luy sont requis pour rendre gloire a sa divine Bonté, il a produit en faveur d'iceluy tous les autres animaux et les plantes ; et pour prouvoir aux autres animaux et aux plantes, il a produit variété de terroirs, de saysons, de fontaines, de vens, de pluyes ; et tant pour l'homme que pour les autres choses qui luy appartiennent, il a créé les elemens, le ciel et les astres, establissant par un ordre admirable que presque toutes les créatures servent les unes aux autres réciproquement : les chevaux nous portent, et nous les pansons ; les brebis nous nourrissent et vestent, et nous les paissons ; la terre envoyé des vapeurs a l'air, et l'air des pluyes a la terre ; la main sert au pied, et le pied porte la main. O, qui verroit ce commerce et traffiq gênerai que les créatures font ensemble avec une si grande correspondance, de combien de passions amoureuses seroit-il esmeu envers cette souveraine Sagesse, pour s'escrier : Vostre Providence, 0 grand Père éternel, gouverne toutes choses* ! Saint Basile et saint Ambroise en * Sap., xiv, 3. leurs Exhamerons, le bon Louys de Grenade en son Introduction au Symbole*, et Louis Richeome (i) en ♦ Partie i et Partie plusieurs de ses beaux opuscules, donneront beaucoup ^' ^^^'^^°'^ '^■ de motifs aux âmes bien nées pour proufftter en ce sujet.

Ainsy, cher Theotime, cette Providence touche tout, règne sur tout et réduit tout a sa gloire. Il y a toutefois, certes, des cas fortuitz et des accidens inopinés ; mays

(i) Voir note (4), p. 6

98 Tr.\itté de l'Amour de Dieu ilz ne sont ni fortuitz ni inopinés qu'a nous, et sont sans doute très certains a la Providence céleste, qui les prévoit et les destine au bien public de l'univers. Or, ces cas fortuitz se font par la concurrence de plusieurs causes, lesquelles, n'ayans point de naturelle alliance les unes aux autres, produisent une chacune son effect particulier, en telle sorte néanmoins que de leur rencontre reuscit un autre effect d'autre nature, auquel, sans qu'on l'ait peu prévoir, toutes ces causes différentes ont contribué. Il estoit, par exemple, raysonnable de chastier la curiosité du poëte iEschilus, lequel ayant appris d'un devin qu'il rnourroit accablé de la cheute de quelque mayson, se tint tout ce jour-la en une rase campagne pour éviter le destin ; et demeurant ferme, teste nue, un faucon qui tenoit entre ses serres une tortue en l'air, voyant ce chef chauve et cuydant que ce fust la pointe d'un rocher, lascha la tortue droit sur iceluy, et voyla que ^-Eschilus meurt sur le champ,

*pim., Hist. nat., accablé de la mayson et escaille d'une tortue*. Ce fut ' ■ ■ sans doute un accident fortuit, car cet homme n'alla

pas au champ pour mourir, ains pour éviter la mcrt ; ni le faucon ne cuyda pas escraser la teste d'un poëte, ains le test et l'escaille de la tortue, pour par après en dévorer la chair : et néanmoins il arriva au contraire, car la tortue demeura sauve, et le pauvre /Eschilus mort. Selon nous, ce cas fut inopiné ; mais au regard de la Providence, qui regardoit de plus haut et voyoit la concurrence des causes, ce fut un exploit de justice par lequel la superstition de cet homme fut punie.

Les adventures de l'ancien Joseph furent admirables en variété et en passages d'une extrémité a l'autre : ses frères qui l'avoyent vendu pour le perdre, furent tout estonnés de le voir devenu vice-roy, et apprehendoyent infiniment qu'il ne se ressentist du tort qu'ilz luy

♦Gen.,xi.v, 3.L, 15. avoyent fait* : Mais non, leur dit-il, ce n est pas tant

*ibid., xLv, 8. par vos menées que je suis envoyé ici*, comme par la Providence divine ; vous avés eu des mauvais des♦ibid., L, 20. seins sur moy, mais Dieu les a rednitz a bien*.

Voyes vous, Theotime, le monde eust appelle fortune

Livre II. Chapitre iv. 99

ou événement fortuit ce que Joseph dit estre un projet de la Providence souveraine, qui range et réduit toutes choses a son service ; et il en est ainsy de tout ce qui se passe au monde, et mesme des monstres, la naissance desquelz rend les œuvres accomplies et parfaittes plus estimables, produit de l'admiration et provoque a philosopher et faire plusieurs bonnes pensées, et, en somme, ilz tiennent lieu en l'univers comme les ombres es tableaux, qui donnent grâce et semblent relever la peinture.

Tout ce que Dieu a fait est destiné au salut des hommes et des Anges : mays voyci l'ordre de sa providence pour ce regard, selon que, par l'attention aux Saintes Escritures et a la doctrine des Anciens, nous le pouvons descouvrir, et que nostre foiblesse nous permet d'en parler.

Dieu conneut éternellement qu'il pouvoit faire une quantité innumerable de créatures, en diverses perfections et qualités, ausquelles il se pourroit communiquer ; et considérant qu'entre toutes les façons de se communiquer il n'y avoit rien de si excellent que de se joindre a quelque nature créée, en telle sorte que la créature fust comme entée et insérée en la Divinité, pour ne faire avec elle qu'une seule personne, son infinie bonté, qui de soy mesme et par soy mesme est portée a la communication, se résolut et détermina d'en faire une de cette manière ; affin que, comme éternellement il y a une communication essentielle en Dieu, par laquelle le Père communique toute son infinie et

loo Traitté de l'Amour de Dieu

indivisible Divinité au Filz en le produisant, et le Père et le Filz ensemble, produisans le Saint Esprit luy communiquent aussi leur propre unique Divinité, de mesme cette souveraine Douceur fust aussi communiquée si parfaittement hors de soy a une créature, que la nature créée et la Divinité, gardant une chacune leurs propriétés, fussent néanmoins tellement unies ensemble qu'elles ne fussent qu'une mesme personne.

Or, entre toutes les créatures que cette souveraine toute puissance pou voit produire, elle treuva bon de choisir la mesme humanité que du despuis par effect fut jointe a la Personne de Dieu le Filz, a laquelle elle destina cet honneur incomparable de l'union personnelle a sa divine Majesté, afïin qu'éternellement eUe jouist par excellence des thresors de sa gloire infinie. Puis, ayant ainsy préféré pour ce bonheur l'humanité sacrée de nostre Sauveur, la suprême Providence disposa de ne point retenir sa bonté en la seule Personne de ce Filz bienaymé, ains de la respandre en sa faveur sur plusieurs autres créatures ; et sur le gros de cette innumerable quantité de choses qu'elle pouvoit produire, elle fit choix de créer les hommes et les Anges, comme pour tenir compaignie a son Filz, participer a ses grâces et a sa gloire , et l'adorer et louer éternellement. Et parce que Dieu vit qu'il pouvoit faire en plusieurs façons l'humanité de son Filz en le rendant vray homme, comme, par exemple, la créant de rien, non seulement quant a l'ame mays aussi quant au cors, ou bien formant le cors de quelque matière précédente, comme il fit celuy d'Adam et d'Eve, ou bien par voye de génération ordinaire d'homme et de femme, ou bien en fin par génération extraordinaire d'une femme sans homme, il délibéra que la chose se feroit en cette dernière façon ; et entre toutes les femmes qu'il pouvoit choisir a cette intention, il esleut la tressainte Vierge Nostre Dame, par Tentremise de laquelle le Sauveur de nos âmes seroit non seulement homme, mais enfant du genre humain.

Outre cela, la sacrée Providence détermina de proLivre II. Chapitre iv. ioi

duire tout le reste des choses, tant naturelles que surnaturelles, en faveur du Sauveur, affin que les Anges et les hommes peussent en le servant participer a sa gloire ; en suite dequoy, bien que Dieu voulut créer tant les Anges que les hommes avec le franc-arbitre, libres d'une vraye liberté pour choisir le bien et le mal, si est-ce néanmoins que, pour tesmoigner que de la part de la Bonté divine ilz estoyent dediéz au bien et a la gloire, elle les créa tous en justice originelle, laquelle n'estoit autre chose qu'un amour très suave qui les disposoit, contournoit et acheminoit a la feUcité éternelle.

Mays parce que cette suprême Sagesse avoit deUberé de tellement mesler cet amour originel avec la volonté de ses créatures, que l'amour ne forçast point la volonté, ains luy laissast sa liberté, il prévit qu'une partie, mays la moindre, de la nature angelique, quittant volontairement le saint amour, perdroit par conséquent la gloire. Et parce que la nature angelique ne pourroit faire ce péché que par une malice expresse, sans tentation ni motif quelcomque qui la peust excuser, et que d'ailleurs une beaucoup plus grande partie de cette mesme nature demeureroit ferme au service du Sauveur, partant, Dieu, qui avoit si amplement glorifié sa miséricorde au dessein de la création des Anges, voulut aussi magnifier sa justice, et en la fureur de son indignation résolut d'abandonner pour jamais cette triste et malheureuse trouppe de perfides, qui en la furie de leur rébellion l'avoient si vilainement abandonné.

Il prévit bien aussi que le premier homme abuseroit de sa hberté, et quittant la grâce il perdroit la gloire ; mais il ne voulut pas traitter si rigoureusement la nature humaine, comme il délibéra de traitter l'angelique. C'estoit la nature humaine de laquelle il avoit résolu de prendre une pièce bien heureuse pour l'unir a sa Divinité ; il vit que c'estoit une nature imbecille, un vent qui va et ne revient pas*, c'est a dire qui se * Ps. lxxvh, 39. dissipe en allant ; il eut esgard a la surprise que Satan avoit faitte au premier homme et a la grandeur de la tentation qui le ruina ; il vit que toute la race des

I02 Traitté de l'Amour de Dieu

hommes perissoit par la faute d'un seul : si que, par ces raysons, il regarda nostre nature en pitié et se résolut de la prendre a merci.

Mais affin que la douceur de sa miséricorde fust ornée de la beauté de sa justice, il délibéra de sauver l'homme par voye de rédemption rigoureuse, laquelle ne se pouvant bien faire que par son Filz, il estabUt qu'iceluy rachetteroit les hommes, non seulement par une de ses actions amoureuses qui eust esté plus que très suffisante a rachetter mille millions de mondes, mais encor par toutes les innumerables actions amoureuses et passions douloreuses qu'il feroit et souffri* PhUip., II, 8. roit, jusques a la mort et la mort de la croix*, a

laquelle il le destina, voulant qu'ainsy il se rendist compaignon de nos misères, pour nous rendre par après compaignons de sa gloire. Monstrant en cette sorte

* Rom.,ii,4,ix, 23. les richesses de sa bonté*, par cette rédemption

* Ps. cxxix, 7. copieuse *, abondante, surabondante, magnifique et

excessive, laquelle nous a acquis et comme reconquesté tous les moyens nécessaires pour parvenir à la gloire, de sorte que personne ne puisse jamais se douloir comme si la miséricorde divine manquoit a quelqu'un.

. QUE LA PROVIDENCE CELESTE A PROUVEU AUX HOMMES

Or disant, Theotime, que Dieu avoit veu et voulu une chose premièrement, et puis secondement une autre, observant ordre en ses volontés, je l'ay entendu • Chap. II. selon qu'il a esté déclaré cy devant* ; a sçavoir, qu'encor

que tout cela s'est passé en un très seul et très simple acte, néanmoins par iceluy, l'ordre, la distinction et

Livre II. Chapitre v.

la dépendance des choses n'a pas esté moins observée que s'il y eust eu plusieurs actes en l'entendement et volonté de Dieu. Estant donq ainsy, que toute volonté bien disposée qui se détermine de vouloir plusieurs objectz esgalement presens, ayme mieux, et avant tous, celuy qui est le plus aymable, il s'ensuit que la souveraine Providence faisant son éternel projet et dessein de tout ce qu'elle produiroit, elle voulut premièrement et ayma, par une préférence d'excellence, le plus aymable object de son amour, qui est nostre Sauveur ; et puis, par ordre, les autres créatures, selon que plus ou moins elles appartiennent au service, honneur et gloire d'iceluy.

Ainsy tout a esté fait pour ce divin homme, qui pour cela est appelle aisné de toute créature*, -possédé * Coioss., i, 15. par la divine Majesté au commencement des voyes d'icelle, avant qu'elle fit chose quelconque* , créé au * Prov., vm, 22. commencement, avant les siècles* : car e7i luy toutes * EccU., xxiv, 14. choses sont faittes, et il est avant tous, et toutes choses sont establies en luy, et il est chef de toute l'Eglise, tenant en tout et par tout la primauté*. * Coioss., i, 16-18. On ne plante principalement la vigne que pour le fruict ; et partant, le fruict est le premier désiré et prétendu, quoy que les feuilles et les fleurs précèdent en la production. Ainsy le grand Sauveur fut le premier en l'intention divine et en ce projet éternel que la divine Providence fit de la production des créatures : et en contemplation de ce fruict désirable fut plantée la vigne de l'univers et establie la succession de plusieurs générations, qui, a guise de feuilles et de fleurs, le devoyent précéder, comme avant coureurs et preparatifz convenables a la production de ce raisin que l'Espouse sacrée loue tant es Cantiques *, et la Uqueur * Cap. i, 13. duquel res-jouit Dieu et les hommes*. * Judic, ix, 13.

Mays donq maintenant, mon Theotime, qui doutera de l'abondance des moyens du salut, puisque nous avons un si grand Sauveur, en considération duquel nous avons esté faitz, et par les mérites duquel nous avons esté rachetés ? Car il est mort pour tous, parce

I04 Traitté de l'Amour de Dieu

*ii Cor., V, 14, 15. que tous estoyent mortz* ; et sa miséricorde a esté plus salutaire pour racheter la race des hommes, que la misère d'Adam n'avoit esté vénéneuse pour la perdre. Et tant s'en faut que le péché d'Adam ayt surmonté la debonnaireté divine, que tout au contraire il l'a excitée et provoquée : si que, par une suave et très amoureuse antiperistase et contention, elle s'est revigorée a la présence de son adversaire, et comme ramassant ses forces pour vaincre, elle a fait surabonder la grâce

* Rom., V, 20. ou l'iniquité avoit abo?idé* ; de sorte que la sainte

Eglise, par un saint excès d'admiration, s'escrie, la

* In Prœconio Pas- Veille de Pasques* : « O péché d'Adam, a la vérité ^^^^' nécessaire, qui a esté effacé par la mort de Jésus Christ ;

o coulpe bien heureuse, qui a mérité d'avoir un tel et si grand Rédempteur ! » Certes, Theotime, nous pouvons dire comme cet ancien (i) : « Nous estions perdus, si nous n'eussions esté perdus ; » c'est a dire, nostre perte nous a esté a proufht, puisqu'en effect la nature humaine a receu plus de grâces par la rédemption de son Sauveur, qu'elle n'en eust jamais receu par l'innocence d'Adam, s'il eust persévéré en icelle.

Car encor que la divine Providence ait laissé en l'homme des grandes marques de sa sévérité parmi la grâce mesme de sa miséricorde, comme par exemple, la nécessité de mourir, les maladies, les travaux, la rebeUion de la sensuahté, si est-ce que la faveur céleste surnageant a tout cela, prend playsir de convertir toutes ces misères au plus grand proufïit de ceux qui

* Rom., VIII, 28. l'ayment*, faysant naistre la patience sur les travaux, le

mespris du monde sur la nécessité de mourir, et mille victoires sur la concupiscence : et comme l'arc-en-ciel touchant l'espine aspalatus la rend plus odorante que

* Piin., Hist. nat., les lys*, aussi la rédemption de Nostre Seigneur tou1. XII, c. XXIV {al. , -^ ' „ , , , .,

LU). chant nos misères, elle les rend plus utiles et a^Tuables

que n'eust jamais esté l'innocence originelle. Les Anges

* Lucœ, XV, 7. ont plus dc joyô au Ciel, dit le Sauveur*, sur un

pécheur pénitent, que sur nonante neuf justes, qui

(i) Thémistocle. Voir Plutarque, Vita Themist., § xxix.

Livre II. Chapitre vi. 105

n'ont pas besoin de pénitence : et de mesme, Testât

de la rédemption vaut cent fois mieux que celuy de

l'innocence. Certes, en l'arrousement du sang de Nostre

Seigneur, fait par Vhysope de la Croix, nous avons

esté remis en une blancheur incomparablement plus

excellente que celle de la neige de l'innocence*, sor- * Ps. l, 9.

tans, comme Naaman*, du fleuve de salut, plus purs et * iv Reg., v, 14.

netz que si jamais nous n'eussions esté ladres ; affin que

la divine Majesté, ainsi qu'elle nous a ordonné de faire,

ne fust pas vaincue par le mal, ains vainquist le mal

par le bien*, que sa miséricorde, comme une huyle * Rom., xn, 21.

sacrée, se tinst au dessus du jugement*, et que ses ' jacobi, n, 13.

miserations surmontassent toutes ses œuvres*. * Ps- cxliv, 9.

Dieu, certes, monstre admirablement la richesse incompréhensible de son pouvoir, en cette si grande variété de choses que nous voyons en la nature, mays il fait encor plus magnifiquement paroistre les thresors infinis de sa bonté, en la différence non pareille des biens que nous reconnoissons en la grâce. Car, Theotime, il ne s'est pas contenté, en l'excès sacré de sa miséricorde, d'envoyer a son peuple, c'est a dire au genre humain, une rédemption générale et universelle, par laquelle un chacun peut estre sauvé ; mais il l'a diversifiée en tant de manières, que sa libéralité reluisant en toute cette variété, cette variété réciproquement embellit aussi sa liberaUté.

.io6

Traitté de l'Amour de Dieu

Ainsy il destina premièrement pour sa tressainte Mère une faveur digne de l'amour d'un Filz qui, estant tout sage, tout puissant et tout bon, se devoit préparer une Mère a son gré : et partant, il voulut que sa rédemption luy fust appliquée par manière de remède préservatif, afïin que le péché, qui s'escouloit de génération en génération, ne parvinst point a elle. De sorte qu'elle fut rachetée si excellemment, qu'encor que par après le torrent de l'iniquité originelle vinst rouler ses ondes infortunées sur la conception de cette sacrée Dame, avec autant d'impétuosité comme il eust fait sur celle des autres filles d'Adam, si est-ce qu'estant arrivé la, il ne passa point outre, ains s'arresta court, comme fit josue, m, i6, 17. anciennement le Jourdain du tems de Josué*, et pour le mesme respect : car ce fleuve retint son cours en révérence du passage de l'Arche de l'alliance, et le péché originel retira ses eaux, révérant et redoutant la présence du vray Tabernacle de l'éternelle aUiance. De cette manière donques, Dieu destourna de sa Ps. cxxv, I. glorieuse Mère toute captivité*, luy donnant le bonheur

des deux estatz de la nature humaine, puisqu'elle eut l'innocence que le premier Adam avoit perdue, et jouît excellemment de la rédemption que le second luy acquit ; en suite dequoy, comme un jardin d'eslite qui devoit porter le fruit de vie, elle fut rendue florissante en toutes sortes de perfections, ce Filz de l'amour éternel ayant ainsy paré sa Mère de robbe d'or, recamee en belle variété, aifin qu'elle fust la Reyne de sa Ps. xLiv, 10. dextre*, c'est a dire la première de tous les esleuz, Ps. XV, II. qui jouiroit des délices de la dextre divine *. Si que

cette Mère sacrée, comme toute réservée a son Filz, fut par luy rachetée, non seulement de la damnation, mais aussi de tout péril de la damnation, luy asseurant la grâce et la perfection de la grâce ; en sorte qu'elle marchast comme une belle atibe gui, commençant a Gant., VI, 9. poindre*, va continuellement croissant en clarté

Prov., IV, i8. jusques au plein jour *, Rédemption admirable, chef d'œuvre du Rédempteur et la première de toutes les rédemptions, par laquelle le Filz, d'un cœur vrayement

Livre II. Chapitre vu. 107

filial, prévenant sa Mere es bénédictions de douceur"^, il la préserve non seulement du péché, comme * Ps. xx. 4. les Anges, mais aussi de tout péril de péché et de tous les divertissemens et retardemens de l'exercice du saint amour. Aussi proteste-il qu'entre toutes les créatures raysonnables qu'il a choisies, cette Mere est son unique colombe, sa toute parfaite, sa toute chère Bienaymee*, hors de tout parangon et de toute comparayson, * Cant.,vi, s.vn, 6. Dieu disposa aussi d'autres faveurs pour un petit nombre de rares créatures qu'il vouloit mettre hors du danger de la damnation, comme il est certain de saint Jean Baptiste, et très probable de Hieremie et de quelques autres, que la divine Providence alla saisir dans le ventre de leur mere, et des Ihors les estabUt en la perpétuité de sa grâce affin qu'ilz demeurassent fermes en son amour, bien que sujetz aux retardemens et péchés venielz, qui sont contraires a la perfection de l'amour et non a l'amour mesme. Et ces âmes, en comparayson des autres, sont comme des reynes, tousjours couronnées de charité, qui tiennent le rang principal en l'amour du Sauveur, après sa Mere, laquelle est la Reyne des reynes ; Reyne, non seulement couronnée d'amour, mays de la perfection de l'amour, et, qui plus est, couronnée de son Filz propre qui est le souverain object de l'amour, puisque les enfans sont la couronne de leurs pères et mères*. * Prov., xvn, 6.

Il y a encor d'autres âmes, (a) lesquelles Dieu disposa de laisser pour un tems exposées, non au péril de perdre le salut, mais bien au péril (b) de perdre son amour ; ains il permit qu'elles le perdissent en effect, ne leur asseurant point (c) l'amour pour toute leur vie, ains seulement pour la fin d'icelle et pour certain tems précèdent. Telz furent les Apostres, David, Magdeleine

(a) [Le Ms. (B) qui se rapporte au deuxième Livre comprend les onze lignes suivantes et une notable partie des chapitres xv, xviii, xix, xxi.]

Il y a encor d'autres âmes, [auxquelles Dieu prœpara des son éternité...]

(b) au péril — [d'estre damnées...]

(c) point — [la perpétuité dej

io8 Traitté de l'Amour de Dieu

et plusieurs autres, qui pour un tems demeurèrent hors de l'amour de Dieu ; mais en fin, estans une * Lucae, xxii, 32. ho7ine fois convertis*, furent confirmés en la grâce jusques a la mort : de sorte que des Ihors, demeurans voirement sujetz a quelques imperfections, ilz furent toutefois exemptz de tout péché mortel, et par conséquent du péril de perdre le divin amour ; et furent comme des amies sacrées de l'Espoux céleste, parées voirement de la robbe nuptiale de son tressaint amour, mais non pas pourtant couronnées, parce que la couronne est un ornement de la teste, c'est a dire de la première partie de la personne ; or, la première partie de la vie des âmes de ce rang ayant esté sujette a l'amour des choses terrestres, elles ne peuvent porter la couronne de l'amour céleste, ains leur suffit d'en porter la robbe, qui les rend capables du lit nuptial de l'Espoux divin et d'estre éternellement bienheureuses avec luy.

qu'elle DISTRIBUE AUX HOMMES

Il y eut donq en la Providence éternelle une faveur incomparable pour la Reyne des reynes. Mère de très

* Eccii., XXIV, 24. belle dilection * et toute très uniquement parfaite. Il y en eut aussi des spéciales pour des autres. Mays après cela, cette souveraine Bonté respandit une abondance de grâces et bénédictions sur toute la race des hommes et la nature des Anges, de laquelle tous ont esté arrousés comme d'une pluye qui tombe sur les bons

•Matt.,v, 45. gi igs mauvais*; tous ont esté esclairés comme d'une

Livre II. Chapitre vu. 109

lumière qui illumine tout homme venant en ce

monde^; tous ont receu leur part, comme d'une semence * Joan., i, 9.

qui tombe non seulement sur la bonne terre, mays

emmi les chemins, entre les espines et sur les

éierres * ; aMn que tous fussent inexcusables ** * Matt., xm, 3-8.

devant le Rédempteur, s ilz n employent cette très abondante rédemption pour leur salut.

Mais pourtant, Theotime, quoy que cette très abondante suffisance de grâces soit ainsi versée sur toute la nature humaine, et qu'en cela nous soyons tous esgaux qu'une riche abondance de bénédictions nous est offerte a tous, si est-ce néanmoins que la variété de ces faveurs est si grande, qu'on ne peut dire qui est plus admirable, ou la grandeur de toutes les grâces en une si grande diversité, ou la diversité en tant de grandeurs. Qui ne void qu'entre les Chrestiens les moyens du salut sont plus grans et puissans qu'entre les barbares, et que parmi les Chrestiens il y a des peuples et des villes ou les pasteurs sont plus fructueux et capables ? Or, de nier que ces moyens extérieurs ne soyent pas des faveurs de la Providence divine, ou de révoquer en doute qu'ilz ne contribuent pas au salut et a la perfection des âmes, ce seroit estre ingrat envers la Bonté céleste, et desmentir la véritable expérience qui nous fait voir que, pour l'ordinaire, ou ces moyens extérieurs abondent, les intérieurs ont plus d'effect et réussissent mieux.

Certes, comme nous voyons qu'il ne se treuve jamais deux hommes parfaitement semblables es dons naturelz, aussi ne s'en treuve-il jamais de parfaitement esgaux es surnaturelz. Les Anges, comme le grand saint Augustin (i) et saint Thomas * asseurent, receurent la *i» Pars, Qu. lxh, grâce selon la variété de leurs conditions naturelles : J, f (dist. xvn) et or, ilz sont tous, ou de différente espèce, ou au moins ^^^^^• de diverses conditions, puisqu'ilz sont distingués les

(i) Les paroles de saint Augustin {De Civit. Dei, lib. XI, ce. ix, xvi, lib. XII, c. ix) renferment implicitement la doctrine enseignée par saint Thomas sur cette question.

iio Traitté de l'Amour de Dieu

uns des autres ; donques, autant qu'il y a d'Anges, il y a aussi de grâces différentes. Et bien que, quant aux hommes, la grâce ne soit pas donnée selon leurs conditions naturelles, toutefois la di\'ine Douceur, prenant playsir et, par manière de dire, s'esgayant en la production des grâces, elle les diversifie en infinies façons, aiïin que de cette variété se fasse le bel esmail de sa rédemption et miséricorde ; dont l'Eglise chante en la feste de chasque Confesseur Evesque : Il ne s'en est

* Eccii., xLiv, 20. point treuvé de semblable a luy*. Et comme au Ciel,

nul ne sçait le nom nouveau sinon celuy qui le

* Apoc, II, 17. reçoit"^, parce que chacun des Bienheureux a le sien

particuHer selon l'estre nouveau de la gloire qu'il acquiert, ainsy en terre chacun reçoit une grâce si particulière, que toutes sont diverses. Aussi nostre

* Matt.xm, 45,46. Sauveur compare sa grâce aux perles *, lesquelles,

* Hist. nat., 1. IX, comme dit Pline*, s'appellent autrement unions, parce . XXXV rt . LM . qu'elles sont tellement uniques une chacune en ses

quahtés, qu'il ne s'en treuve jamais deux qui soyent parfaitement pareilles ; et comme une estoile est dif* I Cor., XV, 41. ferente de l'autre en clarté*, ainsy seront differens

les hommes les uns des autres en la gloire, signe évident qu'ilz l'auront esté en la grâce. Or, cette variété en la grâce, ou cette grâce en la variété, fait une très sacrée beauté et très suave harmonie qui res-jouit toute la sainte cité de Hierusalem la céleste.

Mais il se faut bien garder de jamais rechercher pourquoy la suprême Sagesse a départi une grâce a l'un plustost qu'a l'autre, ni pourquoy il fait abonder ses faveurs en un endroit plustost qu'en l'autre : non, Theotime, n'entrés jamais en cette curiosité ; car ayans tous suffisamment, ains abondamment, ce qui est requis pour le salut, quelle rayson peut avoir homme du monde de se plaindre, s'il plait a Dieu de départir ses grâces plus largement aux uns qu'aux autres ? Si quelqu'un s'enqueroit pourquoy Dieu a fait les melons plus gros que les frayses, ou les lys plus grans que les violettes, pourquoy le romarin n'est pas une rose, ou pourquoy l'œillet n'est pas un soucy, pourquoy le paon

Livre II. Chapitre viii. m

est plus beau qu'une chauve-souris, ou pourquoy la figue est douce et le citron aigrelet, on se moqueroit de ses demandes et on luy diroit : pauvre homme, puisque la beauté du monde requiert la variété, il faut qu'il y ait des différentes et inégales perfections es choses, et que l'une ne soit pas l'autre ; c'est pourquoy les unes sont petites, les autres grandes, les unes aigres, les autres douces, les unes plus, et les autres moins belles. Or c'en est de mesme es choses surnaturelles : Chaque personne a son don, un ainsy, et l'autre ainsy, dit le Saint Esprit*. C'est donq une impertinence * ^ ^°^-' "ï» 7- de vouloir rechercher pourquoy saint Paul n'a pas eu la grâce de saint Pierre, ni saint Pierre celle de saint Paul ; pourquoy saint Anthoine n'a pas esté saint Athanase, ni saint Athanase saint Hierosme : car on respondroit a ces demandes que l'Eghse est un jardin diapré de fleurs infinies, il y en faut donq de diverses grandeurs, de diverses couleurs, de diverses odeurs, et, en somme, de différentes perfections ; toutes ont leur prix, leur grâce et leur esmail, et toutes, en l'assemblage de leurs variétés, font une très aggreable perfection de beauté.

(a) Bien que la rédemption du Sauveur nous soit apphquee en autant de différentes façons comme il y a d'ames, si est-ce néanmoins que l'amour est le moyen universel de nostre salut, qui se mesle par tout et sans lequel rien n'est salutaire, ainsy que nous dirons ailleurs *. Aussi, le Chérubin fut mis a la porte du Livre^xi^' ^ '

et Livre XI.

(a) [Voir la remarque (a), p. 70.]

112 Tpl\itté de l'Amour de Dieu

* Gen., III, 24. paradis terrestre avec son espee flamboyante*, pour

nous apprendre que nul n'entrera au Paradis céleste qu'il ne soit transpercé du glaive de l'amour. Pour cela, Theotime, le doux Jésus, qui nous a rachetés par son sang, désire infiniment que nous l'aymions, affin que nous soyons éternellement sauvés, et désire que nous soyons sauvés, affin que nous l'aymions éternellement, son amour tendant a nostre salut et nostre salut

* Lucœ, XII, 49. a son amour. Hé, dit-il*, je suis venu pour mettre

le feu au monde, que pretens-je sinon qu'il arde ? Mais pour déclarer plus vivement l'ardeur de ce désir, il nous commande cet amour en termes admirables : *Matt.,xxii,37,38. Tu aymeras, dit-il*, le Seigneur ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton ame, de toutes tes forces, c'est le premier et le plus grand commandement. Vray Dieu, Theotime, que le cœur divin est amoureux de nostre amour ! Ne suffisoit-il pas qu'il eust pubUé une permission par laquelle il nous eust donné congé de l'aymer, comme Laban permit a Jacob d'aymer sa belle Rachel et de la gaigner par ses services ? Mays non, il déclare plus avant sa passion amoureuse envers nous, et nous commande de l'aymer de tout nostre pouvoir, affin que la considération de sa Majesté et de nostre misère, qui font une tant infinie disparité et inégalité de luy a nous, ni autre prétexte quelconque, ne nous divertist de l'aymer. En quoy il tesmoigne bien, Theotime, qu'il ne nous a pas laissé l'inclination naturelle de l'aymer, pour néant ; car affin qu'elle ne soit oyseuse, il nous presse de l'employer par ce commandement gênerai, et affin que ce commandement puisse estre prattiqué, il ne laisse homme qui vive auquel il ne fournisse abondamment tous les moyens requis a cet effect.

(•j) Le soleil visible touche tout de sa chaleur vivifiante, et comme l'amoureux universel des choses inférieures.

(b) [Voir à l'Appendice un fragment qui semble se rapporter à ces pp. 112-114, tout en ayant certaines affinités avec les chapitres xiii, .xxi.]

Livre II. Chapitre viii. 113

il leur donne la vigueur requise pour faire leurs productions ; et de mesme la Bonté divine anime toutes les âmes et encourage tous les cœurs a son amour, sans que homme quelcomque soit caché a sa chaleur*. *P3. xvm, 7. La Sapience éternelle, dit Salomon *, presche tout * Prov., i, 20-23. en public, elle fait retentir sa voix emmi les places, elle crie et recrie devant les peuples, elle prononce ses paroles es portes des villes, elle dit : Jusques a quand sera-ce, 0 petitz en fans, que vous aymeres l'enfance ? et jusques a quand sera-ce que les forcenés désireront les choses nuisibles, et que les imprudens haïront la science ? Convertisses-vous, revenes a moy sur cet advertissement. Hé, voyci que je vous offre mon esprit et je vous monstreray ma parole. Et cette mesme Sapience poursuit en Ezechiel*, disant : Que personne ne die, je suis emmi *Cap. xxxiii,io,ii. les péchés, et comment pourray-je revivre ? ah non ! car voyci que Dieîi dit : Je suis vivant, et aussi vray que je vis, je ne veux point la mort de l'impie, mais qu'il se convertisse de sa voye et qu'il vive. Or, vivre selon Dieu, c'est aymer ; et qui n'ayme pas, il demeure en la mort*. Voyés donq, Theotime, si * i Joan., m, 14. Dieu désire que nous l'aymions. Mais il ne se contente pas d'annoncer ainsy son extrême désir d'estre aj'^mé, en public, en sorte que chacun puisse avoir part a son aymable semonce ; ains il va mesme de porte en porte hurtant et frappant, protestant que si qîielqu'un ouvre, il entrera chez luy et soupera avec luy*, c'est a dire, * Apoc, m, 20. il luy tesmoignera toute sorte de bienveuillance.

Or, qu'est ce a dire tout cela, Theotime, sinon que Dieu ne nous donne pas seulement une simple suffisance de moyens pour l'aj'mer , et en l'aymant nous sauver, mais que c'est une suffisance riche, ample, magnifique, et telle qu'elle doit estre attendue d'une si grande bonté comme est la sienne ? Le grand Apostre, parlant au pécheur obstiné : Mesprises-tu, dit-il*, les * Rom., n, 4, 5- richesses de la bonté, patience et longanimité de Dieu ? ig7iores-tu que la bénignité de Dieu t'amène a pénitence ? May s toy, selon ta dtireté et ton cœur

114 Traitté de l'Amour de Dieu impénitent, tu te fays un thresor d'ire au jour de l'ire. Mon cher Theotime, Dieu n'exerce pas donques une simple suffisance de remèdes pour convertir les obstinés, mais employé a cela les richesses de sa honte. L'Apostre, comme vous voyes, oppose les richesses de la bonté de Dieu aux thresors de la malice du cœur impénitent, et dit que le cœur malicieux est si riche en iniquité, que mesme il mesprise les richesses de la dehonnaireté par laquelle Dieu l'attire a pénitence ; et notés que ce ne sont pas simplement les richesses de la bonté divine que l'obstiné mesprise, mais les richesses attrayantes a pénitence, richesses qu'on ne peut bonnement ignorer. Certes, cette riche, comble et plantureuse suffisance de moyens que Dieu eslargit aux pécheurs pour l'aymer, paroist presque par tout en l'Escriture : car voyes ce divin Amant a la porte ; il ne bat pas simplement, il s'arreste a battre, il appelle l'ame : Sus, levé toy, tna bienaymee, depesche ioy, et met sa main dans la serreure, pour voir s'il *Cant., II, 10, V, 4. pourroit point ouvrir* ; s'il presche emmi les places**, *»3upra. -j ^^ presche pas simplement, mais il va criant, c'est

a dire, il continue a crier ; s'il exclame qu'on se convertisse, il semble qu'il ne l'a jamais asses répété : Convertisses-vous, convertisses-vous, faites pénitence, retournés a moy, vives ; pourquoy mourres*Ezech., XVIII, 30- VOUS, mayson d'Israël* ? En somme, ce divin Sauveur

n oublie rien pour monstrer que ses miserations sont

* Ps. cxuv, 9. sur toutes ses œuvres* , que sa tnisericorde surpasse

* jacobi, II, 13. son jugement*, que sa rédemption est copieuse**, **Ephes^,^n,' l'. ^l^e son amour est infini, et, comme dit l'Apostre *,

qu'il est riche en miséricorde, et que par conséquent

* I Tim., II, 4. il voudroit que tous les hommes fussent sauvés*, et

qu'aucun ne perist.

LivRF II. Chapitre ix.

COMME l'amour ETERNEL DE DIEU ENVERS NOUS

Je t'ay aymé d'une charité perpétuelle, et partant, je t'ay attiré, ayant pitié et miséricorde de toy ; et derechef je te reedifieray, et seras édifiée toy, vierge d'Israël*. Ce sont paroles de Dieu, par lesquelles il • jerem, xxxi,3,4. promet que le Sauveur venant au monde, establira un nouveau règne en son Eglise, qui sera son Espouse vierge et vraye Israélite spirituelle. Or, comme vous voyes, Theotime, ce n'a pas esté par aucun mérite des œuvres qvie nous eussions fait, mais selon sa miséricorde qu'il nous a sauvés *, par cette charité * Tit., m, 5. ancienne, ains éternelle, qui a esmeu sa divine Providence de nous attirer a soy. Que si le Père ne nous eust tirés, jamais nous ne fussions venus au Filz nostre Sauveur*, ni par conséquent au salut. * Joan., vi, 44.

Il y a certains oyseaux, Theotime, qu'Aristote nomme apodes*, parce qu'ayans les jambes extrêmement courtes * De Hist. Anim., et les pieds sans force, ilz ne s'en servent non plus que s'ilz n'en avoyent point : que si une fois ilz prennent terre, ilz y demeurent pris, sans que jamais d'eux mesmes ilz puissent reprendre le vol, d'autant que n'ayans nul usage des jambes ni des pieds, ilz n'ont pas non plus le moyen de se pousser et relancer en l'air ; et partant, ilz demeurent la croupissans et y meurent, sinon que quelque vent propice a leur impuissance, jettant ses bouffées sur la face de la terre, les vienne saisir et enlever, comme il fait plusieurs autres choses ; car alhors, si employans leurs aysles ilz correspondent a cet eslan et premier essor que le vent leur donne,

ii6 Traitté de l'Amour de Dieu

le mesme vent continue aussi son secours envers eux, les poussant de plus en plus au vol.

Theotime, les Anges sont comme les oyseaux que, pour leur beauté et rareté, on appelle oyseaux de Paradis, qu'on ne vit jamais en terre que mortz ; car ces espritz célestes ne quittèrent pas plus tost l'amour divin pour s'attacher a l'amour propre, que soudain ilz tombèrent comme mortz, ensevelis es enfers, d'autant que ce que la mort fait es hommes, les séparant pour jamais de cette vie mortelle, la cheute le fit es Anges, les séparant pour tous-jours de la vie éternelle. Mais nous autres humains, nous ressemblons plustost aux apodes : car s'il nous advient de quitter l'air du saint amour divin pour prendre terre et nous attacher aux créatures, ce que nous faysons toutes les fois que nous offençons Dieu, nous mourons voirement, m^ais non pas d'une mort si entière qu'il ne nous reste un peu de mouvement, et, avec cela, des jambes et des pieds, c'est a dire quelques menues affections qui nous peuvent faire faire quelques essays d'amour ; mays cela pourtant est si foible, qu'en vérité nous ne pouvons plus de nous mesmes desprendre nos cœurs du péché, ni nous relancer au vol de la sacrée dilection, laquelle, chetifz que nous sommes, nous avons perfidement et volontairement quittée.

Et certes, nous mériterions bien de demeurer abandonnés de Dieu quand, avec cette desloyauté, nous l'avons ainsy abandonné. Mays son éternelle charité ne permet pas souvent a sa justice d'user de ce chastiment, ains excitant sa compassion, elle le provoque a nous retirer de nostre malheur : ce qu'il fait, envoyant le vent favorable de sa tressainte inspiration, laquelle venant avec une douce violence dans nos cœurs, elle les saisit et les esmeut, relevant nos pensées et poussant nos affections en l'air du divin amour.

Or, ce premier eslan ou esbranlement que Dieu donne en nos cœurs pour les inciter a leur bien, se fait voirement en nous, mais non pas par nous ; car il arrive a l'improveu avant que nous y ayons ni pensé

LIVRE TI. Chapitre ix. Î17

ni peu penser, puisque nous n'avons aucune suffisance pour de nous mesmes, comme de nous mesmes, penser aucune chose qui regarde nostre salut ; mais toute nostre suffisance est de Dieu *, lequel ne nous * 11 Cor., m, 5. a pas seulement aymés avant que nous fussions, mais encor affin que nous fussions, et que nous fussions saintz* : en suite dequoy il nous prévient es henedic- * Ephes., i, 4. tions de sa douceur"^ paternelle, et excite nos espritz * Ps. xx, 4. pour les pousser a la sainte repentance et conversion. Voyés, je vous prie, Theotime, le pauvre prince des Apostres tout engourdi dans son péché en la triste nuit de la Passion de son Maistre : il ne pensoit non plus a se repentir de son péché que si jamais il n'eust conneu son divin Sauveur ; et comme un chetif apode atterré, il ne se fust onques relevé, si le coq, comme instrument de la divine Providence, n'eust frappé de son chant a ses oreilles, a mesme que le doux Rédempteur, jettant un regard salutaire comme une sagette d'amour, transperça ce cœur de pierre qui rendit par après tant d'eau*, a guise de l'ancienne pierre Ihors *Lucae, xxii,55-62. qu'elle fut frappée par Moyse au désert. Mais voyés derechef cet Apostre sacré dormant dans la prison d'Herodes, lié de deux chaisnes : il est la en quaUté de martyr, et néanmoins il représente le pauvre homme qui dort emmi le péché, prisonnier et esclave de Satan. Helas, qui le délivrera ? L'Ange descend du Ciel, et frappant sur le flatte du grand saint Pierre prisonnier, le resveille, disant : Sus, leve-toy*; et l'inspi- * Act., xn, 6, 7. ration vient du Ciel comme un Ange, laquelle battant droit sur le cœur du pauvre pécheur, l'excite affin qu'il se levé de son iniquité.

N'est-il pas donq vray, mon cher Theotime, que cette première esmotion et secousse que l'ame sent, quand Dieu, la prévenant d'amour, l'esveille et l'excite a quitter le péché et se retourner a luy, et non seulement cette secousse, ains tout le resveil se fait en nous et pour nous, mays non pas par nous ? Nous sommes esveillés, mays nous ne nous sommes pas esveillés de nous mesmes ; c'est l'inspiration qui nous a esveillés^

ii8 Traitté de l'Amour de Dieu

et pour nous esveiller, elle nous a esbranlés et secoués.

* Cant., V, 2. Je dormois, dit cette dévote Espouse*, et mon Espoux,

qui est mon cœur, veillait ; hé, voy-le cy qu'il m'esveille, m'appellant par le nom de nos amours, et j'entens bien que c'est luy a sa voix. C'est en sursaut et a l'improuveu que Dieu nous appelle et resveille par sa tressainte inspiration : en ce commencement de la grâce céleste, nous ne faysons rien que sentir l'esbranlement « que Dieu fait en nous, » comme dit saint

:rSt..?ïiv:!J;io: Bernard *, mais « sans nous. »

Malheur a toy, Corozaïn, malheur a toy, Bethsaïda ; car si en Tyr et en Sidon eussent esté faittes les vertus qui ont esté faittes en toy, Hz eussent fait pénitence avec la haire et la cendre : c'est la * Matt., XI, 21. parole du Sauveur*. Oyés donq, je vous prie, Theotime, que les habitans de Corozaïn et Bethsaïda, enseignés en la vraye religion, ayans receu des faveurs si grandes qu'elles eussent en effect converti les payens mesmes, néanmoins ils demeurèrent obstinés et ne voulurent onques s'en prévaloir, rejettant cette sainte lumière par une rébellion incomparable. Certes, au jour du jugement, les Ninivites et la reyne de Saba se lèveront contre les Juifz et les convaincront d'estre dignes de damnation ; parce que, quant aux Ninivites, estans idolâtres et de nation barbare, a la voix de Jonas Hz se convertirent et firent pénitence ; et quant a la reyne de Saba, quoy qu'elle fust engagée dans les affaires d'un royaume, néanmoins, ayant ouï la renommée de

Livre II. Chapitre x. iig

la sagesse de Salomon, elle quitta tout pour le venir

ouïr*: et cependant les Juifz, oyans de leurs oreilles la *Matt.,xii, 41,42

divine sagesse du vray Salomon, Sauveur du monde,

voyans de leurs yeux ses miracles, touchans de leurs

mains ses vertus et bienfaitz, ne laissèrent pas de

s'endurcir et résister a la grâce qui leur estoit offerte.

Voyés donq derechef, Theotime, que ceux qui ont receu

moins d'attraitz sont tirés a la pénitence, et ceux qui

en ont plus receu s'obstinent ; ceux qui ont moins de

sujet de venir, viennent a l'eschole de la Sagesse, et

ceux qui en ont plus, demeurent en leur folie.

Ainsy se fera le jugement de comparayson, comme tous les Docteurs ont remarqué, qui ne peut avoir aucun fondement sinon en ce que les uns, ayans esté favorisés d'autant ou plus d'attraitz que les autres, auront néanmoins refusé leur consentement a la miséricorde ; et les autres, assistés d'attraitz pareilz, ou mesme moindres, auront suivi l'inspiration et se seront rangés a la tressainte pénitence. Car, comme pourroit-on autrement reprocher avec rayson aux impenitens leur impenitence, par la comparayson de ceux qui se sont convertis ? Certes, Nostre Seigneur monstre clairement, et tous les Chrestiens entendent simplement, qu'en ce juste jugement on condamnera les Juifz par comparayson des Ninivites, parce que ceux la ont eu beaucoup de faveur et n'ont eu aucun amour, beaucoup d'assistance et nulle repentance ; ceux cy, moins de faveur et beaucoup d'amour, moins d'assistance et beaucoup de pénitence.

Le grand saint Augustin donne une grande clarté a ce discours par celuy qu'il fait au livre douziesme de la Cité de Dieu, chapitre vi, vu, viii, ix ; car encor qu'il regarde particulièrement les Anges, si est ce toutefois qu'il apparie les hommes a eux pour ce point. Or, après avoir establi, au chapitre vi, deux hommes, entièrement esgaux en bonté et en toutes choses, agités d'une mesme tentation, il présuppose que l'un puisse résister, et l'autre céder a l'ennemi. Puis, au chapitre ix, ayant preuve que tous les Anges furent créés en charité.

I20 Trattté de l'Amour de Dieu

avouant encor comme chose probable que la grâce et charité fut esgale en tous eux (0, il demande comme il est advenu que les uns ont persévéré et fait progrès en leur bonté jusques a parvenir a la gloire, et les autres ont quitté le bien pour se ranger au mal jusques a la damnation. Et il respond, qu'on ne sçauroit dire autre chose, sinon que les uns ont persévéré, par la grâce du Créateur, en l'amour chaste qu'ilz receurent en leur création, et les autres, de bons qu'ilz estoient, se rendirent mauvais par leur propre et seule volonté.

Mays s'il est vray, comme saint Thomas le preuve

* Ubi supra, c. VII. extrêmement bien*, que la grâce ayt esté diversifiée

es Anges a proportion et selon la variété de leurs dons naturelz, les Séraphins auront eu une grâce incomparablement plus excellente que les simples Anges du dernier ordre. Comme sera-il donq arrivé que quelques uns des Séraphins, voire le premier de tous, selon la plus probable et commune opinion des Anciens, soyent descheus, tandis qu'une multitude innombrable des autres Anges, inférieurs en nature et en grâce, ont excellemment et courageusement persévéré ? D'où vient que Lucifer, tant eslevé par nature et sureslevé par grâce, est tombé, et que tant d'Anges, moins avantagés, sont demeurés debout en leur fidélité ? Certes, ceux qui ont persévéré en doivent toute la louange a Dieu, qui par sa miséricorde les a créés et maintenus bons ; mais Lucifer et tous ses sectateurs, a qui peuvent-iiz attribuer

* In loco. leur cheute sinon, comme dit saint Augustin *, a leur

propre volonté, qui a par sa liberté quitté la grâce divine qui les avoit si doucement prévenus ? Comment es-tu tombé, o grand Lucifer, qui tout ainsy qu'une

* is., XIV, 12. belle aube sortois en ce monde * invisible, revestu

de la charité première, comme du commencement de la clarté d'un beau jour qui de voit croistre jusques au

(i) Saint Augustin ne dit pas que tous les Anges reçurent le même degré de grâce ; il afi&rme seulement que la grâce accordée aux esprits célestes qui se révoltèrent contre Dieu n'était pas inférieure à celle qui fut départie aux Anges fidèles des mêmes hiérarchies. Cette opinion n'a rien de contradictoire avec celle qui est attribuée au même Saint, p. 109.

Livre II. Chapitre xi. 121

midy* de la gloire éternelle ? La grâce ne t'a pas manqué, * Prov., iv, 18.

car tu l'avois, comme ta nature, la plus excellente de

tous, mais tu as manqué a la grâce ; Dieu ne t'avoit

pas destitué de l'opération de son amour, mais tu privas

son amour de ta coopération ; Dieu ne t'eust jamais

rejette, si tu n'eusses rejette sa dilection. O Dieu tout

bon, vous ne laissés que ceux qui vous laissent, vous ne

nous ostés jamais vos dons, sinon quand nous vous

ostons nos cœurs. Nous desrobbons les biens de. Dieu

si nous nous attribuons la gloire de nostre salut, mais

nous deshonnorons sa miséricorde si nous disons qu'elle

nous a manqué ; nous offensons sa libéralité si nous ne

confessons ses bienfaitz, mais nous blasphémons sa

bonté si nous nions qu'elle nous ait assistés et secourus.

En somme. Dieu crie haut et clair a nos oreilles : Ta

perte vient de toy, 0 Israël, et en moy seul se

treuve ton secours*. * Osee, xm, 9.

QU il ne tient pas a la divine BONTE QUE NOUS n'ayons UN TRES EXCELLENT AMOUR

O Dieu, Theotime, si nous recevions les inspirations célestes selon toute l'estendue de leur vertu, qu'en peu de tems nous ferions de grans progrès en la sainteté ! Pour abondante que soit la fontaine, ses eaux n'entreront pas en un jardin selon leur affluence, mais selon la petitesse ou grandeur du canal par ou elles y sont conduites. Quoy que le Saint Esprit, comme une source d'eau vive, aborde de toutes pars nostre cœur pour respandre sa grâce en iceluy, toutefois, ne voulant pas qu'elle entre en nous sinon par le libre consentement

122 Traitté de l'Amour de Dieu de nostre volonté, il ne la versera point que selon la mesure de son bon playsir et de nostre propre disposi•5ess. VI, can. iv. tion et Coopération, ainsy que dit le sacré Concile*, qui aussi, comme je pense, a cause de la correspondance de nostre consentement avec la grâce, appelle la réception

♦Sess. ead., cap. v. d'icellc réception volontaire*.

En ce sens saint Paul nous exhorte de ne point rece• II Cor., VI, I. voir la grâce de Dieu en vain * ; car, comme un

malade qui ayant receu la médecine en sa main ne l'avaleroit pas dans son estomach, auroit voirement receu la médecine, mais sans la recevoir, c'est a dire il l'auroit receiie en une façon inutile et infructueuse, de mesme, nous recevons la grâce de Dieu en vain, quand nous la recevons a la porte du cœur et non pas dans le consentement du cœur ; car ainsy nous la recevons sans la recevoir, c'est a dire nous la recevons sans fruit, puisque ce n'est rien de sentir l'inspiration sans y consentir. Et comme le malade auquel on auroit donné en main la médecine, s'il la recevoit seulement en partie et non pas toute, elle ne feroit aussi l'opération qu'en partie et non pas entièrement, ainsy, quand Dieu nous envoyé une inspiration grande et puissante pour embrasser son saint amour, si nous ne consentons pas selon toute son estendue, elle ne profitera pas aussi qu'a cette mesure la. Il arrive que, estans inspirés de faire beaucoup, nous ne consentons pas a toute l'inspiration, ains seulement a quelque partie d'icelle ; comme firent ces bons personnages de l'Evangile, qui, sur l'inspiration que Nostre Seigneur leur fit de le suivxe, vouloyent reserver, l'un d'aller premier ensevelir son

• Lucae, ix, 59, 61. pcre, et l'autre d'aller prendre congé des siens*.

Tandis que la pauvre vefve eut des vaysseaux vuides, l'huyle de laquelle Helisee avoit miraculeusement impetré la multiplication ne cessa jamais de couler, et quand il n'y eut plus de vaysseaux pour la recevoir, elle cessa

• IV Reg,, IV, 1-6. d'abonder*. A mesure que nostre cœur se dilate, ou,

pour mieux parler, a mesure qu'il se laisse eslargir et dilater, et qu'il ne refuse pas le vuide de son consentement a la miséricorde divine, elle verse tous-jours et

Livre II. Chapitre xi. 123

respand sans cesse dans iceluy ses sacrées inspirations, qui vont croisspnt et nous font croistre de plus en plus en l'amour sacré ; mays quand il n'y a plus de vuide et que nous ne prestons pas davantage de consentement, elle s'arreste.

A quoy tient-il donques que nous ne sommes pas si avancés en l'amour de Dieu comme saint Augustin, saint François, sainte Catherine de Gennes, ou sainte Françoise ? Theotime, c'est parce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce. Mais pourquoy est-ce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce ?. parce que nous n'avons pas correspondu comme nous devions, a ses inspirations. Et pourquoy n'avons-nous pas correspondu ? parce qu'estans libres nous avons ainsy abusé de nostre liberté. Mais pourquoy avons-nous abusé de nostre liberté ? Theotime, il ne faut pas passer plus avant, car, comme dit saint Augustin*, la dépravation de nostre volonté * ^^ Lib. arbit. ne provient d'aucune cause, ains de la défaillance de la cause qui commet le péché. Et ne faut pas penser qu'on puisse rendre rayson de la faute que l'on fait au péché, car la faute ne seroit pas péché si elle n'estoit sans rayson.

Le dévot frère Rufin, sur quelque vision qu'il avoit eiie de la gloire a laquelle le grand saint François parviendroit par son humilité, luy fit cette demande : « Mon cher Père, je vous supplie de me dire en vérité quelle opinion vous aves de vous mesme. Et le Saint luy dit : Certes, je me tiens pour le plus grand pécheur du monde, et qui sers le moins Nostre Seigneur. Mais, répliqua frère Rufin, comment pouves vous dire cela en vérité et conscience, puisque plusieurs autres, comme l'on void manifestement, commettent plusieurs grans péchés, desquelz, grâce a Dieu, vous estes exempt ? A quoy saint François respondant : Si Dieu eust favorisé, dit-il, ces autres desquelz vous parles, avec autant de miséricorde comme il m'a favorisé, je suis certain que, pour meschans qu'ilz soyent maintenant, ilz eussent esté beaucoup plus reconnoissans des dons de Dieu que je ne suis, et le serviroyent beaucoup mieux que je ne

124 Traitté de l'Amour de Dieu fay ; et si mon Dieu m'abandonnoit, je commettrois plus

* Chromca Fratr. ^jg meschancetés qu'aucun autre*. »

Min., 1. I, c. Lxviii. ^

Vous voyés, Theotime, l'advis de cet homme, qui ne fut presque pas homme, ains un Séraphin en terre. Je sçay qu'il parloit ainsy de soy mesme par humihté, mais il croyoit pourtant estre une vraye vérité qu'une grâce égale, faitte avec une pareille miséricorde, puisse estre plus utilement employée par l'un des pécheurs que par l'autre. Or, je tiens pour oracle le sentiment de ce grand docteur en la science des Saintz, qui, nourri en l'eschole du Crucifix, ne respiroit que les divines inspirations. Aussi, cet apophtegme a esté loiié et répété par tous les plus devotz qui sont venus despuis, entre lesquelz plusieurs ont estimé que le grand apostre saint Paul avoit dit en mesme sens qu'il estoit le pre* I Tim., I, 15. mier de tous les pécheurs*.

La bienheureuse IMere Thérèse de Jésus, vierge certes aussi toute angelique, parlant de l'orayson de quiétude,

* c. 15. de sa vie. dit CCS paroles * : « Il y a plusieurs âmes lesquelles

arrivent jusques a cet estât, et celles qui passent outre sont en bien petit nombre, et ne sçay qui en est la cause. Pour certain, la faute n'est pas de la part de Dieu, car, puisque sa divine Majesté nous ayde et fait cette grâce que nous arrivions jusques a ce point, je croy qu'il ne manqueroit pas de nous en faire encor davantage, si ce n'estoit nostre faute et l'empeschement que nous y mettons de nostre part. » Soyons donques attentifs, Theotime, a nostre avancement en l'amour que nous devons a Dieu, car celuy qu'il nous porte ne nous manquera jamais.

Livre II. Chapitre xii. 125

QUE LES ATTRAITZ DIVINS NOUS LAISSENT EN PLEINE LIBERTÉ

Je ne parleray point ici, mon cher Theotime, de ces grâces miraculeuses qui ont presque en un moment transformé les loups en bergers, les rochers en eau et les persécuteurs en prédicateurs. Je laisse a part ces vocations toutes puissantes et ces attraitz saintement violens, par lesquelz Dieu en un instant a transféré quelques âmes d'eslite de l'extrémité de la coulpe a l'extrémité de la grâce, faysant en elles, par manière de dire, une certaine transsubstantiation morale et spirituelle, comme il arriva au grand Apostre, qui de Saul, vaysseau de persécution, devint subitement Paul, vaysseau d'élection*. Il faut donner un rang particulier a * Act., ix, 15. ces âmes privilégiées esquelles Dieu s'est pieu d'exercer non la seule afïluence, mais l'inondation, et, s'il faut ainsy dire, non la seule libéralité et effusion, mais la prodigalité et profusion de son amour. La justice divine nous chastie en ce monde par des punitions qui, pour estre ordinaires, sont aussi presque tous-jours inconneûes et imperceptibles ; quelquefois néanmoins il fait des déluges et abismes de chastimens, pour faire reconnoistre et craindre la sévérité de son indignation. Airisy sa miséricorde convertit et gratifie ordinairement les âmes en une manière si douce, suave et délicate, qu'a peyne apperçoit-on son mouvement ; et néanmoins il arrive quelquefois, que cette Bonté souveraine, surpassant ses rivages ordinaires, comme un fleuve enflé et pressé de l'affluence de ses eaux qui se desborde emmi la plaine, elle fait une effusion de ses grâces si impétueuse, quoy qu'amoureuse, qu'en un moment elle détrempe et couvre

126 Traitté de l'Amour de Dieu toute une ame de bénédictions, affin de faire paroistre les richesses de son amour, et que, comme sa justice procède communément par voye ordinaire, et quelquefois par voye extraordinaire, aussi sa miséricorde fasse l'exercice de sa libéralité par voye ordinaire sur le commun des homm^es, et sur quelques uns aussi par des moyens extraordinaires.

(a) Mays quelz sont donq les cordages ordinaires par lesquelz la divine Providence a accoustumé de tirer nos cœurs a son amour ? Telz, certes, qu'elle mesme les marque, descrivant les moyens dont elle usa pour tirer le peuple d'Israël de l'Egypte et du désert en la Terre

* Cap. XI, 4- (Juxta de promissiou : Je les tiray, dit-elle par Osée*, avec ep uag. e a os.) ^^^ Hens d' humanité, avec des liens de charité et

d'amitié. Sans doute, Theotime, nous ne sommics pas tirés a Dieu par des liens de fer, comme les taureaux et les buffles, ains par manière d'allechemens, d'attraitz délicieux et de saintes inspirations, qui sont en som.me les liens d'Adam et d'humanité ; c'est a dire proportionnés et convenables au cœur humain, auquel la liberté est naturelle. Le propre lien de la volonté humaine, c'est la volupté et le playsir : « On monstre des noix a

* Tract, in joann., un enfant, » dit Saint Augustin *, « et il est attiré en

aymant ; il est attire par le lien, non du cors, mais du cœur. » Voyés donq comme le Père éternel nous tire : en nous enseignant il nous délecte, non pas en nous imposant aucune nécessité ; il jette dedans nos cœurs des délectations et playsirs spirituelz, comme des sacrées amorces par lesquelles il nous attire suavement a recevoir et gouster la douceur de sa doctrine.

En cette sorte donq, trescher Theotime, nostre franc arbitre n'est nullement forcé ni nécessité par la grâce ; a.ins, nonobstant la vigueur toute puissante de la main miséricordieuse de Dieu, qui touche, environne et lie l'ame de tant et tant d'inspirations, de semonces et d'attraitz, cette volonté humaine demeure parfaittement

(a) [Voir à l'Appendice.]

Livre II, Chapitre xii. 127

libre, franche et exempte de toute sorte de contrainte et de nécessité. La grâce est si gracieuse et saisit si gracieusement nos cœurs pour les attirer, qu'elle ne gaste rien en la liberté de nostre volonté ; elle touche puissamment, mais pourtant si délicatement, les ressortz de nostre esprit, que nostre franc arbitre n'en reçoit aucun forcement ; la grâce a des forces, non pour forcer, ains pour allécher le cœur ; elle a une sainte violence, non pour violer, mais pour rendre amoureuse nostre Hberté ; elle agit fortement, mais si suavement, que nostre volonté ne demeure point accablée sous une si puissante action ; elle nous presse, mais elle n'oppresse pas nostre franchise : si que nous pouvons, emmi ses forces, consentir ou résister a ses mouvemens selon qu'il nous plaist.

Mais ce qui est autant admirable que véritable, c'est que quand nostre volonté suit l'attrait et consent au mouvement divin, elle le suit aussi librement comme librement elle résiste, quand elle résiste, bien que le consentement a la grâce dépende beaucoup plus de la grâce que de la volonté, et que la résistance a la grâce ne dépende que de la seule volonté : tant la main de Dieu est amiable au maniement de nostre cœur, tant elle a de dextérité pour nous communiquer sa force sans nous oster nostre liberté, et pour nous donner le mouvement de son pouvoir sans empescher celuy de nostre vouloir ; adjustant sa puissance a sa suavité en telle sorte que, comme en ce qui regarde le bien sa puissance nous donne suavement le pouvoir, aussi sa suavité maintient puissamment la liberté de nostre vouloir. Si tu sçavois le don de Dieu, dit le Sauveur a la Samaritaine*, et qui est celuy qui te dit, donne- • joan., iv, 10. moy a boire, toy mesme peut estre luy eusses demandé, et il t'eust donné de l'eau vive. Voyés de grâce, Theotime, le trait du Sauveur, quand il parle de ses attraitz : Si tu sçavois, veut il dire, le don de Dieu, sans doute tu serois esmeûe et attirée a demander l'eau de la vie éternelle, et peut estre que tu la demanderois ; comme s'il disoit : Tu aurois le pouvoir

128 Traitté de l'Amour de Dieu et serois provoquée a demander, et néanmoins tu ne serois pas forcée ni nécessitée ; ains seulement peut estre tu la demanderois : car ta liberté te demeureroit pour la demander ou ne la demander pas. Telles sont les paroles du Sauveur, selon l'édition ordinaire et selon

* Tract. XV, § 12. la leçon de saint Augustin sur saint Jean*.

En somme, « si quelqu'un disoit que nostre franc arbitre ne coopère pas, consentant a la grâce dont Dieu le prévient, ou qu'il ne peut pas rejetter la grâce et ]u3' refuser son consentement, » il contrediroit a toute l'Escriture, a tous les anciens Pères, a l'expérience, et

* Sess. VI, can. iv. seroit excommunié par le sacré Concile de Trente *.

Mais quand il est dit que nous pouvons rejetter l'inspiration céleste et les attraitz divins, on n'entend pas, certes, qu'on puisse empescher Dieu de nous inspirer ni de jetter ses attraitz en nos cœurs ; car, comme j'ay

* Chap. IX, p. 118. des-ja dit*, cela se fait « en nous » et « sans nous ; »

ce sont des faveurs que Dieu nous fait avant que nous y ayons pensé : il nous esveille Ihors que nous dormons, et, par conséquent, nous nous treuvons esveillés avant qu'y avoir pensé ; mais il est en nous de nous lever ou de ne nous lever pas, et bien qu'il nous ayt esveillés sans nous, il ne nous veut pas lever sans nous. Or, c'est résister au resveil que de ne se point lever et se rendormir, puisque on ne nous res veille que pour nous faire lever. Nous ne pouvons pas empescher que l'inspiration ne nous pousse et, par conséquent, ne nous esbranle ; mais si, a mesure qu'elle nous pousse, nous la repoussons pour ne point nous laisser aller a son mouvement, alhors nous résistons. Ainsy le vent ayant saisi et enlevé nos oyseaux apodes, il ne les portera guère loin s'ilz n'estendent leurs aysles et ne coopèrent, se guindans et volans en l'air auquel ilz ont esté lancés. Que si, au contraire, amorcés peut estre de quelque verdure qu'ilz voyent en bas ou engourdis d'avoir croupi en terre, au lieu de seconder le vent ilz tiennent leurs aysles pliees et se jettent derechef en bas, ilz ont voirement receu en effect le mouvement du vent, mais en vain, puisqu'ilz ne s'en sont pas prévalus. Theotime,

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les inspirations nous préviennent, et avant que nous y ayons pensé elles se font sentir, mais après que nous les avons senties, c'est a nous d'y consentir pour les seconder et suivre leurs attraitz, ou de dissentir et les repousser : elles se font sentir a nous, sans nous, mais elles ne nous font pas consentir sans nous.

DES PREMIERS SENTIMENS D'AMOUR QUE LES ATTRAITZ DIVINS

Le mesme vent qui relevé les apodes se prend premièrement a leurs plumes, comme parties plus légères et susceptibles de son agitation, par laquelle il donne d'abord du mouvement a leurs aysles, les estendant et despliant en sorte qu'elles luy servent de prise pour saisir l'oyseau et l'emporter en l'air. Que si l'apode ainsy enlevé contribue le mouvement de ses aysles a celuy du vent, le mesme vent qui l'a poussé l'aydera de plus en plus a voler fort aysement. Ainsy, mon cher Theotime, quand l'inspiration, comme un vent sacré, vient pour nous pousser en l'air du saint amour, elle se prend a nostre volonté, et par le sentiment de quelque céleste délectation elle l'esmeut, estendant et despliant l'inclination naturelle, qu'elle a au bien, en sorte que cette inclination mesme luy serve de prise pour saisir nostre esprit : et tout cela, comme j'ay dit, se fait « en nous, sans nous, » car c'est la faveur divine qui nous prévient en cette sorte. Que si nostre esprit ainsy saintement prévenu, sentant les aysles de son inclination esmeiies, despliees, estendues, poussées et agitées par ce vent céleste, contribue tant soit peu son consentement, ah, quel bonheur, Theotime ; car la mesme inspiration et faveur qui nous a saisi, meslant

130 Traitté de l'Amour de Dieu son action avec nostre consentement, animant nos foibles mouvemens de la force du sien, et vivifiant nostre imbecille coopération par la puissance de son opération, elle nous aydera, conduira et accompaignera d'amour en amour, jusques a l'acte de la tressainte foy, requis pour nostre conversion.

Vray Dieu, Theotime, quelle consolation de considérer la sacrée méthode avec laquelle le Saint Esprit respand les premiers rayons et sentimens de sa lumière et chaleur vitale dedans nos cœurs. O Jésus, que c'est un playsir délicieux de voir l'amour céleste, qui est le soleil des vertus, quand petit a petit, par des progrès qui insensiblement se rendent sensibles, il va desployant sa clarté sur une ame, et ne cesse point qu'il ne l'ayt toute couverte de la splendeur de sa présence, luy donnant en fin la parfaitte beauté de son jour ! O que cette aube est gaye, belle, amiable et aggreable ! Mays pourtant il est vray que, ou l'aube n'est pas jour, ou, si elle est jour, c'est un jour commençant, un jour naissant, c'est plustost l'enfance du jour que le jour mesme : et de mesme, sans doute, ces mouvemens d'amour qui précèdent l'acte de la foy requis a nostre justification, ou ilz ne sont pas amour, a proprement parler, ou ilz sont un amour commençant et imparfait ; ce sont les premiers bourgeons verdoyans que l'ame eschauffee du soleil céleste, comme un arbre mystique, commence a jetter au printems, qui sont plustost présages de fruitz que fruitz. * Vitœ Patrum.i. I, Saint Pachome*, Ihors encor tout jeune soldat et sans c.'iv. ' ^^^°°'"' connoissance de Dieu, enroollé sous les enseignes de l'armée que Constance avoit dressée contre le tyran Maxence, vint avec la trouppe de laquelle il estoit, loger au près d'une petite ville non guère esloignee de Thebes, ou, non seulement luy, mais toute l'armée se treuva en extrême disette de vivres : ce qu'ayant entendu les habitans de la petite ville, qui par bonne rencontre estoyent fidelles de Jésus Christ, et par conséquent amis et secourables au prochain, ilz prouveurent soudain a la nécessité des soldatz, mais avec tant de

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soin, de courtoisie et d'amour, que Pachome en fut tout ravi d'admiration ; et demandant quelle nation estoit celle-là, si honteuse, amiable et gracieuse, on luy dit que c'estoyent des Chrestiens ; et s'enquerant derechef quelle loy et manière de vivre estoit la leur, il apprit qu'ilz croy oient en Jésus Christ, Filz unique de Dieu, et faisoyent bien a toutes sortes de personnes, avec ferme espérance d'en recevoir de Dieu mesme une ample recompence. Helas, Theotime, le pauvre Pachome, quoy que de bon naturel, dormoit pour Ihors dans la couche de son infidélité ; et voyla que tout a coup, Dieu se treuve a la porte de son cœur, et par le bon exemple de ces Chrestiens, comme par une douce voix, il l'appelle, l'esveille et luy donne le premier sentiment de la chaleur vitale de son amour ; car a peyne eut-il ouï parler, comme je viens de dire, de l'aymable loy du Sauveur, que tout rempli d'une nouvelle lumière et consolation intérieure, se retirant a part et ayant quelque tems pensé en soy mesme, il haussa les mains au ciel, et avec un profond souspir il se print a dire : « Seigneur Dieu, qui avés fait le ciel et la terre, si vous daignés jetter vos yeux sur ma bassesse et sur ma peyne et me donner connoissance de vostre Divinité, je vous prometz de vous servir, et d'obéir toute ma vie a vos commandemens. » Depuis cette prière et promesse, l'amour du vray bien et de la pieté prit un tel accroissement en luy, qu'il ne cessoit point de prattiquer mille et mille exercices de vertu.

Il m'est advis, certes, que je voy en cet exemple un rossignol qui, se resveillant a la prime aube, commence a se secouer, s'estendre, desployer ses plumes, voleter de branche en branche dans son buisson, et petit a petit gazouiller son délicieux ramage : car n'aves-vous pas pris garde, comme le bon exemple de ces charitables Chrestiens excita et resveilla en sursaut le bienheureux Pachome ? (a) Certes, cet estonnement d'admiration qu'il

(a) [Voir la remarque (b), p. 112.]

132 Tr-\itté de l'Amour de Dieu en eut ne fut autre chose que son resveil, auquel Dieu le toucha, comme le soleil touche la terre, avec un rayon de sa clarté, qui le remplit d'un grand sentiment de playsir spirituel. C'est pourquoy Pachome se secoue des divertissemens, pour avec plus d'attention et de facilité recueiUir et savourer la grâce receue, se retirant a part pour y penser ; puis il estend son cœur et ses mains au ciel, ou l'inspiration l'attire, et commençant a desployer les aysles de ses affections, voletant entre la desfiance de soy mesme et la confiance en Dieu, il entonne d'un air humblement amoureux le cantique de sa conversion, par lequel il tesmoigne d'abord que des-ja il connoist un seul Dieu, Créateur du ciel et de la terre ; mais il connoist aussi qu'il ne le connoist pas encor asses pour le bien servir, et partant, il supphe qu'une plus grande connoissance luy soit donnée, affin qu'il puisse par icelle parvenir au parfait service de sa divine Majesté.

Cependant voyes, je vous prie, Theotime, comme Dieu va doucement renforçant peu a peu la grâce de son inspiration dedans les cœurs qui consentent, les tirant après soy comme de degré en degré sur cette eschelle de Jacob. Mais quelz sont ses attraitz ? Le premier, par lequel il nous prévient et resveille, se fait par luy « en nous » et « sans nous ; » tous les autres se font aussi par luy, et « en nous, » mais non pas « sans • Gant., I, 3. nous. » TiTes-moy, dit l'Espouse sacrée *, c'est a dire,

commences le premier, car je ne sçaurois m'esveiller de moy mesme, je ne sçaurois me mouvoir si vous ne m'esmouves ; mays quand vous m'aures esmeiie, alhors, o le cher Espoux de mon ame, notis courrons nous deux : vous courres devant moy en me tirant tous-jours plus avant, et moy je vous suivray a la course, consentant a vos attraitz ; mays que personne n'estime que vous m'allies tirant après vous comme une esclave forcée ou comme une charrette inanimée ; ah non, vous me tires a l'odeur de vos parfums. Si je vous vay suivant, ce n'est pas que vous me traisnies, c'est que vous m'allèches ; vos attraitz sont puissans, mays non pas violens,

Livre II. Chapitre xiv. 133

puisque toute leur force consiste en leur douceur. Les parfums n'ont point d'autre pouvoir pour attirer a leur suite que leur suavité, et la suavité, comme pourroit elle tirer sinon suavement et aggreablement ?

DU SENTIMENT DE L'aMOUR DIVIN QUI SE REÇOIT PAR LA FOY

(a) Quand Dieu nous donne la foy, il entre en nostre ame et parle a nostre esprit, non point par manière de discours, mais par manière d'inspiration, proposant si aggreablement ce qu'il faut croyre, a l'entendement, que la volonté en reçoit une grande complaysance, et telle qu'elle incite l'entendement a consentir et acquiescer a la vérité, sans doute ni défiance quelconque. Et voyci la merveille : car Dieu fait la proposition des mystères de la foy a nostre ame parmi des obscurités et ténèbres, en telle sorte que nous ne voyons pas les vérités, ains seulement nous les entrevoyons ; comme il arrive quelquefois que la terre estant couverte de brouillars nous ne pouvons voir le soleil, ains nous voyons seulement un peu plus de clarté du costé ou il est, de façon que, par manière de dire, nous le voyons sans le voir, parce que d'un costé nous ne le voyons pas tant que nous puissions bonnement dire que nous le voyons, et d'autre part nous ne le voyons pas si peu que nous puissions dire que nous ne le voyons point ; et c'est ce que nous appelions entrevoir. Et néanmoins, cette obscure clarté de la foy estant entrée dans nostre esprit, non par force de discours ni par apparence d'argumens, ains par la seule suavité de sa présence.

(a) [Voir à l'Appendice.]

134 Traitté de l'Amour de Dieu elle se fait croire et obéir a l'entendement avec tant d'authorité, que la certitude qu'elle nous donne de la vérité surmonte toutes les autres certitudes du monde, et assujettit tellement tout l'esprit et tous les discours d'iceluy, qu'ilz n'ont point de crédit en comparayson. Mon Dieu, Theotime, pourrois-je bien dire ceci ? La foy est la grande amie de nostre esprit, et peut bien parler aux sciences humaines qui se vantent d'estre plus évidentes et claires qu'elle, comme l'Espouse sacrée parloit aux autres bergères : Je suis brune, mais

* Gant., I, 4, 5. belle *, O discours humains, o sciences acquises, je

suis brune, car je suis entre les obscurités des simples révélations, qui sont sans aucune évidence apparente, et me font paroistre noyre, me rendant presque mesconnoissable ; mais je suis pourtant belle en moy mesme a cause de mon infinie certitude, et si les yeux des mortelz me pouvoient voir telle que je suis par nature,

* ibid., IV, 7. ilz me treuveroj^ent toute belle *. Mais ne faut il pas

qu'en effect je sois infiniment aymable, puisque les bombres ténèbres et les espais brouillars entre lesquelz je suis, non pas veiie mais seulement entreveûe„ ne me peuvent emxpescher d'estre si aggreable, que l'esprit, me chérissant sur tout, fendant la presse de toutes autres connoissances, il me fait faire place et me reçoit comme sa reyne, dans le trosne le plus relevé qui soit en son palais, d'où je donne la loy a toute science et assujettis tout discours et tout sentiment humain ? Ouy vrayement, Theotime, tout ainsy que les chefz de l'armée d'Israël se despouillans de leurs vestemens, les mirent ensemble et en firent comme un trosne royal sur lequel ilz

* IV Reg., IX, i.^. assirent Jehu, crians : Jehu est roy*, de mesme, a

l'arrivée de la foy, l'esprit se despouille de tous discours et argumens, et les sousmettant a la foy, il la fait asseoir sur iceux, la reconnoissant comme reyne, et crie avec une grande joye : Vive la foy ! Les discours et argumens pieux, les miracles et autres avantages de la religion chrestienne, la rendent certes extrêmement croyable et connoissable ; mays la seule foy la rend creùe et reconneùe, faysant aymer la beauté de sa vérité

Livre II. Chapitre xiv. 135

et croire la vérité de sa beauté, par la suavité qu'elle respand en la volonté et la certitude qu'elle donne a l'entendement. Les Juifz virent les miracles et ouyrent les merveilles de Nostre Seigneur ; mais estans indisposés a recevoir la foy, c'est a dire, leur volonté n'estant pas susceptible de la douceur et suavité de la foy, a cause de l'aigreur et malice dont ilz estoyent remplis, ilz demeurèrent en leur infidélité * : ilz voyoyent la * Joan., ix, uit, force de l'argument, mais ilz ne savouroyent pas la suavité de la conclusion, et pour cela ilz n'acquiesçoyent pas a sa vérité. Et néanmoins, l'acte de la foy consiste en cet acquiescement de nostre esprit, lequel ayant receu l'aggreable lumière de la vérité, il y adhère par manière d'une douce, mais puissante et solide asseurance et certitude, qu'il prend en l'authorité de la révélation qui luy en est faitte.

Vous aves ouy dire, Theotime, qu'es Conciles généraux il se fait des grandes disputes et recherches de la vérité, par discours, raysons et argumens de théologie ; mays la chose estant débattue, les Pères, c'est a dire les Evesques, et spécialement le Pape qui est le chef des Evesques, concluent, resoulvent et déterminent, et la détermination estant prononcée chacun s'y arreste et y acquiesce pleinement, non point en considération des raysons alléguées en la dispute et recherche précédente, mays en vertu de l'authorité du Saint Esprit qui, présidant invisiblement es Conciles, a jugé, déterminé et conclu par la bouche de ses serviteurs qu'il a estabHs Pasteurs du Christianisme. L'enqueste donq et la dispute se fait au parvis des prestres, entre les docteurs ; mais la resolution et l'acquiescement se fait au Sanctuaire, ou le Saint Esprit, qui anime le cors de l'Eglise, parle par les bouches des chefz d'icelle, selon que Nostre Seigneur l'a promis *. Ainsy l'austruche produit * Lucas, x, 16. ses œufz sur le sablon de Lybie, mays le soleil seul en fait esclorre le poussin ; et les docteurs, par leurs recherches et discours, proposent la vérité, mays les seulz rayons du Soleil de justice en donnent la certitude et acquiescement. Or en fin, Theotime, cette asseurance

136 Traitté de l'Amour de Dieu que l'esprit humain prend es choses révélées et mystères de la foy, commence par un sentiment amoureux de complaysance que la volonté reçoit de la beauté et suavité de la vérité proposée : de sorte que la foy comprend un commencement d'amour que nostre cœur ressent envers les choses divines.

DU (^) GRAND SENTIMENT D'AMOUR QUE NOUS RECEVONS

Comme estans exposés aux rayons du soleil de mydi, nous ne voyons presque pas plus tost la clarté que soudain nous sentons la chaleur, ainsy la lumière de la foy n'a pas plus tost jette la splendeur de ses vericés en nostre entendement, que tout incontinent nostre volonté sent la W sainte chaleur de l'amour céleste. La foy nous fait connoistre par une infalhble certitude que Dieu est, qu'il est infini en bonté, qu'il se peut communiquer a nous, et que non seulement il peut, ains il le veut : si que, par une ineffable douceur, il nous a préparés tous les moyens requis pour parvenir au bonheur de la gloire immortelle (c). Or, nous avons une inclination naturelle au souverain bien, en suite de

(a) d'un

(b) la — TvitaleJ

(c) communiquer a nous — par grâce et par gloire ; que non seulement il peut, ains il veut nous donner et la grâce et la gloire. Mays quelle grâce et quelle gloire ? La grâce de son amour pour la vie présente, et l'amour avec jouissance éternelle de son infinie bonté pour la vie future ; et que cette ineffable douceur nous a préparés tous les moyens requis pour parvenir au bonheur de cette gloire immortelle, de sorte qu'il soit en nostre pouvoir d'employer ces moyens, et d'obtenir par iceux ce souverain bien.

Livre II. Chapitre xv. 137

laquelle nostre cœur a un certain intime empressement et une continuelle inquiétude, sans pouvoir en sorte quelcomque s'accoiser, ni cesser de tesmoigner que sa parfaite satisfaction et son solide contentement luy manque. Mays quand la sainte foy a représenté a nostre esprit ce bel object de son inclination naturelle, o vray Dieu, Theotime (d)^ quel ayse, (e) quel playsir, quel tressaillement universel de nostre ame ! laquelle alhors, comme toute surprise a l'aspect d'une si excellente beauté, s'escrie d'amour : 0 que vous estes beau, tnon Bienaymé, 0 que vous estes beau * / * Cant., i, 15, iv, i.

Eliezer cherchoit une espouse pour le filz de son maistre Abraham : que sçavoit-il s'il la treuveroit belle et gracieuse comme il la desiroit ? Mays quand il l'eut treuvee a la fontaine, qu'il la vid si excellente en beauté et si parfaite en douceur, mais sur tout quand on la luy eut accordée, il en adora Dieu et le bénit, avec des actions de grâces pleynes de joye nompareille*. Le "cœur * Gen., xxiv. humain tend a Dieu par son inclination naturelle, sans sçavoir bonnement quel il est ; mais quand il le treuve a la fontaine de la foy, et qu'il le void si bon, si beau, si doux et si débonnaire envers tous, et si disposé a se (*) donner comme souverain bien a tous ceux qui le veulent, o Dieu, que de contentemens et que de sacrés mouvemens en l'esprit, pour s'unir a jamais a cette bonté si souverainement aymable ! J'ay en fin treuvé, dit l'ame ainsy touchée*, j'ay treuvé ce que je desirois, et je *Cant.,ni,4. suis maintenant contente. Et comme Jacob ayant veu la belle Rachel, après l'avoir saintement baysee, fondoit en larmes de douceur pour le bonheur qu'il ressentoit d'une si désirable rencontre *, de mesme nostre pauvre * Gen., xxix, 9-11. cœur ayant treuvé Dieu et receu d'iceluy le premier bayser de la sainte foy, il se fond par après en suavité

(d) Philothee

(e) [Le bas du feuillet autographe étant coupé, les huit lignes suivantes manquent dans le Ms., ainsi que les lignes 9-17, p. 138, et les quatre dernières de ce chapitre.]

(f) a se — [rendre]

138 Traitté de l'Amour de Dieu d'amour, pour le bien infini qu'il void d'abord en cette souveraine beauté.

(g) Nous sentons quelquefois de certains contentemens qui viennent comme a l'improuveue, sans aucun sujet apparent, et ce sont souvent des présages de quelque plus grande joye W : dont plusieurs estiment que nos bons Anges, prevoyans les biens qui nous doivent advenir, nous en donnent ainsy des presentimens ; comme au contraire ilz nous donnent des craintes et frayeurs emmi les perilz inconneuz, afftn de nous faire invoquer Dieu et demeurer sur nos gardes. Or quand le bien présagé nous arrive, nos cœurs le reçoivent a bras ouvertz, et se ramentevant l'ayse qu'ilz avoyent eu sans en sçavoir la cause, ilz connoissent seulement alhors que c'estoit comme un avant coureur du bonheur advenu. Ainsy, mon cher Theotime, nostre cœur ayant eu si longuement incUnation a son souverain bien, il ne sçavoit a quoy ce mouvement tendoit ; mais si tost que la foy le luy a monstre, alhors il void bien (') que c'estoit cela que son ame requeroit, que son esprit cherchoit et que son inchnation regardoit. Certes, ou que nous veuilhons ou que nous ne veuillions pas, nostre esprit tend au souverain bien : mays qui est ce souverain bien ? Nous ressemblons a ces bons Athéniens qui (J) faysoient sacrifice au vray Dieu, lequel néanmoins leur estoit inconneu, jusques a ce que le grand saint • Act., XVII, 23. Paul leur en annonça la connoissance* : car ainsy nostre cœur, par un profond et secret instinct, tend en toutes ses actions et prétend a la félicité, et la va cherchant ça et la, comme a tastons, sans sçavoir toutefois ni ou elle réside ni en quoy elle consiste, jusques a ce que la foy la luy monstre et luy en descrit les merveilles

(g) fil arrive quelquefois que, sans aucun sujet apparent, nous sentons une joye et un certain contentement.. .J

(h) joye — [qui nous doit arriver]

(i) il void bien, — fce pauvre cœurj

(j) qui — fimmoloyent au Dieu inconneu, ne sachant de quelle condition il estoit, ce Dieu...J

Livre II. Chapitre xvt. 139

infinies : et Ihors ayant treuvé le trésor qu'il cherchoit,

helas, quel contentement a ce pauvre cœur humain,

quelle joye, quelle complaysance d'amour ! Hé, je l'ay

rencontré, Celuy que mon ame cherchoit* sans le * Cant.,111,4.

connoistre ; o que ne sçavois-je (i^) a quoy tendoyent

mes prétentions quand rien de tout ce que je pretendois

ne me contentoit, parce que je ne sçavois pas ce que,

en effect, je pretendois ! Je pretendois d'aymer, et ne

connoissois pas ce qu'il failloit aymer ; et partant, ma

prétention ne treuvant pas son véritable amour, mon

amour estoit tous-jours en une véritable mais inconneiie

prétention : j'avois bien asses de presentiment d'amour

pour me faire prétendre, mays je n'avois pas asses de

sentiment de la bonté qu'il failloit aymer, pour exercer

l'amour.

COMME l'amour SE PRATTlQUE EN L'ESPERANCE

L'entendement humain estant donq convenablement appHqué a considérer ce que la foy luy représente de son souverain bien, soudain la volonté conçoit une extrême complaysance en ce divin object, lequel, pour Lhors absent, fait naistre un désir très ardent de sa présence ; dont l'ame s'escrie saintement : Qu'il me bayse d'un bayser de sa bouche* ! * Cant., i, i.

C'est a Dieu que je souspire,

C'est Dieu que mon cœur désire*. * ubi infra.

Et comme l'oyseau auquel le fauconnier oste le chaperon, ayant la proye en veiie s'eslance soudain au vol,

(k) sçavois-je, — [mon Seigneur.J

140 Traitté de l'Amour de Dieu et s'il est retenu par les longes se débat sur le poing avec une ardeur extrême, de mesme la foy nous ayant osté le voile de l'ignorance et fait voir nostre souverain bien, lequel néanmoins nous ne pouvons encor posséder, retenus par la condition de cette vie mortelle, helas, Theotime, nous le desirons alhors : de sorte que

Les cerfz long tems pourchassés, Fuyans pantois et lassés, Si fort les eaux ne désirent, Que nos cœurs, d'ennuis pressés. Seigneur, après toy souspirent. Nos âmes, en languissant D'un désir tous-jours croissant. Crient : helas ! quand sera-ce, O Seigneur Dieu tout puissant, Ps. xLi I 2. S^^ ^''^ yeux verront ta face* ?

Ce désir est juste, Theotime, car qui ne desireroit un bien si désirable ? mais ce seroit un désir inutile, ains qui ne serviroit que d'un continuel martyre a nostre cœur, si nous n'avions asseurance de le pouvoir un jour assouvir. Celuy qui, pour le retardement de ce bonheur, protestoit que ses larmes luy estoyent un pain ordinaire nuit et jour, tandis que son Dieu luy estoit absent, et que ses adversaires l'enqueroyent, ou est

'ibid., t- 3- ton Dieu* ? helas, qu'eust il fait s'il n'eust eu quelque

sorte d'espérance de pouvoir une fois jouir de ce bien après lequel il souspiroit ? Et la divine Espouse va toute esploree et alangourie d'amour, dequoy elle ne treuve

» Gant. V, 8. pas si tost le Bienaymé qu'elle cherche* : l'amour du

Bienaymé avoit créé en elle le désir, le désir avoit fait naistre l'ardeur du pourchas, et cette ardeur luy causoit la langueur, qui eust anéanti et consumé son pauvre cœur si elle n'eust eu quelqu'esperance de rencontrer en fin ce qu'elle pourchassoit. Ainsy donques, affin que l'inquiétude et la douloureuse langueur que les effortz de l'amour désirant causeroient en nos espritz, ne nous portast a quelque défaillance de courage et ne nous redu'sist au desespoir, le mesme Bien souverain qui

Livre II. Chapitre xvi. 141

nous incite a le désirer si fortement, nous asseure aussi que nous le pourrons obtenir fort aysement, par mille et mille promesses qu'il nous en a faittes en sa ParoUe et par ses inspirations, pourveu que nous veuillions employer les moyens qu'il nous a préparés et qu'il nous offre pour cela.

Or ces promesses et asseurances divines, par une merveille particulière, accroissent la cause de nostre inquiétude, et a mesure qu'elles augmentent la cause, elles ruinent et destruisent les effectz, Ouy certes, Theotime, parce que l'asseurance que Dieu nous donne que le Paradis est pour nous, fortifie infiniment le désir que nous avions d'en jouir, et néanmoins affoiblit, ains anéantit tout a fait le trouble et l'inquiétude que ce désir nous apport oit ; de sorte que nos cœurs, par les promesses sacrées que la divine Bonté nous a faites, demeurent tout a fait accoisés. Et cet accoisement est la racine de la tressainte vertu que nous appelions espérance, car la volonté, asseuree par la foy qu'elle pourra jouir de son souverain bien usant des moyens a ce destinés, elle fait deux grans actes de vertu : par l'un, elle attend de Dieu la jouissance de sa souveraine bonté, et par l'autre, elle aspire a cette sainte jouissance.

Et de vray, Theotime, entre espérer et aspirer il y a seulement cette différence : que nous espérons les choses que nous attendons, par le moyen d'autruy, et nous aspirons aux choses que nous prétendons, par nos propres moyens, de nous mesmes ; et d'autant que nous parvenons a la jouissance de nostre souverain bien qui est Dieu, premièrement et principalement par sa faveur, grâce et miséricorde, et que néanmoins cette mesme miséricorde veut que nous coopérions a sa faveur, contribuans la foiblesse de nostre consentement a la force de sa grâce, partant, nostre espérance est aucunement meslee d'aspirement : si que nous n'espérons pas tout a fait sans aspirer, et n'aspirons jamais sans tout a fait espérer ; en quoy l'espérance tient tous-jours le rang principal, comme fondée sur la grâce divine, sans laquelle, tout ainsy que nous ne pouvons pas seulement

142 Tr-\itté de l'Amour de Dieu

II Cor., III, 5. penser a nostre souverain bien * selon qu'il convient pour y parvenir, aussi ne pouvons-nous jamais sans icelle y aspirer comme il faut pour l'obtenir.

L'aspirement donques est un rejetton de l'espérance, comme nostre coopération l'est de la grâce : et tout ainsy que ceux qui veulent espérer sans aspirer seront rejettes comme couards et negligens, de mesme ceux qui veulent aspirer sans espérer sont téméraires, insolens et présomptueux. Mais quand l'espérance est suivie de l'aspirement, et qu'esperans nous aspirons et aspirans nous espérons, alhors, cher Theotime, l'espérance se convertit en un courageux dessein par l'aspirement, et l'aspirement se convertit en une humble prétention par l'espérance, esperans et aspirans selon que Dieu nous inspire. Mais cependant, et l'un et l'autre se fait par cet amour désirant qui tend a nostre souverain bien, lequel, a mesure qu'il est plus asseurement espéré, est aussi tous-jours plus aymé ; ains l'espérance n'est autre chose que l'amoureuse complaysance que nous avons en l'attente et prétention de nostre souverain bien. Tout y est d'amour, Theotime : soudain que la foy m'a monstre mon souverain bien, je l'ay aymé ; et parce qu'il m'estoit absent, je l'ay désiré; et d'autant que j'ay sceu qu'il se vouloit donner a moy, je l'ay derechef plus ardemment aymé et désiré, car aussi sa bonté est d'autant plus aymable et désirable qu'elle est plus disposée a se communiquer. Or, par ce progrès, l'amour a converti son désir en espérance, prétention et attente, si que l'espérance est un amour attendant et prétendant ; et parce que le bien souverain que l'espérance attend, c'est Dieu, et ou'elle ne l'attend aussi que de Dieu mesme, auquel et par lequel elle espère et aspire, cette sainte vertu d'espérance aboutissante de toutes pars a Dieu, est, par conséquent, une vertu divine ou theologique.

Livre II. Chapitre xvii. 143

QUE l'amour d'espérance EST FORT BON QUOY qu'imparfait

L'amour que nous prattiquons en l'espérance, Theotime, va certes a Dieu, mays il retourne a nous ; il a son regard en la divine Bonté, mays il a de l'esgard a nostre utilité ; il tend a cette suprême perfection, mays il prétend nostre satisfaction : c'est a dire, il ne nous porte pas en Dieu parce que Dieu est souverainement bon en soy mesme, mais parce qu'il est souverainement bon envers nous mesmes ; ou, comme vous voyes, il y a du nostre et du nous mesme ; et partant, cet amour est voirement amour, mais amour de convoitise et intéressé. Je ne dis pas, toutefois, qu'il revienne tellement a nous, qu'il nous fasse aymer Dieu seulement pour l'amour de nous : o Dieu, nenny ; car l'ame qui n'aymeroit Dieu que pour l'amour d'elle mesme, establissant la fin de l'amour qu'elle porte a Dieu en sa propre commodité, helas, elle commettroit un extrême sacrilège. Si une femme n'aymoit son mari que pour l'amour de son valet, elle aymeroit son mari en valet et son valet en mari ; l'ame aussi qui n'ayme Dieu que pour l'amour d'elle mesme, elle s'ayme comme elle devroit aymer Dieu, et elle ayme Dieu comme elle se devroit aymer elle mesme.

Mais il y a bien de la différence entre cette parole : j'ayme Dieu pour le bien que j'en attens, et celle cy : je n'ayme Dieu que pour le bien que j'en attens ; comme aussi c'est chose bien diverse de dire : j'ayme Dieu pour moy, et dire : j'ayme Dieu pour l'amour de moy. Car quand je dis : j'ayme Dieu pour moy, c'est comme si je disois : j'ayme avoir Dieu, j'ayme que Dieu soit a moy, qu'il soit mon souverain bien ; qui est une sainte

144 TraittE de l'Amour de Dieu affection de l'Espouse céleste, laquelle cent fois proteste

par excès de complaysance : Mon Bienaymé est tout

mien, et moy je suis toute sienne, il est a moy et je

♦Gant., II, i6, VI, 2, suis u luy* ; mais dire : i'avTne Dieu pour l'amour de

moy mesme, c est comme qui diroit : 1 amour que ]e me porte est la fin pour laquelle j'ayme Dieu, en sorte que l'amour de Dieu soit dépendant, subalterne et inférieur a l'amour propre que nous avons envers nous mesmes ; qui est une impieté nompareille.

Cet amour donq que nous appelions espérance, est un amour de convoitise, mais d'une sainte et bien ordonnée convoitise, par laquelle nous ne tirons pas Dieu a nous ni a nostre utilité, mays nous nous joignons a luy comme a nostre finale félicité. Nous nous aymons ensemblement avec Dieu par cet amour, mays non pas nous préférant ou esgalant a luy en cet amour ; l'am-our de nous mesmes est meslé avec celuy de Dieu, mays celuy de Dieu surnage ; nostre amour propre y entre voirement, mais comme simple motif, et non comme fin principale ; nostre interest y tient quelque lieu, mays Dieu y tient le rang principal. Ouy, sans doute, Theotime, car quand nous aymons Dieu comme nostre souverain bien, nous l'aymons pour une qualité par laquelle nous ne le rapportons pas à nous, mais nous a luy ; nous ne sommes pas sa fin, sa prétention ni sa perfection, ains il est la nostre ; il ne nous appartient pas, mais nous luy appartenons ; il ne dépend point de nous, ains nous de luy ; et en somme, par la qualité de souverain bien, pour laquelle nous l'aymons, il ne reçoit rien de nous, ains nous recevons de luy ; il exerce envers nous son affluence et bonté, et nous prattiquons nostre indigence et disette : de sorte que, aymer Dieu en tiltre du souverain bien, c'est rajnner en tiltre honnorable et respectueux, par lequel nous l'advoiions estre nostre perfection, nostre repos et nostre fin, en la jouissance de laquelle consiste nostre bonheur.

Il y a des biens desquelz nous nous servons en les employant, comme sont nos esclaves, nos serviteurs, nos chevaux, nos habitz ; et l'amour que nous leur

Livre II. Chapitre xvii. 145

portons est un amour de pure convoitise, car nous ne les aymons pas que pour nostre prouffit. Il y a des biens desquelz nous jouissons, mais d'une réciproque et mutuellement esgale jouissance, comme nous faysons de nos amis ; car l'amour que nous leur portons entant qu'ilz nous rendent du contentement, est voirement amour de convoitise, mais convoitise honneste par laquelle ilz sont a nous et nous également a eux, ilz nous appartiennent, et nous pareillement leur appartenons. Mais il y a des biens dont nous jouissons d'une jouissance de dépendance, participation et sujettion, comme nous faysons de la bienveuillance de nos pasteurs, princes, père, mère, ou de leur présence et faveur : car l'amour que nous leur portons est aussi, certes, amour de convoitise, quand nous les aymons entant qu'ilz sont nos princes, nos pasteurs, nos pères, nos mères, puisque ce n'est pas la qualité de pasteur, ni de prince, ni de père, ni de mère, qui nous les fait aymer, ains parce qu'ilz sont telz en nostre endroit et a nostre regard ; mays cette convoitise est un amour de respect, de révérence, d'honneur ; car nous aymons, par exemple, nos pères, non parce qu'ilz sont nostres, mays parce que nous sommes a eux. Et c'est ainsy que nous aymons et convoitons Dieu par l'espérance : non afïin qu'il soit nostre bien, mais parce qu'il l'est ; non afïin qu'il soit nostre, mais parce que nous sommes siens ; non comme s'il estoit pour nous, mais d'autant que nous sommes pour luy.

Et notés, Theotime, qu'en cet amour ici, la rayson pour laquelle nous aymons, c'est a dire pour laquelle nous appliquons nostre cœur a l'amour du bien que nous convoitons, c'est parce que c'est nostre bien ; mais la rayson de la mesure et quantité de cet amour, dépend de l'excellence et dignité du bien que nous aymons. Nous aymons nos bienfacteurs, parce qu'ilz sont telz envers nous ; mais nous les aymons plus ou moins, selon qu'ilz sont ou plus grans ou moindres bienfacteurs. Pourquoy donq aymons-nous Dieu, Theotime, de cet amour de convoitise ? parce qu'il est nostre

î^ô Traitté de l'Amour de Dieu

bien. Mays pourquoy l'aymons nous souverainement ? parce qu'il est nostre bien souverain.

Or, quand je dis que nous aymons souverainement Dieu, je ne dis pas que nous l'aymions pour cela du souverain amour, car le souverain amour n'est qu'en la charité ; mais en l'espérance l'amour est imparfait, parce qu'il ne tend pas a sa bonté infinie entant qu'elle est telle en elle mesme, ains seulement entant qu'elle nous est telle : et néanmoins, parce qu'en cette sorte d'amour il n'y a point de plus excellent motif que celuy qui provient de la considération du souverain bien, nous disons que par iceluy nous aymons souverainement, quoy qu'en vérité nul, par ce seul amour, ne puisse ni observer les commandemens de Dieu ni avoir la vie éternelle, parce que c'est un amour qui donne plus d'affection que d'effect, quand il n'est pas accompagné de la charité.

QUE l'amour se PRATTIQUE EN LA PENITENCE

ET PREMIEREMENT, (b) QU'iL Y A DIVERSES SORTES

La pénitence, a parler généralement, est une repentance par laquelle on rejette et déteste le péché qu'on a commis, avec resolution de reparer, autant que l'on peut, l'offense et injure faite a celuy contre lequel on a péché, (c) Et j'ay enclos en la pœnitence le propos de

(a) [Voir à l'Appendice le Ms.(A) qui se rapporte à ce chapitre et au suivant.]

(b) ET PREMIEREMENT, [QUE LA PŒNITENCE SANS L'aMOUR EST IMPARFAITE...

COMME l'amour SE PRATIQUE EN LA PŒNITENCE. J

(c) on a péché. — [Et quant a la réparation, la pœnitence n'est pas pœnitence si la repentance ne nous...J

Livre II. Chapitre xviii.

reparer l'offence, parce que la repentance ne déteste pas asses le mal quand elle laisse volontairement subsister son principal effect, qui est l'offence et l'injure : or, elle le laisse subsister, tandis que le pouvant en quelque sorte reparer elle ne le fait pas.

Je laisse a part maintenant la pénitence de plusieurs payens, lesquelz, comme Tertulien tesmoigne *, en • De Pœnit., c. i. avoyent entre eux quelque apparence, mais si vaine et inutile que m.esme quelquefois ilz faysoyent pœnitence d'avoir bien fait ; car je ne parle que de la pœnitence vertueuse, laquelle, selon les differens motifs desquelz elle provient, est aussi de diverses espèces. Il y en a, certes, une qui est purement morale et humaine : comme fut celle d'Alexandre le Grand, lequel ayant tué son cher Clitus i^) cuyda se laisser mourir de faim, tant la force de la pœnitence fut grande, dit Ciceron* ; et celle d'Alcibiades, qui, convaincu par Socrates de n'estre pas sage, se print a pleurer amèrement, triste et affligé de n'estre pas ce qu'il devoit estre, dit saint Augustin *. Aussi Aristote, reconnoissant cette sorte de pénitence, asseure * que l'intempérant, lequel de propos dehberé s'adonne aux voluptés, « est tout a fait incorrigible, parce qu'il ne se sçauroit repentir, et celuy qui est sans pénitence est incurable. »

(e) Certes, Seneque, Plutarque* et les Pytagoriciens**, qui recommandent tant l'examen de conscience, et sur tout le premier, qui parle si vivement du trouble que le remors intérieur excite en l'ame*, ont entendu sans doute qu'il y avoit une repentance ; et quant au sage Epictete, il descrit si bien * la reprehension que nous devons prattiquer envers nous mesmes, qu'on ne sçauroit presque mieux dire.

Il y a encor une autre pœnitence qui est voirement morale, mais religieuse pourtant, et en certaine façon

*Tusc.Disp., 1. IV,

* De Civit. Dei,

*Ethic. ad Nicom.,

* De Profectu m virtute sentiendo. ** Apud Epictetum, vide infra.

*De Ira, I. III, c. xxxvi;Epist.xcvii.

* Enchiridion, passiin ; et vide infra

(d) Clitus — \se vouloit faire]

(e) [Le bas du feuillet autographe étant coupé, les quatorze lignes suivantes manquent dans le Ms., ainsi que les ligues 9-15, p. i49-]

1^8 Traitté de l'Amour de Dieu

divine, d'autant qu'elle procède de la connoissance naturelle que l'on a d'avoir offencé Dieu en péchant ; car en vérité plusieurs philosophes ont sceu qu'on faisoit chose aggreable a la Divinité de vivre vertueusement, et que, par conséquent, on l'offençoit en vivant vitieusement. Le bon homme Epictete fait un souhait de mourir en vray Chrestien (comme il est fort probable «Lesproposd'Epic- qu'aussi fit il), et, entre autres choses, il dit* qu'il seroit Si-'^^iv.c'l^xf.'^' content s'il pouvoit en mourant eslever ses mains a Dieu et luy dire : « Je ne vous ay point, quant a ma

* ibid., 1. 1, c. XIV. part, fait de deshonneur ; » et de plus, il veut * que

son philosophe face un serment admirable a Dieu de ne jamais désobéir a sa divine Majesté, ni blasmer ou accuser chose quelconque qui arrive de sa part, ni de

* Superius, in eod. s'cu plaindre en façon que ce soit ; et ailleurs * il ensei•^^P^^^- gne que Dieu et « nostre bon Ange (i) » sont presens

a nos actions. Vous voyes donq bien, Theotime (f), que ce Philosophe, Ihors encor payen, connoissoit que le péché offençoit Dieu, comme la vertu l'honnoroit, et que par conséquent il vouloit qu'on s'en repentist, puisque mesme il ordonnoit que l'on fist l'examen de conscience au soir, en faveur (g) duquel, avec Pitagore, il fait cet advertissement :

« Si vous aves mal fait, tances vous aigrement ;

* Ibid., 1. III, c. X, Si vous aves bien fait, ayes contentement*. »

Or cette sorte de repentance, attachée a la science et dilection de Dieu que la nature peut fournir, estoit une dépendance de la religion morale ; mays comme la rayson naturelle a donné plus de connoissance que d amour aux philosophes, qui ne l'ont pas glorifié t^) a

(f) Philothee

(g) au soir, — avant le sommeil, au bout (h) glorifié — fcomm'il estoit convenable...]

(i) Dom Jean de Saint-François traduit ainsi le SaljjLwv (gcMiMs) d'Epictète,

Livre II. Chapitre xviii. 149

proportion de la notice qu'ilz en avoyent *, aussi la * Rom., i, 21. nature a fourni plus de lumière pour faire entendre combien Dieu estoit offencé par le péché, que de chaleur pour exciter le repentir requis a la réparation de l'offence.

(i) Néanmoins, bien que la pénitence religieuse ayt en quelque façon esté reconnetie par quelques uns des philosophes, si est ce que c'a esté si rarement et foiblement, que ceux qui ont eu la réputation d'estre les plus vertueux d'entre eux, c'est a dire les Stoïciens, ont asseuré que l'homme sage ne s'attristoit jamais : dequoy ilz ont fait une maxime autant contraire a la rayson que la proposition sur laquelle ilz la fondoyent estoit contraire a l'expérience, a sçavoir, que l'homme sage ne pechoit point*. * vide supra, 1. i,

Nous pouvons donq bien dire, mon cher Theotime (J), que la pœnitence est une vertu toute chrestienne, puisque d'un costé elle a esté si peu conneiie entre les payens, et de l'autre elle est tellement reconneûe parmi les vrays Chrestiens qu'en icelle consiste une grande partie de la philosophie evangelique, selon laquelle quicomque dit qu'il ne pèche point est insensé *, et qui- ♦ i Joan., i, 8, 10. comque croid de remédier a son péché sans pœnitence, il est forcené ; car c'est W l'exhortation des exhortations de Nostre Seigneur : Faites pénitence*. Or, voyci une *Matt.,iii,2,iv,i7 briefve description du progrès de cette vertu :

Nous entrons en une profonde appréhension dequoy, entant qu'en nous est, nous offençons Dieu par nos péchés, le mesprisant et deshonnorant, luy des-obeissant et nous rebellant a luy ; lequel aussi, de son costé, s'en tient pour offencé, irrité et mesprisé, desagreant, reprouvant et abominant l'iniquité. De cette véritable appréhension naissent plusieurs motifs qui, ou tous,

(i) [Parmi tout cela, Philothee...J

(j) ma chère Philothee

(k) forcené. — [Or, cette vertu chrestienne est de deux espèces ;J car c'est [la maxime des maximes au Christianisme... entre les Chrestiens... entre nous...j

150 Traitté de l'Amour de Dieu ou plusieurs ensemble, ou chascun en particulier, nous peuvent porter a la repentance.

Car nous considérons parfois que Dieu, qui est offencé, a establi une punition rigoureuse en enfer pour les pécheurs, et qu'il les privera du Paradis préparé aux gens de bien. Or, comme le désir du Paradis est extrêmement honnorable, aussi la crainte de le perdre est grandement prisable ; et non seulement cela, mais le désir du Paradis estant fort estimable, la crainte de son contraire, qui est l'enfer, est bonne et louable. Hé, qui ne craindroit une si grande perte et une si grande peine ! Et cette double crainte, dont l'une est servile et l'autre mercenaire, nous porte grandement a nous repentir des péchés par lesquelz nous les avons encourues ; et a cet effect, en la sacrée Parole, cette crainte nous est cent fois et cent fois (i) intimée.

D'autres fois, nous (°^) considérons la laideur et la mahce du péché, selon que la foy nous l'enseigne ; comme par exemple, que par iceluy la ressemblance et image de Dieu que nous avons, est barbouillée et desfiguree, la dignité de nostre esprit deshonnoree, que nous sommes rendus semblables aux bestes insensées, que nous avons violé nostre devoir envers le Créateur du monde, et perdu le bien de la société des Anges pour nous associer et assujettir au diable, nous rendans esclaves de nos passions et renversans l'ordre de la rayson, off encans nos bons Anges a qui nous sommes tant obligés.

Quelquefois encor nous sommes provoqués a pœnitence par la beauté de la vertu, qui nous donne autant de biens que le péché nous cause de maux : et de plus, nous y sommes maintefois excités par l'exemple des Saintz ; car, qui eut jamais peu voir les exercices de l'incomparable pœnitence de Magdeleine, de Marie -^giptiaque ou des penitens du monastère surnommé

(1) nous est cent — et cent fois (m) nous — [sommes attentifs...]

Livre II. Chapitre xix. 151

Prison, dont saint Jean Clymacus a fait la description*, * Scaia Paradisi, sans estre esmeu a se repentir de ses péchés, puisque ^^ ^^ ^' la seule lecture de l'histoire y provoque ceux qui ne sont pas du tout hébétés ?

Or, tous ces motifs nous sont enseignés par la foy et religion Chrestienne, et partant, la pénitence qui en provient est grandement louable, quoy qu'imparfaite. EUe est a la vérité louable, car ni la. (a) Sainte Escriture ni l'EgHse ne nous exciteroient pas par telz motifs, si la pœnitence qui en provient n'estoit bonne ; et on void manifestement que c'est chose grandement raysonnable de se repentir du péché pour ces (t») considérations, ains qu'il est impossible de ne se repentir pas, a qui les considère attentivement : mays pourtant c'est une pœnitence, certes, imparfaite, d'autant que (c) l'amour divin n'y entre encor point. Hé, ne voyes vous pas, Theotime (d), que toutes ces repentances se font pour l'interest de nostre ame, de sa fehcité, de sa beauté intérieure, de son honneur, de sa dignité, et, en un mot, pour l'amour de nous mesmes, mais amour néanmoins légitime, juste et bien réglé.

Et prenes garde que je ne dis pas que ces repentances rejettent l'amour de Dieu, mais je dis seulement qu'elles

(a) car — la

(b) pour ces — [espèces de sujets...]

(c) que — [le motif parfait de]

(d) Philothee

152 Traitté de l'Amour de Dieu ne le comprennent pas ; elles ne le repoussent pas, mais (e) elles ne le contiennent pas ; elles ne sont pas contre luy, mais elles sont encor sans luy ; il n'en est pas forclos, mais il n'y est pas non plus enclos. La volonté qui embrasse le bien, simplement, est fort bonne, mais si (^) elle l'embrasse en rejettant le mieux, elle est certes desreglee, non pas acceptant l'un, mais en repoussant l'autre : ainsy, le vœu de donner (s) aujourd'huy l'aumosne est bon, mais le vœu de ne la donner qu'aujourd'huy seroit mauvais, parce qu'il forclorroit le mieux, qui est de la donner aujourd'huy et demain et tous-jours, quand on pourra. C'est bien fait, certes, et cela ne se peut nier, de se repentir de ses péchés pour éviter la peine de l'enfer et obtenir le Paradis ; mais qui prendroit resolution de ne se vouloir jamais repentir pour aucun autre sujet, il forclorroit volontairement le mieux, qui est de se repentir pour l'amour de Dieu, et commettroit un grand péché. Et qui seroit le père qui ne treuvast mauvais que son filz le voulust voirement servir, mais non jamais avec amour ou par amour ?

Le commencement des choses bonnes est bon, le progrès est meilleur, et la fin est très bonne : toutefois, le commencement est bon en quahté de commencement, et le progrès en qualité de progrès ; mays de vouloir finir l'œuvre par le commencement, ou au progrès, c'est renverser l'ordre. L'enfance est bonne, mais si on ne vouloit jamais estre qu'enfant, cela seroit mauvais, car ♦is., Lxv, 20. l'enfant de cent ans* est mesprisé. De commencer

d'apprendre, cela est fort loiiable, mais qui commenceroit en intention de ne jamais se perfectionner, il feroit contre toute rayson. La crainte et les autres motifs de

(e) mais — aussi

(f) mais si — [embrassant le bien,]

(g) ainsy, — proposer de jeusner un jour est une chose bonne, mais résoudre de n'en jeusner qu'un est chose mauvaise ; bon de vouloir prier une fois le jour, mais de vouloir ne prier qu'une fois c'est mal ; faire vœu de donner [Fin du fragment de ce chapitre.]

Livre II. Chapitre xx. 153

repentance dont nous avons parlé sont bons pour (i) le commencement de la sagesse chrestienne, qui consiste en la pœnitence ; mais qui voudroit, de propos délibéré, ne point parvenir a l'amour, qui est la perfection de la pœnitence, il offenceroit grandement Celuy qui a tout destiné a son amour, comme a la fin de toutes choses. Conclusion : la repentance qui forclost l'amour de Dieu est infernale, pareille a celle des damnés ; la repentance qui ne rejette pas l'amour de Dieu, quoy qu'elle soit encor sans iceluy, est une bonne et désirable repentance, mais imparfaite, et qui ne peut nous donner le salut jusques a ce qu'elle ayt atteint a l'amour et qu'elle se soit meslee avec iceluy : si que, comme le grand Apostre a dit f que s'il donnoit son cors a * i cor., xm, 3. brusler et tous ses biens aux pauvres, sans avoir la charité, cela luy seroit inutile, aussi pouvons-nous dire en vérité, que quand nostre pénitence seroit si grande que sa douleur fist fondre nos yeux en larmes et fendre nos cœurs de regret, si nous n'avons pas le saint amour de Dieu tout cela ne nous serviroit de rien pour la vie éternelle.

La nature, que je sache, ne convertit jamais le feu en eau, quoy que plusieurs eaux se convertissent en feu ; mais Dieu le fit pourtant une fois par miracle : car, ainsy qu'il est escrit au Livre des Machabees*, Ihors *^Lib. 11,0.1,19-22. que les enfans d'Israël furent conduitz en Babylone du

(i) Il a été jugé bon de substituer pour a la préposition par qui se lit dans la première édition.

154 Traitté de l'Amour de Dieu tems de Sedecias, les prestres, par l'advis de Hieremie, cachèrent le feu sacré en une vallée, dans un puits sec, et au retour, les enfans de ceux qui avoyent ainsi caché le feu l'allerent chercher, selon ce que leurs pères leur avoyent enseigné ; et ilz le treuverent converti en une eau fort espaisse, laquelle estant tirée par eux et respandue sur les sacrifices, selon que Nehemias l'ordonnoit, soudain que les rayons du soleil l'eurent touchée, elle fut convertie en un grand feu.

Theotime, parmi les tribulations et regretz d'une vive repentance. Dieu met bien souvent dans le fond de nostre cœur le feu sacré de son amour ; puis cet amour se convertit en l'eau de plusieurs larmes, lesquelles, par un second changement, se convertissent en un autre plus grand feu d'amour. Ainsy, la célèbre amante repentie ayma premièrement son Sauveur, et cet amour se convertit en pleurs, et ces pleurs en un amour excellent : dont Nostre Seigneur dit que plusieurs péchés luy estoyent remis, parce qu'elle avoit beaucoup * Lucœ, VII, 47. aymé*. Et comme nous voyons que le feu convertit le vin en une eau que presque par tout on appelle eau de vie, laquelle conçoit et nourrit si aysement le feu que pour cela on la nomme aussi, en plusieurs endroitz, ardente, de mesme la considération amoureuse de la Bonté laquelle estant souverainement aymable a esté offencee par le péché, produit l'eau de la sainte pénitence ; puis, de cette eau provient réciproquement le feu de l'amour divin, dont on la peut proprement appeller eau de vie, et ardente : elle est certes une eau en sa substance, car la pénitence n'est autre chose qu'un vray desplaysir, une réelle douleur et repentance ; mais elle est néanmoins ardente, parce qu'elle contient la vertu et propriété de l'amour, comme provenue d'un motif amoureux, et par cette propriété elle donne la vie de la grâce.

C'est pourquoy la parfaite pœnitence a deux effectz differens : car, en vertu de sa douleur et detestation, elle nous sépare du péché et de la créature a laquelle la délectation nous avoit attachés ; mais en vertu du

Livre II. Chapitre xx. 155

motif de l'amour, d'où elle prend son origine, elle nous reconcilie et reunit a nostre Dieu duquel nous nous estions séparés par le mespris : si que, a mesme qu'elle nous retire du péché en qualité de repentance, elle nous rejoint a Dieu en qualité d'amour.

Mais je ne veux pas dire néanmoins que l'amour parfait de Dieu, par lequel on l'ayme sur toutes choses, précède tous- jours cette repentance, ni que cette repentance précède tous- jours cet amour. Car encor que cela se passe ainsy maintefois, si est-ce que d'autres fois aussi, a mesme que l'amour divin naist dedans nos cœurs, la pœnitence naist dedans l'amour, et plusieurs fois la pœnitence venant en nos espritz, l'amour vient en la pœnitence. Et comme Ihors qu'Esaii sortit du ventre de sa mère*, Jacob son jumeau l'empoigna par * Gen., xxv, 25 le pied, afftn que non seulement leurs naissances s'entresuivissent, mais aussi s'entretinssent et fussent entreliees l'une a l'autre, de mesme le repentir, rude et aspre a cause de sa douleur, naist le premier, comme un autre Esaii, et l'amour, doux et gratieux comme Jacob, le tient par le pied et s'attache tellement a luy qu'ilz n'ont qu'une seule origine, puisque la fin de la naissance du repentir est le commencement de celle du parfait amour. Or, comme Esaii parut le premier, aussi le repentir se fait ordinairement voir avant l'amour ; mais l'amour, comme un autre Jacob, quoy qu'il soit le puisné, assujettit par après le repentir, le convertissant en consolation.

Voyes, je vous prie, Theotime, la bienaymee Magdeleine comme elle pleure d'amour : On a enlevé mon Seigneur, dit-elle*, toute fondue en larmes, et ne sçay * joan., xx, 13 ou on l'a mis; mais l'ayant treuvé par les souspirs et les pleurs, elle le tient et possède par amour. L'amour imparfait le désire et le requiert, la pœnitence le cherche et le treuve, l'amour parfait le tient et le serre : ainsy qu'on dit des rubis d'Ethiopie*, qui ont naturel- » piin., Hist. nat., lement leur feu fort blafastre, mais estans mis dans le {ai^x^vl^^' '^' ^" vinaigre, il esclatte et jette son brillement fort clair ; car l'amour qui précède le repentir est pour l'ordinaire

156 Traitté de l'Amour de Dieu imparfait, mais estant détrempé dans l'aigreur de la pœnitence, il se renforce et devient amour excellent.

Il arrive mesme parfois que la repentance, quoy que parfaite, ne contient pas en soy la propre action de l'amour, ains seulement la vertu et propriété d'iceluy. Mais, ce me dires- vous, quelle vertu ou propriété de l'amour peut avoir la repentance, si elle n'a pas l'action ? Theotime, le motif de la parfaite repentance, c'est la bonté de Dieu laquelle il nous desplait d'avoir offencee ; or, ce motif n'est motif sinon parce qu'il esmeut et donne le mouvement, mais le mouvement que la bonté divine donne au cœur qui la considère ne peut estre que le mouvement d'amour, c'est a dire d'union : c'est pourquoy la vraye repentance, bien qu'il ne soit pas advis et qu'on ne voye pas la propre action de l'amour, reçoit néanmoins tous-jours le mouvement de l'amour et la qualité unissante d'iceluy, par laquelle elle nous reunit et rejoint a la divine bonté. Dites-moy, de grâce : c'est la propriété de l'aymant de tirer a soy le fer et de se joindre a luy ; mays ne voyons-nous pas que le fer touché de l'aymant, sans avoir ni l'aymant ni sa nature, ains seulement sa vertu et qualité attrayante, ne laisse pas de tirer et s'unir un autre fer ? Ainsy la parfaite repentance, touchée du motif de l'amour sans avoir la propre action de l'amour, ne laisse pas d'en avoir la vertu et la quahté, c'est a dire le mouvement d'union pour rejoindre et reunir nos cœurs a la volonté divine. Mays quelle différence y a-il, me repliqueresvous, entre ce mouvement unissant de la pénitence et l'action propre de l'amour ? Theotime, l'action de l'amour est un mouvement d'union voirement , mais il se fait par complaysance : or, le mouvement d'union qui est en la pénitence se fait, non par voye de complaysance, ains de desplaysir, de repentance, de réparation, de reconciliation ; entant donq que ce mouvement unit, il a la qualité de l'amour, entant qu'il est amer et douloureux, il a la qualité de la pénitence ; et, en somme, de sa naturelle condition c'est un vray mouvement de pénitence, mais qui a la vertu et qualité unissante de l'amour.

Livre II. Chapitre xx. 157

(a) Ainsy le vin theriacal n'est pas appelle theriacal pour contenir la propre substance de la theriaque, car il n'y en a point du tout ; mais on le nomme ainsy parce que la plante de la vigne ayant esté détrempée en theriaque, les raisins et le vin qui en sont pro venus ont tiré la vertu et l'opération de la theriaque contre toute sorte de venins. Si donques la pénitence, selon l'Escriture, efface le péché, sauve l'ame, la rend aggreable a Dieu et la justifie, qui sont des effectz appartenans a l'amour et qui semblent ne devoir estre attribués qu'a luy, il ne le faut pas treuver estrange ; car bien que l'amour ne se treuve pas tous-jours luy mesme en la pœnitence parfaitte, sa vertu néanmoins et sa propriété y est tous-jours, s'y estant escoulee par le motif amoureux duquel elle provient.

Ni ne faut pas non plus s'estonner que la force de l'amour naisse dedans la repentance avant que l'amour y soit formé ; puisque nous voyons que par la reflexion des rayons du soleil battant sur la glace d'un mirouer, la chaleur, qui est la vertu et propre qualité du feu, s'augmente petit a petit si fort, qu'elle commence a brusler avant qu'elle ayt bonnement produit le feu, ou, au moins, avant que nous l'ayons apperceu. Car ainsy^ le Saint Esprit jettant dans nostre entendement la considération de la grandeur de nos péchés, entant que par iceux nous avons offencé une si souveraine bonté, et nostre volonté recevant la reflexion de cette connoissance, le repentir croist petit a petit si fort, avec une certaine chaleur affective et désir de retourner en grâce avec Dieu, qu'en fin ce mouvement arrive a tel signe, qu'il brusle et unit avant mesme que l'amour soit du tout formé : amour qui, toutefois, comme un feu sacré, s'allume immédiatement en ce point la ; de sorte que la repentance ne parvient jamais a ce signe de brusler et reunir le cœur a Dieu, qui est son extrême perfection, qu'elle ne se treuve toute convertie en feu et flamme

(a) [Voir à l'Appendice.]

158 Traitté de l'Amour de Dieu d'amour, la fin de l'un servant de commencement a l'autre. Ains plustost, la fin de la pœnitence est dans le commencement de l'amour, comme le pied d'Esaù

* Supra. estoit dans la main de Jacob * ; de telle façon que

Ihors qu'Esaû achevoit sa naissance, Jacob commençoit la sienne, la fin de la naissance de l'un estant jointe, liée, et qui plus est, environnée du commencement de la naissance de l'autre ; car ainsy le commencement de l'amour parfait ne suit pas seulement la fin de la pœnitence, mais il s'attache, il se lie, et, pour le dire en un mot, ce commencement d'amour se mesle avec la fin de la repentance, et en ce moment du mes) ange, la pœnitence et contrition mérite la vie éternelle.

Or, parce que cette repentance amoureuse se prattique ordinairement par des eslans ou eslevemens du cœur en Dieu, pareilz a ceux des anciens pœnitens : Je suis

* Ps. cx\aii, 94. vostre, 0 mon Dieu, sauves-moy*; Ayés miséricorde

de moy, ayés-en miséricorde, car mon ame se confie

* Ps. Lvi, I. en vous * ; Sauves-moy, Seigneur, car les eaux

* Ps. Lxviii, I. submergent mon ame* ; F aites-moy comme un de

* Lucae, xv, 19. VOS mercenaires*'. Seigneur, soyes-moy -propice,

* ibid., XVIII, 13. a moy, pauvre pécheur*, ce n'est pas sans rayson

que quelques uns ont dit que l'orayson justifioit ; car l'orayson repentante, ou la repentance suppliante, eslevant l'ame en Dieu et la reunissant a sa bonté, obtient sans doute le pardon, en vertu du saint amour qui luy donne le mouvement sacré. Et partant, nous devons tous avoir force telles oraysons jaculatoires, faites par manière de repentance amoureuse et de souhaitz requerans nostre reconciliation avec Dieu, affin que par icelles, prononçans devant le Sauveur nostre tribu» Ps. cxLT, 2. talion*, nous respandions nos âmes devant et dedans

son cœur pitoyable, qui les recevra a mercy.

Livre II. Chapitre xxi. 159

(a) Entre le premier réveil du péché ou de l'incrédulité et la resolution finale que l'on prend de croire parfaitement, il y va souventefois beaucoup de tems, pendant lequel on peut prier, comme fit saint Pachome, ainsy que nous avons veu* ; et comme le père du pauvre * Chap. xm. lunatique, lequel, au rapport de saint Marc*, asseurant * Cap. ix, 23. qu'il croyoit, c'est a dire qu'il commençoit a croire, conneut quand et quand qu'il ne croyoit pas asses, dont il s'escria : Hé, Seignetir, je croy, mais aydes mon incrédulité. Comme s'il eut voulu dire : Je ne suis plus dans l'obscurité de la nuit d infidélité, des-ja les rayons de vostre foy esclairent sur l'orison de mon ame, mais néanmoins je ne croy pas encor convenablement, c'est une (^) connoissance encor toute foyble et meslee de ténèbres ; helas. Seigneur, secoures moy. Aussi, le grand saint Augustin (c) prononce solemnellement cette remarquable parole* : « Escoute une fois, o homme, et * in Joan., tract.

entens ! N'es-tu pas tiré ? prie aifin que tu sois tiré ; » en laquelle, son intention n'est pas de parler du premier mouvement que Dieu fait « en nous, sans nous, »

(a) \0v, parmi ces progrès que l'ame fait en la grâce de Dieu, ell'a souvent besoin de prier Dieu et demander son secours, comme nous avons veu que fit le grand... dévot Pachome... et comme S' Augustin ; car après... J Or, puisque...

(b) une — ffoy commençante...]

(c) saint Augustin — [nous advertit...]

i6o Tr^vitté de l'Amour de Dieu

Ihors W qu'il nous excite et esveille du sommeil de péché ; car, comme pourrions nous demander le réveil, puisque personne ne peut prier (e) avant qu'estre esveille ? mays il parle de la resolution que l'on prend d'estre fidèle, car il estime que croire c'est estre tiré, et partant, il admonneste ceux qui ont esté excités a croire en Dieu, de demander le don de la foy. Et personne, certes, ne pouvoit mieux sçavoir (0 les difficultés qui se passent (g) ordinairement entre le premier mouvement que Dieu fait en nous et la parfaite resolution de bien croire, que saint Augustin, qui, ayant receu une si grande variété d'attraitz, par les paroles du glorieux saint Ambroyse, par la conférence faite avec * Confess., 1. VIII. Potitian et mille autres moyens *, ne laissa pas néanmoins d'user de tant de remises et d'avoir tant de peyne a se résoudre ; si que a luy, de vray, plus qu'a nul autre, on eust peu bien dire, ce qu'il dit par après aux autres : Helas, Augustin, si tu n'es pas tiré, si tu ne croys pas, « prie que tu sois tiré » et que tu croyes.

(^) Nostre Seigneur tire les cœurs par (') les délectations qu'il leur donne, lesquelles font treuver la doctrine céleste douce et aggreable, mais avant que cette douceur ayt engagé et lié la volonté par ses amiables liens, pour la tirer a l'acquiescement et consentement parfait de la foy, (J) comme Dieu ne manque pas d'exercer sa bonté sur nous par ses saintes inspirations, aussi nostre ennemi ne cesse point de prattiquer sa malice par ses tentations. Et ce pendant nous demeurons en pleyne

(d) Ihors — [que nous prévenant, il...J

(e) pourrions nous — [prier affîn d'estre excités et esveillésj puisque personne ne peut prier [quil ne soit excité et reveillé ?J

(f) sçavoir — [combien l'assistence divine estoit requise pour croire...]

(g) [Le bas du feuillet autographe étant coupé, les trois lignes suivantes manquent dans le Ms., ainsi que les lignes 14-17, p. 161, et les lignes 10-17,

(h) [Voir la remarque (b), p. 112.] (i) par — [le plaisir,]

(j) de la foy, — [il y va ordinairement beaucoup de tems, pendant lequel nous...J

Livre II. Chapitre xxi. i6i

liberté de consentir aux attraitz célestes ou C^) de les rejetter ; car, comme le sacré Concile de Trente a clairement résolu*, « si quelqu'un disoit que le franc arbitre * Sess. vi, can. iv. de l'homme, estant meu et incité de Dieu, ne coopère en rien, en consentant a Dieu qui l'esmeut (i) et l'appelle aiïïn qu'il se dispose et prépare pour obtenir la grâce de la justification, et qu'il ne peut n'y consentir point s'il veut, certes, un tel seroit excommunié » et reprouvé de l'Eglise. Que si nous ne repoussons point la grâce du saint amour, elle se va (™) dilatant par des continuelz accroissemens dedans nos âmes, jusques a ce qu'elles soyent entièrement converties : comme (") les grans fleuves, qui treuvans les playnes ouvertes se respandent et prennent tous-jours plus de place.

Que si l'inspiration, nous ayant tirés a la foy, ne rencontre point de résistance en nous, elle nous tire mesme jusques a la pœnitence et charité. Saint Pierre, (°) comme un apode, relevé par l'inspiration que les j^eux de son Maistre luy donnèrent*, se laissant librement *LucaB,xxii,6i, 62. mouvoir et porter a ce doux vent (p) du Saint Esprit, regarde les 3^eux salutaires qui l'avoyent excité, il lit en iceux, comme au livre de vie, la douce semonce de pardon que la debonaireté divine luy offre, il en tire un juste motif d'espérance, il sort de la cour, il considère l'horreur de son péché et le déteste, il pleure, il gémit, il prosterne son misérable cœur devant celuy de la miséricorde de son Seigneur, il crie merci pour sa faute, il se résout a une inviolable fidélité : et par ce progrès de mouvemens prattiqués a la faveur de la grâce qui le conduit, l'assiste et l'ayde continuellement, il parvient

(k) ou — [aux suggestions infernales...]

(1) qui — le meut

(m) elle se va — frespandant, coulant dedans nostre ame et prenant de plus en plus des nouveaux accroissemens, jusques a ce que...J

(n) comme — font

(o) Saint Pierre, — ("une fois excité et esveilléj

(p) a ce doux vent, — ("par le consentement quil preste au S' Esprit, il passe ^e mouvement en mouvement et de resolution en resolution, jusques a...|

i62 Traitté de l'Amour de Dieu

en fin a la sainte remission de ses péchés, passant ainsy ♦De ingratis, Pars de grace en CTace, selon que saint Prosper asseure*.

n. lin. 562. ^ 1 \ • ^ 1

que « sans la grâce on ne court point a la grâce. »

Ainsy donq, pour conclure ce point, l'ame (q) prévenue de la grâce, sentant les premiers attraitz et consentant a leur douceur, comme rev^enant a soy après une si longue pasmayson, elle commence a i^) souspirer ces

*vide Gant., 1,2,3- paroles* i Hclas, o mon cher Espoux, mon ami, tires moy, je vous prie, et me prenes par dessous le (ï) bras, car je ne puis autrement aller ; mais si vous me tires, nous courrons : vous, en m'aydant par l'odeur de vos parfums, et moy, correspondant par mon foible consentement et odorant vos suavités qui me renforcent

* juxta Hebr. et et revigorent toute, jusqu'à ce nue le bausme* de vostre

Septuag. ^ , , 1. ,, . " , . , . .

nom sacre, c est a dire 1 onction salutaire de ma justification soit respandue en moy. Voyes vous, Theotime, elle ne prieroit pas si elle n'estoit excitée, mais si tost qu'elle l'est et qu'elle sent les attraitz, elle prie qu'on la tire ; estant tirée elle court, mays (5) elle ne courroit pas si les parfums qui l'attirent, et par lesquelz on la tire, ne luy avivoient le cœur par la force de leur odeur précieuse ; et comme elle court plus fort et qu'elle s'approche de plus près de son céleste Espoux, elle sent tous-jours plus délicieusement les suavités qu'il respand, jusques a ce qu'en fin luy mesme s'escoule dedans son cœur par manière de bausme respandu, si qu'elle s'escrie, comme surprise de ce contentement, non si tost attendu et inopiné : O mon Espoux, vous estes un bausme versé dans mon sein ! ce n'est pas merveille si les jeunes âmes vous chérissent.

(q) l'ame — estant fesmeùe par la... après que Dieu prévenant l'ame du pécheur l'a touchée de sa s*« main et l'a excitée a se convertir, elle crie... et qu'elle a consenti...]

(r) a — [demander d'une voix languissante... encor languissante] (s) mays — [a l'odeur des parfums, car si elle n'estoit fortifiée...]

(i) Dans la première édition l'article se lit au pluriel ; l'Autographe le donne au singulier.

Livre II. Chapitre xxii. 163

En cette façon, trescher Theotime, (*) l'inspiration céleste vient a nous et nous prévient, excitant nos volontés a l'amour sacré. Que si nous ne la repoussons pas, elle vient avec nous et nous environne, pour nous inciter (") et pousser tous- jours plus avant ; et si nous ne l'abandonnons, elle ne nous abandonne point qu'elle ne nous ayt rendus au port de la tressainte charité, faysant pour nous les troys offices que le grand ange Raphaël fit pour son cher Tobie* : car elle nous guide * Tobiœ, xn, 3. en tout nostre voyage de la sainte pœnitence, elle nous garentit des perilz et des assautz du diable, et nous console, anime et fortifie en nos difficultés.

BRIEFVE description DE LA CHARITÉ (^)

Voyla donq en fin, mon cher Theotime, comme Dieu, par un progrès plein de suavité ineffable, conduit l'ame qu'il fait sortir hors de l'Egypte du péché, d'amour en amour, comme de logement en logement, jusques a ce qu'il l'ayt fait entrer en la Terre de promission, je veux dire en la tressainte charité ; laquelle, pour le dire en un mot, est une amitié et non pas un amour intéressé, car par la charité nous aymons Dieu pour l'amour de luy mesme, en considération de sa bonté très souverainement aymable. Mais cette amitié est une vraye amitié,

(t) Ainsy, treschere Philothee, [Dieu conduit l'ame quil a excitée... Dieu ayant commencé en nous nostre bien, Dieu vient a nous pour nous prévenir, et nous ayant prévenus de sa grâce, il vient avec nous pour nous... La sacrée grâce de Dieu nous prévient, venant a nous avant que nous y pensions.. .J

(u) nous inciter, — ("ayder, conduire et tirerj

(a) [Voir la remarque (a), p. 70.]

164 Traitté de l'Amour de Dieu car elle est réciproque, Dieu ayant aymé éternellement quicomque l'a aymé, l'ayme ou l'aymera temporelle* I joan., IV, 10. ment* ; elle est déclarée et reconneiie mutuellement,

attendu que Dieu ne peut ignorer l'amour que nous avons pour luy, puisque luy mesme nous le donne, ni nous aussi ne pouvons ignorer celuy qu'il a pour nous, puisqu'il l'a tant publié et que nous reconnoissons tout ce que nous avons de bon comme véritables effectz de sa bienveuillance ; et, en fin, nous sommes en perpétuelle communication avec luy, qui ne cesse de parler a nos cœurs par inspirations, attraitz et mouvemens sacrés. Il ne cesse de nous faire du bien et rendre toutes sortes de tesmoignages de sa tressainte affection, nous ayant ouvertement révélé tous ses secretz, comme a ses

* Joan., XV, 15. amis confidens* ; et, pour comble de son saint amoureux

commerce avec nous, il s'est rendu nostre propre viande au tressaint Sacrement de l'Eucharistie. Et quant a nous, nous traittons avec luy a toutes heures, quand il nous plait, par la tressainte orayson, ayans toute 7iostre vie, nostre mouvement et nostre estre, non

* Act., XVII, 28. seulement avec luy, mais en luy et par luy*.

Or cette amitié n'est pas une simple amitié, mais amitié de dilection, par laquelle nous faysons élection de Dieu pour l'aymer d'amour particuHer. Il est choisi,

* Gant., V, 10. dit l'Espouse sacrée*, entre mille : elle dit entre mille,

mais elle veut dire entre tous ; c'est pourquoy cette dilection n'est pas dilection de simple excellence, ains une dilection incomparable, car la charité ayme Dieu par une estime et préférence de sa bonté, si haute et relevée au dessus de toute autre estime, que les autres amours, ou ne sont pas vrays amours en comparayson de cestuy-cy, ou s'ilz sont vrays amours, cestuy-cy est infiniment plus qu'amour. Et partant, Theotime, ce n'est pas un amour que les forces de la nature ni humaine ni angelique puissent produire, ains le Saint

* Rom., V, 5. Esprit le donne et le respand en nos cœurs*; et

comme nos âmes, qui donnent la vie a nos cors, n'ont pas leur origine de nos cors, mays sont mises dans nos cors par la providence naturelle de Dieu, ainsy la

Livre II. Chapitre xxii. 165

charité, qui donne la vie a nos cœurs, n'est pas extraitte de nos cœurs, mays elle y est versée comme une céleste liqueur, par la providence surnaturelle de sa divine Majesté.

Nous l'appelions donq amitié surnaturelle pour cela, et de plus encor, parce qu'elle regarde Dieu et tend a luy, non selon la science naturelle que nous avons de sa bonté, mais selon la connoissance surnaturelle de la foy. C'est pourquoy, avec la foy et l'espérance, elle fait sa résidence en la pointe et cime de l'esprit, et comme une reyne de majesté elle est assise dans la volonté comme en son throsne, d'où elle respand sur toute l'ame ses suavités et douceurs, la rendant par ce moyen toute belle, aggreable et aymable a la divine Bonté : de sorte que, si l'ame est un royaume duquel le Saint Esprit soit le Roy, la charité est la reyne, séante a sa dextre en robbe d'or recamee de belles variétés* ; * ps. xuv, 10. si l'ame est une reyne, espouse du grand Roy céleste, la charité est sa couronne qui embellit royalement sa teste ; mais si l'ame avec son cors est un petit monde, la charité est le soleil qui orne tout, eschauffe tout et vivifie tout.

La charité donq est un amour d'amitié, une amitié de dilection, une dilection de préférence, mais de préférence incomparable, souveraine et surnaturelle, laquelle est comme un soleil en toute l'ame pour l'embeUir de ses rayons, en toutes les facultés spirituelles pour les perfectionner, en toutes les puissances pour les modérer, mais en la volonté, comme en son siège, pour y résider et luy faire chérir et aymer son Dieu sur toutes choses. O que bienheureux est l'esprit dans lequel cette sainte dilection est respandue, puisque totis biens luy arrivent pareillenie7it avec icelle* ! *Sap., vu, u.

QUE l'amour sacré PEUT ESTRE AUGMENTÉ DE PLUS EN PLUS

Le sacré Concile de Trente nous asseure* que « les amis * Sess. vi, cap. x. de Dieu, allans de vertu en vertu*, sont renouvelles de * Ps. lxxxhi, yjour en jour*, c'est a dire croissent par bonnes œuvres * ii Cor., iv, i6. en la justice qu'ilz ont receiie par la grâce divine, et sont de plus en plus justifiés, selon ces célestes advertissemens : Qui est juste, qu'il soit derechef justifié, » et qui est saint, qu'il soit encor plus sanctifié* ; Ne * Apoc, xxn. n. doute point d'estre justifié jusques a la mort* ; * Eccii., xvm, 22. Le sentier des justes s'avance et croist, comme une lumière resplendissante, jusques au jour parfait* ; * Prov., iv, 18. Faisans la vérité avec charité, croissons en tout en Celuy qui est le chef, a sçavoir Jésus Christ* ; et, ♦ Ephes., iv, 15. en fin. Je vous prie que vostre charité croisse de plus en plus* : qui sont toutes paroles sacrées selon ♦ Phiiip., i. 9. David, saint Jean, l'Ecclésiastique (ï) et saint Paul.

Je n'ay jamais sceu qu'il se treuvast aucun animal qui

(i) La première édition porte la leçon fautive, Ecclesiaste.

i68

Traitté de l'Amour de Dieu

* Vincent. Bellov., Spéculum naturae,

1. XVII, c. cvii.

* II Cor., III, ult.

* Ep. 2^4, ad Guariintm.

Philip , II, 8.

* Ps. cxviii, 112.

• Ibid., f. I.

• Ibid., jf-. 21.

n'eiist point de bornes et limites en sa croissance, sinon le crocodile *, qui estant extrêmement petit en son commencement, ne cesse jamais de croistre tandis qu'il est en vie ; en quoy il représente également et les bons et les mauvais : car l'outrecuidance de ceux qui haïssent Dieu fnonte tous-jours, dit le grand roy David*, et les bons croissent comme l'aube du jour, de splendeur en splendeur*. Et de demeurer en un estât de consistence longuement, il est impossible : qui ne gaigne, perd en ce traffiq ; qui ne monte, descend en cette eschelle ; qui n'est vainqueur, est vaincu en ce combat. Nous vivons entre les hazards des batailles que nos ennemis nous livrent ; si nous ne résistons, nous périssons, et nous ne pouvons résister sans surmonter, ni surmonter sans victoire : car, comme dit le glorieux saint Bernard*, « il est escrit très spécialement de l'homme, que jamais il n'est en un mesme estât* : » il faut ou qu'il avance, ou qu'il retourne en arrière. Tous courent, mais un seul emporte le prix ; coures en sorte que vous l'obtenies*. Oui est le prix, sinon Jésus Christ ? et comme le pourres-vous appréhender si vous ne le suives ? Que si vous le suives, vous ires et courres tous-jours, car il ne s'arresta jamais, ains continua la course de son amour et obéissance, jusques a la mort et la mort de la croix*.

Allés donq, dit saint Bernard, allés, dis- je avec luy, allés, mon cher Theotime, et n'ayes point d'autres bornes que celles de vostre vie, et tandis qu'elle durera, coures après ce Sauveur ; mais coures ardemment et vistement, car, dequoy vous servira de le suivre, si vous n'estes si heureux que de l'aconsuivre ? Escoutons le Prophète * : J ay incliné mon cœur a faire vos justifications éternellement ; il ne dit pas qu'il les gardera pour un tems, mais pour jamais ; et parce qu'il veut éternellement bien faire, il aura un éternel salaire. Bienheureux sont ceux qui sont purs en la voye, qui marchent en la loy du Seigneur* ; malheureux sont ceux qui sont souillés, qui ne marchent point en la loy du Seigneur*. Il n'appartient qu'a Satan de dire qu'il sera

Livre III. Chapitre i. 169

assis sur les flancs d'aquilon*. Détestable, tu seras * is., xiv, 13.

assis ! hé, ne connois-tu pas que tu es au chemin, et

que le chemin n'est pas fait pour s'asseoir mais pour

marcher ? Et il est tellement fait pour marcher, que

marcher s'appelle cheminer ; et Dieu, parlant a l'un de

ses plus grans amis : Marche, luy dit-il*, devant moy, * Gen., xvn, i.

et sois parfait.

La vraye vertu n'a point de limites, elle va tous- jours outre ; mais sur tout la sainte charité, qui est la vertu des vertus, et laquelle ayant un object infini, seroit capable de devenir infinie si elle rencontroit un cœur capable de l'infinité, rien n'empeschant cet amour d'estre infini que la condition de la volonté qui le reçoit et qui doit agir par iceluy ; condition a rayson de laquelle, comme jamais personne ne verra Dieu autant qu'il est visible, aussi onques nul ne le peut aymer autant qu'il est ajTnable. Le cœur qui pourroit aymer Dieu d'un amour égal a la divine bonté, auroit une volonté infiniment bonne, et cela ne peut estre qu'en Dieu seul. La charité donq, entre nous, peut estre perfectionnée jusques a l'infini, mais exclusivement ; c'est a dire, la charité peut estre rendue de plus en plus et tous-jours plus excellente, mais non pas que jamais elle puisse estre infinie. L'esprit de Dieu peut eslever le nostre et l'apphquer a toutes les actions surnaturelles qu'il luy plait, tandis qu'elles ne sont pas infinies : d'autant qu'entre les choses petites et les grandes, pour excessives qu'elles soyent, il y a tous-jours quelque sorte de proportion, pourveu que l'excès des excessives ne soit pas infini ; mais entre le fini et l'infini il n'y a nulle proportion, et pour y en mettre, il faudroit, ou relever le fini et le rendre infini, ou ravaler l'infini et le rendre fini, ce qui ne peut estre. De sorte que la charité mesme qui est en nostre Rédempteur, entant qu'il est homme, quoy qu'elle soit grande au dessus de tout ce que les Anges et les hommes peuvent comprendre, si est-ce qu'elle n'est pas infinie en son estre et d'elle mesme ; ains seulement en l'estime de sa dignité et de son mérite, parce qu'elle est la charité

Traitté de l'Amour de Dieu

d'une personne d'infinie excellence, c'est a dire d'une Personne divine, qui est le Filz éternel du Père tout puissant.

Cependant, c'est une faveur extrême pour nos âmes, qu'elles puissent croistre sans fin de plus en plus en l'amour de leur Dieu, tandis qu'elles sont en cette vie caduque,

Montant a la vie éternelle De vertu en vertu nouvelle *.

combien nostre seigneur a rendu a y se l'accroissement de l'amour

Voyés-vous, Theotime, ce verre d'eau ou ce petit morceau de pain qu'une sainte ame donne au pauvre, pour Dieu : c'est peu de fait certes, et chose presque indigne de considération selon le jugement humain ; Dieu néanmoins le recompense, et tout soudain donne pour cela

• Marc, IX, 40. quelqu'accroissement de charité*. Les poilz de chèvre

présentés anciennement au Tabernacle estoyent bien

• Exod., XXXV, 26. receus, et tenoyent lieu entre les saintes offrandes* ; et

les petites actions qui procèdent de la charité, sont aggTeables a Dieu et ont leur place entre les mérites. Car, comme en l'Arabie heureuse, non seulement les plantes de nature aromatique, mays toutes les autres

• Piin., Hist. nat., sont odorantcs *, participant au bonheur de ce solage, xL^. ' ^ *^" ' 2iinsy en l'ame charitable, non seulement les œuvres

excellentes de leur nature, mais aussi les petites besoignes, se ressentent de la vertu du saint amour et sont en bonne odeur devant la majesté de Dieu, qui, a leur considération, augmente la sainte charité. Or je dis que Dieu fait cela, parce que la charité ne produit pas ses

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accroissemens comme un arbre qui pousse ses rameaux et les fait sortir par sa propre vertu les uns des autres ; ains, comme la foy, l'espérance et la charité sont des vertus qui ont leur origine de la Bonté divine, aussi en tirent-elles leur augmentation et perfection, a guise des avettes, lesquelles estant extraittes du miel prennent aussi leur nourriture d'iceluy.

Par quoy, tout ainsy que les perles prennent non seulement leur naissance mais aussi leur aliment de la rosée, les mères perles ouvrant pour cet effect leurs escailles du costé du ciel, comme pour mendier les gouttes que la fraischeur de l'air fait escouler a l'aube du jour (i), de mesme, ayans receu la foy, l'espérance et la charité, de la Bonté céleste, nous devons tous-jours retourner nos cœurs et les tenir tendus de ce costé-la, pour en impetrer la continuation et l'accroissement des mesmes vertus. O Seigneur, nous fait dire la sainte EgUse nostre Mère *, « donnés-nous l'augmentation de * Oratio Dom. xm la foy, de l'espérance et de la charité ; » et c'est a ^°^ ' l'imitation de ceux qui disoient au Sauveur* : Seigneur, * Lucœ, xvn, 5; cf. accroisses la foy en nous; et selon l'advis de saint ^^'^■'^^'^3. Paul*, qui asseure que Dieu seul est puissant de faire * 11 cor., ix, 8. abonder en nous toute grâce.

C'est donq Dieu qui fait cet accroissement, en considération de l'employte que nous faysons de sa grâce, selon qu'il est escrit* : A celuy qui a, c'est a dire, qui * Matt.,xiii, 12. employé bien les faveurs receûes, on luy en donnera davantage, et il abondera. Ainsy se prattique l'exhortation du Sauveur*: Amassés des thresors au Ciel; * ibid., vi, 20 comme s'il disoit : Adjoustés tous-jours des nouvelles bonnes œuvres aux précédentes, car ce sont les pièces desquelles vos thresors doivent estre composés : le jeusne, l'orayson, l'aumosne. Or, comme au thresor du Temple, les deux petites pittes de la pauvre vefve furent

(i) Comme il a été dit dans l'Introduction a la Vie dévote (note (i), p. 6), saint François de Sales acceptait, relativement à l'origine des perles, les théories des naturalistes de son époque (voir Mattioli, in Dioscor., lib. II, cap. iv). Ces auteurs suivaient Pline (Hist. nat., lib. IX, cap. xxxv) et d'autres anciens.

172 Traitté de l'Amour de Dieu

• Lucœ, xxi, 1-4. estimées*, et qu'en effect, par l'addition des petites pièces, les thresors s'aggrandissent et leur valeur s'augmente d'autant, ainsy les moindres petites bonnes œuvres, quoy que faites un peu laschement et non selon toute l'estendue des forces de la charité que l'on a, ne laissent pas d'estre aggreables a Dieu et d'avoir leur valeur auprès de luy : de sorte qu'encor que d'elles mesmes elles ne puissent pas causer aucun accroissement a l'amour précèdent, est ans de moindre vigueur que luy, la Providence divine toutefois, qui en tient compte et par sa bonté en fait estât, les recompense soudain de l'accroissement de la charité pour le présent, et de l'assignation d'une plus grande gloire au Ciel pour r advenir.

Theotime, les abeilles font le miel délicieux qui est leur ouvrage de haut prix, mays la cire, qu'elles font aussi, ne laisse pas pour cela de valoir quelque chose et de rendre leur travail recommandable : le cœur amoureux doit tascher de produire ses œuvres avec grande ferveur et de haute estime, affin d'augmenter puissamment sa charité ; mays si, toutefois, il en produit de moindres, il ne perdra point la recompense, car Dieu luy en sçaura gré, c'est a dire l'en aymera tousjours un peu plus. Or, jamais Dieu n'ayme davantage une ame qui a de la charité, qu'il ne luy en donne aussi davantage ; nostre amour envers luy estant le propre et particulier effect de son amour envers nous.

A mesure que nous regardons plus vivement nostre ressemblance qui paroist en un miroiier, elle nous regarde aussi plus attentivement ; et a mesure que Dieu jette plus amoureusement ses doux yeux sur nostre ame, qui est faitte a son image et semblance, nostre ame réciproquement regarde sa divine Bonté plus attentivement et ardemment, correspondant selon sa petitesse a tous les accroissemens que cette souveraine Douceur fait de son divin amour envers elle. Certes, le sacré

♦Sess.vi, can. XXIV. Concile de Trente parle ainsy* : « Si quelqu'un dit que la justice receùe n'est pas conservée, et que mesmes elle n'est pas augmentée devant Dieu par bonnes œuvres.

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mays que les œuvres sont seulement fruitz et signes de la justification acquise, et non pas cause de l'augmenter, anatheme. » Voyés-vous, Theotime, la justification qui se fait par la charité est augmentée par les bonnes œuvres, et, ce qu'il faut remarquer, c'est par les bonnes œuvres sans exception ; car, comme dit excellemment saint Bernard sur un autre sujet*, « rien *De Consid., 1. 11, n'est excepté ou rien n'est distingué. » Le Concile parle des bonnes œuvres indistinctement et sans reserve, nous donnant a connoistre, que non seulement les grandes et ferventes , ains aussi les petites et foibles, font augmenter la sainte charité ; mais les grandes, grandement, et les petites, beaucoup moins.

Tel est l'amour que Dieu porte a nos âmes, tel le désir de nous faire croistre en celuy que nous luy devons porter ; sa divine Suavité nous rend toutes choses utiles, elle prend tout a nostre advantage, elle fait valoir a nostre profftt toutes nos besoignes, pour basses et débiles qu'elles soyent. Au commerce des vertus morales, les petites œuvres ne donnent point d'accroissement a la vertu de laquelle elles procèdent, ains si elles sont bien petites elles l'afioibHssent ; car une grande hberalité périt quand elle s'amuse a donner des choses de peu, et de libéralité elle devient chicheté : mais au traffiq des vertus qui viennent de la miséricorde divine, et sur tout de la charité, toutes œuvres donnent accroissement. Or, ce n'est pas merveille si l'amour sacré, comme roy des vertus, n'a rien, ou petit ou grand, qui ne soit aymable, puisque le baume, prince des arbres aromatiques, n'a ni escorce ni feuille qui ne soit odorante : et que pourroit produire l'amour, qui ne fust digne d'amour et ne tendist a l'amour ?

174 Traitté de l'Amour de Dieu

COMME L AME ESTANT EN CHARITE FAIT PROGRES EN ICELLE

Employons une parabole, Theotime, puisque cette méthode a esté si aggreable au souverain Maistre de l'amour que nous enseignons. Un grand et brave roy ayant espousé une très aymable jeune princesse, et l'ayant un jour menée en un cabinet fort retiré pour s'entretenir avec elle plus a souhait, après quelques discours il la vid tomber pasmee devant luy, par certain accident inopiné. Helas, cela Festonna extrêmement et le fit presque tomber luy mesme a cœur failli de l'autre costé, car il l'aymoit plus que sa propre vie. Néanmoins, le mesme amour qui luy donna ce grand assaut de douleur, luy donna quant et quant la force de le soustenir, et il le mit en action pour, avec une promptitude nompareille, remédier au mal de la chère compaigne de sa vie : si que, ouvrant de vistesse un buffet qui estoit la, il prend une eau cordiale infiniment pretieuse, et en ayant rempH sa bouche, il ouvre de force les lèvres et les dens serrées de cette bienaymee princesse ; puis, soufflant et jettant cette pretieuse liqueur qu'il tenoit en sa bouche, dedans celle de sa pauvre pasmee, et espluyant au nez, sur les temples et sur l'endroit du cœur d'icelle le reste de la phiole, il la fit en fin revenir a soy et reprendre sentiment ; puis il la relevé doucement, et a force de remèdes il la revigore et ravive en telle sorte, qu'elle commença a se lever sur pied et se promener tout bellement avec luy ; mays non pas toutefois sans son ayde : car il l'alloit relevant et soustenant par dessous le bras, jusques a ce qu'en fin il luy mit un epitheme de si grande vertu et si pretieux sur l'endroit du cœur, que Ihors, se sentant tout a fait remise en sa

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première santé, elle marchoit toute seule d'elle mesme, son cher espoux ne la soustenant plus si fort, ains seulement luy tenant doucement sa main droite entre les siennes et son bras droit replié sur le sien et sur sa poitrine. Il l'alloit ainsy entretenant, et luy faisant en cela quatre offices fort aggreables : car, i. il luy tesmoignoit son cœur amoureusement soigneux d'elle •

2. il l'alloit tous-jours un peu soulageant ; 3. si quelque ressentiment de la défaillance passée luy fust revenu, il l'eust soustenue ; 4. si elle eust rencontré quelque pas ou qvielqu'endroit rabotteux et malaysé, il l'eust retenue et appuyée, et es montées, ou quand elle vouloit aller un peu viste, il la soustenoit et supportoit puissamment. Il se tint donq avec ce soin cordial auprès d'elle jusques a la nuit, qu'il voulut encor l'assister quand on la mit dans son lit royal.

L'ame est espouse de Nostre Seigneur quand elle est juste, et parce qu'elle n'est point juste qu'elle ne soit en charité, elle n'est point aussi espouse qu'elle ne soit menée dedans le cabinet de ces délicieux parfums desquelz il est parlé es Cantiques*. Or, quand l'ame * Cap. i, 3. qui a cet honneur commet le péché, elle tombe pasmee d'une défaillance spirituelle, et cet accident est a la vérité bien inopiné ; car, qui pourroit jamais penser qu'une créature voulust quitter son Créateur et souverain bien, pour des choses si légères comme sont les amorces du péché ? Certes, le Ciel s'en estonne *, et si Dieu estoit * Jerem., n, 12. sujet aux passions, il tomberoit a cœur failli pour ce malheur, comme Ihors qu'il fut mortel il expira sur la croix pour nous en racheter. Mais puisqu'il n'est plus requis qu'il employé son amour a mourir pour nous, quand il void l'ame ainsy précipitée en l'iniquité il accourt pour l'ordinaire a son ayde, et d'une miséricorde nompareille entr'ouvre la porte du cœur, par des eslans et remors de conscience qui procèdent de plusieurs clartés et appréhensions qu'il a jettees dedans nos espritz, avec des mouvemens salutaires, par le moyen desquelz, comme par des eaux odorantes et vitales, il fait revenir l'ame a soy et la remet en des bons

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