Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 8)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — éd. d'Annecy t. IV-V (OCR) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

220 Traitté de l'Amour de Dieu luy mesme ; d'autant que c'est le propre de toutes les vertus, mais sur tout de la charité, de laquelle le zèle est une dépendance, d'estre « si bonnes que nul n'en

* Aristot., Magna peut abuser*. »

Moraiia, 1. II, c.vii. jj^ pecheur fameux vint un jour se jetter aux pieds d'un bon et digne prestre, protestant avec beaucoup de sousmission qu'il venoit pour treuver le remède a ses maux, c'est a dire pour recevoir la sainte absolution de ses fautes. Un certain moyne nommé Demophile, estimant, a son advis, que ce pauvre pénitent s'approchast trop du saint autel, entra en une cholere si violente que, se ruant sur luy a grans coups de pieds, il le poussa et chassa hors de la, injuriant outrageusement le bon prestre qui selon son devoir avoit doucement recueilli ce pauvre repentant ; puis, courant a l'autel il en osta les choses tressaintes qui y estoyent et les emporta, de peur, comme il vouloit faire accroire, que par rapprochement du pecheur le lieu n'eust esté prophané. Or, ayant fait ce bel exploit de zèle il ne s'arresta pas la, mais en fît grande feste au grand saint Denis Areopagite par une lettre qu'il luy en escrivit, de laquelle il receut une excellente responce, digne de l'esprit apostolique dont ce grand disciple de saint Paul estoit animé : car il luy fit voir clairement que son zèle avoit esté indiscret, imprudent et impudent tout ensemble, d'autant qu'encor que le zèle de l'honneur deu aux choses saintes soit bon et louable, si est ce qu'il avoit esté prattiqué contre toute rayson, sans considération ni jugement quelcomque, puisqu'il avoit employé les coups de pieds, les outrages, injures et reproches, en un lieu, en une occasion et contre des personnes qu'il devoit honnorer, aymer et respecter ; si que le zèle ne pouvoit estre bon, estant exercé avec un si grand desordre.

♦Epist.viii, ad De- Mais en cette mesme responce*, ce grand Saint recite

mop 1 um. ^^ autre exemple admirable d'un grand zèle procédé

d'une ame fort bonne, gastee néanmoins et viciée par l'excès de la cholere qu'elle avoit excitée.

Un payen avoit séduit et fait retourner a l'idolâtrie un Chrestien candiot, nouvellement converti a la foy.

Livre X. Chapitre xv. 221

Carpus, homme eminent en pureté et sainteté de vie, et lequel il y a grande apparence avoir esté Evesque de Candie, en conceut un si grand courroux qu'onques il n'en avoit souffert de tel ; et se laissa porter si avant en cette passion que, s'estant levé a la minuit pour prier selon sa coustume, il concluoit a part soy qu'il n'estoit pas raysonnable que les hommes impies vescussent davantage, priant par grande indignation la divine Justice de faire mourir d'un coup de foudre ces deux pécheurs ensemble, le payen séducteur et le Chrestien séduit. Mais oyes, Theotime, ce que Dieu fit pour corriger l'aspreté de la passion dont le pauvre Carpus estoit outré. Premièrement il luy fit voir, comme a un autre saint Estienne *, le ciel tout ouvert, et Jésus Christ * Act., vu 55. Nostre Seigneur assis sur un grand throsne, environné d'une multitude d'Anges qui luy assistoyent en forme humaine ; puys il vid en bas la terre ouverte comme un horrible et vaste gouffre, et les deux desvoyés auxquelz il avoit souhaité tant de mal, sur le bord de ce précipice, tremblans et presque pasmés d'effroy a cause qu'ilz estoyent prestz a tumber dedans ; attirés d'un costé par une multitude de serpens qui, sortans de l'abisme, s'entortilloyent a leurs jambes, et avec les queues les chatouilloyent et provoquoyent a la cheute, et de l'autre costé, certains hommes les poussoyent et frappoyent pour les faire tumber : si qu'ilz sembloyent estre sur le point d'estre abismés dans ce précipice. Or considérés, je vous prie, mon Theotime, la violence de la passion de Carpus ; car, comme il racontoit par après luy mesme a saint Denis, il ne tenoit compte de contempler Nostre Seigneur et les Anges qui se monstroyent au Ciel, tant il prenoit playsir de voir en bas la détresse effroyable de ces deux misérables chetifs, se faschant seulement de ce qu'ilz tardoyent tant a périr, et partant s'essayoit de les précipiter luy mesme. Ce que ne pouvant si tost faire, il s'en despitoit et les maudissoit, jusques a ce qu'en fin, levant les yeux au ciel, il vid le doux et très pitoyable Sauveur qui, par une extrême pitié et compassion de ce qui se passoit, se levant de son throsne et

222 Traitté de l'Amour de Dieu descendant jusques au lieu ou estoyent ces deux pauvres misérables, leur tendoit sa main secourable, a mesme que les Anges aussi, qui d'un costé qui d'autre, les retenoyent pour les empescher de tomber dans cet espouvantable gouffre. Et pour conclusion, l'amiable et débonnaire Jésus, s'addressant au courroucé Carpus : Tiens, Carpus, dit-il, « frappe désormais sur moy, car je suis prest de patir encor une fois pour sauver les hommes, et cela me seroit aggreable s'il se pouvoit faire sans le péché des autres hommes ; mais au surplus, advise ce qui te seroit meilleur, ou d'estre en ce gouffre avec les serpens, ou de demeurer avec les Anges qui sont si grans amis des hommes. »

Theotime, le saint homme Carpus avoit rayson d'entrer en zèle pour ces deux hommes, et son zèle avoit justement excitée la cholere contre eux, mays la cholere estant esmeiie avoit laissé la rayson et le zèle en derrière ; outrepassant toutes les bornes et limites du saint amour, et par conséquent du zèle qui en est la ferveur, elle avoit converti la hayne du péché en hayne du pécheur, et la très douce charité en une furieuse cruauté. Ainsy y a-il des personnes qui ne pensent pas qu'on puisse avoir beaucoup de zèle si on n'a beaucoup de cholere, n'estimans pas de pouvoir rien accommoder s'ilz ne gastent tout ; bien qu'au contraire, le vray zèle ne se serve presque jamais de la cholere, car, comme on n'apphque pas le fer et le feu aux malades que Ihors qu'on ne peut faire autrement, aussi le saint zèle n'employé la cholere qu'es extrêmes nécessités.

Livre X. Chapitre xvi.

QUE l'exemple de PLUSIEURS SAINTZ

QUI SEMBLENT AVOIR EXERCÉ LEUR ZELE AVEC CHOLERE

Il est vray certes, mon ami Theotime, que Moyse *, *Exod.,xxxii,i9-29. Phinees *, Helie **, Mathathias *** et plusieurs grans * Num.,xxv, 7-11. serviteurs de Dieu se servirent de la cholere pour exer- iv Reg.Tr^io-ia'. cer leur zèle en beaucoup d'occasions signalées : mays ***i Mac, 11,24, 26. notes, je vous prie, que c'estoyent aussi des grans personnages, qui sçavoyent bien manier leurs passions et ranger leurs choleres ; pareilz a ce brave capitaine de l'Evangile * qui disoit a ses soldatz : Ailes, et ilz * Matt., vm, 9. alloyent ; venes, et ilz venoyent. Mais nous autres, qui sommes presque tous des certaines petites gens, nous n'avons pas tant de pouvoir sur nos mouvemens ; nostre cheval n'est pas si bien dressé que nous le puissions pousser et faire parer a nostre guise. Les chiens sages et bien appris tirent païs ou retournent sur eux mesmes selon que le piqueur leur parle, mais les jeunes chiens apprentifs s'égarent et sont desobeissans : les grans Saintz, qui ont rendu sages leurs passions a force de les mortifier par l'exercice des vertus, peuvent aussi tourner leur cholere a toute main, la lancer et la (^) retirer ainsy que bon leur semble ; mais nous autres, qui avons des passions indomtees, toutes jeunes, ou du moins mal apprises, nous ne pouvons lascher nostre

(a) et la — frappellerj

224 Traitté de l'Amour de Dieu ire qu'avec péril de beaucoup de desordre, parce qu'estant une fois en campaigne on ne la peut plus retenir ni ranger comme il seroit requis.

Saint Denis, parlant a ce Demophile qui vouloit •ubiincap.prœced. donner le nom de zèle a sa rage et furie : Celu}^ dit il*, qui veut corriger les autres, doit premièrement « avoir soin d'empescher que la choiera ne déboute la rayson de l'empire et domination que Dieu luy a donné en l'ame, et qu'elle n'excite une révolte, sédition et confusion dans nous mesmes ; de façon que nous n'appreuvons pas vos impétuosités poussées d'un zele indiscret, quand mille fois vous repeteries Phinees et Helie, car telles paroles ne pleurent pas a Jésus Christ quand elles luy furent dites par ses Disciples, qui n'avoyent pas encor participé de ce doux et bénin esprit. » Phinees, Theotime, voyant un certain malheureux Israélite offencer

* Xum., ubi supra. Dieu avcc Une Moabite, il les tua tous deux * ; Helie

avoit prédit la mort d'Ochosias, lequel, indigné de cette prédiction, envoya deux capitaines l'un après l'autre, avec chacun cinquante soldatz pour le prendre, et l'homme de Dieu fit descendre le feu du ciel qui les *iVReg.,ubisupra. dcvora *. Or un jour que Nostre Seigneur passoit en Samarie, il envoya en une ville pour y faire prendre son logis, mais les habitans, sachans que Nostre Seigneur estoit Juif de nation et qu'il alloit en Hierusalem, ne le volurent pas loger ; ce que voyans saint Jean et saint Jaques, ilz dirent a Nostre Seigneur : Voules vous que nous commandions au jeu qu'il descende et qu'il les brusle P Et Nostre Seigneur, se retournant devers eux, les tança, disant : Vous ne sçaves de quel esprit vous estes ; le Filz de l'homme n'est pas venu pour perdre les âmes, mais pour les

* Lucœ, IX, 52-56. sauver"^.

C'est cela donq, Theotime, que veut dire saint Denis a Demophile qui alleguoit l'exemple de Phinees et d'Helie ; car saint Jean et saint Jaques, qui vouloyent imiter Helie a faire descendre le feu du ciel sur les hommes, furent repris par Nostre Seigneur, qui leur fit entendre que son esprit et son zele estoit doux,

Livre X. Chapitre xvi. 225

débonnaire et gracieux, qui n'employoit l'indignation ou le courroux que très rarement, Ihors qu'il n'y avoit plus espérance de pouvoir profiter autrement. Saint Thomas d'Aquin, ce grand astre de la théologie, estant malade de la maladie de laquelle il mourut au monastère de Fosseneuve, Ordre de Cisteaux, les religieux le prièrent de leur faire une briefve exposition du sacré Cantique des Cantiques, a l'imitation de saint Bernard, et il leur respondit : « Mes chers Pères, donnes moy l'esprit de saint Bernard, et j'interpreteray ce divin Cantique comme saint Bernard*. » De mesme, certes, si on nous * sixt. senens., bi. . blioth.Sancta.l. IV.

dit a nous autres, petitz Chrestiens, misérables, imparfaitz et chetifs : Serves vous de l'ire et de l'indignation en vostre zèle, comme Phinees, Helie, Mathathias, saint Pierre et saint Paul ; nous devons respondre : Donnes nous l'esprit de la perfection et du pur zèle, avec la lumière intérieure de ces grans Saintz, et nous nous animerons de cholere comme eux. Ce n'est pas le fait de tout le monde de sçavoir se courroucer quand il faut et comme il faut.

Ces grans Saintz estoyent inspirés de Dieu immédiatement, et partant pouvoyent bien employer leur cholere sans péril ; car le mesme Esprit qui les animoit a ces exploitz tenoit aussi les resnes de leur juste courroux, affin qu'il n'outrepassast les limites qu'il leur avoit prefigees. Une ire qui est inspirée ou excitée par le Saint Esprit n'est plus l'ire de l'homme, et c'est l'ire de l'homme qu'il faut fuir, puisque, comme dit le glorieux saint Jaques*, elle n'opère point la justice de * Cap. 1, 20. Dieu : et d'effect, quand ces grans serviteurs de Dieu employoient la cholere, c'estoit pour des occurrences si solemnelles et des ('>) crimes si excessifz, qu'il n'y avoit nul danger d'excéder la coulpe par la peine.

Parce qu'une fois le grand saint Paul apelle les Galates insensés*, représente aux Candiotz leurs mau- * Gaiat., m, i, vaises inclinations* et résiste en face au glorieux saint *Tit.,i, 12.

(b) les

226 Traitté de l'Amour de Dieu

* Gaiat., II, II. Pierre* son supérieur, faut-il prendre licence d'injurier les pécheurs, blasmer les nations, contreroller et censurer nos conducteurs et prelatz ? Certes, chacun n'est pas saint Paul pour sçavoir faire ces choses a propos ; mays les espritz aigres, chagrins, presumptueux et mesdisans, servans a leurs inclinations, humeurs, aversions et outrecuydances, veulent couvrir leur injustice du manteau du zèle, 'c) et chacun, sous le nom de ce feu sacré, se laisse brûler a ses propres passions. Le zèle du salut des âmes fait désirer la prelature, a ce que dit cet ambitieux ; fait courir ça et la le moyne destiné au (d) chœur, a ce que dit cet esprit inquiète ; fait faire des rudes censures et (*?) murmurations contre les prelatz de l'Eglise et contre les princes temporelz, a ce que dit cet arrogant, 'f II ne se parle que de zèle, et on ne void point de zèle, ains seulement des mesdisances, des choleres, des haynes, des envies et des inquiétudes d'esprit et de langue.

On peut prattiquer le zèle en troys façons. Premièrement, en faysant des grandes actions de justice pour repousser le mal : et cela n'appartient qu'a ceux qui ont les offices publiqs de corriger, censurer et reprendre en quahté de supérieurs, comme les princes, magistratz, prelatz, prédicateurs ; mays parce que cet office est respectable, chacun l'entreprend, chacun s'en veut mesler. Secondement, on use du (§) zèle en faysant des actions de grande vertu pour donner bon exemple, suggérant les remèdes au mal, exhortant a les employer, opérant le bien opposé au mal qu'on désire exterminer ; ce qui appartient a un chacun, et néanmoins peu de gens le veulent faire. En fin, on exerce le zèle très excellemment en souffrant et pâtissant beaucoup pour

(c) du zèle, — [voire mesme les desobeissans, et chacun, souz prœtexte de...J

(d) au — [cloistrej

(e) fait — [mesdire parj des rudes censures et rcontrerollemens...J

(f) cet arrogant. — [En somme,]

(g) de

Livre X. Chapitre xvi. 227

empescher et destourner le mal ; et presque nul ne veut cette sorte de zèle. Le zèle spécieux est ambitionné (h), c'est celuy auquel chacun veut employer son talent ; sans prendre garde que ce n'est pas le zèle que l'on y cherche, mais la gloire et l'assouvissement de l'outrecuydance, cholere, chagrin et autres passions.

Certes, le zèle de Nostre Seigneur parut principalement a mourir sur la croix pour destruire la mort et le péché des hommes : en quoy il fut souverainement imité (') par cet admirable vaisseau d'élection * (J) et * Act., ix, 15. de dilection, ainsy que le représente le grand saint Grégoire Nazianzene en C'^) paroles dorées ; car, parlant de ce saint Apostre : « Il combat pour tous, » dit-il *, * Orat. n, § 55. « il respand des prières pour tous, il est passionné de jalousie envers tous, il est enflammé pour tous, ains mesme il a osé plus que cela pour ses frères selon la chair ; en sorte que, pour dire aussi moy mesme ceci fort hardiment, il désire par charité qu'iceux soyent mis en sa place auprès de Jésus Christ*. O excellence (^) * Rom.,ix, 3. de courage et de ferveur d'esprit incroyable ! il imite Jésus Christ qui pouv nous fut fait malédiction *, * Gaiat., m, 13. qui prit nos infirmités et porta nos maladies * ; ou, * is-. i-i". 4- affin que je parle plus sobrement, luy le premier après le Sauveur ne refuse pas de souffrir et d'estre réputé impie a leur occasion. » Ainsy donq, Theotime, comme nostre Sauveur fut fouetté, condamné, (™-) crucifié, en qualité d'homme voiié, destiné et dédié a porter et supporter les opprobres, ignominies et punitions deues a tous les pécheurs du monde, et a servir de sacrifice gênerai pour le péché, ayant esté fait comme anatheme,

, , - , ' -^ ,± j * Matt., XXVII, 46

sépare et abandonne de son Père éternel*, de mesme Gaiat.,111, 13.

(h) est — fie praeferéj l'ambitionné

(i) [Voir à l'Appendice un plus ample développement de ce sujet.]

(j) d'élection — [qui fut aussi vaisseau...]

(k) en — ces

(1) 0 excellence — [incrediblej

(m) condamné — et

228 Traitté de l'Amour de Dieu aussi, selon la véritable doctrine de ce grand (") Nazianzene, le glorieux Apostre saint Paul désira d'estre comblé d'ignominie, crucifié, séparé, abandonné et sacrifié pour le péché des Juifz, af&n de porter pour eux V anatheme et la peine qu'ilz meritoyent. Et comme nostre Sauveur (o) porta de sorte les péchés du monde, et fut fait tellement anatheme, sacrifié (p) pour le péché et délaissé de son Père (^) qu'il ne laissa pas d'estre perpétuellement le Filz bienaymé, auquel le Père *Matt.,iii, i7,xvn, preuoit son bon playsir*, aussi le saint Apostre désira ^' bien d'estre anatheme et séparé de son Maistre pour

estre abandonné d'iceluy et délaissé a la merci des opprobres et punitions deues aux Juifz, mais il ne désira pas pourtant jamais d'estre privé de la charité et grâce de son Seigneur, de laquelle rien aussi ne le

* Rom., vni, 35-39. pouvoit jamais séparer"^ ; c'est a dire, il désira d'estre

traitté comme un homme séparé de Dieu, mais il ne désira pas d'en estre par effect séparé, ni privé de sa grâce, car cela ne peut estre saintement désiré. Ainsy

* Gant., uit., 6. l'Espouse celcste confesse * que l'amour estant fort

comme la 7nort, laquelle sépare l'ame du cors, le zèle, qui est un amour ardent, est encor bien plus fort, car il ressemble a l'enfer qui sépare l'ame de la veue de Nostre Seigneur : mays jamais il n'est dit ni ne se peut dire que l'amour ou le zèle soit semblable au péché, qui seul sépare de la grâce de Dieu. Et comme se pourroit il faire que l'ardeur de l'amour peust faire désirer d'estre séparé de la grâce, puisque l'amour est la grâce mesme, ou du moins ne peut estre sans la grâce ? Or le zèle du grand saint Paul fut prattiqué en quelque sorte, ce me semble, par le petit saint Paul, je veux dire par saint Paulin, qui, pour oster un esclave de son esclavage.

(n) de ce grand — [théologien et Evesque S' Grégoire] (o) nostre Sauveur — [fit tellement le personnage du pécheur... fut tellement fait anatheme, malédiction et abandonné de son Père qu'il ne laissa...] (p) sacrifice (q) de son Père — [comme pleige.J

Livre X. Chapitre xv'ii. 229

se rendit esclave luy mesme, (') sacrifiant sa liberté pour la rendre a son prochain.

«O que bienheureux est, » dit saint Ambroyse *, *SermoxviiiinPs.

« celuy qui sçait la discipline du zèle ! » « Très facilement, » dit saint Bernard*, « le diable se jouera de ton *Serm.xixinCant., zèle (s) si tu négliges la science ; » « que donques ton zèle soit enflammé de charité, embelli de science, affermi de constance. « Le vray zèle est enfant de la charité, car c'en est l'ardeur : c'est pourquoy, comme elle, il est patient, bénin, sans trouble, sans contention, sans hayne, sans envie, se res-jouissant de la vérité *. * 1 Cor., xm, 4-0. L'ardeur du vray zèle est pareille a celle du chasseur, qui est diligent, soigneux, actif, laborieux et très affectionné au pourchas, mais sans cholere, sans ire, sans trouble ; car si le travail des chasseurs estoit cholere, ireux, chagrin, il ne seroit pas si aymé ni affectionné : et de mesme, le vray zèle a des ardeurs extrêmes, mais constantes, fermes, douces, laborieuses, également amiables et infatigables ; tout au contraire, le faux zèle est turbulent, brouillon, insolent, fier, cholere, passager, également impétueux et inconstant.

Ayant si longuement parlé des actes sacrés du divin amour, afftn que plus aysement et saintement vous en conservies la mémoire je vous en présente un recueil et abbregé. La charité de Jésus Christ nous presse, dit

(r) luy mesme, — [se mettant en sa place etj (s) de ton zèle — [si scientiam negligas,\

Traitté de l'Amour de Dieu

le grand Apostre* : ouy certes, Theotime, elle nous force et violente par son infinie douceur, prattiquee en tout l'ouvrage de nostre rédemption, auquel s'est apparue * Tit., II, II, m, 4. la bénignité et amour de Dieu envers les hommes* ; car, qu'est-ce que ce divin Amant ne fit pas en matière d'amour ?

I. Il nous ayma d'amour de complaysance, car ses délices furent d'estre avec les enfans des hommes* et d'attirer l'homme a soy, se rendant homme luy mesme. 2. Il nous ayma d'amour de bienveuillance, jettant sa propre Divinité en l'homme, en sorte que l'homme fut Dieu. 3. Il s'unit a nous par une conjunction incompréhensible, en laquelle il adhéra et se serra a nostre nature si fortement, indissolublement et infiniment, que jamais rien ne fut si estroittement joint et pressé a l'humanité qu'est maintenant la tressainte Divinité en la Personne du Filz de Dieu. 4. Il s'escoula tout en nous, et, par manière de dire, fondit sa grandeur pour la réduire a la forme et figure de nostre petitesse ; dont il est appelle source d'eau vive*, rosée et pluye du Ciel *. 5. Il a esté en extase, non seulement en ce que, comme dit saint Denis *, a cause de l'excès de son amoureuse bonté il devient en certaine façon hors de soy mesme, estendant sa providence sur toutes choses et se treuvant en toutes choses ; mais aussi en ce que, comme dit saint Paul*, il s'est en quelque sorte quitté soy mesme, il s'est vuidé de soy mesme, il s'est espuisé de sa grandeur, de sa gloire, il s'est demis du throsne de son incompréhensible majesté, et, s'il faut ainsy parler, il s'est anéanti soy mesme pour venir a nostre humanité nous remplir de sa Divinité, nous combler de sa bonté, nous eslever a sa dignité et nous

joan.,!,i2etEp. donner le divin estre à.' enfans de Dieu*. Et Celuy duquel si souvent il est escrit : Je vis moy mesme, dit le Seigneur, il a peu dire par après, selon le langage de son Apostre : Je vis moy mesme, non plus moy

Gaiat., II, 20. mesme, mais l'homme vit en moy* ; Ma vie c'est

Philip., I, 21. l'homme, et mourir pour l'homme c'est mon proffit* ;

Coioss., III, 3. Ma vie est cachée avec l'homme en Dieu*. Celuy qui

* Jerem., ii, 13.

*De Divin. Nomin

Philip., II, 7.

Livre X. Chapitre xvii. 231

habitoit en soy mesme habite maintenant en nous, et

Celuy qui estoit vivant es siècles dans le sein de son

Père éternel * fut par après mortel dans le giron de sa * Joan., i, 18.

Mère temporelle ; Celuy qui vivoit éternellement de sa

vie divine vescut temporellement de la vie humaine, et

Celuy qui jamais éternellement n'avoit esté que Dieu

sera éternellement a jamais encor homme, tant l'amour

de l'homme a ravi Dieu et l'a tiré a l'extase !

6. Il admira souvent par dilection, comme il fit le

Centenier* et la Cananee**. 7. Il contempla le ieune * Matt., vm, 10. . / ; ■' **ibid., XV, 28.

homme qui avoit jusques a 1 heure garde les commandemens et desiroit d'estre acheminé a la perfection *. * Marci, x, 21.

8. Il prit une amoureuse quiétude en nous, et mesme avec quelque suspension des sens, emmi le ventre de sa Mère et en son enfance. 9. Il a eu des tendretés admirables envers les petitz enfans qu'il prenoit entre ses bras et dorlotoit amoureusement * ; envers Marthe et * ibid., j^. 16. Magdeleyne*, envers le Lazare qu'il pleura**, comme * joan., xi, 5.

** Ibid ^i^ ■^ s '^6

sur la cité de Hierusalem*. 10. Il fut anime d un zèle * Lucœ.'xix, 41.

nompareil, qui, comme dit saint Denis*, se convertit en * ubi supra.

jalousie, détournant, entant qu'il fut en luy, tout mal

de sa bienaymee nature humaine, au péril, ains au prix

de sa propre vie ; chassant le diable, prince de ce

monde*, qui sembloit estre son rival et compaignon. * Joan., xvi, 30.

II. Il eut mille et mille langueurs amoureuses ; car, d'où pouvoyent procéder ces divines paroles : Je dois

estre haptizé de haptesme ; et comme suis-je angoissé

et pressé jusques a ce que je l'accomplisse* ? Il ne *Luca;,xii,5o;juxta

voyoït 1 heure d estre baptize en son sang et languissoit jusques a ce qu'il le fut, l'amour qu'il nous portoit le pressant affin de nous voir deslivrés par sa mort de la mort éternelle. Ainsy fut-il triste et sua le sang de détresse au jardin des Olives *, non seulement pour *Matt.,xxvi,37, 38;

11 , 11 , -, 1 j_- • r Lucae, XXII, 43, 44.

1 extrême douleur que son ame sentoit en la partie intérieure de sa rayson, mais aussi pour l'extrême amour qu'il nous portoit en la supérieure portion d'icelle, la douleur luy donnant horreur de la mort et l'amour luy donnant un extrême désir d'icelle ; en sorte qu'un très aspre combat et une cruelle agonie se fit entre le désir

232 Traitté de l'Amour de Dieu et l'horreur de la mort, jusques a grande effusion de sang, qui coula comme d'une vive source, ruisselant jusques a terre.

12. En fin, Theotime, ce divin Amoureux mourut entre les flammes et ardeurs de la dilection, a cause de l'infinie charité qu'il avoit envers nous et par la force et vertu de l'amour ; c'est a dire, il mourut en l'amour, par l'amour, pour l'amour et d'amour. Car, bien que les cruelz supplices fussent très suffisans pour faire mourir qui que ce fut, si est ce que la mort ne pouvoit jamais entrer dans la vie de Celuy qui tient les clefs de la vie *Apoc.,i, 18. et de la mort*', si le divin amour, qui manie ces clefs.

n'eust ouvert les portes a la mort affin qu'elle allast saccager ce divin cors et luy ravir la vie ; l'amour ne se contentant pas de l'avoir rendu mortel pour nous, s'il ne le rendoit mort. Ce fut par élection, et non par la force du mal, qu'il mourut : Nul ne m'oste ma vie,

* joan., .X, 17, 18. dit-il*, mais je la laisse et quitte moy mesme ; j'ay

puissance de la quitter et de la -prendre derechef

* Cap. LUI, 7. moy mesme ; Il fut offert, dit Isaïe*, parce qu'il le

voulut. Et partant il n'est pas dit que son esprit s'en alla, le quitta et se sépara de luy ; mais, au contraire, qu'il mit son esprit dehors, l'expira, le rendit et le

* Matt., xxvii, 50 ; remit es mains de son Père éternel* : si que saint Athacœ^xxui^,'46;]oan', nase remarque qu'il baissa la teste pour mourir, affin ^^^' 30. (le consentir et pencher a la venue de la mort, laquelle

* In Parab. Evan- autrement n'eust osé s'approcher de luy* ; et criant a I?"inter s^uril^°' pleine voix il remet son esprit a son Père*, pour mons* Lucœ, XXIII, 46. ^j-gj. q^g comme il avoit asses de force et d'haleyne pour

ne point mourir, il avoit aussi tant d'amour qu'il ne pouvoit plus vivre sans faire revivre par sa mort ceux qui sans cela ne pouvoyent jamais éviter la mort, ni prétendre a la vraye vie. C'est pourquoy la mort du Sauveur fut un vray sacrifice, et sacrifice d'holocauste, que luy mesme offrit a son Père pour nostre rédemption ; car encor que les peynes et douleurs de sa Passion fussent si grandes et fortes que tout autre homme en fust mort, si est ce que, quant a luy, il n'en fust jamais mort s'il n'eust voulu, et que le feu de son infinie

Livre X. Chapitre xvii. 233

charité n'eust consumé sa vie. Il fut donq le sacrificateur luy mesme qui s'offrit a son Père, et s'immola en amour, a l'amour, par l'amour, pour l'amour et d'amour. May s, Theotime, gardés bien pourtant de dire que cette mort amoureuse du Sauveur se soit faite par manière de ravissement ; car l'object pour lequel sa charité le porta a la mort n'estoit pas tant aymable qu'il peust ravir a soy cette divine ame, laquelle sortit donq de son cors par manière d'extase, poussée et lancée par l'afïiuence et force de l'amour, comme l'on void la myrrhe pousser dehors sa première liqueur par sa seule abondance, sans qu'on la presse ni tire aucunement, selon ce que luy mesme disoit, ainsy que nous avons remarqué : Personne ne m'oste ni ravit mon ame, inais je la donne volontairement. O Dieu ! Theotime, quel brasier pour nous enflammer a faire les exercices du saint amour pour le Sauveur tout bon, voyans qu'il les a si amoureusement prattiqués pour nous qui sommes si mauvais ! Cette charité donq de Jésus Christ nous presse^. * n cor., v, 14.

La vertu est si aymable de sa nature que Dieu la favorise par tout ou il la void. Les payens, quoy qu'ennemis de sa divine Majesté, prattiquoyent parfois quelques vertus humaines et civiles desquelles la condition n'estoit pas au dessus des forces de l'esprit raysonnable : or, vous pouves penser, Theotime, combien cela estoit peu de chose. Certes, encor que ces vertus eussent beaucoup d'apparence, si est ce qu'en effect elles estoyent de peu de valeur, a cause de la bassesse de l'intention de ceux qui les prattiquoyent, qui ne travailloyent presque que pour l'honneur, ainsy que dit saint Augustin*, ou pour * De Civit. Dei, i. quelqu'autre prétention fort légère, comme est celle de l'entretien de la société civile, ou pour quelque petite

236 Traitté de l'Amour de Dieu inclination qu'ilz avoyent au bien, laquelle ne rencontrant point de grande contrariété, les portoit a des menues actions de vertu, comme par exemple, a s'entresaluer, a secourir les amis, vivre sobrement, ne point desrobber, servir fidèlement les maistres, payer les gages aux ouvriers. Et toutefois, quoy que cela fut ainsy mince et environné de plusieurs imperfections, Dieu en sçavoit gré a ces pauvres gens et les en recompensoit abondamment.

Les sages femmes auxquelles Pharao donna charge de faire périr tous les masles des Israélites estoyent sans doute Egyptiennes et payennes, car s'excusant dequoy elles n'avoyent pas exécuté la volonté du Roy : Les femmes Hehrieuses, disoyent elles, ne sont pas comme les Egyptiennes, car elles sçavent l'art de recevoir les en fans, et devant que nous allions a elles, elles

* Exod., I, 15-19. ont enfanté*. Excuse qui n'eust pas esté a propos si

ces sages femmes eussent esté Hebrieuses, et n'est pas croyable que Pharao eust donné une commission si impiteuse contre les Hebrieuses a des femmes Hebrieuses, de mesme nation et religion ; et aussi Josephe *De Antiquit.jud., tesmoigue * qu'en effect elles estoyent Egyptiennes.

Or, toutes Egyptiennes et payennes qu'elles estoyent, elles craignirent d'offencer Dieu par une cruauté si barbare et desnaturee, comme eust esté celle du massacre de tant de petitz enfans : dequoy la divine Douceur leur sceut si bon gré, qu'elle leur édifia des

* Exod., cap. quo jnayso7is *, c'cst a dire les rendit plantureuses en

enfans et en biens temporelz.

Xabuchodonosor, roy de Babylone, avoit combattu en une guerre juste contre la ville de Tyr que la justice divine vouloit chastier ; et Dieu dit a Ezechiel qu'en recompense il donneroit l'Egypte en proye a Nabuchodonosor et a son armée, parce, dit Dieu, qu'ilz ont ■'Ezech.,xxix,i8-2o. travaillé pour moy *. Donques, adjouste saint Hierosme au Commentaire, « nous apprenons que si les payens mesmes font quelque bien, ilz ne sont point laissés sans salaire par le jugement de Dieu. » Ainsy

* Cap. IV, 24. Daniel* exhorta Nabuchodonosor infidèle, de racheter

Livre XI. Chapitre i. 237

ses péchés par aumosnes, c'est a dire de se racheter

des peynes temporelles deûes a ses péchés, dont il

estoit menacé. Voyes-vous donq, Theotime, combien il

est vray que Dieu fait estât des vertus, encor qu'elles

soyent prattiquees par des personnes qui sont d'ailleurs

mauvaises ? S'il n'eust aggreé la miséricorde des sages

femmes et la justice de la guerre des Babyloniens,

eust-il pris le soin, je vous prie, de les salarier ? et si

Daniel n'eust sceu que l'infidélité de Nabuchodonosor

n'empescheroit pas que Dieu n'aggreast ses aumosnes,

pourquoy les luy eust il conseillées ? Certes, l'Apostre

nous asseure * que les payens, qui n'ont pas la foy, * Rom., u, 14.

font naturellement ce qui appartient a la loy :

et quand ilz le font, qui peut douter qu'ilz ne fassent

bien et que Dieu n'en fasse conte ? Les payens conneurent que le mariage estoit bon et nécessaire, ilz virent

qu'il estoit convenable d'eslever les enfans es artz, en

l'amour de la patrie, en la vie civile, et ilz le firent :

or je vous laisse a penser si Dieu ne treuvoit pas bon

cela, puisqu'il avoit donné la lumière de la rayson et

l'instinct naturel a cette intention.

La rayson naturelle est un bon arbre que Dieu a planté en nous, les fruitz qui en proviennent ne peuvent estre que bons : fruitz qui en comparayson de ceux qui procèdent de la grâce sont a la vérité de très petit prix, mais non pas pourtant de nul prix, puisque Dieu les a prisés et pour iceux a donné des recompenses temporelles ; ainsy que, selon le grand saint Augustin *, il * De civit. Dei, 1. salaria les vertus morales des Romains de la grande estendue et magnifique réputation de leur Empire.

Le péché rend sans doute l'esprit malade, qui partant ne peut pas faire des grandes et fortes opérations, mais ouy bien des petites, car toutes les actions des malades ne sont pas malades : encor parle on, encor void on, encor ouït on, encor boit on. L'ame qui est en péché peut faire des biens qui, estans naturelz, sont recompensés de salaires naturelz, estans civilz, sont payés de monnoye civile et humaine, c'est a dire par des commodités temporelles. Le pécheur n'est pas en la condition des diables.

238 Traitté de l'Amour de Dieu desquelz la volonté est tellement détrempée et incorporée au mal qu'elle ne peut vouloir aucun bien. Non, Theotime, le pécheur en ce monde n'est pas ainsy : il est la, emmi le chemin entre Hierusalem et Hierico, blessé a

* Lucae, x, 30. mort, mais non pas encor mort, car, dit l'Evangile*, il est

laissé a moitié vivant ; et comme il est a moitié vif, il peut aussi faire des actions a moitié vives. Il ne sçauroit voirement marcher, ni se lever, ni crier a l'ayde, non pas mesme parler, sinon languidement, a cause de son cœur failly, mais il peut bien ouvrir les yeux, remuer les doigtz, souspirer, dire quelque parole de plainte ; actions foibles, et nonobstant lesquelles il mourroit misérablement sur son sang, si le miséricordieux Samaritain ne luy eust appliqué son huyle et son vin, et ne l'eust emporté au logis pour le faire panser et traitter

* Vers. 33, 34. ^ ses propres despens*. La naturelle rayson est grandement blessée et comme a moitié morte par le péché : c'est pourquoy, ainsy mal en point, elle ne peut observer tous les commandemens, qu'elle void bien pourtant estre convenables ; elle connoist son devoir, mais elle ne peut le rendre, et ses yeux ont plus de clarté pour luy monstrer le chemin que ses jambes de force pour l'entreprendre.

Le pécheur peut voirement bien observer quelques uns des commandemens par ci par la, ains il peut mesme les observer tous pour quelque peu de tems, Ihors qu'il ne se présente point de sujet relevé auquel il faille prattiquer les vertus commandées, ou de tentation pressante de commettre le péché défendu : mais que le pécheur puisse vivre long tems en son péché sans en adjouster des nouveaux, certes cela ne se peut sans une spéciale protection de Dieu. Car les ennemis de l'homme sont ardens, remuans et en perpétuelle action pour le précipiter, et quand ilz voyent qu'il n'arrive point d'occasion de prattiquer les vertus ordonnées, ilz suscitent mille tentations pour nous faire tumber es choses prohibées ; et Ihors la nature, sans la grâce, ne se peut garentir du précipice : car si nous vainquons. Dieu nous donne la victoire par Jésus Christ, ainsy que

Livre XI. Chapitre ii. 239

dit saint Paul *. Veillés et priés affin qtte vous * i Cor., xv, 57.

n'entries point en tentation * ; si Nostre Seigneur * Matt., xxvi, 41.

nous disoit seulement, Veillés, nous penserions pouvoir

asses faire de nous mesmes ; mais quand il adjouste,

priés, il monstre que s'il ne garde nos âmes au tems de

la tentation, en vain veilleront ceux qui les gardent*. * Ps. cxxvi, 2.

QUE l'amour sacré REND LES VERTUS EXCELLEMMENT

qu'elles NE LE SONT PAR LEUR PROPRE NATURE

Les maistres des choses rustiques admirent la fraîche innocence et pureté des petites fraises, parce qu'encor qu'elles rampent sur la terre et soyent continuellement foulées par les serpens, lezars et autres bestes vénéneuses, si est ce qu'elles ne reçoivent aucune impression du venin, ni n'acquièrent aucune qualité maligne ; signe qu'elles n'ont aucune affinité avec le venin. Telles sont donques les vertus humaines, Theotime, lesquelles, quoy qu'elles soyent en un cœur bas, terrestre et grandement occupé de péché, elles ne sont néanmoins aucunement infectées de la malice d'iceluy, estant d'une nature si franche et innocente qu'elle ne peut estre corrompue par la société de l'iniquité, selon qu'Aristote mesme a dit * « que la vertu estoit une habitude de * Ubi supra, l. x. laquelle aucun ne peut abuser. » Que si les vertus, estant ainsy bonnes en elles mesmes, ne sont pas récompensées d'un loyer éternel Ihors qu'elles sont prattiquees par les infidèles ou par ceux qui sont en péché, il ne s'en faut nullement estonner : puisque le cœur pécheur duquel elles procèdent n'est pas capable du bien

240 Traitté de l'Amour de Dieu éternel, s'estant d'ailleurs destourné de Dieu, et que l'héritage céleste appartenant au Filz de Dieu, nul n'y doit estre associé qui ne soit en luy, et son frère adoptif ; laissant a part que la convention par laquelle Dieu promet le Paradis ne regarde que ceux qui sont en sa grâce, et que les vertus des pécheurs n'ont aucune dignité ni valeur que celle de leur nature, qui par conséquent ne les peut relever au mérite des recompenses surnaturelles, lesquelles pour cela mesme sont appellees surnaturelles, d'autant que la nature et tout ce qui en dépend ne peut ni les donner ni les mériter.

Mais les vertus qui se treuvent es amis de Dieu, quoy qu'elles ne soyent que morales et naturelles selon leur propre condition, sont néanmoins anoblies et relevées a la dignité d'œuvres saintes, a cause de l'excellence du cœur qui les produit. C'est une des propriétés de l'amitié qu'elle rend aggreable l'ami et tout ce qui est en luy de bon et d'honneste ; l'amitié respand sa grâce et faveur sur toutes les actions de celuy que l'on ayme, pour peu qu'elles en soyent susceptibles ; les aigreurs des amis sont des douceurs, les douceurs des ennemis sont des aigreurs. Toutes les œuvres vertueuses d'un cœur ami de Dieu sont dédiées a Dieu : car, le cœur qui s'est donné soy mesme, comme n'a-il pas donné tout ce qui dépend de luy mesme ? qui donne l'arbre sans reserve, ne donne-il pas aussi les feuilles, les fleurs et les fruitz ? Le juste fleurira comme la palme, il croistra comme le cèdre du Liban. Plantés en la mayson du Seigneur, Hz fleuriront es parvis de la

* Ps. xci, 13, 14. mayson de nostre Dieu*. Puisque le juste est planté

en la mayson de Dieu, ses feuilles, ses fleurs et ses fruitz y croissent et sont dédiés au service de sa Majesté : il est commue l'arbre planté près le courant des eaux, qui porte son fruit eyi son tems ; ses feuilles mesmes

* Ps. I, 3, 4. ne tumbent point, tout ce qu'il fait prospérera'^.

Non seulement les fruitz de la charité et les fleurs des œuvres qu'elle ordonne, mais les feuilles mesmes des vertus morales et naturelles tirent une spéciale prospérité de l'amour du cœur qui les produit. Si vous entes

Livre XI. Chapitre ir. 241

un rosier, et que dedans la fente du tige vous metties un grain de musqué, les roses qui en proviendront seront toutes musquées. Fendes donq vostre cœur par la sainte pénitence, et mettes l'amour de Dieu dans la fente ; puis, entes sur iceluy telle vertu que vous voudres, et les œuvres qui en proviendront seront parfumées de sainteté, sans qu'il soit besoin d'autre soin pour cela.

Les Spartes ayans ouï une très belle sentence de la bouche d'un meschant homme, n'estimèrent pas qu'elle deut estre receûe si premièrement elle n'estoit prononcée par la bouche d'un homme de bien : pour donq la rendre digne de réception, ilz ne firent autre chose que de la faire derechef proférer par un homme vertueux*. * piutarchus, ubi Si vous voules rendre sainte la vertu humaine et morale ^^p"^*^' • '^- ^^ d'Epictete, de Socrates ou de Demades, faites la seulement prattiquer par une ame vrayement chrestienne, c'est a dire - qui ait l'amour de Dieu. Ainsy Dieu regarda au bon Abel premièrement, et puis a ses offrandes* ; en sorte que les offrandes prirent leur * Gen., iv, 4. grâce et dignité devant les yeux de Dieu, de la bonté et pieté de celuy qui les presentoit. O bonté souveraine de ce grand Dieu, laquelle favorise tant ses amans qu'elle chérit leurs moindres petites actions, pour peu qu'elles soyent bonnes, et les anoblit excellemment, leur donnant le tiltre et la qualité de saintes ! Hé, c'est en contemplation de son Filz bienaymé duquel il veut honnorer les enfans adoptifs, sanctifiant tout ce qui est de bon en eux : les os, les cheveux, les vestemens, les sepulchres et jusques a l'ombre de leurs cors ; la foy, l'espérance, l'amour, la religion, ouy mesme la sobriété, la courtoisie, l'affabilité de leurs cœurs.

Donqties, mes chers frères, dit l'Apostre *, soyes * i Cor., xv, uit. stables et immobiles, abondans en toute œuvre du Seigneur, sachans que vostre travail ne sera point inutile en Nostre Seigneur. Et notés, Theotime, que toute œuvre vertueuse doit estre estimée œuvre du Seigneur, voire mesme quand elle seroit prattiquee par un infidèle : car sa divine Majesté dit a Ezechiel* que *ubiincap.prœced. Nabuchodonosor et son armée avoyent travaillé pour

242 Traitté de l'Amour de Dieu luy, parce qu'ilz avoyent fait une guerre légitime et juste contre les Tyriens ; monstrant asses par la que la justice des injustes est sienne, tend a luy et luy appartient, bien que les injustes qui font la justice ne soyent pas siens, ne tendent pas a luy et ne luy appartiennent pas. Car, comme ce grand prophète et prince Job, quoy qu'il fut issu de race payenne et habitant de la terre Hus, ne laissa pas d'appartenir a Dieu, ainsy les vertus morales, quoy que provenues d'un cœur pécheur, ne laissent pas d'appartenir a Dieu ; mays quand ces mesmes vertus se treuvent en un cœur vrayement chrestien, c'est a dire doué du saint amour, alhors non seulement elles appartiennent a Dieu, mais elles ne sont point inutiles en Nostre Seigneur, ains sont rendues fructueuses et pretieuses devant les yeux de sa bonté. « Adjoustes a un homme la charité, » dit saint *Serm.^o.Deyerb. AuÊnjstin*, « tout proffitc i ostes en la charité, tout le

Dof7tini.iHod.SeT- o ' r ' '

mo cxxxviii, de reste ne profïite plus : » et a ceux qui ayment Dieu

Script., § 2.] 7 • 1- 1' t *

• Rom., viii, 28. toutes choses coopèrent en bien, dit lApostre*.

COMME IL Y A DES VERTUS QUE LA PRESENCE

?klays il y a des vertus qui, a rayson de leur naturelle alliance et correspondance avec la charité, sont aussi beaucoup plus capables de recevoir la pretieuse influence de l'amour sacré, et par conséquent la communication de la dignité et valeur d'iceluy : telles sont la foy et l'espérance, qui, avec la charité, regardent immédiatement Dieu, et la religion avec la pénitence et dévotion,

Livre XI. Chapitre m. 243

qui s'employent a l'honneur de sa divine Majesté. Car ces vertus, par leur propre condition, ont un si grand rapport a Dieu et sont si susceptibles des impressions de l'amour céleste, que pour les faire participer a la sainteté d'iceluy il ne faut sinon qu'elles soyent auprès de luy, c'est a dire en un cœur qui ayme Dieu. Ainsy, pour donner le goust de l'olive aux raysins, il ne faut que planter la vigne entre les oliviers, car sans s'entretoucher aucunement, par le seul voysinage, ces plantes feront un réciproque commerce de leurs saveurs et propriétés, tant elles ont une grande inclination et estroitte convenance l'une envers l'autre.

Certes, toutes les fleurs, si ce ne sont celles de l'arbre triste et quelques autres de naturel monstrueux, toutes, dis je, se res-j ouïssent, espanouissent et s'embellissent a la veûe du soleil, par la chaleur vitale qu'elles reçoivent de ses rayons ; mais toutes les fleurs jaunes, et sur tout celle que les Grecs ont appelle heliotropium, et nous, tourne-soleil, non seulement reçoivent de la joye et complaysance en la présence du soleil, mais suivent par un amiable contour les attraitz de ses rayons, le regardant et se retournant devers luy depuis son lever jusques a son couchant. Ainsy toutes les vertus reçoivent un nouveau lustre et une excellente dignité par la présence de l'amour sacré ; mais la fo}^ l'espérance, la crainte de Dieu, la pieté, la pénitence et toutes les autres vertus qui d'elles mesmes tendent particulièrement a Dieu et a son honneur, elles ne reçoivent pas seulement l'impression du divin amour, par laquelle elles sont eslevees a une grande valeur, mais elles se penchent totalement vers luy, s'associant avec luy, le suivant et servant en toutes occasions : car en fin, mon cher Theotime, la Parole sacrée* attribue *Matt.,ix,22;Rom., une certaine propriété et force de sauver, de sanctifier s ■ EccH., i, xvh • et de glorifier, a la foy, a l'espérance, a la pieté, a la ^^'^'' crainte de Dieu, a la pénitence ; qui tesmoigne bien que ce sont des vertus de grand prix, et qu'estant prattiquees en un cœur qui a l'amour de Dieu, elles se rendent excellemment plus fructueuses et saintes que les autres,

Traitté de l'Amour de Dieu

lesquelles de leur nature n'ont pas une si grande con* I Cor., XIII, 2. venance avec l'amour sacré. Et celuy qui s'escrie * :

Si j'ay toute la foy, en sorte mesme que je transporte les montaignes, et je n'ay point la charité, je ne suis rien, il monstre bien, certes, qu'avec la charité, cette foy luy proffiteroit grandement. La charité donques est une vertu nompareille, qui n'embellit pas seulement le cœur auquel elle se treuve, mais bénit et sanctifie aussi toutes les vertus qu'elle rencontre en iceluy, par sa seule présence, les embaumant et parfumant de son odeur céleste, par le moyen de laquelle elles sont rendues de grand prix devant Dieu : ce qu'elle fait néanmoins beaucoup plus excellemment en la foy, en l'espérance, et es autres vertus qui d'elles mesmes ont une nature tendante a la pieté.

C'est pourquoy, Theotime, entre toutes les actions vertueuses nous devons soigneusement prattiquer celles de la religion (a) et révérence envers les choses divines, celles de la foy, de l'espérance et de la tressainte crainte de Dieu ; parlans souvent des choses célestes, pensans et aspirans a l'éternité, hantant les églises et services sacrés, faysans des lectures dévotes, observans les cérémonies de la religion chrestienne : car le saint amour se nourrit a souhait parmi ces exercices, et respand sur iceux plus abondamment ses grâces et propriétés qu'il ne fait sur les actions des vertus simplement humaines ; ainsy que le bel arc-en-ciel rend odorantes

* piin., Hist. nat., toutcs Ics plantes sur lesquelles il tumbe, mais plus que

1. XII, c. xxîv {al. , ^ ^ 11, 1 j.

LU). toutes mcomparablement celles de 1 aspalatus*.

(a) [Le Ms. (B) du Livre XI comprend les douze lignes suivantes et les chapitres vi, xi.]

Livre XI. Chapitre iv. 245

COMME LE divin AMOUR SANCTIFIE QUAND ELLES SONT PRATTIQUEES PAR SON ORDONNANCE

La belle Rachel, après avoir grandement désiré d'avoir génération de son cher Jacob, fut rendue fertile par deux moyens, dont elle eut aussi des enfans de deux différentes façons ; car au commencement de son mariage, ne pouvant avoir des enfans de son propre cors, elle employa, comme par emprunt, celuy de sa servante Bala, qu'elle tira a sa société pour l'exercice des fonctions de son mariage, disant a son mari : J'ay Bala ma chambrière, prenés-la en mariage, entrés vers elle, affin qu'elle enfante sur mes genoux et que j'aye des enfans d'elle*. Et il arriva selon son souhait, * Gen., xxx, 3. car Bala conceut et enfanta plusieurs enfans sur les genoux de Rachel ; qui les recevoit comme véritablement siens, d'autant qu'ilz estoyent procréés de deux cors, dont celuy de Jacob luy appartenoit par la loy du mariage, et celuy de Bala par obligation de service, et d'autant encores que leur génération avoit esté faitte par son ordonnance et volonté. Mais elle eut par après deux autres enfans, non commandés et ordonnés par

(a) [Voir à l'Appendice un fragment du Ms. (A) qui se rapporte à ce chapitre, ainsi qu'aux chapitres viii, ix du Livre XII.]

246 Traitté de l'Amour de Dieu elle, mais conceus, mais issus et procréés de son propre cors d'elle mesme, a sçavoir, Joseph et le cher Benjamin.

Je vous dis maintenant, mon cher Theotime, que la charité et dilection sacrée, plus belle cent fois que Rachel, mariée a l'esprit humain, souhaite sans cesse de produire des saintes opérations : que si au commencement elle n'en peut enfanter elle mesme de sa propre extraction par l'union sacrée qui luy est uniquement propre, elle appelle les autres vertus, comme ses fidèles servantes, et les associe a son mariage, commandant au cœur de les employer, affiin que d'elles il fasse naistre des saintes opérations ; mais opérations qu'elle ne laisse pas d'adopter et estimer siennes, parce qu'elles sont produites par son ordre et commandement et d'un cœur qui lu}' appartient, d'autant que, comme nous avons

* Livres I, ce. iv, declairé ailleurs*, l'amour est maistre du cœur, et par vi,\iii,c.i,x,c.i. conséquent de toutes les œuvres des autres vertus faites

par son consentement. Mais, outre cela, cette divine dilection ne laisse pas d'avoir deux actes issus proprement et extraitz d'elle mesme ; dont l'un est l'amour effectif, qui, comme un autre Joseph, usant de la plénitude de l'authorité royale, sousmet et range tout le peuple de nos facultés, puissances, passions et affections a la volonté de Dieu, affin qu'il soit aymé, obéi et servi sur toutes choses, rendant par ce moyen exécuté le grand commandement céleste : Tu aymeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton ame, de

* Marci, xn, 30. tout tou esprit, de toutes tes forces"^. L'autre est

l'amour affectif ou affectueux, qui, comme un petit Benjamin, est grandement délicat, tendre, aggreable et aymable ; mais en cela phis heureux que Benjamin, que la charité, sa mère, ne meurt pas en le produisant, ains prend, ce semble, une nouvelle vie par la suavité qu'elle en ressent.

Ainsy donques, Theotime, les actions vertueuses des enfans de Dieu appartiennent toutes a la sacrée dilection : les unes, parce qu'elle mesme les produit de sa propre nature ; les autres, d'autant qu'elle les sanctifie

Livre XI. Chapitre iv. 247

par sa vitale présence ; et les autres, en fin, par l'authorité et le commandement dont elle use sur les autres vertus, desquelles elle les fait naistre : et celles ci, comme elles ne sont pas, a la vérité, si eminentes en dignité que les actions proprement et immédiatement issues de la dilection, aussi excellent-elles incomparablement au dessus des actions qui ont toute leur sainteté de la seule présence et société de la charité.

Un grand gênerai d'armée ayant gaigné une signalée bataille aura sans doute tout l'honneur de la victoire, et non sans cause ; car il aura combattu luy mesme en teste de l'armée, prattiquant plusieurs beaux faitz d'armes, et pour le reste il aura disposé l'armée, puis ordonné et commandé tout ce qui aura esté exécuté : si que il est estimé d'avoir tout fait, ou par soy mesme en combattant de ses propres mains, ou par sa conduite, commandant aux autres. Que si mesme quelques troupes amies surviennent a l'improuveiie et se joignent a l'armée, on ne laissera pas d'attribuer l'honneur de leur faction au gênerai, parce qu'encor qu'elles n'ayent pas receu ses commandemens, elles l'ont néanmoins servi, et suivi ses intentions. Mais pourtant, après qu'on luy a donné toute la gloire en gros, on ne laisse pas d'en distribuer les pièces a chaque partie de l'armée, en disant ce que l'avant garde, le cors et l'arriére garde ont fait ; comme les François, les Italiens, les Allemans, les Espagnolz se sont comportés ; ouy mesme on loue les particuliers qui se seront signalés au combat. Ainsy, entre toutes les vertus, mon cher Theotime, la gloire de nostre salut et de nostre victoire sur l'enfer est déférée a l'amour divin, qui, comme prince et gênerai de toute l'armée des vertus, fait tous les exploitz par lesquelz nous obtenons le triomphe : car l'amour sacré a ses actions propres, issues et procedees de luy mesme, par lesquelles il fait des miracles d'armes sur nos ennemis ; puis, outre cela, il dispose, commande et ordonne les actions des autres vertus, qui pour cette cause sont nommées actes commandés ou ordonnés de l'amour ; que si en fin quelques vertus font leurs opérations sans son commandement,

248 Traitté de l'Amour de Dieu pourveu qu'elles servent a son intention, qui est l'honneur de Dieu, il ne laisse pas de les ad vouer siennes. Or, néanmoins, quoy qu'en gros nous disions, après le

* I Cor., XIII, 7. divin Apostre*, que la charité souffre tout, elle croid

tout, elle espère tout, elle supporte tout, et en somme qu'elle fait tout, si est-ce que nous ne laissons pas de distribuer en particulier la louange du salut des Bienheureux aux autres vertus, selon qu'elles ont excellé en un chacun ; car nous disons que la foy en a sauvé les uns, l'aumosne quelques autres, la tempérance, l'orayson, l'humilité, l'espérance, la chasteté les autres, parce que les actions de ces vertus ont paru avec lustre en ces Saintz. Mais tous-jours réciproquement aussi, après qu'on a eslevé ces vertus particulières, il faut rapporter tout leur honneur a l'amour sacré, qui a toutes donne la sainteté qu'elles ont : car, que veut dire autre chose le glorieux Apostre, inculquant que la charité est

* Vers. 4. henigne, patiente*, qu'elle croid tout, espère tout,

supporte tout, sinon que la charité ordonne et commande a la patience de patienter, et a l'espérance d'espérer, et a la foy de croire ? Il est vray, Theotime. qu'avec cela il signifie encor que l'amour est l'ame et la vie de toutes les vertus ; comme s'il vouloit dire, que la patience n'est pas asses patiente, ni la foy asses fidèle, ni l'espérance asses confiante, ni la debonnaireté asses douce, si l'amour ne les anime et vivifie : et c'est cela mesme que nous fait entendre ce mesme vaysseau d'élection, quand il dit que sans la charité

* Vers. 3. rien ne luy proMte*. et qu'il n'est rien** ; car c'est

* ♦Vers 2 j r ^ -1

comme s'il disoit que sans l'amour il n'est ni patient, ni débonnaire, ni constant, ni fidèle, ni espérant ainsy qu'il est convenable pour estre serviteur de Dieu, qui est le vray et désirable estre de l'homme.

Livre XI. Chapitre v. 249

« J'ay veu a Tivoli, » dit Pline*, « un arbre enté de *Hist.nat.,i.xvii, toutes les façons qu'on peut enter, qui portoit toutes ^' ^^' " " ^^^' ' sortes de fruitz ; car en une branche on treuvoit des cerises, en une autre des noix, et es autres des raysins, des figues, des grenades, des pommes, et généralement toutes espèces de fruitz. » Cela, Theotime, estoit admirable, mais bien plus encor de voir en l'homme chrestien la divine dilection sur laquelle toutes les vertus sont entées : de manière que, comme l'on pouvoit dire de cet arbre qu'il estoit cerisier, pommier, noyer, grenadier, aussi l'on peut dire de la charité qu'elle est patiente*, douce, vaillante, juste, ou plustost, qu'elle * vide in cap. prœ- est la patience, la douceur et la justice mesme.

Mais le pauvre arbre de Tivoli ne dura guère, comme le mesme Pline tesmoigne*, car cette variété de pro- * ubi supra. ductions tarit incontinent son humeur radicale, et le dessécha en sorte qu'il en mourut : ou, au contraire, la dilection se renforce et revigore de faire force fruitz en l'exercice de toutes les vertus ; ains, comme ont remarqué nos saintz Pères, elle est insatiable en l'affection qu'elle a de fructifier, et ne cesse de presser le cœur auquel elle se treuve, comme Rachel faisoit son mari, disant : Donne moy des enfans. autrement je mourray*. Or, les fruitz des arbres entés sont tous- * Gen., x.xx, 1. jours selon le greffe, car si le greffe est de pommier il jettera des pommes, s'il est de cerisier il jettera des cerises, en sorte néanmoins que tous-jours ces fruitz-la tiennent du goust du tronc : et de mesme, Theotime,

Traitté de l'Amour de Dieu

nos actes prennent leur nom et leur espèce des vertus particulières desquelles ilz sont issus, mais ilz tirent de la sacrée charité le goust de leur sainteté ; aussi, la charité est la racine et source de toute sainteté en l'homme. Et comme le tige communique sa saveur a tous les fruitz que les greffes produisent, en telle sorte que chasque fruit ne laisse pas de garder la propriété naturelle du greffe duquel il est procédé, ainsy la charité respand tellement son excellence et dignité es actions des autres vertus, que néanmoins elle laisse a une chacune d'icelles la valeur et bonté particulière qu'elle a de sa condition naturelle.

Toutes les fleurs perdent l'usage de leur lustre et de leur grâce parmi les ténèbres de la nuit ; mais au matin, le soleil rendant ces mesmes fleurs visibles et aggreables n'égale pas toutefois leurs beautés et leurs grâces, et sa clarté, respandue également sur toutes, les fait néanmoins inégalement claires et esclattantes, selon que plus ou moins elles se treuvent susceptibles des effectz de sa splendeur : et la lumière du soleil, pour égale qu'elle soit sur la violette et sur la rose, n'égalera jamais pourtant la beauté de celle la a la beauté de celle ci, ni la grâce d'une marguerite a celle du lys ; mays pourtant, si la lumière du soleil estoit fort claire sur la violette, et fort obscurcie par les brouillars sur la rose, alhors sans doute elle rendroit plus aggreable aux yeux la violette que la rose. Ainsy, mon Theotime, si avec une égale charité l'un souffre la mort du martyre, et l'autre la faim du jeusne, qui ne void que le prix de ce jeusne ne sera pas pour cela égal a celuy du martyre ? Non, Theotime ; car, qui oseroit dire que le martyre en soy mesme ne soit pas plus excellent que le jeusne ? Que s'il est plus excellent, la charité survenante ne luy estant pas l'excellence qu'il a, ains la perfectionnant, luy laissera par conséquent les avantages qu'il avoit naturellement sur le jeusne. Certes, nul homme de bon sens n'égalera la chasteté nuptiale a la virginité, ni le bon usage des richesses a l'entière abnégation d'icelles : et qui oseroit dire que la

Livre XI. Chapitre v. 251

charité survenante a ces vertus leur ostast leurs propriétés et privilèges ? puisqu'elle n'est pas une vertu destruisante et appauvrissante, ains bonifiante, vivifiante et enrichissante tout ce qu'elle treuve de bon es âmes qu'elle gouverne. Ains, tant s'en faut que l'amour céleste oste aux vertus les prééminences et dignités qu'elles ont naturellement, qu'au contraire, ayant cette propriété de perfectionner les perfections qu'elle rencontre, a mesure qu'elle treuve des plus grandes perfections elle les perfectionne plus grandement : comme le sucre es confitures assaisonne tellement les fruitz de sa douceur, que les addoucissant tous il les laisse néanmoins inégaux en goust et suavité, selon qu'ilz sont inégalement savoureux de leur nature ; et jamais il ne rend les pesches et les noix ni si douces ni si aggreables que les abricotz et les mirabolans.

Il est vray, toutefois, que si la dilection est ardente, puissante et excellente en un cœur, elle enrichira et perfectionnera aussi davantage toutes les œuvres des vertus qui en procéderont. On peut souffrir la mort et le feu pour Dieu sans avoir la charité, ainsy que saint Paul présuppose* et que ie declaire ailleurs** ; a plus * i Cor., xm, 3.

■^ -^^ ^ •* . . . , **Livre X, c. viii.

forte rayson, on la peut souffrir avec une petite chante : or je dis, Theotime, qu'il se peut bien faire qu'une fort petite vertu ait plus de valeur en une ame ou l'amour sacré règne ardemment, que le martyre mesme en une ame ou l'amour est alangouri, foible et lent. Ainsy, les menues vertus de Nostre Dame, de saint Jean, des autres grans Saintz, estoyent de plus grand prix devant Dieu que les plus relevées de plusieurs Saintz inférieurs, comme beaucoup des petitz eslans amoureux des Séraphins sont plus enflammés que les plus relevés des Anges du dernier ordre ; ainsy que le chant des rossignolz apprentifs est plus harmonieux incomparablement que celuy des chardonneretz les mieux appris.

Pireicus a la fin de ses ans ne peignoit qu'en petit volume et choses de peu, comme boutiques de barbiers, de cordonniers, petitz asnes chargés d'herbes, et semblables menus fatras ; ce qu'il faisoit, comme Pline

Traitté de l'Amour de Dieu

* Histor. natur., 1. pense*, pouF assoupir sa grande renommée : dont en xxxvn.) ^ ^ ''"'' fi^ ^^ l'appella peintre de basse estoffe ; et néanmoins,

la grandeur de son art paroissoit tellement en ses bas ouvrages, qu'on les vendoit plus que les grandes besoignes des autres. Ainsy, Theotime, les petites simplicités, abjections et humiliations esquelles les grans Saintz se sont tant pleus pour se musser et mettre leur cœur a l'abri contre la vayne gloire, ayant esté faites avec une grande excellence de l'art et de l'ardeur du céleste amour, ont esté treuvees plus agréables devant Dieu que les grandes ou illustres besoignes de plusieurs autres, qui furent faites avec peu de charité et de dévotion. L'Espouse sacrée blesse son Espoux avec un seul

* Gant., IV, 9. de ses cheveux*, desquelz il fait tant d'estat qu'il les

* ibid., VI, 4. compare aux troupeaux des chèvres de Galaad*, et

n'a pas plus tost loiié les yeux de sa dévote amante, qui sont les parties les plus nobles de tout le visage, que soudain il loiie la cheveleure, qui est la plus fresle, vile et abjecte ; afïin que l'on sceust qu'en une ame esprise du divin amour, les exercices qui semblent fort chetifs sont néanmoins grandement agréables a sa divine Majesté.

DE l'excellence DU PRIX QUE L'aMOUR SACRÉ

DONNE AUX ACTIONS ISSUES DE LUY MESME ET A CELLES

Mays, ce me dires vous, quelle est cette valeur, je vous prie, que le saint amour donne a nos actions ? O mon Dieu, Theotime ! certes, je n'aurois pas l'asseurance de le dire si le Saint Esprit ne l'avoit luy mesme déclaré en termes fort exprès par le grand apostre saint Paul, • II Cor., IV, 17. qui parle ainsy* : Ce qui a présent est momentanée

Livre XI. Chapitre vi. 253

et léger de nostre trihulation, opère en nous sans mesure en la sublimité un poids éternel de gloire. Pour Dieu, pesons ces paroles. Nos tribulations (»), qui sont si légères qu'elles passent en un moment, opèrent en nous, le poids solide et stable de la gloire. Voyes, de grâce, ces merveilles : la trihulation produit la gloire, la légèreté donne le poids, et les momens opèrent l'éternité !

^) Mays qui peut donner tant de vertu a ces momens passagers et a ces tribulations si légères ? L'escarlatte et la pourpre, ou fin cramoysi violet, est un drap grandement pretieux et royal, mais ce n'est pas a rayson de la laine, ains a cause de la teinture : les œuvres des bons Chrestiens sont de si grande valeur que pour icelles on nous donne le Ciel ; mays, Theotime, ce n'est pas parce qu'elles procèdent de nous et sont la laine de nos cœurs, ains parce qu'elles sont teintes au sang du Filz de Dieu ; je veux dire, que c'est d'autant que le Sauveur sanctifie nos œuvres par le mérite de son sang. Le sarment uni et joint au cep porte du fruit non en sa propre vertu mais en la vertu du cep : or nous sommes unis par la charité a nostre Rédempteur, comme les membres au chef* ; c'est * Ephes.,iv, 15,16. pourquoy nos fruitz et bonnes œuvres, tirans leur valeur d'iceluy, méritent la vie éternelle. La verge d'Aaron estoit sèche, incapable de fructifier d'elle mesme, mais lors que le nom du grand Prestre fut escrit sur icelle, en une nuit elle (c) jetta ses feuilles, ses fleurs et ses fruitz*. Nous sommes, quant a nous, branches sèches, * Num., xvn, 8. inutiles, infructueuses, qui ne sommes pas sufflsans de penser quelque chose de nous mesme comme de nous mesme, mais toute nostre suffisance est de Dieu, qui nous a rendus officiers idoines"^ et capables * 11 Cor., m, 5, 6.

(a) Nos tribulations — [momentanées, c'est a dire qui passent en un moment, et légères...]

(b) [Mays comme se peut faire cela ? Voyes l'escarlatte et la pourpre...]

(c) elle — [feuillit, fleurit...]

254 Traitté de l'Amour de Dieu de sa volonté ; et partant, soudain que par le saint amour le nom du Sauveur, grand Evesque de nos

* I Pétri, II, uit. âmes *, est gravé en nos cœurs, nous commençons a

porter des fruitz délicieux pour la vie éternelle. Et comme les graines qui ne produiroyent d'elles mesmes que des melons de goust fade, en produisent des sucrins et muscatz si elles sont détrempées en l'eau sucrée ou musquée, ainsy nos cœurs qui ne sçauroyent pas projetter une seule bonne pensée pour le service de Dieu, estans détrempés en la sacrée dilection par le *Rom.,v,5,vni,ii. Saint Esprit qui habite en nous*, ilz produisent des actions sacrées qui tendent et nous portent a la gloire immortelle. Nos œuvres comme provenantes de nous, ne sont que des chetifs roseaux, mais ces roseaux deviennent d'or par la charité, et avec iceux on arpente la

* Apoc, XXI, 15. Hierusalem céleste* qu'on nous donne a cette mesure :

car, tant aux hommes qu'aux Anges, on distribue la gloire selon la charité et les actions d'icelle, de sorte que la mesure de l'Ange est celle-là mesme de

* ibid.,^. i7;cum l'Jîomme* ; et Dieu a rendu et rendra a un chacun

iaversione. ,,,^ . ,. .

selon ses œuvres, comme toute 1 Escriture divme nous enseigne, laquelle nous assigne la félicité et joye éternelle du Ciel pour recompense des travaux et bonnes actions que nous aurons prattiquees en terre.

Recompense magnifique et qui ressent la grandeur du IMaistre que nous servons, lequel, a la vérité, Theotime, pouvoit, s'il lu}' eut pieu, exiger très justement de nous nostre obéissance et service sans nous proposer aucun loyer ni salaire ; puisque nous sommes siens par mille filtres très légitimes, et que nous ne pouvons rien faire qui vaille qu'en luy, par luy, pour luy et qui ne soit de luy. Mais sa bonté néanmoins n'en a pas ainsy disposé ; ains, en considération de son Filz nostre Sauveur, a voulu traitter avec nous de prix fait, nous recevant a gages et s'engageant de promesses vers nous qu'il nous salariera selon nos œuvres, de salaires W

(à) selon nos œuvres, — les recompensant de loyers

Livre XI. Chapitre vi. 255

eternelz. Or, ce n'est pas que nostre service luy soit ni nécessaire ni utile ; car après que nous aurons fait tout ce qu'il nous a commandé, nous devons néanmoins advouer, par une très humble vérité ou véritable humilité, qu'en effect nous sommes serviteurs très inutiles * et très infructueux a nostre Maistre, qui, a * Luac, xvn, 10. cause de son essentielle surabondance de bien, ne peut recevoir aucun proffit de nous ; ains, convertissant toutes nos œuvres a nostre propre advantage et commodité, il fait que nous le servons autant inutilement pour luy que très utilement pour nous, qui par des si petitz travaux gaignons des si grandes recompenses.

Il n'estoit donq pas obligé de nous payer nostre service s'il ne l'eust promis. Mays ne penses pas pourtant, Theotime, qu'en cette promesse il ayt tellement volu manifester sa bonté qu'il ayt oublié de glorifier sa sagesse, puisque au contraire il y a observé fort exactement (e) les règles de l'équité, meslant admirablement la bienséance avec la libéralité : car nos œuvres sont voirement extrêmement petites et nullement comparables a la gloire, en leur quantité, mais elles luy sont néanmoins fort proportionnées en qualité, a rayson du Saint Esprit qui, habitant dans nos cœurs par la charité*, les fait en nous, par nous et * Rom., ubi supra. pour nous, avec un art si exquis, que les mesmes œuvres qui sont toutes nostres sont encor mieux toutes siennes, parce que, comme il les produit en nous, nous les produisons réciproquement en luy, comme il les fait pour nous, nous les faysons pour luy, et comme il les opère avec nous, nous coopérons aussi avec luy.

Or le Saint Esprit habite en nous si nous sommes membres vivans de Jésus Christ, qui (f) a rayson de cela disoit a ses Disciples* : Qui demeure en moy et * Joan., xv, 5. moy en luy, iceluy porte beaucoup de fruit ; et c'est,

(e) fort exactement — [la bienséance et la proportion, meslant l'honneste et le juste avec.J

(f) qui — [nous asseure que si nous...J

256 Traitté de l'Amour de Dieu

Theotime, parce que qui demeure en luy il participe a son divin Esprit, lequel est (s) au milieu du cœur humain comme une vive source qui rejaillit et pousse

* joan., IV, 14. ses caux jusques en la vie éternelle*. Ainsy l'huile

de bénédiction versée sur le Sauveur, comme sur le chef de l'Eglise tant militante que triomphante, se respand sur la société des Bienheureux, qui, comme la barbe sacrée de ce divin Maistre, sont tous-jours attachés a sa face glorieuse, et distille encor sur la compaignie des fidèles qui, comme vestemens, sont jointz et unis par dilection a sa divine Majesté ; l'une et l'autre trouppe, comme composée de frères germains, ayant a cette occasion sujet de s'escrier : 0 que c'est une chose bonne et agréable de voir les frères bien ensemble, comme l'unguent qui descend en la barbe, la barbe d'Aaron, et jusques au bord de son

* Ps. cxxxii, I, 2. vestement* !

Ainsy donq nos œuvres, comme un petit grain de

* Matt.,xiir, 31,32. moustarde *, ne sont aucunement comparables en

grandeur avec l'arbre de la gloire qu'elles produisent, mais elles ont pourtant la vigueur et vertu de l'opérer, parce qu'elles procèdent du Saint Esprit, qui, par une admirable infusion de sa grâce en nos cœurs, rend nos œuvres siennes, les laissant nostres tout ensemble ; d'autant que nous sommes membres d'un Chef duquel il est l'Esprit, et entés sur un arbre duquel il est la divine humeur. Et parce qu'en cette sorte il agit en nos œuvres, et qu'en certaine façon nous opérons ou coopérons en son action, il nous laisse pour nostre part tout le mérite et profïit de nos services et bonnes œuvres, et nous luy en laissons aussi tout l'honneur et toute la louange, reconnoissans que le commencement, le progrès et la fin de tout le bien que nous faysons dépend de sa miséricorde, par laquelle il C^) est venu a nous et nous a prévenus, il est venu en nous et nous a assistés, il est

(g) est — [comme le cœur...J

(h) il — [nous a prévenu, assisté et conduit...J

Livre XI. Chapitre vu. 257

venu avec nous et nous a conduitz, achevant ce qu'il

avoit commencé*. Mays, o Dieu, Theotime, que cette * Phiiip., i, 6.

bonté est miséricordieuse sur nous en ce partage ! nous

luy donnons la gloire de nos louanges, helas, et luy

nous donne la gloire de sa jouissance, et en somme,

par ces légers et passagers travaux nous acquérons des

biens perdurables a toute éternité. Ainsy soit il.

On dit que le cœur est la première partie de l'homme qui reçoit la vie par l'union de l'ame, et l'œil la dernière* ; comme au contraire, quand on meurt natu- *Aristot.,De gêner.

,,,,., , . . , Animal., 1. II, c. IV.

rellement, 1 œil commence le premier a mourir et le cœur le dernier. Or, quand le cœur commence a vivre, avant que les autres parties soyent animées, sa vie, certes, est fort débile, tendre et imparfaite ; mais a mesure qu'elle s'establit plus entièrement dans le reste du cors, elle est aussi plus vigoureuse en chasque partie, et particulièrement au cœur : et l'on void que la vie estant intéressée en quelque membre, elle s'alangourit en tous les autres. Si un homme est navré au pied ou au bras, tout le reste en est incommodé, esmeu, occupé et altéré ; si nous avons mal a l'estomach, les yeux, la voix, tout le visage s'en ressent, tant il y a de convenance entre toutes les parties de l'homme pour la jouissance de la vie naturelle.

Toutes les vertus ne s'acquièrent pas ensemblement en un instant, ains les unes après les autres, a mesure que la rayson, qui est comme l'ame de nostre cœur, s'empare tantost d'une passion, tantost de l'autre, pour

n 17

258 Traitté de l'Amour de Dieu la modérer et gouverner. Et pour l'ordinaire, cette vie de nostre ame prend son commencement dans le cœur de nos passions, qui est l'amour, et s'estendant sur toutes les autres, elle vivifie en fin l'entendement mesme par la contemplation : comme, au contraire, la mort morale ou spirituelle fait sa première entrée en l'âme par l'inconsideration [la mort entre par les fenestres,

jerem., IX, 21. dit le sacré Texte*), et son dernier effect consiste a ruiner le bon amour, lequel périssant, toute la vie morale est morte en nous. Encor bien, donques, qu'on puisse avoir quelques vertus séparées des autres, si est-ce néanmoins que ce ne peut estre que des vertus languissantes, imparfaites et débiles : d'autant que la rayson, qui est la vie de nostre ame, n'est jamais satisfaite ni a son ayse dans une ame, qu'elle n'occupe et possède toutes les facultés et passions d'icelle ; et Ihors qu'elle est offencee et blessée en quelqu'une de nos passions ou affections, toutes les autres perdent leur force et vigueur, et s'alangourissent estrangement.

Voyés-vous, Theotime, toutes les vertus sont vertus par la convenance ou conformité qu'elles ont a la rayson ; et une action ne peut estre dite vertueuse si elle ne procède de l'affection que le cœur porte a l'honnesteté et beauté de la rayson. Or, si l'amour de la rayson possède et anime un esprit, il fera tout ce que la rayson voudra en toutes occurrences, et par conséquent il prattiquera toutes les vertus. Si Jacob aymoit Rachel en considération de ce qu'elle estoit fille de Laban, pourquoy mesprisoit il Lia, qui estoit non seulement fille, ains fille aisnee du mesme Laban ? Mais parce qu'il aymoit Rachel a cause de la beauté qu'il treuva en elle, jamais il ne sceut tant aymer la pauvre Lia, quoy que féconde et sage fille, d'autant qu'elle n'estoit pas si belle a son

Gen.,. XXIX, 16-30. gré*. Qui ayme une vertu pour l'amour de la rayson et honnesteté qui y reluit, il les aymera toutes, puisqu'en toutes il treuvera ce mesme sujet, et les aymera plus ou moins chacune, selon que la rayson y paroistra plus ou moins resplendissante. Oui ayme la libéralité et n'ayme pas la chasteté, il monstre bien qu'il n'ayme

Livre XL Chapitre vu. 259

pas la libéralité pour la beauté de la rayson ; car cette beauté est encor plus grande en la chasteté, et ou la cause est plus forte, les effectz devroyent estre plus fortz. C'est donq un signe évident que ce cœur la n'est pas porté a la libéralité par le motif et la considération de la rayson : dont il s'ensuit que cette libéralité qui semble estre vertu n'en a que l'apparence, puisqu'elle ne procède pas de la rayson, qui est le vray motif des vertus, ains de quelque autre motif estranger. Il suffit bien vrayement a un enfant d'estre né dans le mariage pour porter parmi le monde le nom, les armes et les qualités du mari de sa mère ; mais pour en porter le sang et la nature, il faut que non seulement il soit né dans le mariage, ains aussi du mariage : les actions ont le nom, les armes et marques des vertus, parce que naissant d'un cœur doué de rayson il est advis qu'elles soyent raysonnables ; mais pourtant elles n'en- ont ni la substance ni la vigueur si elles proviennent d'un motif estranger et adultère, et non de la rayson.

Il se peut donq bien faire que quelques vertus soyent en un homme auquel les autres manqueront ; mais ce seront ou des vertus naissantes, encor toutes tendres, et comme des fleurs en bouton, ou des vertus périssantes, mourantes, et comme des fleurs flétrissantes : car en somme, les vertus ne peuvent avoir leur vraye intégrité et suffisance qu'elles ne soyent toutes ensemble, ainsy que toute la philosophie et la théologie nous asseure. Je vous prie, Theotime, quelle prudence peut avoir un homme intempérant, injuste et poltron, puisqu'il choisit le vice et laisse la vertu ? Et comme peut-on estre juste sans estre prudent, fort et tempérant, puisque la justice n'est autre chose qu'une perpétuelle, forte et constante volonté de rendre a un chacun ce qui luy appartient, et que la science par laquelle le droit s'administre est nommée jurisprudence, et que pour rendre a chacun ce qui luy appartient il nous faut vivre sagement et modestement, et empescher les desordres de l'intempérance en nous, affin de nous rendre ce qui nous appartient a nous mesmes ? Et le

26o Traitté de l'Amour de Dieu

mot de vertu ne signifie-il pas une force et vigueur appartenante a l'ame en propriété, ainsy que l'on dit les herbes et pierres pretieuses avoir telle et telle vertu ou propriété ? Mais la prudence est-elle pas imprudente en l'homme intempérant ? La force sans prudence, justice et tempérance n'est pas une force, mais une forcenerie ; et la justice est injuste en l'homme poltron, qui ne l'ose pas rendre, en l'intempérant, qui se laisse emporter aux passions, et en l'imprudent, qui ne sçait pas discerner entre le droit et le tort. La justice n'est pas justice, si elle n'est prudente, forte et tempérante ; ni la prudence n'est pas prudence, si elle n'est tempérante, juste et forte ; ni la force n'est pas force, si elle n'est juste, prudente et tempérante ; ni la tempérance n'est pas tempérance, si elle n'est prudente, forte et juste : et en somme, une vertu n'est pas vertu parfaite si elle n'est accompaignee de toutes les autres.

Il est bien vray, Theotime, qu'on ne peut pas exercer toutes les vertus ensemble, parce que les sujetz ne s'en présentent pas tout a coup ; ains il y a des vertus que quelques uns des plus saintz n'ont jamais eu occasion de prattiquer : car saint Paul premier hermite, par exemple, quel sujet pouvoit il avoir d'exercer le pardon des injures, l'affabilité, la magnificence, la debonnaireté ? Mais toutefois, telles âmes ne laissent pas d'estre tellement affectionnées a l'honnesteté de la rayson, qu'encor qu'elles n'ayent pas toutes les vertus quant a l'effect, elles les ont toutes quant a l'affection, estant prestes et disposées de suivre et servir la rayson en toutes occurrences, sans exception ni reserve.

Il y a certaines inclinations qui sont estimées vertus et ne le sont pas, ains des faveurs et avantages de la nature. Combien y a-il de personnes qui, par leur condition naturelle, sont sobres, simples, douces, taciturnes, voire mesme chastes et honnestes ? Or tout cela semble estre vertu, et n'en a toutefois pas le mérite, non plus que les mauvaises inclinations ne sont dignes d'aucun blasme, jusques a ce que, sur telles humeurs naturelles, nous ayons enté le libre et volontaire consentement.

Livre XL Chapitre vu. 261

Ce n'est pas vertu de ne manger guère par nature, mais ouy bien de s'abstenir par élection ; ce n'est pas vertu d'estre taciturne par inclination, mais ouy bien de se taire par rayson. Plusieurs pensent avoir les vertus quand ilz n'exercent pas les vices contraires : celuy qui ne fut onques assailli se peut voirement vanter de n'avoir pas esté fuyart, mais non pas d'avoir esté vaillant ; celuy qui n'est pas affligé se peut louer de n'estre pas impatient, mais non pas d'estre patient. Ainsy semble-il a plusieurs d'avoir des vertus, qui n'ont toutefois que des bonnes inclinations ; et parce que ces inclinations sont les unes sans les autres, il est ad vis que les vertus le soyent aussi.

Certes, le grand saint Augustin, en une epistre qu'il escrit a saint Hierosme *, monstre que nous pouvons *Ep. cLxvn,§§2,3. avoir quelque sorte de vertu sans avoir les autres, et que néanmoins nous n'en pouvons point avoir de parfaites sans les avoir toutes ; mais que quant aux vices on peut avoir les uns sans avoir les autres, ains il est impossible de les avoir tous ensemble : de sorte qu'il ne s'ensuit pas que qui a perdu toutes les vertus ait par conséquent tous les vices, puisque presque toutes les vertus ont deux vices opposés, non seulement contraires a la vertu, mais aussi contraires entre eux mesmes. Qui a perdu la vaillance par la témérité ne peut avoir a mesme tems le vice de couardise ; et qui a perdu la libéralité par la prodigalité ne peut aussi a mesme tems estre blasmé de chicheté. « Catilina, » dit saint Augustin*, « estoit sobre, vigilant, patient a souffrir le * ibid., § 2. froid, le chaud et la faim ; c'est pourquo}^ il luy estoit advis, et a ses complices, qu'il fut grandement constant : mais cette force n'estoit pas prudente, puisqu'il choisissoit le mal en lieu du bien ; elle n'estoit pas tempérante, car il se relaschoit a des vilaines ordures ; elle n'estoit pas juste, puisqu'il conjuroit contre sa patrie : elle n'estoit donq pas une constance, mais une opiniastreté, laquelle pour tromper les sotz portoit le nom de constance. »

202 Traitté de l'Amour de Dieu

Un fleuve sortait du lieu de délices pour arrouser le Paradis terrestre, et de la se separoit en Gen., II, 10. quatre chefs*. Or l'homme est en un lieu de délices,

ou Dieu fait sourdre le fleuve de la rayson et lumière naturelle pour arrouser tout le paradis de nostre cœur ; et ce fleuve se divise en quatre chefs, c'est a dire prend quatre courans, selon les quatre régions de l'ame. Car,

I. sur l'entendement qu'on appelle prattique, c'est a dire qui discerne des actions qu'il convient faire ou fuir, la lumière naturelle respand la prudence, qui incUne nostre esprit a sagement juger du mal que nous devons éviter et chasser, et du bien que nous devons faire et pourchasser ; 2. sur nostre volonté elle fait jaillir la justice, qui n'est autre chose qu'un perpétuel et ferme vouloir de rendre a chacun ce qui luy est deu ; 3. sur l'appétit de convoitise elle fait couler la tempérance, qui modère les passions qui y sont ; 4. et sur l'appétit irascible ou de la cholere elle fait flotter la force, qui bride et manie tous les mouvemens de l'ire. Or ces quatre fleuves, ainsy séparés, se divisent par après en plusieurs autres, alfin que toutes les actions humaines puissent estre bien dressées a l'honnesteté et félicité naturelle ; mais outre cela. Dieu voulant enrichir les Chrestiens d'une spéciale faveur, il fait sourdre sur la cime de la partie supérieure de leur esprit une

(a) [Voir à l'Appendice.]

Livre XL Chapitre viii. 263

fontaine surnaturelle que nous appelions grâce, laquelle comprend voirement la foy et l'espérance, mais qui consiste toutefois en la charité, qui purifie l'ame de tous péchés, puis l'orne et l'embellit d'une beauté très délectable, et en fin espanche ses eaux sur toutes les facultés et opérations d'icelle, pour donner a l'entendement une prudence céleste, a la volonté une sainte justice, a l'appétit de convoitise une tempérance sacrée, et a l'appétit irascible une force dévote, affin que tout le cœur humain tende a l'honnesteté et félicité surnaturelle, qui consiste en l'union avec Dieu.

Que si ces quatre courans et fleuves de la charité rencontrent en une ame quelqu'une des quatre vertus naturelles, ilz la réduisent a leur obéissance, se meslant avec elle pour la perfectionner, comme l'eau de senteur perfectionne l'eau naturelle quand elles sont meslees ensemble. Mays si la sainte dilection ainsy respandue ne treuve point les vertus naturelles en l'ame, alhors elle mesme fait toutes leurs opérations selon que les occasions le requièrent. Ainsy l'amour céleste treuvant plusieurs vertus en saint Paul, en saint Ambroyse, saint Denis, saint Pachome, il respandit sur icelles une aggreable clarté, les réduisant toutes a son service ; mais en la Magdeleyne, en sainte Marie Egyptiaque, au bon larron, et en cent autres telz penitens qui avoyent esté grans pécheurs, le divin amour ne treuvant aucune vertu fit la fonction et les œuvres de toutes les vertus, se rendant en iceux patient, doux, humble et libéral.

Nous semons es jardins une grande variété de graines, et les couvrons toutes de terre comme les ensevelissans, jusques a ce que le soleil plus fort les fasse lever et, par manière de dire, resusciter, Ihors qu'elles produisent leurs feuilles et leurs fleurs avec des nouvelles graines, une chacune selon son espèce* : en sorte qu'une seule * cen., i, 12 chaleur céleste fait toute la diversité de ces productions par les semences qu'elle treuve cachées dans le sein de la terre. Certes, mon Theotime, Dieu a respandu en nos âmes les semences de toutes les vertus, lesquelles

264 Traitté de l'Amour de Dieu néanmoins sont tellement couvertes de nostre imperfection et foiblesse qu'elles ne paroissent point, ou fort peu, jusques a ce que la vitale chaleur de la dilection sacrée les vienne animer et resusciter, produisant par icelles les actions de toutes les vertus : si que, comme la manne contenoit en soy la variété des saveurs de toutes les viandes, et en excitoit le goust dans la bouche des

♦ Sap., XVI, 20. Israélites *, ainsy l'amour céleste comprend en soy la

diversité des perfections de toutes les vertus, d'une façon si eminente et relevée qu'elle en produit toutes les actions en tems et lieu, selon les occurrences. Josué desfit certes vaillamment les ennemis de Dieu par la bonne conduite des armées qu'il eut en charge ; mais Samson les desfaisoit encor plus glorieusement, qui de sa main propre, avec des maschoires d'asne, en tuoit a

♦ judic, XV, 15. milliers*. Josué, par son commandement et bon ordre,

employant la valeur de ses trouppes, faisoit des merveilles ; mais Samson, par sa propre force, sans employer aucun autre, faisoit des miracles. Josué avoit les forces de plusieurs soldatz sous soy ; mais Samson les avoit en soy, et pouvoit luy seul autant que Josué et plusieurs soldatz avec luy eussent peu tous ensemble. L'amour céleste excelle en l'une et l'autre façon : car treuvant des vertus en une ame (et pour l'ordinaire au moins y treuve-il la foy, l'espérance et la pénitence), il les anime, il leur commande, et les employé heureusement au service de Dieu ; et pour le reste des vertus, qu'il ne treuve pas, il fait luy mesme leurs factions, ayant autant et plus de force luy seul qu'elles ne sçauroyent avoir toutes ensemble.

♦ I Cor., XIII, 4. Certes, le grand Apostre* ne dit pas seulement que

la charité nous donne la patience, bénignité, constance, simplicité ; mais il dit qu'elle mesme elle est patiente, bénigne, constante : et c'est le propre des suprêmes vertus, entre les Anges et les hommes, de pouvoir non seulement ordonner aux inférieures qu'elles opèrent, mais aussi de pouvoir elles mesmes faire ce qu'elles commandent aux autres. L'Evesque donne les charges de toutes les fonctions ecclésiastiques : d'ouvrir l'église,

Livre XI. Chapitre viii. 265

d'y lire, exorciser, esclairer, prescher, baptizer, sacrifier,

communier, absoudre ; et luy mesme aussi peut faire

et fait tout cela, ayant en soy une vertu eminente qui

comprend toutes les autres inférieures. Ainsy saint

Thomas, en considération de ce que saint Paul asseure

que la charité est patiente, bénigne, forte : « La

charité, » dit il*, fait et « accomplit les œuvres de toutes *^Y iv'âd"^^^"''

les vertus ; » et saint Ambroise, escrivant a Demetrias*, *Epist.ad Demetr.,

. , , olim inter Opéra S.

appelle la patience et les autres vertus, « membres de Ambr. la charité ; » et le grand saint Augustin dit * que l'amour * De Morib. EccI. de Dieu comprend toutes les vertus et fait toutes leurs ^' '^' opérations en nous. Voyci ses paroles : « Ce qu'on dit que la vertu est divisée en quatre » (il entend les quatre vertus cardinales), « on le dit, ce me semble, a rayson des diverses affections qui proviennent de l'amour : de manière que je ne ferois nul doute de définir ces quatre vertus en sorte que la tempérance soit l'amour qui se donne tout entier a Dieu ; la force, un amour qui supporte volontier toutes choses pour Dieu ; la justice, un amour servant (i) a Dieu seul, et pour cela commandant droittement a tout ce qui est sujet a l'homme ; la prudence, un amour qui choisit ce qui luy est profîitable pour s'unir avec Dieu, et rejette ce qui est nuisible. »

Celuy donq qui a la charité, a son esprit revestu d'une belle robbe nuptiale, laquelle, comme celle de Joseph*, * Gen., xxxvn, 3. est parsemée de toute la variété des vertus ; ou plustost, il a une perfection qui contient la vertu de toutes les perfections ou la perfection de toutes les vertus. Et par ainsy, la charité est patiente, bénigne ; elle n'est point envieuse, mais honteuse ; elle ne fait point de légèretés, ains elle est prudente ; elle ne s'enfle point d'orgueil, ains est humble ; elle n'est point ambitieuse ou desdaigneuse, ains amiable et affable ; elle n'est point pointilleuse a vouloir ce qui luy appartient.

(i) La leçon de la première édition, une force servante, est évidemmeat une méprise, comme on le voit par l'argument et les paroles mêmes de saint .A.ugustin : justitiam, amorem Deo tantum servientem.

266 Traitté de l'Amour de Dieu ains franche et condescendante ; elle ne s'irrite point, ains est paisible ; elle ne pense aucun mal, ains est débonnaire ; elle ne se res-jouit point sur le mal, ains se res-jouit avec la vérité et en la vérité ; elle souffre tout, elle croid aysement tout ce qu'on luy dit de bien, sans aucune opiniastreté, contention ni desfiance ; elle espère tout bien du prochain, sans jamais perdre courage de luy procurer son salut ; elle soustient

* I Cor., XIII, 4-7- tout*, attendant sans inquiétude ce qui luy est promis.

Et pour conclusion, la charité est le fin or, et enflammé, que Nostre Seigneur conseilloit a l'Evesque de Laodicee

* Apoc, m, i8. d'achetter*, lequel contient le prix de toutes choses,

qui peut tout, qui fait tout.

DE l'amour SACRÉ

* Coioss., m, 14. La charité est donques le lien de perfection*,

puisqu'en elle et par elle sont contenues et assemblées toutes les perfections de l'ame, et que sans elle non seulement on ne sçauroit avoir l'assemblage entier des vertus, mais on ne peut mesme sans elle avoir la perfection d'aucune vertu. Sans le ciment et mortier qui lie les pierres et murailles, tout l'édifice se dissout ; sans les nerfs, muscles et tendons, tout le cors seroit desfait ; et sans la charité, les vertus ne peuvent s'entretenir les unes aux autres. Nostre Seigneur lie tous-jours l'accomplissement des commandemens a la charité : Qui a mes commandemens, dit-il, et les observe, c'est celuy

* joan., XIV, 21. qui m'ayme*; Celuy qui ne m'ayme pas ne garde

* ibid., j^. 24. pas mes commandemens* ; Si quelqu'un m'ayme, il

* ibid., jr. 23. gardera mes paroles*. Ce que répétant le Disciple

Livre XI. Chapitre ix. 267

bienaymé : Qui observe les commandemens de Dieu, dit-il, la charité de Dieu est parfaite en iceluy* ; * i Ep., n, 5- et : Celle cy est la charité de Dieu, que nous gardions ses commandemens* . Or, qui auroit toutes * ibid., v, 3. les vertus garderoit tous les commandemens : car, qui auroit la vertu de religion observeroit les trois premiers commandemens ; qui auroit la pieté observeroit le quatriesme ; qui auroit la mansuétude et debonnaireté observeroit le cinquiesme ; par la chasteté on garderoit le sixiesme ; par la libéralité on eviteroit de violer le septiesme ; par la vérité on feroit le huitiesme ; et par la parcimonie et pudicité on observeroit le neufviesme et dixiesme. Que si on ne peut garder les commandemens sans la charité, a plus forte rayson ne peut on sans icelle avoir toutes les vertus.

On peut, certes, bien avoir quelque vertu et demeurer quelque peu de tems sans offencer, encores que l'on n'ayt pas le divin amour ; mais tout ainsy que nous voyons parfois des arbres arrachés de terre faire quelques productions, non toutefois parfaites ni pour long tems, de mesme un cœur séparé de la charité peut voirement produire quelques actes de vertu, mais non pas longuement.

Toutes les vertus séparées de la charité sont fort imparfaites, puisqu'elles ne peuvent sans icelle parvenir a leur fin, qui est de rendre l'homme heureux. Les abeilles sont en leur naissance des petitz schadons et vermisseaux, sans pieds, sans aysles et sans forme ; mais par succession de tems, elles se changent et deviennent petites mouches ; puis en fin, quand elles sont fortes et qu'elles ont leur croissance, alhors on dit qu'elles sont avettes formées, faites et parfaites, parce qu'elles ont ce qu'il faut pour voler et faire le miel. Les vertus ont leurs commencemens, leurs progrès et leur perfection, et je ne nie pas que sans la charité elles ne puissent naistre, voire mesme faire progrès ; mays qu'elles ayent leur perfection pour porter le filtre de vertus faittes, formées et accomplies, cela dépend de la charité, qui leur donne la force de voler en Dieu,

268 Traitté de l'Amour de Dieu et recueillir de la miséricorde d'iceluy le miel du vray mérite et de la sanctification des cœurs esquelz elles se treuvent.

La charité est entre les vertus comme le soleil entre les estoiles : elle leur distribue a toutes leur clarté et beauté. La foy, l'espérance, la crainte et pénitence viennent ordinairement devant elle en l'ame pour luy préparer le logis ; et comme elle est arrivée, elles luy obéissent et la servent comme tout le reste des vertus, et elle les anime, les orne et vivifie toutes par sa présence.

Les autres vertus se peuvent réciproquement entr'ayder et s'exciter mutuellement en leurs œuvres et exercices ; car, qui ne sçait que la chasteté requiert et excite la sobriété, et que l'obéissance nous porte a la libéralité, a l'orayson, a l'humilité ? Or, par cette communication qu'elles ont entr'elles, elles participent aux perfections les unes des autres ; car la chasteté observée par obéissance a double dignité, a sçavoir, la sienne propre et celle de l'obéissance ; ains elle a plus de celle de l'obéissance que de la sienne propre. Car, comme ♦EthicaadNicom., Aristote dit*, que celuy qui desrobboit pour pouvoir commettre la fornication estoit plus fornicateur que larron, d'autant que son affection tendoit toute a la fornication, et ne se servoit du larcin que comme d'un passage pour y parvenir ; ainsy, qui observe la chasteté pour obéir, il est plus obéissant que chaste, puisqu'il employé la chasteté au service de l'obéissance. Mais pourtant, du meslange de l'obéissance avec la chasteté ne peut reuscir une vertu accomplie et parfaite, puisque la dernière perfection, qui est l'amour, leur manque a toutes deux : de sorte que, si mesmes il se pouvoit faire que toutes les vertus se treuvassent ensemble en un homme et que la seule charité luy manquast, cet assemblage de vertus seroit voirement un cors très parfaitement accompli de toutes ses parties, tel que fut celuy d'Adam quand Dieu de sa main maistresse le forma du limon de la terre, mais cors néanmoins qui seroit sans mouvement, sans vie et sans grâce,

Livre XI. Chapitre x. 269

jusques a ce que Dieu inspiras! en iceluy le spiracle de

vie*, c'est a dire la sacrée charité, sans laquelle rien * Gen., n, 7.

ne nous pro-ffUe"^. * i Cor., xm, 3.

Au demeurant, la perfection de l'amour divin est si souveraine qu'elle perfectionne toutes les vertus et ne peut estre perfectionnée par icelles, non pas mesme par l'obéissance, qui est celle laquelle peut le plus respandre de perfection sur les autres ; car, encor bien que l'amour soit commandé et qu'en aymant nous prattiquions l'obéissance, si est ce néanmoins que l'amour ne tire pas sa perfection de l'obéissance, ains de la bonté de celuy qu'il ayme, d'autant que l'amour n'est pas excellent parce qu'il est obéissant, mais parce qu'il ayme un bien excellent. Certes, en aymant nous obéissons comme en obéissant nous aymons ; mais si cette obéissance est si excellemment aymable, c'est parce qu'elle tend a l'excellence de l'amour, et sa perfection dépend non de ce qu'en aymant nous obéissons, mais de ce qu'en obéissant nous ajnnons : de sorte que tout ainsy que Dieu est également la dernière fin de tout ce qui est bon comme il en est la première source, de mesme l'amour, qui est l'origine de toute bonne affection, en est pareillement la dernière fin et perfection.

DIGRESSION SUR l'iMPERFECTION DES VERTUS DES PAYENS

Ces anciens sages du monde firent jadis des magnifiques discours a l'honneur des vertus morales, ouy mesme en faveur de la religion ; mais ce que Plutarque a observé es Stoïciens est encor plus a propos pour tout le reste des payens. Nous voyons, dit il*, des *Opusc.cujusargu, . ... r j -n j -1 mentumest Stoicos

navires qui portent des inscriptions tort illustres : il y quam poetas absuren a qu'on appelle Victoire, les autres, Vaillance, les

diora dicere.

270 Traitté de l'Amour de Dieu autres, Soleil ; mais pour cela elles ne laissent pas d'estre sujettes aux vens et aux vagues. Ainsy les Stoïciens se vantent d'estre exemptz de passions, sans peur, sans tristesse, sans ire, gens immuables et invariables ; mais en effect ilz sont sujetz au trouble, a l'inquiétude, a l'impétuosité et autres impertinences.

Pour Dieu, Theotime, je vous prie, quelle vertu pouvoyent avoir ces gens-la qui volontairement, et comme a prix fait, renversoyent toutes les lois de la religion ? Seneque avoit fait un livre Contre les superstitions, dans lequel il avoit repris l'impiété payenne avec beaucoup de liberté : Or « cette liberté, » dit le

* Lib. 6. de civit. grand saint Augustin*, «se treuva en ses escritz et cap. 10 et II. ^^^ pg^g ^^ ^^ ^-^^ ^^ puisque mesme il conseilla « que

l'on rejettast de cœur la superstition, mais qu'on ne laissast pas de la prattiquer es actions ; car voicy ses paroles : Lesquelles superstitions le sage observera comme commandées par les lois, non pas comme aggreables aux dieux. » Comme pouvoyent estre ver*L.ip.deCiv.c.4. tueux ccux qui, comme rapporte saint Augustin *, estimoyent « que le sage se devoit tuer quand il ne pouvoit ou ne devoit plus supporter » les calamités de cette vie ? et toutefois ne vouloyent pas advouer que les calamités fussent misérables, ni les misères calamiteuses, ains maintenoyent que le sage estoit tous- jours heureux et sa vie bien heureuse. «O quelle vie bien

* ibid. heureuse, » dit saint Augustin*, « pour laquelle éviter

on a mesme recours a la mort ! Si elle est bien heureuse, que n'y demeures-vous ? »

Aussy, celuy d'entre les Stoïciens et capitaines qui, pour s'estre tué soy mesme en la ville d'Utique affin d'éviter une calamité qu'il estimoit indigne de sa vie, a esté tant loiié par les cervelles profanes, fît cette action avec si peu de véritable vertu, que, comme dit saint

* Supr. et Lib. i. Augustiu*, « il ne tesmoigna pas un courage qui voulut cap. 22 et 23. éviter la deshonnesteté, mais une ame infirme qui

n'eut pas l'asseurance d'attendre l'adversité ; car s'il eust estimé chose infâme de vivre sous la victoire de César, pourquoy eust il commandé d'espérer en la

Livre XI. Chapitre x. 271

douceur de César ? Comme n'eust-il conseillé a son filz de mourir avec luy, » si la mort estoit meilleure et plus honneste que la vie ? Il se tua donq, ou parce qu'il envia a César la gloire qu'il eust eu de luy donner la vie, ou parce qu'il appréhenda la honte de vivre sous un vainqueur qu'il haïssoit : en quoy il peut estre loué d'un gros, et encor, a l'adventure, grand courage, mais non pas d'un sage, vertueux et constant esprit. La cruauté qui se prattique sans esmotion et de sang froid est la plus cruelle de toutes, et c'en est de mesme du desespoir ; car celuy qui est le plus lent, le plus délibéré, le plus résolu, est aussi le moins excusable et le plus désespéré.

Et quant a Lucrèce* (affin que nous n'oubliions pas *videAugust.,L. aussi les valeurs du sexe moins courageux), ou elle fut chaste parmi la violence et le forcenement du filz de Tarquinius, ou elle ne le fut pas. Si Lucrèce ne fut pas chaste, pourquoy loûe-on donq la chasteté de Lucrèce ? si Lucrèce fut chaste et innocente en cet accident la, Lucrèce ne fut elle pas meschante de tuer l'innocente Lucrèce ? « Si elle fut adultère, pourquoy est elle tant loiiee ? si elle fut pudique, pourquoy fut elle tuée ? » Mais elle craignoit l'opprobre et la honte de ceux qui eussent peu croire que la deshonnesteté « qu'elle avoit soufferte violemment, tandis qu'elle estoit en vie, eust aussi esté soufferte volontairement si, après icelle, elle fust demeurée en vie ; elle eut peur qu'on l'estimast complice du péché, si ce qui avoit esté fait en elle vilainement estoit supporté par elle patiemment. » Et donq, faut-il, pour fuir la honte et l'opprobre qui dépend de l'opinion des hommes, accabler l'innocent et tuer le juste ? faut il maintenir l'honneur aux despens de la vertu, et la réputation au péril de l'équité ? Telles furent les vertus des plus vertueux payens, envers Dieu et envers eux mesmes.

Et pour les vertus qui regardent le prochain, ilz foulèrent aux pieds, et fort effrontément, par leurs lois mesmes, la principale, qui est la pieté ; car Aristote. le plus grand cerveau d'entr'eux, prononce cette horrible

272 Traitté de l'Amour de Dieu

*L. 7. Poi. cap. 16. et très impiteuse sentence* : « Touchant l'exposition, » c'est a dire l'abandonnement « des enfans, ou leur éducation, la loy soit telle : qu'il ne faut rien nourrir de ce qui est privé de quelque membre ; et quant aux autres enfans, si les lois et coustumes de la cité défendent qu'on n'abandonne pas les enfans, et que le nombre des enfans se multiplie a quelqu'un en sorte qu'il en ayt des-ja au double de la portée de ses facultés, il faut prévenir et procurer l'avortement. »

*De ira. 1. 1. c. 75. Scncquc, cc sagc tant loué : « Nous tuons, » dit il *, « les monstres ; et nos enfans, s'ilz sont manques, débiles, imparfaitz ou monstrueux, nous les rejettons et abandonnons. « De sorte que ce n'est pas sans cause

*inApoi.cap.ç.et quc Tertulieu* reproche aux Romains qu'ilz exposoyent

vide Lvpsiutn.cent , ^ -, r • ^ -i c • i

j.radBeigas,ie/:)îs^ leurs enfans aux ondes, au froid, a la faim et aux ^'- chiens ; et cela non par force de pauvreté, car, comme

il dit, les presidens mesmes et magistratz prattiquoyent cette desnaturee cruauté. O vray Dieu, Theotime, quelz vertueux voyla ! et quels sages pouvoyent estre ces gens qui enseignoyent une si cruelle et brutale sagesse ? *Rom., 1,21,22,28. Helas, dit le grand Apostre*, croyans d' estre sages Hz ont esté faitz insensés, et leur fol esprit a esté obscurci ; gens abandonnés au sens repreuvé. Ah, quelle horreur qu'un si grand philosophe conseille l'avortement ! « C'est devancer l'homicide, »

* Ubi supra. dit Tertulien *, « d'empescher un homme conceu de

naistre ; » et saint Ambroise reprenant les payens de

* Lib. y. Exhume- Cette mcsme barbarie : « On oste, » dit il*, « en cette

sorte la vie aux enfans avant qu'on la leur ayt donnée. »

Certes, si les payens ont prattiqué quelques vertus, c'a esté pour la pluspart en faveur de la gloire du monde, et par conséquent ilz n'ont eu de la vertu que l'action, et non pas le motif et l'intention. Or la vertu n'est pas vraye vertu si elle n'a la vraye intention. « La convoitise humaine a fait la force des payens, »

* Concii. araus. c. dit le Concilc d'Auranges*, « et la charité divine a fait ^^' celle des Chrestiens. » Les vertus des payens, dit saint

*Totn. 7. /. 4. coni. . • *

jui. Pei. c. j. Augustin*, ont este non vrayes, mais vraysemblables.

Livre XI. Chapitre x. 273

parce qu'elles ne furent pas exercées pour la fin convenable, mais pour des fins périssables : « Fabritius sera moins puni que Catilina, non pas que celuy la fut bon, mays parce que celuy ci fut pire ; non que Fabritius eut des vrayes vertus, mais parce qu'il ne fut pas si esloigné des vrayes vertus : si que, au jour du jugement, les vertus des payens les défendront, non affin qu'ilz soyent sauvés, mais affin qu'ilz ne soyent pas tant damnés. » Un vice estoit osté par un autre vice entre les payens, les vices se faysans place les uns aux autres sans en laisser aucune a la vertu ; et pour ce seul unique vice de la vayne gloire ilz reprimoyent l'avarice et plusieurs autres vices, voire mesme quelquefois ilz mesprisoyent la vanité par vanité ; dont l'un d'entr'eux, qui sembloit le plus esloigné de la vanité, foulant aux pieds le lit bien paré de Platon : Que fais tu, Diogene ? luy dit Platon. « Je foule, » respondit il, « le fast de Platon. » Il est vray, répliqua Platon, « tu le foules, mais par un autre fast*. » Si Seneque fut vain, on le * piog. Laert., De

Vi^is et Do^^ni. Phi"

peut recueillir de ses derniers propos ; car la fin losoph., Diogenes. couronne l'œuvre, et la dernière heure les juge toutes*. * Tacitus, Annal.,

Quelle vanité, je vous prie ! Estant sur le point de mourir il dit a ses amis qu'il n'avoit peu jusques a l'heure les remercier asses dignement, et que partant il leur vouloit laisser un légat de ce qu'il avoit en soy de plus aggreable et de plus beau, et que s'ilz le gardoyent soigneusement ilz en recevroyent de grandes louanges ; adjoustant que ce magnifique légat n 'estoit autre chose que « l'image de sa vie. » Voyes-vous, Theotime, comme les abboys de cet homme sont puans de vanité ?

Ce ne fut pas l'amour de l'honnesteté, mais l'amour de l'honneur qui poussa ces sages mondains a l'exercice des vertus ; et leurs vertus de mesme furent aussi différentes des vrayes vertus comme l'honneur de l'honnesteté, et l'amour du mérite d'avec l'amour de la recompense. Ceux qui servent les princes pour l'interest font ordinairement des services plus empressés, plus ardens et sensibles ; mais ceux qui servent par amour

Traitté de l'Amour de Dieu

les font plus nobles, plus généreux, et par conséquent plus estimables.

Les escarboucles et rubis sont appelles par les Grecs

* piin., Hist. nat., de dcux noms contraires ; car ilz les nomment piropes* (ai^Sl."' ^ ^" et apirotes*, c'est a dire, de feu et sans feu, ou bien,

* Theophr., De La- enflammés et sans flamme. Hz les nomment ignées, de

pid-. § 3- o '

feu, charbons ou escarboucles, parce qu'ilz ressemblent au feu en lueur et splendeur ; mays ilz les appellent sans feu ou, pour dire ainsy, ininflammables, parce que non seulement leur lueur n'a nulle chaleur, mais ilz ne sont nullement susceptibles de chaleur, et n'y a feu qui les puisse eschauffer. Ainsy nos anciens Pères ont appelle les vertus des payens vertus et non vertus tout ensemble : vertus, parce qu'elles en ont la lueur et l'apparence ; non vertus, parce que non seulement elles n'ont pas eu cette chaleur vitale de l'amour de Dieu qui seule les pouvoit perfectionner, mais elles n'en estoyent pas susceptibles, puisqu'elles estoyent en des sujetz infidèles. « Y ayant de ce tems-la, » dit saint

* Lib. y. de civ. c. Augustiu *, « dcux Romains grans en vertu. César

et Caton, la vertu de Caton fut de beaucoup plus approchante de la vraye vertu que celle de César ; »

* De Ordine, 1. I, et ayant dit en quelque lieu * que « les philosophes

destitués de la vraye pieté avoyent resplendi en lumière *Li.i. Retract. c.^i. de vcrtu, » il s'en desdit au livre de ses Retractations* , estimant que cette louange estoit trop grande pour les vertus si imparfaites comme furent celles des payens : qui, en vérité, ressemblent à ces vers a feu et luisans qui ne sont luisans qu'emmi la nuit, et le jour venu perdent leur lueur ; car de mesme, ces vertus payennes ne sont vertus qu'en comparayson des vices, mais en comparayson des vertus des vrays Chrestiens ne méritent nullement le nom de vertus.

Parce néanmoins qu'elles ont quelque chose de bon, elles peuvent estre comparées aux pommes véreuses, car elles ont la couleur, et ce peu de substance qui leur reste, aussi bonne que les vertus entières ; mais le ver de la vanité est au miheu, qui les gaste : c'est pourquoy, qui en veut user doit séparer le bon d'avec le

Livre XI. Chapitre xi. 275

mauvais. Je veux bien, Theotime, qu'il 5^ eust quelque fermeté de courage en Caton, et que cette fermeté fust louable en soy : mais qui veut se prévaloir de son exemple, il faut que ce soit en un juste et bon sujet ; non pas se donnant la mort, mais la souffrant Ihors que la vraj^e vertu le requiert, non pour la vanité de la gloire, mais pour la gloire de la vérité : comme il advint a nos Martyrs, qui, avec des courages invincibles, firent tant de miracles de constance et valeur, que les Catons, les Horaces, les Seneques, les Lucreces, les Arries ne méritent certes nulle considération en comparayson. Tesmoins les Laurens, les Vincens, les Vitaux, les Erasmes, les Eugenes, les Sebastiens, les Agathes, les Agnes, Catherines, Perpétues, Félicités, Symphoroses, Natalies, et mille milliers d'autres ; qui me font tous les jours admirer les admirateurs des vertus payennes, non tant parce qu'ilz admirent desordonnement les vertus imparfaites des payens, comme parce qu'ilz n'admirent point les vertus très parfaites des Chrestiens, vertus cent fois plus dignes d'admiration et seules dignes d'imitation.

LHORS qu'elles SONT FAITES SANS LE DIVIN AMOUR

Le grand ami de Dieu, Abraham, n'eut de Sara, sa femme principale, que son trescher unique Isaac, qui seul aussi fut (^i son héritier universel ; et bien qu'il eust encor Ismael d'Agar, et plusieurs autres enfans de

(a) fut — [héritier de tous ses biens. Il eut voyrement encor un enfant,..]

276 Traitté de l'Amour de Dieu

Cetura, ses femmes servantes et moins principales, si est ce toutefois qu'il ne leur donna sinon quelques presens et legatz pour les des-jetter et exhereder, d'autant que n'estans pas advoiiés de la femme principale ilz ne pouvoyent pas aussi luy succéder. Or ilz ne furent pas advoiiés parce que, quant aux enfans de

* Gen., XXV, i, 2. Cetura ilz nasquirent tous après la mort de Sara* ; et

pour le regard d'Ismael, quoy que sa mère Agar l'eust conceu par l'authorité de Sara sa maistresse, toutefois,

* ibid., XVI, 4. se voyant grosse, elle la mesprisa *, et ne fit pas cet

enfant sur les genoux d'icelle, comme Bala fit les siens sur les genoux de Rachel. Theotime, il n'y a que les enfans, c'est a dire les actes, de la tressainte charité qui soyent héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus

* Rom., vin, 17. Christ*, et les enfans ou actes que les autres vertus

conçoivent et enfantent sur ses genoux, par son commandement, ou au moins sous les aisles et la faveur de sa présence. Mays quand les vertus morales, ouy mesme les vertus surnaturelles, produisent leurs actions en l'absence de la charité, comme elles font entre les

* DeBapt., 1. i,cc. schismatiques, au rapport de saint Augustin*, et quelquefois parmi les mauvais Catholiques, elles n'ont nuUe valeur pour le Paradis ; non pas mesme l'aumosne, quand elle nous porteroit a distribuer toute nostre substance aux pauvres ; ni le martire non plus, quand nous livrerions nostre cors aux flammes pour estre

* I Cor., XIII, 3. bruslés. Non, Theotime, sans la charité, dit l'Apostre*,

tout cela ne serviroit de rien, ainsy que nous mons* Livre X, c. viii. trons plus amplement ailleurs*.

Or il y a de plus : quand en la production des actions (^) des vertus morales la volonté se rend désobéissante a sa dame, qui est la charité, comme quand par l'orgueil, la vanité, l'interest temporel, ou par quelqu' autre mauvais motif les vertus sont destournees de leur propre nature, certes alhors ces actions sont chassées et bannies de la mayson d'Abraham et de la société de Sara, c'est a dire, elles sont privées du fruit

(i) Les mots des actions sont ajoutés d'après l'Autographe,

Livre XI. Chapitre xi. 277

et des privilèges de la charité, et par conséquent demeurent sans valeur ni mérite : car ces actions la, ainsy infectées d'une mauvaise intention, sont en effect plus vicieuses que vertueuses, puisqu'elles n'ont de la vertu que le cors extérieur, l'intérieur appartenant au vice qui leur sert de motif ; tesmoin les jeusnes, offrandes et autres actions du Pharisien*. *Lucœ,xviii,i2,i4.

(b) Mays en fin, outre tout cela, comme les Israélites vescurent paisiblement en JEgipte durant la vie de Joseph et de Levi, et soudain après la mort de Levi furent tiranniquement reduitz en servitude, d'où provint le proverbe des Juifz : « L'un des frères trespassé, les autres sont oppressés » (selon qu'il est rapporté en la Grande Chronologie des Hebrieux*, pubhee par le * Cap. m. sçavant Archevesque d'Aix, Gilbert Genebrard, que je nomme (c) par honneur et avec consolation pour avoir esté son disciple, quoy qu'inutilement, lors qu'il estoit lecteur royal a Paris et qu'il exposoit le Cantique des Cantiques), de mesme les mérites et fruitz des vertus, tant morales que chrestiennes, subsistent très doucement et tranquillement en l'ame tandis que la sacrée dilection y vit et règne, mais a mesme que la dilection divine y meurt, tous les mérites et fruitz des autres vertus meurent quant et quant. Et ce sont ces œuvres que les théologiens appellent mortifiées, parce qu'estant nées en vie, sous la faveur de la dilection, et comme un Ismael en la famille d'Abraham, elles perdent par après la vie et le droit d'hériter, par la désobéissance

(b) [Le passage suivant du Ms. est encadré par des traitz :]

Mays en fin, outre tout cela, comme les enfans d'Israël [furent traittés doucement et honnorablement...J vescurent en paix en ^gipte pendant la vie de Joseph et de Levi, mais soudain après la mort de Levi ilz furent tiranniquement reduitz en servitude, dont le proverbe des Juifz a pris origine : « L'un des frères estant trespassé, tous les autres sont oppressés » (selon quil est rapporté en la Grande Chronologie des Hebrieux, qui a esté publiée par le sçavant Archevesque d'Aix, Gilbert Genebrard, lequel je nomme avec consolation pour avoir [ouy sous luy...J esté son disciple lors qu'estant lecteur royal a Paris [il exposoit] une partie du Cantique des Cantiques)

(c) je nomme — [avec amour.. .J

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