Le Lendemain de la victoire - scènes socialistes (page 3)
RHETO.
Est-il socialiste ?
GUYOT.
Ah ! il s’en moque bien. Il est féroce, voilà son système. Ce sont ses homme qui ont tué le vieux tout à l’heure. Son plan est de pousser les choses à l’extrémité. Pour le moment, c’est bien ; mais, plus tard, il pourra devenir très gênant.
RHETO.
Que de sang, que de sang va couler !
GUYOT.
Que veux-tu ? On ne fait point d’omelette sans casser les œufs. Puisque les privilégiés n’ont pas voulu donner une part de leur bonheur aux déshérité de ce monde, c’est à ces derniers d’établir par la force le règne de la fraternité et de la justice.
RHETO.
L’entreprise est grande et le succès douteux.
GUYOT.
Allons, voyons, tu faiblis. Étouffe les incertitudes ; crains surtout de les manifester. Tu te ferais accuser de modérantisme, et ton histoire finirait très bêtement. Tu es trop engagé pour reculer. Il faut aller jusqu’au bout, sans prendre garde aux accidens. Quand on livre une bataille, est-ce qu’on s’occupe du champ que l’on foule et des amis ou des ennemis qui tombent ? L’honneur est de marcher au but, et la moralité est de l’atteindre. Il n’y a de coupables que les vaincus, de criminels que les fuyards. Voilà ma philosophie ; elle est bonne, et c’est toi qui me l’as enseignée.
UN MESSAGER, à cheval.
Citoyens, victoire ! Le pouvoir est renversé. Les ministres sont tués, prisonniers ou en fuite ; toute la garnison fraternise avec le peuple ; il n’y a plus de résistance nulle part. On nomme un gouvernement provisoire qui aura toute votre confiance. Le rouge est la couleur nationale. Gardez vos armes.
(Il part. Cris, clameurs. Plusieurs drapeaux rouges paraissent aux fenêtres.)
GUYOT.
Vois les bourgeois, comme ils s’exécutent. Ce sera la même chose dans le pays tout entier. La république sociale n’aura besoin que du télégraphe.
RHETO.
Nous ferions bien, je crois, d’aller à l’Hôtel-de-Ville.
GUYOT.
Sans doute. C’est cette nuit qu’on attrapera les bons morceaux… Ne me laisse pas flouer ma préfecture. (Bruit.) Qu’est-ce que c’est que cela ? On porte quelqu’un en triomphe.
RHETO.
Oui, et une tête coupée au bout d’une pique.
GUYOT.
Décidément, ça chauffe, et on ne plaisante plus.
VOIX DANS LA FOULE.
Vive Galuchet !
RHETO.
Galuchet ?
GUYOT.
Il paraît que c’est le triomphateur.
VI.
(Entre Galuchet, porté sur un fauteuil par quatre hommes du peuple. Des épaulettes d’officier-général et plusieurs décorations sont attachées à sa blouse en guenilles. Il est couronné de feuilles de chêne, et il tient à la main une belle épée. Derrière lui, un homme de haute taille, à figure sinistre, porte au bout d’une pique une tête de vieillard. La foule armée traîne dans ses rangs des gardes nationaux prisonniers. Çà et là flottent sur les baïonnettes les étendards accoutumés de la guerre civile. Le cortège s’arrête ; les tambours qui le précèdent font un roulement. Galuchet se lève et prend la parole.)
GALUCHET.
Citoyens, si vous voulez savoir la chose, la voici : Je suis Galuchet, natif de la Bourbe, débitant d’allumettes chimiques sans garantie du gouvernement, fils d’une mère quelconque, père inconnu. Donc, voyant que la patrie appelait ses enfans, j’ai emprunté chez l’armurier du coin un fusil de chasse pour voir à descendre aussi quelques aristos et autres moineaux voleurs. (Rires.) Une, deux, me voilà derrière la barricade avec mon fusil à deux coups, bien chargé. La troupe paraît. On lui envoie des baisers. Vive la ligne ! Ça ne prend qu’à moitié. La ligne reste l’arme au bras ; pas la moindre crosse en l’air. Alors, que nous disons, lâchons-lui des dragées. Pan, pif, paf ! Il en tombe deux ou trois ; les autres courent sur nous, et à leur tête un vieux général tout doré. On recule ; mais un moment ! J’étais dans un petit coin, derrière les pavés, auprès d’une petite ouverture qui laissait passer mon œil et mon fusil. Le général vient se poser là tout juste. Il veut parlementer ; moi qui n’aime pas les discours, je me fatigue et je lui tire mon premier coup. Ça lui pique la jambe, et ça lui coupe la parole. Il se couche sur le pavé et crie : En avant ! Non, que je dis, l’ancien, en arrière ! et je lui plonge une autre prune dans la rate. Ni ni, l’enfant de Paris est vainqueur du vieux crâne. Les soldats se précipitent. On les reçoit un peu bien. Le Vengeur était là ; il avait pris ses mesures. Feu de toutes les fenêtres, feu de toutes les portes, feu de tous les toits et de toutes les caves. Les coups de fusil partaient de dessous les pavés et semblaient pleuvoir du ciel. Ah ! mes amours ! le joli coup d’œil ! Nos frères de l’armée, réduits des trois quarts, demandent à faire des réflexions et s’esquivent. Le Vengeur fait tuer ceux qui vivent encore, par humanité, et pour qu’ils ne recommencent pas… C’est son genre. Ensuite il monte sur la barricade, il m’appelle ; on présente les armes, on bat le tambour, et il m’embrasse. — Galuchet, me dit-il, quel âge as-tu ? — Dix-neuf ans. — Tu as bien mérité de la patrie, et elle te récompensera, foi de Vengeur. En attendant, puisque c’est toi qui as tué le général, je te le donne. Promène-toi dans Paris, et raconte partout toi-même la victoire de l’enfant du peuple.
CRIS DANS LA FOULE.
Vive Galuchet ! Vive le Vengeur ! À mort les aristos !
GALUCHET.
Si vous doutez de ce que je vous dis, citoyens, voici les épaulettes du général, voici ses décorations, voici sa ceinture d’or, voici son épée…
RHETO, à part.
L’épée qui a brillé dans vingt batailles !
GALUCHET.
Et voilà sa tête. N’est-ce pas, l’ancien, que je dis la vérité ?
(L’homme qui porte la tête l’incline devant Galuchet. Rires et hurrahs.)
GUYOT, à Rheto.
Ce galopin-là n’a pas les nerfs si sensibles que nous.
RHETO.
C’est horrible !
GUYOT.
Ne te fais pas remarquer.
GRIFFARD.
Citoyens, au nom des défenseurs de cette barricade, je demande que le jeune et héroïque Galuchet veuille bien donner l’accolade fraternelle à notre chef, le citoyen Rheto, dont vous connaissez tous le patriotisme et les talens.
GUYOT.
Bravo ! vive Galuchet ! vive Rheto ! Tambour, un roulement. Portez armes ! présentez armes !
GALUCHET, regardant Rheto.
Tiens ! la bonne farce ! c’est mon aristo de rédacteur en chef. Tu vas passer au second plan, blagueur ! (Il descend de son fauteuil, et Rheto l’embrasse. Applaudissemens.)
GALUCHET.
Citoyens, pour finir la séance, je vous prierai de vouloir bien entendre un refrain patriotique et divertissant de mon honorable ami Barnabé Chenu, pour lequel je solliciterai vos suffrages aux prochaines élections. Ce n’est pas long, mais c’est du chenu. En avant, Barnabé !
BARNABÉ CHENU.
Citoyens, c’est sur l’air de Larifla. Excusez si ma voix est un peu fatiguée. (Montrant son fusil.) J’ai joué de la clarinette, et ça essouffle. Hum ! hum !
L’aimable Galuchet
Fait l’aimable projet
De s’régaler tantôt
De têtes d’aristos.
Larifla.
Riches et calotins.
Ignobles Malthusiens,
Cessez tous vos forfaits,
Ou gare Galuchet !
Larifla.
Galuchet et l’Vengeur
Vous f’ront, ô exploiteurs !
Passer, pour notre bonheur.
Un très mauvais quart d’heure.
Larifla.
GUYOT.
Bravo ! bravo ! (Bas à Rheto.) Vite à l’Hôtel-de-Ville !
GRIFFAUD, bas à Furon.
Nous n’avons plus rien à faire ici. Vite à la Banque !
VII.
Une rue.
Démophile et Protagoras, déguisés et portant cocarde rouge, marchent l’un vers l’autre avec précaution, sans se voir.
DÉMOPHILE.
Cet emplâtre sur l’œil me déguise, mais il m’aveugle. Je ne sais plus où je suis.
PROTAGORAS.
Sans lunettes, je me crois méconnaissable. Par malheur, je ne distingue rien à dix pas.
DÉMOPHILE.
Le moindre bruit m’épouvante, et je tremble encore si je n’entends aucun bruit. Les orages de la tribune ne sont rien, comparés à ce silence de la ville terrifiée.
PROTAGORAS.
Qu’est-ce que le talent ? Qu’est-ce que le génie ? Qu’est-ce que l’homme ? J’ai pu délivrer la conscience de l’oppression de Dieu, mais, si un goujat voulait prendre ma bourse et ma vie, qui me délivrerait du goujat ? Les jésuites ne laisseraient pas d’avoir quelques bons argumens à me pousser en ce moment-ci.
DÉMOPHILE.
Je suis tellement ému, que je vois marcher les bornes… Vingt fois en un quart d’heure j’ai cru reconnaître le pas des patrouilles, et mon sang s’est figé. Ces secousses me tueront. Je me croyais plus hardi ; mais je n’ai que le courage civil, décidément.
PROTAGORAS.
J’avoue que je crève de peur. Il y a décidément des circonstances où la brute l’emporte. À ma place, un sous-lieutenant serait tranquille.
DÉMOPHILE.
Je ne puis pas cependant rester ici. Marchons.
PROTAGORAS.
J’aperçois une assez mauvaise figure.
DÉMOPHILE.
Cette fois je ne me trompe pas, voici un socialiste.
PROTAGORAS.
Faisons contenance.
DÉMOPHILE.
De l’audace, de l’audace, de l’audace !
PROTAGORAS.
Citoyen, vive la république, sacrebleu !
DÉMOPHILE.
Démocratique et sociale, tonnerre !
PROTAGORAS.
Cette voix est civilisée et même oratoire ; je la connais. — À bas les aristos !
DÉMOPHILE.
J’ai entendu ce bourgeois quelque part. — À la lanterne les aristos !
PROTAGORAS.
Plus de doute, c’est Démophile.
DÉMOPHILE.
Ah ! mon pauvre Protagoras, est-ce vous que je vois ? Vous êtes donc proscrit ?
PROTAGORAS.
Je le suppose, et vous ?
DÉMOPHILE.
Je dois l’être.
PROTAGORAS.
Démophile persécuté, lui qui a renversé deux dynasties !
DÉMOPHILE.
Protagoras forcé de s’expatrier, lui qui a tant servi la liberté !
PROTAGORAS.
Peuple ingrat !
DÉMOPHILE.
Peuple imbécile !
PROTAGORAS.
Où allons-nous ? où allons-nous ?
DÉMOPHILE.
Je vais tâcher de gagner l’Amérique. J’ai payé ma dette à la patrie ; j’ai fait ce que j’ai pu pour la sauver. Il ne me reste qu’à lui épargner un crime, et je m’enfuis. Si elle a besoin de moi, elle me rappellera. Entre nous, je la crois perdue. Les passions sont trop déchaînées.
PROTAGORAS.
J’espère encore. Parmi les chefs du mouvement, il y a beaucoup de mes anciens élèves. Je veux me tenir à portée de leur donner des conseils. Je vais me cacher dans quelque coin, mais prêt à reparaître. Je prévois une réaction qui sera pire que le mal.
DÉMOPHILE.
Pire que le mal actuel ?
PROTAGORAS.
Oui, cerlainemenl.
DÉMOPHILE.
Que diable pouvez-vous imaginer de pire ?
PROTAGORAS.
Vous êtes un habile politique et un grand orateur, mon cher Démophile, mais vous n’avez pas fait assez de philosophie. Ce qui se passe est fâcheux pour nous, qui le voyons. Néanmoins, à travers ces incidens difficiles, un fait magnifique et consolant se développe : le christianisme succombe, et le monde enfante la raison.
DÉMOPHILE.
Vous appelez cela la raison ?
PROTAGORAS.
Sans doute. La raison pure, libre, souveraine, divine, telle enfin que l’Allemagne la comprend. Divine, elle sera créatrice ; elle délivrera le genre humain, devenu viril, des langes où il a vécu jusqu’ici ; elle formera un ordre social plein de délices et de liberté. Sous sa main puissante, la terre transformée redeviendra l’Eden.
DÉMOPHILE.
L’esprit de contradiction vous emporte. Que me dites-vous ?
PROTAGORAS.
Oui, la raison fera ce miracle, et, si elle ne le faisait pas, que diable voudriez-vous qu’elle fît ? Homme et dieu tout ensemble, la raison réalisera ces enchantemens que l’humanité prend pour des souvenirs ou pour des rêves, et qui sont tout simplement le pressentiment de sa gloire et de son bonheur.
DÉMOPHILE.
Est-il possible, mon cher ami, dans les circonstances où nous sommes, que vous débitiez de pareilles balivernes !
PROTAGORAS.
Vous m’étonnez ! Vous n’avez donc rien compris à ce qui se fait depuis cent ans, à ce que j’ai fait devant vous, à ce que vous avez fait vous-même ? Vous appelez balivernes la philosophie du siècle, enseignée par nous avec toute sorte d’applaudissemens, et dont toute la génération actuelle est pénétrée ! Cette admirable philosophie a été le mobile du travail politique des derniers règnes ; c’est dans son esprit, pour sa défense, pour son triomphe, que vous notanmnent, Démophile, vous avez jeté bas deux dynasties.
DÉMOPHILE.
Vous vous moquez.
PROTAGORAS.
Je me moque ? Je m’assure, mon bon ami, que vous n’en croyez rien. Tout peu façonné que vous êtes au travail de la pensée, un si grand orateur, et qui m’a renversé du ministère, ne peut avoir absolument ignoré ce qu’il voulait et où il allait. À quoi bon, s’il vous plaît, tant d’admirables discours contre les restes de lois, de mœurs, de disciplines, d’institutions qui demeuraient encore, vestiges derniers du réseau de fer que la vieille église avait jetés sur la raison ? Dites-moi, je vous prie, pourquoi cette extension de toute liberté de parler, d’écrire, d’agir, toujours destinée à saper, à pulvériser et le préjugé théocratique et la racine même du préjugé ? Évidemment votre génie vous menait, par des illuminations soudaines, à ce même point où nous autres gens d’école n’arrivions qu’à petits pas et à grands efforts. Vous étiez convaincu que l’instinct du goujat honorait plus l’humanité et la servait mieux que la fausse morale et l’étroite vertu du prêtre.
DÉMOPHILE.
Moi ?
PROTAGORAS.
Sans doute, vous ! Faut-il que je vous récite tant de beaux passages sur le droit évident et l’évidente nécessité de discuter tout, d’attaquer tout, de renverser tout ? N’êtes-vous pas d’avis que l’espèce humaine, du moment qu’elle écrit dans un journal, ou parle dans un barreau, ou pérore sur une place publique, est parfaite ? N’avez-vous pas soutenu qu’elle ne s’égarait que dans la chaire sacerdotale, et que lui imposer silence partout ailleurs que là est un crime, le crime affreux qui justifie les révolutions ?
DÉMOPHILE.
Sans doute ; mais…
PROTAGORAS.
Mais quoi, mon illustre ami ? En dépit de toutes les objections, n’avez-vous pas rendu plus que personne à la philosophie l’éminent service de mettre l’enseignement dans ses mains ? Vous jugiez donc que la philosophie avait raison de vouloir ce qu’elle voulait ; et ce qu’elle voulait, ce que portaient ses flancs gros d’un monde, vous le saviez, car certes elle n’en faisait pas mystère. Laissez-moi vous rappeler, dans cette heure d’abattement, que votre zèle surpassait le mien. Il était certes éloquent et impétueux. J’essayais à contenir le mouvement, vous le précipitiez d’une ardeur invincible ; je fus vaincu. Je restai sur le carreau, meurtri et plein d’admiration.
DÉMOPHILE.
Vous prenez mal votre temps pour me persifler.
PROTAGORAS.
Je ne persifle point. Je suis fort sérieux, et je le ferai voir. Il est bien vrai qu’étant de nature et de profession pacifiques, je me serais accommodé de ne point assister aux couches de la philosophie. J’aurais aimé, comme Voltaire, à caresser de mon lit de mort le berceau tout préparé de mon enfant, sans risquer d’entendre les cris de la mère et les vagissemens du nouveau-né ; mais puisqu’enfin il est venu, ce cher enfant, je dois veiller à ce qu’on ne l’étouffe point. Il aura des écarts de jeunesse qui indisposeront le public et qui déplairont même, je le prévois, à plus d’un parent. Une réaction jésuitique est à craindre. On croira que l’ancienne morale avait du bon. Les théocrates reprendront la parole ; ils abuseront de quelques cas malheureux, de quelques misères, pour relever des dogmes que la raison redoute et proscrit. Voilà les ennemis et les doctrines qu’il faut combattre. Mon cher ami, faites comme moi, cachons-nous, mais n’allons pas trop loin. Restons là pour sauver notre œuvre. Quand les premières folies seront faites, alors nous reparaîtrons. Nous laisserons par terre le théocratique, et, en instruisant la raison à se modérer, nous assurerons son empire.
DÉMOPHILE.
Ne comptez pas sur moi ; je ne suis plus des vôtres.
PROTAGORAS.
Impossible, mon cher. À moins de devenir catholique, apostolique et romain, et de suivre désormais Valentin de Lavaur, vous êtes avec nous.
DÉMOPHILE.
J’irais jusque-là, plutôt que d’honorer le débordement d’infamies que vous appelez la raison. J’ai pu être un sot ; je l’ai été, s’il est vrai que j’aie favorisé le triomphe de vos doctrines. C’est la faute du temps où je suis né, c’est la faute de mon esprit, ce n’est pas la faute de mon cœur. Je ne suis pas méchant et je ne suis pas stupide.
PROTAGORAS.
De sorte qu’à votre avis je suis l’un ou l’autre ?
DÉMOPHILE.
Vous vous êtes trompé comme nous, plus que nous.
PROTAGORAS.
Je ne me suis point trompé.
DÉMOPHILE.
Mon cher ami, ne vous obstinez point dans une erreur dont vous voyez maintenant les conséquences horribles. Reconnaissez que nous avons été trop loin, beaucoup trop loin. Nous avons miné la base même de l’édifice. En chassant le prêtre, nous avons chassé le gendarme et descellé nous-mêmes les verrous qui nous défendaient des voleurs. Sans profit pour personne, nous avons plongé la patrie et nous dans un abîme de maux.
PROTAGORAS.
Homme de peu de foi ! ne voyez pas la patrie, voyez l’humanité ; ne songez pas à vous et au présent, songez à l’avenir.
DÉMOPHILE.
Allez vous promener ! Dans le présent, dans l’avenir, je ne vois que des ruines, des meurtres et un peuple sans frein, noyant la civilisation dans un bourbier de fange et de sang.
PROTAGORAS.
Taisez-vous donc ! Je rougirais pour vous si l’on pouvait nous entendre. Les jésuites ne parleraient pas autrement. Voulez-vous prendre leur place ? Entre l’église et moi pas de milieu.
DÉMOPHILE.
Eh bien ! dût mon nom être couvert d’une réprobation éternelle, je le dirai ! Oui, la main sur la conscience, s’il fallait choisir entre l’église et vous, s’il fallait condamner l’humanité aux conséquences de la doctrine théocratique ou aux conséquences de la vôtre…
PROTAGORAS.
Eh bien !
DÉMOPHILE.
Eh bien ! je n’hésiterais pas, et je dirais : Replongeons-nous dans la nuit du moyen-âge !… Mais nous n’en sommes point là. J’ai foi aux lumières de mon temps et à la sagesse de mon pays. La civilisation suivra sa glorieuse route entre les écueils contraires où d’aveugles passions l’attirent. Elle échappera aux fanatiques du progrès comme à ceux de la résistance. Voilà ma foi.
PROTAGORAS.
Nous ne sommes plus à la tribune, il faut parler raison. Sur quoi repose votre foi ?
DÉMOPHILE.
Le pays a le sentiment de la justice.
PROTAGORAS.
Qu’est-ce que c’est que le sentiment de la justice ?
DÉMOPHILE.
Si vous ne le savez pas, je le sais.
PROTAGORAS.
Voilà une réponse comme vous en avez fait beaucoup dans votre éblouissante carrière, et qui ne me paraît point concluante. Je vous dirai, moi, que le sentiment de la justice est celui pour lequel vous avez si long-temps combattu, qui ne veut point que la raison d’un homme soit soumise à celle d’un autre homme, ni qu’on vienne, au nom du ciel ou d’une prétendue nécessité sociale, condamner en nous des penchans naturels, sacrés, qu’enflamme la société même, dans l’intérêt de qui on voudrait les éteindre. Éveillé, fortifié, exalté par la philosophie, ce sentiment de la justice triomphe présentement après des efforts séculaires. Il est destiné à de terribles attaques et à de lamentables trahisons, je le défendrai. J’ai vécu pour lui, je mourrai pour lui.
DÉMOPHILE.
Allons donc ! s’il suffisait de ma volonté pour déporter en Océanie tous les apôtres de ce beau sentiment de la justice, on vous verrait le premier à me solliciter de le faire.
PROTAGORAS.
Peut-être bien… ; mais ce ne serait pas philosophique. Conservons, je vous en prie, les principes, mon illustre ami, et ne commettons pas le crime des théocrates, qui n’ont fait autre chose que brider le sentiment de la justice et de la liberté.
DÉMOPHILE.
Ô sophistes, perte des états, voilà comment vous perdez les peuples ! Ce prétendu sentiment de la justice est à mes yeux si faux, si funeste, si fécond en iniquités monstrueuses, que je fais vœu de le combattre durant ce qui me reste de vie. La mort même…
(On entend un coup de fusil. Démophile et Protagoras s’enfuient.)
VIII.
PHÉBUS. (Il vient à la rencontre de Protagoras et l’arrête.)
Ne vous engagez pas dans ces rues, la lave les inonde.
DÉMOPHILE, revenant sur ses pas.
La foule par là est considérable et très animée. Nous sommes bloqués.
PHÉBUS.
Ne craignez rien, je suis avec vous. Si le peuple déborde jusqu’ici, je me ferai connaître, et je le calmerai.
PROTAGORAS.
Merci ; mais…
PHÉBUS.
Quoi ?
PROTAGORAS.
Franchement, je ne m’y fie pas.
PHÉBUS.
Ne craignez rien, vous dis-je. J’ai vu la foule plus terrible et je l’ai domptée.
DÉMOPHILE.
Ne l’attendons point cependant, s’il est possible.
PHÉBUS.
Vous aussi, Démophile, vous doutez du pouvoir de la parole ?
DÉMOPHILE.
Très fort, même de la vôtre. Le monstre ne veut plus de nos gâteaux, il a flairé la chair et le sang. Ah ! Phébus, Phébus ! qu’avons-nous fait ?
PHÉBUS.
Nous avons fait une belle page d’histoire, et nous pouvons la faire plus belle encore. Que la même voix qui a dit à la révolution : Va ! lui dise : Tu n’iras pas plus loin !
DÉMOPHILE.
Vous vous flattez d’arrêter la révolution !
PHÉBUS.
Il n’y a pas à se flatter d’une chose si simple. Je monterai sur cette borne, et je la donnerai pour digue au torrent.
DÉMOPHILE.
Le fat !
PROTAGORAS.
Vous ne rendrez à l’humanité ni ce bon ni ce mauvais office.
DÉMOPHILE.
À l’autre ! Mais celui-ci, du moins, n’a pas mis le feu au monde uniquement pour s’amuser.
PHÉBUS.
L’humanité ! Vous me faites rire avec vos grands mots, mon cher philosophe. Il n’y a pas d’humanité. Il y a quelques hommes, fort peu, qui viennent à longs intervalles agiter les multitudes, afin de se donner à eux-mêmes le beau spectacle de leur puissance, et à ce qu’on appelle le genre humain de quoi s’occuper et admirer. Ainsi Moïse, ainsi Jésus-Christ, ainsi Mahomet, ainsi Luther, ainsi Robespierre…
PROTAGORAS.
Et vous, n’est-ce pas ?
PHÉBUS.
Et peut-être moi. Je crois qu’en effet je laisserai dans le monde quelques souvenirs et quelques idées…
PROTAGORAS.
Des souvenirs, c’est possible ; des idées, je ne vous en connais pas.
PHÉBUS, souriant.
Ô jalousie ! Mes idées, mon cher, sont les vôtres. Vous ne les avez pas inventées, mais dégrossies. Je leur ai donné d’abord les ailes de la poésie pour s’emparer de la terre, et ensuite, à mon commandement, elles sont devenues des faits. Maintenant, ce que j’ai déchaîné, vous me verrez le contenir. Ce soir, ou demain, ou dans quinze jours, je serai dictateur, et je serrerai les freins de cette locomotive infernale qui parcourt en quelques mois le chemin des siècles.