Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 2)
GRIFFARD.
Va les demander à l’aristo qui a le meilleur vin.
LE CONCIERGE.
C’est le propriétaire, un noble, une canaille qui déteste le peuple. Il refusera.
GRIFFARD.
Non. Tu lui diras de donner la clé ; sinon, j’irai moi-même le prier de nous servir à boire. Montre-moi ses fenêtres ?
LE CONCIERGE.
Là, au premier, dans le fond.
GRIFFARD.
Je vais lui envoyer une sommation respectueuse. (Il tire dans les fenêtres.) Si cet avis ne suffit pas, tu lui diras que j’ai rechargé mon fusil. Il n’y a pas un bourgeois dans cette maison que je ne puisse tuer comme un chien, et, s’il me plaît de brûler le local, je le brûlerai. File ! (Le portier sort.)
SIMPLET.
J’aime ça ! tu as de l’énergie tout de même.
GRIFFARD.
On sait son métier, camarade. C’est en Italie que j’ai pris de bonnes leçons. Nous avions là de fameux chefs, de vrais amis du peuple, qui ne regardaient pas plus à flamber un palais qu’une allumette. Si tu ne peux pas tirer un coup de fusil, plante un coup de couteau ; si tu ne peux pas tuer par devant, tue par derrière. Il faut ça pour terrifier ces brigands, sans quoi ils reprennent le dessus, et les patriotes, au lieu de régner, finissent par aller au bagne.
SIMPLET.
Je prévois qu’il y aura du dégât dans la capitale.
GRIFFARD.
Qu’est-ce que ça nous fait ? Si nos galetas sont brûlés, nous irons loger dans les propriétés nationales. En attendant, prépare-toi à déguster une lampée démocratique et sociale.
LE CONCIERGE.
Citoyens, voici la clé. Si vous aviez vu la mine de l’aristo, vous auriez trop ri.
GRIFFARD, à Simplet.
Va aux vignes, camarade, pendant que je ferai le guet, et laisses-en pour les autres.
SIMPLET.
Mais la consigne…
GRIFFARD.
Allons donc ! Tu veux être libre, et tu n’oses pas boire un coup. (Simplet sort avec le concierge. Griffard siffle. Furon paraît.) Comment ça va-t-il dans la rue ?
FURON.
Tout doucement. Il n’y a point de résistance et on ne fait rien. Les meubles ont été entassés tout fermés sur la barricade. Le préjugé règne encore. L’infâme capital est respecté.
GRIFFARD.
Tu t’es chaussé cependant ?
FURON.
Oui, j’ai réservé quelque chose aussi pour attacher mes chemises, quand j’aurai mes chemises. Ça ne vaut pas la peine d’en parler.
GRIFFARD.
Et Rheto ?
FURON.
Il fait le beau ; mais, au premier coup de fusil, je suis sûr qu’il ira insurger une rue plus tranquille.
GRIFFARD.
C’est bien. La cave est ouverte. Fais circuler cette nouvelle adroitement, et tiens-toi prêt. Nous donnerons tout à l’heure une première chasse à l’infâme capital.
IV.
Au premier étage.
LA COMTESSE.
Grand Dieu ! qu’allons-nous devenir ?
LE COMTE.
Rassure-toi, ma chère, nous en serons quittes pour quelques bouteilles de vin bues et pour quelques carreaux brisés. Le peuple ne cédera pas aux conseils des bandits qui voudraient mettre la ville au pillage.
LA COMTESSE.
Ceux que nous avons ici paraissent bien méchans.
LE COMTE.
Non, ce sont des ivrognes. Duflot, le concierge, est allé avertir leur chef.
LA COMTESSE.
Et Valentin, notre fils, pourquoi ne l’avons-nous pas vu ? Où est-il ?
LE COMTE.
Valentin fait comme moi ; il est auprès de sa femme, et il cherche à la tranquilliser.
LA COMTESSE.
Ah ! dis plutôt qu’il est au feu avec sa légion.
LE COMTE.
Tu le connais assez pour savoir qu’il est où l’appelle son devoir. Prends courage. Cette émeute sera domptée, et au premier moment de paix, eh bien ! nous quitterons Paris.
VOIX DANS LA COUR.
À mort les aristos ! Vive la guillotine !
LA COMTESSE court à la fenêtre et regarde un moment.
Ah ! ces hommes sont ivres. Ils se montrent nos fenêtres avec des gestes menaçans. Duflot, le concierge, est au milieu d’eux et nous dénonce.
LE COMTE.
Duflot ! Allons donc ! Voilà vingt ans que je le garde ici par pitié !
LA COMTESSE.
Il est envieux et méchant. (Le comte marche vers la fenêtre. Sa femme se précipite au-devant de lui.) N’avance pas ! tu ne les verras que trop tôt. Dans un moment ils seront ici. Leur chef essaie en vain de les contenir. (Avec calme.) Mon ami, ne faisons plus de projets et ne conservons plus d’espérance. Tu m’as promis de penser à Dieu quand tu verrais approcher la mort. Prions Dieu, le moment est venu.
LE COMTE.
Allons donc ! ils n’égorgeront pas comme cela les gens tout de suite, sans motif. Que leur ai-je fait ?
LA COMTESSE, toujours près de la fenêtre.
Je t’en conjure, songe à ton ame. Plusieurs de ces hommes poussent les autres à quelque grand crime. Ah !
(Elle recule avec terreur. On entend un coup de fusil. La glace vole en éclats.)
LE COMTE.
Les scélérats ! Une arme, une arme !
LA COMTESSE.
Non, mon ami, une prière ! une prière à Dieu, devant qui nous allons paraître ! Offrons-lui notre vie pour le salut de Valentin. Ah ! il daignera peut-être se contenter de notre sacrifice. Dis-lui : Mon Dieu, je vous demande pardon ! mon Dieu, je remets mon ame entre vos mains !
LE COMTE.
Calme-toi. Je ne me laisserai pas assassiner dans ma maison. S’ils veulent ma vie, ils la paieront cher. (On entend frapper à la porte de l’appartement.)
LA COMTESSE.
Les voici ! (Elle se jette à genoux.) Mon Dieu ! j’accepte la mort. Grâce pour l’ame de mon mari, grace pour mon fils !
RHETO, pâle et tremblant.
Fuyez, monsieur, vous n’avez pas un moment à perdre.
LE COMTE s’assied
C’est vous, monsieur Rheto. Vous entriez jadis ici plus poliment. Croyez cependant que je ne regrette point de vous avoir fermé ma porte.
RHETO.
Je vous en conjure, monsieur, fuyez.
LE COMTE.
Monsieur Rheto, je ne fuirai point.
RHETO.
Vous allez périr.
LE COMTE.
Eh bien ! monsieur Rheto, protégez-moi.
RHETO.
Mes hommes se sont enivrés ; on les a irrités contre vous ; je n’en suis plus maître.
LE COMTE.
Ah ! vous commandez cette bande. Je vous fais mon compliment. Vous n’étiez qu’un sot extrêmement ridicule, vous allez devenir un assassin.
RHETO.
Monsieur !
LE COMTE.
Eh bien ! monsieur ?
RHETO.
Encore une fois, fuyez.
LE COMTE.
Fuir devant vous, monsieur Rheto ? Je vous ai toujours dit que vous ne pouviez comprendre ce que c’est qu’un gentilhomme. Vous m’assassinerez, s’il vous plaît.
RHETO.
Sur mon honneur, j’ai fait tout au monde et je ferai tout encore pour vous sauver ; mais aidez-moi.
LE COMTE.
Non. Cela vous regarde.
RHETO.
Cachez-vous au moins dans cet appartement.
LE COMTE.
Je ne me cacherai pas. Je verrai en face vos amis.
RHETO.
Insensé, que votre sang retombe sur vous !
LE COMTE.
Vous perdez le respect, monsieur Rheto.
RHETO.
Madame, unissez-vous à moi. N’y a-t-il pas dans l’appartement quelque cachette, quelque passage secret ?
LA COMTESSE.
Monsieur, si c’est vous qui avez amené ici ces hommes, je vous pardonne et je prie Dieu de vous pardonner. M. de Lavaur ne fuira point.
RHETO.
Mais vous du moins, madame, épargnez-vous un spectacle…
LA COMTESSE.
Ma place est auprès de mon mari.
(Clameurs dans la cour et sur l’escalier : À mort ! à la guillotine ! à bas les traîtres ! Rheto fait un geste de désespoir.)
LE COMTE.
Mon pauvre Rheto, je crains qu’on ne vous suspecte. Faites preuve de vertu et portez-moi le premier coup.
RHETO.
Monsieur, par grâce, sauvez-vous, cachez-vous.
LE COMTE.
Allons, mon cher, taisez-vous !… Voyons, voulez-vous vraiment nous sauver ?
RHETO.
N’en doutez pas.
LE COMTE.
C’est qu’il faut du cœur. Placez-vous à cette porte, vos pistolets au poing. Déclarez qu’on vous passera sur le corps avant d’arriver à moi, et faites feu sur le premier qui voudra passer. Si vous y mettez assez d’énergie, ils reculeront.
RHETO.
Ne l’espérez pas.
LE COMTE.
Essayez toujours.
RHETO.
C’est que… (Il hésite.)
LE COMTE.
Vous avez peur.
RHETO.
Ils sont capables de me tuer.
LE COMTE.
Ce serait grand dommage que vous mouriez en homme d’honneur… Tenez, monsieur Rheto, vous et vos pareils, vous ferez bien d’égorger les honnêtes gens, car, pour les gouverner, vous n’y parviendrez jamais, et à la fin ils vous enverraient aux galères. Sortez !
(Rheto déconcerté se retire. Le comte ferme la porte et s’approche de sa femme, restée en prières. On entend toujours vociférer dans la cour.)
LE COMTE.
Adélaïde, ta prière est exaucée. Me voici à genoux près de toi, priant le Dieu que tes vertus m’ont fait croire. Sois bénie pour tes vertus, femme chrétienne. Dans mes plus grands oublis, je t’ai vénérée, et j’ai cru que tu m’adoucirais la mort. Mon Dieu ! je vous offre le sacrifice de ma vie. Je vous rends grâce de m’épargner le spectacle de vos colères. Je vous demande pardon de mes fautes et de n’avoir pas assez connu et assez respecté les lois par lesquelles vivent les nations. Nous sommes punis justement.
LA COMTESSE.
Dis que tu meurs sans haine pour tes bourreaux.
LE COMTE.
Oui, mon Dieu ! sans haine et sans regrets.
LA COMTESSE.
Mon Dieu ! pardonnez-moi comme je pardonne.
LE COMTE.
Oui.
LA COMTESSE.
Mon Dieu ! je remets mon ame entre vos mains.
LE COMTE.
Oui, mon Dieu !
LA COMTESSE.
Mon Dieu ! je vous bénis. Pour dernière grace, accordez-nous que nos enfans sachent que leur père est mort le pardon sur les lèvres et l’espérance dans le cœur.
LE COMTE.
Ainsi soit-il !
LA COMTESSE.
Ils viennent, ils vont t’insulter ; ne réponds pas ; pense à ton Dieu insulté sur la croix.
(La porte cède ; les insurgés entrent pêle-mêle et remplissent la chambre.Rheto cherche encore à les contenir ; il reçoit quelques bourrades.)
GRIFFARD, montrant le comte.
Le voila, le brigand !
REQUIN.
Voilà celui qui s’est baigné en juin dans le sang de nos frères !
SIMPLET, ivre.
Vieille canaille ! Avoir une cave comme il en a une, et boire encore le sang du peuple !
FURON.
Voyez comme c’est logé ! Rien que dans cette chambre, il y en a pour plus de dix mille francs. Avec ça, on nourrirait dix familles. Ah ! gredin !
(Il brise un meuble avec la crosse de son fusil.)
REQUIN.
À mort les aristocrates !
RHETO.
Mes amis ! mes amis ! écoutez votre chef…
SIMPLET.
Notre chef ? Il n’y a pas de chef. Je ne reconnais que Jésus-Christ, moi.
UN AUTRE, à Rheto.
Ne fais pas ton fier, chef ! Laisse le peuple punir les aristocrates.
GUYOT, bas.
Commandant, ça va chauffer ; prends garde de te compromettre. Je vois ici des hommes du Vengeur.
RHETO.
Je ne puis laisser assassiner ce vieillard.
GUYOT.
Si on le tue, c’est un malheur, ne t’en mêle pas. Retourne à la barricade.
RHETO.
Mais je l’ai connu autrefois… (Élevant la voix :) Mes amis…
GUYOT, bas avec énergie.
Malheureux, tais-toi !
REQUIN.
Oui, citoyens, ce vieux scélérat donnait à tous les propriétaires du quartier le conseil d’empoisonner leur vin et d’en faire boire au peuple… Plusieurs d’entre vous sont peut-être empoisonné…
PLUSIEURS INSURGÉS.
Jugeons-le, vengeons-nous ; à mort l’aristocrate !
SIMPLET.
Monstre ! (Il met M. de Lavaur en joue.)
RHETO, pâle et terrifié.
Vous tirerez d’abord sur moi… Mes amis… peuple généreux… grand peuple… émanation de la divinité… le monde a les yeux sur nous… Écoutez la voix de la raison.
SIMPLET.
Ah oui ! tu veux que le peuple entende raison… connu ! Oblique à gauche, ou je te crache du plomb.
RHETO.
Citoyens, un seul mot, écoutez-moi…
GRIFFARD prend Rheto au collet, le secoue vivement et l’écarte avec mépris.
Assez de blagues ! Ceux qui s’opposent à la justice du peuple sont des traîtres. Si tu dis une parole de plus, je te fais arrêter et juger aussi.
GUYOT, à Rheto.
Commandant, nous ne sommes pas en force ici ; laissons faire. Allons, viens. C’est un malheur, mais ça aura son avantage. (Il l’entraîne.)
HURON, dans la foule.
Feu !
(Plusieurs coups de fusil partent à la fois. M. et Mme de Lavaur tombent. Rheto se retourne, jette un cri et se sauve. Au même moment, une vive fusillade éclate dans la rue. On entend crier aux armes. La plupart des insurgés se retirent en courant.)
GRIFFARD.
Tiens, on a tué aussi la vieille.
HURON, ouvrant le secrétaire.
Vois donc, Requin, ils doivent avoir des montres.
REQUIN, dépouillant les cadavres.
Et une belle chaîne. Dis donc, Griffard, le vieux parle encore.
GRIFFARD.
Que dit-il ?
LE COMTE.
Mon Dieu, je remets mon ame entre vos mains. (Il meurt.)
GRIFFARD.
C’est un jésuite.
FURON.
Je ne trouve rien dans ce secrétaire.
GRIFFARD, il examine le secrétaire et pousse un ressort. Un tiroir s’ouvre.
Tiens, c’était bien difficile ! Si tu ne sais pas travailler, dis-le ; je te ferai donner une position politique.
FURON.
Des philippes, des hercules ; un joli magot !
SIMPLET, qui s’est occupé à ranger les deux cadavres, regarde avec étonnement Griffard, Furon, Requin et leurs compagnons.
Eh bien ! qu’est-ce que vous faites donc là, vous autres ?
REQUIN.
Parbleu ! nous volons.
SIMPLET.
Comment, vous volez ?
GRIFFARD.
C’est-à-dire nous mettons en sûreté les biens des ennemis de la patrie pour les distribuer suivant la loi de la fraternité et de l’égalité. Tu auras ta part.
SIMPLET.
Je n’en veux pas.
GRIFFARD.
Eh bien ! nous la garderons.
SIMPLET.
Vous êtes des voleurs !
GRIFFARD.
Autrefois peut-être ; mais, maintenant tout est à tous.
SIMPLET.
Vous êtes des filous, vous déshonorez la victoire du peuple. Je vais vous faire arrêter.
REQUIN.
Qu’est-ce que c’est que cet imbécile-là ? Il n’est donc pas des nôtres ?
GRIFFARD.
C’est un jobard que j’ai mal jugé. (À Simplet :) Ah çà ! tais-toi, et prends garde à toi.
SIMPLET.
Filous ! filous ! galériens ! vous serez fusillés tout à l’heure sur la barricade.
GRIFFARD.
Tu vas être fusillé tout de suite, et ici. (Il décharge sur lui son pistolet.) Décorez-le de pièces à conviction.
GUYOT ET QUELQUES HOMMES.
Qu’y a-t-il ?
GRIFFARD.
Un misérable qui déshonorait la victoire du peuple. Il faut le placer dans la rue, avec un écriteau sur lequel on lira : Voleur.
GUYOT.
Non ! ça nous fera deux cadavres ; nous n’en avons pas dans ce quartier-ci. (Il s’approche.) C’est Simplet ! Pauvre garçon ! Avant de le juger, vous auriez dû prendre au moins l’avis du chef de la barricade.
GRIFFARD.
Nous ne connaissons pas ton chef. Notre chef, à nous, c’est le Vengeur.
GUYOT.
C’est différent. (À part.) Je m’en doutais.
SIMPLET, bas à Guyot, qui le charge sur les épaules d’un insurgé.
Fais attention, je suis encore un peu vivant. (On emporte les cadavres.)
GRIFFARD.
Ah ! voilà Labiche ! Quelles nouvelles ?
LABICHE.
Le Vengeur vient d’entrer à l’Hôtel-de-Ville. La légion qui en défendait les abords est écharpée. Partout où le Vengeur a passé, la désolation règne ; le feu est en plusieurs endroits.
GRIFFARD.
Nous le mettrons tout à l’heure ici. Que partout le sang et la flamme séparent le peuple et les bourgeois ! Ami Labiche, pour cette fois la révolution est faite, nous allons nager en pleine eau. Vive la république démocratique et sociale !
V.
La barricade.
GUYOT.
Allons, secoue-toi, commandant. Tu es pâle et morne, et l’on t’examine. Tu risques de passer pour un apitoyeur.
RHETO.
Je ne puis éloigner l’image de ce malheureux. En tombant, il m’a jeté un regard que je sens toujours.
GUYOT.
Il n’a pas plus regardé toi qu’un autre : c’est une idée qu’on se fait. À mon premier mort, j’ai éprouvé cela aussi. On s’y habitue. Cependant je l’avais tué de ma main.
RHETO.
Oui, mais en combattant.
GUYOT.
Sans doute… c’est-à-dire, il avait l’arme au bras et il était en faction au coin d’une rue, sous un réverbère. Je lui ai arraché son fusil et je lui ai plongé la baïonnette dans le ventre. Il est tombé en disant : Mes pauvres petites filles ! J’ai entendu ces paroles pendant un mois, jour et nuit.
RHETO.
C’est horrible !
GUYOT.
Je ne puis pas dire que ce soit gai ; mais on sait qu’on a servi la bonne cause… et ça s’efface en en tuant d’autres. Ce n’est pas encore là ce que je trouve de plus terrible dans les révolutions : le mauvais moment, c’est quand on a fait son affaire, qu’on a triomphé, qu’on s’est acquis un petit bien-être : on voudrait rester tranquille, pas moyen ! Personne n’est content. Les ambitieux et les intrigans vous attaquent de tous les côtés. On voit des gredins qui n’ont pas paru au feu s’emparer tranquillement des meilleures places, et, ce qui est plus vexant, des réactionnaires avoués s’attaquer aux patriotes et finir par les dégommer. Voilà ce qui m’est arrivé en 48. Un brigand de royaliste s’est fait nommer représentant à ma place dans le département où j’avais proclamé la république. Si nous réussissons cette fois, comme je l’espère, souviens-toi que je veux être renvoyé là. Je suis doux, mais je te réponds de les mettre au pas. Le pouvoir ne nous échappera plus.
RHETO.
Que de sang va couler !
GUYOT.
Tu songes encore à ce vieux ?
RHETO.
Oui.
GUYOT.
Sois tranquille, les affaires te distrairont ; car, avec ton talent, tu ne peux manquer de jouer un grand rôle.
RHETO.
Guyot, tu es mon plus ancien ami, et je puis t’ouvrir mon cœur. Je t’avoue que l’avenir m’épouvante. J’ai envie de me retirer.
GUYOT.
Où ?…
RHETO.
Je ne sais. En Angleterre, en Amérique, loin de ces scènes de sang dont je n’avais pas prévu l’horreur.
GUYOT.
Quelle bêtise ! Je te dis que dans huit jours tu n’y songeras plus. Si tu t’en allais (d’abord ça pourrait bien n’être pas facile), tu regretterais de ne pouvoir plus travailler à la régénération du monde. Tu voudrais revenir, mais tu serais dépassé ; on t’appellerait déserteur, et on pourrait bien te faire sortir par la fenêtre à Capet. Tu verras les exilés, quand ils vont rentrer, la mine qu’on leur fera et qu’ils feront. Reste. Ce bruit, ces tumultes, ces batailles, ces conspirations, ces revers et ces triomphes, eh bien ! vrai, à la fin, ça amuse.
RHETO.
J’ai peine à le croire.
GUYOT.
Je ne l’aurais pas cru moi-même ; mais bah ! c’est encore une belle pièce, même pour les comparses, à plus forte raison pour les premiers sujets comme toi, mon vieux camarade… Et, à ce propos, il faut que je te donne un avis : prends garde au Vengeur ; il pourrait bien nous enfoncer tous.
RHETO.
Je sais qu’il est très redoutable. Le connais-tu ?
GUYOT.
Je le connais comme tout le monde, c’est-à-dire fort peu. On ignore d’où il vient et ce qu’il veut ; mais je te le donne pour un particulier résolu, et joliment servi par les siens. Ce sont des gens prêts à tout, dont on ne connaît pas le nombre. Ils lui obéissent sans broncher et lui font une popularité effrayante, comme son courage. Je l’ai vu ce matin rue Antoine… Sacristi ! quel lapin !