Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes
LE
LENDEMAIN DE LA VICTOIRE.
(La scène se passe en Europe.)
PROLOGUE.
GALUCHET, un paquet de journaux à la main.
La Lanterne sociale ! Voilà la Lanterne ! Demandez la Lanterne ! Éclairez-vous, échauffez-vous, allumez-vous, ça ne coûte qu’un sou ! Voilà les nouvelles de Chine et d’Angleterre ! Voilà la grande trahison du gouvernement et l’oppression des patriotes ! La Lanterne ! Demandez, demandez, demandez la Lanterne !
(On se rassemble.)
CHENU.
Va, va, petit, pousse ! il n’y a pas de mouchards !
GALUCHET.
Je te parie que je fonde un rassemblement.
CHENU.
Combien paries-tu ?
GALUCHET.
Du bleu à discrétion.
CHENU.
C’est dit.
GALUCHET.
Citoyens, nous sommes ici tous frères, on peut parler ; et quand même il faudrait aller en prison, ce n’est pas cela qui me ferait rentrer dans le ventre ce que j’ai à vous dire pour la cause de la patrie et de l’humanité.
(La foule grossit.)
UN BOURGEOIS.
C’est un club en plein vent ; cela n’est point permis. On ne devrait pas écouter.
UN OUVRIER.
Bourgeois, silence et respect, ou mets-toi en garde. Le gamin m’a l’air de jaser gentiment.
GALUCHET.
Citoyens, quoique peu fortuné, je veux faire un sacrifice en faveur du peuple. J’ai acheté ce journal pour le vendre, mais vous n’avez pas tous de quoi le payer ; je vais vous le donner. Écoutez-moi ça ; ça sort tout chaud de la plume d’un de vos défenseurs. Quand on manque de pain, l’espérance ranime et la vérité nourrit.
(Applaudissemens.)
LE BOURGEOIS.
C’est intolérable. Je vais chercher la police.
UN OUVRIER.
Va la chercher. De ses os nous ferons des allumettes pour brûler ta maison.
GALUCHET.
Attention, citoyens, j’ouvre la Lanterne, ne soufflez pas. (Rires.) Ça concerne les élections :
« Peuple, nous avons foi en ta sagesse et en ton patriotisme ; tu n’oublieras pas que tu es le premier peuple du monde, et que de ton inspiration sort tout ce qui a vie dans la raison humaine, tout ce qui se réalise dans les institutions sociales.
« Peuple, tu voteras pour la révolution, c’est-à-dire pour la république contre la monarchie, pour la liberté contre le despotisme, pour la raison contre la superstition, pour le travail contre le capital, pour la France contre les Cosaques.
« Tu délivreras le monde des rois et des bourreaux, des esclaves et des maîtres, des prêtres et des hypocrites, des usuriers et des voleurs, des peuples opprimés et des peuples oppresseurs.
« Tu voteras pour la république démocratique et sociale ! »
GALUCHET.
Voilà. Qu’en dites-vous ? Est-ce tapé ?
(Bravos, cris. — On achète le journal.)
UN AGENT DE POLICE.
Citoyens, dispersez-vous. (À Galuchet.) Ta médaille ?
GALUCHET.
Cherche. Elle est dans le ruisseau.
(Il donne un croc-en-jambes à l’agent, qui tombe. La foule applaudit ; quelques hommes se jettent sur l’agent et le frappent ; d’autres accourent pour le dégager. Mêlée. Le rassemblement devient considérable. Galuchet achève de vendre ses journaux.)
CHENU.
Tu as gagné.
GALUCHET.
Non, c’est toi. J’ai tout vendu, et je te régale avec la monnaie que j’ai oublié de rendre. Aux canons ! Aux armes !
VOIX DANS LA FOULE.
Aux armes ! aux armes !
GALUCHET.
Tiens ! est-ce que j’aurais fait une révolution ? Si je l’ai faite, j’en mangerai.
PREMIÈRE PARTIE.
I.
Une cellule.
(Valentin de Lavaur, en uniforme, agenouillé devant le père Alexis.)
LE PÈRE ALEXIS.
Allez en paix, mon fils, ne péchez plus.
VALENTIN, se relevant.
Maintenant, mon père, je vais me battre. Je ne sais comment tournera cette affaire. Songez à votre sûreté.
LE PÈRE ALEXIS.
Ma vieille résolution tient toujours, mon cher ami. J’irai demeurer dans une maison moins connue, mais je ne quitterai pas la ville.
VALENTIN.
Si les socialistes triomphent, ils feront des choses affreuses. Ils vous trouveront.
LE PÈRE ALEXIS.
Je n’ai pas l’intention de me cacher beaucoup.
VALENTIN.
Ils vous tueront.
LE PÈRE ALEXIS, souriant.
C’est trop juste. Après m’avoir si souvent empêché d’aller aux missions, Dieu me doit bien quelque dédommagement.
VALENTIN.
Quelle sera la fin de tout ceci ? Je n’augure rien de bon.
LE PÈRE ALEXIS.
Enfin, la grande et la vraie fin sera le juste partage de l’éternelle vie et de l’éternelle mort. Je ne vois rien là, mon enfant, qui puisse beaucoup nous effrayer. Quant à la société, il ne me semble pas que la colère divine se veuille satisfaire à demi ; mais les jugemens de Dieu ne sont pas les nôtres : rien n’est perdu, même pour les coupables, tant que nous pouvons prier. Qui connaît les trésors de la miséricorde ?
VALENTIN.
Humainement, rien ne me rassure.
LE PÈRE ALEXIS.
Ni moi. Cette nation a les reins cassés. Le cœur parfois sent encore, la tête comprend encore ; mais les muscles et les nerfs n’obéissent plus à la volonté et n’agissent que dans le délire de la fièvre et de la douleur. Ce ne sont plus des mouvemens, ce sont des convulsions, dont chacune peut être suivie de la mort.
VALENTIN.
Nous sommes perdus. Dieu seul peut nous rendre la vie par un miracle que nous ne méritons point et que je n’espère point. Nous tomberons, demain peut-être, en tout cas bientôt, dans une anarchie sauvage ou dans un absolutisme sauvage, ou plutôt nous tomberons dans le despotisme et dans l’anarchie tout à la fois, comme sous deux meules tournant en sens contraire, qui achèveront de broyer, d’écraser, de pulvériser tout ce qui peut rester en nous d’élémens de vie. Dieu voudra-t-il faire ensuite quelque chose de cette pâte et de cette poussière, et tirer la vie de la mort ?
LE PÈRE ALEXIS.
Je le crois. Le blé sous la meule subit un travail de purification. Nous avons grand besoin d’être purifiés chacun de nous pour gagner le ciel, l’humanité tout entière pour mieux connaître son but, et notre nation en particulier pour remplir dans le temps sa mission si glorieuse et si déplorablement oubliée.
VALENTIN.
Ah ! malgré cette espérance, qu’il est dur de vivre en des jours semblables aux nôtres !
LE PÈRE ALEXIS.
Pourquoi donc ? Vous n’y pensez pas, mon enfant, et vous ne vous rendez pas justice. Moi, qui vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même, je dis que ce temps vous a été bon et qu’il est bon à beaucoup d’autres. Je vous vois plus aisément détaché des chimères humaines, plus solidement attaché aux vérités divines. Considérez-vous bien ; vous sentirez que la passion obstinée du bonheur terrestre a moins de prise sur votre cœur.
VALENTIN.
Il est vrai. À quoi bon désirer la fortune, la gloire, le bonheur, le repos ? Nous en voyons le néant. Tout cela n’existe plus sur la terre.
LE PÈRE ALEXIS.
Tout cela n’y a jamais existé, mon enfant ; mais il y a des époque où les plus sages, croyant voir ici-bas quelque ombre de tous ces biens, multiplient leurs efforts et leurs fautes afin d’en jouir, et pour l’ombre oublient et sacrifient la réalité. Voilà l’erreur dangereuse où vous n’êtes pas exposé à tomber maintenant.
VALENTIN.
Non certes. Je sais qu’il n’y a plus sur la terre qu’un asile assuré, c’est la tombe. Que la tombe s’ouvre donc, qu’elle s’ouvre pour moi, pour les miens ! La nature frémira sans doute ; mais la raison, d’accord avec la foi, me dira que le plus tôt est meilleur.
LE PÈRE ALEXIS, souriant.
Doucement, mon ami. Il est bien de ne point craindre la mort, et même de la désirer, mais il ne la faut pas désirer par un sentiment analogue à la lâcheté des suicides. Je veux que, mettant votre vie dans la main de Dieu, vous la conserviez, vous la défendiez, et vous en usiez pour sa gloire et pour la vôtre. Ne désirez de vivre ni de mourir, ni de faire de grandes choses ni de ne rien faire. Simplement tenez-vous prêt à ce que Dieu demandera de vous. Le sacrifice de la vie peut être le moindre qu’il exige. Je suis porté à croire qu’il vous demandera davantage. S’il parle, vous entendrez. Ainsi ne dites pas : Je mourrai ; dites : J’obéirai.
VALENTIN.
Oui, mon père, j’obéirai.
LE PÈRE ALEXIS
Adieu, mon cher fils.
VALENTIN.
Adieu, mon père, peut-être jusqu’à l’éternité. (Il s’agenouille.) Bénissez-moi.
LE PÈRE ALEXIS.
Du fond de mon cœur. Allons, mon enfant, dans la vie et dans la mort, gloire à Dieu ! (Ils s’embrassent.) Si vous avez des blessés, amis ou ennemis, ce sont vos frères. Parlez-leur du ciel.
II.
Une rue.
Les boutiques sont fermées. Les habitans se rassemblent par petits groupes inquiets près des portes. On entend des coups de fusil.
UN BOURGEOIS.
Eh bien ! qu’est-ce qu’il y a donc ? Les journaux ne disaient pourtant rien ce matin !
L’ÉPICIER.
Il paraît que ça chauffe.
JEAN BONHOMME.
Est-ce que nous n’y allons pas ?
L’ÉPICIER.
Et où ?
JEAN BONHOMME.
Au feu. On a battu le rappel.
UNE PORTIÈRE.
Même qu’ils ont tué les tambours. Ils sont maîtres partout.
LE BOURGEOIS.
Qui ça ?
LA PORTIÈRE.
Les rouges. (Marques de terreur.)
LE BOURGEOIS.
Allons, citoyens, mettons nos uniformes.
L’ÉPICIER.
Tiens, pourquoi n’avez-vous pas le vôtre, vous ? Moi, je n’y vais pas. J’en ai assez du gouvernement. Qu’est-ce que ça me fait que les rouges soient maîtres ? Ils mangeront du gruyère comme les autres.
JEAN BONHOMME.
Et ils aboliront les dettes, n’est-ce pas, voisin ?
L’ÉPICIER.
Qu’est-ce que vous voulez dire ?
JEAN BONHOMME.
Je veux dire que, quand tout le monde fait faillite, il n’y a plus de honte à déposer son bilan.
L’ÉPICIER.
Vous me paierez cela.
JEAN BONHOMME.
Ça me sera plus facile qu’à toi de payer ton terme. (Ils se montrent le poing.)
LE BOURGEOIS.
Messieurs ! messieurs, ce n’est pas le moment de se disputer. Sauvons l’ordre et la république.
JEAN BONHOMME.
Allez vous promener, vous, avec votre république. C’est du propre ! Elle nous a bien accommodés ! Tous les jours des banqueroutes et tous les mois des coups de fusil ! Que ceux qui l’ont faite la défendent eux-mêmes. Je ne me ferai pas crever la peau pour elle.
LE BOURGEOIS.
Eh ! monsieur, je ne tiens pas plus que vous à la république. Il s’agit de l’ordre et de la propriété…
BAISEMAIN, très râpé.
C’est-à-dire des propriétaires.
LE BOURGEOIS.
N’est-ce pas la même chose ?
L’ÉPICIER.
Oui, c’est la même chose, et je trouve que je serais assez bête de mourir pour eux, moi qui n’ai d’autre propriété que mon corps et ma boutique.
LE BOURGEOIS.
Votre boutique sera pillée.
BAISEMAIN.
Vous insultez le peuple, monsieur. (Élevant la voix.) Croyez-vous que la blouse et la veste ne valent pas l’habit noir ?
LE BOURGEOIS.
Mais, monsieur…
BAISEMAIN, plus haut.
Vous êtes un insolent, monsieur !
LA PORTIÈRE.
À bas l’aristocrate !
PLUSIEURS VOIX.
À bas l’aristocrate !
LE BOURGEOIS.
Je ne suis pas aristocrate. Je respecte le peuple, j’en suis. J’ai bien le droit de soutenir le gouvernement.
BAISEMAIN.
Non, monsieur. Quand le peuple parle, il faut obéir.
JEAN BONHOMME.
À bas le gouvernement ! À bas les avocats, les braillards, les bourgeois qui font des lois et qui mettent des impôts ! Je demande un dictateur qui jette tout à la porte. Ça sera bien fait. Si le gouvernement veut qu’on le soutienne, pourquoi a-t-il renversé l’autre ?
BAISEMAIN.
Il n’y a pas de gouvernement. Il n’y a que la volonté du peuple.
LE BOURGEOIS.
Mais enfin me direz-vous ce qu’il veut le peuple ?
L’ÉPICIER.
Cela ne vous regarde pas.
LE PORTIER.
Le peuple veut être heureux et libre.
JEAN BONHOMME.
Le peuple veut la tranquillité et un dictateur.
BAISEMAIN.
C’est cela, et la liberté.
JEAN BONHOMME.
La liberté, j’en ai plein le dos.
BAISEMAIN.
Ne parlez pas ainsi.
JEAN BONHOMME.
Je parle à ma guise, et ce n’est pas un individu panné comme toi qui me fera taire. Quel est ton métier ? Tu m’as l’air d’un faignant.
BAISEMAIN.
Vous ne savez pas à qui vous parlez. Je suis Baisemain, l’un des rédacteurs de la Lanterne sociale.
JEAN BONHOMME.
Eh bien ! Baisemain, rédacteur de la Lanterne sociale, si tu dis un mot, je te ferai voir trente-six chandelles.
BAISEMAIN.
Vous ?
JEAN BONHOMME.
Moi-même, Jean-Jérôme Bonhomme, marchand fruitier patenté, père de six enfans légitimes, entends-tu ?
BAISEMAIN.
Vous êtes un digne citoyen, et je m’étonne de vous voir parmi les réactionnaires.
JEAN BONHOMME.
Réactionnaire, moi ! Attrape ça, gredin. (Il lui détache un soufflet. Baisemain fait cinq ou six pas en arrière et tombe.)
UN GAMIN.
Comme c’est mouché ! bis ! (Les coups de fusil se rapprochent. On entend crier : Aux armes !)
LA PORTIÈRE.
C’est les rouges ! Ils ont des fusils de la ligne. (Tout le monde rentre. Baisemain reste sur le pavé. Une troupe d’insurgés envahit la rue. Elle est commandée par Rheto.)
RHETO. (Habit vert, chapeau pointu, barbe longue. Il a deux pistolets à sa ceinture, un fusil de chasse en bandoulière, un sabre turc à la main.)
Vive la république sociale !
VOIX DE LA BANDE.
À bas les bourgeois !
RHETO.
Halte ! (Il aperçoit Baisemain.) Relevez cet homme
BAISEMAIN.
À moi, citoyens !
RHETO.
Tiens ! c’est le farouche Baisemain ! Que fais-tu là ?
BAISEMAIN.
J’étais seul pour insurger ce quartier. Un garde national m’a tiré un coup de fusil en fuyant.
RHETO.
La balle t’a effroyablement poché l’œil. Ton nez sanglant flue comme l’urne d’un fleuve classique.
BAISEMAIN.
J’offre mon sang à la patrie ; qu’il coule pour la république sociale !
GUYOT.
Commandant, si le citoyen voulait, il pourrait nous servir de cadavre ?
RHETO.
Qu’en dis-tu ?
BAISEMAIN.
Non ; je me sens la force de combattre encore. Je vais ici près me faire panser, et je vous rejoins. Citoyens, vive la république sociale ! Ne me plaignez pas d’avoir souffert pour elle. Heureux ses martyrs ! (Il s’éloigne.)
LES INSURGÉS.
Vive Baisemain !
RHETO.
L’intrigant ! il tirera bon parti du coup de poing qu’il a reçu et qu’il s’est peut-être donné lui-même. (À sa troupe.) Citoyens, cette position est importante. Il faut ici une barricade. À l’ouvrage, et dépêchons-nous ! (On dépave.) Trente fusils de bonne volonté.
HOMMES ARMÉS.
Présens !
RHETO.
Partagez-vous ces fenêtres à droite et à gauche. Si on résiste, vous avez des baïonnettes. Ménagez vos cartouches.
UN INSURGÉ.
Citoyen commandant, il faudrait un peu de charpente pour soutenir la barricade.
RHETO.
Entrez dans ces maisons, et requérez les meubles du premier et du second étage pour un service national ; mais ne laissez pas approcher des caves.
UN GAMIN.
Aujourd’hui nous travaillons pour nos frères les ébénistes et les vitriers ; demain on fera quelque chose pour ces pauvres vignerons.
(Des hommes armés paraissent aux fenêtres des étages supérieurs. La barricade s’élève rapidement ; on la couronne d’un drapeau rouge.)
LES INSURGÉS.
Vive la république sociale ! À mort les aristos !
III.
Intérieur d’une maison. — La cour.
GRIFFARD.
Ah çà ! va-t-on nous laisser moisir long-temps ici ? Je m’ennuie à garder la porte de cette cave. Encore si c’était en dedans ! J’ai envie d’aller chercher une bouteille.
SIMPLET.
Ne le fais pas ; nous ne pourrions plus empêcher les autres d’entrer.
GRIFFARD.
Eh bien ! le peuple travaille assez pour avoir le droit de se rafraîchir.
SIMPLET.
Oui ; mais c’est qu’on se soûlerait.
GRIFFARD.
Où serait le mal ? Quand on aurait une pointe de gaieté, on n’en taperait que mieux.
SIMPLET.
Je ne dis pas non, mais ça deviendrait terrible. Fais donc entendre raison à des pochards ! Moi qui te parle, je ne suis pas méchant ; quand j’ai mon petit sirop, je massacrerais tout.
GRIFFARD.
C’est ce qu’il faut. Si tu es de ceux qui croient que le peuple doit entendre raison, tu n’es encore qu’un propre à rien, et tout ce que nous faisons aujourd’hui tournera en eau claire, comme les autres fois. Nous serons floués, c’est moi qui te le dis. Tu commences, et tu ne sais pas comme les chefs vous font tourner ça. Moi, je suis un vieux de la chose. Depuis 1830, je me suis trouvé à toutes les affaires, blessé, décoré, chevronné, tout ce que tu voudras, et, au bout du compte, pas de chemise ! Pourquoi ? Parce qu’on détruit les gouvernemens pour en faire d’autres. Voilà un bel avantage ! Ils viennent, ils te caressent, ils te parlent raison, ils te prennent tes armes, et puis cherche ! tu seras bien heureux si tu attrapes une gratification nationale. Tel que tu me vois, j’ai fait en juin plus de vingt barricades, et le dernier gouvernement provisoire n’a pas voulu me nommer seulement préfet. Ça, des républicains ? c’est tous farceurs ! Ils gardent les bonnes places pour eux ou pour les blagueurs qui viennent s’arranger avec eux après la bataille. Si le peuple entend raison, tu verras reparaître les bourgeois, les gardes nationaux, les propriétaires, les juges, les gendarmes, tous les abus : c’est moi qui te le dis.
SIMPLET.
Ah ! mais non ! Un moment ! Il faut en finir, il faut établir la fraternité pour tout de bon, et un ministère du progrès.
GRIFFARD.
Compte là-dessus. Au ministère du progrès, ils y mettront une écrevisse. Dans quinze jours, quand ils habiteront les hôtels des ministres, va les trouver, non pour leur demander des places, mais du travail ou du pain. Tu ne pénétreras pas même jusqu’à l’antichambre ; on te fera droguer dans la cour, et enfin paraîtra un monsieur habillé de neuf qui te priera poliment de chanter le chant du départ. Ce ne sera pas le ministre, ce sera un de ses secrétaires, quelque galopin qui n’a pas de semelles aujourd’hui, et qui s’appliquera des bottes vernies demain, pendant que nous serons à l’hôpital.
SIMPLET.
Tu me fais rager. Si c’était vrai ce que tu dis…
GRIFFARD.
J’ai passé par là, mon cher. Dans la première huitaine, c’est le ministre qui vous reçoit : il vous renvoie avec des poignées de main. La seconde, c’est le secrétaire ; il vous renvoie avec des complimens. La troisième, c’est le portier ; il vous renvoie avec des injures. La quatrième fois, tu rencontres la garde bourgeoise et les mouchards. Ceux-ci te posent au dépôt, et tu ne reviens plus. Voilà la fraternité. C’est moi qui te le dis. J’en ai fait du dépôt, et de la prévention, et du reste, depuis vingt ans que je travaille pour la vraie religion de Jésus-Christ ! Va, prolétaire, bats-toi, fais-toi couper en morceaux, meurs ! Tant que tu vivras, tu seras exploité.
SIMPLET.
Mille million de milliasses de nom d’un nom !… ({Il tourmente son fusil.) Mais je veux croire que nous allons marcher cette fois-ci, et que le peuple arrivera enfin au bonheur…
GRIFFARD.
Alors, tape dur et ne te mets pas sur le pied d’entendre raison. Tu n’as pas d’expérience ; moi j’en ai, et je vois déjà qu’on enfile le vieux chemin. Voilà Rheto qui nous commande ici. Qu’est-ce que c’est ? Un bourgeois. Ça a des mains blanches, ça porte un gilet de flanelle sous son habit doublé de soie, et ça se donne un genre de vous défendre de boire. Il faut de la discipline, disent-ils. Toujours la même rengaine. Merci, j’en ai assez, et je fais des révolutions parce que je n’en veux plus, de leur discipline. Pourquoi donc que le peuple ne boirait pas un coup, lorsqu’il a travaillé ? Ils se gêneront, eux, pour décoiffer une bouteille. Mais non, ce qui est là-dedans est trop bon pour nous, c’est du vin de maître : il faut le réserver pour la table de ces messieurs. Voilà le motif. C’est moi qui te le dis.
SIMPLET.
Du vin de maître, je n’en ai pas bu souvent.
GRIFFARD.
Étais-tu aux caves du palais ducal en 48 ?
SIMPLET.
Non.
GRIFFARD.
Alors tu ne sais pas ce que c’est que du vin. Ces liquides d’aristos ressemblent à ce que nous buvons comme une dame de comptoir à une balayeuse.
SIMPLET.
Tu t’en es repassé ?
GRIFFARD.
Un peu. Ils disent qu’on se pocherait… Et quand bien même ? Mais non. Tu bois, tu bois ; ça ne fait que réjouir et donner des idées. Des vins à dix francs, à vingt francs, bah ! à cent francs la bouteille ! Un velours, un feu, une mousseline, des baumes… Tu ne te figures pas ce que ces êtres-là se font couler dans le torse !
SIMPLET.
Je crois bien. (Il fait claquer sa langue.)
GRIFFARD.
Eh ! citoyen concierge, arrive à l’ordre !
LE CONCIERGE.
Que voulez-vous, citoyens ?
GRIFFARD.
Par délégation du peuple, je commande ici. Écoute bien ce que je vais te dire. Tu es un bon ou tu n’es pas un bon. Si tu n’es pas un bon, tu trahis le peuple et tu n’es pas digne de vivre ; si tu es un bon, tu vas descendre dans cette cave. Tu connais le meilleur caveau, tire le cordon.
LE CONCIERGE.
Citoyens, je suis patriote de père en fils, prêt à mourir pour la sociale ; mais je n’ai pas les clés de la cave.