Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 3)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — éd. d'Annecy t. IV-V (OCR) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

176 Traitté de l'Amour de Dieu sentimens. Et tout cela, mon Theotime, Dieu le fait « en nous, sans nous, » par sa bonté toute aymable qui nous

♦ Ps. XX, 3; prévient de sa douceur *. Car, comme nostre espouse

pasmee fust demeurée morte en sa pasmayson, sans le secours du roy, aussi l'ame demeureroit perdue dans son péché, si Dieu ne la prevenoit. Que si l'ame estant ainsy excitée, adj ouste son consentement au sentiment de la grâce, secondant l'inspiration qui l'a prévenue et recevant les secours et remèdes requis que Dieu lu}' a préparés, il la revigorera, et la conduira par divers mouvemens de foy, d'espérance et de pœnitence, jusques a ce qu'elle soit tout a fait remise en la vraye santé spirituelle, qui n'est autre chose que la charité. Or, tandis qu'il la fait ainsy passer entre les vertus par

♦ Ps. Lxxxiii, 6, 7. lesquelles il la dispose * a ce saint amour, il ne la

conduit pas seulement, mais il la soustient de telle façon, que comme elle, de son costé, marche tant qu'elle peut, aussi luy, pour sa part, la porte et la va soustenant ; et ne sçauroit-on bonnement dire si elle va ou si elle est portée, car elle n'est pas tellement portée qu'elle n'aille, et va toutefois tellement, que si elle n'estoit portée elle ne pourroit pas aller ; si que, pour parier a l'apostolique, elle doit dire : Je marche, non pas moy *i Cor., XV, 10. seule, ains la grâce de Dieu avec moy*.

Mais l'ame estant remise tout a fait en sa santé par l'excellent epitheme de la charité que le Saint Esprit met sur le cœur, alhors elle peut aller et se soustenir sur ses pieds d'elle mesme, en vertu néanmoins de cette santé et de l'epitheme sacré du saint amour. C'est ■ pourquoy, encor qu'elle puisse aller d'elle mesme, elle en doit toute la gloire a son Dieu qui luy a donné une santé si vigoureuse et si forte ; car, soit que le Saint Esprit nous fortifie par les mouvemens qu'il imprime en nos cœurs, ou qu'il nous soustienne par la charité qu'il y respand, soit qu'il nous secoure par manière d'assistence, en nous relevant et portant, ou qu'il renforce nos cœurs, versant en iceux l'amour revigorant et vivifiant, c'est tous-jours en luy et par luy que nous

♦ Act., XVII, 28. vivons, que nous marchons et que nous opérons*.

Livre III. Chapitre m. 177

Néanmoins, bien que moyennant la charité respandue dans nos cœurs* nous puissions marcher en * Rom., v, 5. la présence de Dieu et faire progrès en la voye de salut, si est-ce que la Bonté divine assiste l'ame a laquelle il a donné son amour, la tenant continuellement de sa sainte main. Car ainsy : i. il fait mieux paroistre la douceur de son amour envers elle ; 2. il la va tous-jours animant de plus en plus ; 3. il la soulage contre les inclinations dépravées et les mauvaises habitudes contractées par les péchés passés ; 4. et, en fin, la maintient et défend contre les tentations.

Ne voyons-nous pas, Theotime, que souvent les hommes sains et robustes ont besoin qu'on les provoque a bien employer leur force et leur pouvoir, et que, par manière de dire, on les conduise a l'œuvre par la main ? Ainsy, Dieu nous ayant donné sa charité, et par icelle la force et le moyen de gaigner païs au chemin de la perfection, son amour néanmoins ne luy permet pas de nous laisser aller ainsy seulz ; ains il le fait mettre en chemin avec nous, il le presse de ^nous presser, et soUicite son cœur de solliciter et pousser le nostre a bien employer la sainte charité qu'il nous a donnée, répliquant souvent par ses inspirations les advertissemens que saint Paul nous fait : Voyés de ne point recevoir la grâce céleste en vain*; Tandis que vous * 11 Cor., vi, i. aves le tems faites tout le bien que vous pourres* ; * Gaiat., vi, 10. Coures en sorte que vous emporties le prix*. Si * i Cor., ix, 24. que nous nous devons imaginer souvent qu'il répète aux oreilles de nos cœurs les paroles qu'il disoit au bon père Abraham* : Marche devant moy, et sois parfait. * Gen., xvn, i.

Sur tout l'assistance spéciale de Dieu est requise a l'ame qui a le saint amour, es entreprises signalées et extraordinaires ; car bien que la charité, pour petite qu'elle soit, nous donne asses d'incUnation et, comme je pense, une force suffisante pour faire les œuvres nécessaires au salut, si est-ce néanmoins que, pour aspirer et entreprendre des actions excellentes et extraordinaires, nos cœurs ont besoin d'estre poussés et rehaussés par la main et le mouvement de ce grand

Traitté de l'Amour de Dieu

• Oratio Dom. Adventus.

amoureux céleste, comme la princesse de nostre parabole, laquelle, quoy que bien remise en santé, ne pouvoit faire des montées ni aller bien viste, que son cher espoux ne la relevast et soustinst fortement. Ainsy saint Anthoine et saint Simeon Stylite estoyent en la grâce et charité de Dieu quand ilz iirent dessein d'une vie si relevée, comme aussi la bienheureuse Mère Thérèse quand elle fit le vœu d'obéissance spéciale, saint François et saint Louys quand ilz entreprirent le voyage d'outre-m.er pour la gloire de Dieu, le bienheureux François Xavier quand il consacra sa vie a la conversion des Indois, saint Charles quand il s'exposa au service des pestiférés, saint Paulin quand il se vendit pour racheter l'enfant de la pauvre vefve ; jamais pourtant ilz n'eussent fait des coups si hardis et généreux, si a la charité qu'ilz avoient en leurs cœurs Dieu n'eust adjousté des inspirations, semonces, lumières et forces spéciales, par lesquelles il les animoit et poussoit a ces exploitz extraordinaires de la vaillance spirituelle.

Ne voyes-vous pas le jeune homme de l'Evangile*, que Nostre Seigneur aymoit, et qui, par conséquent, estoit en charité ? il n'avoit, certes, nulle pensée de vendre tout ce qu'il avoit pour le donner aux pauvres et sui\Te Nostre Seigneur ; ains, quand Nostre Seigneur luy en eut donné l'inspiration, encor n'eut-il pas le courage de l'exécuter. Pour ces grandes œu\Tes, Theotime, nous avons besoin non seulement d'estre inspirés, mays aussi d'estre fortifiés, affin d'effectuer ce que l'inspiration requiert de nous ; comme encor es grans assautz des tentations extraordinaires, une spéciale et particulière présence du secours céleste nous est tout a fait nécessaire. A cette cause, la sainte Eglise nous fait si Il souvent exclamer : « Excités nos cœurs, o Seigneur* ; » « O Dieu prevenes nos actions en aspirant sur nous, et

0 Seigneur, semblables : grâce de pouvoir faire des œuvres excellentes et extraordinaires et de faire plus fréquemment et fervemment

•prat. quintaSab- en nous aydaut accompaignes nous * ;

bâti Quat. Temp. ^ ^ ° . *

Quadrag. soyes prompt a nous secourir*, et

s. Lxix, I. g^i^^ q^^ p^j. ^gjigg prières nous obtenions la

Livre III. Chapitre m. 179

les ordinaires, comme aussi de résister plus ardemment aux menues tentations et combattre hardiment les plus grandes.

Saint Anthoine fut assailli d'une effroyable légion de dem.ons, desquelz ayant asses longuement soustenu les effortz, non sans une peyne et des tourmens incroyables, en fin il vit le toit de sa cellule se fendre, et un rayon céleste fondre dans l'ouverture, qui dissipa en un moment la noyre et ténébreuse trouppe de ses ennemis et luy osta toute la douleur des coups receus en cette bataille : dont il conneut la présence spéciale de Dieu, et jettant un profond souspir du costé de la vision : « Ou esties vous, o bon Jésus, » dit-il, « ou esties vous ? pourquoy ne vous estes vous pas treuvé ici des le commencement, pour remédier a ma peyne ? » « Anthoine, » luy fut il respondu d'en haut, « j'estois ici, mais j'attendois l'issue de ton combat : or, parce que tu as esté brave et vaillant, je t'ayderay tous-jours*.» Mais en * s. Athanas., vita quoy consistoit la vaillance et le courage de ce grand ^' ''^^^■' soldat spirituel ? Il le déclara luy mesme une autre fois*, qu'estant attaqué par un diable qui avoiia d'estre * ibid., § 6. l'esprit de fornication, ce glorieux Saint, après plusieurs paroUes dignes de son grand courage, commença a chanter le verset 7 du Psalme ex vu :

L'Eternel est de mon parti, Par luy je serai garenti. Et des ennemis de ma vie, Nullement je ne me soucie.

Certes, Nostre Seigneur révéla a sainte Catherine de Sienne qu'il estoit au milieu de son cœur, en une cruelle tentation qu'elle eut, comme un capitaine au miUeu d'une forteresse pour la défendre , et que sans son secours elle se fust perdue en cette bataille*. * b. Raym. de Ca, , ^ pua, Vita S. Cath.

Il en est de mesme de tous les grans assautz que sen.,Pars i», c. vu.

nos ennemis nous livrent, et nous pouvons bien dire

comme Jacob*, que c'est Y Ange qui nous garentit * Gen., xlvui, 16.

de tout mal, et chanter, avec le grand roy David,

i8o Traitté de l'Amour de Dieu

Le Pasteur dont je suis guide', C'est Dieu, qui gouverne le monde ; Je ne puis, ainsy commandé, Que tout a souhait ne m'abonde : Quand il void mon ame en langueur Et que quelque mal l'endommage. Il la remet en sa vigueur

* Ps. XXII, I, 2. Et me restaure le courage*.

Si que nous devons souvent repeter cette exclamation et prière :

Ta honte me suive en tout lieu, Ta faveur me garde a toute heure, Affin qu'en ton Ciel, o mon Dieu,

* Ibid., j^. uit. Pour jamais je face demeure*.

Tout ainsy donq qu'une douce mère, menant son petit enfant avec elle l'ayde et supporte selon qu'elle void la nécessité, luy laissant faire quelques pas de luy mesme es lieux moins dangereux et bien plains, tantost le prenant par la main et l'affermissant, tantost le mettant entre ses bras et le portant, de mesme Nostre Seigneur a un soin continuel de la conduite de ses enfans, c'est a dire de ceux qui ont la charité, les faisant marcher devant luy, leur tendant la main es difficultés, et les portant luy mesme es peynes qu'il void leur estre autrement insupportables. Ce qu'il a declairé

• Cap. xLi, 13. en Isaïe*, disant : Je suis ton Dieu, prenant ta main

et te disant: ne crains point, je t'ay aydé. Si que nous devons d'un grand courage avoir une très ferme confiance en Dieu et en son secours ; car si nous ne manquons a sa grâce, il parachèvera en nous le bon

♦ Philip., 1,6. œuvre de nostre salut, ainsi qu'il Va commencé*,

Livre III. Chapitre iv. i8i

Opérant en nous le vouloir et le parfaire*, comme le *ibid., 11,13. tressaint Concile de Trente nous admoneste*. *Sess. vi, cap. xm.

En cette conduite que la douceur de Dieu fait de nos âmes des leur introduction a la charité jusques a la finale perfection d'icelle, qui ne se fait qu'a l'heure de la mort, consiste le grand don de la persévérance, auquel Nostre Seigneur attache le très grand don de la gloire éternelle, selon qu'il a dit * : Qui persévérera •Matt.,x,22. jusques a la fin, il sera sauvé. Car ce don n'est autre chose que l'assemblage et la suite de divers appuis, soulagemens et secours, par le moyen desquelz nous continuons en l'amour de Dieu jusques a la fin : comme l'éducation, eslevement ou nourrissage d'un enfant, n'est autre chose qu'une multitude de sollicitudes, aydes, secours et autres telz offices nécessaires a un enfant, exercés et continués envers iceluy, jusques a l'aage auquel il n'en a plus besoin.

Mais la suite des secours et assistances n'est pas égale en tous ceux qui persévèrent ; car es uns elle est fort courte, comme en ceux qui se convertissent a Dieu peu avant leur mort, ainsy qu'il advint au bon larron ; au sergent qui, voyant la constance de saint Jacques, fit sur le champ profession de foy et fut rendu compaignon du martyre de ce grand Apostre ; au portier bienheureux qui gardoit les quarante Martyrs en Sebaste, lequel voyant l'un d'iceux perdre courage et quitter la palme du martyre, se mit en sa place, et en un moment se rendit Chrestien, martyr et glorieux tout ensemble ; au notaire duquel il est parlé en la vie de saint Anthoine de Padoiie, qui ayant toute sa vie esté un faux vilain, fut néanmoins martyr en sa mort ; et a mille autres, que nous avons veu et leu avoir esté si heureux que de mourir bons, ayant vescu mauvais. Et quant a ceux-ci, ilz n'ont pas besoin de grande variété de secours, ains, si quelque grande tentation ne leur survient, ilz peuvent faire une si courte persévérance avec la seule charité qui leur est donnée et les assistances par lesquelles ilz se sont convertis ; car ilz arrivent au port sans navigation, et font leur pèlerinage en un seul sault que la

i82 Traitté de l'Amour de Dieu

puissante miséricorde de Dieu leur fait faire si a propos, que leurs ennemis les voyent triompher avant que de les sentir combattre : de sorte que leur conversion et leur persévérance n'est presque qu'une mesme chose, et qui voudroit parler exactement selon la propriété des motz, la grâce qu'ilz reçoivent de Dieu, d'avoir aussi tost l'issue que le commencement de leur prétention, ne sçauroit estre bonnement appellee persévérance ; bien que, toutefois, parce que quant a l'effect elle tient lieu de persévérance en ce qu'elle donne le salut, nous ne laissons pas aussi de la comprendre sous le nom de persévérance. En plusieurs, au contraire, la persévérance est plus longue, comme en sainte Anne la prophetesse, en saint Jean l'Evangeliste, saint Paul premier hermite, saint Hilarion, saint Romuald, saint François de Paule : et ceux-ci ont eu besoin de mille sortes de diverses assistances, selon la variété des adventures de leur pèlerinage et de la durée d'iceluy.

Tous-jours néanmoins la persévérance est le don le plus désirable que nous puissions espérer en cette vie,

*Sess. VI, cap. xiii. et lequel, comme parle le sacré Concile*, « nous ne pouvons avoir d'ailleurs que de Dieu, qui seul peut affermir

* Rom., XIV, 4. celuy qui est debout*, et relever celuy qui tumbe ; » c'est pourquoy il le faut continuellement demander, employant les moyens que Dieu nous a enseignés pour l'obtenir : l'orayson, le jeusne, l'aumosne, l'usage des Sacremens, la hantise des bons, l'ouye et la lecture des saintes paroles.

Or, parce que le don de l'orayson et de la dévotion est libéralement accordé a tous ceux qui de bon cœur veulent consentir aux inspirations célestes, il est, par conséquent, en nostre pouvoir de persévérer. Non certes que je veuille dire que la persévérance ayt son origine de nostre pouvoir, car au contraire, je sçay qu'elle procède de la miséricorde divine, de laquelle elle est un don très pretieux ; mays je veux dire qu'encor qu'elle ne provient pas de nostre pouvoir, elle vient néanmoins en nostre pouvoir, par le moyen de nostre vouloir que nous ne sçaurions nier estre en nostre pouvoir : car bien

Livre III. Chapitre iv. 183

que la grâce divine nous soit nécessaire pour vouloir persévérer, si est ce que ce vouloir est en nostre pouvoir, parce que la grâce céleste ne manque jamais a nostre vouloir tandis que nostre vouloir ne défaut pas a nostre pouvoir. Et de fait, selon l'opinion du grand saint Bernard *, nous pouvons tous dire en vérité après *Senno xi, de Dii, A . -7 .... ■ r , versis, De duplici

1 Apostre, que « m la mort, m la vie, m les forces, Bapt., § i.

ni les anges, ni la profondeur, ni la hauteur ne

nous fourra jamais séparer de la charité de Dieu

qui est en Jésus Christ* : ouy, car nulle créature ne * Rom.,viii, 38, 39.

nous peut arracher de ce saint amour, mays nous

pouvons nous mesmes seulz le quitter et l'abandonner

par nostre propre volonté, hors laquelle il n'y a rien a

craindre pour ce regard. »

Ainsy, trescher Theotime, nous devons, selon l'advis du saint Concile*, « mettre toute nostre espérance en * Ubi supra. Dieu qui parachèvera nostre salut qu'il a commencé en nous*, pourveu que nous ne manquions pas a sa * Phiiip., i, 6. grâce.» Car il ne faut pas penser que celuy qui dit au paralitique : Va et ne veuille plus pécher"*, ne luy * joaii.,v, 14. donnast aussi le pouvoir d'éviter le vouloir qu'il luy defendoit ; et certes, il n'exhorteroit jamais les fidèles a persévérer, s'il n'estoit prest a leur en donner le pouvoir. Sois fidèle jusques a la mort, dit-il a l'Evesque de Smyrne*, et je te donneray la couronne de gloire. * Apoc, n, 10. Veillés, demeurés en la foy, travaillés courageusement et confortés-vous, faites toutes vos affaires en charité*. Coures en sorte que vous obtenies le * i Cor., xvi,i3, 14. prix*. Nous devons donq, avec le grand Roy**, main- * ibid., ix, 24. tefois demander a Dieu le sacré don de persévérance, *^^" ^^^' ^" et espérer qu'il nous l'accordera :

Seigneur Dieu, mon unique espoif. Ne me veuille laisser descheoir Au tems de ma pauvre viellesse ; Quand le tems lasse' me rendra Et que ma vigueur defaudra, Que ta main point ne me délaisse.

184 Traitté de l'Amour de Dieu

En fin le Roy céleste ayant mené l'ame qu'il ayme jusques a la fin de cette vie, il l'assiste encor en son bienheureux trespas, par lequel il la tire au lict nuptial de la gloire éternelle, qui est le fruit délicieux de la sainte persévérance. Et alhors, cher Theotime, cette ame toute ravie d'amour pour son Bienaymé, se représentant la multitude des faveurs et secours dont il l'a prévenue et assistée tandis qu'elle estoit en son pèlerinage, elle bayse incessamment cette douce main secourable qui l'a conduite, tirée et portée en chemin, et confesse que c'est de ce divin Sauveur qu'elle tient tout son bonheur, puisqu'il a fait pour elle tout ce que le grand patriarche Jacob souhaittoit pour son voyage, Ihors qu'il eut veu

* Gen., XXVIII, 20, l'eschelle du ciel*. O Seigneur, dit elle donq alhors, "' vous aves esté avec moy et m'aves gardée ett la voye

par laquelle je suis venue, vous m'aves donné le pain de vos Sacremens pour ma nourriture, vous m'aves revestue de la robbe nuptiale de charité, vous m'aves heureusement amenée en ce séjour de gloire qui est vostre mayson, o mon Père éternel. Hé, que reste-il. Seigneur, sinon que je proteste que vous estes mon Dieu es siècles des siècles ! Amen.

O mon Dieu, mon Seigneur, Dieu pour jamais aymahle, Tu m'as tenu la dextre, et ton tressaint vouloir M'a seurement guidé jusqu'à me faire avoir,

• Ps. Lxxii, 24. En ce divin séjour, un rang tant honnorahle*.

Tel donq est l'ordre de nostre acheminement a la vie éternelle, pour l'exécution duquel la divine Providence

Livre III. Chapitre v. 185

establit des l'éternité la multitude, distinction et entresuite des grâces nécessaires a cela, avec la dépendance qu'elles ont les unes des autres.

Il voulut premièrement, d'une vraye volonté, qu'encor après le péché d'Adam tous les hommes fussent sauvés*; mays en une façon et par des moyens conye- * ^ '^^™-' "» *■ nables a la condition de leur nature, douée de franc arbitre ; c'est a dire, il voulut le salut de tous ceux qui voudroyent contribuer leur consentement aux grâces et faveurs qu'il leur prepareroit, offriroit et departiroit a cette intention. Or, entre ces faveurs, il voulut que la vocation fust la première, et qu'elle fust tellement attrempee a nostre liberté, que nous la puissions accepter ou reietter a nostre gré. Et a ceux desquelz il prévit qu'elle seroit acceptée, il voulut fournir les sacrés mouvemens de la pœnitence ; et a ceux qui seconderoyent ces mouvemens, il disposa de donner la sainte charité ; et a ceux qui auroyent la charité, il délibéra de donner les secours requis pour persévérer ; et a ceux qui employeroyent ces divins secours, il résolut de leur donner la finale persévérance et glorieuse félicité de son amour éternel.

Nous pouvons donq rendre rayson de l'ordre des effectz de la providence qui regarde nostre salut, en descendant du premier jusques au dernier, c'est a dire depuis le fruit qui est la gloire, jusques a la racine de ce bel arbre qui est la rédemption du Sauveur. Car la divine Bonté donne la gloire en suite des mérites, les mérites en suite de la charité, la charité en suite de la pénitence, la pénitence en suite de l'obéissance a la vocation, l'obéissance a la vocation en suite de la vocation, et la vocation en suite de la rédemption du Sauveur ; sur laquelle est appuyée toute cette eschelle mystique du grand Jacob, tant du costé du Ciel, puisqu'elle aboutit au sein amoureux de ce Père éternel, dans lequel il reçoit les esleuz en les glorifiant, comme aussi du costé de la terre, puisqu'elle est plantée sur le sein et le flanc percé du Sauveur, mort pour cette occasion sur le mont de Calvaire.

i86

Traitté de l'Amour de Dieu

Dominicis Quadra gesimae

* Galat.,v, 6.

Et que cette suite des effectz de la Providence ayt esté ainsy ordonnée avec la mesme dépendance qu'ilz ont les uns des autres en l'éternelle volonté de Dieu, la sainte Eglise le tesmoigne quand elle fait la préface d'une de Oratio tertia^ in ses solemnelles prières* en cette sorte : « O Dieu éternel et tout puissant, qui estes Seigneur des vivans et des mortz, et qui usés de miséricorde envers tous ceux que vous prevoyes devoir estre a l' advenir vostres par foy et par œuvre ; » comme si elle avouoit que la gloire, qui est le comble et le fruit de la miséricorde divine envers les hommes, n'est destinée que pour ceux que la divine sapience a preveu qu'a l'advenir, obeissans a la vocation, viendroyent a la foy vive qui opère par la charité*.

En somme, tous ces effectz dépendent absolument de la rédemption du Sauveur, qui les a mérités pour nous a toute rigueur de justice, par l'amoureuse obéissance qu'il a prattiquee jusqiies a la mort et la mort de la croix* , laquelle est. la racine de toutes les grâces que nous recevons, nous qui sommes greffes spirituelz entés sur son tige. Que si ayans esté entés nous demeurons en luy, nous porterons sans doute, par la vie de la grâce qu'il nous communiquera, le fruit de la gloire qui nous est préparé ; que si nous sommes comme jettons et greffes rompus sur cet arbre, c'est a dire, que par nostre résistance nous rompions le progrès et l'entresuite des effectz de sa debonnaireté, ce ne sera pas merveille si en fin on nous retranche du tout, et qu'on nous mette dans le feu éternel, comme branches inutiles*.

Dieu, sans doute, n'a préparé le Paradis que pour ceux desquels il a preveu qu'ilz seroyent siens ; soyons donques siens par foy et par œuvre, Theotime, et il sera nostre par gloire. Or il est en nous d'estre siens : car bien que ce soit un don de Dieu d'estre a Dieu, c'est toutefois un don que Dieu ne refuse jamais a personne, ains l'offre a tous, pour le donner a ceux qui de bon cœur consentiront de le recevoir.

Mays voyés, je vous prie, Theotime, de quelle ardeur Dieu désire que nous soyons siens, puisque a cette

Rom., XI, 17 seqq

Livre III. Chapitre vi.

intention il s'est rendu tout nostre, nous donnant sa mort et sa vie ; sa vie afin que nous fussions exemptz de l'éternelle mort, et sa mort affin que nous puissions jouir de l'éternelle vie. Demeurons donq en paix, et servons Dieu pour estre siens en cette vie mortelle, et encores plus en l'éternelle.

Les fleuves coulent incessamment et, comme dit le Sage*, Hz' retournent au lieu duquel Hz sont issus : * Eccies., i, 7. la mer, qui est le lieu de leur naissance, est aussi le lieu de leur dernier repos ; tout leur mouvement ne tend qu'a les unir avec leur origine. O Dieu, dit saint Augustin*, * Confess., 1. 1, c. i. « vous aves créé mon cœur pour vous, et jamais il n'aura repos qu'il ne soit en vous ! » Mais qu'ay-je au ciel sinon vous, o mon Dieu, et quelle autre chose veux-je sur la terre? Ouy, Seigneur, car vous estes le Dieu de mon cœur, mon lot et mon fartage éternellement*. * Ps. lxxh, 25, 26. Néanmoins, cette union a laquelle nostre cœur aspire ne peut arriver a sa perfection en cette vie mortelle ; nous pouvons commencer nos amours en ce monde, mais non pas les consommer qu'en l'autre.

La céleste amante l'exprime délicatement : Je l'ay en fin treuvé, dit-elle*, Celuy que mon ame chérit ; je le *Cant.,iii.A tiens, et ne le quitteray point jusques a ce que je l'introduise dans la mayson de ma mère et dans la chambre de celle qui m'a engendrée. Elle le treuve donq, ce Bienaymé, car il luy fait sentir sa présence par mille consolations ; elle le tient, car ce sentiment produit

i88 Traitté de l'Amour de Dieu

des fortes affections par lesquelles elle le serre et l'embrasse ; elle proteste de ne le quitter jamais, oh non, car ces affections passent en resolutions éternelles ; et toutefois, elle ne pense pas le bayser du bayser nuptial jusques a ce qu'elle soit avec luy en la mayson de sa

* Gant., VIII, I, 2. mère*, qui est la Hierusalem céleste, comme dit saint

* Gaiat., IV, 26. Paul*. Mais voyés, Theotime, qu'elle ne pense rien

moins, cette Espouse, que de tenir son Bienajmié a sa mercy comme un esclave d'amour ; dont elle s'imagine que c'est a elle de le mener a son gré et l'introduire au bien heureux séjour de sa mère, ou néanmoins elle sera elle mesme introduite par luy, comme fut Rebecca en la

* Gen., XXIV, uit. chambre de Sara par son cher Isaac*. L'esprit pressé de

passion amoureuse se donne tous-jours un peu d'avan♦ Cant.,iv, 9(juxta tage sur ce qu'il ayme, et l'Espoux mesme confesse* ^^ "^ ' que sa Bienaymee luy a ravi le cœur, l'ayant lié par

un seul cheveu de sa teste, s'avouant son prisonnier d'amour.

Cette parfaitte conjonction de l'ame a Dieu ne se fera

• Cap. XIX, 7, 9. donq point qu'au Ciel, ou, comme dit l'Apocalipse*, se

fera le festùi des noces de l'Aigneau. Icy, en cette vie caduque, l'ame est voirement espouse et fiancée de

♦ I Pétri, 1, 19. l'Aigneau immaculé'^, mais non pas encor mariée avec

luy ; la foy et les promesses se donnent, mais l'exécution du mariage est différée : c'est pourquoy il y a tous-jours lieu de nous en desdire, quoy que jamais nous n'en ayons aucune rayson, puisque nostre fidèle Espoux ne nous abandonne jamais que nous ne l'obligions a cela par nostre desloyauté et perfidie. Mays estans au Ciel, les noces de cette divine union estant célébrées, le Uen de nos cœurs a leur souverain Principe sera éternellement indissoluble.

Il est vray, Theotime, qu'en attendant ce grand hayser d'indissoluble union, que nous recevrons de l'Espoux la haut en la gloire, il nous en donne quelques uns par mille ressentimens de son aggreable présence ; car si l'ame n'estoit pas baysee, elle ne seroit pas tirée, ni ne courroit pas a l'odeur des parfums du Bien• Cant., 1, 1, 3. aymé*. Pour cela, selon la naifveté du texte hebrieu et

Livre III. Chapitre vu. 189

selon la traduction des septantes interprètes, elle souhaitte plusieurs baysers : Qu'il me hayse, dit-elle, àes baysers de sa bouche ! Mais d'autant que ces menus baysers de la vie présente se rapportent tous au bayser éternel de la vie future, comme essays, préparatifs et gages d'iceluy, la sacrée vulgaire Edition a saintement réduit les baysers de la grâce a celuy de la gloire, exprimant le souhait de l'amante céleste en cette sorte : Qu'il me bayse d'un bayser de sa bouche ! comme si elle disoit : Entre tous les baysers, entre toutes les faveurs que l'Ami de mon cœur , ou le cœur de mon ame m'a préparés, hé, je ne souspire ni n'aspire qu'a ce grand et solemnel bayser nuptial qui doit durer éternellement, et en comparayson duquel les autres baysers ne méritent pas le nom de bayser, puisqu'ilz sont plustost signes de l'union future entre mon Bienaymé et moy, qu'ilz ne sont pas l'union mesme.

QUE LA CHARITÉ DES SAINTZ EN CETTE VIE MORTELLE

Quand, après les travaux et hazards de cette vie mortelle, les bonnes âmes arrivent au port de l'éternelle, elles montent au plus haut et dernier degré d'amour auquel elles puissent parvenir ; et cet accroissement final leur estant conféré pour recompense de leurs mérites, il leur est départi, non seulement a bonne mesure, mais encor a mesure pressée, entassée et qui respand de toutes pars par dessus, comme dit Nostre Seigneur* : de sorte que l'amour qui est donné pour ♦ Luc», vi, 38. salaire est tous- jours plus grand en un chacun que

igo Traitté de l'Amour de Dieu

celuy lequel luy avoit esté donné pour mériter. Or, non seulement chacun en particulier aura plus d'amour au Ciel qu'il n'en eut jamais en terre, mays l'exercice de la moindre charité qui soit en la vie céleste sera de beaucoup plus heureux et excellent, a parler généralement, que celuy de la plus grande charité qui soit, ou ayt esté, ou qui sera en cette vie caduque, car la haut tous les Saintz prattiquent leur amour incessamment, sans remise quelconque, tandis qu'ici bas les plus grans serviteurs de Dieu, tirés et tirannisés des nécessités de cette vie mourante, sont contrains de souffrir mille et mille distractions qui les ostent souvent de l'exercice du saint amour.

Au Ciel, Theotime, l'attention amoureuse des Bienheureux est ferme, constante, inviolable, qui ne peut ni périr ni diminuer ; leur intention est tous-jours pure, exempte du meslange de toute autre intention inférieure : en somme, ce bonheur de voir Dieu clairement et de l'aymer invariablement est incomparable. Et qui pourroit jamais égaler le bien, s'il y en a quelqu'un, de vivre entre les perilz, les tourmentes continuelles, agitations et vicissitudes perpétuelles qu'on souffre sur mer, au contentement qu'il y a d'estre en un palais royal ou toutes choses sont a souhait, ains ou les deUces surpassent incomparablement tout souhait ?

Il y a donq plus de contentement, de suavité et de perfection, en l'exercice de l'amour sacré parmi les habitans du Ciel, qu'en celuy des pèlerins de cette misérable terre ; mais il y a bien eu pourtant des gens si heureux en leur pèlerinage, que leur charité y a esté plus grande que celle de plusieurs Saintz des-ja jouissans de la Patrie éternelle. Certes, il n'y a pas de l'apparence que la charité du grand saint Jean, des Apostres et hommes apostoliques n'ait esté plus grande, tandis mesme qu'ilz vivoyent ici bas, que celle des petitz enfans, qui mourans en la seule grâce baptismale, jouissent de la gloire immortelle.

Ce n'est pas l'ordinaire que les bergers soyent plus vaillans que les soldatz ; et toutefois David, petit berger,

Livre III. Chapitre viii. igi

venant en l'armée d'Israël, treuva que tous estoyent plus habiles aux exercices des armes que luy*, qui *i Reg.,xvii,38,39. néanmoins se treuva plus vaillant que tous. Ce n'est pas l'ordinaire non plus que les hommes mortelz ayent plus de charité que les immortelz ; et toutefois il y en a eu de mortelz qui, estans inférieurs en l'exercice de l'amour aux immortelz, les ont néanmoins devancés en la charité et habitude amoureuse. Et comme mettans en comparayson un fer ardent avec une lampe allumée, nous disons que le fer a plus de feu et de chaleur, et la lampe plus de flamme et de clarté, aussi, mettans un enfant glorieux en parangon avec saint Jean encor prisonnier ou saint Paul encor captif, nous dirons que l'enfant au Ciel a plus de clarté et de lumière en l'entendement, plus de flamme et d'exercice d'amour en la volonté, mays que saint Jean ou saint Paul ont eu en terre plus de feu de charité et plus de chaleur de dilection.

Mais en tout et par tout, quand je fay des comparaysons, je n'entens point parler de la tressainte Vierge Mère, Nostre Dame. O Dieu, nenny, car elle est la fille d'incomparable dilection, la toute unique colombe, la toute parfaitte Espouse*. De cette Reyne céleste, je *caiit., vi, s. prononce de tout mon cœur cette amoureuse mais véritable pensée : qu'au moins sur la fin de ses jours mortelz sa charité surpassa celle des Séraphins ; car si plusieurs filles ont assemblé des richesses, celle cy les a toutes surpassées*. Tous les Saintz et les Anges * Ptov., xxxi, 29. ne sont comparés qu'aux estoiles, et le premier d'entre

192 Traitté de l'Amour de Dieu

• I Cor., XV, 41 ; eux a la plus belle d'entre elles* : mais celle cy est

belle comme la lune, aysee d'estre choisie et discernée *Cant., VI, 9. entre tous les Saintz, comme le soleil entre les astres*. Et passant plus outre, je pense encor que comme la charité de cette Mère d'amour surpasse celle de tous les Saintz du Ciel en perfection, aussi l'a-elle exercée plus excellemment, je dis mesme en cette vie mortelle. EUe

* Concii. Trident., ne pecha jamais veniellement, ainsy que l'EgHse estime* ;

• , an. . ^^^ n'eut donq point de vicissitude ni de retardement au progrès de son amour, ains monta d'amour en amour par un perpétuel avancement. EUe ne sentit onques aucune contradiction de l'appétit sensuel ; et partant, son amour, comme un vray Salomon, régna paisiblement en son ame et y fit tous ses exercices a souhait. La virginité de son cœur et de son cors fut plus digne et plus honnorable que celle des Anges ; c'est pourquoy son esprit, non divisé ni partagé, comme saint Paul

♦ I Cor., VII, 32-34. parle*, estoit tout occupé a penser aux choses divines,

comme elle plairoit a son Dieu. Et en fin, l'amour maternel, le plus pressant, le plus actif, le plus ardent de tous, amour infatigable et insatiable, que ne devoit-il pas faire dans le cœur d'une telle Mère et pour le cœur d'un tel Filz ?

Hé, n'allégués pas, je vous prie, que cette sainte Vierge fut néanmoins sujette au dormir ; non, ne me dites pas cela, Theotime, car ne voyes-vous pas que son sommeil est un sommeil d'amour, de sorte que son Espoux mesme veut qu'on la laisse dormir tant qu'il luy

• Gant., VIII, 4. plaira? Ah, gardés bien, je vous en conjure, dit-il*,

d'esveiller ma Bienaymee jusques a ce qu'elle le veuille. Ouy, Theotime, cette Reyne céleste ne s'endormoit jamais que d'amour, puisqu'elle ne donnoit aucun repos a son pretieux cors que pour le revigorer, aiïin qu'il servist mieux son Dieu par après ; acte, certes, très excellent de charité, car, comme dit le grand saint

* De Doctr. Christ., Augustin*, elle nous « oblige d'aymer nos cors conve, c. .x.w. nablement, » entant qu'ilz sont requis aux bonnes œuvres, qu'ilz sont une partie de nostre personne et qu'ilz seront participans de la félicité éternelle. Certes, le

Livre III. Chapitre viii. 193

Chrestien doit aymer son cors comme une image vivante de celny du Sauveur incarné, comme issu de mesme tige avec iceluy, et, par conséquent, luy appartenant en parentage et consanguinité ; sur tout après que nous avons renouvelle l'alliance par la réception réelle de ce divin Cors du Rédempteur au très adorable Sacrement de l'Eucharistie, et que, par le Baptesme, Confirmation et autres Sacremens, nous nous sommes dédiés et consacrés a la souveraine Bonté.

Mays quant a la tressainte Vierge, o Dieu, avec quelle dévotion devoit elle aymer son cors virginal ! non seulement parce que c'estoit un cors doux, humble, pur, obéissant au saint amour et qui estoit tout embaumé de mille sacrées suavités, mays aussi parce qu'il estoit la source vivante de celuy du Sauveur et luy appartenoit si estroittement, d'une appartenance incomparable. C'est pourquoy, quand elle mettoit son cors angelique au repos du sommeil : Or sus, reposés, disoit elle, o tabernacle de l'Alliance, Arche de la sainteté, throsne de la Divinité, allégés vous un peu de vostre lassitude, et reparés vos forces par cette douce tranquillité.

Et puis, mon cher Theotime, ne saves vous pas que les songes mauvais procurés volontairement par les pensées dépravées du jour, tiennent en quelque sorte lieu de péché, parce que ce sont comme des dépendances et exécutions de la malice précédente ? Ainsy, certes, les songes provenans des saintes affections de la veille sont estimés vertueux et sacrés. Mon Dieu, Theotime, quelle consolation d'ouïr saint Chrysostome*, racontant * h om. 10 [hodiei] un jour a son peuple la véhémence de l'amour qu'il luy portoit ! « La nécessité du sommeil, » dit-il, « pressant nos paupières, la tirannie de nostre amour envers vous excite les yeux de nostre esprit, et maintefois emmi mon sommeil il m'a esté advis que je vous parlois, car l'ame a accoustumé de voir en songe, par imagination, ce qu'elle pense parmi la journée : ainsy, ne vous voyans pas des yeux de la chair, nous vous voyons des yeux de la charité. » Hé, doux Jésus, qu'est-ce que devoit songer vostre tressainte Mère Ihors qu'elle dormoit et que son

de Panitentia.

194 Traitté de l'Amour de Dieu

* Cant., V, 2. cœur veilloit * ? Ne songeoit-elle point de vous voir

encor plié dans ses entrailles, comme vous fustes neuf mois ? ou bien pendant a ses mammelles et pressant doucement le sacré chicheron de son tetin virginal ? Helas, que de douceurs en cette am^e ! Peut estre songeaelle maintefois que, comme Nostre Seigneur avoit jadis souvent dormi sur sa poitrine, ainsy qu'un petit aignelet sur le flanc mollet de sa mère, de mesme aussi elle dormoit dans son costé percé, comme une blanche

* ibid., Il, 14. colombe dans le trou d'un rocher asseuré *. Si que

son donnir estoit tout pareil a l'extase quant a l'opération de l'esprit, bien que quant au cors ce fut un doux et gracieux allégement et repos. Mais si jamais elle *Gen.,xxxvii,5-iû. songea, comme l'ancien Joseph*, a sa grandeur future, quand au ciel elle seroit revestue du soleil, couronnée

* Apoc, XII, I. d'estoiles, et la lune a ses pieds*, c'est a dire toute

environnée de la gloire de son Filz, couronnée de celle des Saintz, et l'univers sous elle ; ou que, comme

* Gen., XXVIII, 12, Jacob*, elle vid le progrès et les fruitz de la Rédemption ^^' faite par son Filz en faveur des Anges et des hommes,

Theotime, qui pourroit jamais s'imaginer l'immensité de si grandes délices ? Que de colloques avec son cher Enfant, que de suavités de toutes pars !

Mais voyés, je vous prie, que ni je ne dis ni je ne veux dire que cette ame tant privilégiée de la Mère de Dieu ait esté privée de l'usage de rayson en son sommeil. Plusieurs ont estimé que Salomon, en ce beau songe, quoy que vray songe, auquel il demanda et receut le

•III Reg.,iii, 5-15 ; don de son incomparable sagesse *, eut un véritable ara ., i, 7-12. exercicc de son franc arbitre, a cause de l'éloquence judicieuse du discours qu'il y fit, du choix plein de discernement auquel il se détermina, et de la prière très excellente dont il usa ; le tout sans aucun meslange d'impertinence ou d'aucun détraquement d'esprit. Mais combien donq y a-il plus d'apparence que la Mère du vray Salomon ait eu l'usage de rayson en son sommeil,

•Supra. c'est a dire, comme Salomon mesme la fait parler*,

que son cœur ait veillé tandis qu'elle dormoit ? Certes, que saint Jean eust l'exercice de son esprit dans le

Livre III. Chapitre ix.

ventre mesme de sa mère, ce fut une bien plus grande merveille : et pourquo}'' donques en refuserions nous une moindre a celle pour laquelle et a laquelle Dieu a fait plus de faveurs qu'il ne fit ni fera jamais pour tout le reste des créatures ?

En somme, comme l'abeston, pierre pretieuse, conserve a jamais le feu qu'il a conceu, par une propriété nompareille*, ainsv le cœur de la Vierge Mère demeura *s. Aug., De Civit.

r ' J ,1, Dei, 1. XXI, c. V.

perpétuellement enflammé du samt amour qu elle receut

de son Filz ; mays avec cette différence, que le feu de

l'abeston qui ne peut estre esteint, ne peut non plus

estre agrandi. Et les flammes sacrées de la Vierge ne

pouvant ni périr, ni diminuer, ni demeurer en mesme

estât, ne cessèrent jamais de prendre des accroissemens

incroyables jusques au Ciel, lieu de leur origine ; tant il

est vray que cette Mère est la Mère de belle dilection* , * EccH., xxiv, 24.

c'est a dire, la plus aymable comme la plus amante,

et la plus amante comme la plus aymee Mère de cet

unique Filz, qui est aussi le plus aymable, le plus

amant et le plus aymé Filz de cette unique Mère.

PREPARATION AU DISCOURS DE l'uNION DES BIENHEUREUX

L'amour triomphant que les Bienheureux exercent au Ciel consiste en la finale, invariable et éternelle union de l'ame avec son Dieu. Mais qu'est elle, cette union ?

A mesure que nos sens rencontrent des objetz aggreables et excellens, ilz s'appliquent plus ardemment et avidement a la jouissance d'iceux : plus les choses sont belles, aggreables a la veùe et deùement esclairees, plus

ig6 Traitté de l'Amour de Dieu

l'œil les regarde avidement et vivement ; et plus la voix ou musique est douce et souefve, plus eUe attire l'attention de l'oreille. Si que chaque objet exerce une puissante^ mais amiable violence sur le sens qui luy est destiné ; violence qui prend plus ou moins de force selon que l'excellence est moindre ou plus grande, pourveu qu'elle soit proportionnée a la capacité du sens qui en veut jouir : car l'œil qui se plaist tant en la lumière, n'en peut pourtant supporter l'extrémité et ne sçauroit regarder fixement le soleil ; et pour belle que soit une musique, si elle est forte et trop proche de nous, elle nous importune et offence nos oreilles. La vérité est l'objet de nostre entendement, qui a, par conséquent, tout son contentement a descouvrir et connoistre la vérité des choses ; et selon que les vérités sont plus excellentes nostre entendement s'applique plus délicieusement et plus attentivement a les considérer.

Quel playsir pensés- vous, Theotime, qu'eussent ces anciens philosophes qui conneurent si excellemment tant de belles vérités en la nature ? Certes, toutes les voluptés ne leur estoyent rien en comparayson de leur bienaymee philosophie, pour laquelle quelques uns d'entre eux quittèrent les honneurs, les autres des grandes richesses, d'autres leur païs ; et s'en est treuvé tel qui, de sens rassis, s'est arraché les yeux, se privant pour jamais de la jouissance de la belle et aggreable lumière corporelle, pour s'occuper plus hbrement a considérer la vérité des choses par la lumière spiri*Auius Geii., Noc- tuelle. Car on lit cela de Democrite* ; tant la connoistesAtt.,i.x,c.xvii. ^^^^^ ^^ j^ ^^^^.^^ gg^ délicieuse : dont Aristote a dit

*EthicaadNicom., fort souveut * quc la félicité et béatitude humaine etVqq.'"'^' ^'^'''' "^^ consistc cu la sapience, qui est la connoissance des vérités eminentes.

Mais Ihors que nostre esprit, eslevé au dessus de la lumière naturelle, commence a voir les vérités sacrées de la foy, o Dieu, Theotime, quelle allégresse ! L'ame se fond de playsir, oyant la parole de son céleste Espoux, qu'elle treuve plus douce et souefve que le * Ps. cxviii, 103. miel* de toutes les sciences humaines. Dieu a empreint

Livre III. Chapitre ix. 197

sa piste, ses alleures et passées en toutes les choses créées ; de sorte que la connoissance que nous avons de sa divine Majesté par les créatures, ne semble estre autre chose que la veiie des pieds de Dieu, et qu'en comparayson de cela la foy est une veûe de la face mesme de sa divine Majesté, laquelle nous ne voyons pas encores au plein jour de la gloire, mais nous la voyons, pourtant, comme en la prime aube du jour, ainsy qu'il advint a Jacob auprès du gay de Jaboc * ; *Gen.,xxxii, 24-30. car bien qu'il n'eust veu l'Ange avec lequel il lutta, sinon a la foible clarté du point du jour, si est-ce que tout ravi de contentement il ne laissa pas de s'escrier : J'ay veu le Seigneur face a face, et mon ame a esté sauvée. O combien délicieuse est la sainte lumière de la foy, par laquelle nous sçavons avec une certitude nompareille, non seulement l'histoire de l'origine des créatures et de leur vray usage, mais aussi celle de la naissance éternelle du grand et souverain Verbe divin, auquel et par laquel tout a esté fait *, et lequel, *Joan.,i,3; Coioss., avec le Père et le Saint Esprit, est un seul Dieu très unique, très adorable et béni es siècles des siècles. Amen. Ah! dit saint Hierosme a son PauHn *, « le * Epist. lui, § 4. docte Platon ne sceut onques ceci, l'éloquent Demosthenes l'a ignoré. » 0 que vos paroles, dit ce grand Roy, sont douces, Seigneur, a mon palais, plus douces que le miel a ma bouche * ! Nostre cœur * Ps. cxvm, 103. n'estoit-il pas tout ardent, tandis qu'il nous parloit en chemin ? disent ces heureux pèlerins d'Emaùs *, * Lucsb, xxiv, 32. parlant des flammes amoureuses dont ilz estoyent touchés par la parole de la foy.

Que si les vérités divines sont de si grande suavité estans proposées en la lumière obscure de la foy, o Dieu, que sera-ce quand nous les contemplerons en la clarté du midy de la gloire ? La Reyne de Saba* qui, * ni Reg., x, 1-7- a la grandeur de la renommée de Salomon, avoit tout quitté pour le venir voir, estant arrivée en sa présence et ayant escouté les merveilles de la sagesse qu'il respandoit en ses propos, toute esperdue et comme pasmee d'admiration, s'escria que ce qu'elle avoit appris par

ig8 Traitté de l'Amour de Dieu

ouï dire de cette céleste sagesse n'estoit pas la moitié de la connoissance que la veiie et l'expérience luy en donnoyent. Ah, que belles et amiables sont les vérités que la foy nous révèle par l'ouïe ! mais quand, arrivés en la céleste Hierusalem, nous verrons le grand Salomon, Roy de gloire, assis sur le trosne de sa sapience, manifestant avec une clarté incompréhensible les merveilles et secretz eternelz de sa vérité souveraine, avec tant de lumière que nostre entendement verra en présence ce qu'il avoit creu ici bas, oh alhors, trescher Theotime, quelz ravissemens ! quelles extases ! quelles admirations ! quelles amours ! quelles douceurs ! Non jamais, dirons-nous en cet excès de suavité, non jamais nous n'eussions sceu penser de voir des vérités si délectables. Nous avons voirement creu tout ce qu'on nous avoit annoncé de * Ps. Lxxxvi, 2. ta gloire, o grande cité de Dieu *, mays nous ne pouvions pas concevoir la grandeur infinie des abismes de tes délices.

l'union des bienheureux AVEC DIEU

Le désir qui précède la jouissance aiguise et affine le ressentiment d'icelle, et plus le désir a esté pressant et puissant, plus la possession de la chose désirée est aggreable et délicieuse. O Jésus ! mon cher Theotime, quelle joye pour le cœur humain de voir la face de la Divinité, face tant désirée, ains face l'unique désir de nos âmes ! Nos cœurs ont une soif qui ne peut estre estanchee par les contentemens de la vie mortelle ; contentemens desquelz les plus estimés et pourchassés,

Livre III. Chapitre x. 199

s'ilz sont modérés, ilz ne nous désaltèrent pas, et s'ilz sont extrêmes, ilz nous estouffent. On les désire néanmoins tous-jours extrêmes, et jamais ilz ne le sont qu'ilz ne soyent excessifz, insupportables et dommageables ; car on meurt de joye comme on meurt de tristesse, ains la joye est plus active a nous ruiner que la tristesse. Alexandre ayant englouti tout ce bas monde, qu'en effect, qu'en espérance, ouït dire a un chetif homme du monde qu'il y avoit encor plusieurs autres mondes ; et comme un petit enfant qui veut pleurer pour une pomme qu'on luy refuse, cet Alexandre que les mondains appellent le Grand, plus fol néanmoins qu'un petit enfant, se prend a pleurer a chaudes larmes dequoy il n'y avoit pas apparence qu'il peust conquérir les autres mondes, puisqu'il n'avoit encor pas l'entière possession de celuy cy*. Celuy qui jouissant plus plei- * P^ut., De Xran

^ - , -^ . . , \ ^ ^, . quill. Animi, c. iv.

nement du monde que jamais nul ne fit, en est toutefois si peu content qu'il pleure de tristesse dequoy il n'en peut avoir d'autres, que la folle persuasion d'un misérable cajolleur luy fait imaginer : dites-moy, je vous prie, Theotime, monstre-il pas que la soif de son cœur ne peut estre assouvie en cette vie, et que ce monde n'est pas suffisant pour le désaltérer ? O admirable, mays aymable inquiétude du cœur humain ! Soyes, soyes a jamais sans repos ni tranquillité quelcomque en cette terre, mon ame, jusques a ce que vous ayes rencontré les fraisches eaux de la vie immortelle et la tressainte Divinité, qui seules peuvent esteindre vostre altération et accoiser vostre désir.

Ce pendant, Theotime, imaginés-vous, avec le Psalmiste*, ce cerf, qui mal mené par la meute n'a plus ni * Ps. xu, i. vent ni jambes, comme il se fourre avidement dans l'eau qu'il va questant, avec quelle ardeur il se presse et serre dans cet élément : il semble qu'il se voudroit volontier fondre et convertir en eau, pour jouir plus pleinement de cette fraischeur. Hé, quelle union de nostre cœur a Dieu la haut au Ciel, ou après ces désirs infinis du vray bien, non jamais assouvis en ce monde, nous en treuverons la vivante et puissante source !

200 Traitté de l'Amour de Dieu

(a) Alhors, certes, comme on voit un petit enfant affamé, si fort collé au flanc de sa mère et attaché a son tetin, presser avidement cette douce fontayne de suave et désirée liqueur, de sorte qu'il est advis qu'il veuille, ou se fourrer tout dans ce sein maternel, ou bien tirer et succer toute cette poitrine dans la sienne, ainsy nostre ame toute haletante de la soif extrême du vray bien, Ihors qu'elle en rencontrera la source inespuisable en la Divinité, o vray Dieu, quelle sainte et suave ardeur a s'unir et joindre a ces mammelles fécondes de la toute bonté, ou pour estre tout abismés en elle, ou afftn qu'elle vienne toute en nous !

DE l'union des ESPRITZ BIENHEUREUX AVEC DIEU

Quand nous regardons quelque chose , quoy qu'elle nous soit présente eUe ne s'unit pas a nos yeux elle mesme, ains seulement leur envoyé une certaine représentation ou image d'elle mesme, que l'on appelle espèce sensible, par le moyen de laquelle nous voyons ; et quand nous contemplons ou entendons quelque chose, ce que nous entendons ne s'unit pas non plus a nostre entendement sinon par le moyen d'une autre représentation et image, très dehcate et spirituelle, que l'on nomme espèce intelligible. Mais encor, ces espèces, par combien de destours et de changemens viennent elles a nostre entendement ? elles abordent au sens extérieur et de la passent a l'intérieur, puis a la fantasie, de la a

(a) [Voir à l'Appendice un fragment ayant quelques rapports avec ces pp. 200-202. Cf. Livre V, chap. ii.]

Livre III. Chapitre xi. 201

l'entendement actif, et viennent en fin au passif, a ce que, passant par tant d'etamines et sous tant de limes, elles soyent par ce moyen purifiées, subtilisées et affinées, et que de sensibles elles soyent rendues intelligibles.

Nous voyons et entendons ainsy, Theotime, tout ce que nous voyons ou entendons en cette vie mortelle, ouy mesme les choses de la foy : car, comme le miroiier ne contient pas la chose que l'on y void ains seulement la représentation et espèce d'icelle, laquelle représentation arrestee par le miroiier en produit une autre en l'œil qui regarde ; de mesme, la parole de la foy ne contient pas les choses qu'elle annonce, ains seulement elle les représente, et cette représentation des choses divines, qui est en la parole de la foy, en produit une autre, laquelle nostre entendement, moyennant la grâce de Dieu, accepte et reçoit comme représentation de la sainte vérité, et nostre volonté s'y complaît et l'embrasse comme une vérité honnorable, utile, aymable et très bonne. De sorte que les vérités signifiées en la parole de Dieu sont par icelle représentées a l'entendement, comme les choses exprimées au miroiier sont, par le miroiier, représentées a l'œil : si que, croire c'est voir comme par un miroiier, dit le grand Apostre*. « i cor., xm, 12.

Mais au Ciel, Theotime, ah mon Dieu, quelle faveur ! la Divinité s'unira elle mesme a nostre entendement, sans entremise d'espèce ni représentation quelconque ; ains elle s'appliquera et joindra elle mesme a nostre entendement, se rendant tellement présente a luy, que cette intime présence tiendra lieu de représentation et d'espèce. O vray Dieu, quelle suavité a l'entendement humain, d'estre a jamais uni a son souverain object, recevant non sa représentation mais sa présence, non aucune image ou espèce mais la propre essence de sa divine vérité et majesté ! Nous serons la comme des enfans très heureux de la Divinité, ayans l'honneur d'estre nourris de la propre substance divine, receiie en nostre ame par la bouche de nostre entendement ; et ce qui surpasse toute douceur, c'est que, comme les mères

202 Traitté de l'Amour de Dieu ne se contentent pas de nourrir leurs poupons de leur lait, qui est leur propre substance, si elles mesmes ne leur mettent le chicheron de leur tetin dans la bouche, affin qu'ilz reçoivent leur substance non en un cuillier ou autre instrument ains en leur propre substance et par leur propre substance, en sorte que cette substance maternelle serve de tuyau aussi bien que de nourriture pour estre receûe du bienaymé petit enfançon, amsy Dieu, nostre Père, ne se contente pas de faire recevoir sa propre substance en nostre entendement, c'est a dire de nous faire voir sa Divinité, mais par un abisme de sa douceur il appliquera luy mesme sa substance a nostre esprit, affin que nous l'entendions non plus en espèce ou représentation mais en elle mesme et par elle mesme, en sorte que sa substance paternelle et éternelle serve d'espèce aussi bien que d'object a nostre entendement. Et alhors seront prattiquees en une façon excellente ces divines promesses : Je la meneray en la solitude et

* Osee.ii, 14. parleray a son cœur, et l' allaiter ay*; Esjouisses-vous

avec Hierusalem en liesse, affin que vous allaities et soyes remplis de la mammelle de sa consolation, et que vous succies et que vous vous delecties de la totale affluence de sa gloire ; Vous seres portés

* is., Lxvi, 10-12. aux tetins, et on vous amadouera sur les genoux*.

Bonheur infini, Theotime, et lequel ne nous a pas seulement esté promis, mais nous en avons des arres au tressaint Sacrement de l'Eucharistie, festin perpétuel de la grâce divine ; car en iceluy nous recevons le sang du Sauveur en sa chair et sa chair en son sang, son sang nous estant appliqué par sa chair, sa substance par sa substance, a nostre propre bouche corporelle, afïin que nous sachions qu'ainsy nous appliquera-il son essence divine au festin éternel de la gloire. Il est vray qu'ici cette faveur nous est faitte réellement, mais a couvert, sous les espèces et apparences sacramentelles, la ou au Ciel, la Divinité se donnera a descouvert, et nous la

* I Cor., xni, 12 ; , , ;; j*

I joan., III, 2. verrons, face a face, comme elle est*.

Livre III. Chapitre xii.

DE L UNION ETERNELLE DES ESPRITZ BIENHEUREUX AVEC DIEU

O saint et divin Esprit, Amour éternel du Père et du Filz, soyes propice a mon enfance ! Nostre entendement verra donq Dieu, Theotime ; mais je dis, il verra Dieu luy mesme, face a face, contemplant par une veûe de vraye et réelle présence la propre essence divine, et en elle ses infinies beautés : la toute puissance, la toute bonté, toute sagesse, toute justice, et le reste de cet abisme de perfections.

Il verra donq clairement, cet entendement, la connoissance infinie que de toute éternité le Père a eue de sa propre beauté, et pour laquelle exprimer en soy mesme il prononça et dit éternellement le mot, le Verbe, ou la parole et diction très unique et très infinie, laquelle comprenant et représentant toute la perfection du Père, ne peut estre qu'un mesme Dieu très unique avec luy, sans division ni séparation. Ainsy verrons-nous donq cette éternelle et admirable génération du Verbe et Filz divin, par laquelle il nasquit éternellement a l'image et semblance du Père : image et semblance vive et naturelle, qui ne représente aucuns accidens ni aucun extérieur, puisqu'en Dieu tout est substance et n'y peut avoir accident, tout est intérieur et n'y peut avoir aucun extérieur ; mais image qui représente la propre substance du Père si vivement, si naturellement, tant essentiellement et substantiellement, que pour cela elle ne peut estre que le mesme Dieu avec luy, sans distinction

204 Traitté de l'Amour de Dieu ni différence quelcomque d'essence ou substance, ains avec la seule distinction des Personnes. Car, comme se pourroit il faire que ce divin Filz fust la vraye, vrayement vive et vrayement naturelle image, semblance » Heb., I, 3- et figure de l'infinie beauté et substance du Père*, si

elle ne representoit infiniment au vif et au naturel les infinies perfections du Père ? et comme pourroit elle représenter infiniment des perfections infinies, si elle mesme n'estoit infiniment parfaite ? et comme pourroit elle estre infiniment parfaite, si elle n'estoit Dieu ? et comme pourroit elle estre Dieu, si elle n'estoit un mesme Dieu avec le Père ?

Ce Filz donq, infinie image et figure de son Père infini, est un seul Dieu très unique et très infini avec son Père, sans qu'il y ait aucune différence de substance entre eux, ains seulement la distinction des Personnes ; laquelle distinction de Personnes, comme elle est totalement requise, aussi est-elle très suffisante pour faire que le Père prononce, et que le Filz soit la Parole prononcée, que le Père die, et que le Filz soit le Verbe ou la diction, que le Père exprime, et que le Filz soit l'image, semblance et figure exprimée, et qu'en somme, le Père soit Père, et le Filz soit Filz, deux Personnes distinctes, mays une seule essence et Divinité. Ainsy Dieu, qui est seul, n'est pas pourtant solitaire ; car il est seul en sa très unique et très simple Divinité, mays il n'est pas solitaire, puisqu'il est Père et Filz en deux Personnes. O Theotime, Theotime, quelle joye, quelle allégresse, de célébrer cette éternelle naissance qui se

* Ps. cix, 4- fait en la splendeur des Saintz*, de la célébrer, dis-je,

en la voyant, et de la voir en la célébrant !

• Vital», 1. i.c. II, Le très doux saint Bernard*, estant encores jeune garçon a Chastillon sur Seine, la nuit de Noël attendoit en l'église que l'on commençast l'office sacré, et en cette attente le pauvre enfant s'endormit d'un sommeil fort léger, pendant lequel, o Dieu ! quelle douceur ! il vit en esprit, mais d'une vision fort distincte et fort claire, comme le Filz de Dieu ayant espousé la nature humaine et s'estant rendu petit Enfant dans les entrailles très

Livre III. Chapitre xii. 205

pures de sa Mère, naissoit virginalement de son ventre sacré, avec une humble suavité meslee d'une céleste majesté,

Comme l'Espoux qui, en maintien royal,

Sort tout joyeux de son lict nuptial* : * ps. xviii, 6.

vision, Theotime, qui combla tellement le cœur amiable du petit Bernard, d'ayse, de jubilation et de délices spirituelles, qu'il en eut toute sa vie des ressentimens extrêmes ; et partant, combien que depuis, comme une abeille sacrée, il recueillit tous- jours de tous les divins mystères le miel de mille douces et divines consolations, si est-ce que la solemnité de Noël luy apportoit une particulière suavité, et parloit avec un goust nompareil de cette nativité de son Maistre. Helas, mais de grâce, Theotime, si une vision mystique et imaginaire de la naissance temporelle et humaine du Filz de Dieu, par laquelle il procedoit homme de la femme, vierge d'une Vierge, ravit et contente si fort le cœur d'un enfant, hé, que sera-ce quand nos espritz glorieusement illuminés de la clarté bienheureuse, verront cette éternelle naissance par laquelle le Filz procède « Dieu de Dieu, lumière de lumière, vray Dieu d'un vray Dieu, » divinement et éternellement ! Alhors donq, nostre esprit se joindra par une complaysance incompréhensible a cet object si deHcieux, et par une invariable attention luy demeurera éternellement uni.

2o6 Traitté de l'Amour de Dieu

DE l'union des ESPRITZ BIENHEUREUX AVEC DIEU

Le Pere éternel, voyant l'infinie bonté et beauté de son essence si vivement, essentiellement et substantiellement exprimée en son Filz, et le Filz voyant réciproquement que sa mesme essence, bonté et beauté est originairement en son Pere comme en sa source et fontaine, hé, se pourroit-il faire que ce divin Pere et son Filz ne s'entr'a3'massent pas d'un amour infini, puisque leur volonté par laquelle ilz ayment, et leur bonté pour laquelle ilz ayment, sont infinies en l'un et en l'autre ?

L'amour ne nous treuvant pas égaux, il nous égale ; ne nous treuvant pas unis, il nous unit. Or, le Pere et le Filz se treuvans non seulement égaux et unis, ains un mesme Dieu, une mesme bonté, une mesme essence et une mesme unité, quel amour doivent-ilz avoir l'un a l'autre ! Mays cet amour ne se passe pas comme l'amour que les créatures intellectuelles ont entre elles ou envers leur Créateur (car l'amour créé se fait par plusieurs et divers eslans, souspirs, unions et liaysons qui s'entresuivent et font la continuation de l'amour avec une douce vicissitude de mouvemens spirituelz) ; car l'amour divin du Pere éternel envers son Filz est prattiqué en un seul souspir, eslancé réciproquement par le Pere et le Filz, qui, en cette sorte, demeurent unis et liés ensemble. Ouy, mon Theotime, car la bonté du Pere et du Filz n'estant qu'une seule très uniquement unique bonté, commune a l'un et a l'autre, l'amour de cette bonté ne peut estre qu'un seul amour ; parce qu'encor

Livre III. Chapitre xiii. 207

qu'il y ayt deux amans, a sçavoir le Père et le Filz, néanmoins il n'y a que leur seule très unique bonté, qui leur est commune, laquelle est aymee, et leur très unique volonté qui ayme, et partant il n'y a aussi qu'un seul amour, exercé par un seul souspir amoureux. Le Père souspire cet amour, le Filz le souspire aussi ; mais parce que le Père ne souspire cet amour que par la mesme volonté et pour la mesme bonté qui est également et uniquement en luy et en son Filz, et le Filz mutuellement ne souspire ce souspir amoureux que pour cette mesme bonté et par cette mesme volonté, partant ce souspir amoureux n'est qu'un seul souspir, ou un seul esprit eslancé par deux souspirans.

Et d'autant que le Père et le Filz qui souspirent, ont une essence et volonté infinie par laquelle ilz souspirent, et que la bonté pour laquelle ilz souspirent est infinie, il est impossible que le souspir ne soit infini ; et d'autant qu'il ne peut estre infini qu'il ne soit Dieu, partant cet Esprit souspire du Père et du Filz est vray Dieu, et parce qu'il n'y a ni peut avoir qu'un seul Dieu, il est un seul vray Dieu avec le Père et le Filz. Mais de plus, parce que cet amour est un acte qui procède réciproquement du Père et du Filz, il ne peut estre ni le Père ni le Filz desquelz il est procédé, quoy qu'il ait la mesme bonté et substance du Père et du Filz, ains faut que ce soit une troisiesme Personne divine, laquelle avec le Père et le Filz ne soit qu'un seul Dieu ; et d'autant que cet amour est produit par manière de souspirs ou d'inspirations, il est appelle Saint Esprit.

Or sus, Theotime, le roy David, descrivant la suavité de l'amitié des serviteurs de Dieu, s'escrie * : * ps. cxxxn, 1-3.

O voyci que c'est chose bonne,

Qtii mille suavités donne,

Quand les frères enseniblenient

Habitent unanimement !

Car cette douceur amiable

Au tressaint onguent est semblable,

Que dessus le chef on versa

2o8 Traitté de l'Amour de Dieu

D'Aron quand on le consacra : Onguent dont la teste sacrée D'Aron estoit toute trempée, Jusqu'à la robbe s'escoulant Et tout son collet parfumant.

Mais, o Dieu, si l'amitié humaine est tant agréablement aymable et respand une odeur si délicieuse sur ceux qui la contemplent, que sera-ce, mon bienaymé Theotime, de voir l'exercice sacré de l'amour réciproque du Père envers le Filz éternel ! Saint Grégoire Nazianzene

* Orat. xLiii, § 22. raconte* que l'amitié incomparable qui estoit entre luy

et son grand saint Basile estoit célébrée par toute la

♦ Apoiog.,c.xxxix. Grèce, et Tertulien tesmoigne * que les payens admiroient cet amour plus que fraternel qui regnoit entre les premiers Chrestiens : o quelle feste, quelle solemnité ! de quelles louanges et bénédictions doit estre célébrée, de quelles admirations doit estre honnoree et aymee l'éternelle et souveraine amitié du Père et du Filz ! Qu'y a-il d'aymable et d'amiable si l'amitié ne l'est pas ? et si l'amitié est amiable et aymable, quelle amitié le peut estre en comparayson de cette infinie amitié qui est entre le Père et le Filz, et qui est un mesme Dieu très unique avec eux ? Xostre cœur, Theotime, s'abismera d'amour, en l'admiration de la beauté et suavité de l'amour que ce Père éternel et ce Filz incompréhensible prattiquent divinement et éternellement.

Livre III. Chapitre xiv. 209

QUE LA SAINTE LUMIERE DE LA GLOIRE SERVIRA A L'UNION

L'entendement créé verra donq l'essence divine sans aucune entremise d'espèce ou représentation, mais il ne la verra pas néanmoins sans quelqu'excellente lumière qui le dispose, esleve et renforce pour faire une veiie si haute et d'un object si sublime et esclattant ; car, comme la chouette a bien la veûe asses forte pour voir la sombre lumière de la nuict sereine, mais non pas toutefois pour voir la clarté du midi, qui est trop brillante pour estre receiie par des yeux si troubles et imbecilles, ainsy nostre entendement, qui a bien asses de force pour considérer les vérités naturelles par son discours, et mesme les choses surnaturelles de la grâce par la lumière de la foy, ne sauroit pas néanmoins, ni par la lumière de la nature ni par la lumière de la foy, atteindre jusques a la veûe de la substance divine en elle mesme. C'est pourquoy la suavité de la Sagesse éternelle a disposé* de ne point apphquer son essence a * Sap., vm, i. nostre entendement, qu'elle ne l'ait préparé, revigoré et habilité, pour recevoir une veiie si eminente et disproportionnée a sa condition naturelle comme est la veiie de la Divinité : car ainsy le soleil, souverain object de nos yeux corporelz entre les choses naturelles, ne se présente point a nostre veiie que premier il n'envoyé ses rayons, par le moyen desquelz nous le puissions voir ; de sorte que nous ne le voj^ons que par sa lumière. Toutefois, il y a de la différence entre les rayons que le soleil jette a nos yeux corporelz, et la lumière que Dieu créera en nos entendemens, au Ciel : car le rayon du

2IO Traitté de l'Amour de Dieu

soleil corporel ne fortifie point nos yeux quand ilz sont foibles et impuissans a voir, ains plustost il les aveugle, esblouissant et dissipant leur veiie infirme ; ou, au contraire, cette sacrée lumière de gloire, treuvant nos entendemens inhabiles et incapables de voir la Divinité, elle les esleve, renforce et perfectionne si excellemment, que, par une merveille incompréhensible, ilz regardent et contemplent l'abisme de la clarté divine fixement et droitement en elle mesme, sans estre esblouis ni rebouschés de la grandeur infinie de son esclat.

Tout ainsy, donq, que Dieu nous a donné la lumière de la rayson par laquelle nous le pouvons connoistre comme Autheur de la nature, et la lumière de la foy par laquelle nous le considérons comme source de la grâce, de mesme il nous donnera la lumière de gloire, par laquelle nous le contemplerons comme fontaine de la béatitude et vie éternelle : mays fontaine, Theotime, que nous ne contemplerons pas de loin, comme nous faisons maintenant par la foy, ains que nous verrons par la lumière de gloire plongés et abismés en icelle. Les

* Hist. nat., 1. II, plongeous, dit Pline *, qui pour pescher les pierres c. cm (al. cvi). precieuses s'enfoncent dans la mer, prennent de l'huyle

en leur bouche, affin que le respandant ilz ayent plus de jour pour voir dedans les eaux entre lesquelles ilz nagent : Theotime, l'ame bienheureuse estant enfoncée et plongée dans l'océan de la divine essence, Dieu respandra dans son entendement la sacrée lumière de gloire, qui luy fera jour en cet abisme de lumière ♦Tira., VI, i6. inaccessible*, affin que par la clarté de la gloire nous voyions la clarté de la Divinité :

En Dieu gist la fontaiyie mesme De vie et de playsir suprem-e ; Sa clarté nous apparoistra Aux rais de sa vive lumière. Et nostre liesse pleniere

* Pà. XXXV, 10. De son jour seulement naistra*.

Livre III. Chapitre xv. 211

QUE l'union des BIENHEUREUX AVEC DIEU

Or, ce sera cette lumière de gloire, Theotime, qui donnera la mesure a la veiie et contemplation des Bienheureux ; et selon que nous aurons plus ou moins de cette sainte splendeur, nous verrons aussi plus ou moins clairement, et par conséquent plus ou moins heureusement, la tressainte Divinité, qui, regardée diversement, nous rendra de mesme différemment glorieux. Certes, en ce Paradis céleste tous les espritz voyent toute l'essence divine, mais nul d'entr'eux ni tous eux ensemble ne la voyent ni peuvent voir totalement. Non, Theotime, car Dieu estant très uniquement un et très simplement indivisible, on ne le peut voir qu'on ne le voye tout ; et d'autant qu'il est infini, (b) sans limite, ni borne, ni mesure quelcomque en sa perfection, il n'y a ni peut avoir aucune capacité hors de luy, qui jamais puisse totalement comprendre ou pénétrer l'infinité de sa bonté, infiniment essentielle et essentiellement infinie.

Cette lumière créée du soleil visible, qui est limitée et finie, est tellement veiie toute de tous ceux qui la regardent, qu'elle n'est pourtant jamais veiie totalement de pas un, ni mesme de tous ensemble. Il en est presqu'ainsy de tous nos sens : entre plusieurs qui oyent une excellente musique, quoy que tous l'entendent toute, les uns pourtant ne l'oyent pas si bien ni avec tant de

(a) [De tout le troisième Livre, ce chapitre est le seul dont le Ms. (B) ait été recouvré.]

(b) infini, — [immense,]

212 Traitté de l'Amour de Dieu playsir que les autres, selon que les aureilles sont plus » Sap., xv^, 20, 21. OU moins délicates. La manne* estoit savourée toute de quicomque la mangeoit, mais différemment néanmoins, selon la diversité des appetitz de ceux qui la prenoyent, et ne fut jamais savourée totalement, car elle avoit plus de différentes saveurs qu'il n'y avoit de variété de gousts es Israélites : Theotime (^), nous verrons et savourerons la haut au Ciel toute la Divinité, mais jamais nul des Bienheureux ni tous ensemble ne la verront ou savoureront totalement ; (<^) cette infinité divine aura tous-jours infiniment plus d'excellences que nous ne sçaurions avoir de suffisance et de capacité, et nous aurons un contentement indicible de connoistre, qu'après avoir assouvi tout le désir de nostre cœur et rempH pleynement sa capacité en la jouissance du bien infini, qui est Dieu, néanmoins il restera encor en cette infinité des infinies perfections a voir, a jouir et posséder, que sa divine Majesté entend et void, elle seule se comprenant soy mesme.

Ainsy les poissons jouissent de la grandeur incroyable de l'océan, et (s) jamais pourtant aucun poisson, ni mesme toute la multitude des poissons, ne vid toutes les plages ni ne trempa ses escailles en toutes les eaux de la mer ; et les oyseaux s'esgayent a leur gré dans la vasteté de l'air, mais jamais aucun oyseau, ni mesme toute la race des oyseaux ensemble, n'a battu des aysles toutes les contrées de l'air et n'est jamais parvenu a la suprême région d'iceluy. Ah, Theotime W, nos espritz, a leur gré et selon toute l'estendue de leurs souhaitz, nageront en l'océan et voleront en l'air de la Divinité, et se res-j ouïront éternellement de voir que cet air est tant infini, cet océan si vaste, qu'il ne peut estre mesuré par leurs aysles, et que jouissans sans reserve ni exception

(c) Philothee

(d) totalement: — [il y aura tous-jours des infinies perfections a voir, après que nous aurons veu sa perfection infinie ; il y aura...J

(e) mays

(f) Philothee

Livre III. Chapitre xv. 213

quelcomque de tout cet abisme infini de la Divinité, ilz ne peuvent néanmoins jamais égaler leur jouissance a cette infinité, laquelle demeure tous-jours infiniment infinie au dessus de leur capacité.

Et sur ce sujet, les espritz bienheureux sont ravis de deux admirations : l'une, pour l'infinie beauté qu'ilz contemplent, et l'autre, pour l'abisme de l'infinité qui reste a voir en cette mesme beauté. O Dieu, que ce qu'ilz voyent est admirable ! mais o Dieu, que ce qu'ilz ne voyent pas l'est beaucoup plus ! Et toutefois, Theotime (s), la tressainte beauté qu'ilz voyent estant infinie, elle les rend parfaitement satisfaitz et assouvis ; et se contentans d'en jouir selon le rang qu'ilz tiennent au Ciel, a cause de la très aymable Providence divine qui en a ainsy ordonné, ilz convertissent la connoissance qu'ilz ont de ne posséder pas ni ne pouvoir posséder totalement leur object, en une simple complaysance d'admiration, par laquelle ilz ont une joye souveraine de voir que la beauté qu'ilz ayment est tellement infinie qu'elle ne peut estre totalement connetie que par elle mesme : car en cela consiste la divinité de cette Beauté infinie, ou la beauté de cette infinie Divinité.

(g) beaucoup plus ! — fMays néanmoins, ce qu'ilz voyent, estant infini en beauté, les rend...J Et toutefois, Philothee

Nous ne faysons pas ces discours pour ces grandes âmes d'eslite que Dieu, par une très spéciale faveur, maintient et confirme tellement en son amour, qu'elles sont hors le hazard de jamais le perdre ; nous parlons pour le reste des mortelz, auxquelz le Saint Esprit addresse ces advertissemens : Qui est debout, qu'il prenne garde a ne point tomber*. Tiens ce que tu * i Cor., x, 12. as*. Ayés soin et travaillés, affin d'asseurer par *Apoc., m, n. bonnes œuvres vostre vocation*. En suite dequoy il * 11 Petri, i, 10. leur fait faire cette prière : Ne me rejettes point de devant vostre face et ne m'ostés point vostre Saint Esprit*; Et ne nous induises point en tentation**; * Ps. l, 13. affin qu'ilz fassent leur salut avec un saint tremble- ' '

ment et une crainte sacrée *, sçachans qu'ilz ne sont * Philip., n, 12. pas plus invariables et fermes a conserver l'amour de Dieu que le premier Ange avec ses sectateurs, et Judas,

2i6 Traitté de l'Amour de Dieu

qui l'ayans receu le perdirent, et en le perdant se perdirent éternellement eux mesmes ; ni que Salomon, qui, l'ayant une fois quitté, tient tout le monde en doute de sa damnation ; ni que Adam, Eve, David, saint Pierre, qui estans enfans de salut ne laissèrent pas de descheoir pour un tems de l'amour sans lequel il n'y a point de salut. Helas, o Theotime, qui sera donq asseuré de conserver l'amour sacré en cette navigation de la vie mortelle, puisqu'en la terre et au Ciel tant de personnes d'incomparable dignité ont fait des si cruelz naufrages ! Mais, o Dieu éternel, comme est-il possible, diresvous, qu'une ame qui a l'amour de Dieu le puisse jamais perdre ? Car ou l'amour est, il résiste au péché : et comme se peut il donq faire que le péché y entre, puisque l'ajnour est fort comme la mort, aspre au combat

* Gant., viii, 6. comme l'enfer* ? comme peuvent les forces de la

mort ou de l'enfer, c'est a dire les péchés, vaincre l'amour qui pour le moins les esgale en force, et les surmonte en assistance et en droit ? Mays comme peut-il estre qu'une ame raysonnable, qui a une fois savouré une si grande douceur comme est celle de l'amour divin, puisse onques volontairement avaler les eaux ameres

* Exod., XV, 23. de l'offence* ? Les enfans, tout enfans qu'ilz sont, estans

nourris au lait, au beurre et au miel, abhorrent l'amertume de l'absinthe et du chicotin, et pleurent jusques a pasmer quand on leur en fait gouster : hé donques, o vray Dieu, l'ame une fois jointe a la bonté du Créateur, comme le peut-elle quitter pour suivre la vanité de la

* Rom., VIII, -îo. créature* ?

Mon cher Theotime, les deux mesmes s'esbahissent,

* jerem., II, 12. leurs -portes se froissent de frayeur*, et les Anges de

* is., XXXIII, 7. paix * demeurent esperdus d'estonnement sur cette

prodigieuse misère du cœur humain, qui abandonne un bien tant aymable pour s'attacher a des choses si déplorables. Mays aves-vous jamais veu cette petite merveille que chacun sçait, et de laquelle chacun ne sçait pas la rayson ? Quand on perce un tonneau bien plein, il ne respandra point son vin qu'on ne luy donne de l'air par dessus, ce qui n'arrive pas aux tonneaux

Livre IV. Chapitre i. 217

esquelz il y a des-ja du vuide, car on ne les a pas plus tost ouvertz que le vin en sort. Certes, en cette vie mortelle, quoy que nos âmes abondent en amour céleste, si est ce que jamais elles n'en sont si pleines que par la tentation cet amour ne puisse sortir ; mais la haut au Ciel, quand les suavités de la beauté de Dieu occuperont tout ncstre entendement et les délices de sa bonté assouviront toute nostre volonté, en sorte qu'il n'y aura rien que la plénitude de son amour ne remplisse, nul objet, quoy qu'il pénètre jusques a nos cœurs, ne pourra jamais tirer ni faire sortir une seule goutte de la pretieuse liqueur de leur amour céleste ; et de penser donner du vent par dessus, c'est a dire décevoir ou surprendre l'entendement, il ne sera plus possible, car il sera immobile en l'appréhension de la vérité souveraine.

Ainsy le vin qui est bien espuré et séparé de sa lie peut aysement estre garenti de tourner et pousser, mais celuy qui est sur sa lie y est presque tous- jours sujet. Et quant a nous, tandis que nous sommes en ce monde, nos espritz sont sur la lie et le tartre de mille humeurs et misères, et par conséquent aysés a changer et tourner en leur amour ; mais estans au Ciel, ou, comme en ce grand festin descrit par Isaïe *, nous aurons le vin * Cap xxv, 6. purifié de toute lie, nous ne serons plus sujetz au change, ains demeurerons inséparablement unis par amour a nostre souverain Bien. Icy, parmi les crépuscules de l'aube du jour, nous craignons qu'en lieu de l'Espoux nous ne rencontrions quelqu'autre objet qui nous amuse et déçoive ; mais quand nous le treuverons la haut ou il repaist et repose au midy* de sa gloire, * Cant., i, 6. il n'y aura plus moyen d'estre trompés, car sa lumière sera trop claire, et sa douceur nous Uera si serré a sa bonté que nous ne pourrons plus vouloir nous en desprendre.

Nous sommes comme le corail, qui dans l'océan, lieu de son origine, est un arbrisseau pasle-verd, foible, fléchissant et phable* : mais estant tiré hors du fond de * piïq-. Hist. nat.,

, -, • j -1 j • .L l.XXXII, c. XI (a/

la mer, comme du sem de sa mère, il devient presque n).

2i8 Traitté de l'Amour de Dieu

pierre, se rendant ferme et impliable, a mesme qu'il change son verd blafastre en un vermeil fort vif : car ainsy, estans encor emmi la mer de ce monde, lieu de nostre naissance, nous sommes sujetz a des vicissitudes extrêmes, pliables a toutes mains, a la droitte de l'amour céleste par l'inspiration, a la gauche de l'amour terrestre par la tentation ; mais si une fois tirés hors de cette mortahté, nous avons changé le pasle-verd de nos craintives espérances au vif vermeil de l'asseuree jouissance, jamais plus nous ne serons muables, ains demeurerons a tous-jours arrestés en l'amour éternel.

Il est impossible de voir la Divinité et ne l'aymer pas ; mays ici bas, ou, sans la voir, nous l'entrevoyons seulement au travers des ombres de la foy, comme en

*i Cor., XIII, 12. un mirouer*, nostre connoissance n'est pas si grande qu'elle ne laisse encor l'entrée a la surprise des autres objetz et biens apparens, lesquelz, entre les obscurités qui se meslent en la certitude et vérité de la foy , se glissent insensiblement comme petitz renardeaux, et

* Cant., II, 15. démolissent nostre vigne fleurie*. En somme, Theotime, quand nous avons la charité nostre franc arbitre est paré de la robbe nuptiale, de laquelle comme il peut tous-jours demeurer vestu, s'il veut, en bien faisant, aussi s'en peut il despouiller, s'il luy plait, en péchant.

L'ame est maintefois contristee et affligée dans le cors, jusques mesme a quitter plusieurs membres d'iceluy, qui demeurent privés de mouvement et sentiment, encores qu'elle n'abandonne pas le cœur, ou elle est tous-jours toute entière jusques a l'extrémité de la vie. Ainsy la charité est quelquefois tellement alangourie et

Livre IV. Chapitre n. 219

abbatue dans le cœur qu'elle ne paroist presque plus en aucun exercice, et néanmoins elle ne laisse pas d'estre entière en la suprême région de l'ame ; et c'est Ihors que, sous la multitude des péchés venielz, comme sous des cendres, le feu du saint amour demeure couvert et sa lueur estouffee, quoy que non pas amorti ni esteint. Car tout ainsy que la présence du diamant empesche l'exercice et l'action de la propriété que l'aymant a d'attirer le fer, sans toutefois luy oster la propriété, laquelle opère soudain que cet empeschement est esloigné, de mesme la présence du péché véniel n'oste pas voirement a la charité sa force et puissance d'opérer^ mais elle l'engourdit en certaine façon et la prive de l'usage de son activité, si qu'elle demeure sans action, stérile et inféconde. Certes, le péché véniel, ni mesme l'affection au péché véniel, n'est pas contraire a l'essentielle resolution de la charité, qui est de préférer Dieu a toutes choses : d'autant que par ce péché nous aymons quelque chose hors de la rayson, mais non pas contre la rayson ; nous déferons un peu trop, et plus qu'il n'est convenable, a la créature, mais non pas en la préférant au Créateur ; nous nous amusons plus qu'il ne faut aux choses terrestres, mais nous ne quittons pas pour cela les célestes : en somme, cette sorte de péché nous retarde au chemin de la charité, mais il ne nous en oste pas, et partant, le péché véniel n'estant pas contraire a la charité, il ne la destruit jamais, ni en tout ni en partie. Dieu fit sçavoir a l'Evesque d'Ephese qu'il avoit délaissé sa première charité*; ou il ne dit pas qu'il * Apoc, n, 4. estoit sans charité, mais seulement qu'elle n'estoit plus telle qu'au commencement, c'est a dire qu'elle n'estoit plus prompte, fervente, fleurissante et fructueuse : ainsy que nous avons accoustumé de dire d'un homme, qui de brave, joyeux et gaillard est devenu chagrin, paresseux et maussade : Ce n'est plus celuy d'autrefois ; car nous ne voulons pas entendre que ce ne soit pas le mesme selon la substance, mais seulement selon les actions et exercices ; et de mesme, Nostre Seigneur a dit * qu'es * Matt., xxiv, 12. derniers jours la charité de plusieurs se rafroidira,

220 Traitté de l'Amour de Dieu c'est a dire, elle ne sera pas si active et courageuse, a cause de la crainte et de l'ennuy qui oppressera les cœurs. Certes, la concupiscence ayant conceu, elle engendre le péché ; mais ce péché, quoy que péché, n'engendre pas tous-jours la mort de l'ame, ains seulement Ihors qu'il a une malice entière et qu'il est con* Cap. I, 15. sommé et accompli, comme dit saint Jacques* : qui en

cela establit si clairement la différence entre le péché véniel et le péché mortel, que je ne sçay comme il s'est treuvé des gens en nostre siècle qui ayent eu la hardiesse de le nier.

Néanmoins, le péché véniel est péché, et par conséquent il desplait a la charité, non comme chose qui luy soit contraire, mays comme chose contraire a ses operations et a son progrès, voire mesme a son intention, laquelle estant que nous rapportions toutes nos opérations a Dieu, elle est violée par le péché véniel, qui porte les actions par lesquelles nous le commettons, non pas voirement contre Dieu, mais hors de Dieu et de sa volonté : et comme nous disons d'un arbre qui a esté rudement touché et réduit en friche par la tempeste, que rien n'y est demeuré, parce qu'encor que l'arbre est entier, néanmoins il est resté sans fruit, de mesme, quand nostre charité est battue des affections que l'on a aux péchés venielz, nous disons qu'elle est diminuée et defaiUie, non que l'habitude de l'amour ne soit entière en nos espritz, mais parce qu'elle est sans les œuvres qui sont ses fruitz.

(a) L'affection aux grans péchés rendait tellement la vérité prisonnière de l'injustice, entre les philosophes

• Rom., I, 18, 21. payens, que, comme dit le grand Apostre*, connoissans

Dieu, Hz ne le glorifioyent pas selon que cette connoissance requeroit : si que cette affection n'exterminant pas la lumière naturelle, elle la rendoit infructueuse. Aussi, les affections au péché véniel n'aboUssent pas la charité, mays elles la tiennent comme un esclave, liée pieds et

(a) [Voir à l'Appendice.]

Livre IV. Chapitre ii. 221

mains, empeschant sa liberté et son action ; cette affection nous attachant par trop a la jouissance des créatures, nous prive de la privante spirituelle entre Dieu et nous, a laquelle la charité, comme vraye amitié, nous incite, et, par conséquent, elle nous fait perdre les secours et assistances intérieures, qui sont comme les espritz vitaux et animaux de l'ame, du défaut desquelz provient une certaine paralisie spirituelle, laquelle en fin si on n'y remédie nous conduit a la mort. Car en somme, la charité estant une qualité active, ne peut estre long tems sans agir ou périr ; elle est, disent nos Anciens, de l'humeur de Rachel, qui aussi la representoit. Donne-moi des enfans, disoit celle ci a son mari, autrement je mourray* : et la charité presse le cœur *Gen., xxx. i. auquel elle est mariée de la féconder en bonnes œuvres, autrement elle périra.

Nous ne sommes guère en cette vie mortelle sans beaucoup de tentations : or ces espritz vilz, paresseux et addonnés aux playsirs extérieurs, n'estans pas duitz aux combatz ni exercés aux armes spirituelles, ilz ne gardent jamais guère la charité, ains se laissent ordinairement surprendre a la coulpe mortelle. Ce qui arrive d'autant plus aysement, que par le péché véniel l'ame se dispose au mortel ; car, comme cet ancien (^) ayant continué a porter tous les jours un mesme veau, le porta en fin encor qu'il fut devenu un gros bœuf, la coustume ayant petit a petit rendu insensible a ses forces l'accroissement d'un si lourd fardeau, ainsy celuy qui s'affectionne a joiier des testons joiieroit en fin des escus, des pistoles, des chevaux, et après ses chevaux toute sa chevance ; qui lasche la bride aux menues choleres, se treuve en fin furieux et insupportable ; qui s'addonne a mentir p?r raillerie, est grandement en danger de mentir avec calomnie.

En fin, Theotime, nous disons de ceux qui ont la complexion fort foible, qu'ilz n'ont point de vie, qu'ilz n'en ont pas une once, ou qu'ilz n'en ont pas plein le

(i) Milon de Crotone. Voir Quintilien, Instit. Orat., lib. I, cap. xv.

222 Traitté de l'Amour de Dieu poing, parce que ce qui doit bien tost finir semble en effect n'estre plus ; et ces âmes fainéantes, addonnees aux playsirs et affectionnées aux choses transitoires, peuvent bien dire qu'elles n'ont plus de charité, puisque si elles en ont, elles sont en voye de la perdre bien tost.

Ce maUieur de quitter Dieu pour la créature arrive ainsy. Nous n'aymons pas Dieu sans intermission, d'autant qu'en cette vie mortelle la charité est en nous par manière de simple habitude, de laquelle, comme les philosophes ont remarqué, nous usons quand il nous plait et non jamais contre nostre gré. Quand donq nous n'usons pas de la charité qui est en nous, c'est a dire quand nous n'employons pas nostre esprit aux exercices de l'amour sacré, ains que le tenans diverti a quelque autre occupation, ou que paresseux en soy mesme il se tient inutile et négligent, aUiors, Theotime, il peut estre touché de quelque object mauvais, et surpris de quelque tentation ; et bien que l'habitude de la charité en mesme tems soit au fond de nostre ame et qu'elle face son office, nous incHnant a rejetter la suggestion mauvaise, si est-ce qu'elle ne nous presse pas ni nous porte a l'action de la résistance, qu'a mesure que nous la secondons, comme les habitudes ont coustume de faire : et partant, nous laissant en nostre liberté, il advient maintefois que le mauvais object ayant jette bien avant ses attraitz dans nostre cœur, nous nous attachons a luy par une complaysance excessive, laquelle venant a croistre il nous est malaysé de nous en desfaire , et

Lucse, VIII, II. ' comme des espines, selon que dit Nostre Seigneur*,

Livre IV. Chapitre m. 223

elle sîiffoque en fin la semence de la grâce et dilection céleste. Ainsy arriva-il a nostre première mère Eve, de laquelle la perte commença par un certain amusement qu'elle prit a de\dser avec le serpent, recevant de la complaysance d'ouïr parler de son aggrandissement en science et de voir la beauté du fruit défendu ; si que, la complaysance grossissant en l'amusement et l'amusement se nourrissant dans la complaysance, elle s'y treuva en fin tellement engagée, que se laissant aller au consentement, elle commit le malheureux péché auquel par après elle attira son mari.

On void que les pigeons touchés de vanité se pavonnent quelquefois en l'air et font des esplanades ça et la, se mirant en la variété de leur pennage, et Ihors les tierceletz et faucons qui les espient viennent fondre sur eux et les attrappent, ce qu'ilz ne f croient jamais si les pigeons voloient leur droit vol, d'autant qu'ilz ont l'aisle plus roide que les oyseaux de proye. Helas, Theotime, si nous ne nous amusions pas en la vanité des playsirs caduques, et sur tout en la complaysance de nostre amour propre, ains qu'ayans une fois la charité, nous fussions soigneux de voler droit, la part ou elle nous porte, jamais les suggestions et tentations ne nous attrapperoyent ; mais parce que, comme colombes séduites et deceiies de nostre propre estime, nous retournons sur nous mesmes et entretenons trop nos espritz parmi les créatures, nous nous treuvons souvent surpris entre les serres de nos ennemis, qui nous emportent et dévorent.

Dieu ne veut pas empescher que nous ne soyons attaqués de tentations, affin que resistans, nostre charité soit plus exercée, et puisse par le combat emporter la victoire et par la victoire obtenir le triomphe ; mais que nous ayons quelque sorte d'inclination a nous délecter en la tentation, cela vient de la condition de nostre nature, qui ayme tant le bien que pour cela elle est sujette d'estre alléchée* par tout ce qui a apparence de * Jacobi, i, 14. bien. Et ce que la tentation nous présente pour amorce est tous-jours de cette sorte ; car, comme enseignent

224 Traitté de l'Amour de Dieu

* I joan., II, i6. les saintes Lettres*, ou c'est un bien honnorable selon

le monde pour nous provoquer a l'orgueil de la vie mondaine, ou un bien délectable aux sens pour nous porter a la convoitise charnelle, ou un bien utile a nous enrichir pour nous inciter a la convoitise et avarice des yeux. Que si nous tenions nostre foy, laquelle sçait discerner entre les vrays biens qu'il faut pourchasser et les faux qu'il faut rejetter, vivement attentive a son devoir, certes, elle serviroit de sentinelle asseuree a la charité et luy donneroit advis du mal qui s'approche du cœur sous prétexte de bien, et la charité le repousseroit soudain : mais parce que nous tenons ordinairement nostre foy, ou dormante ou moins attentive qu'il ne seroit requis pour la conservation de nostre charité, nous sommes aussi souvent surpris de la tentation, laquelle séduisant nos sens, et nos sens incitans la partie inférieure de nostre ame a rébellion, il advient que maintefois la partie supérieure de la rayson cède a l'effort de cette révolte, et, commettant le péché, elle perd la charité.

Tel fut le progrès de sédition que le desloyal Absalon

* II Reg., XV. excita contre son bon père David* ; car il mit en avant

des propositions bonnes en apparence, lesquelles estant une fois receiies par les pauvres Israélites desquelz la prudence estoit endormie et engourdie, il les sollicita tellement qu'il les réduisit a une entière rébellion : de sorte que David fut contraint de sortir tout espleuré de Hierusalem avec tous ses plus fidèles amis, ne laissant en la ville de gens de marque, sinon Sadoc et Abiathar, prestres de l'Eternel, avec leurs enfans ; or Sadoc estoit voyant, c'est a dire prophète. Car de mesme, trescher Theotime, l'amour propre treuvant nostre foy hors d'attention et sommeillante, il nous présente des biens vains mais apparens, séduit nos sens, nostre imagination et les facultés de nos âmes, et presse tellement nos francs arbitres qu'il les conduit a l'entière révolte contre le saint amour de Dieu ; lequel alhors, comme un autre David, sort de nostre cœur avec tout son train, c'est a dire avec les dons du Saint Esprit et les autres

Livre IV. Chapitre iv. 225

vertus célestes, qui sont compaignes inséparables de la charité si elles ne sont ses propriétés et habilités ; et ne reste plus en la Hierusalem de nostre ame aucune vertu d'importance, sinon Sadoc le voyant, c'est a dire le don de la foy qui nous peut faire voir les choses éternelles, avec son exercice, et encor Abiathar, c'est a dire le don de l'espérance avec son action, qui tous deux demeurent bien affligés et tristes, maintenans toutefois en nous l'Arche de l'alliance, c'est a dire la quaUté et le filtre de Chrestien qui nous est acquis par le Baptesme.

Helas, Theotime, quel pitoyable spectacle aux Anges de paix, de voir ainsy sortir le Saint Esprit et son amour de nos âmes pécheresses ! hé, je croy certes, que s'ilz pouvoyent alhors pleurer, ilz verseroyent des larmes infinies*, et d'une voix lugubre lamentans nostre mal- * is., xxxni, 7. heur, ilz chanteroyent le triste cantique que Hieremie entonna, quand, assis sur le sueil du Temple désolé, il contempla la ruine de Hierusalem au temps de Sedecie* : * Thren., i, i.

Ah combien voy-je désolée Cette cité, jadis comblée De peuple, de bien et d'honneur. Maintenant siège de l'horreur!

QUE l'amour sacré SE PERD EN UN MOMENT

L'amour de Dieu, qui nous porte jusques au mespris de nous mesmes, nous rend citoyens de la Hierusalem céleste ; l'amour de nous mesmes, qui nous pousse jusques au mespris de Dieu, nous rend esclaves de la Babylone infernale. Or nous allons, certes, petit a petit a ce

226 Tr.\itté de l'Amour de Dieu mespris de Dieu, mais nous n'y sommes pas plus tost parvenus, que soudain, en un moment, la sainte charité se sépare de nous, ou, pour mieux dire, elle périt tout a fait. Ouy, Theotime, car en ce mespris de Dieu consiste le péché mortel, et un seul péché mortel bannit la charité de l'ame, d'autant qu'il rompt le lien et l'union d'icelle avec Dieu, qui est l'obéissance et sousmission a sa volonté ; et comme le cœur humain ne peut estre vivant et divisé, aussi la charité, qui est le cœur de l'ame et l'ame du cœur, ne peut jamais estre blessée qu'elle ne soit tuée : ainsy qu'on dit des perles, qui conceiies de la rosée céleste périssent si une seule goutte *vide sup., p. 171, de l'eau marine entre dedans leur escaille *. Nostre

nota. . . . ,

espnt, certes, ne sort pas petit a petit de son cors, ains en un moment, Ihors que l'indisposition du cors est si grande qu'il ne peut plus y faire les actions de vie ; et de mesme, a l'instant que le cœur est tellement détraqué en ses passions que la charité n'y peut plus régner, elle le quitte et abandonne ; car elle est si généreuse qu'elle ne peut cesser de régner sans cesser d'estre.

Les habitudes que nous acquérons par nos seules actions humaines ne périssent pas par un seul acte contraire, car nul ne dira qu'un homme soit intempérant pour un seul acte d'intempérance, ni qu'un peintre ne soit pas bon maistre pour avoir une fois manqué a l'art ; ains, comme toutes telles habitudes nous arrivent par la suite et impression de plusieurs actes, ainsy nous les perdons par une longue cessation de leurs actes, ou par une multitude d'actes contraires. Mais la charité, Theotime, que le Saint Esprit respand en un moment * Rom., V, 5. dans nos cœurs* Ihors que les conditions requises a

cette infusion se rencontrent en nous, certes aussi en un instant elle nous est ostee, si tost que, destournans nostre volonté de l'obéissance que nous devons a Dieu, nous avons achevé de consentir a la rebelHon et desloyauté a laquelle la tentation nous incite.

Il est vray que la charité s'agrandit par accroissement de degré a degré et de perfection a perfection, selon

Livre IV, Chapitre iv. 227

que par nos œuvres ou la réception des Sacremens nous luy faisons place ; mais, toutefois, elle ne diminue pas par amoindrissement de sa perfection, car jamais on n'en perd un seul brin qu'on ne la perde toute. En quoy elle ressemble au chef d'œuvre de Phidias, tant célébré par les anciens : car on dit que ce grand sculpteur fit en Athènes une statue de Minerve, toute d'ivoire, haute de vingt six coudées ; et au bouclier d'icelle, auquel il avoit relevé les batailles des amazones et des geans, il grava avec tant d'art son visage de luy mesme, qu'on ne pouvoit oster un seul brin de son image, dit Aristote*; * De Mundo, sub que « toute la statue ne tombast desfaite : » si que cette besoigne ayant esté perfectionnée par assemblage de pièce a pièce, en un moment néanmoins elle perissoit si on eust osté une seule petite partie de la semblance de l'ouvrier. Et de mesme, Theotime, encores que le Saint Esprit ayant mis la charité en une ame luy donne sa croissance par addition de degré a degré et de perfection a perfection d'amour, si est ce toutefois, que la resolution de préférer la volonté de Dieu a toutes choses estant le point essentiel de l'amour sacré, et auquel l'image de l'amour éternel, c'est a dire du Saint Esprit, est représentée, on ne sçauroit en oster une seule pièce que soudain toute la charité ne périsse.

Cette préférence de Dieu a toutes choses est le cher enfant de la charité. Que si Agar, qui n'estoit qu'une 3eg}''ptienne, voyant son filz en danger de mourir n'eut pas le courage de demeurer au près de luy, ains le voulut quitter, disant : Ah, je ne sçaurois voir mourir cet enfant*! quelle merveille y a-il que la charité, fille * Gen., xxi, 16. de douceur et suavité céleste, ne puisse voir mourir son enfant, qui est le propos de ne jamais offencer Dieu ? Si que, a mesure que nostre franc arbitre se résout de consentir au péché, donnant par mesme moyen la mort a ce sacré propos, la charité meurt avec iceluy, et dit en son dernier souspir : Hé non, jamais je ne verray mourir cet enfant. En somme, Theotime, comme la pierre pretieuse nommée àrassius, perd sa lueur en la

i^ r r ' r *.Mattioli,in Diosc,

présence de quel venin que ce soit*, amsy lame perd 1. vi, praefat.

Traitté de l'Amour de Dieu

en un instant sa splendeur, sa grâce et sa beauté, qui consiste au saint amour, a l'entrée et présence de quel • Ezech-, XVIII, 4- péché mortel que ce soit ; dont il est escrit* que l'ame qui péchera mourra.

QUE LA SEULE CAUSE DU MANQUEMENT ET RAFROIDISSEMEXT DE LA CHARITÉ EST EX LA VOLONTÉ DES CREATURES

Comme ce seroit une effronterie impie de vouloir attribuer aux forces de nostre volonté les œuvres de l'amour sacré que le Saint Esprit fait en nous et avec nous, aussi seroit-ce une impieté effrontée de vouloir rejetter le défaut d'amour qui est en l'homme ingrat, sur le m^anquement de l'assistance et grâce céleste ; car le Saint Esprit crie par tout, au contraire, que nostre

* Osée, xiii, 9. perte vient de nous* ; que le Sauveur a apporté le jeu

du saint amour, et ne désire rien plus sinon qu'il

* Lucae, xii, 49. brusle nos cœurs* ; que le salut est préparé devant la

face de toutes nations, lumière pour esclairer les

* ibid.. II, 31, 32. Gentilz, et pour la gloire d'Israël* ; que la divine

* II Pétri, m, 9. Bonté ne veut point qu'aucun périsse*, mays que

tous viennent a la connoissance de la vérité; veut

* I Tim., II, 4. que tous hommes soyent sauvés*, le Sauveur d'iceux

estant venu au monde afhn que tous receussent l'adop* Gaiat., IV, 5. tion des enfans*; et le Sage nous advertit clairem^ent :

* Eccii., XV, II. Ne dis point : il tient a Dieu*. Ains}^ le sacré Concile

* Sess. VI, cap. xi. de Trente* inculque divinement a tous les enfans de

l'Eglise sainte, que la grâce divine ne manque jamais a ceux qui font ce qu'ilz peuvent, invoquans le secours

(a) [Voir à l'Appendice le Ms. (A) qui correspond aux chapitres v, vi.J

Livre IV. Chapitre v. 229

céleste ; que « Dieu n'abandonne jamais ceux qu'il a une fois justifiés, sinon qu'eux mesmes les premiers l'abandonnent, » de sorte que, s'ilz ne manquent a la grâce ilz obtiendront la gloire. En somme, Theotime, le Sauveur est une lumière qui esclaire tout homme qui vient en ce monde*. * Joan., i, 9,

Plusieurs voyagers, environ l'heure de midi un jour d'esté, se mirent a dormir a l'ombre d'un arbre ; mays tandis que leur lassitude et la fraicheur de l'ombrage les . tient en sommeil, le soleil s'avançant sur eux leur porta droit aux yeux sa plus forte lumière, laquelle par l'éclat de sa clarté faisoit des transparences, comme par des petitz esclairs, autour de la prunelle des yeux de ces dormans, et par la chaleur qui perçoit leurs paupières les força d'une douce violence de s'esveiller. Mays les uns esveillés se lèvent, et gaignans païs allèrent heureusement au giste ; les autres, non seulement ne se lèvent pas, mais tournans le dos au soleil et enfonçans leurs chapeaux sur leurs yeux, passèrent la leur journée a dormir, jusques a ce que, surpris de la nuit et voulans néanmoins aller au logis, ilz s'esgarent qui ça qui la dans une forest, a la merci des loups, sangliers et autres bestes sauvages. Or dites, de grâce, Theotime : ceux qui sont arrivés, ne devoyent-ilz pas sçavoir tout le gré de leur contentement au soleil, ou, pour parler chrestiennement, au Créateur du soleil ? Ouy certes, car ilz ne pensoyent nullement a s'esveiller quand il en estoit tems ; le soleil leur fit ce bon oflice, et par une aggreable semonce de sa clarté et de sa chaleur, les vint amiablement resveiller. Il est vray qu'ilz ne firent pas résistance au soleil, mais il les ayda aussi beaucoup a ne point résister ; car il vint doucement respandre sa lumière sur eux, se faisant entrevoir au travers de leurs paupières, et par sa chaleur, comme par son amour, il alla dessiller leurs yeux et les pressa de voir son jour.

Au contraire, ces pauvres errans n'avoyent-ilz pas tort de crier dans ce bois : Hé, qu'avons-nous fait au soleil pour quoy il ne nous a pas fait voir sa lumière comme a nos compaignons, affin que nous fussions arrivés

230 Traitté de l'Amour de Dieu au logis sans demeurer en ces effroyables ténèbres ? Car, qui ne prendroit la cause du soleil, ou plustost de Dieu, en main, mon cher Theotime, pour dire a ces chetifs malencontreux : Qu'est ce, misérables, que le soleil pouvoit bonnement faire pour vous, qu'il ne l'ayt fait ? ses faveurs estoyent esgales envers tous vous autres qui dormiés : il vous aborda tous avec une mesme lumière, il vous toucha de mesmes rayons, il respandit sur vous une chaleur pareille ; et, malheureux que vous estes, quoy que vous vissiés vos compaignons levés prendre le bordon pour tirer chemin, vous tournastes le dos au soleil, et ne voulustes pas employer sa clarté ni vous laisser vaincre a sa chaleur.

Tenés ; voyla maintenant, Theotime, ce que je veux dire. Tous les hommes sont voyageurs en cette vie mortelle ; presque tous nous nous sommes volontairement * Maiach., iv, 2. endormis en l'iniquité, et Dieu, Soleil de justice*, darde sur tous, très suffisamment ains abondamment, les rayons de ses inspirations, il eschauffe nos cœurs de ses bénédictions, touchant un chascun des attraitz de son amour : hé, que veut dire donq que ces attraitz en attirent si peu et en tirent encor moins ? Ah, certes, ceux qui estans attirés, puis tirés, suivent l'inspiration, ont grande occasion de s'en res-jouir, mais non pas de s'en glorifier : qu'ilz se resjouissent, parce qu'ilz jouissent d'un grand bien ; mais qu'ilz ne s'en glorifient pas, puisque c'est par la pure bonté de Dieu, qui leur laissant l'utilité de son bienfait s'en est réservé la gloire.

Mays quant a ceux qui demeurent au sommeil de péché, o Dieu, qu'ilz ont une grande rayson de lamenter, gémir, pleurer et regretter ! car ilz sont au malheur le plus lamentable de tous. Mays ilz n'ont pas rayson de se douloir et plaindre sinon d'eux mesmes, qui ont mesprisé ains ont esté rebelles a la lumière, revesches aux attraitz et se sont obstinés contre l'inspiration : de sorte qu'a leur malice seule doit estre a jamais malédiction et confusion, puisqu'ilz sont seulz autheurs de leur perte, seulz ouvriers de leur damnation. Ainsy les Japonois se plaignans au bienheureux François Xavier

Livre IV. Chapitre vi. 231

leur Apostre*, dequoy Dieu, qui avoit eu tant de soin des *l.4 v a -c. 8. [apud

. ^ j T. Tiirsellinum, S. J.

autres nations, sembloit avoir oublié leurs prédécesseurs, ne leur ayant point fait avoir sa connoissance, par le manquement de laquelle ilz auroyent esté perdus, l'homme de Dieu leur respondit que la divine loy naturelle estoit plantée en l'esprit de tous les mortelz, laquelle si leurs devanciers eussent observée, la céleste lumière les eust sans doute esclairés ; comme au contraire, l'ayant violée, ilz méritèrent d'estre damnés. Responce apostolique d'un homme apostolique, et toute pareille a la rayson que le grand Apostre rend de la perte des anciens Gentilz, qu'il dit estre inexcusables, d'autant qyx'ayans conneu le bien ilz suivirent le mal ; car c'est en un mot ce qu'il inculque au premier chapitre de l'Epistre aux Romains*. Malheur sur malheur a ceux * Vers. 20. 21. qui ne reconnoissent pas que leur malheur provient de leur malice !

L'amour des hommes envers Dieu tient son origine, son progrès et sa perfection de l'amour éternel de Dieu envers les hommes : c'est le sentiment universel de l'Eghse nostre Mère, laquelle, avec une ardente jalousie, veut que nous reconnoissions nostre salut et les moyens pour y parvenir de la seule miséricorde du Sauveur, affin qu'en la terre comme au Ciel a luy seul soit honneur et gloire*. Qu'as-tu que tu n'ayes receu ? * i Tim., i, 17. dit le divin Apostre *, parlant des dons de science, * i Cor., iv, 7. éloquence et autres telles qualités des pasteurs ecclésiastiques ; et si tu l'as receu, pourquoy t'en glorifies

232 Traitté de l'Amour de Dieu tu comme si tu ne l'avois pas receu ? Il est vray, nous avons tout receu de Dieu, mais par dessus tout nous avons receu les biens surnaturelz du saint amour ; que si nous les avons receus, pourquoy en prendronsnous de la gloire ?

Certes, si quelqu'un se vouloit rehausser pour avoir fait quelque progrès en l'amour de Dieu : Helas, chetif homme, luy dirions-nous, tu estois pasmé en ton iniquité sans qu'il te fut resté ni de vie ni de forces pour te relever (comme il advint a la princesse de nostre parabole), et Dieu, par son infinie bonté, accourut a ton ayde, et criant a haute voix : Ouvre la bouche de ton

» Ps. Lxxx, II. attention, et je la remplïray*, il mit luy mesme ses doigtz entre tes lèvres et desserra tes dens, jettant dedans ton cœur sa sainte inspiration, et tu l'as receiie ; puis, estant remis en sentiment, il continua par divers mouvemens et differens moyens de revigorer ton esprit, jusques a ce qu'il respandit en iceluy sa charité, comme ta vitale et parfaite santé.

Or dis moy donq maintenant, misérable, qu'as-tu fait en tout cela dequoy tu te puisses vanter ? Tu as consenti, je le sçay bien ; le mouvement de ta volonté a hbrement suivi celuy de la grâce céleste : mais tout cela, qu'est-ce autre chose sinon recevoir l'opération divine et n'y résister pas ? et qu'y a-il en cela que tu n'ayes receu ? Ouy mesme, pauvre homme que tu es, tu as receu la réception de laquelle tu te glorifies et le consentement duquel tu te vantes. Car dis-moy, je te prie, ne m'advoueras-tu pas que si Dieu ne t'eust prévenu, tu n'eusses jamais senti sa bonté, ni par conséquent consenti a son amour ? non, ni mesme tu n'eusses pas fait une seule

• II Cor., III, 5. bonne pensée* pour luy : son mouvement a donné l'estre et la vie au tien, et si sa libéralité n'eust animé, excité et provoqué ta liberté par les puissans attraitz de sa suavité, ta liberté fut tous-jours demeurée inutile a ton salut. Je confesse que tu as coopéré a l'inspiration en consentant, mais si tu ne le sçais pas, je t'apprens que ta coopération a pris naissance de l'opération de la grâce et de ta franche volonté tout ensemble, mais en

Livre IV. Chapitre vi. 233

telle sorte néanmoins, que si la grâce n'eust prévenu et rempli ton cœur de son opération, jamais il n'eust eu ni le pouvoir ni le vouloir de faire aucune coopération. (^) Mays dis moy derechef, je te prie, homme vil et abject, es tu pas ridicule quand tu (t») penses avoir part en la gloire de ta conversion parce que tu n'as pas repoussé l'inspiration ? n'est ce pas ('^) la fantasie des voleurs et tirans, de penser donner la vie a ceux auxquelz ilz ne l'ostent pas ? et n'est ce pas une forcenée impieté de penser que tu ayes donné la sainte, efficace et vive (d) activeté a l'inspiration divine, parce que tu ne la luy as pas ostee par ta resistence ? Nous pouvons empescher les effectz de l'inspiration, mais nous ne les luy pouvons pas donner : elle tire sa force et vertu de la (^) bonté divine, qui est le lieu de son origine, et non de la volonté humaine, qui est le lieu de son abord. (^) S'indigneroit on pas de la princesse de nostre parabole, si elle se vantoit d'avoir donné la vertu et propriété aux eaux cordiales et autres medicamens, ou de s'estre guérie elle mesme, parce que si elle n'eust receu les remèdes que le roy luy donna et versa dans sa bouche, Ihors qu'a moytié morte elle n'avoit presque plus de sentiment, ilz n'eussent point eu d'opération ? Ouy, luy diroit-on, ingrate que vous estes, vous pouvies vous opiniastrer a ne point recevoir les remèdes, et mesme les ayant receus en vostre bouche vous les pouvies rejetter ; mais il n'est pas vray pourtant que vous leur ayés donné la vigueur ou vertu, car ilz l'avoyent (g)

(a) [Ici commence le seul passage connu du Ms. (B) se rapportant au quatrième Livre ; le bas du feuillet autographe, correspondant aux lignes 6-13, p. 234, est coupé.]

(b) quand tu — [te fais gloire de n'avoir pas rejette, repousse...]

(c) n'est ce pas — [une cogitation tyrannique...J

(d) et vive — [opération a la grâce...]

(e) de la — [bouchej

(f) abord. — [Se moqueroit on pas du malade qui se vanteroit d'avoir donné de la vertu au médicament en le recevant, ou de s'estre guéri luy mesme par ce quil auroit receu les remèdes que le médecin luy auroit donné ?...]

(g) vigueur, — [force ou propriété,] car ilz l'avoyent [de leur nature...]

234 Traitté de l'Amour de Dieu par leur propriété naturelle : seulement, vous aves consenti de les recevoir et qu'ilz fissent leur action ; et encor n'eussies-vous jamais consenti, si le roy ne vous eust premièrement revigorée et puis sollicitée a les prendre ; onques vous ne les eussies receus s'il ne vous eust aydee a les recevoir, ouvrant vostre propre bouche avec ses doigtz et respandant la potion dedans icelle. N'estes vous pas donques un monstre d'ingratitude, de vous vouloir attribuer un bien que vous deves en tant de façons a vostre cher espoux ?

Le petit admirable poisson que l'on nomme echineis, remore, ou arreste-nef, a bien le pouvoir d'arrester ou de n'arrester point le navire singlant en haute mer a piin., Hist. nat., plein voylc *, mays il n'a pas le pouvoir de le faire ni voguer, ni singler, ni (i) surgir ; il peut empescher le mouvement, mais il ne le peut pas donner. Nostre franc arbitre peut arrester et empescher la course de l'inspiration, et (^) quand le vent favorable de la grâce céleste enfle les voyles de nostre esprit, il est en nostre liberté de refuser nostre consentement et empescher par ce moyen l'effect de la faveur du vent ; mays quand nostre esprit single et fait heureusement sa navigation, ce n'est pas nous qui faisons venir le vent de l'inspiration (•), ni qui en remphssons nos voyles, ni qui donnons le mouvement au navire de nostre cœur, ains seulement nous u) recevons le vent qui vient du Ciel, consentons a son mouvement et laissons aller le navire sous le vent, sans l'empescher par la remore de nostre resistence. C'est donq l'inspiration qui imprime en nostre franc arbitre l'heureuse et suave influence, par laquelle non seulement

(h) et — fquoy que le vent de la grâce céleste ayt emflé les voyles de nostre esprit, il cesse toutefois son opération tandis qu'il est en nostre liberté d'arrester court nostre consentement...]

(i) de l'inspiration — [en pouppej

(j) nous — fdesployons les voyles de nostre consentement...]

(i) Ce mot est corrigé d'après l'Autographe ; on lit ou dans la première édition.

Livre IV. Chapitre vi. 235

elle luy fait voir la beauté du bien, mais elle l'eschauffe, l'ayde, le renforce et l'esmeut si doucement, que par ce moyen il se plie et escoule librement au parti du bien.

Le ciel prépare les gouttes de la fraiche rosée au primtems et les espluye sur la face de la mer, (^) et les mereperles qui ouvrent leurs escailles reçoivent ces gouttes*, * Y^^^ ^"P' p- i7i, lesquelles se convertissent en perles : W mais au contraire, les mereperles qui tiennent leurs escailles fermées n'empeschent pas que les gouttes ne tumbent sur elles, elles empeschent néanmoins qu'elles ne tumbent pas dans elles. Or, le ciel a il pas envoyé (™) sa rosée et son influence sur l'une et l'autre mereperle ? pourquoy donq l'une a-elle par effect produit sa perle, et l'autre non ?

Le ciel avoit esté libéral pour celle qui est demeurée stérile, autant qu'il estoit requis pour l'emperler et rendre enceinte du bel union ; mais elle a empesché l'effect de son bénéfice, se tenant fermée et couverte. Et quant a celle qui a conceu la perle et qui est restée engrossée de la rosée, elle n'a rien en cela qu'elle ne tienne du ciel, non pas mesme son ouverture par laquelle elle a receu la rosée ; car sans le ressentiment des rayons de l'aurore, qui l'ont doucement excitée, elle ne fust pas venue en la surface de la mer ni n'eust pas ouvert son escaille.

Theotime, si nous avons quelqu' amour envers Dieu, a luy en soit l'honneur et la gloire, qui a tout fait en nous et sans lequel rien n'a esté fait*, a nous en soit l'utilité * joan., i, 3. ' et l'obligation ; car c'est le partage de sa divine bonté avec nous : il nous laisse le fruict de ses bienfaitz, et s'en reserve l'honneur et la louange ; et certes, puisque nous ne sommes tous rien que par sa grâce'*, nous ne * i Cor., xv. 10. devons rien estre que pour sa gloire.

(k) de la mer, — [si la mereperle ouvtc son nacre.. .J

(1) en perles : — [que si l'ouïtre ou mereperle tient son escaille fermée, empeschant...J

(m) dans elles. — [Et dites moy, Philothee, dequoy peut on accuser le ciel

en cette diversité d'evenemens ?J Mais le ciel a il pas envoyé [Fin du

fragment de ce chapitre.]

236 Traitté de l'Amour de Dieu qu'il faut EVITER TOUTE CURIOSITÉ ET ACQUIESCER HUMBLEMENT A LA TRES SAGE PROVIDENCE

L'esprit humain est si foible, que quand il veut trop curieusement rechercher les causes et raysons de la volonté divine, il s'embarrasse et entortille dans les filetz de mille difficultés desquelles par après il ne se peut desprendre. Il ressemble a la fumée, car en montant il se subtilise, et en se subtihsant il se dissipe : a force de vouloir relever nos discours es choses divines ♦Rom., 1,21. par curiosité, nous esvanouissons en nos pensées"^, et en

* I ïim., II, 4. heu de parvenir a la science de la vérité'^, nous

tombons en la fohe de nostre vanité.

Mais sur tout nous sommes bigearres en ce qui regarde la Providence divine touchant la diversité des moyens qu'elle nous distribue pour nous tirer a son saint amour, et par son saint amour a la gloire. Car nostre témérité nous presse tous- jours de rechercher pourquoy Dieu donne plus de moyens aux uns qu'aux autres, pourquoy il ne fit entre les Tyriens et Sidoniens les merveilles qu'il fit en Corozaïn et Bethsaïda, puisqu'ilz en eussent

• Matt., XI, 21. si bien fait leur proffit*, et en somme, pourquoy il tire

a son amour plustost l'un que l'autre.

O Theotime mon ami, jamais, non jamais nous ne devons laisser emporter nostre esprit a ce tourbillon de vent follet, ni penser de treuver une meilleure rayson de la volonté de Dieu que sa volonté mesme, laquelle est souverainement raysonnable, ains la rayson de toutes

Livre IV. Chapitre vu. 237

les raysons, la règle de toute bonté, la loy de toute équité. Et bien que le tressaint Esprit, pariant en l'Escriture Sainte, rende rayson en plusieurs endroitz de presque tout ce que nous sçaurions désirer, touchant ce que sa Providence fait en la conduite des hommes au saint amour et au salut éternel, si est-ce néanmoins qu'en plusieurs occasions il déclare qu'il ne faut nullement se départir du respect qui est deu a sa volonté, de laquelle nous devons adorer le propos, le décret, le bon playsir et l'arrest ; au bout duquel, comme souverain Juge et souverainement équitable, il n'est pas raysonnable qu'elle manifeste ses motifs, ains suffit qu'elle die simplement : et pour cause. Que si nous devons charitablement porter tant d'honneur aux decretz des cours souveraines composées de juges corruptibles de la terre et de terre, que de croire qu'ilz n'ont pas esté faitz sans motifs, quoy que nous ne les sachions pas, hé. Seigneur Dieu, avec quelle révérence amoureuse devons-nous adorer l'équité de vostre providence suprême, laquelle est infinie en justice et bonté !

Ainsy, en mille lieux de la sacrée Parole, nous treuvons la rayson pour laquelle Dieu a repreuvé le peuple Juif : Parce, disent saint Paul et saint Bamabas*, que * Act., xm, 46. vous repoussés la parole de Dieu et que vous vous jugés vous mesmes indignes de la vie éternelle, voyci nous nous tournons devers les Gentilz. Et qui considérera en tranquillité d'esprit le ix, x et xi chapitre de l'Epistre aux Romains, verra clairement que la volonté de Dieu n'a point rejette le peuple Juif sans rayson ; mais néanmoins cette rayson ne doit point estre recherchée par l'esprit humain, qui, au contraire, est obhgé de s'arrester purement et simplement a révérer le décret divin, l'admirant avec amour comme infiniment juste et équitable, et l'aymant avec admiration comme impénétrable et incompréhensible. C'est pourquoy ce divin Apostre conclud en cette sorte le long discours qu'il en avoit fait* : 0 profondité des richesses de la * Cap. xi, 33, 34. sagesse et science de Dieu ! que ses jugemens sont incompréhensibles et ses voyes imperceptibles ! Qui

238 Traitté de l'Amour de Dieu connoist les pensées du Seigneur ? ou qui a esté son conseiller ? Exclamation par laquelle il tesmoigne que Dieu fait toutes choses avec grande sagesse, science et rayson, mais en telle sorte néanmoins, que l'homme n'estant pas entré au divin conseil duquel les jugemens et projetz sont infiniment eslevés au dessus de nostre capacité, nous devons dévotement adorer ses decretz commue très équitables, sans en rechercher les motifs qu'il retient en secret par devers soy, affin de tenir nostre entendement en respect et humilité par devers nous.

Saint Augustin, en cent endroitz, enseigne cette mesme prattique. « Personne, » dit-il, « ne vient au Sauveur sinon estant tiré : qui c'est qu'il tire et qui c'est qu'il ne tire pas, pourquoy il tire celuy cy et non pas celuy la, n'en veuille pas juger si tu ne veux errer. Escoute une fois et entens ! N'es-tu pas tiré ? prie affin

* Tract. 26. joan. que tu sois tiré*. » « Certes, c'est asses au Chrestien

vivant encor de la foy et ne voyant pas ce qui est parfait, mays sçachant seulement en partie, de sçavoir et croire que Dieu ne deslivre personne de la damnation sinon par miséricorde gratuite, par Jésus Christ Nostre Seigneur, et qu'il ne damne personne sinon par sa très équitable vérité, par le mesme Jésus Christ Nostre Seigneur : mais de sçavoir pourquoy il deslivre celuy cy plustost que celuy la, recherche qui pourra une si grande profondité de ses jugemens, mais qu'il se garde

* Ej). loj [hodie du precipice* ; » car « ses decretz ne sont pas pour cela

* ibid'., c. III. injustes, encor qu'ilz soyent secretz*. » « Mais pourquoy

deslivre-il donq ceux ci plustost que ceux la ? Nous disons derechef : 0 homme, qui es tu qui respondes

* Rom., IX, 20. a Dieu* ? Ses jugemens sont incompréhensibles et

* Ibid., XI, 33. ses voyes inconneiies* ; et' adjoustons ceci** : Ne t'enquiers pas des choses qui sont au dessus de toy et ne •Dedonopers.cnp. recherche pas ce qui est au delà de tes forces*. » « Or, il ne fait pas miséricorde a ceux ausquelz, par une vérité très secrète et très esloignee des pensées humaines, il juge qu'il ne doit pas départir sa faveur

* Quœst. 2 [!ib. I], ... ^

ad Simpiic. r§ i6.] OU misencorde*. »

Livre IV. Chapitre vu. 239

Nous voyons quelquefois des enfans jumeaux, dont l'un naist plein de vie et reçoit le Baptesme, l'autre en naissant perd la vie temporelle avant que de renaistre a l'éternelle ; l'un, par conséquent, est héritier du Ciel, l'autre privé de l'héritage. Or, pourquoy la divine Providence donne-elle des evenemens si divers a une si pareille naissance ? Certes, on peut dire que la Providence de Dieu ne viole pas ordinairement les lois de la nature ; si que l'un de ces bessons estant vigoureux, et l'autre estant trop foible pour supporter l'effort de la sortie du ventre maternel, celuy ci est mort avant que de pouvoir estre baptizé, et l'autre a vescu ; la Providence n'ayant pas voulu empescher le cours des causes naturelles, lesquelles en cette occurrence auront esté la rayson de la privation du Baptesme en celuy qui ne l'a pas eu. Et certes, cette response est bien soUde ; mais, suivant l'advis du divin saint Paul et de saint Augustin, nous ne nous devons pas amuser a cette considération, laquelle, quoy que bonne, n'est pas toutefois comparable a plusieurs autres que Dieu s'est réservé et qu'il nous fera connoistre en Paradis. « Alhors, » dit saint Augustin*, « ce ne sera plus chose secrette pourquoy l'un *i>ienchir.adLaur. plustost que l'autre est eslevé, la cause estant esgale ^" ^^ ^' ^^' de l'un et de l'autre ; ni pourquoy des miracles n'ont pas esté faitz parmi ceux entre lesquelz s'ilz eussent esté faitz ilz eussent fait pénitence, et ont esté faitz parmi ceux qui n'estoyent pas pour croire. » Et ailleurs, ce mesme Saint, parlant des pécheurs dont Dieu laisse l'un en son iniquité et en relevé l'autre : « Or, pourquoy il retient l'un, » dit-il*, « et ne retient pas l'autre, il faho^'ilnposUos ] n'est pas possible de le comprendre ni loysible de s'en ''^^- ''^ ^^^- ^4- enquérir, puisqu'il suffit de savoir qu'il dépend de luy qu'on demeure debout, et ne vient pas de luy qu'on tumbe ; » et derechef*: « Cela est caché et très esloigné * f ??'• l°- ^^ ^f"-

° ad ht. [cap. xv.]

de l'esprit humain, au moins du mien. »

Voyla, Theotime, la plus sainte façon de philosopher en ce sujet ; c'est pourquoy j'ay tous-jours treuvé admirable et aymable la sçavante modestie et très sage humilité du Docteur seraphique saint Bonaventure, au

240 Traitté de l'Amour de Dieu discours qu'ii fait de la rayson pour laquelle la Providence divine destine les esleuz a la vie éternelle. « Peut *Sentent.,i. I, dist. estre, » dit il*, « que c'est par la prévision des biens

XLi, art. I, quaes. 2, . ^ , , • 1 i- > • a_ J•^

ordine inverso. qui se feront par celuy qui est tire, entant qu ilz proviennent aucunement de la volonté : mais de sçavoir dire quelz biens sont ceux, la prévision desquelz sert de motif a la divine volonté, ni je ne le sçay pas distinctement ni je ne m'en veux pas enquérir, et il n'y a point de rayson que de quelque sorte de convenance, de manière que nous en pourrions dire quelqu'une, et c'en seroit une autre ; c'est pourquoy nous ne sçaurions avec certitude marquer la vraye rayson ni le vray motif de la volonté de Dieu pour ce regard, car, comme dit

* videsup.,p. 239. saint Augustin*, bien que la vérité en soit très certaine,

elle est néanmoins très esloignee de nos pensées, de sorte que nous n'en sçaurions rien dire d'asseuré, sinon par la révélation de Celuy auquel toutes choses sont conneiies. Et d'autant qu'il n'estoit pas expédient pour nostre salut que nous eussions connoissance de ces secretz, ains nous estoit plus utile de les ignorer pour nous tenir en humilité, pour cela Dieu ne les a pas voulu révéler, et mesme le saint Apostre n'a pas osé s'en enquérir, ains a tesmoigné l'insuffisance de nostre

* Rom., XI, 33. entendement pour ce sujet, Ihors qu'il s'est escrié * :

0 profondité des richesses de la sapience et science de Dieu ! » Pourroit on parler plus saintement, Theotime, d'un si saint mystère ? Aussi, ce sont les paroles d'un tressaint et judicieux Docteur de l'Eglise.

Livre IV. Chapitre viii. 241

QUE NOUS DEVONS AUX DECRETZ DE LA PROVIDENCE DIVINE

Aymons donq et adorons en esprit d'humilité cette profondité des jitgemens de Dieu, Theotime, « laquelle, » comme dit saint Augustin*, « le saint Apostre * Epa. 10^. [hodie ne descouvre pas, ains l'admire, quand il exclame : 0 ^^^^^' profondité des jugemens de Dieu ! » « Qui pourroit compter le sable de la mer, les gouttes de la pluye, et mesurer la largeur de l'abisme ? » dit cet excellent esprit de saint Grégoire Nazianzene*, « et qui pourra * orat. de paup. sonder la profondité de la divine sagesse, par laquelle '"'"" ^^ ^^'^ elle a créé toutes choses et les modère comme elle veut et entend ? Car de vray, il suffit qu'a l'exemple de r Apostre, sans nous arrester a la difficulté et obscurité d'icelle, nous l'admirions : 0 profondité des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! 0 que ses jugemens sont inscrutahles et ses voyes inaccessibles! Qui a conneu le sentiment du Seigneur ? et qui a esté son conseiller* ? » Theotime, les raysons de la * Rom., xi, 33. volonté divine ne peuvent estre pénétrées par nostre esprit, jusques a ce que nous voyons la face de Celuy qui atteint de bout a bout fortement, et dispose toutes choses suavement* , faisant tout ce qu'il fait en nombre, * Sap., vm, i. poids et mesure*, et auquel le Psahniste dit : Seigneur, * ibid., xi, 21. vous aves tout fait en sagesse*. * ^^- ""- -•^•

Combien de fois nous arrive-il d'ignorer comment et pourquoy les œuvres mesm.es des hommes se font ? Et donques, dit le mesme saint Evesque de Nazianze *, *Eademoiat.,§3i. « l'artisan n'est pas ignorant, encor que nous ignorons son artifice, ni de mesme, certes, les choses de ce monde

242 Traitté de l'Amour de Dieu ne sont pas témérairement et imprudemment faites, encor que nous ne sachions pas leurs raysons. » Si nous entrons en la boutique d'un horloger, nous treuverons quelquefois un horologe qui ne sera pas plus gros qu'une orange, auquel il y aura néanmoins cent ou deux cens pièces, desquelles les unes serviront a la monstre, les autres a la sonnerie des heures et du resveille-matin ; nous y verrons des petites roues dont les unes vont a droite, les autres a gauche, les unes tournent par dessus, les autres par bas, et le balancier qui a coups mesurés va balançant son mouvement de part et d'autre : et nous admirons comme l'art a sceu joindre une telle quantité de si petites pièces les unes aux autres, avec une correspondance si juste, ne sçachans ni a quoy chasque pièce sert ni a quel effect elle est faitte ainsy, si le maistre ne le nous dit, et seulement en gênerai nous sçavons que toutes servent pour la monstre ou pour la sonnerie. On dit que les bons Indois s'amuseront des jours entiers auprès d'un horologe pour ouïr sonner les heures a point nommé, et ne pouvans deviner comme cela se fait, ilz ne dient pas pourtant que c'est sans art et rayson, ains demeurent ravis d'amour et d'honneur envers ceux qui gouvernent les horologes, les admirans comme gens plus qu'humains.

Theotime, nous voyons ainsy cet univers, et sur tout la nature hum.aine, comme un horologe composé d'une si grande variété d'actions et de mouvemens que nous ne sçaurions nous empescher de l'estonnement. Et nous sçavons bien en gênerai que ces pièces diversifiées en tant de sortes, servent toutes, ou pour faire paroistre comme en une monstre la tressainte justice de Dieu, ou pour manifester la triomphante miséricorde de sa bonté, comme par une sonnerie de louange ; mays de connoistre en particulier l'usage de chasque pièce, ou comme elle est ordonnée a la fin générale, ou pourquoy elle est faite ainsy, nous ne le pouvons pas entendre, sinon que le souverain Ouvrier nous l'enseigne. Or il ne nous manifeste pas son art, affin que nous l'admirions avec plus de révérence, jusqu'à ce qu'estans

Livre IV. Chapitre viii. 243

au Ciel il nous ravisse en la suavité de sa sagesse, Ihors qu'en l'abondance de son amour il nous descouvrira les raysons, moyens et motifs de tout ce qui se sera passé en ce monde au prouffit de nostre salut éternel.

« Nous ressemblons, » dit derechef le grand Xazianzene*, « a ceux qui sont affligés du vertigo ou tournoyé- *Ead.orat.,§§ 32-54. ment de teste : il leur est advis que tout tourne sans dessus dessous autour d'eux, bien que ce soit leur cervelle et imagination qui tournent, et non pas les choses ; car ainsy, rencontrans quelques evenemens desquelz les causes nous sont inconneiies, il nous semble que les choses du monde sont administrées sans rayson parce que nous ne la sçavons pas. Croyons donq, que comme Dieu est le facteur et Père de toutes choses, aussi en a-il le soin par sa pro\àdence qui serre et embrasse toute la machine des créatures, et sur tout croyons qu'il préside a nos affaires, de nous autres qui le connoissons, encor que nostre vie soit agitée de tant de contrariétés d'accidens : dont la rayson nous est inconneiie affin, peut estre, que ne pouvans pas arriver a cette connoissance, nous admirions la rayson souveraine de Dieu qui surpasse toutes choses ; car, envers nous, la chose est aysement mesprisee qui est aysement conneûe, mais ce qui surpasse la pointe de nostre esprit, plus il est difficile d'estre entendu, plus aussi il nous excite a une grande admiration. » Certes, les raysons de la providence céleste seroyent bien basses si nos petitz espritz y pouvoyent atteindre ; elles seroyent moins aymables en leur suavité et moins admirables en leur majesté, si elles estoyent moins esloignees de nostre capacité.

Exclamons donques, Theotime, en toutes occurrences, mais exclamons d'un cœur tout amoureux envers la providence toute sage, toute puissante et toute douce de nostre Père éternel : 0 profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu! O Seigneur Jésus, Theotime, que les richesses de la bonté divine sont excessives ! Son amour envers nous est un abisme incompréhensible ; c'est pourquoy il nous a préparé une

244 Traitté de l'Amour de Dieu riche suffisance, ou plustost une riche affluence de moyens propres pour nous sauver, et pour les nous apphquer suavement il use d'une sagesse souveraine, ayant par son infinie science preveu et conneu tout ce qui estoit requis a cet effect. Hé, que pouvons-nous craindre, ains, que ne devons-nous pas espérer, estans enfans d'un Père si riche en bonté pour nous aymer et vouloir sauver, si sç avant pour préparer les moyens convenables a cela, et si sage pour les appliquer ; si bon pour vouloir, si clairvoyant pour ordonner, si prudent pour exécuter !

Ne permettons jamais a nos espritz de voleter par curiosité autour des jugemens divins, car comme petitz papillons nous y bruslerons nos aisles et périrons en ce feu sacré. Ces jugemens sont incompréhensibles, ou,

* Supra, p. 241. comme lit saint Grégoire Nazianzene*, ilz sont inscrutables, c'est a dire, nous n'en sçaurions reconnoistre et pénétrer les motifs ; les voyes et moyens par lesquelz il les exécute et conduit a chef ne peuvent estre discernés et reconneus, et, pour bon sentiment que nous ayons, nous demeurons en défaut a chasque bout de champ et en perdons la trace. Car, qui peut pénétrer le sens, l'intelligence et l'intention de Dieu ? Qui a esté son conseiller pour sçavoir ses projetz et leurs motifs ? ou qui l'a jamais prévenu par qtielqtie service ? N'est-ce pas luy,

♦ Ps. XX, 3. au contraire, qui nous prévient es bénédictions* de sa

grâce pour nous couronner en la félicité de sa gloire ? Ah, Theotime, toutes choses sont de luy qui en est le créateur, toutes choses sont par luy qui en est gouverneur, toutes choses sont en luy qui en est le protecteur ; a luy soit honneur et gloire es siècles des siècles,

• Rom., XI, 33-36. Amen*. Allons en paix, Theotime, au chemin du très

jaint amour, car qui aura le divin amour en la mort, après la mort il jouira éternellement de l'amour.

Livre IV. Chapitre ix. 245

d'un certain reste d'amour

Certes, la vie d'un homme qui, tout alangouri, va petit a petit mourant dans un lit , ne mérite presque plus que l'on l'appelle vie, puisque encor qu'elle soit vie, elle est toutefois tellement meslee avec la mort, qu'on ne sçauroit dire si c'est une mort encor vivante ou une vie mourante. Helas, que c'est un piteux spectacle, Theotime ! Mais bien plus lamentable est Testât d'une ame laquelle, ingrate a son Sauveur, va de moment en moment en arrière, se retirant de l'amour divin par certains degrés d'indevotion et de desloyauté, jusques a tant que, l'ayant du tout quitté, elle demeure en l'horrible obscurité de perdition. Et cet amour qui est en son déclin et qui va périssant et défaillant, est appelle amour imparfait ; parce que, encores qu'il soit entier en l'ame, il n'y est pas ce semble entièrement, c'est a dire, il ne tient quasi plus a l'ame et est sur le point de l'abandonner. Or, la charité estant séparée de l'ame par le péché, il y reste maintefois une certaine ressemblance de charité qui nous peut décevoir et amuser vainement ; et je vous diray que c'est. La charité, tandis qu'elle est en nous, produit force actions d'amour envers Dieu, par le fréquent exercice desquelles nostre ame prend une certaine habitude et coustume d'aymer Dieu, qui n'est pas la charité, ains seulement un pli et inchnation que la multitude des actions a donné a nostre cœur.

246 Traitté de l'Amour de Dieu

Apres avoir fait une longue habitude de prescher ou dire la Messe par élection, il nous arrive maintefois en songe de parler et dire les mesmes choses que nous dirions en preschant ou célébrant : si que la coustume et habitude acquise par élection et vertu, est en quelque sorte prattiquee par après sans élection et sans vertu, puisque les actions faites en dormant n'ont de la vertu, a parler généralement, qu'une apparente image, et en sont seulement des simulacres et représentations. Ainsy la charité, par la multitude des actes qu'elle produit, imprime en nous une certaine facilité d'aymer, laquelle elle nous laisse après mesme que nous sommes privés de sa présence,

J'ay veu, estant jeune escholier, qu'en un village proche de Paris, dans un certain puits, il y avoit une écho laquelle repetoit les paroles que nous prononcions la au près, plusieurs fois. Que si quelqu' idiot sans expérience eust ouy ces répétitions de paroles, il eust creu qu'il y eust eu quelqu'homme au iond du puits qui les eust faites ; mais nous sçavions des-ja, par la philosophie, qu'il n'y avoit personne dans le puits qui redist nos paroles, ains que seulement il y avoit quelques concavités, en l'une desquelles nos voix estans ramassées et ne pouvans passer outre, pour ne point périr du tout et employer les forces qui leur restoyent, elles produisoyent des secondes voix, et ces secondes voix, ramassées dans une autre concavité, en produisoyent des troisiesmes, et ces troisiesmes en pareille façon des quatriesmes, et ainsy consécutivement jusques a onze : si que ces voix-la faites dans le puits n'estoyent plus nos voix, ains des ressemblances et images d'icelles. Et de fait, il y avoit beaucoup a dire entre nos voix et celles-là : car quand nous disions une grande suite de motz elles n'en redisoyent que quelques uns, accourcissoyent la prononciation des syllabes, qu'elles passoyent fort vistement et avec des tons et accens tout differens des nostres ; et si, elles ne commençoyent a former ces motz qu'après que nous les avions achevés de prononcer : en somme, ce n'estoyent

Livre IV. Chapitre ix. 247

point des paroles d'un homme vivant, mais, par manière de dire, des paroles d'un rocher creux et vain, lesquelles toutefois representoyent si bien la voix humaine de laquelle elles avoyent pris leur origine, qu'un ignorant s'y fust amusé et mespris.

Or je veux maintenant dire ainsy : quand le saint amour de charité rencontre une ame maniable et qu'il fait quelque long séjour en icelle, il y produit un second amour, qui n'est pas un amour de charité quoy qu'il provienne de la charité, ains c'est un amour humain, lequel néanmoins ressemble tellement la charité, qu'encores que par après elle périsse en l'ame, il est advis qu'elle y soit tous-jours, d'autant qu'elle y a laissé après soy cette sienne image et ressemblance qui la représente ; en sorte qu'un ignorant s'y tromperoit, ainsy que les oyseaux firent en la peinture des raysins de Zeuxis*, qu'ilz cuyderent estre des vrays raysins, * Piin-, Hist. nat., tant l'art avoit proprement imité la nature. Et nean- xxVv). moins, il y a bien de la différence entre la charité et l'amour humain qu'elle produit en nous : car la voix de la charité prononce, intime et opère tous les commandemens de Dieu dedans nos cœurs ; l'amour humain qui reste après elle, les dit voirement et intime quelquefois tous, mais il ne les opère jamais tous, ains quelques uns seulement ; la charité prononce et assemble toutes les syllabes, c'est a dire toutes les circonstances des commandemens de Dieu ; cet amour humain en laisse tousjours quelqu'une en arrière, et sur tout celle de la droite et pure intention. Et quant au ton, la charité l'a fort esgal, doux et gracieux ; mais cet amour humain va tous-jours ou trop haut es choses terrestres ou trop bas es célestes, et ne commence jamais sa besoigne qu'après que la charité a cessé de faire la sienne : car tandis que la charité est en l'ame, elle se sert de cet amour humain, qui est sa créature, et l'employé pour faciliter ses operations, si que, pendant ce tems la, les œuvres de cet amour, comme d'un serviteur, appartiennent a la charité qui en est la dame. Mays la charité estant esloignee, alhors les actions de cet amour sont du tout a luy et

248 Traitté de l'Amour de Dieu n'ont plus l'estime et valeur de la charité ; car, comme ♦IV Reg., IV, 29-31. le baston d'Elisée*, en l'absence d'iceluy, quoy qu'en la main du serviteur Giesi qui l'avoit receu de celle d'Elisée, ne faisoit nul miracle, aussi les actions faites en l'absence de la charité, par la seule habitude de l'amour humain, ne sont d'aucun mérite ni d'aucune valeur pour la vie éternelle, quoy que cet amour humain ayt appris a les faire de la charité et ne soit que son serviteur. Et cela se fait de la sorte parce que cet amour humain, en l'absence de la charité, n'a plus aucune force surnaturelle pour porter l'ame a l'excellente action de l'amour de Dieu sur toutes choses.

Helas, mon Theotime, voyés, je vous prie, le pauvre * Matt.,xxvn, 3, 4. Judas* apres qu'il eut trahi son Maistre, comme il va rapporter l'argent aux Juifz, comme il reconnoist son péché, comme il parle honnorablement du sang de cet Aigneau immaculé : c'estoyent des effectz de l'amour imparfait que la précédente charité passée luy avoit laissé dans h cœur. On descend a l'impiété par certains degrés, et nul presque ne parvient a l'extrémité de la malice en un instant. Les parfumiers, quoy qu'ilz ne soyent plus en leurs boutiques, portent long tems l'odeur des parfums qu'ilz ont maniés ; ainsy ceux qui ont esté es cabinetz des onguens célestes, c'est a dire en la tressainte charité, ilz en gardent encor quelque tems apres la senteur.

Quand le cerf a passé la nuit en quelque lieu, la

Livre IV. Chapitre x. 249

matinée mesme l'assentiment et le vent en est encor frais, le soir il est plus malaysé a prendre ; mais a mesme que ses alleures sont vielles et dures, les chiens vont aussi perdant connoissance. Quand la charité a régné quelque tems en une ame, on y treuve ses passées, sa piste, ses alleures, son vent, pour quelque tems après qu'elle l'a quittée ; mais petit a petit en fin tout cela s'esvanouit, et on perd toute sorte de connoissance que jamais la charité y ayt esté.

Nous avons veu des jeunes gens bien nourris en l'amour de Dieu, qui se detraquans, ont demeuré quelque tems au milieu de leur malheureuse décadence qu'on ne laissoit pas de voir en eux des grandes marques de leur vertu passée, et que, l'habitude acquise du tems de la charité répugnant au vice présent, on avoit peyne durant quelques mois de discerner s'ilz estoyent hors de la charité ou non, et s'ilz estoyent vertueux ou vitieux ; jusques a ce que le progrès faisoit clairement connoistre que ces exercices vertueux ne prenoient pas leur origine de la charité présente, mais de la charité passée, non de l'amour parfait, mais de l'imparfait que la charité avoit laissé après soy comme marque du logement qu'elle avoit fait en ces ames-la.

Or cet amour imparfait est bon en soy mesme, Theotime, car estant créature de la sainte charité et comme de son train, il ne se peut qu'il ne soit bon ; et d'effect, a servi fidèlement la charité tandis qu'elle a séjourné dedans l'ame, et est tous- jours prest de la servir si elle y retournoit. Que s'il ne peut faire les actions de l'amour parfait, il n'en est pourtant pas a mespriser, car la condition de sa nature est telle : ainsy les estoiles qui en comparayson du soleil sont fort imparfaites, sont néanmoins extrêmement belles regardées en particuUer, et ne tenant point de rang en la présence du soleil elles en tiennent en son absence.

Toutefois, quoy que cet amour imparfait soit bon en soy, il nous est néanmoins périlleux, pour autant que souvent nous nous contentons de l'avoir luy seul, parce

250 Traitté de l'Amour de Dieu que, ayant plusieurs traitz extérieurs et intérieurs de la charité, pensans que ce soit elle mesme que nous avons, nous nous amusons et estimons d'estre saintz, tandis qu'en cette vaine persuasion, les péchés qui nous ont privés de la charité croissent, grossissent et multiphent si fort qu'en fin ilz se rendent maistres de nostre cœur. Si Jacob n'eust point abandonné sa parfaite Rachel et se fust tous-jours tenu près d'elle au jour de ses noces, il n'eust pas esté trompé comme il fut ; mais parce qu'il la laissa aller sans luy en la chambre, il fut tout estonné le matin suivant de treuver qu'en son lieu il n'avoit que l'imparfaite Lia, qu'il croyoit néanmoins estre sa chère *Gen.,xxix,2i-25. Rachel : mais Laban l'avoit ainsy trompé*. Or l'amour propre nous déçoit de mesme façon : pour peu que nous quittions la charité, il fourre en nostre estime cette habitude imparfaite, et nous prenons nostre contentement en elle comme si c'estoit la vraye charité, jusques a ce que quelque claire lumière nous fasse voir que nous sommes abusés.

Hé Dieu, n'est-ce pas une grande pitié de voir une ame qui se flatte en cette imagination d'estre sainte, demeurant en repos comme si elle avoit la charité, se treuver toutefois en fin que sa sainteté est fainte, et que son repos n'est qu'une léthargie et sa joye une manie ?

Livre IV. Chapitre xr. 251

Mais quel moyen, me dires vous, de discerner si c'est Rachel ou Lia, la charité ou l'amour imparfait, qui me donne les sentimens de dévotion dont je suis touché ? Si examinant en particulier les objetz des désirs , des affections et des desseins que vous aves présentement, vous en treuves quelqu'un pour lequel vous voulussies contrevenir a la volonté et au bon playsir de Dieu, péchant mortellement, c'est hors de doute que tout le sentiment, toute la facilité et promptitude que vous aves a servir Dieu n'a point d'autre source que de l'amour humain et imparfait ; car si l'amour parfait regnoit en vous, o Seigneur Dieu ! il romproit toute affection, tout désir, tout dessein duquel l'objet seroit si pernicieux, et ne pourroit souffrir que vostre cœur le regardast.

Mais remarqués que j'ay dit cet examen devoir estre fait des affections que vous aves présentement ; car il n'est pas besoin de vous imaginer celles qui pourroyent naistre par après, puis qu'il suffit que nous soyons fidèles es occurrences présentes, selon la diversité des tems, et que chasque saison a bien asses de son travail et de sa peyne.

Que si toutefois vous voulies exercer vostre cœur a la vaillance spirituelle par la représentation de diverses rencontres et de divers assautz, vous le pourries utilement faire, pourveu qu'après les actes de cette vaillance imaginaire que vostre cœur auroit fait, vous ne vous estimassies point plus vaillant ; car les enfans d'Ephraïm, qui faisoyent merveilles a bien descocher leurs arcs es essays de guerre qu'ilz faisoyent entr'eux.

252 Traitté de l'Amour de Dieu quand ce vint au fait et au prendre, au jour de la • Ps. Lxxvii, 9. bataille, ilz tournèrent le dos*, et n'eurent seulement pas l'asseurance de mettre leurs flèches au trait ni de regarder la pointe de celles de leurs ennemis.

Quand donq on fait la prattique de cette vaillance par les occurrences futures ou seulement possibles, si on a un sentiment bon et fidèle on en remercie Dieu, car ce sentiment est tous- jours bon, mais pourtant on demeure avec humilité entre la confiance et desfiance, espérant que moyennant l'assistance divine on feroit en l'occasion ce qu'on s'imagine, et toutefois, craignant que selon nostre misère ordinaire peut estre n'en ferions nous rien et perdrions courage. Mais si la desfiance se rendoit si démesurée qu'il nous semblast de n'avoir ni force ni courage, et que partant il nous arrivast du desespoir sur le sujet des tentations imaginées, comme si nous n'estions pas en la charité et grâce de Dieu, il nous faut alhors faire resolution, malgré nostre sentiment et descouragement, de bien estre fidèles en tout ce qui nous arrivera, jusques a la tentation qui nous met en peyne, et espérer que Ihors qu'elle arrivera Dieu multipUera sa grâce, redoublera son secours et nous fera toute l'assistance requise, et que ne nous donnant pas la force pour une guerre imaginaire et non nécessaire, il nous la donnera quand ce viendra au besoin. Car, comme plusieurs ont perdu le cœur en l'assaut, plusieurs aussi y ont perdu la crainte, et ont pris du courage et resolution en la présence du péril et de la nécessité, qui ne l'eussent jamais sceu prendre en son absence ; et ainsy, plusieurs serviteurs de Dieu, se representans les tentations absentes s'en sont effrayés jusques presque a perdre courage, qui les voyans présentes se sont comportés fort courageusement.

En fin, en ces espouventemens pris pour la représentation des assautz futurs, Ihors qu'il nous semble que le cœur nous manque, il suffit de désirer du courage et se confier en Dieu qu'il nous en donnera quand il en sera tems. Samson n'avoit certes pas tous-jours son

Livre IV. Chapitre xi. 253

courage, ains il est marqué en l'Escriture*, que le lion * judic, xiv, 6.

des vignes de Tamnatha venant a luy furieusement et

rugissant, l'esprit de Dieu le saisit, c'est a dire, Dieu

luy donna le mouvement d'une nouvelle force et d'un

nouveau courage, et il mit en pièces le lion comme

il eust fait un chevreau ; et tout de mesme* quand • ibid., xv, 14, 15.

il desfit les mille Philistins qui le vouloyent desfaire

en la campaigne de Lechi. Ainsy, mon cher Theotime,

il n'est pas nécessaire que nous ayons tous- jours le

sentiment et mouvement du courage requis a surmonter

le lion rugissant qui va ça et la rodant pour nous

dévorer * ; cela nous pourroit donner de la vanité et * i Petn, v, 8.

présomption : il suffit bien que nous ayons bon désir

de combattre vaillamment, et une parfaite confiance

que l'Esprit divin nous assistera de son secours Ihors

que l'occasion de l'employer se présentera.

L'amour n'est autre chose, ainsy que nous avons dit*, *Livre i, chap. vu. sinon le mouvement et escoulement du cœur, qui se fait envers le bien par le moyen de la complaysance que l'on a en iceluy ; de sorte que la complaysance est le grand motif de l'amour, comme l'amour est le grand mouvement de la complaysance.

Or, ce mouvement se prattique ainsy envers Dieu. Nous sçavons par la foy que la Divinité est un abisme incompréhensible de toute perfection, souverainement infini en excellence et infiniment souverain en bonté ; et cette vérité que la foy nous enseigne, nous la considérons attentivement par la méditation, regardans cette immensité de biens qui sont en Dieu, ou tous ensemble

Tkaitté de l'Amour de Dieu

par manière d'assemblage de toutes perfections, ou distinctement considérant ses excellences l'une après l'autre : comme par exemple, sa toute puissance, sa toute sagesse, sa toute bonté, son éternité, son infinité. Or, quand nous avons rendu nostre entendement fort attentif a la grandeur des biens qui sont en ce divin object, il est impossible que nostre volonté ne soit touchée de complaysance en ce bien, et Ihors nous usons de nostre liberté et de l'authorité que nous avons sur nous mesmes, provoquans nostre propre cœur a répliquer et renforcer sa première complaysance par des actes d'approbation et res- jouissance : O, dit alhors l'ame dévote, que vous estes beau, mon Bienaymé, que vous estes beau ! vous estes tout désirable, ains vous estes le désir mesme ; tel est mon Bienaymé, et ♦Gant., 1, 15, V, 16. il est l'Ami de mon cœur, 0 filles de Hiertisalem *. O que béni soit a jamais mon Dieu dequoy il est si bon ! hé, que je meure ou que je vive, je suis trop heureuse de sçavoir que mon Dieu est si riche en tous biens, que sa bonté est si infinie et son infinité si bonne.

Ainsy, appreuvans le bien que nous voyons en Dieu et nous res-jouissans d'iceluy, nous faysons l'acte d'amour que l'on appelle complaysance, car nous nous playsons du playsir divin infiniment plus que du nostre propre ; et c'est cet amour qui donnoit tant de contentement aux Saintz quand ilz pouvoyent raconter les perfections de leur Bienaymé, et qui leur faisoit prononcer avec tant de suavité que Dieu estoit Dieu. Or sçachés, disoyent ilz, que le Seigneur il est Dieu * ;

0 Dieu, mon Dieu, mon Dieu, vous estes mon

Dieu*; J'ay dit au Seigneur, vous estes mon Dieu**; Dieu de moti cœur, et mon Dieu est le lot de mon héritage éternellement* . Il est Dieu de nostre cœur par cette complaysance, d'autant que par icelle nostre cœur l'embrasse et le rend sien ; il est nostre héritage, d'autant que par cet acte nous jouissons des biens qui sont en Dieu, et comme d'un héritage nous en tirons toute sorte de playsir et de contentement. Par cette

* Ps. xcix, 3.

Livre V. Chapitre i. 257

complaysance nous beuvons et mangeons spirituellement les perfections de la Divinité, car nous les nous rendons propres et les tirons dedans nostre cœur.

Les brebis de Jacob attirèrent dans leurs entrailles la variété des couleurs qu'elles voyoient en la fontaine en laquelle on les abbreuvoit Ihors qu'elles estoyent en amour, car en effect leurs petitz aigneaux s'en treuverent par après tachetés*. Ainsy une ame esprise de * Gen., xxx, 37-39. l'amoureuse complaysance qu'elle prend a considérer la Divinité, et en icelle une infinité d'excellences, elle en attire aussi dans son cœur les couleurs, c'est a dire la multitude des merveilles et perfections qu'elle contemple, et les rend siennes par le contentement qu'elle y prend.

O Dieu, quelle joye aurons nous au Ciel, Theotime, Ihors que nous verrons le Bienaymé de nos cœurs, comme une mer infinie de laquelle les eaux ne sont que perfection et bonté ! Alhors, comme des cerfs qui longuement pourchassés et malmxcnés, s'abouchans a une claire et fraische fontaine tirent a eux la fraischeur de ses belles eaux*, ainsy nos cœurs, après tant de * Ps. xli, i. langueurs et de désirs, arrivans a la source forte et vivante de la Divinité*, tireront par leur complaysance * ibid., y. 2. toutes les perfections de ce Bienaymé, et en auront la parfaite jouissance par la res- jouissance qu'ilz y prendront, se rempHssans de ses délices immortelles : et en cette sorte le cher Espoux entrera dedans nous comme dans son lit nuptial, pour communiquer sa joye éternelle a nostre ame ; selon qu'il dit luy mesme*, que si nous * Joan., xiv, 23. gardons la sainte loy de son amour, il viendra et fera son séjour en nous. Tel est le doux et noble larcin d'amour, qui sans décolorer le Bienaymé se colore de ses couleurs, sans le despouiller se revest de sa robbe, sans luy rien oster prend tout ce qu'il a, et sans l'appauvrir s'enrichit de ses biens ; comme l'air prend la lumière sans amoindrir la splendeur originaire du soleil, et le miroiier la grâce du visage sans diminuer celle de l'homme qui se mire.

Jh ont esté faitz abominables comme les choses

258 Traitté de l'Amour de Dieu

* Osée, IX, 10. qu'ilz ofit uyniees, dit le Prophète* parlant des meschans ; et on peut de mesme dire des bons qu'ilz sont faitz ajTnables comme les choses qu'ilz ont aymees. Voyés, je vous prie, le cœur de sainte Claire de Montefalco : il prit tant de playsir en la Passion du Sauveur et a méditer la tressainte Trinité, qu'aussi tira-il dedans soy toutes les marques de la Passion et une représentation admirable de la Trinité, estant fait comme les choses qu'il aymoit. L'amour que le grand apostre saint Paul portoit a la vie, mort et passion de Nostre Seigneur fut si grand, qu'il tira la vie mesme, la mort et la passion de ce divin Sauveur dans le cœur de son amoureux serviteur, duquel la volonté en estoit remplie par dilection, sa memoyre par méditation et son entendement par contemplation. Mays par quel canal et conduit estoit venu le doux Jésus dans le cœur de saint Paul ? Par le canal de la complaysance, comme

* Gaiat., VI, 14. il le declaire luy mesme disant* : Ja n'advienne que

je me glorifie sinon en la Croix de Nostre Seigneur Jésus Christ ; car, si vous y prenes bien garde, entre se glorifier en une personne et se complayre en icelle, prendre a gloire et prendre a playsir une chose, il n'y a pas autre différence sinon que celuy qui prend une chose a gloire, outre le playsir il adj ouste l'honneur, l'honneur n'estant pas sans playsir, bien que le playsir puisse estre sans honneur. Cette ame, donques, avoit une telle complaysance et se sentoit tant honnoree en la bonté divine qui reluit en la vie, mort et passion du Sauveur, qu'il ne prenoit aucun playsir qu'en cet honneur ; et c'est cela qui luy fait dire : Ja n advienne que je me glorifie sinon en la Croix de mon Sauveur ; comme il dit aussi, qu'il ne vivoit pas luy mesme, ains

* ibid., II, 20. Jésus Christ vivoit en luy*.

Livre V. Chapitre ii. 259

O Dieu, que l'ame est heureuse qui prend son playsir a sçavoir et connoistre que Dieu est Dieu et que sa bonté est une infinie bonté ; car ce céleste Espoux, par cette porte de la complaysance, entre en elle et soupe avec nous, comme nous avec luy*. Nous nous paissons * Apoc, m, 20. avec luy de sa douceur par le playsir que nous y prenons, et rassasions nostre cœur es perfections divines par i'ayse que nous en avons : et ce repas est un souper a cause du repos qui le suit, la complaysance nous faysant doucement reposer en la suavité du bien qui nous délecte et duquel nous repaissons nostre cœur ; car, comme vous sçaves, Theotime, le cœur se paist des choses esquelles il se plaist, si que, en nostre langue françoise, on dit que l'un se paist de l'honneur, l'autre des richesses, comme le Sage avoit dit* que la bouche * Prov., xv, 14. des folz se paist d'ignorance ; et la souveraine Sagesse proteste* que sa viande, c'est a dire son playsir, n'est * joan., iv, 34. autre chose que de faire la volonté de son Père. En somme, l'aphorisme des médecins est vray, que ce qui est savouré nourrit ; et celuy des philosophes : ce qui plaist, paist.

Que mon Bienaymé vienne en son jardin, dit l'Espouse sacrée *, et qu'il y mange le fruit de ses * Cant., v, i. pommes. Or le divin Espoux vient en son jardin quand il vient en l'ame dévote, car, puisqu'il se plaist d'estre avec les enfans des hommes*, ou peut il mieux loger * Prov., vm, 31. qu'en la contrée de l'esprit qu'il a fait a son image et

26o Traittk de l'Amour de Dieu

semblance ? En ce jardin, luy mesme y plante la complaysance amoureuse que nous avons en sa bonté, et de laquelle nous nous paissons ; comme de mesme sa bonté se plaist et se paist en nostre complaysance ; ainsy que, derechef, nostre complaysance s'augmente dequoy Dieu se plaist de nous voir plaire en luy : de sorte que ces réciproques playsirs font l'amour d'une incomparable complaysance, par laquelle nostre ame, faite jardin de son Espoux et ayant de sa bonté les pommiers des délices, elle luy en rend le fruit ; puisqu'il se plaist de la complaysance qu'elle a en luy. Ainsy tirons nous le cœur de Dieu dedans le nostre, et il y respand son

* Gant., I, 2. baume pretieux* ; et ainsy se prattique ce que la sainte

* ibid., f. 3. Espouse dit avec tant d'allégresse * : Le Roy de mon

cœur m'a menée dans ses cahinetz ; nous tressaillirons et nous res-jouirons en vous, nous ramentevans de vos manijnelles plus aymables que le vin ; les bons vous ayment. ^^) Car je vous prie, Theotime, qui sont les cahinetz de ce Roy d'amour, sinon ses tetins qui abondent en variété de douceurs et suavités ? La poitrine et les mammelles de la mère sont les cabinetz des trésors du petit enfant ; il n'a point d'autres richesses que celles la, qui luy sont plus pretieuses que l'or et le

* Ps. cxviii, 127. topaze'*, plus aymables que le reste du monde.

L'ame, donques, qui contemple les trésors infinis des perfections divines en son Bienaymé, se tient pour trop heureuse et riche, d'autant que l'amour rend sien par complaj^sance tout le bien et contentement de ce cher Espoux. Et tout ainsy que l'enfançon fait des petitz eslans du costé des tetins de sa mère et trépigne d'ayse de les voir descouvertz, comme la mère aussi de son costé les luy présente avec un amour tous- jours un peu empressé, de mesme l'ame dévote ressent des tressaillemens et des eslans de joye nompareille pour le playsir qu'elle a de regarder les trésors des perfections du Roy de son saint amour, et sur tout quand elle void que luy

(a) [Voir la remarque (a), p. 200.]

Livre V. Chapitre ii. 261

mesme les luy monstre par amour et qu'entre ses perfections celle de son amour infini reluit excellemment. Hé, n'a-elle pas rayson, cette belle ame, de s'escrier : O mon Roy, que vos richesses sont (b) aymables et que vos amours sont riches ! Hé, qui en a plus de joye, ou vous qui en jouisses, ou moy qui m'en res-jouïs ? Notes tressaillirons ^^) d'allégresse en la souvenance de vostre sein et de vos tetins si fecons en toute excellence de suavité : moy, parce que mon Bienaymé en jouît, vous, parce que vostre bienaymee s'en res-jouït ; car ainsy nous en jouissons tous deux, puisque vostre bonté vous fait jouir de ma res-jouissance, et mon amour me fait res-jouir de vostre jouissance. ('^) Ah, les justes et bons votis ayment ! et comme pourroit-on estre bon et n'aymer pas une si grande bonté ? Les princes terrestres ont leurs trésors es cabinetz de leur palais, leurs armes en leurs arsenalz : mays le Prince céleste, il a son trésor en son sein, ses armes dans sa poitrine ; et parce que son trésor est sa bonté, comme ses armes sont ses amours, son sein et sa poitrine ressemble a celle d'une douce mère qui a deux beaux tetins comme deux cabinetz, riches en douceur de bon lait, armés d'autant de traitz pour assujettir le cher petit poupon comme il en peut faire de traittes en tettant.

Certes, la nature a logé les tetins en la poitrine affin que la chaleur du cœur y faisant la concoction du lait, comme la mère est la nourrice de l'enfant le cœur d'icelle en fust aussi le nourricier, et que le lait fust une viande toute d'amour, meilleure cent fois que le vin. Notés cependant, Theotime, que la comparayson du lait et du vin semble si propre a l'Espouse sacrée, qu'elle ne se contente pas de dire une fois que les mammelles de

(b) [Le Ms. (B) du cinquième Livre comprend les douze lignes suivantes, ainsi que les lignes 3-17, p. 262, le chap. vu et une partie considérable des chapitres viii, ix.]

(c) Nous tressaillirons — [et nous resjouirons en la souvenance de tous nos amours...]

(d) jouissance. — [Ah, les bons vous chérissent, et ont rayson. J

202 Traitté de l'Amour de Dieu son Espoux surpassent le vin, mais elle le répète par

* Cant., 1, 1, 3 ; cf. trois fois*. Le vin, Theotime, est le lait des raysins, et IV, lo, \^I, . j^ ^^.^ ^^^ j^ ^^ ^^^ tetins : aussi l'Espouse sacrée («)

* ibid., I, 13. dit* que son Bienaymé est raj'sin pour elle, mais raysin

cyprin, c'est a dire d'une odeur excellente. Moyse

* Deut-, xxxii, 14. dit* que les Israélites pouvoyent boire le sang très pur

* Gen., xLix, II. et tres bon du raysin; et Jacob*, descrivant a son filz

Judas la fertilité du lot qu'il auroit en la Terre promise, prophétisa sous cette figure la véritable félicité des Chrestiens, disant que le Sauveur laveroit sa robbe, c'est a dire la sainte Eglise, au sang du raysin, c'est a dire en son propre sang. Or, le sang et le lait ne sont non plus differens l'un de l'autre que le verjus et le vin ; car comme le verjus, meurissant par la chaleur du soleil, change de couleur, devient vin aggreable et se rend propre a nourrir, aussi le sang, assaisonné par la chaleur du cœur, prend la belle couleur blanche et devient une nourriture grandement convenable aux enfans.

Le lait, qui est une viande cordiale toute d'amour, représente la science et théologie mystique, c'est a dire le doux savourement provenant de la complaysance amoureuse que l'esprit reçoit Ihors qu'il médite les perfections de la Bonté divine ; mais le vin signifie la science ordinaire et acquise qui se tire a force de spéculation, sous le pressoir de plusieurs argumens et disputes. Or, le lait que nos âmes succent es mammelles de la charité de Nostre Seigneur, vaut mieux incomparablement que le vin que nous tirons des discours humains : car ce lait prend son origine de l'amour céleste, qui le prépare a ses enfans avant mesme qu'ilz y ayent pensé ; il a un goust amiable et suave, son odeur surpasse tous les parfums, il rend l'haleine franche et douce comme d'un enfant de lait, il donne une joye sans insolence, il enivre sans hebeter, il ne levé pas le sens, mais il le relevé.

Quand le saint homme Isaac embrassa et baysa son cher enfant Jacob, il sentit la bonne odeur de ses

(e) l'Espouse sacrée — [appelle son Bienaymé, rflysj/i des vignes d'Engaddi...]

Livre V. Chapitre m. 263

vestemens, et soudain, parfumé d'un playsir extrême : O, dit-il, voyez que l'odeur de mon filz est comme l'odeur d'un champ fleuri que Dieu a béni*; l'habit * Gen., xxvn, 27. et le parfum estoit en Jacob, mais Isaac en eut la complaysance et res-jouissance. Helas, l'ame qui tient par amour son Sauveur entre les bras de ses affections, combien délicieusement sent-elle les parfums des perfections infinies qui se retreuvent en luy, et avec quelle complaysance dit-elle en soy mesme : Ah, voyci que la senteur de mon Dieu est comme la senteur d'un jardin fleurissant ! hé, que ses mammelles sont pretieuses, respandans des parfums souverains* ! Ainsy * Cant., i, i. l'esprit du grand saint Augustin, balançant entre les sacrés contentemens qu'il avoit a considérer d'un costé le mystère de la naissance de son Maistre, et de l'autre part le mystère de la Passion, s'escrioit tout ravi en cette complaysance :

Entre l'un et l'autre mystère. Auquel dois- je mon cœur ranger ? D'un costé le sein de la Mère M'offre son lait pour en manger ; De l'autre la play' salutaire Jette son sang pour m'abbreuver.

L'amour que nous portons a Dieu prend son origine de la première complaysance que nostre cœur sent soudain qu'il apperçoit la bonté divine, Ihors qu'il commence a tendre vers icelle. Or, quand nous accroissons et renforçons cette première complaysance par le moyen

Tous les livres