Traité de l'amour de Dieu (Traitté de l'Amour de Dieu) (page 7)

François de Sales · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — éd. d'Annecy t. IV-V (OCR) · 10 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

122 Traitté de l'Amour de Dieu jours l'endroit ou il y en a plus, sans considération d'aucune autre chose ; il est conduit par sa divine * Ps. Lxxn, 24. volonté^, comme par un lien très aymable, et par tout ou elle va il la suit. Il aymeroit mieux l'enfer avec la volonté de Dieu que le Paradis sans la volonté de Dieu : ouy mesme, il prefereroit l'enfer au Paradis, s'il sçavoit qu'en celuy la il y eust un peu plus du bon playsir divin qu'en celuy ci ; en sorte que si, par imagination de chose impossible, il sçavoit que sa damnation fust un peu plus aggreable a Die\i que sa salvation, il quitteroit sa salvation et courroit a sa damnation.

que la sainte INDIFFERENCE S ESTEND A TOUTES CHOSES

L'indifférence se doit prattiquer es choses qui regardent la vie naturelle, comme la santé, la maladie, la beauté, la laideur, la foiblesse, la force ; es choses de la vie civile, pour les honneurs, rangs, richesses ; es variétés de la vie spirituelle, comme sécheresses, consolations, goustz, aridités ; es actions, es souffrances, et en somme en toutes sortes d'evenemens.

Job, quant a la vie naturelle, fut ulcéré d'une playe la plus horrible qu'on eut veu ; quant a la vie civile, il fut moqué, baffoûé, vilipendé, et par ses plus proches ; en la vie spirituelle, il fut accablé de langueurs, pressures, convulsions, angoisses, ténèbres, et de toutes sortes d'intolérables douleurs intérieures, ainsy que ses II Cor., VI, 4-10. plaintes et lamentations font foy. Le grand Apostre * nous annonce une générale indifférence, pour nous monstrer vrays serviteurs de Dieu, en fort grande patience es trihidations, es nécessités, es angoisses, es hlesseures, es prisons, es séditions, es travaux.

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es veillées, es jeusnes ; en chasteté, en science, en longanimité et suavité au Saint Esprit ; en charité non fainte, en parole de vérité, en la vertu de Dieu ; far les armes de justice a droitte et a gauche ; par la gloire et par V abjection, par l'infamie et bonne renommée ; comme séducteurs, et néanmoins véritables ; comme inconneus, et toutefois reconneus ; comme mourans, et toutefois vivans ; comme chastiés, et toutefois non tués ; comme tristes, et toutefois tous-jours joyeux ; comme pauvres, et toutefois enrichissans plusieurs ; comme n'ayans rien, et toutefois possedans toutes choses.

Voyes, je vous prie, Theotime, comme la vie des Apostres estoit affligée, selon le cors par les blesseures, selon le cœur par les angoisses, selon le monde par l'infamie et les prisons. Et parmi tout cela, o Dieu, quelle indifférence ! leur tristesse est joyeuse, leur pauvreté est riche, leurs mortz sont vitales et leurs deshonneurs honnorables ; c'est a dire, ilz sont joyeux d'estre tristes, contens d'estre pauvres, revigorés de vivre entre les perilz de la mort et glorieux d'estre avilis, parce que telle estoit la volonté de Dieu. Et parce qu'elle estoit plus reconneûe es souffrances qu'es actions des autres vertus, il met l'exercice de la patience le premier, disant : Paroissons en lotîtes choses comme serviteurs de Dieu, en beaucoup de patience es tribulations, es nécessités, es angoisses ; et puis en fin, en chasteté, en prudence, en longanimité.

Ainsy nostre divin Sauveur fut affligé incomparablement en sa vie civile, condamné comme criminel de leze majesté divine et humaine, battu, foiietté, baffoiié et tourmenté, avec une ignominie extraordinaire ; en sa vie naturelle, mourant entre les plus cruelz et sensibles tourmens que l'on puisse imaginer ; en sa vie spirituelle, souffrant des tristesses, craintes, espouvantemens, angoisses, delaissemens et oppressions intérieures qui n'en eurent ni n'en auront jamais de pareilles. Car encor que la suprême portion de son ame fut souverainement

124 Traitté de l'Amour de Dieu jouissante de la gloire éternelle, si est-ce que l'amour empeschoit cette gloire de respandre ses délices ni es sentimens, ni en l'imagination, ni en la rayson inférieure, laissant ainsy tout le cœur exposé a la merci de la tristesse et angoisse. Ezechiel vid le simiilachre d'une main qui le saisit par un seul flocqitet des cheveux de sa teste, l'eslevant entre le ciel et la

* Ezech.,vin, 3. terre* : Nostre Seigneur aussi, eslevé en la croix entre

la terre et le ciel, n'estoit, ce semble, tenu de la main de son Père que par l'extrême pointe de l'esprit, et, par manière de dire, par un seul cheveu de sa teste, qui, touché de la douce main du Père éternel, recevoit une souveraine affluence de félicité, tout le reste demeurant abismé dans la tristesse et ennuy ; c'est pourquoy il s'escrie : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'as tu

* Matt.,. XXVII, 46. délaissé* P

On dit que le poisson qu'on appelle lanterne de mer, au plus fort des tempestes tient sa langue hors des ondes, laquelle est si fort luisante, rayonnante et claire,

* piin., Hist. nat., qu'cUc Sert de phare et flambeau aux nochers * ; ainsy, xLin)'. ^" '^'^^" ^"' emmi la mer des passions dont Nostre Seigneur fut

accablé, toutes les facultés de son ame demeurèrent comme englouties et ensevelies dans la tourmente de tant de peynes, hormis la pointe de l'esprit, qui, exempte de tout travail, est oit toute claire et resplendissante de gloire et félicité. O que bienheureux est l'amour qui règne dans la cime de l'esprit des fidèles, tandis qu'ilz sont entre les vagues et les flotz des tribulations intérieures !

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On ne connoist presque point le bon playsir divin que par les evenemens, et tandis qu'il nous est inconneu il nous faut attacher le plus fort qu'il nous est possible a la volonté de Dieu qui nous est manifestée ou signifiée ; mais soudain que le bon playsir de sa divine Majesté comparoit, il faut aussi tost se ranger amoureusement a son obéissance.

Ma mère ou moy mesme (car c'est tout un) sommes au lit malade : que sçay-je si Dieu veut que la mort s'en ensuive ? Certes, je n'en sçay rien ; mays je sçay bien pourtant, qu'en attendant l'événement que son bon playsir a ordonné, il veut, par la volonté declairee, que j 'employé les remèdes convenables a la guerison : je le feray donq fidèlement, sans rien oublier de ce que bonnement je pourray contribuer a cette intention. Mays si c'est le bon playsir divin que le mal, victorieux des remèdes, apporte en fin la mort, soudain que j'en seray certifié par l'événement j'acquiesceray amoureusement en la pointe de mon esprit, nonobstant toute la répugnance des puissances inférieures de mon ame : Oiiy, Seigneur, je le veux bien, ce diray je, parce que tel a esté vostre bon playsir * ; il vous a ainsy pieu et il * Matt., xi, 26. me plaist ainsy a moy, qui suis très humble serviteur de vostre volonté.

Mais si le bon playsir divin m'estoit declairé avant l'événement d'iceluy, comme au grand saint Pierre la façon de sa mort*, au grand saint Paul ses Hens et *Joan.,xxi, 18, 19. prisons*, a Hieremie la destruction de sa chère Hieru- •Act.,xx,23,xxi,u. salem, a David la mort de son filz*, alhors il faudroit * n Reg., xn, 14-

126 Traitté de l'Amour de Dieu unir a l'instant nostre volonté a celle de Dieu, a l'exemple du grand Abraham, et comme luy, s'il nous estoit commandé, entreprendre l'exécution du décret éternel en la mort mesme de nos enfans. Admirable union de ce Patriarche avec celle de Dieu, qui croyant que ce fust le bon playsir divin qu'il sacrifiast son enfant, le voulut et l'entreprit si fortement ! admirable celle de l'enfant, qui se sousmit si doucement au glaive paternel, pour faire vivre le bon playsir de son Dieu au prix de sa propre mort !

Mais notés, Theotime, un trait de la parfaite union d'un cœur indiffèrent avec le bon playsir divin. Voyés Abraham, l'espee au poing, le bras relevé, prest a donner le coup de mort a son cher unique enfant ; il fait cela pour plaire a la volonté divine : et voyés en mesme tems un Ange, qui, de la part de cette mesme Gen.,xxn, 10-12. volouté, l'arrcstc court* ; et soudain il retient son coup, esgalement prest a sacrifier son filz et a ne le sacrifier pas, la vie et la mort d'iceluy luy estant indifférentes en la présence de la volonté de Dieu. Quand Dieu luy ordonne de sacrifier cet enfant, il ne s'attriste point ; quand il l'en dispense, il ne s'en res-jouit point : tout est pareil a ce grand cœur, pourveu que la volonté de son Dieu soit servie.

Ouy, Theotime, car Dieu bien souvent, pour nous exercer en cette sainte indifférence, nous inspire des desseins fort relevés, desquelz pourtant il ne veut pas le succès ; et Ihors, comme il nous faut hardiment, courageusement et constamment commencer et suivre l'ouvrage tandis qu'il se peut, aussi faut il acquiescer doucement et tranquillement a l'événement de l'entreprise, tel qu'il plaist a Dieu nous le donner. Saint Louys, par inspiration, passe la mer pour conquérir la Terre sainte ; le succès fut contraire, et il acquiesce doucement : j'estime plus la tranquilhté de cet acquiescement, que la magnanimité du dessein. Saint François va en Egypte pour y convertir les infidèles ou mourir martyr entre les infidèles ; telle fut la volonté de Dieu : il revient néanmoins sans avoir fait ni l'un ni l'autre, et

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telle fut aussi la volonté de Dieu. Ce fut esgalement la volonté de Dieu que saint Anthoine de Padoiie desirast le martyre et qu'il ne l'obtinst pas. Le bienheureux Ignace de Loyola, ayant avec tant de travaux mis sus pied la Compaignie du nom de Jésus, de laquelle il voyoit tant de beaux fruitz et en prevoyoit encor plus de beaux a l'advenir, eut néanmoins le courage de se promettre que s'il la voyoit dissiper, qui seroit le plus aspre desplaysir qu'il peust recevoir, dans demi heure après il en seroit résolu et s'accoyseroit en la volonté de Dieu. Ce docte et saint prédicateur d'Andalusie, Jean Avila, ayant dessein de dresser une compaignie de prestres reformés, pour le service de la gloire de Dieu, en quoy il avoit des-ja fait un grand progrès, Ihors qu'il vid celle des Jésuites en campaigne, qui luy sembla suffire pour cette sayson-la, il arresta court son dessein avec une douceur et humilité nompareille.

O que bienheureuses sont telles âmes, hardies et fortes aux entreprises que Dieu leur inspire, souples et douces a les quitter quand Dieu en dispose ainsy ! Ce sont des traitz d'une indifférence très parfaite, de cesser de faire un bien quand il plait a Dieu, et de s'en retourner de moitié chemin quand la volonté de Dieu, qui est nostre guide, l'ordonne. Certes, Jonas eut grand tort de s'attrister dequoy, a son advis. Dieu n'accomplissoit pas sa prophétie sur Ninive*. Jonas fit la * Jonœ, uit., i. volonté de Dieu annonçant la subversion de Ninive, mais il mesla son interest et sa volonté propre avec celle de Dieu ; c'est pourquoy, quand il void que Dieu n'exécute pas sa prédiction selon la rigueur des paroles dont il avoit usé en l'annonçant, il s'en fasche et murmure indignement. Que s'il eust eu pour seul motif de ses actions le bon playsir de la divine volonté, il eust esté aussi content de le voir accompli en la remission de la peine que Ninive avoit méritée, comme de le voir satisfait en la punition de la coulpe que Ninive avoit commise. Nous voulons que ce que nous entreprenons et manions reuscisse, mais il n'est pas raysonnable que

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Dieu fasse toutes choses a nostre gré : s'il veut que Ninive soit menassee, et que néanmoins elle ne soit pas renversée, puisque la menasse suffit a la corriger, pourquoy Jonas s'en plaindra-il ?

Mais si cela est ainsy, il ne faudra donq rien affectionner, ains laisser les affaires a la mercy des evenemens ? Pardonnés-moy, Theotime, il ne faut rien oublier de tout ce qui est requis pour faire bien reuscir les entreprises que Dieu nous met en main, mais a la charge que si l'événement est contraire nous le recevrons doucement et tranquillement ; car nous avons commandement d'avoir un grand soin des choses qui regardent la gloire de Dieu et qui sont en nostre charge, mais nous ne sommes pas obligés ni chargés de l'événement, car il n'est pas en nostre pouvoir. Ayes soin de luy, fut il dit au maistre d'estable, en la parabole du pauvre

* Lucœ, X, 30-35. homme mi mort entre Hierusalem et Hierico * ; « il *De Consid., 1. IV, n'cst pas dit,» remarque saint Bernard*, « gueris-le, ^' "■ mais, ayes soin de luy. )> Ainsy les Apostres, avec une

affection nompareille, prescherent premièrement aux Juifz, bien qu'ilz sceussent qu'en fin il les faudroit quitter, comme une terre infructueuse, et se retourner

* Act., XIII, 46, 47- du costé des Gentilz*. C'est a nous de bien planter et

bien arrouser, mais de donner V accroissement cela

* 1 Cor., III, 6. n'appartient qu'a Dieu*. Le grand Psalmiste fait cette

prière au Sauveur, comme par une acclamation de joye et de présage de victoire : O Seigneur, par vostre beauté et bonne grâce, bandes vostre arc, marches

* Ps. xLiv, 6; juxta heuveusement et montes a cheval* ; comme s'il vouloit

eptuag. ^^^^ ^^^ p^^ j^^ traitz de son saint amour, descochés

dans les cœurs humains, il se rendroit maistre des hommes pour les manier a son gré, tout ainsy qu'un cheval bien dressé. O Seigneur, vous estes le chevaher royal qui tournes a toutes mains les espritz de vos fidèles amans : vous les pousses quelquefois a toute bride, et ilz courent a toute outrance es entreprises que vous leur inspires ; et puis, quand il vous semble bon, vous les faites parer au milieu de la carrière, au plus fort de leur course.

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Mays derechef, si l'entreprise faite par inspiration périt par la faute de ceux a qui elle estoit confiée, comme peut-on dire alhors qu'il faut acquiescer a la volonté de Dieu ? car, me dira quelqu'un, ce n'est pas la volonté de Dieu qui empesche l'événement, ains ma faute, de laquelle la volonté divine n'est pas la cause. Il est vray, mon enfant, ta faute ne t'est pas advenue par la volonté de Dieu, car Dieu n'est pas autheur du péché ; mays c'est bien pourtant la volonté divine que ta faute soit suivie de la défaite et du manquement de ton entreprise, en punition de ta faute : car si sa bonté ne luy peut permettre de vouloir ta faute, sa justice fait qu'il veut la peyne que tu en souffres. Ainsy Dieu ne fut pas cause que David pécha, mais il luy infligea bien la peyne deûe a son péché; il ne fut pas la cause du péché de Saiil, mais ouï bien qu'en punition la victoire périt entre les mains d'iceluy.

Quand donques il arrive que les desseins sacrés ne reuscissent pas, en punition de nos fautes, il faut également détester la faute par une solide repentance, et accepter la peyne que nous en avons ; car, comme le péché est contre la volonté de Dieu, aussi la peyne est selon sa volonté.

DE l'indifférence QUE NOUS DEVONS PRATTIQUER EN CE QUI REGARDE NOSTRE AVANCEMENT ES VERTUS

Dieu nous a ordonné de faire tout ce que nous pourrons pour acquérir les saintes vertus, n'oubhons donq rien pour bien reuscir de cette sainte entreprise ; mais après que nous aurons planté et arrousé, sçachons que c'est a Dieu de donner l'accroissement * * i Cor., m, 6. aux arbres de nos bonnes incHnations et habitudes :

130 Traitté de l'Amour de Dieu c'est pourquoy il faut attendre le fruit de nos désirs et travaux de sa divine providence. Que si nous ne sentons pas le progrès et avancement de nos espritz en la vie dévote tel que nous voudrions, ne nous troublons point, demeurons en paix, que tous-jours la tranquillité règne dans nos cœurs. C'est a nous de bien cultiver nos âmes, et partant il y faut fidèlement vaquer ; mais quant a l'abondance de la prise et de la moisson, laissons en le soin a Nostre Seigneur. Le laboureur ne sera jamais tancé s'il n'a pas belle cueillette, mais ouï bien s'il n'a pas bien labouré et ensemencé ses terres. Ne nous inquiétons point pour nous voir tous-jours novices en l'exercice des vertus ; car, au monastère de la vie dévote, chacun s'estime tous-jours novice, et toute la vie y est destinée a la probation, n'y ayant point de plus évidente marque d'estre non seulement novice, mais digne d'expulsion et réprobation, que de penser et se tenir pour profés : car selon la règle de cet ordre la, non la solemnité, mais l'accomplissement des vœux rend les novices profés ; or les vœux ne sont jamais accomplis tandis qu'il y a quelque chose a faire pour l'observance d'iceux, et l'obligation de servir Dieu et faire progrès en son amour dure tous-jours jusques a la mort. Voire mais, me dira quelqu'un, si je connois que c'est par ma faute que mon avancement es vertus est retardé, comme pourray-je m'empescher de m'en attrister et inquiéter ? J'ay dit cecy en l'Introduction a la Vie * Partie III, c. ix. devote*, mais je le redis volontier parce qu'il ne peut jamais asses estre dit : il se faut attrister pour les fautes commises, d'une repentance forte, rassise, constante, tranquille, mais non turbulente, non inquiète, non descouragee. Connoisses-vous que vostre retardement au chemin des vertus est provenu de vostre coulpe ? or sus, humihes-vous devant Dieu, implores sa miséricorde, prosternes vous devant la face de sa bonté et demandes-luy en pardon, confesses vostre faute et cries-luy mercy a l'oreille mesme de vostre confesseur pour en recevoir l'absolution : mais cela fait, demeures en paix, et ayant détesté l'offence, embrasses amoureusement

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l'abjection qui est en vous, pour le retardement de vostre avancement an bien.

Helas, mon Theotime, les âmes qui sont en Purgatoire y sont sans doute pour leurs péchés, péchés qu'elles ont détesté et détestent souverainement ; mais quant a l'abjection et peyne qui leur en reste, d'estre arrestees en ce lieu la et privées pour un tems de la jouissance de l'amour bienheureux du Paradis, elles la souffrent amoureusement, et prononcent dévotement le cantique de la justice divine : Voit s estes juste, Seigneur, et vostre jugement équitable *. Attendons * Ps. cxvm, 137. donq en patience nostre avancement, et en heu de nous inquiéter d'en avoir si peu fait par le passé, procurons avec diligence d'en faire plus a l'advenir.

Voyés cette bonne ame, je vous prie : elle a grandement désiré et tasché de s'affranchir de la cholere, en quoy Dieu l'a favorisée, car il l'a rendue quitte de tous les péchés qui procèdent de la cholere ; elle mourroit plustost que de dire un seul mot injurieux ou de lascher un seul trait de hayne. Néanmoins elle est encor sujette aux assautz et premiers mouvemens de cette passion, qui sont certains eslans, esbranlemens et saillies du cœur irrité, que la paraphrase Caldaïque appelle tremoussemens, disant : Trémousses, et ne veuilles point pécher, ou nostre sacrée version a dit : Courrouces-vous, et ne veuilles point pécher * ; qui * Ps. iv, 3. est en effect une mesme chose, car le Prophète ne veut dire sinon que si le courroux nous surprend, excitant en nos cœurs les premiers tremoussemens de la cholere, nous nous gardions bien de nous laisser emporter plus avant en cette passion, d'autant que nous pécherions. Or, bien que ces premiers eslans et tremoussemens ne soyent aucunement péché, néanmoins la pauvre ame qui en est souvent atteinte se trouble, s'afflige, s'inquiète, et pense bien faire de s'attrister, comme si c'estoit l'amour de Dieu qui la provoquast a cette tristesse. Et cependant, Theotime, ce n'est pas l-amour céleste qui fait ce trouble, car il ne se fasche que pour le péché ; c'est nostre amour propre, qui voudroit que

Traitté de l'Amour de Dieu

nous fussions exemptz de la peyne et du travail que les assautz de l'ire nous donnent : ce n'est pas la coulpe qui nous desplait en ces eslans de la cholere, car il n'y a du tout point de péché ; c'est la peyne d'y résister qui nous inquiète.

Ces rebellions de l'appétit sensuel, tant en l'ire qu'en la convoitise, sont laissées en nous pour nostre exercice, affîn que nous prattiquions la vaillance spirituelle en leur résistant. C'est le Philistin que les vrays Israëlistes doivent tous-jours combattre, sans que jamais ilz le

* josue, -xxiii, 13. puissent abbattre * : ilz le peuvent affoibiir, mais non

pas anéantir ; il ne meurt jamais qu'avec nous, et vit tous-jours avec nous. Il est certes exécrable et détestable, d'autant qu'il est issu du péché et tend perpétuellement au péché : c'est pourquoy, comme nous sommes appelles terre parce que nous sommes extraitz de la

* Gen., m, 19. terre et que nous retournerons eji terre*, ainsy cette *Rom.,vi-viii;Co- rebclHon est appellee par le grand Apostre * péché, oss., III, g. comme provenue du péché et tendante au péché, quoy

qu'elle ne nous rende nullement coulpables sinon quand nous la secondons et Im^ obéissons ; dont le mesme

* Rom., VI, 12. Apostre nous advertit* de faire en sorte que ce mal la

7ie règne point en nostre cors mortel, pour obéir aux convoitises d'iceluy. Il ne nous défend pas de sentir le péché, mais seulement d'y consentir ; il n'ordonne pas que nous empeschions le péché de venir en nous et d'y estre, mais il commande qu'il n'y règne pas. Il est en nous quand nous sentons la rébellion de l'appétit sensuel, mais il ne règne pas en nous sinon quand nous y consentons. Le médecin n'ordonnera jamais au febricitant de n'avoir pas soif, car ce seroit une impertinence trop grande ; mais il lu}'' dira bien qu'il s'abstienne de boire encor qu'il ayt soif. Jamais on ne dira a une femme grosse qu'elle n'ayt pas envie de manger des choses extraordinaires, car cela n'est pas en son pouvoir ; mais on luy dira bien qu'elle die ses appetitz, afïin que s'ilz sont de chose nuisible on divertisse son imagination, et que telle fantasie ne règne pas en sa cervelle.

Livre IX. Chapitre vu. 133

L'eguïllon de la chair, messager de Satan, piquoit rudement le grand saint Paul pour le faire précipiter au péché : le pauvre Apostre souffroit cela comme une injure honteuse et infâme, c'est pourquoy il l'appelloit un soufïletement et baffoûement, et prioit Dieu qu'il luy pleust de l'en deslivrer ; mais Dieu luy respondit : O Paul, ma grâce te suffit, car ma force se perfectionne en l'infirmité. A quoy ce grand saint homme acquiesçant : Donques, dit il, volontier je me glorifleray en mes infirmités, affn que la vertu de Jésus Christ habite en moy *. Mais remarques, de grâce, * n Cor., .xn, 7-9. que la rébellion sensuelle est en cet admirable vaysseau d'élection*, lequel, recourant au remède de l'orayson, *Act.,ix, 15. nous monstre qu'il nous faut combattre par ce mesme moyen les tentations que nous sentons. Remarques encores, que si Nostre Seigneur permet ces cruelles révoltes en l'homme, ce n'est pas tous-jours pour le punir de quelque péché, ains pour manifester la force et vertu de l'assistance et grâce divine. Et remarques en lin, que non seulement nous ne devons pas nous inquiéter en nos tentations ni en nos infirmités, mais nous devons nous glorifier d'estre infirmes, affin que la vertu divine paroisse en nous, soustenant nostre foiblesse contre l'effort de la suggestion et tentation : car le glorieux Apostre appelle ses infirmités, les eslans et rejettons d'impureté qu'il sentoit, et dit qu'il se glorifioit en icelles, parce que si bien il les sentoit par sa misère, néanmoins, par la miséricorde de Dieu, il n'y consentoit pas.

Certes, comme j'ay dit cy dessus*, l'Eghse condamna * Livre i, c.m. l'erreur de certains solitaires qui disoyent qu'en ce monde nous pouvions estre parfaitement exemptz des passions d'ire, de convoitise, de crainte et autres semblables. Dieu veut que nous ayons des ennemis. Dieu veut que nous les repoussions : vivons donq courageusem.ent entre l'une et l'autre volonté divine, souffrans avec patience d'estre assaillis, et taschans avec vaillance de faire teste et résister aux assaillans.

Î34 Traitté de l'Amour de Dieu

COMME NOUS DEVONS UNIR NOSTRE VOLONTE A CELLE DE DIEU

Dieu hait souverainement le péché, et néanmoins il le permet très sagement, pour laisser agir la créature raysonnable selon la condition de sa nature, et rendre les bons plus recommandables, quand, pouvans violer la loy, ilz ne la violent pas. Adorons donq et bénissons cette sainte permission : mais puisque la Providence qui permet le péché le hait infiniment, detestons-le avec elle, haïssons-le, desirans de tout nostre pouvoir que le péché permis ne soit point commis ; et en suite de ce désir, employons tous les remèdes qu'il nous sera possible pour empescher la naissance, le progrès et le règne du péché, a l'imitation de Nostre Seigneur qui ne cesse d'exhorter, promettre, menasser , défendre, commander et inspirer parmi nous, pour destourner nostre volonté du péché, entant qu'il se peut faire sans luy oster sa liberté.

Mays quand le péché est commis, faysons tout ce qui est en nous affin qu'il soit efïacé ; comme Nostre Seigneur qui asseura Carpus, ainsy qu'il a ci devant esté * Livre VI II, c. IV. uoté*, que s'iJ estoit requis, il subiroit derechef la mort pour délivrer une seule ame de péché. Que si le pécheur s'obstine, pleurons, Theotime, souspirons, prions pour luy, avec le Sauveur de nos âmes, qui, ayant jette maintes larmes toute sa vie sur les pécheurs et sur ceux qui les representoyent, mourut en fin les yeux couvertz de pleurs et son cors tout détrempé de sang, regrettant la perte des pécheurs. Cette affection toucha si vivement David qu'il en tumba a cœur failli : La pasmayson,

Livre IX. Chapitre viiî. Î35

dit -il *, m'a saisi pour les pécheurs ahandonnans * ps. cxvni, 53. vostre loy ; et le grand Apostre proteste * qu'il a au * Rom.,ix,2. cœur une douleur continuelle pour l'obstination des Juifz.

Cependant, pour obstinés que les pécheurs puissent estre, ne perdons pas courage de les ayder et servir ; car, que sçavons nous si par aventure ilz feront pénitence et seront sauvés ? Bienheureux est celuy qui peut dire a ses prochains comme saint Paul : Je n'ay cessé ni jour ni nuit en vous admonestant un chacun de vous avec larmes * ; et partant je suis net du * Act., xx, 31. sang de tous, car je ne me suis point espargné que je ne vous aye annoncé tout le bon playsir de Dieu*. * ibid., fy. 26, 27. Tandis que nous sommes dans les bornes de l'espérance que le pécheur se puisse amender, qui sont tousjours de mesme estendue que celles de sa vie, il ne faut jamais le rejetter, ains prier pour luy, et l'ayder autant que son malheur le permettra.

Mais, en fin finale, après que nous avons pleuré sur les obstinés et que nous leur avons rendu le devoir de charité pour essayer de les retirer de perdition, il faut imiter Nostre Seigneur et les Apostres, c'est a dire, divertir nostre esprit de la, et le retourner sur des autres objectz et a d'autres occupations plus utiles a la gloire de Dieu. // failloit, disent les Apostres aux Juifz*, vous annoncer premièrement la parole de * lUd., xm, 46. Dieu ; mais d'autant que vous la rejettes et vous tenes pour indignes du règne de Jésus Christ, voyci que nous nous retournons du costé des Gentilz ; On vous ostera, dit le Sauveur *, le Royaume de * Matt., xxi, 43. Dieu, et il sera donné a une nation qui en fera du fruit. Car on ne sçauroit s'amuser a pleurer trop longuement les uns, que ce ne fust en perdant le tems propre et requis a procurer le salut des autres. L'Apostre, certes, dit* qu'il a une douleur continuelle pour * Loco quo supra. la perte des Juifz ; mais c'est comme nous disons que nous bénissons Dieu en tout tems*, car cela ne veut * Ps. xxxiii,i. dire autre chose, sinon que nous le bénissons fort souvent et en toutes occasions : et de mesme, le glorieux

136 Traitté de l'Amour de Dieu saint Paul avoit U7te continuelle douleur en son cœur a cause de la réprobation des Juifz, parce qu'a toutes occasions il regrettoit leur malheur.

Au reste, il faut adorer, aymer et louer a jamais la justice vengeresse et punissante de nostre Dieu, comme nous aymons sa miséricorde, parce que l'une et l'autre est fille de sa bonté : car par sa grâce il nous veut faire bons, comme très bon, ains souverainement bon qu'il est ; par sa justice il veut chastier le péché, parce qu'il le hait ; or il le hait, parce qu'estant souverainement bon, il déteste le souverain mal qui est l'iniquité. Et notés, pour conclusion, que jamais Dieu ne retire sa miséricorde de nous que par l'équitable vengeance de sa justice punissante, et jamais nous n'eschappons la rigueur de sa justice que par sa miséricorde justifiante : et tous- jours, ou punissant ou gratifiant, son bon playsir est adorable, aymable et digne d'éternelle bénédiction. Ainsy le juste, qui chante les louanges de la miséricorde pour ceux qui seront sauvés, se res-jouira de ♦Ps. Lvii, II. mesme quand il verra la î;^«gd««cd *; les Bienheureux

appreuveront avec allégresse le jugement de la damnation des repreuvés, comme celuy du salut des esleuz ; et les Anges ayans exercé leur charité envers les hommes qu'ilz ont en garde, demeureront en paix les voyans obstinés ou mesmes damnés. Il faut donques acquiescer a la volonté divine, et luy bayser avec une dilection et révérence égale la main droite de sa miséricorde et la main gauche de sa justice.

Livre IX. Chapitre ix. 137

COMME LA PURETE DE L INDIFFERENCE SE DOIT PRATTIQUER

Un musicien des plus excellens de l'univers, et qui jouoit parfaitement du luth, devint en peu de tems si extrêmement sourd qu'il ne luy resta plus aucun usage de l'ouïe ; néanmoins il ne laissa pas pour cela de chanter et manier son luth délicatement a merveilles, a cause de la grande habitude qu'il en avoit, que sa surdité ne luy avoit pas ostee. Mais parce qu'il n'avoit aucun playsir en son chant ni au son de son luth, d'autant qu'estant privé de l'ouïe il n'en pouvoit appercevoir la douceur et beauté, il ne chantoit plus ni ne sonnoit du luth que pour contenter un prince duquel il estoit né sujet, et auquel il avoit une extrême inclination de complaire, accompaignee d'une infinie obligation pour avoir esté nourri des sa jeunesse chez lui : c'est pourquoy il avoit un playsir nompareil de luy plaire, et quand son prince luy tesmoignoit d'aggreer son chant il estoit tout ravi de contentement. Mais il arrivoit quelquefois que le prince, pour essayer l'amour de cet aymable musicien, luy commandoit de chanter, et soudain, le laissant la en sa chambre, il s'en alloit a la chasse ; mais le désir que le chantre avoit de suivre ceux de son maistre luy faisoit continuer aussi attentivement son chant comme si le prince eust esté présent, quoy qu'en vérité il n'avoit aucun playsir a chanter : car il n'avoit ni le playsir de la mélodie, duquel sa surdité le privoit, ni celuy de plaire au prince, puisque

138 Traitté de l'Amour de Dieu le prince estant absent ne jouissoit pas de la douceur des beaux airs qu'il chantoit.

Mon cœur est prest, Seigneur, mon cœur est disposé De sonner un cantique a ton los composé ; Mon ame et mon esprit volontaire se range

A chanter ta louange. Sus, sus donq, ma gloire, il se faut resveiller !

* Ps. Lvi, 8, 9. Harpe et psalterion, cessés de sommeiller*.

Certes, le cœur humain est le vray chantre du cantique de l'amour sacré, et il est luy mesme la harpe et le psalterion : or ce chantre s'escoute soy mesme pour l'ordinaire, et prend un grand playsir d'ouïr la mélodie de son cantique ; c'est a dire, nostre cœur aymant Dieu savoure les délices de cet amour et prend un contentement nompareil d'aymer un object tant aymable. Voyés, je vous prie, Theotime, ce que je veux dire : les jeunes petitz rossignolz s'essayent de chanter au commencement pour imiter les grans ; mais estans façonnés et devenus maistres, ilz chantent pour le playsir qu'ilz prennent en leur propre gazouillement, et s'affectionnent si passionement a cette délectation, ainsy que j'ay dit

* Livre V, c. viii. aiUcurs *, qu'a force de pousser leurs voix leur gosier

s'esclatte, dont ilz meurent. Ainsy nos cœurs, au commencement de leur dévotion, ayment Dieu pour s'unir a luy, luy estre aggreables, et l'imiter en ce qu'il nous a aymés éternellement ; mays, petit a petit, estans duitz et exercés au saint amour, ilz prennent imperceptiblement le change, et en lieu d'aymer Dieu pour plaire a Dieu, ilz commencent d'aymer pour le playsir qu'ilz ont eux mesmes es exercices du saint amour, et en lieu qu'ilz estoyent amoureux de Dieu, ilz deviennent amoureux de l'amour qu'ilz luy portent : ilz sont affectionnés a leurs affections, et ne se playsent plus en Dieu, mais au playsir qu'ilz ont en son amour, se contentans en cet amour entant qu'il est a eux, qu'il est dans leur esprit et qu'il en procède ; car encor que cet amour sacré s'appelle amour de Dieu parce que Dieu est aymé par iceluy, il ne laisse pas d'estre nostre parce que

Livre IX. Chapitre x. 139

nous sommes les amans qui aymons par iceluy. Et c'est la le sujet du change ; car en lieu d'aymer ce saint amour parce qu'il tend a Dieu qui est l'aymé, nous l'aymons parce qu'il procède de nous qui sommes les amans. Or, qui ne void qu'ainsy faisant ce n'est plus Dieu que nous cherchons, ains que nous revenons a nous mesmes, aymant l'amour en lieu d'aymer le Bienaymé ; aymant, dis-je, cet amour, non pour le bon playsir et contentement de Dieu, mays pour le playsir et contentement que nous en tirons nous mesmes. Ce chantre donques, qui chantoit au commencement a Dieu et pour Dieu, chante maintenant plus a soy mesme et pour soy mesme que pour Dieu, et s"il prend playsir a chanter, ce n'est plus tant pour contenter l'aureille de son Dieu que pour contenter la sienne ; et d'autant que le cantique de l'amour divin est le plus excellent de tous, il l'ayme aussi davantage, non a cause de l'excellence divine qui y est louée, mais parce que l'air du chant en est plus délicieux et aggreable.

Vous connoistres bien cela, Theotime : car si ce rossignol mystique chante pour contenter Dieu, il chantera le cantique qu'il sçaura estre le plus aggreable a la divine Providence ; mais s'il chante pour le playsir que luy mesme prend en la mélodie de son chant, il ne chantera pas le cantique qui est le plus aggreable a la Bonté céleste, ains celuy qui est plus a son gré de luy mesme, et duquel il pense tirer plus de playsir. De deux cantiques qui seront voirement l'un et l'autre

140 Traitté de l'Amour de Dieu divin, il se peut bien faire que l'un sera chanté parce qu'il est divin, et l'autre parce qu'il est aggreable. Rachel et Lia sont également espouses de Jacob ; mais l'une est aymee de luy en qualité d'espouse seulement, et l'autre en qualité de belle. Le cantique est divin, mais le motif qui le nous fait chanter c'est la délectation spirituelle que nous en prétendons.

Ne vois tu pas, dira-on a cet Evesque, que Dieu veut que tu chantes le cantique pastoral de sa dilection emmi ton troupeau, lequel en vertu de son saint amour il te commande par trois fois de paistre, en la personne *joan., XXI, 15-17. du grand saint Pierre* qui fut le premier des Pasteurs ? Que me respondra.s-tu ? qu'a Rome, qu'a Paris il y a plus de délices spirituelles, et qu'on y peut prat tiquer le divin amour avec plus de suavité ? O Dieu, ce n'est donq pas pour vous plaire que cet homme veut chanter, c'est pour le playsir qu'il prend a cela ; ce n'est pas vous qu'il cherche en l'amour, c'est le contentement qu'il a es exercices du saint amour. Les religieux voudroyent chanter le cantique des pasteurs, et les mariés celuy des religieux, afïin, ce disent-ilz, de pouvoir mieux aymer et servir Dieu. Hé, vous vous (^) trompés, mes chers amis, ne dites pas que c'est pour mieux aymer et servir Dieu : o nenni certes ! c'est pour mieux servir vostre propre W contentement, lequel vous aymes plus que le contentement de Dieu. La volonté de Dieu est en la maladie aussi bien et presqu'ordinairement mieux qu'en la santé : que si nous aymons mieux la santé, ne disons pas que c'est pour tant mieux servir Dieu ; car, qui ne void que c'est la santé que nous cherchons en la volonté de Dieu, et non pas la volonté de Dieu en la santé.

Il est malaysé, je le confesse, de regarder longuement et avec playsir la beauté d'un mirouer qu'on

(a) [Le Ms. (B) du Livre IX comprend la suite de ce chapitre jusqu'à p. 142, lig. 12, et le chap. xv.]

(b) vostre propre — [consolation que...J

Livre IX. Chapitre x. 141

ne s'y regarde, ains qu'on ne se playse a s'y regarder soy mesme (c) ; mays il y a pourtant de la différence entre le playsir que l'on prend a regarder un mirouer parce qu'il est beau, et l'ayse que l'on a de regarder dans un mirouer parce qu'on s'y void. Il est aussi sans doute malaysé d'aymer Dieu qu'on n'ayme quant et quant le playsir que l'on prend en son amour ; mais néanmoins il y a bien a dire entre le contentement que l'on a d'aymer Dieu parce qu'il est beau, et celuy que l'on a de l'aymer parce que son amour nous est aggreable. Or, il faut tascher de ne chercher W en Dieu que l'amour de sa beauté, et non le playsir qu'il y a en la beauté de son amour. Celu}' qui priant Dieu s'apperçoit qu'il prie, n'est pas parfaittement attentif a prier ; car il divertit son attention de Dieu, lequel il prie, pour penser a la prière par laquelle il le prie. Le soin mesme que nous avons a n'avoir point de distractions nous sert souvent de fort grande distraction ; la simphcité es actions spirituelles est la plus recommandable. Voules vous regarder Dieu ? regardes le donq et soyes attentive a cela ; car si vous réfléchisses et retournes vos yeux dessus vous mesme, pour voir la contenance que vous tenes en le regardant, ce n'est plus luy que vous regardes, c'est vostre maintien, c'est vous mesme. Celuy qui est en une fervente orayson ne sçait s'il est en orayson ou non, car il ne pense pas a l'orayson qu'il fait, ains a Dieu auquel il («) la fait. Oui est en l'ardeur de l'amour sacré il ne retourne point son cœur sur soy mesme pour regarder ce qu'il fait, ains le tient arresté et occupé en Dieu auquel il applique son amour. Le chantre céleste prend tant de playsir de plaire a son Dieu, qu'il ne prend nul playsir en la mélodie de sa voix, sinon parce qu'elle plait a son Dieu.

(c) Jie — se regarde, ains qu'on ne se playse à se regarder soy mesme dans iceluy

(d) de ne chercher — au saint amour que la beauté... [Ici l'Autographe est coupé, et reprend au mot Dieu, lig. 20.]

(e) il — fl'addressej

142 Traitté de l'Amour de Dieu

Pourquoy penses vous, Theotime, qu'Ammon, filz de David, a3anast si esperdument Thamar que mesme il

* I Reg., xiii. cuyda mourir d'amour* ? estimes vous que ce fut elle

mesme qu'il aimast ? Vous verres bien tost que non ; car soudain qu'il eut assouvi son exécrable désir, il la poussa cruellement dehors et la rejetta ignominieusement. S'il eust aymé Thamar il n'eust pas fait cela, car Thamar estoit tous-jours Thamar ; mais parce que ce n'estoit pas Thamar qu'il aymoit, ains l'infâme playsir qu'il pretendoit en elle, soudain qu'il eut ce qu'il cherchoit, il la baffoûa felonnement et la traitta brutalement : son playsir estoit en Thamar, mais son amour estoit au playsir et non pas en Thamar ; c'est pourquoy, le playsir passé, il eust volontier fait passer Thamar. Vous verres, Theotime, cet homme qui prie Dieu, ce vous semble, avec tant de dévotion et qui est si ardent aux exercices de l'amour céleste ; mais attendes un peu, et vous verres si c'est Dieu qu'il ayme. Helas, soudain que la suavité et satisfaction qu'il prenoit en l'amour cessera, et que les sécheresses arriveront, il quittera tout la, il ne priera plus qu'en passant : or, si c'estoit Dieu qu'il aymoit, pourquoy eust-il cessé de l'aymer, puisque Dieu est tous-jours Dieu ? c'estoit donq la consolation

* II Cor., 1,3. de Dieu qu'il aymoit, et non le Dieu de consolation^.

Plusieurs, certes, ne se plaisent point en l'amour divin sinon qu'il soit confit au sucre de quelque suavité sensible, et feroyent volontier comme les petitz enfans, auxquelz quand on donne du miel sur un morceau de pain, ilz lèchent et succent le miel et jettent par après le pain : car si la suavité estoit separable de l'amour ilz quitteroyent l'amour et tireroyent la suavité ; c'est pourquoy ilz suivent l'amour a cause de la suavité, laquelle quand ilz n'y rencontrent pas, ilz ne tiennent conte de l'amour. Mais telles gens sont exposés a beaucoup de danger, ou de retourner en arrière quand les goustz et consolations leur manquent, ou de s'amuser a des vaines suavités bien esloignees du véritable amour, et de prendre le miel d'Heraclee pour celuy de Narbonne.

Livre IX. Chapitre xi. 143

Le chantre duquel j'ay parlé, estant devenu sourd, n'avoit nul contentement a chanter que celuy de voir aucunefois son prince attentif a l'ouïr et y prendre plaj^sir. O que bienheureux est le cœur qui ayme Dieu sans aucun autre playsir que celuy qu'il prend de plaire a Dieu ! car, quel playsir peut-on jamais avoir plus pur et parfait que celuy que l'on prend dans le playsir de la Divinité ? Néanmoins, ce playsir de plaire a Dieu n'est pas a proprement parler l'amour divin, ains seulement un fruit d'iceluy, qui en peut estre séparé ainsy qu'un citron de son citronnier. Car, comme j'ay dit, nostre musicien chantoit tous-jours sans tirer aucun playsir de son chant, puisque la surdité l'en empeschoit ; et maintefois il chantoit aussi sans avoir le playsir de plaire a son prince, parce que le prince, luy ayant commandé de chanter, se retiroit ou alloit a la chasse, sans prendre ni le loysir ni le playsir de l'ouïr.

Tandis, o Dieu, que je voy vostre douce face qui tesmoigne d'aggreer le chant de mon amour, helas, que je suis consolé ! car, y a-il aucun playsir qui égale le playsir de bien plaire a son Dieu ? Mais quand vous retires vos yeux de moy et que je n'apperçois plus la douce faveur de la complaysance que vous prenies en mon cantique, vray Dieu, que mon ame est en grande peyne ! mais sans cesser pourtant de vous aymer fidèlement et de chanter continuellement l'hymne de sa dilection, non pour aucun playsir qu'elle y treuve, car elle n'en a point, ains chante pour le pur amour de vostre volonté.

144 Traitté de l'Amour de Dieu

On a veu tel enfant malade manger courageusement, avec un incroyable degoust, ce que sa mère luy donnoit, pour le seul désir qu'il avoit de la contenter ; et alhors il mangeoit sans prendre aucun playsir en la viande, mais non pas sans un autre playsir plus estimable et relevé, qui estoit le playsir de plaire a sa mère et de la voir contente. Mais l'autre, qui sans voir sa mère, pour la seule connoissance qu'il avoit de sa volonté, prenoit tout ce qu'on luy apportoit de sa part, il mangeoit sans aucun playsir ; car il n' avoit ni le playsir de manger, ni le contentement de voir le playsir de sa mère, ains mangeoit simplement et purement pour faire la volonté d'icelle. La seule satisfaction d'un prince présent, ou de quelque personne fortement aymee, fait délicieuses les veillées, les peynes, les sueurs, et rend les hazards désirables : mais il n'y a rien de si triste que de servir un maistre qui n'en sçait rien, ou s'il le sçait ne fait nul semblant d'en sçavoir gré ; et faut bien, en ce cas la, que l'amour soit puissant, puisqu'il se soustient luy seul, sans estre appuyé d'aucun playsir ni d'aucune prétention.

Ainsy arrive-il quelquefois, que nous n'avons nulle consolation es exercices de l'amour sacré, d'autant que, comme chantres sourds, nous n'oyons pas nostre propre voix ni ne pouvons jouir de la suavité de nostre chant ; ains au contraire, outre cela, nous sommes pressés de mille craintes, troublés de mille tintamarres que l'ennemy fait autour de nostre cœur, nous suggérant que peut estre ne sommes-nous point aggreables a nostre Maistre et que nostre amour est inutile, ouy mesme qu'il est faux et vain, puisqu'il ne produit point de consolation. Or alhors, Theotime, nous travaillons non seulement sans playsir, mais avec un extrême ennuy, ne voyans ni le bien de nostre travail, ni le contentement de Celuy pour qui nous travaillons.

Mays ce qui accroist le mal en cette occurrence, c'est que l'esprit et suprême pointe de la rayson ne nous peut donner aucune sorte d'allégement ; car cette pauvre portion supérieure de la rayson, estant toute environnée

Livre IX. Chapitre xi. 145

des suggestions que l'ennemi luy fait, elle est mesme toute alarmée et se treuve asses embesoignee a se garder d'estre surprise d'aucun consentement au mal, de sorte qu'elle ne peut faire aucune sortie pour desengager la portion inférieure de l'esprit. Et bien qu'elle n'ait pas perdu le courage, elle est pourtant si terriblement attaquée, que si elle est sans coulpe elle n'est pas sans peyne : car, pour comble de son ennuy, elle est privée de la générale consolation que l'on a presque tous-jours en tous les autres maux de ce monde, qui est l'espérance qu'ilz ne seront pas perdurables et que l'on en verra la fin ; si que le cœur en ces ennuis spirituelz, tumbe en une certaine impuissance de penser a leur fin, et par conséquent d'estre allégé par l'espérance. La fo}^ certes, résidente en la cime de l'esprit, nous asseure bien que ce trouble finira et que nous jouirons un jour du repos ; mais la grandeur du bruit et des cris que l'ennemi fait dans le reste de l'ame, en la rayson inférieure, empesche que les advis et remonstrances de la foy ne sont presque point entendues, et ne nous demeure en l'imagination que ce triste présage : « Helas ! je ne seray jamais joyeux *. » * Ex vita s. Ber„ -r^. 1 T^i , • • > , n )-i nardi; vide Introd.

O Dieu, mon cher Iheotime, mais c est amors qu il advitamdevotam, faut tesmoigner une invincible fidélité envers le Sau- Partem iv, c. xv. veur, le servant purement pour l'amour de sa volonté, non seulement sans playsir, mais parmi ce déluge de tristesses, d'horreurs, de frayeurs et d'attaques, comme fit sa glorieuse Mère et saint Jean au jour de sa Passion, qui, entre tant de blasphèmes, de douleurs et de detresses mortelles, demeurèrent fermes en l'amour, Ihors mesme que le Sauveur, a^^ant retiré toute sa sainte joye dans la cime de son esprit, ne respandoit ni allégresse ni consolation quelcomque en son divin visage, et que ses yeux alangouris et couvertz des ténèbres de la mort ne jettoyent plus que des regards de douleur ; comme aussi le soleil, des rayons d'horreur et d'affreuses ténèbres.

146 Traitté de l'Amour de Dieu comme entre ces travaux interieurs

l'ame ne connoist pas l'amour qu'elle porte a son dieu

et du trespas tres aymable de la volonté

* Act., XII, 6-11. Le grand saint Pierre* estant a la veiUe d'estre

martyrisé, l'Ange vint en la prison, qu'il remplit toute de splendeur, esveilla saint Pierre, le fit lever, ceindre, chausser, vestir ; luy esta les liens et menottes, le tira hors de la prison, et le mena au travers de la première et seconde garde jnsques a la porte de fer qui menoit en la ville, laquelle s'ouvrit devant eux ; et ayans passé une rue, l'Ange laissa la le glorieux saint Pierre en pleine liberté. Voyla une grande variété d'actions fort sensibles ; et saint Pierre néanmoins, qui avoit esté esveillé avant toutes choses, ne pensoit pas que ce qui se faisoit par l'Ange fust vray, ains estimoit que ce fust une vision imaginaire : il estoit esveillé et ne pensoit pas l'estre, il s'estoit chaussé et vestu et ne sçavoit pas qu'il l'eust fait, il marchoit et n'estimoit pas de marcher, il estoit deslivré et ne le croyoit pas. Et cela, d'autant que la merveille de sa deUvrance fut si grande qu'elle occupoit son esprit en telle sorte, qu'encor qu'il eust asses de sentiment et de connoissance pour faire ce qu'il faisoit, néanmoins il n'en avoit pas asses pour connoistre qu'il le faisoit réellement et tout de bon : il voyoit bien l'Ange, mais il ne s'appercevoit pas que ce fut d'une vraye et naturelle vision ; c'est pourquoy il n'avoit nulle consolation de sa dehvrance, jusques a ce qu'en revenant a soy : Maintenant, dit-il, je cannois en vérité que Dieu a envoyé son Ange, et m'a deslivré de la main d'Herodes et de toute l'attente du peuple Juif.

Livre IX. Chapitre xii. 147

Or il en est de mesme, Theotime, d'une ame qui est grandement chargée d'ennuis intérieurs ; car bien qu'elle ait le pouvoir de croire, d'espérer et d'aymer Dieu, et qu'en vérité elle le fasse, toutefois elle n'a pas la force de bien discerner si elle croid, espère et chérit son Dieu, d'autant que la détresse l'occupe et accable si fort qu'elle ne peut faire aucun retour sur soy mesme pour voir ce qu'elle fait : et c'est pourquoy il luy est advis qu'elle n'a ni foy, ni espérance, ni charité, ains seulement des fantosmes et inutiles impressions de ces vertus la, qu'elle sent presque sans les sentir, et comme estrangeres, non comme domestiques de son ame. Que si vous y prenes garde, vous treuveres que nos espritz sont tous-jours en pareil estât quand ilz sont puissamment occupés de quelque violente passion ; car ilz font plusieurs actions comme en songe, et desquelles ilz ont si peu de sentiment qu'il ne leur est presque pas advis que ce soit en vérité que les choses se passent. C'est pourquoy le sacré Psalmiste exprime la grandeur de la consolation que les Israélites eurent au retour de la captivité de Babylone, en ces paroles* : *Ps. cxxv, i ;juxta

Lhors qu'il pleut au Seigneur, de Siov le servage

En liberté changer, Un tel ravissement surprit nostre courage.

Que nous pensions songer ;

et, comme porte la sainte version latine, après les Septante : Nous fusmes faitz comme consolés ; c'est a dire : l'admiration de la grandeur du bien qui nous arriva estoit si excessive qu'elle nous empeschoit de bien sentir la consolation que nous receusmes, et nous estoit advis que nous ne fussions pas véritablement consolés et que nous n'eussions pas une consolation en vérité, ains seulement en figure et en songe.

Telz donques sont les sentimens de l'ame laquelle est entre les angoisses spirituelles, qui rendent l'amour extrêmement pur et net, car estant privé de tout playsir par lequel il puisse estre attaché a son Dieu, il nous joint et unit a Dieu immédiatement, volonté a volonté.

148 Traitté de l'Amour de Dieu cœur a cœur, sans aucune entremise de contentement ou prétention. Helas, Theotime, que le pauvre cœur est affligé quand, comme abandonné de l'amour, il regarde par tout et ne le treuve point, ce luy semble. Il ne le treuve point es sens extérieurs, car ilz n'en sont pas capables ; ni en l'imagination, qui est cruellement tourmentée de diverses impressions ; ni en la rayson, troublée de mille obscurités de discours et appréhensions estranges : et bien qu'en fin elle le treuve en la cime et suprême région de l'esprit, ou cette divine dilection réside, si est ce néanmoins qu'elle le mesconnoist, et luy est advis que ce n'est pas luy, parce que la grandeur des ennuis et des ténèbres l'empeschent de sentir sa douceur ; elle le void sans le voir et le rencontre sans le connoistre, comme si c'estoit en

* Supra. so7ige * et en image. Ainsy Magdeleyne, ayant rencontré son cher Maistre, n'en reçoit aucun allégement, d'autant qu'elle ne pensoit pas que ce fust luy, ains

* joan., XX, 15. seulement le jardinier"^.

Mais que peut donq faire l'ame qui est en cet estât ? Theotime, elle ne sçait plus comme se maintenir entre tant d'ennuis, et n'a plus de force que pour laisser mourir sa volonté entre les mains de la volonté de Dieu, a l'imitation du doux Jésus, qui, estant arrivé au comble des peynes de la croix que le Père luy avoit prefigees, et ne pouvant plus résister a l'extrémité de ses douleurs, fit comme le cerf qui hors d'haleyne et accablé de la mutte, se rendant a l'homme, jette les derniers abboys, la larme à l'œil. Car ainsy ce divin Sauveur, proche de sa mort et jettant les derniers souspirs, avec un grand cri et force larmes : Helas, dit-il, o mon Père, je

* Lucae, xxiii, 46. recommande mon esprit en vos maiîis* ; parole,

Theotime, qui fut la dernière de toutes, et par laquelle le Filz bienaymé donna le souverain tesmoignage de son amour envers son Père. Quand donq tout nous défaut, quand nos ennuis sont en leur extrémité, cette parole, ce sentiment, ce renoncement de nostre ame entre les mains de nostre Sauveur, ne nous peut manquer. Le Filz recommanda son esprit au Père en cette

Livre IX. Chapitre xiir. t^g

dernière et incomparable détresse ; et nous, Ihors que

les convulsions des peynes spirituelles nous ostent toute

autre sorte d'allegemens et de moyens de résister,

recommandons nostre esprit es mains de ce Filz éternel

qui est nostre vray Père, et baissant la teste* de * Joan., xix, 30.

nostre acquiescement a son bon playsir, consignons luy

toute nostre volonté.

COMME LA VOLONTÉ ESTANT MORTE A SOY, VIT PUREMENT

Nous parlons avec une propreté toute particulière de la mort des hommes, en nostre langage françois, car nous l'appelions trespas, et les mortz, trespassés ; signifians que la mort entre les hommes n'est qu'un passage d'une vie a l'autre, et que mourir n'est autre chose sinon outrepasser les confins de cette vie mortelle pour aller a l'immortelle. Certes, nostre volonté ne peut jamais mourir, non plus que nostre esprit, mais elle outrepasse quelquefois les limites de sa vie ordinaire, pour vivre toute en la volonté divine : c'est Ihors qu'elle ne sçait ni ne veut plus rien vouloir, ains elle s'abandonne totalement et sans reserve au bon playsir de la divine Providence, se meslant et détrempant tellement avec ce bon playsir, qu'elle ne paroist plus, mais est toute cachée avec Jésus Christ en Dieu *, ou elle vit, * Coioss., m, 3. non plus elle mesme, ains la volonté de Dieu vit en elle*. Que devient la clarté des estoiles quand le soleil * Gaiat., n, 20. paroist sur nostre orizon ? elle ne périt certes pas, mais elle est ravie et engloutie dans la souveraine lumière du soleil avec laquelle elle est heureusement meslee et conjointe. Et que devient la volonté humaine quand elle est entièrement abandonnée au bon playsir divin ? elle

i^o Traitté de l'Amour de Dieu

ne périt pas tout a fait, mais elle est tellement abismee et meslee avec la volonté de Dieu, qu'elle ne paroist plus et n'a plus aucun vouloir séparé de celuy de Dieu.

Imaginés- vous, Theotime, le glorieux et non jamais asses loiié saint Louys qui s'embarque et fait voyle pour aller outre mer ; et voyes que la Reyne, sa chère femme, s'embarque avec sa Majesté. Or, qui eust demandé a cette brave princesse : Ou alles-vous. Madame ? elle eust sans doute respondu : Je vay ou le Roy va. Et qui eust derechef demandé : Mais sçaves-vous bien. Madame, ou le Roy va ? elle eust aussi respondu : Il me l'a dit en gênerai, et néanmoins, je n'ay aucun soucy de sçavoir ou il va, ains seulement d'aller avec luy. Que si on eust répliqué : Donques, Madame, vous n'aves point de dessein en ce voyage ? Non, eust-elle dit, je n'en ay point d'autre que d'estre avec mon cher seigneur et mari. Voire mais, luy eust-on peu dire, il va en Egypte, pour passer en Palestine ; il logera a Damiette, dans Acre et plusieurs autres lieux : n'aves vous pas intention, Madame, d'y aller aussi ? A cela elle eust respondu : Non vrayement, je n'ay nulle intention sinon d'estre auprès de mon Roy, et les lieux ou il va me sont indifferens et de nulle considération, sinon entant qu'il y sera ; je vay sans désir d'aller, car je n'affectionne rien que la présence du Roy : c'est donq le Roy qui va, et qui veut le voyage, et quant a moy je ne vay pas, je suy ; je ne veux pas le voyage, ains la seule présence du Roy ; le .séjour, le voyage et toute sorte de diversités m'estant tout a fait indifférentes.

Certes, si on demande a quelque serviteur qui est a la suite de son maistre, ou il va, il ne doit pas respondre qu'il va en tel ou tel lieu, ains seulement qu'il suit son maistre, car il ne va nulle part par sa volonté, ains seulement par celle de son maistre ; ainsy, mon Theotime, une volonté résignée en celle de son Dieu ne doit avoir aucun vouloir, ains suivre simplement celuy de Dieu. Et comme celuy qui est dans un navire ne se remue pas de son mouvement propre, ains se laisse seulement mouvoir selon le mouvement du vaysseau

Livre IX. Chapitre xiii. 151

dans lequel il est, de mesme, le cœur qui est embarqué

dans le bon playsir divin ne doit avoir aucun autre

vouloir que celuy de se laisser porter au vouloir de

Dieu. Et Ihors, le cœur ne dit plus : Vostre volonté

soit faite et non la mienne"^, car il n'a plus aucune * Lucie, xxu, 42.

volonté a renoncer ; ains il dit ces paroles : Seigneur,

je remetz ma volonté entre vos mains*, comme si * Ps. xxx, 6; Lucœ,

sa volonté n est oit plus en sa disposition, ains en celle de la divine Providence. De sorte que ce n'est pas proprement comme les serviteurs suivent leurs maistres, car encor que le voyage se fasse par la volonté de leur maistre, leur suite toutefois se fait par leur propre volonté particulière, bien qu'elle soit une volonté suivante et servante, sousmise et assujettie a celle de leur maistre : si que tout ainsy que le maistre et le serviteur sont deux, aussi la volonté du maistre et celle du serviteur sont deux. Mais la volonté qui est morte a soy mesme pour vivre en celle de Dieu, elle est sans aucun vouloir particulier, demeurant non seulement conforme et sujette, mais toute anéantie en elle mesme et convertie en celle de Dieu : comme on diroit d'un petit enfant qui n'a encor point l'usage de sa volonté, pour vouloir ni aymer chose quelcomque que le sein et le visage de sa chère mère ; car il ne pense nullement a vouloir estre d'un costé ni d'autre, ni a vouloir autre chose quelcomque sinon d'estre entre les bras de sa mère, avec laquelle il pense estre une mesme chose, et n'est nullement en soucy d'accommoder sa volonté a celle de sa mère, car il ne sent point la sienne et ne cuyde pas d'en avoir une, laissant le soin a sa mère d'aller, de faire et de vouloir ce qu'elle treuvera bon pour luy.

C'est certes la souveraine perfection de nostre volonté que d'estre ainsy unie a celle de nostre souverain Bien, comme fut celle du Saint qui disoit * : O Seigneur, * Ps. lxxh, 24. vous m'aves conduit et mené en vostre volonté ; car, que vouloit-il dire, sinon qu'il n'avoit nullement employé sa volonté pour se conduire, s'estant simplement laissé guider et mener a celle de son Dieu ?

152 Traitté de l'Amour de Dieu

Il est croyable que la tressainte Vierge Nostre Dame recevoit tant de contentement de porter son cher petit Jésus entre ses bras, que le contentement empeschoit la lassitude, ou du moins rendoit la lassitude aggreable : car, si de porter une branche d'agnus castus soulage ♦Vide sup.,1. VIII, les voyagcurs et les délasse*, quel allégement ne recevoit pas la glorieuse Mère de porter l'Aigneau de Dieu *joan., i,36;i Pe- immuculé^ ? Quc si parfois elle le laissoit marcher sur ses pieds avec elle, le tenant par la main, ce n'estoit pas qu'elle n'eust mieux aymé de l'avoir pendant a son col sur sa poitrine, mais elle le faisoit pour l'exercer a former ses pas et a cheminer luy mesme. Et nous autres, Theotime, comme petitz enfans du Père céleste, nous pouvons aller avec luy en deux sortes : car nous pouvons aller, premièrement, marchans des pas de nostre propre vouloir, lequel nous conformons au sien, tenans tous-jours de la main de nostre obéissance celle de son intention divine et la suivant par tout ou elle nous conduit ; qui est ce que Dieu requiert de nous par la signification de sa volonté, car puisqu'il veut que je fasse ce qu'il m'ordonne, il veut que j'aye le vouloir de le faire. Dieu m'a signifié qu'il vouloit que je sanctifiasse le jour du repos : puisqu'il veut que je le fasse, il veut donques que je le veuille faire, et que pour cela j'aye mon propre vouloir par lequel je suive le sien, me conformant et correspondant a iceluy. Mays nous pouvons aussi aller avec Nostre Seigneur sans avoir aucun vouloir propre, nous laissans simplement porter

Livre IX. Chapitre xiv. 153

a son bon playsir divin, comme un petit enfant entre les bras de sa mère, par une certaine sorte de consentement admirable qui se peut appeller union, ou plustost unité de nostre volonté avec celle de Dieu. Et c'est la façon avec laquelle nous devons tascher de nous comporter en la volonté du bon playsir divin, d'autant que les effectz de cette volonté du bon playsir procèdent purement de sa providence, et sans que nous les fassions ilz nous arrivent. Il est vray que nous pouvons bien vouloir qu'ilz arrivent selon la volonté de Dieu, et ce vouloir est très bon ; mais nous pouvons bien aussi recevoir les evenemens du bon playsir céleste par une très simple tranquillité de nostre volonté qui, ne voulant chose quelcomque, acquiesce simplement a tout ce que Dieu veut estre fait en nous, sur nous et de nous. Si on eust demandé au doux Enfant Jésus, estant porté entre les bras de sa Mère, ou il alloit, n'eust-il pas eu rayson de respondre : Je ne vay pas, c'est ma Mère qui va pour moy. Et qui luy eust demandé : Mais au moins, n'allés vous pas avec vostre Mère ? n'eust-il pas eu rayson de dire : Non, je ne vay nullement, ou si je vay la part ou ma Mère me porte, je n'y vay pas avec elle ni par mes propres pas, ains j'y vay par les pas de ma Mère, par elle et en elle. Et qui luy eust répliqué : Mais au moins, o trescher divin Enfant, vous vous voules bien laisser porter a vostre douce Mère ? Non fay certes, eust-il peu dire, je ne veux rien de tout cela, ains, comme ma toute bonne Mère marche pour moy, aussi elle veut pour moy : je luy laisse également le soin et d'aller et de vouloir aller pour moy ou bon luy semblera ; et comme je ne marche que par ses pas, aussi je ne veux que par son vouloir, et des que je me treuve entre ses bras je n'ay aucune attention ni a vouloir ni a ne vouloir pas, laissant tout autre soin a ma Mère hormis celuy d'estre sur son sein, de succer son sacré chicheron, et de me tenir bien attaché a son col très aymable pour la bayser amoureusement des haysers de ma bouche*. Et afiin que vous le sachies, tandis * Cant., i, i ; juxta

.,,,., . . Hebr. et Septuag.

que ]e suis parmi les dehces de ces saintes caresses qui

154 Traitté de l'Amour de Dieu surpassent toute suavité, il m'est advis que ma Mère est un arbre de vie et que je suis en elle comme son fruit, que je suis son propre cœur au milieu de sa poitrine, ou son ame au milieu de son cœur : c'est pourquoy, comme son marcher suffit pour elle et pour moy, sans que je me mesle de faire aucun pas, aussi sa volonté suffit pour elle et pour moy, sans que je fasse aucun vouloir pour ce qui est d'aller ou de venir. Aussi ne prens-je point garde si elle va viste ou tout bellement, ni si elle va d'un costé ou d'autre, ni je ne m'enquiers nullement ou elle veut aller, me contentant que, comme que ce soit, je suis tous-jours entre ses bras, joignant ses amiables mammelles, ou je me repais

*Cant.,n, i6, VI, 2. comme entre les lys*. O divin Enfant de Marie, permettes a ma chetifve ame cet eslan de dilection ! Or ailes donq, o cher petit Enfant très aymable, ou plustost, n'allés pas, mais demeures ainsy saintement collé a la poitrine de vostre douce Mère ; ailes tous-jours en elle et par elle, ou avec elle, et n ailes jamais sans elle tandis que vous estes enfant. O que bienheureux est le ventre qui vous a porté et les mammelles

* Luc3c, XI, 27. que vous aves succees* !

Le Sauveur de nos âmes eut l'usage de rayson des l'instant de sa conception au ventre de sa Mère, et pouvoit faire tous ces discours ; ouy mesme le glorieux saint Jean, son Précurseur, des le jour de la sainte Visitation : et bien que l'un et l'autre, pendant ce tems-la et celuy de l'enfance, jouit de sa propre liberté pour vouloir et ne vouloir pas les choses, si est-ce qu'ilz laissèrent le soin, en ce qui estoit de leur conduite extérieure, a leurs mères, de faire et vouloir pour eux ce qui estoit requis. Theotime, nous devons estre comme cela, nous rendans pliables et maniables au bon playsir divin, comm.e si nous estions de cire, ne nous amusans point a souhaiter et vouloir les choses, mais les laissant vouloir et faire a Dieu pour nous ainsy qu'il luy plaira, jettans en luy toute nostre sollicitude, d'autant

♦iPetri.v, 7. qu'il a soin de nous, ainsy que dit le saint Apostre *«

Et notés qu'il dit toute nostre sollicitude, c'est a dire,

Livre IX. Chapitre xv. 155

autant celle que nous avons de recevoir les evenemens comme celle de vouloir ou ne vouloir pas ; car il aura soin du succès de nos affaires et de vouloir pour nous ce qui sera le meilleur.

Ce pendant employons chèrement nostre soin a bénir Dieu de tout ce qu'il fera, a l'exemple de Job*, disans : * cap. i, 21. Le Seigneur m'a donné beaucoup, le Seigneur me Va esté ; le nom du Seigneur soit béni. Non, Seigneur, je ne veux aucun événement, car je les vous laisse vouloir pour moy tout a vostre gré ; mais en lieu de vouloir les evenemens, je vous beniray dequoy vous les aures voulu. O Theotime, que cette occupation de nostre volonté est excellente, quand elle quitte le soin de vouloir et choisir les effectz du bon playsir divin, pour louer et remercier ce bon playsir de telz effectz.

DU PLUS EXCELLENT EXERCICE QUE NOUS PUISSIONS FAIRE

DE CETTE VIE, EN SUITE DE L'iNDIFFERENCE ET TRESPAS

(a) Bénir Dieu et le remercier pour tous les evenemens que sa providence ordonne, c'est a la vérité une occupation toute sainte ; mays si, tandis que nous laissons le soin a Dieu de vouloir et faire ce qu'il luy plait en nous, sur nous et de nous, sans estre attentifs a ce qui se passe quoy que nous le sentions bien, nous pouvions

(a) rCeste imitation de Job... L'occupation dej

156 Traitté de l'Amour de Dieu divertir nostre cœur et appliquer nostre attention en la Bonté et Douceur divine, (b) la bénissant non en ses effectz ni es evenemens qu'elle ordonne, mais en elle mesme et en sa propre excellence, nous ferions sans doute un exercice beaucoup plus eminent.

Demetrius tenant le siège devant Rhodes, Protogenes qui estoit en une petite mayson des fauxbourgs, ne cessa jamais de travailler, mais avec tant d'asseurance et de repos d'esprit, qu'encor qu'on luy tint presque tous-jours l'espee a la gorge, il fit l'excellent chef d'œuvre d'un satyre admirable qui s'esgayoit a joiier * piin., Hist. nat., du flageolet*. O Dieu, quelles âmes, qui entre toutes

L XXXV, ex (al. °,, ., . ^ . , xxxvi). sortes d accidens tiennent tous-jours leur attention et

affection sur la Bonté éternelle, pour l'honnorer et chérir a jamais !

La fille d'un excellent médecin et chirurgien estant en fièvre continue, et sachant que son père l'aymoit uniquement, disoit a l'une de ses amies : Je sens beaucoup de peine, mais pourtant je (<=) ne pense point aux remèdes, car je ne sçai pas ce qui pourroit servir a ma guerison ; je pourrois désirer une chose et il m'en faudroit une autre : ne gaigne-je donq pas mieux de laisser tout ce soin a mon père, qui sçait, qui peut et qui veut pour moy tout ce qui est requis a ma santé ? J'aurois tort d'y penser, car il y pensera asses pour moy ; j'aurois tort de vouloir quelque chose, car il voudra asses tout ce qui me sera proffitable : seulement donq j'attendray qu'il veuille ce qu'il jugera expédient, et (d) ne m'amuseray qu'a le regarder quand il sera près de moy, a luy tesmoigner mon amour filial et luy faire connoistre ma confiance parfaite. Et sur ces paroles elle s'endormit, tandis que son père, jugeant

(b) divine, — [laquelle dispose les evenemens... J

(c) je — fn'ay point de soin de ma guerison, car je ne sçai ce qui me peut estre nécessaire...]

(d) et — fce pendant je le regarderay, je luy tesmoigneray mon amour et ma confiance parfaite en sa bonté... J

Livre IX. Chapitre xv. 157

a propos de la saigner, disposa ce qui estoit requis ; et venant a elle, ainsy qu'elle se resveilla, après l'avoir interrogée comme elle se treuvoit de son sommeil, il luy demanda si elle vouloit pas bien estre saignée pour guérir. Mon père, respondit elle, je suis vostre, je ne sçai ce que je dois vouloir pour guérir, c'est a vous de vouloir et faire pour moy tout ce qui vous semblera bon ; car, quant a moy, il me suffit de vous aymer et honnorer de tout mon cœur, comme je fay. Voyla donq qu'on luy bande le bras et que le père mesme porte la lancette sur la veyne ; mays tandis qu'il donne le coup et que le sang en sort, jamais cette aymable fille ne regarda son bras piqué, ni son sang sortant de la veyne, ains, tenant ses yeux arrestés sur le visage de son père, elle ne disoit autre chose sinon parfois tout doucement : Mon père m'ayme bien, et moy je suis toute sienne ; et quand tout fut fait elle ne le remercia point, mais seulement répéta encor une fois les mesmes paroles de son affection et confiance filiale.

Or dites moy maintenant, mon ami Theotime i^), cette fille ne tesmoigna elle pas un amour plus attentif et plus solide envers son père que si elle eust eu beaucoup de soin de luy demander des remèdes a son mal, de regarder comme on luy ouvroit la veyne ou comme le sang couloit, et de luy dire beaucoup de paroles de remerciment ? Il n'y a, certes, doute quelcomque en cela ; car, si elle eust pensé a soy, qu'eust elle gaigné sinon d'avoir du souci inutile, puisque son père en avoit asses pour elle ? regardant son bras, qu'eust elle fait sinon recevoir de la frayeur ? et remerciant son père, quelle vertu eust elle prattiquee sinon celle de la gratitude ? N'a elle pas donq mieux fait de s'occuper toute (^^ es démonstrations de son amour filial, infiniment plus aggreable au père que toute autre vertu ?

(e) maintenant, — ma chère Philothee

(f) de s'occuper toute — fen l'exercice et es paroles de l'amour filial, plus cher et plus aymable... J

138 Traitté de l'Amour de Dieu

Mes yeux sont tous-jours au Seigneur, car il * Ps. XXIV, 15. desengagera mes pieds des filetz et des pièges *. Es tu tumbé dans les filetz des adversités ? hé, ne regarde pas ton adventure, ni les pièges esquelz tu es pris : regarde Dieu et le laisse faire, il aura soin de toy ; jette *Ps. Liv, 23 ; I Pe- ta pensée sur luy, et il te nourrira *. Pourquoy te mesles tu de vouloir ou ne vouloir pas les evenemens et accidens du monde, puisque tu ne sçais pas ce que tu dois vouloir, et que Dieu voudra tous-jours asses pour toy tout ce que tu pourras vouloir, sans que tu t'en mettes en peine ? Attens donq en repos d'esprit les effectz du bon playsir divin, et que son vouloir te suffise puisqu'il est tous-jours très bon ; car ainsy ordonna-il a sa bienaymee sainte Catherine de Sienne : *B. Raym. de Cap. « Peusc en moy, » lui dit il, « et je penseray pour toy*. » Pars 1", c. X. ' Il est fort malaysé de bien exprimer cette extrême indifférence de la volonté (g) humaine qui est ainsy réduite et trespassee en la volonté de Dieu : car il ne faut pas dire, ce me semble, qu'elle acquiesce a celle de Dieu, puisque l'acquiescement est un acte de ^^) l'ame qui declaire son consentement ; il ne faut pas dire non plus qu'elle accepte ni qu'elle reçoit, d'autant que accepter et recevoir sont de certaines actions qu'on peut en certaine (') façon appeller actions passives, par lesquelles nous embrassons et prenons ce qui 0) nous arrive ; il ne faut pas dire aussi qu'elle permet, d'autant que la permission est une action de la volonté, et par conséquent un certain vouloir oysif qui ne veut voirement rien faire, mais veut pourtant laisser faire. Il me semble donq plustost, que l'ame qui est en cette indifférence et qui ne veut rien, ains laisse vouloir a Dieu ce qu'il luy plaira, doit estre ditte avoir sa volonté en une simple et générale attente ; d'autant qu'attendre

(g) de la volonté — [unie et abismec.J (h) de — [la volonté qui se contente...] (i) quelque (j) ce qui — [nous est donne, baillé et quij

Livre IX. Chapitre xv. 159

ce n'est pas faire ou agir, ains demeurer exposé a (^^) quelqu'evenement. Et si vous y prenes garde, l'attente de l'ame est vrayement volontaire, et toutefois ce n'est pas une action, mais une simple disposition a recevoir (i) ce qui arrivera ; et Ihors que les evenemens sont arrivés et receuz, l'attente se convertit en consentement ou acquiescement, mais avant la venue d'iceux, en vérité l'ame est en une simple attente, indifférente a tout ce qu'il plaira a la volonté divine d'ordonner.

M Nostre Sauveur exprime ainsy l'extrême sousmission de sa volonté humaine a celle de son Père éternel : Le Seigneur Dieu, dit il *, a ouvert mon * is., l, 5, 6. aureille, c'est a dire, m'a annoncé son bon playsir touchant la multitude des travaux que je dois souffrir ; et moy, dit il par après, je ne contredis point, je ne me retire point en arrière. Qu'est ce a dire je ne contredis point, je ne me tire point en arrière ? sinon : ma volonté est en une simple attente, et demeure disposée a tout ce que celle de Dieu ordonnera ; en suite dequoy je baille et abandonne mon cors a la merci de ceux qui le battront, et mes joiies a ceux qui les pèleront, préparé a tout ce qu'ilz voudront faire de moy. Mays voyes, je vous prie, Theotime (i^), que tout ainsy que nostre Sauveur, après l'orayson de résignation qu'il fit au jardin des Olives (o) et sa prise, se laissa manier et mener au gré de ceux qui le crucifièrent, avec un abandonnement admirable de son cors et de sa vie entre leurs mains, aussi mit-il son ame et sa volonté, par une indifférence très parfaite, es mains de son Père éternel. Car bien qu'il dit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m' as tu abandonné * ? ce fut * Matt., xxvn, .16. pour nous faire sçavoir les véritables amertumes et

(k) a — [l'action d'autruy...J

(1) a recevoir — [les actions et niouvemens de quelqu'un, lesquelz mouvernens estans receuz, l'attente...]

(m) [Isaye parlant... introduisant nostre Sauveur...]

(n) Philothee

(o) des Olives — [ne fit jamais plus ni résistance ni...J

i6o Traitté de l'Amour de Dieu

peines de son ame, et non pour contrevenir a la tressainte indifférence en laquelle il estoit ; ainsy qu'il monstra (p) bien tost après, concluant toute sa vie et sa Passion par ces (q) incomparables paroles : Mon Père, * Lucœ, XXIII, 46. je remetz mon esprit entre vos mains"^.

Representons-nous le doux Jésus, Theotime, chez Pilate, ou, pour l'amour de nous, les gens d'armes, ministres de la mort, le devestirent de tous ses habitz l'un après l'autre, et non contens de cela luy osterent encor sa peau, la deschirans a coups de verges et de foiietz ; comme par après son ame fut despouillee de son cors et le cors de sa vie par la mort qu'il souffrit en la croix : mais trois jours passés, par sa tressainte Résurrection, l'ame se revestit de son cors glorieux, et le cors de sa peau immortelle, et s'habilla de vestemens differens, ou en pèlerin, ou en jardinier, ou d'autre sorte, selon que le salut des hommes et la gloire de son Père le requeroit. L'amour fit tout cela, Theotime : et c'est l'amour aussi qui, entrant en une ame affin de la faire heureusement mourir a soy et revivre a Dieu, la fait despouiller de tous les désirs humains et de l'estime de soy mesme, qui n'est pas moins attachée a l'esprit que la peau a la chair, et la desnue en fin des affections plus aymables, comme sont celles qu'elle avoit aux

(p) protesta

(q) par ces — [iminortellesj

Livre IX. Chapitre xvi. i6i

consolations spirituelles, aux exercices de pieté et a la perfection des vertus, qui sembloyent estre la propre vie de l'ame dévote.

Alhors, Theotime, l'ame a rayson de s'escrier : J'ay osté mes habitz, comme m'en revestiray ? j'ay lavé m^es pieds de toutes sortes d'affections, comme les souillerois-je derechef* ? Nue je suis sortie de la * Caut., v, 3. main de Dieu, et nue j'y retourneray ; le Seigneur m'avoit donné beaucoup de désirs, le Seigneur me les a ostés, son saint nom soit béni*. Ouy, Theotime, le * job, i, 21. mesme Seigneur qui nous fait désirer les vertus en nostre commencement et qui nous les fait prattiquer en toutes occurrences, c'est luy mesme qui nous oste l'affection des vertus et de tous les exercices spirituelz, afftn qu'avec plus de tranquillité, de pureté et de simplicité, nous n'affectionnions rien que le bon playsir de sa divine Majesté. Car, comme la belle et chaste Judith avoit voirement dans ses cabinetz ses beaux habitz de feste, et néanmoins ne les affectionnoit point, ni ne s'en para jamais en sa viduité sinon quand, inspirée de Dieu, elle alla ruiner Holophernes *, ainsy, quoy que * Judith, x, 3. nous ayons appris la prattique des vertus et les exercices de dévotion, si est ce que nous ne les devons point affectionner ni en revestir nostre cœur sinon a mesure que nous sçavons que c'est le bon playsir de Dieu ; et comme Judith demeura tous-jours en habit de deuil, sinon en cette occasion en laquelle Dieu voulut qu'elle se mist en pompe, aussi devons nous paisiblement demeurer revestus de nostre misère et abjection, parmi nos imperfections et foiblesses, jusques a ce que Dieu nous exalte a la prattique des excellentes actions.

On ne peut longuement demeurer en cette nudité, despouillé de toute sorte d'affections : c'est pourquoy, selon l'advis du saint Apostre*, après que nous avons * Coioss., m, 9, 10. osté les vestemens du viel Adam, il se faut revestir des habitz du nouvel homme, c'est a dire de Jésus Christ. Car ayant tout renoncé, voire mesme les affections des vertus, pour ne vouloir ni de celles-là ni d'autres quelconques qu'autant que le bon playsir divin portera, il

102 Traitté de l'Amour de Dieu nous faut revestir derechef de plusieurs affections, et peut estre des mesmes que nous avons renoncees et résignées ; mais il s'en faut derechef revestir, non plus parce qu'elles nous sont aggreables, utiles, honnorables et propres a contenter l'amour que nous avons pour nous mesmes, ains parce qu'elles sont aggreables a Dieu, utiles a son honneur et destinées a sa gloire.

Eliezer portoit des pendans d'aureilles, des brasseletz et des vestemens neufs pour la fille que Dieu avoit préparée au filz de son maistre ; et par effect il les donna a la vierge Rebecca si tost qu'il conneut qu'elle *Gen., XXIV, 22, 53. estoit Celle la*. Il faut des habitz neufs a l'espouse du Sauveur : si pour l'amour de luy elle s'est despouiUee de l'affection ancienne qu'elle avoit a ses parens, au païs, a la mayson, aux amis, il faut qu'elle en prenne une toute nouvelle, affectionnant tout cela en son rang, non plus selon les considérations humaines, mais parce que l'Espoux céleste le veut, le commande et l'entend,

* Cant., II, 4. et qu'il a mis un tel ordre en la charité*. Si on s'est

desnué de la vielle affection aux consolations spirituelles, aux exercices de la dévotion, a la prattique des vertus, voire mesme a nostre propre avancement en la perfection, il se faut revestir d'une autre affection toute nouvelle, aj^mant toutes ces grâces et faveurs célestes non plus parce qu'elles perfectionnent et ornent nostre esprit, mays parce que le nom de Nostre Seigneur en est sanctifié, que son royaume en est enrichi et son

* Matt., VI, y, 10. bon playsir glorifié*.

Ainsy saint Pierre s'habille dans la prison, non par son élection, mais a mesure que l'Ange le luy commande : il met sa ceinture, puis ses sandales, puis ses

* Act., XII, 8. autres vestemens*. Et le glorieux saint Paul, despouillé

* ibid., IX, 6. en un moment de toutes affections : Seigneur, dit-il*,

que voules vous que je face ? c'est a dire : Que vous plait-il que j'affectionne, puisque me jettant a terre vous aves fait mourir ma volonté propre ? Hé, Seigneur, mettes vostre bon playsir en sa place et m' enseignes

* Ps. cxLii, 10. de faire vostre volonté, car vous estes mon Dieu*.

Theotime, quicomque a tout quitté pour Dieu ne doit

Livre IX. Chapitre xvi. 163

rien reprendre que comme Dieu le veut : il ne nourrit plus son cors sinon comme Dieu l'ordonne, affin qu'il serve a l'esprit ; il n'estudie plus que pour servir le prochain et sa propre ame, selon l'intention divine ; il prattique les vertus, non selon qu'elles sont plus a son gré, mais selon que Dieu le désire.

Dieu commanda au prophète Isaïe* de se despouiller * Cap. xx, 2, 3. tout nud, et il le fit, marchant et preschant en cette sorte, ou trois jours entiers, comme quelques uns dient, ou trois ans, comme les autres pensent ; puis il reprit ses habitz quand le terme que Dieu luy avoit prefigé fut passé. Ainsy se faut il desnuer de toutes affections, petites et grandes, et faut souvent examiner nostre cœur pour voir s'il est bien prest a se devestir, comme fit Isaïe, de tous ses habitz, puis reprendre aussi, quand il en est tems, les affections convenables au service de la charité ; afftn de mourir en croix tous nuds avec nostre divin Sauveur, et resusciter par après en un nouvel homme avec luy*. L'amour est fort comme * Rom., vi, 4-6. la mort* pour nous faire tout quitter ; il est magnifique * Cant., uit., 6. comme la résurrection pour nous parer de gloire et d'honneur.

DE LA DOUCEUR DU COMMANDEMENT QUE DIEU NOUS A FAIT

L'homme est la perfection de l'univers, l'esprit est la perfection de l'homme, l'amour celle de l'esprit, et la charité celle de l'amour : c'est pourquoy l'amour de Dieu est la fin, la perfection et l'excellence de l'univers. En cela, Theotime, consiste la grandeur et primauté du commandement de l'amour divin que le Sauveur nomme le premier et le très grand commandement* . Ce * Jiatt., xxn, 38. commandement est comme un soleil qui donne le lustre et la dignité a toutes les loix sacrées, a toutes les ordonnances divines et a toutes les Saintes Escritures. Tout est fait pour ce céleste amour et tout se rapporte a iceluy : de l'arbre sacré de ce commandement dépendent tous les conseilz, exhortations, inspirations, et les autres commandemens, comme ses fleurs, et

i65 Traitté de l'Amour de Dieu

la vie éternelle comme son fruit ; et tout ce qui ne tend point a l'amour éternel tend a la mort éternelle. Grand commandement, duquel la parfaite prattique dure en la vie éternelle, ains n'est autre chose que la vie éternelle !

Mais voyés, Theotime, combien cette loy d'amour est aymable ! Hé, Seigneur Dieu, ne suffisoit il pas qu'il vous pleust de nous permettre ce divin amour, * Gen.,xxix, 19. commc Labau permit celuy de Rachel a Jacob*, sans qu'il vous pleust encor de nous y semondre par exhortations, de nous y pousser par vos commandemens ? Mais non, Bonté divine, affin que ni vostre grandeur, ni nostre bassesse, ni prétexte quelcomque ne nous retardast de vous aymer, vous nous le commandés. Le pauvre Apelles, ne se pouvant garder d'aymer, n'osoit toutefois aymer la belle Campaspé (i), parce qu'elle appartenoit au grand Alexandre ; mais quand il eut congé de l' aymer, combien s'en estima-il obligé a celuy qui le luy permettoit ! Il ne sçavoit s'il devoit plus aymer, ou cette belle Campaspé qu'un si grand Empereur luy avoit quitté, ou ce grand Empereur qui luy avoit quitté une si belle Campaspé. O vray Dieu, si nous le sçavions entendre, mon cher Theotime, quelle obligation aurions-nous a ce souverain Bien qui non seulement nous permet, mais nous commande de l'aymer ! Helas, o Dieu, je ne sçay pas si je dois plus aymer vostre infinie beauté qu'une si divine bonté m'ordonne d'aymer, ou vostre divine bonté qui m'ordonne d'aymer une si très infinie beauté ! O beauté, combien estes vous aymable, m 'estant octroyée par une si immense bonté ! o bonté, que vous estes amiable de me communiquer une si eminente beauté !

Dieu, au jour du jugement, imprimera es espritz des damnés l'appréhension de la perte qu'ilz feront, en une façon admirable : car la divine Majesté leur fera clairement voir la souveraine beauté de sa face et les trésors

(ij Selon l'orthographe de Pline {Hist. iiat., lib. XXXV, cap. xxxvi) et des autres classiques. On lit Compaspé dans la première édition.

Livre X. Chapitre i. 167

de sa bonté, et a la veiie de cet abisme infini de délices, la volonté, par un effort extrême, se voudra lancer sur iceluy pour s'unir a luy et jouir de son amour ; mais ce sera pour néant, d'autant qu'elle sera comme une femme qui, entre les douleurs de l'enfantement, après avoir enduré des violentes tranchées, des convulsions cruelles et des détresses insupportables, meurt en fin sans pouvoir enfanter. Car a mesme que la claire et belle connoissance de la divine beauté aura pénétré les entendemens de ces espritz infortunés, la divine justice ostera tellement la force a la volonté, qu'elle ne pourra nullement aymer cet object que l'entendement luy proposera et représentera estre tant aymable ; et cette veiie qui devoit engendrer un si grand amour en la volonté, en lieu de cela y fera naistre une tristesse infinie, laquelle sera rendue éternelle par la souvenance qui demeurera a jamais en ces âmes perdues (<^) de la souveraine beauté qu'ilz auront veiie : souvenance stérile de tout bien, ains fertile de travaux, de peines, de tormens et de desespoirs immortelz ; d'autant (b) qu'en la volonté se treuvera tout ensemble une impossibilité, ains une effroyable et éternelle aversion et répugnance d'aymer cette tant désirable excellence. Si que les misérables damnés demeureront a jamais en une rage désespérée, de sçavoir une perfection si souverainement aymable sans en pouvoir jamais avoir ni la jouissance ni l'amour, parce que tandis qu'ilz l'ont peu aymer ilz n'ont pas voulu : ilz brusleront d'une soif d'autant plus violente que le souvenir de cette source des eaux de la vie éternelle * aiguisera leurs ardeurs ; ilz mour- * Jerem., n, 13

ront immortellement, comme des chiens, d une faim"^ * Ps. lvih, 7.

(a) [Le Ms. (B) du Livre X comprend la suite de ce chapitre, sauf les lignes 7-24, p. 168, qui sont coupées dans l'Autographe, la plus grande partie du troisième et du quatrième chapitre, un fragment du douzième, et le seizième tout entier.]

(b) d'autant — [qu'elle sera accompaignee d'une effroyable impossibihté, et qu'en la volonté se treuvera a mesme tems un'eternelle répugnance, aversion et haync.J

i68 Traitté de l'Amour de Dieu

d'autant plus véhémente, que leur mémoire en affinera l'insatiable cruauté par le souvenir du festin duquel ilz auront esté privés :

Car alhors, frémissant de rage. Le pervers tout sec deviendra ; Mais quoy que brasse en son courage

* Ps. CXI, ult. Le meschant, tout luy defaudra*.

Certes, je ne voudrois pas asseurer que cette veiie de la beauté de Dieu, que les malheureux auront comme en eloyse et a guise d'un esclair, doive estre de mesme clarté que celle des Bienheureux ; mais elle sera pourtant si claire qvJilz verront le Filz de l'homme en sa

* Matt., XXIV, 30. majesté*, ilz verront Celuy qu'ilz ont percé**, et par aVo^C î, ^7^' ^^ ' la veiie de cette gloire connoistront la grandeur de leur

perte. O si Dieu avoit défendu a l'homme de l'aymer, que de regretz es âmes généreuses ! que ne feroyent elles pas pour en obtenir la permission ! David entra au hazard d'un combat extrêmement rude, pour avoir la

* I Reg., xviii, 25. fille du Roy* ; et qu'est ce que ne fit pas Jacob pour

* Gen.,xxix, 18. pouvoir espouser Rachel*, et le prince Sichem, pour

* ibid., xxxiv. avoir Dina en mariage * ? Les damnés s'estimeroyent

bienheureux s'ilz pensoyent de pouvoir quelque fois aymer Dieu, et les Bienheureux s'estimeroyent damnés s'ilz croyoient de pouvoir estre une fois privés de cet amour sacré.

Hé, vray Dieu, combien est désirable la suavité de ce commandement, Theotime, puisque si la divine volonté le faysoit aux damnés ilz seroyent en un moment délivrés de leur plus grand malheur, et que les Bienheureux ne sont Bienheureux que par la prattique d'iceluy ! O amour céleste, que vous estes aymable a nos âmes ! et que bénie soit a jamais la Bonté laquelle nous commande avec tant de soin qu'on l'ayme, quoy que son amour soit si désirable et nécessaire a nostre bonheur que sans iceluy nous ne puissions estre que malheureux !

LivRK X. Chapitre ii. 169

TEND AU CIEL, MAIS EST TOUTEFOIS DONNÉ AUX FIDELES

Si aucune loy n'est imposée au juste*, parce que, * i Tim., i, 9. prévenant la loy et sans avoir besoin d'estre sollicité par icelle, il fait la volonté de Dieu par l'instinct de la charité qui règne en son ame, combien devons nous estimer les Bienheureux de Paradis libres et exemptz de toute sorte de commandemens, puisque, de la jouissance en laquelle ilz sont de la souveraine beauté et bonté du Bienaymé, coule et procède une très douce mais inévitable nécessité en leurs espritz, d'aymer éternellement la tressainte Divinité ? Nous aymerons Dieu au Ciel, Theotime, non comme liés et obligés par la loy, mais comme attirés et ravis par la joye que cet object si parfaittement aymable donnera a nos cœurs ; alhors la force du commandement cessera pour faire place a la force du contentement, qui sera le fruit et le comble de l'observation du commandement. Nous sommes donques destinés au contentement qui nous est promis en la vie immortelle, par ce commandement qui nous est fait en cette vie mortelle, en laquelle nous sommes, a la vérité, obligés de l'observer très estroittement, puisque c'est la loy fondamentale que le Roy Jésus a donné aux citoyens de la Hierusalem militante, pour leur faire mériter la bourgeoisie et la joye de la Hierusalem triomphante.

Certes, la haut au Ciel nous aurons un cœur tout libre de passions, une ame toute espuree de distractions, un esprit affranchi de contradictions, et des forces

170 Traitté de l'Amour de Dieu exemptes de répugnances ; et partant nous y aymerons Dieu par une perpétuelle et non jamais interrompue " Apoc, IV, 8. dilection, ainsy qu'il est dit* de ces quatre animaux sacrés qui, representans les Evangelistes, sans cesser ni jour ni nuit louoyent continuellement la Divinité. O Dieu, quelle joye, quand, establis en ces eternelz tabernacles, nos espritz seront en ce mouvement perpétuel emmi lequel ilz auront le repos tant désiré de leur éternelle dilection !

Heureux qui loge en ta mayson ! Ps. Lxxxiii, 5. // te lotie en toute sayson*.

Mais il ne faut pas prétendre a cet amour si extrêmement parfait, en cette vie mortelle, car nous n'avons pas encor ni le cœur, ni l'ame, ni l'esprit, ni les forces des Bienheureux : il suffit que nous aymions de tout le cœur et de toutes les forces que nous avons. Tandis que nous sommes petitz enfans, nous sommes sages comme petitz enfans, nous parlons en petitz enfans, nous aymons comme petitz enfans ; mais quand nous serons parfaitz la haut au Ciel, nous serons quittes de I Cor.,xni, II. nostre enfance* et aymerons Dieu parfaittement. Et ne faut pas non plus, Theotime, que pendant l'enfance de nostre vie mortelle, nous laissions de faire ce qui est en nous, selon qu'il nous est commandé ; puisque non seulement nous le pouvons, mais il est très aysé, tout ce commandement estant de l'amour, et de l'amour de Dieu, qui, estant souverainement bon, est souverainement aymable.

Livre X. Chapitre m. 171

COMME TOUT LE CŒUR ESTANT EMPLOYE EN L AMOUR SACRE

ET AYMER ENCOR PLUSIEURS AUTRES CHOSES AVEC DIEU

(b) Qui dit tout ne forclost rien ; et toutefois, un homme ne laissera pas d'estre tout a Dieu, tout a son père, tout a sa mère, tout au prince, tout a la republique, tout a ses enfans, tout a ses amis : en sorte qu'estant tout a un chacun, il sera encor tout a tous. Or cela est ainsy, d'autant (c) que le devoir par lequel on est tout aux uns n'est pas contraire au devoir par lequel on est tout aux autres.

L'homme se donne tout par W l'amour, et se donne tout autant qu'il ayme : il est donq souverainement donné a Dieu Ihors qu'il ayme souverainement sa divine bonté ; et quand il s'est ainsy donné il ne doit rien aymer qui puisse oster son cœur a Dieu. («") Or, jamais aucun amour n'oste nos cœurs a Dieu, sinon celuy qui luy est contraire. Sara ne se fasche point de voir

(a) fV'oir à l'Appendice.]

(b) [Le passage suivant du Ms. est séparé du texte définitif par un encadrement :]

Qui dit tout ne forclost rien ; et toutefois, l'enfant qui est tout a son pare ne laisse pas pour cela d'estre tout a sa mère, et tout a la femme quil prend, et tout au prince duquel il est sujet. Mon cœur est tout a Dieu, il est tout a ma mère, il est tout a mon peuple ; [il est a mon prince,] il est tout a mes enfans. Or il est tout...

(c) a tous — ceux la. Or cela se fait ainsy, par ce

(d) [Le cœur de] l'homme se donne par

(e) a Dieu. — [Et quant au reste, quel amour que le cœur ayt, quel...j

Traitté de l'Amour de Dieu

Ismaël autour du cher Isaac, tandis qu'il ne se joiie

* Gen., xxi, 9, 10. point a le hurter et piquer * ; et la divine Bonté ne

s'offence point de voir en nous des autres amours auprès du sien, tandis qu'ilz conservent envers luy la révérence et sousmission qui luy est deûe.

Certes, Theotime, la haut en Paradis Dieu se donnera tout a nous, et non pas en partie, puysque c'est un tout qui n'a point de parties ; mais il se donnera pourtant diversement, et avec autant de différences qu'il y aura de Bienheureux : ce qui se fera ainsy, parce que, se donnant tout a tous et tout a un chacun, il ne se donnera jamais totalement ni a pas un en particuHer, ni a tous en gênerai. Or nous nous donnerons a luy selon la mesure qu'il se donnera a nous, car nous le

♦ I Cor., xin, 12. verrons voirement tous face a face* ainsy qu'il est en

sa beauté, et l'aymerons de cœur a cœur ainsy qu'il est en sa bonté ; mays tous toutefois ne le verront pas avec une égale clarté, ni ne l'aymeront pas avec une égale suavité, ains un chacun le verra et l'aymera selon la particulière mesure de gloire que la divine providence luy a préparée. Nous (^) aurons tous également la plénitude de ce divin amour, mais les plénitudes pourtant seront inégales (s) en perfection. Le miel de Xarbonne est tout doux, si est bien celuy de Paris : tous deux sont pleins de douceur, mais l'un néanmoins est plein d'une meilleure, plus fine et plus forte douceur ; et bien que l'un et l'autre soit tout doux, ni l'un ni l'autre n'est pas toutefois totalement doux. Je fay hommage au prince souverain et je le fay encor au subalterne : j'engage donq envers l'un et envers l'autre toute ma fidehté, et toutefois je ne l'engage pas totalement ni a l'un ni a l'autre ; car en celle que je preste au souverain je n'exclus pas celle du subalterne, et en celle du subalterne je ne comprens pas celle du souverain. Que si au Ciel, ou ces paroles. Tu aymeras le

(f) Nous — [serons tous remplis...]

(g) seront inégales — fen prix, en douceur, délectation...]

Livre X. Chapitre m. 173

Seigneur ton Dieu de tout ton cœur*, seront si *Deut.,vi,5; Matt., excellemment prattiquees, on aura des si f^) grandes différences en l'amour, ce n'est pas merveille si en cette vie mortelle il y en a beaucoup.

Theotime, non seulement entre ceux qui ayment Dieu de tout leur cœur il y en a qui l'ayment plus et les autres moins, mais une mesme personne se surpasse maintefois soy mesme en ce souverain exercice de la dilection de Dieu sur toutes choses. Apelles faysoit mieux une fois qu'autre, il se surmontoit aucunefois soy mesme, car bien qu'il mit ordinairement tout son art et toute son attention a peindre Alexandre le Grand, si est ce qu'il ne l'y mettoit pas tous-jours totalement, ni si entièrement qu'il ne luy restast des autres effortz ; par lesquelz il n'employoit pas ni un plus grand artifice ni une plus grande affection, mais il l'employoit plus vivement et parfaitement : il appliquoit tous- jours tout son esprit a bien faire ces tableaux d'Alexandre, parce qu'il l'appliquoit sans reserve, mais il l'appliquoit aucunefois plus (h) fortement et plus heureusement. Qui ne sçait que l'on proffite en ce saint amour, et que la fin des Saintz est comblée d'un plus parfait amour que le commencement ?

Or, selon la manière de parler des Saintes Escritures, faire quelque chose de tout son cœur ne veut dire autre chose sinon la faire de bon cœur, sans reserve. O Seigneur, disoit David, je vous ay cherché de tout mon cœur* ; J'ay crié de tout mon cœur, Seigneur, * ps. cxvm, 10. exauces mov* ; et (') la sacrée Parole tesmoigne ** que * ibid., f. 145.

vrayement il avoit suivi Dieu de tout son cœur, iit Act., xm, 2-2. nonobstant cela, elle ne laisse pas de dire qu'Ezechias n'eut point son semblable entre tous les roys de Juda, ni devant ni après luy, qu'il s'unit a Dieu et

(h) plus — [parfaitement qu'en autre tems...J (i) et — [le S' Esprit...]

(i) La conjonction si est ajoutée d'après l'Autographe.

174 Traitté de l'Amour de Dieu

*ivReg.,xviii,5,6. Hc sc destouma point de luy * : puis, traittant de * ibid., XXIII, 25. Josias, elle dit* qu'z/ n'y eut aucun roy devant luy (i) qui luy fust semblable, qui se retournast au Seigneur de tout son cœur, de toute son ame et de toute sa force selon toute la loy de Moyse ; nul aussi après luy ne s'esleva de semblable. Voyes donq, Theotime, je vous prie, voyes comme David, Ezechias et Josias aymerent Dieu de tout leur cœur, et que néanmoins ilz ne l'aymerent pas tous troys également, puisque aucun de ces troys n'eut son semblable en cet amour, ainsy que dit le sacré Texte. Tous troys l'aymerent un chacun de tout son cœur, mais pas un d'entr'eux, ni tous troys ensemble ne l'aymerent totalement, ains chacun en sa façon particulière : si que, comme tous trois furent semblables en ce qu'ilz donnèrent un chacun tout son cœur, aussi furent-ilz dissemblables tous trois en la manière de le donner. Ains, il n'y a point de doute que David, pris a part, ne fut grandement dissemblable a soy mesme en cet amour ; et qu'avec son second cœur, que Dieu créa net et pur en luy, et avec son esprit droit, que Dieu renouvella en ses entrailles *Ps. L;i2. par la tressainte pœnitence *, il ne chantast beaucoup

plus mélodieusement le cantique de sa dilection, qu'il n'avoit jamais fait avec son cœur et son esprit premier. Tous les vrays amans sont égaux en ce que tous donnent tout leur cœur a Dieu, et de toute leur force, mais ilz sont inégaux en ce qu'ilz le donnent tous diversement et avec des différentes façons ; dont les uns donnent tout leur cœur de toute leur force moins parfaitement que les autres. Qui le donne tout par le martire, qui tout par la virginité, qui tout par la pauvreté, qui tout par l'action, qui tout par la contemplation, qui tout par l'exercice pastoral ; et tous le donnans tout par l'observance des commandemens, les uns pourtant le donnent avec moins de perfection que les autres.

(i) Les paroles du Texte sacré, devant luy, sont substituées ici à la locution ni devant ni après, qui s'était glissée par inadvertance sous la plume du saint Auteur.

Livre X. Chapitre m. 175

Ouy mesme Jacob, qui est appelle le saint de Dieu, en Daniel*, et que Dieu proteste d'avoir avmé **, * Cap.,111,35.

' ^ ^ ^ **Mal., I, 2 ; Rom.

confesse luy mesme qu il avoit servi Laban de toutes ix, 13. ses forces^. Et pourquoy avoit il servi Laban (J), sinon * Gen., xxxi, 6. pour avoir Rachel qu'il aymoit de toutes ses forces ? C^) Il sert Laban de toutes ses forces, il sert Dieu de toutes ses forces ; il ayme Rachel de toutes ses forces, il ayme Dieu de toutes ses forces : mais il n'ayme pas pour cela Rachel comme Dieu, ni Dieu comme Rachel. Il ayme Dieu comme son Dieu, sur toutes choses et plus que soy mesme ; il ayme Rachel comme sa femme, sur toutes les autres femmes et comme luy mesme. Il ayme Dieu de l'amour absolument et souverainement suprême, et Rachel, du suprême amour nuptial ; et l'un des amours (i) n'est point contraire a l'autre, puisque celuy de Rachel ne viole point les privilèges et advantages souverains de celuy de Dieu.

De sorte, Theotime, que le prix de l'amour que nous portons a Dieu dépend de l'eminence et excellence du motif pour lequel et selon lequel nous l'aymons, en ce que nous l'aymons pour sa souveraine infinie bonté, comme Dieu et selon qu'il est Dieu. Or, une goutte de cet amour vaut mieux, a plus de force et mérite plus d'estime que tous les autres amours qui jamais puissent estre es cœurs des hommes et parmi les choeurs des Anges ; car tandis que cet amour vit, il règne et tient le sceptre sur toutes affections, faysant préférer Dieu en sa volonté a toutes choses indifféremment, universellement et sans reserve.

(j) avoit il servi Laban — de toutes ses forces

(k) ses forces ? — [Certes, qui sert de toutes ses forces pour l'amour de quelqu'un, il faut qu'il l'ayme de toutes ses forces ; car, comment est ce que l'amour employeroit toutes les forces du cœur s'il n'estoit...]

(1) [La fin du Ms. de ce chapitre n'a pas été recouvrée.]

lyô Traitté de l'Amour de Dieu

Tandis que le grand roy Salomon, jouissant encor de l'Esprit divin, composoit le sacré Cantique des Cantiques, il avoit, selon la permission de ce tems-la, une grande variété de dames et damoyselles (^) dédiées a son amour en diverses conditions et sous des différentes * Caut., VI, 7, 8. qualités*. Car i. il y en avoit une qui estoit uniquement l'unique amie toute parfaite, toute rare, comme une singulière colombe, avec laquelle les autres n'entroyent point en comparayson, et que pour cela il appella de son nom, Sulamite. 2. Il en avoit soixante, qui, après celle-là, tenoyent le premier degré d'honneur et d'estime, et qui furent nommées reines ; outre lesquelles il y avoit, 3. encor quatre vingt z dames qui n'estoyent voirement pas reynes, mais qui pourtant avoyent part au lit royal en qualité d'honnorables et légitimes amies ; et finalement, 4. il y avoit des jeunes damoyselles sans nombre, réservées (c) en attente, a guise de pépinière, pour estre mises en la place des précédentes a mesure qu'elles viendroyent a défaillir. Or, sur l'idée de ce qui se passoit en son palais, il

(a) En quoy consiste proprement l'amour souverain qui nous est commandé. [Ce premier titre est encadré par des traits, ainsi que les passages reproduits ci-après dans les variantes (g), (k), (m).]

(b) et damoyselles — [qui luy appartenoyent et estoyentj

(c) reseerves — [comm'en séquestre, qui servoyent comm'une pépinière.. .J

Livre X. Chapitre iv. 177

descrivit les diverses perfections des âmes qui a l'avenir devoyent adorer, aymer et servir le grand Roy pacifique, Jésus Christ Nostre Seigneur (d). Entre lesquelles il y en a qui, estant nouvellement délivrées de leurs péchés et bien résolues d'aymer Dieu, sont néanmoins encor (f^) novices, apprentisses, tendres et foibles : si que elles ayment voirement la divine suavité, mais avec meslange de tant d'autres différentes affections, que leur amour sacré estant encor comme en son enfance, (*) elles ayment avec Nostre Seigneur quantité de choses superflues, vaynes et dangereuses. Et comme un phœnix is) nouvellement esclos de sa cendre, n'ayant encor que des petites plumes fluettes et des poilz foletz, ne peut faire que des petitz eslans par lesquelz il doit estre dit sauter plustost que voler, ainsy ces tendres jeunes âmes, nouvellement nées dans la cendre de leur pœnitence, ne peuvent encor pas prendre l'essor et voler au plein air de l'amour sacré, retenues dans une multitude de mauvaises inclinations et habitudes dépravées que les péchés de la vie passée leur ont laissé. Elles sont néanmoins vivantes, animées et enplumees de l'amour, et de l'amour vray, autrement elles n'eussent pas quitté le péché ; mais amour néanmoins encor foible et jeune, qui, environné d'une quantité d'autres amours, ne peut pas produire tant de fruitz comme il feroit s'il possedoit entièrement le cœur. Tel fut l'enfant prodigue quand, quittant l'infâme compaignie ou la harde des porceaux entre lesquelz il avoit vescu, il vint es bras de son père, a demi nud, tout crasseux, souillé et puant des ordures qu'il avoit contractées parmi ces vilains animaux. Car, qu'est ce quitter les porceaux, sinon se retirer des péchés ? et qu'est ce venir tout

(d) Nostre Seigneur — en son Eglise.

(e) encor — toutes

(f) en son enfance, — felles n'ayment rien voirement qui soit contraire a Dieu, car elles sont hors du péché, mais elles ayment... ont des affections...]

(g) un phœnix — après sa renaissance, se treuve premièrement un vermisseau, puis petit a petit, prend la forme d'un oyseau tout nud et...

ÏRAiTTÉ DE l'Amour de Dieu

* Ubi supra

deschiré, drilleux et puant, sinon avoir encor l'affection embarrassée des habitudes et inclinations qui tendent au péché ? Mays cependant il avoit la vie de l'ame, qui est Tamour, et comme un phœnix renaissant de sa cendre il se treuva nouvellement resuscité : il estait mort, * Lucje, XV, 24, 32. dit son père, et il est revenu a vie, il est ravivé'^.

Or, ces âmes sont nommées jeunes filles i^), au Canetcap. tique *, d'autant qu'ayant senti Yodeiir du no7n de l'Espoux, qui ne respire que salut et pardon, elles l'ayment d'un amour vray, mais amour qui, comme elles, est (') en sa tendre jeunesse. D'autant que tout ainsy que les jeunes fillettes ayment voirement bien leurs espoux, si elles en ont, mais ne laissent pas d'aymer grandement les bagues et bagatelles, et leurs compaignes avec lesquelles elles s'amusent esperdument a jouer, danser et folastrer, s'entretenans avec les petitz oyseaux, petitz chiens, escuyrieux et autres telz (J) jouetz, aussi ces âmes jeunes et novices ayment certes bien l'Espoux sacré, mais avec une multitude de distractions et divertissemens volontaires ^^) : de sorte que l'aymant par dessus toutes choses, elles ne laissent pas

(h) jeunes fillettes

(i) est — [tout tendre et en enfance...]

(j) leurs compaignes — ["et les jeuz et vains amusemens...J avec lesquelles elles s'amusent [a jouer et folastrer, et passent le tems, voire mesmej avec les petitz oyseaux, petitz chiens, escuj-rieux et autres telz [menus fatras, amusemens, fantasies et niayseries...J

(k) volontaires — [qu'elles prennent parmi une multitude de choses qu'elles affectionnent vaynement.J En quoy, comme elles ne font rien contre l'Espoux, aussi ne font elles guère pour luy, aymant tant de choses hors de luy et sans luy. Elles l'ayment sur toutes choses, mais, outre luy,elles ayment diverses choses, lesquelles comme elles n'ayment pas contre luy, aussi ne les ayment elles pas selon luy, ains hors de luy et sans luy.

[Autre ébauche de la même pensée :] En quoy, comme elles n'ayment ni ne font rien contre dieu (i), aussi font elles et ayment plusieurs choses qui sont outre luy ; dont l'amour de l'Espoux demeure grandement affoibli et alangouri

(i) Ces trois mots se détachent d"une façon saillante dans l'Autographe où ils sont écrits en plus gros caractères. Notre Saint avait déjà exprimé cette maxime dans ses Règles de conduite à Padoue : « Il n'y a régis si générale qui n'ayt quelquefois son exception, sinon « celle-ci, fondement de toute autre : Rien contre Dieu. »

Livre X. Chapitre iv. 179

de s'amuser a plusieurs choses qu'elles n'ayment pas selon luy, ains outre luy, hors de luy et sans luy O. Certes, comme les menus desreglemens en paroles, en gestes, en habitz, en passetems et folastreries, ne sont pas a proprement parler contre la volonté de Dieu, aussi ne sont ilz pas selon icelle, ains hors d'icelle et sans icelle.

Mays il y a des âmes qui, ayant des-ja fait quelque progrès en l'amour divin, ont retranché tout l'amour qu'elles avoyent aux choses dangereuses, (n^) et néanmoins ne laissent pas d'avoir des amours dangereux et superflus, parce qu'elles affectionnent avec excès et par un amour trop tendre et passionné ce que Dieu veut qu'elles ayment. Dieu vouloit qu'Adam aymast tendrement Eve, mais non pas aussi si tendrement que pour luy complaire il violast l'ordre que sa divine Majesté luy avoit donné : il n'a3^ma pas donq une chose superflue ni de soy mesme dangereuse, mais il l'ayma avec superfluité et dangereusement. L'amour de nos parens, amis, bienfacteurs, est de soy mesme selon Dieu, mais nous les pouvons aymer excessivement ; comme aussi nos vocations, pour spirituelles qu'elles soyent, et nos exercices de pieté (que toutefois nous devons tant affectionner) peuvent estre aymés desreglement, Ihors que l'on les préfère a l'obéissance et au bien plus universel, ou que l'on les affectionne en qualité de dernière (") fin, bien qu'ilz ne soyent que des moyens et acheminemens a nostre finale prétention, qui est le divin amour. Et ces âmes qui n'ayment rien que ce que Dieu veut qu'elles ayment, mais qui excédent en la façon d'aymer, ayment voirement la divine Bonté sur toutes choses, mais non pas en toutes choses ; car les choses mesmes qu'il leur est non seulement permis mais ordonné

(1) et sans luy,- — [car telz sont les cœurs de ceux qui affectionnent les péchés venielz.J

(m) dangereuses, — voire mesme aux superflues, voulant affectionner seulement ce que Dieu veut qu'elles affectionnent ;

(n) [La suite du Ms. de ce chapitre n'a pas été recouvrée.]

i8o Traitté de l'Amour de Dieu

d'aymer selon Dieu, elles ne les ayment pas seulement selon Dieu, ains pour des causes et motifs qui ne sont pas certes contre Dieu, mais bien hors de Dieu : de sorte qu'elles ressemblent au phœnix qui, ayant ses premières plumes et commençant a se renforcer, se guindé des-ja en plein air, mais n'a pourtant encor asses de force pour demeurer longuement au vol, dont il descend souvent prendre terre pour s'y reposer. Tel fut le pauvre jeune homme qui, ayant observé les commandemens de Dieu des son has aage, ne desiroit pas les biens d'autruy, mais il affectionnoit trop tendrement ceux qu'il avoit ; c'est pourquoy, quand Nostre Seigneur luy conseilla de les donner aux pauvres, il * Matt., XIX, 20-22; devint tout triste* et melancholique : il n'avmoit rien

Lucae, XVIII, 21-23. _ ^ -^

que ce qui luy estoit loysible d'aymer, mais il l'aymoit d'un amour superflu et trop serré.

Ces âmes donq, Theotime, ayment voirement trop ardemment et avec superfîuité, mais elles n'ayment point les superfluités, ains seulement ce qu'il faut aymer. Et pour cela elles jouissent du lit nuptial du Salomon céleste, c'est a dire des unions, des recueillemens et des repos amoureux dont il a esté parlé au Livre V et VI ; mais elles n'en jouissent pas en qualité d'espouses, parce que la superfîuité avec laquelle elles affectionnent les choses bonnes, fait qu'elles n'entrent pas fort souvent en ces divines unions de l'Espoux, estant occupées et diverties pour aymer hors de luy et sans luy ce qu'elles ne devroyent aymer qu'en luy et pour luy.

Livre X. Chapitre v. i8i

Or il y a des autres âmes qui n'ayment ni les superfluités ni avec superfluité, ains ayment seulement ce que Dieu veut et comme Dieu veut : âmes heureuses, puisqu'elles ayment Dieu, et leurs amis en Dieu, et leurs ennemis pour Dieu ; elles ayment plusieurs choses avec Dieu, mais pas une sinon en Dieu et pour Dieu ; c'est Dieu qu'elles ayment non seulement sur toutes choses mais en toutes choses, et toutes choses en Dieu ; semblables au phœnix parfaitement rajeuni et revigoré, que l'on ne void jamais qu'en l'air ou sur les coupeaux des montz qui sont en l'air. Car ainsy ces âmes n'ayment rien si ce n'est en Dieu, quoy que toutefois elles ayment plusieurs choses avec Dieu, et Dieu avec plusieurs choses. Saint Luc recite* que Nostre Seigneur * Cap. ix, 59. 60. invita a sa suite un jeune homme qui l'aymoit voirement bien fort, mais il aymoit encor grandement son père, et pour cela vouloit retourner a luy ; et Nostre Seigneur luy retranche cette superfluité d'amour et l'excite a un amour plus pur, afftn que non seulement il ayme Nostre Seigneur plus que son père, mais qu'il n'ayme son père qu'en Nostre Seigneur : Laisse aux mortz le soin d'ensevelir leurs mortz, mais quant a toy, qui as treuvé la vie, va, et annonce le Royaume de Dieu. Et ces âmes, comme vous voyes, Theotime, ayant si grande union avec l'Espoux, elles méritent bien de participer a son rang, et d'estre reynes comme il est Roy, puisqu'elles luy sont toutes dédiées, sans

i82 Traitté de l'Amour de Dieu

division ni séparation quelcomque, n'aymans rien hors de luy et sans luy, ains seulement en luy et pour luy. ^lais en fin, au dessus de toutes ces âmes, il y en a une très uniquement unique, qui est la rej'ne des reynes, la plus aymante, la plus aymable et la plus aymee de toutes les amies du divin Espoux, qui non seulement a5mie Dieu sur toutes choses et en toutes choses, mais n'ayme que Dieu en toutes choses, de sorte qu'elle n'ayme pas plusieurs choses, ains une seule chose, qui est Dieu ; et parce que c'est Dieu seul qu'elle ayme en tout ce qu'elle a3'me, elle l'ayme également par tout, selon que le bon playsir d'iceluy le requiert, hors de toutes choses et sans toutes choses. Si ce n'est qu'Hester qu'Assuerus ayme, pourquoy l'aymera-il plus Ihors qu'elle est parfumée et parée que Ihors qu'elle est en son habit ordinaire ? Si ce n'est que mon Sauveur que j'ayme, pourquoy n'aymeray-je pas autant la montaigne de Calvaire que celle de Tabor, puisqu'il est aussi véritablement en l'une qu'en l'autre ? et pourquoy ne diray je pas aussi cordialement en l'une comme en l'autre :

* Matt., XVII, 4. // est bon d'esire icy* ? J'ayme le Sauveur en Egypte

sans a3niier l'Egypte ; pourquoy ne l'aymeray-je pas au festin de Simon le Lépreux sans aymer le festin ? et si je l'ayme entre les blasphèmes qu'on respand sur luy sans aymer les blasphèmes, pourquoy ne l'aymeray-je

• ibid., XXVI, 7. pas parfumé de Yunguent firetieux de Magdeleyne *

sans aymer ni l'unguent ni la senteur ? C'est le vray signe que nous n'aymons que Dieu en toutes choses quand nous l'aymons également en toutes choses, puisqu'estant tous-jours égal a soy mesme, l'inégalité de nostre amour envers luy ne peut avoir origine que de la considération de quelque chose qui n'est pas luy. Or, cette sacrée amante n'ayme non plus son Roy avec tout l'univers que s'il estoit tout seul sans univers, parce que tout ce qui est hors de Dieu et n'est pas Dieu ne luy est rien. Ame toute pure, qui n'ayme pas mesme le Paradis sinon parce que l'Espoux y est aymé ; mais Espoux si souverainement aymé en son Paradis, que s'il n'avoit point de Paradis a donner il n'en seroit ni

Livre X. Chapitre v. 183

moins aymable ni moins aymé par cette courageuse amante, qui ne sçait pas aymer le Paradis de son Espoux, ains seulement son Espoux de Paradis, et qui ne prise pas moins le Calvaire tandis que son Espoux y est crucifié, que le Ciel ou il est glorifié. Celuy qui pesé une des petites boulettes du cœur de sainte Claire de Montefalco y treuve autant de poids comme il en treuve les pesant toutes trois ensemble ; ainsy le grand amour treuve Dieu autant aymable luy seul que toutes les créatures avec luy ensemble, d'autant qu'il n'ayme toutes les créatures qu'en Dieu et pour Dieu.

De ces âmes si parfaites il y en a si peu, que chacune d'icelles est appellee* unique de sa mère, qui est la * Ubi in initio cap. Providence divine ; elle est dite unique colombe, qui ^^^^^ pour tout n'ayme que son colombeau ; elle est nommée parfaite, parce qu'elle est rendue par amour une mesme chose avec la souveraine perfection ; dont elle peut dire avec une très humble vérité : Je ne suis que four mon Bienaymé, et il est tout tourné devers moy*. * Cant., vu, 10. Or, il n'y a que la tressainte Vierge Nostre Dame qui soit parfaitement parvenue a ce degré d'excellence en l'amour de son cher Bienaymé ; car elle est une colombe si uniquement unique en dilection, que toutes les autres estans mises auprès d'elle en parangon méritent plustost le nom de corneilles que de colombes. Mays laissans cette nompareille Reyne en son incomparable eminence, on a certes veu des âmes qui se sont tellement treuvees en Testât de ce pur amour, qu'en comparayson des autres elles pouvoyent tenir rang de reynes, de colombes uniques et de parfaites amies de l'Espoux. Car, je vous prie, Theotime, que de voit estre celuy qui de tout son cœur chantoit a Dieu * : * Ps. lxxh, 25.

Dans le Ciel, sinon toy, qui me peut estre cher ? Et que veux-je icy bas sinon toy rechercher ?

Et celuy qui s'escrioit * : J' ay estimé toutes choses * Philip., m, 8. boUe et fange affin de m' acquérir Jésus Christ, ne tesmoigna-il pas qu'il n'aymoit rien hors de son Maistre,

184 Traitté de l'Amour de Dieu et qu'il aymoit son Maistre hors de toutes choses ? Et *vide Lib.vi hujus quel pouvoit estie le sentiment de ce grand amant * Tract., c. v, p. 320. ^^- gouspiroit toutc la nuit : « Mon Dieu est pour moy toutes choses ? » Telz furent saint Augustin, saint Bernard, les deux saintes Catherines, de Sienne et de Gennes, et plusieurs autres, a l'imitation desquelz un chacun peut aspirer a ce divin degré d'amour. Ames rares et singulières, qui n'ont plus aucune ressemblance avec les oyseaux de ce monde, non pas mesme avec le phœnix, qui est si uniquement rare ; ains sont seulement représentées par cet oyseau que pour son excellente beauté et noblesse on dit n'estre pas de ce monde, ains du Paradis, dont il porte le nom : car ce bel oyseau desdaignant la terre, ne la touche jamais, vivant tous- jours en l'air ; de sorte que Ihors mesme qu'il veut se délasser, il ne s'attache aux arbres que par des petitz filetz ausquelz il demeure suspendu en l'air, hors duquel et sans lequel il ne peut ni *Lopez,Hist. indic volcr ni reposer*. Et de mesme, ces grandes âmes n'ayment pas, a proprement parler, les créatures en elles mesmes, ains en leur Créateur, et leur Créateur en icelles : que si elles s'attachent par la loy de la charité a quelque créature, ce n'est que pour se reposer en Dieu, unique et finale prétention de leur amour ; si que, treuvant Dieu es créatures et les créatures en Dieu, elles ayment Dieu et non les créatures, comme ceux peschent aux perles qui, treuvans les perles dans les ouïstres, n'estiment toutefois leur pesche que pour les seules perles.

(a) Au demeurant, il n'y eut, comme je pense, jamais créature mortelle qui aymast l'Espoux céleste de ce seul amour si parfaitement pur, sinon la Vierge qui fut son Espouse et Mère tout ensemble ; ains au contraire, quant a la prattique de ces quatre différences d'amour on ne sçauroit guère vivre qu'on ne passe de l'un a l'autre. Les âmes qui, comme jeunes filles, sont encor

(a) [Voir à l'Appendice les passages du Ms. (A) correspondant aux chapitres V-VII.]

Livre X. Chapitre v. 185

embarrassées de plusieurs affections vaines et dangereuses, ne laissent pas d'avoir quelquefois des sentimens de l'amour plus pur et suprême ; mais parce que ce ne sont que des eloyses et esclairs passagers, on ne peut pas dire que ces âmes soyent pour cela hors de Testât des jeunes filles novices et apprentisses. Et de mesme il arrive quelquefois aux âmes qui sont au rang des uniques et parfaites amantes, qu'elles se démettent et relaschent bien fort, voire mesme jusques a commettre des grandes imperfections et des fascheux péchés venielz ; comme on void en plusieurs dissentions asses aigres, survenues entre des grans serviteurs de Dieu, ouï mesme entre quelques uns des divins Apostres, que l'on ne peut nier estre tumbés en quelques imperfections, par lesquelles la charité n'estoit pas certes violée, mais ouy bien toutefois la ferveur d'icelle. Or, d'autant néanmoins que ces grandes âmes aymoient pour l'ordinaire Dieu de l'amour parfaitement pur, on ne doit pas laisser de dire qu'elles ont esté en Testât de la parfaite dilection : car, comme nous voyons que les bons arbres ne produisent jamais aucun fruit vénéneux, mais ouï bien du fruit verd ou véreux et taré, du guy et de la mousse, ainsy les grans Saintz ne produisent jamais aucun péché mortel, mais ouï bien des actions inutiles, mal meures, aspres, rudes et mal assaysonnees. Et Ihors il faut confesser que ces arbres sont fructueux, autrement ilz ne seroyent pas bons ; mais il ne faut pas nier non plus que quelques uns de leurs fruitz ne soyent infructueux, car qui niera que les chatons et le guy des arbres ne soit un fruit infructueux ? Et qui niera que les menues choleres et les petitz excès de joye, de risée, de vanité et autres telles passions, ne soyent des mouvemens inutiles et illégitimes ? et toutefois le juste en produit sept fois le jour*, c'est a dire bien souvent. * Prov., xxiv, 16,

i86 Traitté de l'Amour de Dieu

QUE l'amour de dieu SUR TOUTES CHOSES

Y ayant tant de divers degrés d'amour entre les vrays amans, il n'y a néanmoins qu'un seul commandement d'amour qui oblige généralement et également un chacun d'une toute pareille et totalement égale obligation, quoy qu'il soit observé différemment et avec une infinie variété de perfections, n'y ayant peut estre point d'ames en terre, non plus que d'Anges au Ciel, qui ayent entr'eUes une parfaite égalité de dilection ; puisque comme U7ie estoile est différente d'avec l'autre estoile

* I Cor., XV, 41. en clarté*, ainsy en sera-il parmi les Bienheureux

resuscités, ou chacun chante un cantique de gloire, et reçoit îin nom que nul ne sçait sinon celuy qui le

* Apoc, II, 17. reçoit*. Mais quel est donq le degré d'amour auquel

le divin commandement nous oblige tous également, universellement et tous-jours ?

C'a esté un trait de la providence du Saint Esprit qu'en nostre version ordinaire, que sa divine Majesté a

* Sess. IV. canonizee et sanctifiée par le Concile de Trente *, le

céleste commandement d'aymer est exprimé par le mot de dilection, plustost que par celuy d'aymer. Car, bien que la dilection soit un amour, si est ce qu'elle n'est pas un simple amour, ains un amour accompaigné de choix et d'élection, ainsy que la parole mesme le porte,

* i» ii«, qu. XXVI, comme remarque le très glorieux saint Thomas* ; car

ce commandement nous enjoint un amour esleu entre mille, comme le Bienaymé de cet amour est exquis entre mille, ainsy que la bienaymee Sulamite l'a

* Cap. V, 10. remarqué au Cantique*. C'est l'amour qui doit prévaloir

Livre X. Chapitre vi. 187

sur tous nos amours et régner sur toutes nos passions : et c'est ce que Dieu requiert de nous, qu'entre tous nos amours le sien soit le plus cordial, dominant sur tout nostre cœur ; le plus affectionné, occupant toute nostre ame ; le plus genera.1, employant toutes nos puissances ; le plus relevé, remplissant tout nostre esprit, et le plus ferme, exerçant toute nostre force et vigueur. Et parce que par iceluy nous choisissons et élisons Dieu pour le souverain object de nostre esprit, c'est un amour de souveraine élection ou une élection de souverain amour.

Vous sçaves, Theotime, qu'il y a plusieurs espèces d'amour : comme, par exemple, il y a un amour paternel, filial, fraternel, nuptial, de société, d'obligation, de dependence, et cent autres, qui tous sont differens en excellence, et tellement proportionnés a leurs objectz qu'on ne peut bonnement les addresser ou approprier aux autres. Qui aymeroit son père d'un amour seulement fraternel, certes il ne l'aymeroit pas asses ; qui aymeroit sa femme seulement comme son père, il ne l'aymeroit pas convenablement ; qui aymeroit son laquais de l'amour filial, il commettroit une impertinence. L'amour est comme l'honneur : car tout ainsy que les honneurs se diversifient selon la variété des excellences pour lesquelles on honnore, aussi les amours sont differens selon la diversité des bontés pour lesquelles on ayme. Le souverain honneur appartient a la souveraine excellence, et le souverain amour a la souveraine bonté. L'amour de Dieu est l'amour sans pair, parce que la bonté de Dieu est la bonté nompareille. Escoute, Israël ; ton Dieu il est seul Seigneur, et partant tu l'aymeras de tout ton cœur, de toute ton ame, de tout ton entendement et de toute ta force* : parce que Dieu est seul * Deut.,vi,4,5. Seigneur et que sa bonté est infiniment eminente au dessus de toute bonté, il le faut aymer d'un amour relevé, excellent et puissant au dessus de toute comparayson. C'est cette suprême dilection qui met Dieu en telle estime dedans nos âmes, et fait que nous prisons si hautement le bien de luy estre aggreables, que nous le

i88 Traitté de l'Amour de Dieu

préférons et affectionnons sur toutes choses. Or, ne voyes vous pas, Theotime, que quicomque ayme Dieu de cette sorte, il a toute son ame et toute sa force dediee a Dieu ? puisque tous-jours et a jamais, en toutes occurrences, il préférera la bonne grâce de Dieu a toutes choses, et sera tous-jours prest de quitter tout l'univers pour conserver l'amour qu'il doit a la divine Bonté. Et c'est en somme l'amour d'excellence ou l'excellence de l'amour qui est commandé a tous les mortelz en gênerai et a un chacun d'iceux en particulier, des Ihors qu'ilz ont le franc usage de la rayson : amour suflisant pour un chacun, et nécessaire a tous pour estre sauvés.

On ne connoist pas tous-jours clairement, ni jamais

tout a fait certainement, au moins « d'une certitude de

foy, » si on a le vray amour de Dieu requis pour estre

* Concii. Trident., sauvé* ; mais OU ne laisse pas pourtant d'en avoir

Sess. VI, De Justif. , • x i ii i i j.

cap. IX. plusieurs marques, entre lesquelles la plus asseuree et

presque infallible paroist quand quelque grand amour des créatures s'oppose aux desseins de l'amour de Dieu : car alhors, si l'amour divin est en l'ame, il fait paroistre la grandeur du crédit et de l'authorité qu'il a sur la volonté, monstrant par effect que non seulement il n'a point de maistre, mais que mesme il n'a point de compaignon, reprimant et renversant tout ce qui le contrarie, et se faisant obéir en ses intentions. Quand la malheureuse trouppe des espritz diaboliques, s'estant révoltée contre son Créateur, voulut attirer a sa faction

Livre X. Chapitre vu. i8g

la sainte compaignie des espritz bienheureux, le glorieux saint Michel, animant ses compaignons a la fidélité qu'ilz devoyent a leur Dieu, crioit a haute voix, mais d'une façon angelique, parmi la céleste Hierusalem : Qui est comme Dieu ? Et par ce mot il renversa le félon Lucifer avec sa suite, qui se vouloyent égaler a la divine Majesté ; et de la, comme on dit *, le nom fut * Hugo, in Apoc, imposé a saint Michel, puisque Michel ne veut dire Mag.'[ Hom. xxxfv autre chose sinon: Qui est comme Dieu? Et Ihors que mEvang., §9. les amours des choses créées veulent tirer nos espritz a leur parti pour nous rendre desobeissans a la divine Majesté, si le grand amour divin se treuve en l'ame, il fait teste, comme un autre saint Michel, et asseure les puissances et forces de l'ame au service de Dieu par ce mot de fermeté : Qui est comme Dieu ? quelle bonté y a-il es créatures, qui doive attirer le cœur humain a se rebeller contre la souveraine bonté de son Dieu ?

Lhors que le saint et brave gentilhomme Joseph conneut que l'amour de sa maistresse tendoit a la ruine de celuy qu'il devoit a son maistre : Ah, dit il. Dieu m'en garde de violer le respect que je dois a mon maistre qui se confie tant en moy ! comment donq pourrois-je perpétrer ce crime et pécher contre mon Dieu^ ? Tenes, Theotime, voyla trois amours dans le * Gen.,xxxix,8,9. cœur de l'aymable Joseph, car il ayme sa dame, son maistre et Dieu ; mais lhors que celuy de sa dame s'oppose a celuy de son maistre, il le quitte tout court et s'enfuit, comme il eust aussi quitté celuy de son maistre s'il eust esté contraire a celuy de son Dieu. Entre tous les amours, celuy de Dieu doit estre tellement préféré qu'on soit disposé a les quitter tous pour celuy ci seul.

Sarai donna la servante Agar a son mari Abraham affin qu'elle luy fist des enfans, selon l'usage légitime de ce tems-la ; mais Agar ayant conceu mesprisa grandement sa dame Sarai. Jusques a cela on n'eust presque sceu discerner quel estoit le plus grand amour en Abraham, ou celuy qu'il port oit a Sarai ou celuy qu'il avoit pour Agar ; car Agar avoit part a son lit comme

igo Traitté de l'Amour de Dieu

Sarai, et de plus avoit l'avantage de la fertilité. Mais quand ce vint a mettre ces deux amours en comparayson, le bon Abraham fit bien voir lequel estoit le plus fort ; car Sarai ne luy eut pas plus tost remonstré qu'Agar la mesprisoit, qu'il luy respondit : Agar ta chambrière est en ta puissance, fais-en comme tu Gen.,xvi,6. voudras* / si que Sarai affligea des Ihors tellement

cette pauvre Agar qu'elle fut contrainte de se retirer. La divine dilection veut bien que nous ayons des autres amours, et souvent on ne sçauroit discerner quel est le principal amour de nostre cœur ; car ce cœur humain tire maintefois très affectionnement dans le lit de sa complaysance l'amour des créatures, ains il arrive souvent qu'il multiplie beaucoup plus les actes de son affection envers la créature que ceux de sa dilection envers son Créateur. Et la sacrée dilection, toutefois, ne laisse pas d'exceller au dessus de tous les autres amours, ainsy que les evenemens font voir quand la créature s'oppose au Créateur ; car alhors nous prenons le parti de la dilection sacrée et luy sousmettons toutes nos autres affections.

Il y a souvent différence, es choses créées, entre la grandeur et la bonté. Une des perles de Cleopatra valoit mieux que le plus haut de nos rochers, mais celuy ci est bien plus (i) grand : l'un a plus de grandeur, l'autre plus de valeur. On demande quelle est la plus excellente gloire d'un prince, ou celle qu'il acquiert en la guerre par les armes, ou celle qu'il mérite en la paix par la justice ; et il me semble que la gloire militaire est plus grande, et l'autre meilleure : ainsy qu'entre les instrumens, les tambours et trompettes font plus de bruit, mais les luths et les espinettes font plus de mélodie ; le son des uns est plus fort, et l'autre plus suave et spirituel. Une once de baume ne respandra pas tant d'odeur qu'une livre d'huile d'aspic, mais la senteur du baume sera tous-jours meilleure et plus aymable.

(i) C'est évidemment par erreur que l'adverbe plus est omis dans la première édition.

Livre X. Chapitre vu. 191

Il est vray, Theotime, vous verres une mère tellement embesoignee de son enfant qu'il semble qu'elle n'ayt aucun autre amour que celuy la : elle n'a plus d'yeux que pour le voir, plus de bouche que pour le bayser, plus de poitrine que pour l'allaiter, ni plus de soin que pour l'eslever, et semble que le mari ne luy soit plus rien au prix de cet enfant ; mais s'il failloit venir au choix de perdre l'un ou l'autre, on verroit bien qu'elle estime plus le mari, et que si bien l'amour de l'enfant estoit le plus tendre, le plus pressant, le plus passionné, l'autre néanmoins estoit le plus excellent, le plus fort et le meilleur. Ainsy, quand un cœur ayme Dieu en considération de son infinie bonté, pour peu qu'il ayt de cette excellente dilection, il préférera la volonté de Dieu a toutes choses, et en toutes les occasions qui se présenteront il quittera tout pour se conserver en la grâce de la souveraine Bonté, sans que chose quelconque l'en puisse séparer : de sorte qu'encor que ce divin amour ne presse ni n'attendrisse tous-jours pas tant le cœur comme les autres amours, si est ce qu'es occurrences il fait des actions si relevées et excellentes qu'une seule vaut mieux que dix millions d'autres. Les connilles ont une fertilité incomparable ; les elephantes ne font jamais qu'un veau, mais ce seul elephanteau vaut mieux que tous les connilz du monde : les amours que l'on a pour les créatures foisonnent bien souvent en multitude de productions ; mais quand l'amour sacré fait son œuvre, il le fait si eminent qu'il surpasse tout, car il fait préférer Dieu a toutes choses sans reserve.

Traitté de l'Amour de Dieu

EN QUOY GIST LA FORCE ET EXCELLENCE DE L'AMOUR SACRÉ

O mon cher Theotime, que la force de cet amour de Dieu sur toutes choses doit donq avoir une grande estendue ! Il doit surpasser toutes les affections, vaincre toutes les difficultés et préférer l'honneur de la bienveuillance de Dieu a toutes choses ; mais je dis a toutes choses absolument, sans exception ni reserve quelconque. Et je dis ainsy avec un si grand soin, parce qu'il se treuve des personnes qui quitteroyent courageusement les biens, l'honneur et la vie propre pour Nostre Seigneur, lesquelles néanmoins ne quitteroyent pas pour luy quelqu'autre chose de beaucoup moindre considération.

Du tems des empereurs Valerianus et Gallus, il y avoit en Antioche un prestre nommé Saprice et un homme séculier nommé Nicephore, lesquelz, a rayson de l'extrême et longue amitié qu'ilz avoyent eu ensemble, estoyent estimés frères. Et néanmoins il advint qu'en fin, pour je ne sçay quel sujet, cette amitié defailht, et, selon la coustume, elle fut suivie d'une hayne encor plus ardente, laquelle régna quelque tems entre eux, jusques a ce que Nicephore, reconnoissant sa faute, fit trois divers essais de se reconcilier avec Saprice, auquel, tantost par les uns, tantost par les autres de leurs amis communs, il faisoit porter de sa part toutes les paroles de satisfaction et de sousmission qu'on pouvoit désirer. Mais Saprice, impliable a ses semonces, refusa tous-jours la reconciliation avec autant de fierté comme Nicephore la demandoit avec beaucoup d'humilité ; de manière qu'en fin le pauvre Nicephore, estimant

Livre X. Chapitre viii. 193

que si Saprice le voyoit prosterné devant Iviy et requérant le pardon il en seroit plus vivement touché, il le va treuver chez lu3^ et se jettant courageusement a ses pieds : « Mon Père, » luy dit-il, « hc, pardonnes moy, je vous supplie, pour l'amour de Nostre Seigneur. « Mais cette humihté fut mesprisee et rejettee comme les précédentes.

Ce pendant, voyla une aspre persécution qui s'esleve contre les Chrestiens, en laquelle Saprice, entre autres, estant appréhendé, fit merveilles a souffrir mille et mille tourmens pour la confession de la foy, et spécialement Ihors qu'il fut roulé et agité très rudement dans un instrument fait exprès, a guise de la vis d'un pressoir, sans que jamais il perdit sa constance : dont le gouverneur d'Antioche estant extrêmement irrité, il le condamna a la mort ; en suite dequoy il fut tiré hors de la prison, en public, pour estre mené au lieu ou il devoit recevoir la glorieuse couronne du martyre. Ce que Nicephore n'eut pas plus tost apperceu, que soudain il accourut, et ayant rencontré son Saprice, se prosternant en terre : Helas, crioit il a haute voix, « o martyr de Jésus Christ, pardonnes moy, car je vous ay offencé ! » Dequoy Saprice ne tenant conte, le pauvre Nicephore, gaignant vistement le devant par une autre rue, vint derechef en mesme humihté, le conjurant de luy pardonner, en ces termes : « O martyr de Jésus Christ, pardonnes l'offence que je vous ay faite, comme homme que je suis, sujet a faillir ; car voyla que des-ormais une couronne vous est donnée par Nostre Seigneur que vous n'aves point renié, ains aves confessé son saint nom devant plusieurs tesmoins *. » Mais Saprice, * i Tim., vi, 12. continuant en sa fierté, ne luy respondit pas un seul mot, ains les bourreaux seulement, admirans la persévérance de Nicephore : « Onques, » luy dirent ilz, « nous ne vismes un si grand fol ; cet homme va mourir tout maintenant, qu'as-tu besoin de son pardon ? » A quoy respondant Nicephore : « Vous ne sçaves pas, »

dit il, « ce que je demande au confesseur de Jésus Christ, mais Dieu le sçait. »

194 Traitté de l'Amour de Dieu

Or tandis Saprice arriva au lieu du supplice, ou Nicephore derechef s'estant jette en terre devant luy : « Je vous supplie, » faisoit-il, « o martyr de Jésus

* Matt., VII, 7. Christ, de me vouloir pardonner, car il est escrit * :

Demandés, et il vous sera octroyé. » Paroles lesquelles ne sceurent onques fleschir le cœur félon et rebelle du misérable Saprice qui, refusant obstinément de faire miséricorde a son prochain, fut aussi par le juste jugement de Dieu privé de la très glorieuse palme du martyre ; car les bourreaux luy commandans de se mettre a genoux aiftn de luy trancher la teste, il commença a perdre courage et de capituler avec eux, jusques a leur faire en fin finale cette déplorable et honteuse sousmission : « Hé, de grâce, ne me coupés pas la teste, je m'en vay faire ce que les Empereurs ordonnent, et sacrifier aux idoles. » Ce que oyant le pauvre bon Nicephore, la larme a l'œil, il se print a crier : « Ah, mon cher frère, ne veuilles pas, je vous prie, ne veuilles pas transgresser la loy et renier Jésus Christ ; ne le quittes pas, je vous supplie, et ne perdes pas la céleste couronne que vous aves acquise par tant de travaux et de tourmens. » Mais helas ! ce lamentable prestre, venant a l'autel du martyre pour y consacrer sa vie a Dieu éternel, ne s'estoit pas souvenu de ce que

* ibid., V, 23. le Prince des Martyrs avoit dit* : Si tu apportes ton

offrande a l'autel, et tu te resouviens, y estant, que ton frère a quelque chose contre toy, laisse la ton offrande, et va premièrement te reconcilier a ton frère, et alhors revenant, tu présenteras ton ohlation. C'est pourquoy Dieu repoussa son présent, et retirant sa miséricorde de luy, permit que non seulement il perdist le souverain bonheur du mart3Te, mais qu'encor il se precipitast au malheur de l'idolâtrie ; tandis que l'humble et doux Nicephore, voyant cette couronne du martyre vacante par l'apostasie de l'endurci Saprice, touché d'une excellente et extraordinaire inspiration, se pousse hardiment pour l'obtenir, disant aux archers et bourreaux : « Je suis, mes amis, je suis en vérité Chrestien et crois en Jésus Christ que cestuy cy

Livre X. Chapitre viii. 195

a renié ; mettes moy donq, je vous prie, en sa place, et tranches moy la teste. » Dequoy les archers s'estonnant infiniment, ilz en portent la nouvelle au gouverneur, qui ordonna que Saprice fust mis en liberté et que Nicephore fust suppHcié : et cela advint le neufviesme febvrier, environ l'an 260 de nostre salut, ainsy que recitent Metaphraste et Surius*. * Ad diem ix Febr.

Histoire effroyable et digne d'estre grandement pesée pour le sujet dont nous parlons ; car aves vous veu, mon cher Theotime, ce courageux Saprice comme il estoit hardi et ardent a maintenir la foy, comme il souffre mille tourmens, comme il est immobile et ferme en la confession du nom du Sauveur tandis qu'on le roule et fracasse dans cet instrument fait a mode de vis, et comme il est tout prest de recevoir le coup de la mort pour accomplir le point le plus eminent de la loy divine, préférant l'honneur de Dieu a sa propre vie ? Et néanmoins, parce que d'ailleurs il préfère a la volonté divine la satisfaction que son cruel courage prend en la hayne de Nicephore, il demeure court en sa course, et Ihors qu'il est sur le point d'aconsuivre et gaigner le prix de la gloire par le martyre, il s'abbat malheureusement et se rompt le col, donnant de la teste dans l'idolâtrie.

Il est donq vray, mon Theotime, que ce ne nous est pas asses d'aymer Dieu plus que nostre propre vie, si nous ne l'aymons généralement, absolument et sans exception quelconque, plus que tout ce que nous affectionnons ou pouvons affectionner. Mais, ce me dires vous, Nostre Seigneur a-il pas assigné l'extrémité de l'amour qu'on peut avoir pour luy, quand il dit * que fins grande * Joan., xv, 13. charité ne peut-on avoir que d'exfoser sa vie four ses amis ? Il est certes vray, Theotime, qu'entre les particuliers actes et tesmoignages de l'amour divin il n'y en a point de si grand que de subir la mort pour la gloire de Dieu ; néanmoins il est vray aussi que ce n'est qu'un seul acte et un seul tesmoignage, qui est voirement le chef d'œuvre de la charité, mais outre lequel il y en a aussi plusieurs autres que la charité

igô Traitté de l'Amour de Dieu

requiert de nous, et les requiert d'autant plus ardemment et fortement que ce sont des actes plus aysés, plus communs et ordinaires a tous les amans, et plus généralement nécessaires a la conservation de l'amour sacré. O misérable Saprice, oseries vous bien dire que vous aymies Dieu comme il faut aymer Dieu, puisque vous ne preferies pas sa volonté a la passion de la hayne et rancune que vous avies contre le pauvre Nicephore ? Vouloir mourir pour Dieu c'est le plus grand, mais non pas certes le seul acte de la dilection que nous devons a Dieu ; et vouloir ce seul acte en rejettant les autres, ce n'est pas charité, c'est vanité. La charité n'est point bigearre, et toutefois elle le seroit extrêmement si voulant plaire au Bienaymé es choses d'extrême difficulté, elle permettoit qu'on luy despleust es choses plus faciles. Comme peut vouloir mourir pour Dieu celuy qui ne veut pas vivre selon Dieu ?

Un esprit bien réglé, ayant volonté de subir la mort pour un ami, subiroit sans doute toute autre chose, puisque celuy-la doit avoir tout mesprisé qui auparavant a mesprisé la mort. Mais l'esprit humain est foible, inconstant et bigearre ; c'est pourquoy quelquefois les hommes choisissent plustost de mourir que de subir d'autres peynes beaucoup plus légères, et donnent volontier leur vie pour des satisfactions extrêmement niaises, puériles et vaines. Agripine ayant apris que l'enfant qu'elle portoit seroit voirement Empereur, mais qu'il la feroit par après mourir : « Qu'il me tue, » dit 1* xTv^^' "'^^^^■' elle, « pourveu qu'il règne *. » Voyes, je vous prie, le desordre de ce cœur follement maternel : elle préfère la dignité de son filz a sa vie. Caton et Cleopatra aymerent mieux souffrir la mort que de voir le contentement et la gloire de leurs ennemis en leur prise ; et Lucrèce choisit de se donner impiteusement la mort, plustost que de supporter injustement la honte d'un fait auquel, ce semble, elle n'avoit point de coulpe. Combien y a-il de gens qui mourroyent volontier pour leurs amis, qui néanmoins ne voudroyent pas vivre en leur service et obéir a leurs autres volontés ? Tel expose

Livre X. Chapitre ix. 197

sa vie, qui n'exposeroit pas sa bourse. Et quoy qu'il s'en treuve plusieurs qui pour la défense de l'ami engagent leurs vies, il ne s'en treuve qu'un en un siècle qui voulust engager sa liberté, ou perdre une once de la plus vaine et inutile réputation ou renommée du monde, pour qui que ce soit.

confirmation de ce oui a este dit par une comparayson notable

Vous sçaves, Theotime, quelles furent les amours de Jacob pour sa Rachel * ; et que ne fit il pas pour en * Gen., xxix. tesmoigner la grandeur, la force et la fidélité, des Ihors qu'il l'eut saluée auprès du puitz de l'abbreuvoir ? Car jamais onques plus il ne cessa de mourir d'amour pour elle ; et pour l'avoir en mariage il servit avec une ardeur nompareille sept ans entiers, luy estant encor advis que ce ne fut rien, tant l'amour adoucissoit les travaux qu'il supportoit pour cette bienaymee, de laquelle estant par après frustré, il servit derechef encor sept ans durant pour l'obtenir, tant il estoit constant, loyal et courageux en sa dilection. Puis en fin l'ayant obtenue, il négligea toutes autres affections, ne tenant mesme presqu'aucun conte du devoir qu'il avoit a Lia, sa première espouse, femme de grand mérite et bien digne d'estre chérie, et du mespris de laquelle Dieu mesme eut compassion, tant il estoit remarquable.

Or, après tout cela, qui suffisoit pour assujettir la plus fiere fille du monde a l'amour d'un amant si fidèle, c'est une honte certes de voir la foiblesse que Rachel fit paroistre en l'affection qu'elle avoit pour Jacob*. La * ibid.,xxx, 14-16. pauvre Lia n'avoit plus aucun lien d'amour avec Jacob

198 Traitté de l'Amour de Dieu que celuy de sa fertilité, par laquelle elle luy avoit fait quatre enfans masles ; le premier desquelz, nommé Ruben, estant allé aux chams en tems de moisson, il y treuva des mandragores, lesquelles il cueillit et dont par après, estant de retour au logis, il fit présent a sa mère. Ce que voyant Rachel : Faites moy part, dit elle a Lia, je vous prie, ma seur, des mandragores que vostre filz vous a données. Mais vous semble il, respondit Lia, que ce soit peu d'avantage pour vous de m'avoir ravi les amours pretieuses de mon mari, si vous n'aves encores les mandragores de mon enfant ? Or sus, répliqua Rachel, donnes moy donq les mandragores, et qu'en eschange mon mari soit avec vous cette nuit. La condition fut acceptée ; et comme Jacob revenoit des chams sur le soir. Lia, impatiente de jouir de son eschange, luy alla au devant, et puis, toute comblée de joye : Ce sera ce soir, mon cher Seigneur mon ami, que vous seres pour moy, car j'ay acquis ce bonheur par le moyen des mandragores de mon enfant ; et sur cela luy fit le récit de la convention passée entr'elle et sa seur. Mais Jacob, que l'on sçache, ne sonna mot quelconque, estonné, comme je pense, et saisi de cœur entendant l'imbécillité et l'inconstance de Rachel, qui, pour si peu de chose, avoit quitté pour toute une nuit l'honneur et la douceur de sa présence. Car dites la vérité, Theotime ; fut-ce pas une estrange et très volage légèreté en Rachel, de préférer un bouquet de petites pommes aux chastes amours d'un si aymable mari ? Si c'eust esté pour des royaumes, pour des monarchies ; mais pour une chetifve poignée de mandragores ! Theotime, que vous en semble ?

Et toutefois, revenans a nous, o vray Dieu, combien de fois faisons nous des élections infiniment plus hon• Contra Faustum, teuscs et miserables ! Le grand saint Augustin* prit un jour playsir de voir et contempler a loysir des mandragores pour mieux pouvoir discerner la cause pour laquelle Rachel les avoit si ardemment désirées, et il treuva qu'elles estoyent voirement belles a la veiie et d'aggreable senteur, mais du tout insipides et sans

Livre X. Chapitre ix. igg

goust. Or Pline raconte* que quand les chirurgiens en *Hist.nat.,i.xxv,

présentent le jus a boire a ceux sur lesquelz ilz veulent *^' '^'" « . xcivj.

faire quelque incision, affin de leur rendre le coup

insensible, il arrive maintefois que la seule odeur fait

l'opération et endort suffisamment les patiens : c'est

pourquoy la mandragore est une plante charmeresse,

qui enchante les yeux, les douleurs, les regretz et

toutes les passions par le sommeil. Au reste, qui en

prend trop longuement l'odeur en devient muet, et

qui en boit largement meurt sans remède.

Theotime, les pompes, richesses et délectations mondaines peuvent-elles estre mieux représentées ? Elles ont une apparence attrayante, mais qui mord dans ces pommes, c'est a dire, qui sonde leur nature, n'y treuve ni goust ni contentement ; néanmoins elles charment et endorment a la vanité de leur odeur, et la renommée que les enfans du monde leur donne estourdit et assomme ceux qui s'y amusent trop attentivement ou qui les prennent trop abondamment. Or, c'est pour de telles mandragores, chimères et fantosmes de contentemens que nous quittons les amours de l'Espoux céleste : et comment donq pouvons nous dire que nous l'aymons sur toutes choses, puisque nous préférons a sa grâce de si chetifves vanités ?

N'est ce pas une lamentable merveille de voir David, si grand a surmonter la hayne, si courageux a pardonner l'injure, estre néanmoins si furieusement injurieux en l'amour *, que non content de posséder justement * ii Reg., xi. une grande multitude de femmes, il va iniquement usurper et ravir celle du pauvre Urie, et, par une lascheté insupportable, affin de prendre plus a souhait l'amour de la femme, il donne cruellement la mort au mari ? Qui n'admirera le cœur de saint Pierre, si hardi entre les soldatz armés que luy seul de toute la trouppe de son Maistre met le fer au poing et frappe *, puis, * Matt., xxvi, 51. peu après, est si couard entre les femmes, qu'a la seule parole d'une servante il renie et déteste son Maistre* ? * ibid., ^j^. 69-74- Et comme peut on treuver si estrange que Rachel quittast les caresses de son Jacob pour des pommes

200 Traitté de l'Amour de Dieu de mandragore, puisqu'Adam et Eve quittèrent bien la grâce pour une pomme qu'un serpent leur offre a manger ?

En somme, Theotime, je vous dis ce mot digne d'estre noté. Les hérétiques sont hérétiques et en portent le nom, parce qu'entre les articles de la foy ilz choisissent a leur goust et a leur gré ceux que bon leur semble pour les croire, rejettans les autres et les desadvouans ; et les Catholiques sont Cathohques, parce que, sans choix ni élection quelconque, ilz embrassent avec égale fermeté et sans exception toute la foy de l'Eglise. Or il en est de mesme es articles de la charité : c'est hérésie en la dilection sacrée de faire choix entre les commandemens de Dieu, pour en vouloir prattiquer les uns et violer les autres. Celuy qui a dit : Tu ne tueras point, a dit aussi : Tu ne seras point luxurieux ;

* jacobi, II, II, or- que si tu ne tues point, mais tu commetz la luxure*, me mverso. ^^ n'est donq pas pour l'amour de Dieu que tu ne tues

pas, ains c'est par quelqu'autre motif qui te fait choisir ce commandement plustost que l'autre : choix qui fait l'heresie en matière de charité. Si quelqu'un me disoit qu'il ne me veut pas couper un bras pour l'amour qu'il me porte, et néanmoins me venoit arracher un œil, ou me rompre la teste, ou me percer le cors de part en part : Hé, ce dirois-je, comme me dites vous que c'est par amour que vous ne me coupes pas un bras, puisque vous m'arraches un œil qui ne m'est pas moins pretieux, ou que vous me donnes de vostre espee a travers le cors, qui m'est encores plus dangereux ? C'est une

* s. Dionys. Areo- maxime*, que « le bien provient d'une cause vrayement >romin.,c^.iv,§xxx^ entière, et le mal de chasque défaut. » Pour faire un

acte de vraye charité, il faut qu'il procède d'un amour entier, gênerai et universel, qui s'estende a tous les commandemens divins ; que si nous manquons d'amour en un seul commandement, nostre amour n'est plus entier ni universel, et le cœur dans lequel il est ne peut estre dit vrayement amant, ni par conséquent vrayement bon.

Livre X. Chapitre x. 201

Aristote a eu rayson de dire que le bien est voirement aymable, mays a un chacun principalement son bien propre, de sorte que l'amour que nous avons envers autruy provient de celuy que nous avons envers nous mesmes* ; car comme pouvoit dire autre chose un philo- *EthicaadNicom.,

, . ^ \. > 7^- il- vin, c. Il, 1. IX,

sophe qui non seulement n ayma pas Dieu, mays ne parla c. iv. mesme presque jamais de l'amour de Dieu ? Amour de Dieu néanmoins qui précède tout amour de nous mesmes, voire selon l'inclination naturelle de nostre volonté, ainsy que j'ay declairé au premier Livre*. * chap. xvi.

La volonté, certes, est tellement dediee, et, s'il faut ainsy dire, elle est tellement consacrée a la bonté, que si une bonté infinie luy est monstree clairement, il est impossible, sans miracle, qu'elle ne l'ayme souverainement. Ainsy les Bienheureux sont ravis et nécessités, quoy que non forcés, d'aymer Dieu, duquel ilz voyent clairement la souveraine beauté ; ce que l'Escriture monstre asses* quand elle compare le contentement *Pss.xxxv,9,xlv,4. qui comble les cœurs de ces glorieux habitans de la Hierusalem céleste a un torrent et fleuve impétueux, duquel on ne peut empescher les ondes qu'elles ne s'espanchent sur les plaines qu'elles rencontrent.

Mais en cette vie mortelle, Theotime, nous ne sommes pas nécessités de l'aymer si souverainement, d'autant que nous ne le connoissons pas si clairement. Au Ciel, ou nous le verrons face a face*, nous l'aymerons cœur * i cor., xm, 12. a cœur ; c'est a dire, comme nous verrons tous, un chacun selon sa mesure, l'infinité de sa beauté d'une

2Ô2 Traitté de l'Amour de Dieu

veiie souverainement claire, aussi serons-nous ravis en l'amour de son infinie bonté d'un ravissement souverainement fort, auquel nous ne voudrons ni ne pourrons vouloir faire jamais aucune resistence. !Mais icy bas en terre, ou nous ne voyons pas cette souveraine bonté en sa beauté, ains l'entrevoyons seulement entre nos obscurités, nous sommes a la vérité inclinés et alléchés, mais non pas nécessités de l'aymer plus que nous mesmes ; ains plustost, au contraire, quoy que nous ayons cette sainte inclination naturelle d'aymer la Divinité sur toutes choses, nous n'avons pas néanmoins la force de la prattiquer, si cette mesme Divinité ne respand surnaturellement dans nos cœurs sa tressainte charité.

Or il est vray pourtant que, comme la claire veiie de la Divinité produit infalliblement la nécessité de l'aymer plus que nous mesmes, aussi l'entreveiie, c'est a dire la connoissance naturelle de la Divinité, produit infalHblement l'inchnation et tendance a l'aymer plus que nous mesmes. Hé, de grâce, Theotime, la volonté toute destinée a l'amour du bien, comme en pourroit elle tant soit peu connoistre un souverain, sans estre de mesme tant soit peu inclinée a l'aymer souverainement ? Entre tous les biens qui ne sont pas infinis, nostre volonté préférera tous- jours en son amour celuy qui luy est plus proche, et sur tout le sien propre ; mais il y a si peu de proportion entre l'infini et le fini, que nostre volonté qui connoist un bien infini est sans doute esbranlee, inclinée et incitée de préférer l'amitié de l'abisme de cette bonté infinie a toute sorte d'autre amour et a celuy la encor de nous mesme.

Mais sur tout cette inclination est forte parce que nous sommes plus en Dieu qu'en nous mesmes, nous

* Act., .XVII, 28. vivons plus en luy qu'en nous *, et sommes tellement

de luy, par luy, pour luy et a luy, que nous ne sçaurions, de sens rassis, penser ce que nous luy sommes et ce qu'il nous est que nous ne soyons forcés

* Ps. cxviii, 94- de crier : Je suis vostre, Seigneur*, et ne dois estre

qu'a vous ; mon ame est vostre, et ne doit vivre que par vous ; ma volonté est vostre, et ne doit aymer que

Livre X. Chapitre x. 203

pour vous ; mon amour est vostre, et ne doit tendre qu'en vous. Je vous dois aymer comme mon premier principe, puisque je suis de vous ; je vous dois aymer comme ma fin et mon repos, puisque je suis pour vous ; je vous dois aymer plus que mon estre, puisque mon estre subsiste par vous ; je vous dois aymer plus que moy mesme, puisque je suis tout a vous et en vous.

Que s'il y avoit ou pouvoit avoir quelque souveraine bonté de laquelle nous fussions independans, pourveu que nous peussions nous unir a elle par amour, encor serions nous incités a l'aymer plus que nous mesmes, puisque l'infinité de sa suavité seroit tous- jours souverainement plus forte pour attirer nostre volonté a son amour que toutes les autres bontés, et mesme que la nostre propre.

Mais si, par imagination de chose impossible, il y avoit une infinie bonté a laquelle nous n'eussions nulle sorte d'appartenance et avec laquelle nous ne peussions avoir aucune union ni communication, nous l'estimerions certes plus que nous mesmes ; car nous connoistrions qu'estant infinie, elle seroit plus estimable et aymable que nous, et par conséquent nous pourrions faire des simples souhaitz de la pouvoir aymer : mais, a proprement parler, nous ne l'aymerions pas, puisque l'amour regarde l'union ; et beaucoup moins pourrions nous avoir la charité envers elle, puisque la charité est une amitié et l'amitié ne peut estre que réciproque, ayant pour fondement la communication et pour fin l'union. Ce que je dis ainsy pour certains espritz chimériques et vains qui, sur des imaginations impertinentes, roulent bien souvent des discours melancholiques qui les affligent grandement. Mais quant a nous, Theotime, mon cher ami, nous voyons bien que nous ne pouvons pas estre vrays hommes sans avoir inclination d'aymer Dieu plus que nous mesmes, ni vrays Chrestiens sans prattiquer cette inclination : aymons plus que nous mesmes Celuy qui nous est plus que tout et plus que nous mesmes. Amen, il est vray.

204 Traitté de l'Amour de Dieu

Comme Dieu créa l'homme a son image et semblance, aussi a-il ordonné un amour pour l'homme a l'image et semblance de l'amour qui est deu a sa *.Matt., .xxn, 37-39. Divinité : Tu aymeras, dit il *, le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur ; c'est le premier et le plus grand commandement. Or le second est semblable a iceluy : Tu aymeras ton prochain comme toy mesme. Pourquoy aymons nous Dieu, Theotime ? « La cause *De diiig. Deo, ini- pour laquelle OH ayme Dieu, » dit saint Bernard*, *'°' « c'est Dieu mesme ; » comme s'il disoit que nous

aymons Dieu parce qu'il est la très souveraine et très infinie bonté. Pourquoy nous aymons-nous nous mesmes en charité ? Certes, c'est parce que nous sommes l'image et semblance de Dieu. Et puisque tous les hommes ont cette mesme dignité, nous les aymons aussi comme nous mesmes, c'est a dire en qualité de tressaintes et vivantes images de la Divinité. Car c'est en cette qualité-la, Theotime, que nous appartenons a Dieu d'une si estroitte alliance et d'une si aymable dépendance, qu'il ne fait nulle difficulté de se dire nostre

* I joan., m, 1,2. Père et nous nommer ses enfans*; c'est en cette qualité

que nous sommes capables d'estre unis a sa divine essence par la jouissance de sa souveraine bonté et félicité ; c'est en cette qualité que nous recevons sa grâce et que nos espritz sont associés au sien tressaint, rendus, par manière de dire, participans de sa divine

* II Pétri, 1, 4. nature* : comme dit saint Léon**. Et c'est donq ainsy,

**Sermo xii, §1. , , . , . i • 1 ^ ^ ^>

que la mesme chante qui produit les actes de 1 amour

Livre X. Chapitre xi. 205

de Dieu, produit quant et quant ceux de l'amour du

prochain : et tout ainsy que Jacob vid qu'une mesme

eschelle touchoit le ciel et la terre, servant également

aux Anges pour descendre comme pour monter*, nous * Gen., xxvm, 12.

sçavons aussi qu'une mesme dilection s'estend a chérir

Dieu et le prochain, nous relevant a l'union de nostre

esprit avec Dieu et nous ramenant a l'amoureuse

société des prochains ; en sorte toutefois, que nous

aymons le prochain entant qu'il est a l'image et semhlance de Dieu, créé pour communiquer avec la divine

Bonté, participer a sa grâce et jouir de sa gloire.

Theotime, aymer le prochain par charité c'est aymer Dieu en l'homme ou l'homme en Dieu ; c'est chérir Dieu seul pour l'amour de luy mesme, et la créature pour l'amour d'iceluy. Le jeune Tobie, accompaigné de l'ange Raphaël, ayant abordé Raguel son parent, auquel néanmoins il estoit inconneu, Raguel ne l'eut pas plus tost regardé, dit l'Escriture *, que se retournant devers * Tobiœ, vu, 1-8. Anne, sa femme : Tenes, dit il, voyes combien ce jeune homme est semblable a mon cousin. Et ayant dit cela, il les interrogea : D'où estes-vous, jeunes gens, mes chers frères ? A quoy Hz respondirent : Nous sommes de la tribu de Nephtali, de la captivité de Ninive. Et il leur dit : Connoisses-vous Tobie mon frère ? Ouy, nous le connaissons, dirent-ilz. Et Raguel s'estant mis a dire beaucoup de bien d'iceluy, l'Ange luy dit : Tobie duquel vous vous enqueres, il est propre perc de celuy ci. Lhors Raguel s'avança, et le baysant avec beaucoup de larmes et pleurant sur le col d'iceluy : Bénédiction sur toy, mon enfant, dit-il, car tu es filz d'un bon et très bon personnage ; et la bonne dame Anne, femme de Raguel, avec Sara sa fille, se mirent aussi a pleurer de tendreté d'amour. Ne remarques vous pas que Raguel, sans connoistre le petit Tobie, l'embrasse, le caresse, le bayse, pleure d'amour sur luy ? D'où provient cet amour sinon de celuy qu'il portoit au viel Tobie le père, que cet enfant ressembloit si fort ? Béni sois tu, dit il : mays pourquoy ? non point, certes,

2o6 Traitté de l'Amour de Dieu

parce que tu es un bon jeune homme, car cela je ne le sçay pas encor, mays parce que Ui es filz et ressembles a ton père, qui est un très homme de bien.

Hé, vray Dieu, Theotime, quand nous voyons un prochain créé a l'image et semblance de Dieu, ne devrions-nous pas dire les uns aux autres : Tenes, voyes cette créature, comme elle ressemble au Créateur ? ne devrions-nous pas nous jetter sur son visage, la caresser et pleurer d'amour pour elle ? ne devrionsnous pas luy donner mille et mille bénédictions ? Et quoy donq ? pour l'amour d'elle ? Non certes, car nous Eccies., IX, I. ne sçavons pas si elle est digne d'amour ou de hayne* en elle mesme. Et pourquoy donq ? O Theotime, pour l'amour de Dieu qui l'a formée a son image et semblance, et par conséquent rendue capable de participer a sa bonté en la grâce et en la gloire ; pour l'amour de Dieu, dis-je, de qui elle est, a qui elle est, par qui elle est, en qui elle est, pour qui elle est, et qu'elle ressemble d'une façon toute particulière. Et c'est pourquoy non seulement le divin amour commande maintefois l'amour du prochain, mais il le produit et respand luy mesme dans le cœur humain comme sa ressemblance et son image ; puisque tout ainsy que l'homme est l'image de Dieu, de mesme l'amour sacré de l'homme envers l'homme est la vraye image de l'amour céleste de l'homme envers Dieu.

Mais ce discours de l'amour du prochain requiert un traitté a part, que je supphe le souverain Amant des hommes vouloir inspirer a quelqu'un de ses plus excellens serviteurs, puisque le comble de l'amour de la divine bonté du Père céleste consiste en la perfection de l'amour de nos frères et compaignons.

Li\RE X. Chapitre xii. 207

(b) Comme l'amour tend au bien de la chose aymee, ou s'y complaysant si elle l'a, ou (<") le luy désirant et pourchassant si elle ne l'a pas, aussi il produit la hayne, par laquelle il fuit le mal contraire a la chose aymee, ou désirant et pourchassant de l'esloigner d'icelle si elle l'a des-ja, ou le divertissant et empeschant de venir si elle ne l'a pas encor : que si le mal ne peut ni estre empesché ni estre esloigné, l'amour au moins ne laisse pas de le faire haïr et détester W. Quand donq l'amour est ardent et qu'il est parvenu jusques a vouloir oster, esloigner et divertir ce qui est opposé a la chose aymee, on l'appelle zèle ; de sorte qu'a proprement parler, le zèle n'est autre chose sinon l'amour qui est en ardeur, ou plustost l'ardeur qui est en l'amour. Et partant, quel est l'amour, tel est le zèle qui en est l'ardeur : si l'amour est bon, le zèle en est bon, si l'amour est mauvais, le zèle en est mauvais. Or quand je parle du zèle, j'entens encor parler de la jalousie, car la jalousie est une espèce de zèle ; et, si je ne me trompe, il n'y a que cette différence entre l'un et l'autre, que le zèle regarde tout le bien de la chose aymee pour en esloigner le mal contraire, et la jalousie regarde le

(a) [Voir à l'Appendice le Ms. (A) des chapitres xii-xvi.]

(b) [Les deux lignes suivantes du Ms. sont encadrées par des traits :] L'amour [estant si fort uni a la...J n'estant presque autre chose qu'une

complaysance au bien, [comme nous avons dit ci devant,] il engendre par conséquent la hayne ou aversion du mal contraire ; et

(c) aymee, ou — bien s'y complaysant si elle l'a, ou bieq

(d) [Ici se termine le fragment de ce chapitre.]

2o8 Traitté de l'Amour de Dieu

bien particulier de l'amitié pour repousser tout ce qui s'y oppose.

Quand donques nous aymons ardemment les choses mondaines et temporelles, la beauté, les honneurs, les richesses, les rangs, ce zèle, c'est a dire l'ardeur de cet amour, se termine pour l'ordinaire en envie, parce que ces basses choses sont si petites, particulières, bornées, finies et imparfaites, que quand l'un les possède, l'autre ne les peut entièrement posséder : de sorte qu'estans communiquées a plusieurs, la communication en est moins parfaite pour un chacun. Mais quand en particuher nous aymons ardemment d'estre aymés, le zèle, ou bien l'ardeur de cet amour, devient jalousie ; d'autant que l'amitié humaine, quoy qu'elle soit vertu, si est ce qu'elle a cette imperfection, a rayson de nostre imbécillité, qu'estant départie a plusieurs, la part d'un chacun en est moindre. C'est pourquoy l'ardeur ou zèle que nous avons d'estre aymés ne peut souffrir que nous ayons des rivaux et compaignons ; et si nous nous imaginons d'en avoir, nous entrons soudain en la passion de jalousie, laquelle, certes, a bien quelque ressemblance avec l'envie, mays ne laisse pas pour cela d'estre fort différente d'avec elle.

I. L'envie est tous-jours injuste, mays la jalousie est quelquefois juste, pourveu qu'elle soit modérée ; car les mariés, par exemple, n'ont ilz pas rayson d'empescher que leur amitié ne reçoive diminution par le partage ?

2. Par l'envie nous nous attristons que le prochain ayt un bien plus grand ou pareil au nostre, encor qu'il ne nous oste rien de ce que nous avons ; en quoy l'envie est desraysonnable, nous faysant estimer que le bien du prochain soit nostre mal. Ma3^s la jalousie n'est nullement marrie que le prochain ayt du bien, pourveu que ce ne soit pas le nostre ; car le jaloux ne seroit pas marri que son compaignon fust aymé des autres femmes, pourveu que ce ne fust pas de la sienne, voire mesme, a proprement parler, on n'est pas jaloux d'un rival sinon après qu'on estime d'avoir acquise l'amitié de la personne aymee : que si avant cela il y a quelque

Livre X. Chapitre xiii. 209

passion, ce n'est pas jalousie, mais envie. 3, Nous ne présupposons pas de l'imperfection en celuy que nous envions, ains au contraire nous l'estimons avoir le bien que nous luy envions ; mais nous présupposons bien que la personne de laquelle nous sommes jaloux soit imparfaite, changeante, corruptible et variable. 4. La jalousie procède de l'amour ; l'envie, au contraire, provient du manquement d'amour. 5. La jalousie n'est jamais qu'en matière d'amour ; mais l'envie s'estend en toutes matières, de biens, d'honneurs, de faveurs, de beauté. Que si quelquefois on est envieux de l'amour qui est porté a quelqu'un, ce n'est pas pour l'amour, ains pour les fruitz qui en dépendent : un envieux se soucie peu que son compaignon soit aymé du prince, pourveu qu'il ne soit pas favorisé ni gratifié es occurrences.

Dieu dit ainsy : Je suis le Seigneur ton Dieu, fort, jaloux; Le Seigneur a pour son nom, jaloux*. Dieu *Exod.,xx,5,xxxiv, donques est jaloux, Theotime : mais quelle est sa ^^' jalousie ? Certes, elle semble d'abord estre une jalousie de convoytise, telle qu'est celle des maris pour leurs femmes ; car il veut que nous soyons tellement siens, que nous ne soyons en façon quelconque a personne qu'a luy : Nul, dit-il*, ne peut servir a deux maistres. * Matt., vi, 24. Il demande tout nostre cœur, toute nostre ame, tout nostre esprit, toutes nos forces"^; pour cela mesme il *Deut.,vi, 5; Matt., s'appelle nostre Espoux et nos âmes ses espouses, et ' nomme toute sorte d'esloignement de luy fornication, adultère. Et si, il a rayson, ce grand Dieu tout uniquement bon, de vouloir très parfaitement tout nostre cœur,

2IO Traitté de l'Amour de Dieu

car nous avons un cœur petit, qui ne peut pas asses fournir d'amour pour aymer dignement la divine Bonté : n'est-il pas donques convenable que, ne luy pouvant donner tout l'amour qu'il seroit requis, il luy donne pour le moins tout celuy qu'il peut ? Le bien qui est souverainement aymable ne doit-il pas estre souverainement aymé ? Or, aymer souverainement, c'est aymer totalement.

Cette jalousie néanmoins que Dieu a pour nous, n'est pas en effect une jalousie de convoytise, ains de souveraine amitié ; car ce n'est pas son interest que nous l'aymions, c'est le nostre. Nostre amour luy est inutile, mais il nous est de grand proffit, et s'il luy est aggreable c'est parce qu'il nous est proffitable ; car estant le souverain bien, il se plait a se communiquer par son amour, sans que bien quelcomque luy en puisse revenir ; * jerem., Il, 13. dont il s'cscrie*, se plaignant des pécheurs, par manière de jalousie : Hz m'ont laissé, moy qui suis source d'eau vive, et se sont fout des cisternes, cisternes dissipées et crevassées, qui ne peuvent retenir les eaux. Voyés un peu, Theotime, je vous prie, comme ce divin Amant exprime délicatement la noblesse et générosité de sa jalousie : Hz m'ont laissé, dit-il, moy qui suis la source d'eau vive ; comme s'il disoit : Je ne me plains pas dequoy ilz m'ont quitté, pour aucun dommage que leur abandonnement me puisse apporter ; car quel dommage peut recevoir une source vive si on n'y vient pas puiser de l'eau ? laissera-elle pour cela de ruisseler et flotter sur la terre ? mais je regrette leur malheur, dequoy m'ayant laissé, ilz se sont amusés a des puitz sans eaux. Que si, par pensée de chose impossible, ilz eussent peu rencontrer quelqu'autre fontaine d'eau vive, je supporterois aysement leur départie d'avec moy, puisque je n'ay nulle prétention en leur amour que celle de leur bonheur ; mais me quitter pour périr, m'abandonner pour se précipiter, c'est cela qui me fait estonner et fascher sur leur folie. C'est donq pour l'amour de nous qu'il veut que nous l'aymions, parce que nous ne pouvons cesser de l'aymer sans

Livre X. Chapitre xiir. 211

commencer de nous perdre, et que tout ce que nous luy ostons de nos affections nous le perdons.

Metz inoy, dit le divin Berger a la Sulamite*, metz * Cant., uit., 6. moy comme un cachet sur ton cœur, comme un cachet sur ton bras. Sulamite, certes, avoit son cœur tout plein de l'amour céleste de son cher Amant, lequel, quoy qu'il ayt tout, ne se contente pas, mais par une sacrée desfiance de jalousie veut encor estre sur le cœur qu'il possède, et le cachetter de soy mesme, affin que rien ne sorte de l'amour qui y est pour luy et que rien n'y entre qui puisse y faire du meslange ; car il n'est pas assouvi de l'affection dont l'ame de sa Sulamite est comblée, si elle n'est invariable, toute pure, toute unique pour luy. Et pour ne jouir pas seulement des affections de nostre cœur, ains aussi des effectz et opérations de nos mains, il veut estre encor comme un cachet sur nostre bras droit, affin qu'il ne s'estende et ne soit employé que pour les œuvres de son service. Et la rayson de cette demande de l'Amant divin* est que, * ibid. comme la mort est si forte qu'elle sépare l'ame de toutes choses et de son cors mesme, aussi l'amour sacré, parvenu jusques au degré du zèle, divise et esloigne l'ame de toutes autres affections et l'espure de tout meslange ; d'autant qu'il n'est pas seulement aussi fort que la mort, ains il est aspre, inexorable, dur et impiteux a chastier le tort qu'on luy fait quand on reçoit avec luy des rivaux, comme l'enfer est violent a punir les damnés : et tout ainsy que l'enfer, plein d'horreur, de rage et de felonnie, ne reçoit aucun meslange d'amour, aussi l'amour jaloux ne reçoit aucun meslange d'autre affection, voulant que tout soit pour le Bienaymé. Rien n'est si doux que le colombeau, mays rien si impiteux que luy envers sa colombelle, quand il a quelque jalousie. Si jamais vous y aves pris garde, vous aures veu, Theotime, que ce débonnaire animal, revenant de l'essor et treuvant sa partie avec ses compaignons, il ne se peut empescher de ressentir un peu de desfiance qui le rend aspre et bigearre ; de sorte que d'abord il la vient environner, grommelant.

212 Traitté de l'Amour de Dieu morguant, trépignant et la frappant a trait d'aisles, quoy qu'il sçache bien qu'elle est fidelle et qu'il la voye toute blanche d'innocence.

Un jour sainte Catherine de Sienne estoit en un ravissement qui ne luy ostoit pas l'usage des sens, et tandis que Dieu luy faisoit voir des merveilles, un sien frère passa près d'elle, qui faysant du bruit la divertit, en sorte qu'elle se retourna pour le regarder un seul petit moment. Cette petite distraction survenue a l'improuveu ne fut pas un péché ni une infiidenté, ains une seule ombre de péché et une seule image d'infidélité ; et néanmoins la tressainte Mère de l'Espoux céleste l'en tança si fort, et le glorieux saint Paul luy en fit une si grande confusion, qu'elle pensa fondre en larmes. Et David restabli en grâce par un parfait amour, comme fut il traitté pour le seul péché véniel qu'il commit faysant faire le dénombrement de son

* iiReg.,xxiv. peuple*?

]\Iais, Theotime, qui veut voir cette jalousie délicatement et excellemment exprimée, il faut qu'il lise les enseignemens que la seraphique sainte Catherine de Gennes a fa.itz pour déclarer les propriétés du pur amour, *Anon.,in vita ejus, entre lesquelles elle inculque et presse fort celle-ci* : ce. XVIII, XXXVII. q^g l'amour parfait, c'est a dire l'amour estant parvenu jusques au zèle, ne peut souffrir l'entremise ou interposition, ni le meslange d'aucune autre chose, non pas mesme des dons de Dieu, voire jusques a cette rigueur, qu'il ne permet pas qu'on affectionne le Paradis sinon pour y aymer plus parfaitement la bonté de Celuy qui le donne ; de sorte que les lampes de ce pur amour n'ont point d'huile, de lumignon ni de fumée, elles sont toutes feu et flamme que rien du monde ne peut

* Gant., uit., 6, 7. esteindrc* ; et ceux qui ont ces lampes ardentes en

* Lucœ, XII, 35. leurs mains*, ont la tressainte crainte des chastes

espouses, non pas celle des femmes adultères. Celles la craignent, et celles ci aussi, mais différemment, dit

* In Ps. cxxvii, § 8. saint Augustin* : la chaste espouse craint l'absence de

son espoux, l'adultère craint la présence du sien ; « celle la craint qu'il s'en aille, et celle ci craint qu'il

Livre X. Chapitre xiii. 213

demeure ; » celle la est si fort amoureuse qu'elle en est

toute jalouse, celle ci n'est point jalouse parce qu'elle

n'est pas amoureuse ; celle ci craint d'estre chastiee, et

celle la craint de n'estre pas asses aymee, ains, en

vérité, elle ne craint pas a proprement parler de n'estre

pas aymee, comme font les autres jalouses qui s'ayment

elles mesmes et veulent estre aymees, mais elle craint

de n'aymer pas asses Celuy qu'elle void estre tant

aymable que nul ne le peut asses dignement aymer

selon la grandeur de l'amour qu'il mérite, ainsy que

j'ay dit n'a guère. C'est pourquoy elle n'est pas jalouse

d'une jalousie intéressée, mais d'une jalousie pure, qui

ne procède d'aucune convoitise, ains d'une noble et

simple amitié : jalousie laquelle par après s'estend

jusques au prochain, avec l'amour duquel elle procède ;

car, puisque nous aymons le prochain pour Dieu comme

nous mesmes, nous sommes aussi jaloux de luy pour

Dieu * comme nous le sommes de nous mesmes, de * 11 Cor., xi, 2.

sorte que nous voudrions bien mourir pour l'empescher

de périr.

Or, comme le zèle est une ardeur enflammée ou une inflammation ardente de l'amour, il a aussi besoin d'estre sagement et prudemment prattiqué ; autrement, sous prétexte d'iceluy, on violeroit les termes de la modestie ou discrétion, et seroit aysé de passer du zèle a la cholere et d'une juste affection a une inique passion : c'est pourquoy, n'estant pas ici le lieu de marquer les conditions du zèle, mon Theotime, je vous advertis que pour l'exécution d'iceluy vous ayes tous-jours recours a celuy que Dieu vous a donné pour vostre conduite en la vie dévote.

Traitté de l'Amour de Dieu

Un chevalier désira qu'un peintre fameux (') luy fit un cheval courant, et le peintre le luy ayant présenté sur le dos et comme se vautrant, le chevalier commençoit a se courroucer, quand le peintre retournant l'image sans dessus dessous : Ne vous fasches pas, monsieur, dit-il ; pour changer la posture d'un cheval courant en celle d'un cheval vautrant, il ne faut que renverser le tableau. Theotime, qui veut bien voir quel zèle ou quelle jalousie nous devons avoir pour Dieu, il ne faut sinon bien exprimer la jalousie que nous avons pour les choses humaines, et puis la renverser ; car telle devra estre celle que Dieu requiert de nous pour luy.

Imagines vous, Theotime, la comparayson qu'il y a entre ceux qui jouissent de la lumière du soleil et ceux qui n'ont que la petite clarté d'une lampe : ceux la ne sont point envieux ni jaloux les uns des autres, car ilz sçavent bien que cette lumière la est très suffisante pour tous, que la jouissance de l'un n'empesche point la jouissance de l'autre, et que chacun ne la possède pas moins, encor que tous la possèdent généralement, que si un chacun luy seul la possedoit en particulier ; mays quant a la clarté d'une lampe, parce qu'elle est petite, courte et insuffisante pour plusieurs, chacun la veut avoir en sa chambre, et qui l'a est envié des autres. Le bien des choses mondaines est si chetif et vil, que quand l'un en

(i) Pauso. Voir l'opuscule de Plutarque, intitulé : Ctir Pythia nunc non reddat oracula carminé.

Livre X. Chapitre xiv. 215

jouit il faut que l'autre en soit privé ; et l'amitié humaine est si courte et infirme, qu'a mesure qu'elle se communique aux uns elle s'affoiblit d'autant pour les autres : c'est pourquoy nous sommes jaloux et faschés quand nous y avons des corrivaux et compaignons. Le cœur de Dieu est si abondant en amour, son bien est si fort infini, que tous le peuvent posséder sans qu'un chacun pour cela le possède moins, cette infinité de bonté ne pouvant estre espuisee, quoy qu'elle remplisse tous les espritz de l'univers ; car après que tout en est comblé, son infinité luy demeure tous-jours toute entière, sans diminution quelcomque. Le soleil ne regarde pas moins une rose avec mille millions d'autres fleurs que s'il ne regardoit qu'elle seule ; et Dieu ne respand pas moins son amour sur une ame, encor qu'il en ayme une infinité d'autres, que s'il n'aymoit que celle la seule, la force de sa dilection ne diminuant point pour la multitude des rayons qu'elle respand, ains demeurant tousjours toute pleine de son immensité.

Mays en quoy donq consiste le zèle ou la jalousie que nous devons avoir pour la divine Bonté ? Theotime, son office est premièrement de haïr, fuir, empescher, détester, rejetter, combattre et abbattre, si l'on peut, tout ce qui est contraire a Dieu, c'est a dire a sa volonté, a sa gloire et a la sanctification de son nom. J'ay haï l'iniquité, dit David, et l'ay abominée'^. Ceux que vous * Ps. cxviii,i63. haïsses, 0 Seigneur, ne les haïssois-je pas, et ne sechois-je pas de regret stir vos ennemis* ? Mon zèle * ps. cxxxvm, 21. 7na fait pasmer, parce que mes ennemis ont oublié vos paroles*. Au matin je tuois tous les pécheurs * Ps. cxvm, 139. de la terre, affin de ruyner et exterminer tous les ouvriers d'iniquité*. Voyes, je vous prie, Theotime, * Ps. c, uit. ce grand Roy, de quel zèle il est animé, et comme il employé les passions de son ame au service de la sainte jalousie : il ne hait pas simplement l'iniquité, mays il l'abomine, il sèche de détresse en la voyant, il tumbe en défaillance et definement de cœur, il la persécute, il la renverse et l'extermine. Ainsy Phinees*, outré d'un *Num.,xxv, 8. saint zèle, transperça saintement d'un coup de glaive

2i6 Traitté de l'Amour de Dieu

cet effronté Israélite et cette vilaine Madianite qu'il treuva en l'infâme traffiq de leur brutalité ; ainsy le zèle qui devoroit le cœur de nostre Sauveur fit qu'il esloigna, et quant et quant vengea l'irrévérence et prophanation que ces vendeurs et achetteurs faisoyent dans le

* joan., II, 14-17. Temple*.

Le zèle, 2. nous rend ardemment jaloux pour la pureté des âmes qui sont espouses de Jésus Christ, selon

* II Ep., XI, 2. le dire du saint Apostre aux Corinthiens * : Je suis

jaloux de vous de la jalousie de Dieu, car je vous ay promis a un homme, a sçavoir, de vous représenter une vierge chaste a Jésus Christ. Eliezer eust esté extrêmement piqué de jalousie, s'il eust veu la chaste et belle Rebecca, qu'il conduisoit pour estre espousee au filz de son seigneur, en quelque péril d'estre violée, et sans doute il eust peu dire a cette sainte damoyselle : Je suis jaloux de vous de la jalousie que j'ay pour mon maistre, car je vous ay fiancée a un homme pour vous présenter une vierge chaste au filz de mon Seigneur Abraham. Ainsy veut dire le glorieux saint Paul a ses Corinthiens : J'ay esté envoyé de Dieu a vos âmes pour traitter le mariage d'une éternelle union entre son Filz nostre Sauveur et vous, et je vous ay promis a luy pour vous représenter, ainsy qu'une vierge chaste, a ce divin Espoux ; et voyla pourquoy je suis jaloux, non de ma jalousie, mais de la jalousie de Dieu, au nom duquel j'ay traitté avec vous. Cette jalousie, Theotime, faisoit mourir et pasmer tous les jours ce saint Apostre : Je meurs,

* I Cor., XV, 31. dit-il, tous les jours pour vostre gloire* ; Qui est

infirme, que je ne sois aussi infirme ? qui est

* II Cor., XI, 29. scandalisé, que je ne brusle* ? Voyés, disent les

* In locum Matt. Anciens*, voyés quel amour, quel soin et quelle jalousie in ra citatum. ^^^ mere-poule a pour ses poussins (car Nostre Seigneur n'a pas estimé cette comparayson indigne de son

* Matt., XXIII, 37. Evangile*). La poule est une poule, c'est a dire un

animal sans courage ni générosité quelcomque, tandis qu'elle n'est pas mère ; mais quand elle l'est devenue elle a un cœur de lion, tous-jours la teste levée.

Liv^RE X. Chapitre xiv. 217

tous-jours les yeux hagards, tous- jours elle va roulant sa veûe de toutes pars, pour peu qu'il y ait apparence de péril pour ses petitz ; il n'y a ennemi aux yeux duquel elle ne se jette pour la défense de sa chère couvée, pour laquelle elle a un souci continuel qui la fait tous-jours aller glossant et plaignant : que si quelqu'un de ses poussins périt, quelz regretz ! quelle cholere ! C'est la jalousie des pères et mères pour leurs enfans, des pasteurs pour leurs ouailles, des frères pour leurs frères. Quel zèle des enfans de Jacob, quand ilz sceurent que Dina avoit esté violée*! Quel zèle de Job, * Gen., xxxiv. sur l'appréhension et crainte qu'il avoit que ses enfans n'offençassent Dieu*! Quel zèle de saint Paul pour * job, i, 5- ses frères selon la chair et pour ses enfans selon Dieu, pour lesquelz il avoit désiré d'estre exterminé comme criminel d'anatheme et d'excommunication* ! *Rom., ix, 3. Quel zèle de Moyse envers son peuple, pour lequel il veut bien, en certaine façon, estre rayé du livre de vie* ! * Exod., xxxn, 32.

3. En la jalousie humaine nous craignons que la chose aymee ne soit possédée par quelqu'autre ; mais le zèle que nous avons envers Dieu fait que, au contraire, nous redoutons sur toutes choses que nous ne soyons pas asses entièrement possédés par iceluy. La jalousie humaine nous fait appréhender de n'estre pas asses aymés ; la jalousie chrestienne nous met en peyne de n'aymer pas asses. C'est pourquoy la sainte Sulamite s'escrioit* : 0 le Bienaymé de mon ame, monstres- * Cant., i, 6. moy ou vous reposes au midy, affi.n que je ne m'esgare et que je n'aille a la suite des trouppeaux de vos compaignons. Elle craint de n'estre pas toute a son sacré Berger, et d'estre tant soit peu amusée après ceux qui se veulent rendre ses rivaux ; car elle ne veut qu'en façon du monde les playsirs, les honneurs et les biens extérieurs puissent occuper un seul brin de son amour, qu'elle a tout dédié a son cher Sauveur.

21 8 Traitté de l'Amour de Dieu

D'autant que le zèle est une ardeur et véhémence d'amour, il a besoin d'estre sagement conduit ; autrement il violeroit les termes de la modestie et de la discrétion. Non pas certes que le divin amour, pour véhément qu'il soit, puisse estre excessif en soy mesme ni es mouvemens ou inclinations qu'il donne aux espritz ; mays parce qu'il employé a l'exécution de ses projetz l'entendement, luy ordonnant de chercher les moyens de les faire reuscir, et la hardiesse ou cholere pour surmonter les difficultés qu'il rencontre, il advient très souvent que l'entendement propose et fait prendre des voyes trop aspres et violentes, et que la cholere ou audace, estant une fois esmeùe et ne se pouvant contenir dedans les limites de la rayson, emporte le cœur dans le desordre : en sorte que le zèle est, par ce moyen, exercé indiscrettement et desreglement, qui le rend mauvais et blasmable. David envoya Joab avec son armée contre son desloyal et rebelle enfant Absalon, lequel il défendit sur toutes choses qu'on ne touchast point, ordonnant qu'en toutes occurrences on eust soin de le sauver ; mais Joab estant en besoigne, eschauffé a la poursuite de la victoire, tua luy mesme de sa main le pauvre Absalon, sans avoir esgard a tout ce que le Roy *iiReg.,xviii,5,i4. luy avoit dit*. Le zèle de mesme employé la cholere contre le mal, et luy ordonne tous-jours très expressément qu'en destruisant l'iniquité et le péché, elle sauve, s'il se peut, le pécheur et l'inique ; mais elle estant une fois en fougue, comme un cheval fort en bouche et bigearre, elle se desrobbe, emporte son homme hors de

Livre X. Chapitre xv. 219

la lice, et ne pare jamais qu'au défaut d'haleyne. Ce bon père de famille que Nostre Seigneur descrit en l'Evangile*, conneut bien que les serviteurs ardens et violens *Matt.,xiii, 24-30. sont coustumiers d'outrepasser l'intention de leur maistre ; car les siens s'offrans a luy pour aller sarcler son champ affin d'en arracher l'ivroye : Non, leur dit-il, je ne le veux pas, de peur que d'adventure avec l'ivroye vous ne tiries aussi le froment.

Certes, Theotime, la cholere est un serviteur qui, estant puissant, courageux et grand entrepreneur, fait aussi d'abord beaucoup de besoigne ; mais il est si ardent, si remuant, si inconsidéré et impétueux, qu'il ne fait aucun bien que pour l'ordinaire il ne face quant et quant plusieurs maux. Or, ce n'est pas bon mesnage, disent nos gens des chams, de tenir des paons en la mayson, car encor qu'ilz chassent aux araignes et en desfont le logis, ilz gastent toutefois tant les couvertz et les toictz que leur utilité n'est pas comparable au grand degast qu'ilz font. La cholere est un secours donné de la nature a la rayson, et employé par la grâce au service du zèle pour l'exécution de ses desseins, mais secours dangereux et peu désirable : car si elle vient forte elle se rend maistresse, renversant l'authorité de la rayson et les loix amoureuses du zèle ; que si elle vient foible, elle ne fait rien que le seul zèle ne fist luy seul sans elle, et tousjours elle tient en une juste crainte que, se renforçant, elle ne s'empare du cœur et du zèle, les sousmettant a sa tyrannie, tout ainsy qu'un feu artificiel qui, en un moment, embrase un édifice et ne sait-on comme l'esteindre. C'est un acte de desespoir de mettre dans une place un secours estranger qui se peut rendre le plus fort.

L'amour propre nous trompe souvent et nous donne le change, exerçant ses propres passions sous le nom du zèle : le zèle s'est jadis servi aucunefois de la cholere ; et maintenant la cholere se sert en contrechange du nom du zèle, pour, sous iceluy, tenir a couvert son ignominieux desreglement. Or je dis qu'elle se sert du nom du zèle, parce qu'elle ne sçauroit se servir du zèle en

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