Sermons du curé d'Ars (page 45)
Si nous voulons faire l'éloge de certains saints, nous commençons à montrer les vices auxquels ils se sont d'abord abandonnés ; puis nous tâchons de les noyer dans leurs larmes, et de les couvrir par les pénitences qu'ils ont pratiquées pendant le reste de leur vie. Nous voyons d'un côté la faiblesse humaine, et de l'autre la puissance de la grâce. Parlons-nous de sainte Madeleine ? Nous commençons par raconter sa misérable vie, en-suite les larmes qu'elle a versées et les pénitences qu'elle a faites pour apaiser la justice de Dieu. Vous parlons-nous de saint Pierre ? Nous vous disons qu'après avoir eu le malheur de renier son divin Maître, il pleura amèrement, et sa pénitence dura autant que sa vie. Leurs larmes et leurs pénitences nous consolent ; mais cependant leurs péchés nous affligent, parce qu'ils ont offensé un Dieu si bon et qui mérite tant d'être aimé ! Mais, M.F., chez notre bon et grand saint Jean-Baptiste, nous ne trouvons rien qui puisse nous attrister. Tout doit, au contraire, nous réjouir ; car nous ne voyons en lui que du bien et point de mal : il n'a que des vertus et point de péchés. On ne commence à compter les vertus des autres saints et leurs pénitences qu'à partir d'un certain âge ; mais, de saint Jean-Baptiste, nous pouvons commencer à dire des merveilles, même avant sa naissance. Oh ! M.F., qu'il fait bon louer un saint dans lequel nous ne voyons que les vertus les plus sublimes ! Mais la grande difficulté que nous trouvons à faire l'éloge de saint Jean-Baptiste, c'est que ses vertus sont portées à un si haut degré de perfection et tellement au-dessus des connaissances de l'homme, qu'il nous semble témé-raire de vouloir entreprendre d'en dire quelque chose. Ne devrions-nous pas nous contenter de louer et de bénir le Seigneur, qui l'a distingué de tous les autres saints d'une manière si extraordinaire ? Saint Jean-Baptiste est le seul homme qui soit resté si peu de temps sous la tyrannie du péché ; il n'avait encore que six mois, lorsque Jésus-Christ vint lui-même le sanctifier dans le sein de sa mère : grâce qui n'a été accordée qu'à lui seul. L'on dit bien que le prophète Jérémie a été sanctifié dans le sein de sa mère, mais les saints Pères doutent que ce soit de la même manière.
Pour vous donner une idée de la grandeur de notre saint, je vous dirai qu'il fut l'ambassadeur du Père éter-nel, qui l'envoya pour annoncer la venue de son Fils sur la terre. Oui, M.F., ce grand saint fut comme cette belle étoile du matin, annonçant le lever du soleil qui doit réchauffer la terre et ranimer la nature. Le ciel fit tant de cas de saint Jean-Baptiste, qu'il employa tout ce qu'il y avait de plus grand dans sa cour, pour annoncer sa venue. Ce fut ce même ange qui annonça la concep-tion du Sauveur et celle de saint Jean. Ce fut, nous pouvons le dire, un enfant tout céleste : il a été formé dans le sein d'une mère, la plus sainte que la terre ait jamais portée, après la sainte Vierge . Ce fut là plutôt l'ouvrage de la grâce que celui de la nature ; car ses parents étaient fort avancés en âge et hors d'état d'avoir des enfants.
Saint Augustin demande pourquoi l'on célèbre la naissance de saint Jean-Baptiste, tandis que, pour tous les autres saints, la fête ne se célèbre que le jour de leur mort ? « C'est, nous dit-il, que les autres saints n'ont pas été choisis de Dieu ni avant de naître, ni même en naissant, mais seulement dans le cours de leur vie, après bien des combats et des pénitences ; saint Jean-Baptiste, au contraire, a été choisi de Dieu, non seulement en naissant, mais même avant de naître ; avant de voir le jour, il est prophète ; il est encore dans le sein de sa mère, que déjà il reconnaît le Sauveur du monde, lui-même encore dans le sein de la très sainte Vierge. »
Oui, M.F., disons-le, avant que ses yeux fussent ou-verts, il contemplait son Dieu et son Sauveur, promis depuis tant de siècles. Aussi voyons-nous que sa vie a été un prodige continuel. Sa naissance fut semblable à ce beau soleil qui paraît tous les jours, portant de toute part la joie et la fécondité. Son berceau fut comme une montagne de baume, qui répand ses parfums jusqu'aux extrémités de la terre. En effet, quand saint Jean vint au monde, tous ses parents, tous ceux des environs étaient ravis d'admiration ; on les entendait se dire les uns aux autres : « Que va devenir un jour cet enfant ? Vraiment, la main toute-puissante de Dieu est sur lui » Oui, M.F., de quelque côté que nous considérions ce saint, nous ne voyons rien en lui que de grand. 1 Il est grand par le nom de Jean qui lui fut donné ; 2 il est grand par les grâces dont le ciel l'a comblé ; 3 il est grand par la mission que Dieu lui a assignée ; 4 il est grand par les vertus sublimes qu'il a pratiquées ; 5 il est grand devant Dieu ; 6 il est grand devant les hommes ; 7 enfin, il est grand dans sa mort. N'est-ce pas un abîme de grandeurs ? N'ai-je pas raison de vous dire qu'on gagne-rait tout autant de garder le silence, que de vouloir en-treprendre l'éloge d'un si grand saint, tant ses vertus et ses privilèges sont au-dessus des connaissances d'un mortel ! Oh ! Que de grâces, M.F., nous pouvons obtenir du ciel par sa protection !
Je dis donc 1 que saint Jean est grand par le nom que l'ange lui a donné. Ce fut le Père éternel qui lui choisit ce nom, pour nous montrer que cet enfant serait tout céleste. Le nom de Jean signifie grâces, bénédic-tion, privilège extraordinaire. 2 Je dis qu'il est grand par les faveurs que le ciel lui accorda. Le bon Dieu, en effet, ne suivit point les lois ordinaires pour effacer en lui le péché originel : il fut sanctifié dans le sein de sa mère. Saint Ambroise nous dit que la grâce de Dieu l'anime, même avant d'avoir la vie, et saint Pierre Chry-sologue, que Dieu le met dans le ciel avant que ses pieds ne touchent la terre ; il lui donne l'esprit divin avant l'esprit humain, et lui fait présent de sa grâce avant que la nature ait formé son corps. Oui, ajoute ce grand saint, Dieu le fait vivre en lui avant qu'il ne vive de la vie naturelle. Mais si nous voulons avoir de cette grandeur une idée encore plus sublime, il faut considérer que Jésus-Christ lui-même, comme homme, lui a mérité ces grâces, et que la sainte Vierge fut choisie par le Père éternel pour en être la dépositaire. Oh ! M.F., que de grâces, que de vertus, que de grandeurs renfermées dans un seul saint ! ... A peine Jésus-Christ est-il conçu dans le sein de sa mère, qu'il part, ou plutôt il lui com-mande d'aller promptement trouver sa cousine élisa-beth, afin de sanctifier son précurseur. « Il semble, dit saint Pierre Damien, que le Fils de Dieu n'est venu sur la terre que pour celui-là seul : il laisse tous les autres hommes pour ne chercher que saint Jean. » Il donne une force extraordinaire à sa Mère pour traverser les montagnes de la Judée, ce qu'elle fait avec une vitesse incroyable. A l'arrivée de Marie, sainte élisabeth et saint Jean-Baptiste sont saisis d'un doux ravissement. élisa-beth ouvre la bouche pour publier les faveurs que Dieu lui fait par la visite de Marie ; Jean-Baptiste tres-saille de joie, et adore son Dieu et son Sauveur, avant même de le voir des yeux du corps. Ah ! Heureuse sanctification qui a été faite par Jésus-Christ lui-même avec tant de bienveillance et d'empressement !
Mais à cet amour prévenant de Jésus-Christ ajoutons, M.F., les prévenances de Marie, la dispensatrice de ses grâces. Oh ! quel bonheur pour saint Jean-Baptiste, qui, au sortir du sein de sa mère, fut mis entre les bras de la sainte Vierge ! Oh ! M.F., quelle effusion de grâces, pendant les trois mois qu'elle demeura chez sa cousine Elisabeth ! Que de fois n'a-t-elle pas pris cet enfant entre ses bras. Que de fois ne l'a-t-elle pas porté et baisé ? Saint Ambroise nous dit que la sainte Vierge avait tant de pureté et de sainteté, surtout depuis qu'elle avait conçu et enfanté le Fils de Dieu, qu'elle communiquait la pureté à tous ceux qui la voyaient. Il est impossible, dit ce Père, de la regarder sans se sentir brûler d'amour pour cette belle et précieuse vertu. Saint Denis l'Aréopa-gite dit que, même après l'Ascension de Jésus-Christ, elle avait tant de grâces, tant de charmes, tant d'attraits, tant de sainteté ; on voyait en elle tant de majesté et de rayons de la divinité, que tous l'auraient adorée comme une déesse, si la foi ne l'eût défendu . Si donc tous ceux qui la regardaient seulement se sentaient remplis d'une si grande pureté, quelle pureté n'aura-t-elle pas dû communiquer à saint Jean-Baptiste, en le caressant, en l'embrassant, en répandant sur ses lèvres l'esprit de la grâce par son haleine virginale ; car, en ce moment, Jésus et Marie n'étaient pour ainsi dire qu'une personne ? Jésus, dans ces temps heureux pour Marie, ne respirait que par la bouche de Marie ; le souffle et l'haleine de Marie n'étaient que la respiration de Jésus. Si Marie avait tant d'empire sur les âmes après l'Ascension de Jésus-Christ, quel torrent de grâces ne dut-elle pas répandre sur saint Jean, alors que Jésus-Christ était dans son sein ? O heureux enfant ! O heureuse mère ! Que de grâces la visite de Marie vous a procurées ! Ne devons-nous pas croire que le petit cœur de saint Jean fut, dans ces moments heu-reux, un brasier de flammes de l'amour divin ? Mais si tant de grâces sont accordées à sa naissance, que sera--ce donc durant le cours de sa vie ? A chaque instant, Dieu lui donne de nouvelles faveurs ; il les lui donne dès le sein de sa mère, et il ne s'arrêtera que dans le moment où le roi Hérode lui fera trancher la tête, pour la faire porter à l'infâme Hérodiade.
3 Saint Jean-Baptiste est grand par la mission que Dieu le Père lui a assignée de toute éternité. Le Saint--Esprit n'en parle qu'avec des transports d'admiration : il nous apprend que le Père éternel l'a choisi pour annon-cer aux hommes la venue du Sauveur. Les prophètes et les figures l'ont désigné longtemps d'avance ; mais Jean-Baptiste est lui-même la voix de Dieu criant dans le désert, annonçant au peuple que le royaume des cieux est pro-che, que le Sauveur est déjà sur la terre. Voyant venir à lui le Fils de Dieu, Jean, tout ravi de joie, se tourne vers le peuple en disant : « Voici l'Agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde » Voici le Ré-dempteur du monde, promis et attendu depuis quatre mille ans ; c'est lui-même qui vient racheter les hom-mes... « faites donc de dignes fruits de pénitence ! » Oui, M.F., cet office de précurseur est si relevé, que nous n'avons point de termes pour en parler dignement. Le Père éternel a voulu que saint Jean-Baptiste prit les intérêts de son Fils ; c'est à lui seul qu'il semble vouloir confier le soin de sa cause, comme étant le cœur le plus pur et le plus digne. Mais ce qui augmente presque à l'infini la grandeur de saint Jean-Baptiste, c'est d'avoir eu l'honneur de baptiser son Dieu ; cette mission achève entièrement de mettre le comble à sa gloire. « O mon Dieu ! s'écrie saint Augustin avec des transports d'admi-ration, quelle plus grande gloire pour un serviteur, que celle de baptiser son Sauveur et son Maître ? Quel hon-neur pour une créature de voir à ses pieds son Créa-teur » « Mes enfants, nous dit Tertullien, pour tou-cher le corps adorable de Jésus-Christ, il fallait que saint Jean-Baptiste eût une pureté proportionnée à celle de la sainte Vierge, » ce qui semble le mettre presque au même rang.
4 Saint Jean-Baptiste est grand par les vertus sublimes qu'il a pratiquées. Je ne vous parlerai pas, M.F., de ses vertus intérieures ; c'est un chaos qui n'a point de fond, et que Dieu seul a pu sonder : tout au plus pouvons-nous parler de celles qui ont paru aux yeux des hommes, et qui ont rempli le monde d'étonnement. Si nous voulons considérer sa pénitence, son zèle infati-gable, son détachement et sa grande humilité, nous ne saurons de quelle vertu il faut d'abord parler. Je dis d'abord qu'il sortit de la maison paternelle encore enfant, pour aller dans un désert où il vécut seul, dans la com-pagnie des bêtes sauvages ; il n'avait pour tout vêtement qu'une tunique grossière, faite de poils de chameau. Sa nourriture se composait d'un peu de miel sauvage et de sauterelles . L'eau seule lui suffisait pour boisson, encore en prenait-il si peu que Jésus-Christ nous dit « qu'il ne mangeait ni ne buvait » nous faisant ainsi comprendre qu'il prenait peu de chose pour soutenir sa vie. Nous voyons, il est vrai, beaucoup de saints aller passer le reste de leurs jours dans les bois ; mais ils avaient de quoi se loger et pourvoir à leurs besoins. Saint Jean, nous pouvons le dire, est le seul qui soit entré si jeune dans les forêts. En effet, il aurait eu à peine dix-huit mois, lorsque le roi Hérode conçut le barbare des-sein de faire mourir tous les enfants au-dessous de deux ans. Son père, Zacharie, conseilla à élisabeth, sa femme, de prendre l'enfant et de fuir, afin d'éviter le massacre. En effet, après toutes les merveilles dont on avait été témoin à sa naissance, il était à craindre qu'on ne le prit pour le Messie. Pour épargner la mort à son enfant, élisa-beth s'enfuit dans les bois en toute hâte, s'abandonnant ainsi aux mains de la Providence ; mais, hélas ! Quarante jours après, elle mourut ! Les officiers du roi étant venus trouver Zacharie, lui demandèrent où étaient l'en-fant et sa mère ? Le père répondit qu'il ne pouvait le leur dire. écumant de rage, ils l'assommèrent entre le vesti-bule et l'autel ; car il était alors à prier dans le temple . Mais que va devenir notre saint Jean, n'ayant pas encore deux ans, au milieu d'un bois, sans père, sans mère, sans espérance du moindre secours humain ? Cela vous étonne peut-être, mais ne craignez rien, tout ceci ne se fait que par un ordre exprès de la Providence. Quoique ses parents fussent de grands saints, ils n'étaient pas encore dignes cependant d'avoir soin de cet enfant incomparable ; c'était aux anges qu'était réservé cet honneur. A peine élisabeth fut-elle morte, que le Père éternel envoya, non pas seulement un ange, mais une foule d'anges, qui veillèrent à la conservation de cet enfant céleste, jusqu'au moment où il put se suffire à lui-même. Nous savons bien que le Seigneur envoya plusieurs fois à ses saints de quoi secourir leur misère aux uns, des corbeaux, tel qu'à un saint Paul, ermite ; aux autres, des chiens, comme à saint Roch ; des biches, comme à saint Gilles ; il commanda une fois à un ange d'aller porter de la nourriture au prophète élie, dans le temps que la reine Jézabel le persécutait . Mais pour notre saint Jean, les animaux n'auraient osé approcher de l'ambassadeur du Père éternel. Ce n'était pas assez d'un ange, il fallait que le ciel entier s'employât pour lui seul. Notre saint est donc privé des bras maternels ; mais tout aussitôt les anges viennent et l'entourent. « O mon Dieu ! s'écrie l'illustre cardinal Baronius, quel prodige de merveilles que cet enfant, qui, même en naissant, étonne le ciel et la terre ! »
Sa pénitence commence presque avec sa vie. Ah ! pauvre enfant, pourquoi faites-vous pénitence ? C'est vrai, il n'est pas le seul qui ait fait pénitence. Quand nous parcourons les vies des Saints, nous y trouvons des rigueurs qui font frémir et confondent notre lâcheté. Les uns passent sept ou huit jours sans boire ni manger ; d'autres, tel qu'un saint Siméon Stylite , vont même jusqu'à quarante jours ; ou bien ils endureront des tourments à faire mourir de frayeur, ici qu'un saint Venance, une sainte Reine, et bien d'autres encore. Néanmoins, nous voyons que tous avaient péché, et tous, par consé-quent, avaient besoin de faire pénitence pour satisfaire à la justice divine. Mais notre saint Jean, pourquoi fait-il pénitence ? Sa voix n'est-elle pas la plus sainte et la plus pure de toutes les vies, après celle de la sainte Vierge ? En voici la raison. étant l'ambassadeur du Père éternel pour annoncer la venue de son Fils, il fallait qu'il fût orné des plus sublimes vertus, et que sa seule présence commençât à ébranler et à toucher les cœurs par l'exem-ple d'une vie si innocente et si pénitente. Les larmes et les gémissements sont toute sa nourriture et son occupa-tion ; il n'est aucune vertu qu'il ne pratique au plus haut degré de perfection. Si, après tant d'années de larmes et, de pénitences, il quitte son désert, c'est pour annoncer au peuple et préparer la venue du Messie ; s'il eut tant de courage, c'est qu'il espérait donner sa vie pour son Sauveur, avant que son Sauveur ne la donnât pour lui.
Il fut grand par son zèle.
Il parlait avec tant d'ardeur, avec un zèle si enflammé, qu'il étonnait tout le monde. L'on croyait voir en lui le prophète élie revenu sur la terre et monté sur son char tout de feu, pour convertir les pécheurs les plus endurcis. Rien n'est capable de l'arrêter ; partout où il trouve le vice, il le combat avec un zèle inouï. Il reproche aux pécheurs leur vie hon-teuse, et les menaces de la colère de Dieu s'ils ne font pénitence : « Races de vipères, leur dit-il, qui vous a appris à fuir la colère du Seigneur prête à tomber sur vous ? Faites donc de dignes fruits de pénitence, ne retar-dez plus votre conversion ; car la cognée est au pied de l'arbre, et tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu . » « Oui, s'écrie saint Bernard, il était tellement enflammé de l'amour de Dieu, que ses paroles étaient comme des charbons ardents, capables d'embraser les cœurs les plus glacés et de convertir les pécheurs les plus endurcis. » Si on lui demandait ce qu'il fallait faire pour se préparer à la venue du Messie « Que celui, leur disait-il, qui a deux habits en donne un aux pauvres. Que celui qui a du pain en donne à celui qui n'en a point . » Enfin, dans l'ardeur de son zèle, ayant appris que le roi s'abandonnait au vice infâme de l'impureté, il va à la cour, et lui reproche hardiment une vie si honteuse et si indigne. Cependant, il savait très bien que cette démarche lui coûterait la vie ; n'im-porte, la gloire de Dieu est attaquée, cela lui suffit pour que ni les menaces, ni les tourments ne puissent l'arrê-ter ; il foule tout sous ses pieds, il ne se croit au monde que pour défendre les intérêts de son Dieu, et, dès que l'occasion s'en présente, il la saisit. Ah ! plût à Dieu que ses ministres d'aujourd'hui fussent tous dans les mêmes dispositions, et que ni les promesses, ni les menaces ne fussent pour eux un sujet de trahir leur conscience ! Oui, M.F., ce grand saint brûlait du désir de donner sa vie pour son Sauveur. Oh ! si nous avions tous ce bonheur, et si nous faisions pour cela tout ce qui serait en notre pouvoir, que de péchés de moins, que de vertus et de bonnes œuvres de plus ! ...
Il est grand par son détachement des biens de ce monde et le mépris même de la vie. Il a, en quelque sorte, surpassé Jésus-Christ dans sa pauvreté. Si Jésus--Christ n'a pas voulu naître dans une maison qui appar-tînt à ses parents ; cependant, quelque temps après, il est revenu à Nazareth, dans la maison de sa mère. Saint Jean-Baptiste, au contraire, quitta la maison paternelle à l'âge de dix-huit mois environ, et il n'y revint jamais. Le Fils de Dieu fut bien pauvre dans ses vêtements et sa nourriture ; saint Jean-Baptiste, pour ainsi dire, l'a été encore davantage. Le Fils de Dieu avait des habits ordinaires ; lui, n'a qu'une peau de chameau toute héris-sée de poils. La nourriture du Fils de Dieu est un peu de pain ordinaire ; celle de saint Jean-Baptiste est un peu de miel sauvage et quelques sauterelles. Le Fils de Dieu se reposait sur un bien mauvais lit ; saint Jean n'avait que la terre nue. Aussi Jésus-Christ lui-même dit que Jean-Baptiste ne mangeait ni ne buvait, pour nous mon-trer la grandeur de sa pénitence. Le Sauveur du monde avait encore la compagnie de ses parents ; saint Jean-Baptiste n'eut que la compagnie des bêtes sauvages. N'est-il pas vrai, M.F. ? nous sommes forcés de l'avouer, l'on ne peut trouver le fond de cet océan de vertus, et tout ce que nous pouvons en dire n'est rien.
Il est grand par son humilité.
Jamais, M.F., la terre n'a eu le bonheur de voir un saint aussi humble. Il est, après la sainte Vierge, tout ce qu'il y a de plus grand, et il se compare à tout ce qu'il y a de plus vil et de plus faible sur la terre. Il jouit, aux yeux du monde, de la plus haute réputation : les uns le regardent comme un ange descendu du ciel, les autres le prennent pour le Messie lui-même. En effet, les pontifes et les premiers d'entre les Juifs avaient conçu de lui une si grande idée, qu'ils lui envoyèrent tout ce qu'il y avait de plus consi-dérable dans leur nation, tel que les prêtres et les lévites, pour savoir de lui-même et de sa propre bouche, qui il était. On lui demanda d'abord s'il était le Messie ; car une vie remplie de tant de prodiges, si retirée et si pé-nitente, ne pouvait, à leurs yeux, convenir qu'au Messie. Cet abîme d'humilité leur répond sans détours : « Non. » Ne pouvant se persuader qu'il fût un homme ordinaire, ils lui demandent s'il est Elie ; sachant que ce prophète était un homme de miracles. II dit de nouveau : « Non, je ne le suis pas. » « Mais, lui disent-ils, si vous n'êtes ni le Messie, ni un prophète, dites-nous qui vous êtes, afin que nous rendions raison à ceux qui nous ont en-voyés vers vous. » « Eh bien !
leur répond ce prodige d'humilité, je suis la voix de celui qui crie dans le dé-sert : Préparez les voies du Seigneur, faites péni-tence » Pouvait-il mieux montrer son humilité, di-sant qu'il n'est que le son d'une voix retentissant dans le désert ? Peut-on trouver quelque chose de plus faible et de moindre valeur que le son de la voix ? « Celui qui vient après moi est infiniment plus grand que moi, je ne suis pas même digne de toucher le cordon de ses souliers. » O humilité incomparable ! Il pouvait très bien s'attribuer la qualité de prophète, puisqu'il est envoyé de Dieu pour annoncer la venue de son Fils ; mais, afin de détruire la bonne opinion que l'on avait de lui, il se sert des termes les plus capables de le faire confondre avec le commun des mortels. « Il est aisé, M.F., nous dit saint Augustin, de ne pas désirer les louanges quand on ne veut pas nous les donner ; mais il est difficile de ne pas prendre plaisir à les entendre lorsqu'on les publie devant nous. »
5 Saint Jean-Baptiste est grand devant Dieu, parce que Jésus-Christ lui-même a fait son panégyrique, et qu'il a loué toutes ses belles vertus. Assurément, il y a bien de la différence entre les louanges que donnent les hommes, et celles que Dieu donne lui-même. Tous les hommes sont sujets à se tromper, mais Dieu n'estime et ne loue que ce qui est digne d'être estimé ou loué. O quelle gloire pour notre saint d'avoir été grand devant Dieu ! C'est le plus grand des honneurs.
Jésus-Christ en a fait tant d'estime, qu'il n'a pas voulu qu'un homme ordinaire, ni même un ange, fît l'éloge de ses vertus ; il a voulu le faire lui-même : montrant ainsi qu'il n'y avait nulle créature dans le ciel ni sur la terre, capable de le faire dignement. Nous lisons, il est vrai, dans l'écriture sainte, que Dieu dit, parlant de Moïse, de Joseph, du prophète Nathan et du prophète élie, qu'ils ont été grands devant les rois de la terre ; mais, pour être grand devant Dieu, saint Jean-Baptiste seul est mis à ce rang. Si j'osais, je dirais que Dieu semble vouloir l'égaler à lui-même. L'ange, messager de l'Incarnation, se sert des mêmes paroles, en parlant à Marie et en parlant à éli-sabeth : « Le Fils qui naîtra de vous sera grand devant Dieu et devant les hommes. » D'après cela, M.F., n'avais-je pas raison de vous dire que nulle créature n'était capable de faire l'éloge de cet ange terrestre ? Jésus-Christ, il est vrai, a bien loué Madeleine pour avoir embrassé ses pieds ; il a bien loué le Centenier et la Chananéenne, en disant qu'il n'y avait point de foi si grande en tout Israël, mais cela n'est dit que pour quel-ques vertus particulières ; il prend, au contraire, un sin-gulier plaisir à parler de chacune des perfections de notre saint. écoutez-le quand, s'adressant aux Juifs, il leur parle de sa fermeté : « Qu'êtes-vous allés voir dans le désert ? Un roseau agité par le vent ? » c'est-à-dire un homme ordinaire, qui a pour apanage l'inconstance et la faiblesse, qui plie à tous les vents. Mais non, c'est un homme inébranlable, et inviolablement attaché aux lois de son Dieu. Entendez-le parler de sa pénitence. Qui êtes- vous allé voir ? « Avez-vous vu un homme vêtu délicate-ment » comme les mondains ? « Non, ces personnes se tiennent dans les maisons des grands. » Enfin, pour porter ses louanges comme à l'infini, il dit que « nul d'entre les enfants des femmes ne peut l'égaler . » Que peut--on dire de plus, M.F. ? Quand Jésus-Christ a loué quel-ques vertus, il ne les a jamais mises au-dessus de celles d'autres saints ; mais, quand il loue Jean-Baptiste, il exalte sa sainteté au-dessus de celle de tous les autres hommes. Encore, il finit par assurer que « c'est un pro-phète, et plus qu'un prophète. »
Oh ! M.F., que de grâces et que de bénédictions nous obtiendrions, si nous avions le bonheur d'avoir une vraie confiance en ce grand saint ! ...
6 Saint Jean est grand devant les hommes. Plusieurs siècles avant, les prophètes ont annoncé sa naissance, et ils ont employé, en parlant de sa venue, toute l'élo-quence que le Saint-Esprit leur avait donnée. Le pro-phète Isaïe le peint sous la figure d'une voix retentis-sante, qui se fera entendre dans tous les déserts de la Judée . Jérémie le compare à un mur d'airain et à une flèche embrasée, pour nous montrer sa constance et son zèle pour la gloire de Dieu . Malachie l'appelle un ange, pour nous montrer la beauté et la grandeur de sa pureté . « L'opinion que l'on avait de lui était si grande, dit saint Jean Damascène, que tout le peuple le suivait en le prenant pour le Messie. Quand il eut le bonheur de baptiser Jésus-Christ, on lui eût attribué ces paroles qu'on entendit descendre du ciel. « C'est ici mon Fils bien-aimé, » si le Saint-Esprit, qui parut alors sous la forme d'une colombe, n'eût fait connaître le Fils de Dieu en se reposant sur sa tête. » Après sa mort, on a cru voir en la personne de Jésus-Christ, Jean-Baptiste ressuscité. Les Pères de l'église ne savent en quels termes parler de lui, tant ils trouvent ses mérites au--dessus de leur science. Saint Pierre Chrysologue l'appelle l'école de la vertu, le modèle de la sainteté, la règle de la justice, le martyr de la virginité, l'exemple de la chas-teté, le prédicateur de la pénitence, la voix des apôtres, la lumière du monde, le témoin de Dieu et le sanctuaire de la sainte Trinité. Et pour vous donner une idée de l'estime que l'église du ciel, et de la terre fait de notre saint, je vous dirai que Dieu avait inspiré à son église la pensée de célébrer trois messes le jour de sa nais-sance, comme à la naissance du Sauveur ; tant sa vie a de conformité avec celle du divin Maître. Hé bien ! M.F., vous faisiez-vous une telle idée de la grandeur, de la dignité et de la sainteté de notre Jean-Baptiste ? Ah ! mes amis, pourquoi avons-nous si peu de dévotion et de confiance aux saints ? C'est que nous n'avons jamais pris la peine de connaître les vertus et les pénitences qu'ils ont pratiquées, et le pouvoir qu'ils ont auprès du bon Dieu.
7 Enfin, saint Jean-Baptiste est grand par sa mort. Elle est parfaitement conforme à celle de Jésus-Christ. Jésus-Christ a tracé 1e chemin du ciel à tous les saints, quant à saint Jean-Baptiste, il l'a fait marcher devant lui. Jean-Baptiste l'a précédé au désert, avant lui il a embrassé la pénitence extérieure, avant lui il a prêché, avant lui il est mort. Le Sauveur a été délaissé et aban-donné de tous ses amis, excepté de sa sainte Mère ; saint Jean semble l'avoir été encore davantage. Jésus-Christ dans sa passion, est suivi de plusieurs saintes femmes en pleurs ; saint Jean n'est consolé de personne : à l'exemple de son divin Maître, il va mourir dans les tourments et l'abandon universel. Quand le bienheureux saint étienne fut lapidé par les Juifs, il eut le bonheur d'être encouragé par le Seigneur lui-même, qui ouvrit les cieux, et, par cette brèche, se montra à lui. Saint Jean souffre une mort encore plus amère que saint Etienne, car si Jésus eût voulu consoler saint Jean, il n'aurait pas eu besoin d'ouvrir les cieux ; mais, seule-ment, de faire quelques pas pour venir de Galilée en Judée.
Il aurait pu au moins lui envoyer un ange pour le consoler comme il fit à saint Pierre, qui, ayant été mis en prison dans la même ville de Jérusalem par l'ordre d'Hérode, un ange lui fut envoyé qui brisa ses chaînes, et le rendit sain et sauf aux fidèles . Pourquoi donc, M.F., Jésus-Christ n'agit-il pas de la sorte envers son parent, le plus innocent de tous les saints, le plus aus-tère de tous les confesseurs dans les rigueurs de la péni-tence, le plus chaste parmi les vierges, le plus mortifié et le plus affligé des martyrs dans sa passion et dans sa mort ? Ne vous étonnez pas, M.F., de voir un si grand saint, dont Dieu lui-même a tant fait d'éloges, mourir sans consolation et abandonné à sa dernière heure ; après avoir été pendant toute sa vie une image vivante de Jésus-Christ, il fallait qu'il le fût encore dans sa mort. De même que le Fils de Dieu devait être, à son dernier moment, abandonné de son Père, de même aussi il fal-lait que notre saint fût abandonné de son propre parent. Le zèle que Jésus-Christ fit paraître pour la gloire de son Père, sa liberté de reprendre le vice, lui attirèrent des accusateurs et des faux témoins. Il en fut de même pour saint Jean-Baptiste . Hérode voyant sa liberté à le reprendre, le fit mettre en prison sur la demande d'Hé-rodiade, femme adultère. Ceux qui témoignèrent à faux contre Jésus-Christ étaient des gens méprisables ;
ceux qui firent condamner saint Jean-Baptiste, étaient tout ce que la terre avait porté de plus infâme : un roi impu-dique, une femme adultère et sa fille qui n'était pas moins infâme.
Pendant que le roi et toute sa cour étaient livrés à la débauche et à l'impudicité, celle-ci dansa avec tant de grâce, que le roi promit de lui donner ce qu'elle voudrait, quand ce serait la moitié de son royaume. L'infâme fille s'adressa à sa mère pour savoir ce qu'elle devait demander au roi.
Cette mère adultère, ennemie du plus saint des hommes : « Allez, dit-elle, prenez ce plat, et apportez-moi la tête de Jean. » La malheureuse fille, digne d'une telle mère, va aussitôt trouver le roi. « Donnez-moi, dit-elle, dans ce plat, et sur-le-champ, la tête de Jean-Baptiste. » Le roi sembla avoir horreur de cette demande, mais, ne voulant passer pour inconstant, il commanda au bourreau d'aller trancher la tête à Jean. Cette fille criminelle, plus joyeuse de cette tête, que de la moitié du royaume d'Hérode, s'en va toute triom-phante la porter à sa mère, qui, écumant de rage, ose porter ses mains impures sur la langue du plus saint des enfants des hommes, et, prenant le poinçon dont elle bouclait ses cheveux, la perce et reperce en mille endroits, pour se venger de la liberté qu'avait pris le saint de lui reprocher ses crimes. Hélas ! M.F., qui ne serait pas touché de compassion à la vue de tant de cruautés ! Jésus-Christ fut couvert de son sang à la fla-gellation ; saint Jean-Baptiste ne le fut pas moins dans sa passion, puisque son sang semblait lui avoir fait un second vêtement. Jésus-Christ ne fut plus persécuté après sa mort ; notre grand saint éprouva, même après sa mort, la fureur de ses ennemis. Qui de nous ne serait pas étonné de voir un si grand saint souffrir tant de supplices, sans que Jésus prenne sa défense ? Ah ! M.F., c'est que Dieu voulait élever Jean au plus haut degré de perfec-tion et de gloire. Il voulut que sa vie et sa mort ne fus-sent qu'un martyre continuel. Dieu ne tarda pas à punir les auteurs de la mort de Jean. La fille impudique, traversant un jour une rivière, fut prise, dit-on, entre deux morceaux de glaces qui lui tranchèrent la tête. Quant à Hérode et à l'adultère Hérodiade, accusés par Agrippa d'avoir tramé une sédition, et forcés de s'exiler en Espa-gne, ils moururent l'un et l'autre en chemin, accablés de maux de toute espèce.
Tout ceci nous montre que les souffrances et les per-sécutions ont été et seront toujours le partage des saints et des bons chrétiens, et que nous devons nous réjouir lorsque nous sommes méprisés et persécutés des gens du monde. Demandons, M.F., au bon Dieu, pendant l'octave de cette belle fête, qu'il veuille nous accorder, par l'intercession de notre grand saint, les vertus qu'il a pratiquées pendant sa vie, et surtout son humilité, qu'il a portée à un si haut degré ; sa pureté, qu'il a défendue aux dépens de sa vie ; son détachement des biens ter-restres et son mépris de la mort ; enfin, son union par-faite avec Dieu. Oui, allons nous adresser en toute con-fiance à saint Jean-Baptiste ; rappelons-nous qu'il est encore plus puissant dans le ciel que sur la terre, qu'il nous obtiendra des grâces pour le temps, et la gloire pour l'éternité. C'est le bonheur que je vous souhaite...
1er AOUT
SUR LE MARTYRE DES MACHABéES
Parati sumus mori, magis quam patrias Dei leges prævaricari.
Nous sommes prêts à mourir plutôt que de violer la loi de Dieu et de notre pays.
(II L. des Machabées, VII, 2 )
Telle fut, M.F., la réponse que fit l'illustre famille des Machabées à Antiochus, ce fameux persécuteur de la reli-gion. Ces jeunes Hébreux répondirent avec courage : « Nous devons à Dieu un amour à toute épreuve, et aucun tourment ne pourra nous faire violer la fidélité que nous lui devons ; nous voici, vous pouvez nous faire souffrir, nos corps sont en votre pouvoir ; mais notre foi, notre amour, vous n'en êtes pas le maître, vous n'avez point d'empire sur nous en cela ; ne vous attendez donc pas à ce que nous fassions quelque chose qui puisse déplaire au Seigneur, nous sommes heureux de mourir. » Ils ne balancent pas, ils sont résolus, avec la grâce de Dieu, de perdre non seulement leurs biens, leur honneur, mais encore leur vie. Voyez-vous le courage de ces anciens martyrs, qui avaient beaucoup moins de grâces que nous ? Non, M.F., ces saints martyrs n'avaient pas vu, comme nous, Jésus-Christ portant sa croix sur le Calvaire ; ils n'avaient pas encore vu ces foules de martyrs, qui, à l'exemple de Jésus-Christ, ont donné leur vie avec tant de courage ; mais c'étaient eux qui traçaient le chemin. Ils n'avaient pas, comme nous, le bonheur d'entendre la voix de Jésus-Christ, qui, du haut de la croix, semble nous dire : » Venez, mes enfants ; venez, montez sur votre Calvaire, comme je suis monté sur le mien. » Voilà bien un langage capable de nous donner des forces.
Mais non, ils n'avaient pas le même bonheur ! Oh : si nos pères reparaissaient au milieu de nous, pourraient--ils nous reconnaître pour leurs enfants et leurs héritiers dans la foi ? Hélas ! combien parmi nous qui, non par la crainte de la mort ni même de la perte de leurs biens, mais par un petit respect humain, une petite crainte d'être raillé, abandonnent leur Dieu et rougissent d'être de bons chrétiens ? Combien d'autres déshonorent cette religion sainte par une vie toute païenne et toute mon-daine ? Pour vous engager, M.F., à ne rien craindre quand il s'agit de plaire à Dieu et de sauver votre âme, je vais vous mettre devant les yeux le courage des saints martyrs de l'Ancien Testament et de quelques-uns du Nouveau. Mais ne nous contentons pas d'admirer leur intrépidité et leur zèle pour la gloire de Dieu et le salut de leur âme.
Confrontons leur vie avec la nôtre, leur courage avec notre lâcheté, leurs tourments avec notre horreur de la pénitence ; voyons si nous pouvons comme eux espérer le ciel en faisant ce que nous faisons. Hélas, que de chrétiens damnés !... Faisons, pour les imiter, tout ce qui sera en notre pouvoir.
I – Si nous ouvrons les Livres saints, nous voyons que de tout temps, les bons ont été persécutés par les méchants. C'est ce à quoi il faut nous attendre, si nous voulons espérer le ciel. Voyez Abel et Caïn, Joseph et ses frères, David et Saül, Jacob et ésaü, etc., etc. Nous n'avons point d'autre partage sur la terre, ceux qui ont passé avant nous le démontrent assez. De tout temps, ceux qui ont voulu être à Dieu ont fait le sacrifice de leurs biens, de leur réputation et de leur vie même ; si nous voulons espérer leur récompense, nous devons faire comme eux, sinon nous n'aurons jamais le bonheur d'al-ler participer à leur joie. Voici un exemple pour mieux vous en convaincre. Nous lisons dans l'Ancien Testa-ment que les Juifs, revenus de la captivité de Babylone, furent en paix jusqu'au moment où l'impie Antiochus monta sur le trône. Ce méchant roi excita la plus cruelle persécution qu'ils eussent encore jamais vue jusqu'alors ; Dieu le permit, il est vrai, pour éprouver ses serviteurs ; et d'ailleurs, le prophète Daniel la leur avait annoncée . Le dessein de ce roi impie était d'abolir entièrement, s'il le pouvait, le culte du vrai Dieu. II ordonna sous peine de mort, de profaner le jour du sabbat et des fêtes, de dépouiller les lieux saints, de bâtir des autels et des temples au démon, et de sacrifier des animaux défendus par la loi. II fit placer une idole infâme dans le temple, les livres de la loi furent détruits et jetés au feu. Si l'on trouvait quelques Juifs qui voulussent servir le Seigneur, ils étaient aussitôt pris et punis de mort. La ville sainte fut abandonnée de ses propres sujets et devint la demeure des païens. Le saint temple devint dé-sert, toutes les fêtes furent changées en deuil ; cepen-dant, malgré toutes ces terreurs que l'on commençait à répandre pour forcer les Juifs à renoncer au vrai Dieu, plusieurs prirent la résolution de ne rien faire contre la loi, et de mourir plutôt que de la violer.
Un de ceux qui se montrèrent les plus intrépides fut un bon vieillard nommé éléazar, âgé de quatre-vingt-dix ans, connu pour sa vie pure et innocente . Ses persé-cuteurs le prirent et lui commandèrent de manger de la viande qui avait été offerte aux idoles, sinon, on le ferait mourir selon la loi du mauvais roi. Voyant qu'il refusait, on voulut le contraindre ; les uns lui ouvraient la bouche, les autres lui mettaient la viande dedans, comme si ces insensés ne savaient pas que la volonté seule fait le pé-ché, et qu'une action où le cœur n'a point de part n'est pas un péché. éléazar fut invincible, il préféra la mort plutôt que d'obéir à l'empereur en mangeant de la viande défendue par la loi.
« Je préfère, dit-il, une mort inno-cente à une vie criminelle. » Pendant qu'il allait avec joie à la mort, il eut à subir une épreuve de la part de ses amis, et, pour cela même, bien plus redoutable que celle que lui faisait endurer le roi impie. étant venu le trouver, ils lui dirent en pleurant : « Mon ami, nous ve-nons ici pour vous sauver, comme nous nous sommes sauvés nous-mêmes. Nous ferons apporter de la viande qui n'a pas été offerte aux idoles, c'est-à-dire au démon, et, par complaisance, vous la toucherez seulement, et nous dirons aux officiers du roi que vous avez obéi. Voilà un moyen bien sûr pour éviter la mort et vous rendre à votre nation. »
Mais le saint martyr s'écria : « Non, non, jamais je ne ferai cela ; qu'on me mène de suite au sup-plice, plutôt que de commettre une lâcheté semblable, qui outragerait mon Dieu ; que l'on me jette tout vivant dans le tombeau, je le préfère mille fois. Eh quoi ! mon Dieu, l'on me croit capable, à mon âge, de dissimuler, de faire croire que ma religion n'est qu'une superstition ! Moi, laisser un si mauvais exemple à la jeunesse qui se propose de me prendre pour modèle ?... moi, leur laisser croire que j'ai été séduit par l'amour de la vie et par la crainte des supplices ? Non, non ! ... jamais, dans le peu de jours qui me reste à vivre, je ne me laisserai aller à une semblable lâcheté.
Quand bien même je pourrais aujourd'hui, en prostituant mon âme et ma conscience, échapper aux supplices des hommes, pourrai-je échapper à la justice de Dieu ? Non, mourons avec constance, mes amis, et montrons-nous dignes de notre âge, puisque Dieu daigne nous choisir pour nous donner en spec-tacle à la jeunesse. La mort la plus cruelle est aussi douce qu'elle est glorieuse, quand c'est à Dieu qu'on fait le sacrifice de sa vie. Pourquoi craindrais-je de perdre une vie que bientôt je serai obligé de quitter sans mérite, tandis qu'en la donnant dès aujourd'hui à Dieu, j'en reçois une si belle récompense pour l'éternité !... Venez, bourreaux, ajoutait-il avec un courage extraordi-naire, venez, et vous verrez les sacrifices que peuvent faire ceux qui sont aidés de la force d'En-Haut ; vous aller m'ôter un reste de vie pour m'en procurer une éternelle. Ah ! il me semble voir les anges qui viennent à moi, pour emmener mon âme dans le ciel ; non, non, mes amis, je ne crains ni les tourments ni la mort, tout cela est un bien pour moi. Mourons pour notre Dieu, et nous lui montrerons que nous l'aimons véritablement. Mourons, mes enfants, et nous quitterons la guerre et les souffrances pour aller dans un lieu de paix, de joie et de délices. Oui, mon Dieu, je vous fais volontiers le sacrifice de ma vie ! » Oh ! M.F., que ces sentiments sont beaux ! qu'ils sont dignes de la grandeur d'une belle âme et d'une religion aussi sainte qu'est la nôtre. Toutes ces belles paroles qu'il prononça en présence de ses bourreaux auraient bien dû les toucher et changer leur cœur ; mais non, ils n'en deviennent que plus furieux. L'on se rue sur ce pauvre vieillard, on le jette par terre, on le dépouille, on le lie ; les bourreaux armés de verges, le frappent jusqu'à en perdre la respiration ; mais au milieu de tant de douleurs, il ramasse le peu de force qui lui reste, et s'adresse au Seigneur : « Vous le savez, O mon Dieu, c'est pour vous que je souffre dans la crainte de vous offenser ; mon Dieu, soutenez-moi, faites que je meure pour l'amour de vous ! » On ne cessa de le frapper jusqu'à ce qu'il eût rendu sa belle âme à Dieu.
Quel exemple pour nous, M.F., mais quelle honte pour tant de chrétiens lâches, qui, tant de fois, par un maudit respect humain, transgressent les lois de l'église en mangeant de la viande les jours défendus ! Dites-moi, si vous aviez été mis à de pareilles épreuves, auriez--vous fait comme ce bon vieillard de quatre-vingt-dix ans, qui préféra la mort plutôt que de faire semblant de man-ger de la viande défendue par la loi des Juifs ? Quelle condamnation pour tant d'apostats qui foulent aux pieds cette loi sainte ! Allez dans une foire, dans un cabaret, un vendredi ou un autre jour où il est défendu de man-ger de la viande ; voyez ces tables qui en sont couvertes, examinez ceux qui en mangent. Hélas ! ce sont des pères, des mères de famille, des maîtres et maîtresses, qui, peut-être, auront leurs enfant et leurs domestiques avec eux ; ce sont de ces mauvais chrétiens, sacrilèges même, qui auront rempli leur devoir pascal, et qui déjà tant de fois ont promis de ne plus transgresser cette loi ! Quelle idée se fait-on aujourd'hui de Dieu, de sa religion et de ses lois ? Hélas ! M.F., notre sainte reli-gion n'est plus, aux yeux du plus grand nombre de chrétiens, qu'une chimère, qu'un fantôme ; l'on ne con-serve plus maintenant qu'un certain extérieur, quand rien ne nous gêne, quand rien ne nous coûte ; mais à la moindre chose, nous méprisons tout, et nous semblons n'être plus que des apostats. Oh ! que de chrétiens perdus !... Qu'ils sont malheureux de commettre le péché avec tant de réflexion, connaissant si bien qu'ils font mourir Jésus-Christ, qu'ils lui arrachent leur pauvre âme pour la traîner en enfer !... Que pourront-ils répon-dre lorsque Jésus-Christ les jugera ?
Diront-ils que c'est leur fragilité ou la misère qui les a portés à faire cela ? Quelle honte pour ces malheureux apostats dont les uns ont péché par impiété en raillant les lois de l'église, les autres par un maudit respect humain ! Ils ont préféré perdre leur âme, outrager Dieu, plutôt que de supporter la honte d'une parole sortie de la bouche d'un impie, d'un libertin !...
Venons-en, M.F., à d'autres exemples, et nous ver-rons que si la vieillesse est naturellement plus ferme dans la foi, l'âge le plus tendre nous fournit aussi des exemples qui ne sont pas moins grands. Après les com-bats de ce bon vieillard, l'on vit entrer sur les rangs une mère avec ses sept enfants dans la fleur de l'âge. Ils avaient tant de candeur et de modestie qu'ils faisaient l'admiration de tout le monde. Le cruel Antiochus se les fit tous amener devant lui, il leur commanda sur le champ de manger de la viande qui avait été offerte au démon, et cela, sans répliquer, selon les ordres qu'il avait donnés. Tous, d'une voix unanime, refusèrent de le faire. Sur ce refus, il les fit dépouiller devant lui, et ordonna qu'on les frappât à coups de fouets et de nerfs de bœuf, jusqu'à ce que leur corps fût tout déchiré.
L'aîné des sept frères, sans s'étonner de ce traitement, prend la parole et dit au tyran : « Que demandez-vous de nous ? Apprenez que nous savons souffrir et mourir, mais non trahir la loi du Seigneur. » Cette réponse mit l'impie Antiochus dans une si grande fureur, qu'il com-manda de faire rougir sur le champ des chaudières d'ai-rain, et, pendant que tous les bourreaux s'empressaient de lui obéir, outré de colère contre ce jeune homme qui venait de le braver au nom de tous, il lui fait couper la langue, arracher la peau de la tête, couper les extré-mités des pieds et des mains, et cela en présence de sa mère et de tous ses frères. Il lui fait appliquer des lames de fer rouge dans toutes les parties de son corps. Comme après ce cruel tourment il vivait encore, il ordonne de le jeter dans la chaudière d'airain que le feu avait rendue aussi ardente qu'un barre de fer sortant du feu, et le regarde impitoyablement brûler. Pendant ce temps-là, sa mère et ses frères s'encourageaient les uns les autres à souffrir. » Allons, mes enfants, leur crie cette mère, courage ! Par notre mort, nous pouvons glorifier Dieu et nous rendre heureux pendant l'éternité ; puisque nous sommes tous condamnés à mourir par suite du péché de nos premiers parents, mourons ; notre mort est de quelques instants, et nous aurons une ré-compense, un bonheur éternel. » Le premier étant mort, l'on se saisit du second. On commença par lui arracher les cheveux avec la peau de la tête, en lui demandant s'il voulait manger de la viande qu'on lui allait présen-ter. Il leur répondit qu'il saurait bien souffrir et mourir à l'exemple de son frère, mais que jamais il n'aurait la lâcheté de violer la loi du Seigneur.
On lui fit souffrir les mêmes tourments, on lui coupa les pieds et les mains. N'ayant plus qu'un soupir, il dit au roi : « Méchant prince, vous nous faites perdre la vie présente ; mais nous sommes assurés que le Seigneur, pour lequel nous la perdons, nous la rendra éternelle. » Après celui-ci, l'on passe au troisième, qui se présente de lui-même, et sans attendre qu'on l'interroge s'offre aux mêmes sup-plices. On lui demande ses mains qu'il présente avec joie : « C'est du ciel, dit-il, que j'ai reçu ces membres, je vous les livre volontiers pour les faire souffrir, puisque, par ces souffrances, je puis glorifier Dieu et m'assurer le ciel. »
Ah ! M.F., si nous avions une foi aussi vive que celle de ces saints martyrs, quel mépris ne ferions-nous pas de nos corps et de nos plaisirs sensuels ?... Aurions--nous le courage de leur sacrifier si facilement notre âme et notre éternité ?... Ah ! si nous pensions bien à notre résurrection, qui sera glorieuse à proportion que nos corps auront été méprisés et persécutés !... Avec quelle gloire vont paraître ces foules de martyrs qui ont laissé mettre leurs corps en lambeaux !... Le roi et tous ses courtisans ne connaissant pas assez les forces que nous donne la religion, ne pouvaient revenir de leur surprise. Ils n'en devinrent que plus enragés. Antiochus vint au quatrième, il ne se donnait plus la peine de menacer, parce qu'il savait bien que c'était un temps perdu, il en venait aussitôt aux tourments. Il lui fit donc arracher la peau. On lui coupe les pieds et les mains, on le jette dans une chaudière brûlante : « Je ne crains pas vos ordres, lui dit encore celui-ci, car une résurrection glo-rieuse nous attend, et le Dieu que nous servons est toute notre espérance ; pour vous, vous ressusciterez un jour, mais ce ne sera pas pour la vie, une mort éter-nelle vous attend. » L'on se saisit du cinquième, et le roi tout en fureur dit : « Voyons s'ils seront également insensibles. » L'enfant n'attend pas d'être pris par les bourreaux, il court au-devant d'eux, et du milieu des flammes où son pauvre corps était déjà tout en pièces, il lève avec tranquillité les yeux vers le tyran : « Vous faites de nous maintenant ce que vous voulez, mais viendra un moment où vous éprouverez à votre tour la rigueur de la justice divine.
» Le roi ne pouvant plus se posséder : « Achevons, dit-il à ses bourreaux, d'exter-miner cette famille insolente. »
Le sixième arrive, la douceur peinte sur le front ; il s'avance avec joie et se livre sans frayeur entre les mains des bourreaux. Ces furieux se mettent à le déchirer, lui arrachent et lui coupent les pieds et les mains : « Que crains-tu, impi-toyable roi ? dit le généreux martyr, il n'en reste plus qu'un qui est mon frère, et ma mère ; un enfant et une femme ; mes frères m'attendent dans le ciel, vous me faites mourir, j'en suis bien content. » Cependant, ce qui est le plus digne d'admiration, c'est l'attitude de cette pauvre mère, qui voit périr tous ses enfants devant ses yeux, et cela en un seul jour, sans verser une larme. Elle sut si bien retenir sa douleur, qu'au contraire, elle faisait tout ce qu'elle pouvait pour les encourager. O mères qui m'écoutez, si vos enfants ne sont pas reli-gieux, ou plutôt, s'ils sont sans religion, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes !... Si vous aviez le bonheur d'imiter cette mère généreuse, si, comme elle, vous pensiez que vous n'avez des enfants que pour les don-ner au ciel !... « Ah ! mes enfants, leur criait-elle, pen-dant qu'on déchirait leur corps et qu'on les coupait en morceaux, mes enfants, courage, mourez pour le Sei-gneur, et le ciel est à vous ! perdez une vie misérable, et vous en aurez une heureuse et éternelle. » Hélas ! com-bien de pauvres mères, trop faibles, voient courir leurs enfants au mal, ou plutôt aux enfers, sans verser une larme, peut-être même, sans dire un Pater et un Ave ! Laissons, M.F., ces tristes enseignements.
Cependant, de sept enfants, il n'en restait plus à cette pauvre mère qu'un seul, le plus jeune.
Antiochus, couvert de honte de n'avoir pu vaincre ces enfants, voulut faire un dernier effort pour gagner au moins celui-ci. Il lui fit de belles promesses, disant qu'il le mettrait au nombre de ses favoris, pourvu qu'il abandonnât sa religion. Mais cet enfant était inébranlable. Le roi, feignant la compassion appela la courageuse mère : « Sauvez au moins, je vous prie, ce dernier enfant. Il fera votre bonheur et, votre consolation par les faveurs dont je le comblerai. » Pères et mères, venez vous instruire ; écoutez le langage d'une mère qui sait que ses enfants lui sont donnés pour les conduire au ciel et non pour les damner. Elle lui dit en présence du roi : « Mon fils, ayez pitié de celle qui vous a porté neuf mois dans son sein, qui vous a nourri trois ans de son lait et qui vous a élevé jusqu'à l'âge où vous êtes ; regardez, mon fils, ce beau ciel, vous n'êtes sur la terre que pour y aller ; voyez vos frères qui sont déjà sur des trônes de gloire, ils vous attendent ; à leur exemple, donnez volontiers votre vie pour votre Dieu. » Ces paroles inspirèrent à l'enfant un si grand amour de Dieu, qu'il se tourne vers le bourreau en lui disant « Qu'attendez-vous ? Croyez-vous que je vais obéir à vos ordres impies ? Non, non, je veux montrer que je suis digne de marcher sur les traces de mes frères, que votre cruauté a placés sur des trônes de gloire. Ils m'atten-dent : les voyez-vous qui me tendent les mains ; oui, j'abandonne comme eux mon corps et ma vie pour la défense de la loi de mon Dieu. » Alors le roi fut si en fureur de voir qu'une femme et des enfants se moquaient de lui, qu'il le fait encore souffrir davantage. Il lui fait couper les pieds et les mains... et finit par le jeter dans une chaudière rougie au feu, où ce bourreau, dans sa joie diabolique, prenait plaisir à le voir tourmenter. La mère reste seule, au milieu des membres épars de ses fils ; de quelque côté qu'elle tourne ses regards, elle voit les pieds, les mains, la peau et la langue de ses enfants, que l'on avait jetés çà et là, autour d'elle, pour la torturer davantage. Antichius n'ayant plus d'espé-rance de gagner la mère, lui fit souffrir des tourments si cruels, qu'elle mourut dans les supplices, bénissant Dieu de ce qu'il lui avait donné, le bonheur de voir tous ses enfants mourir avant elle pour aller au ciel. Ainsi mourut cette bienheureuse mère, qui ne quitta la terre que pour le paradis. Heureuse mère d'avoir sept enfants qui sont maintenant placés sur sept trônes de gloire. O heureux enfants, d'avoir eu une telle mère ! qui ne vous a mis au monde que pour vous conduire à la possession de Dieu !
Pour Antiochus, ce malheureux tyran, la main ven-geresse du Tout-Puissant le punit visiblement ; il fut frappé d'une plaie invisible et incurable, juste punition d'un bourreau qui avait inventé tant de supplices pour faire souffrir les serviteurs de Dieu. Il tomba de son chariot, se meurtrit tout le corps. Ses entrailles fourmil-laient de vers, ses chairs tombaient par lambeaux ; il répandait une puanteur si insupportable, que personne ne pouvait ni l'approcher ni le servir. Se sentant frappé de la main invisible de Dieu, il fit de grandes promesses et prit les plus belles résolutions ; mais le Saint-Esprit nous dit que la crainte seule des tourments lui faisait faire tout cela. Dieu n'écouta pas sa prière, et ce mal-heureux prince mourut mangé par les vers. Voilà la fin ordinaire de ces impies, qui semblent ne vivre que pour outrager Dieu, et porter les autres au mal. Le bon Dieu se lassant de leurs impiétés, les frappe, et les jette en enfer pour en débarrasser la terre.
Si la différence, M.F., a été si grande entre Antiochus et cette mère avec ses enfants, elle l'est encore bien plus maintenant : le roi est dans les enfers, tandis que la mère et les enfants sont dans le ciel. Oh ! qu'il y a peu de chrétiens aujourd'hui qui soient prêts, je ne dis pas à donner leur vie pour le bon Dieu, comme ont fait ces enfants, mais même à supporter la moindre chose pour ne pas violer les lois de notre sainte religion. Combien y en a-t-il qui ne font ni confession ni communion pascale ? qui ne font point d'attention aux jeûnes com-mandés par l'église, et qui passent ce saint temps comme un autre, sans mortifications, sans peut-être se priver de manger entre les repas ? Hélas ! combien d'autres fré-quentent les cabarets, ou, sans faire tout cela, passent ces jours consacrés à la pénitence, sans faire une prière ou une bonne oeuvre de plus ? Combien en est-il qui ne font point difficulté de manquer l'office de la paroisse, et qui, peut-être, manqueront trois dimanches de suite, sachant très bien de quoi l'église les menace ? Combien de pères et de maîtres forcent leurs enfants et leurs domestiques à travailler le saint jour du dimanche, com-bien de pauvres enfants restent peut-être des mois entiers sans assister aux offices ! Hélas ! que de maîtres damnés !
D'autres ne se contentent pas de violer les lois de l'église, de les mépriser, de les railler, ils ne font point de cas de la parole de Dieu qu'ils ne regardent que comme la parole d'un homme. Combien, pendant les saints offices sont sans dévotion, et laissent aller leur esprit partout où il veut ! Ils savent à peine ce qu'ils viennent faire à l'église, et seraient bien embarrassés de répondre si on leur demandait pourquoi ils viennent à la sainte Messe ? Combien se mettent à peine à genoux !... L'on ne l'ait point difficulté de manquer les vêpres, les ins-tructions, le chapelet, le chemin de la croix et la prière du soir. Il en est qui ne font presque jamais de visites au Saint-Sacrement entre les offices, et passent le saint jour du dimanche moins bien que les autres jours. Oh ! comment osent-ils espérer le ciel ? Comment peuvent-ils croire que le bon Dieu leur fera miséricorde dans ce moment terrible où les plus grands saints ont tremblé ; eux dont la vie n'a été que bonnes couvres, et qui, pour quelques légères fautes, ont fait tant de pénitences
Combien y en a-t-il encore parmi ces pauvres chré-tiens, qui passent des journées entières sans penser au bon Dieu et sans faire un petit retour sur eux-mêmes c'est-à-dire sur leur pauvre vie ; afin de concevoir de l'horreur de leurs péchés, et pour s'exciter à faire quel-ques bonnes actions dans le but d'attirer la miséricorde de Dieu sur eux ? Voilà. M.F., la conduite du plus grand nombre des chrétiens de nos jours: l'on ne pense nulle-ment à son salut, on est tout occupé des affaires tempo-relles, l'on regarde la mort comme ne devant venir jamais. Cependant ce moment arrive pour tout le monde ; et si nous n'avons rien fait pour nous assurer le ciel, alors tous nos péchés se présentent en foule à notre mémoire, toutes les grâces que nous avons méprisées, toutes les bonnes oeuvres et prières que nous aurions pu faire et que nous n'avons pas faites ; nous voyons, dans ce triste moment, toutes les âmes que nous avons per-dues par nos mauvais exemples, et que nous aurions pu conduire à Dieu, si nous leur en avions donné de bons. Oh ! que de malheurs attendent une personne qui a vécu sans religion, sans pénitences et sans examiner à quoi les commandements de Dieu et de l'église l'obligeaient !.. Ce n'est pas ainsi qu'il faut faire, ce n'est pas ainsi que les saints ont fait ; ils avaient tellement à cœur de plaire à Dieu et de sauver leurs âmes, que non seulement ils évitaient les moindres péchés, mais encore ils passaient toute leur vie dans les bonnes couvres, les larmes et la pénitence. Un grand nombre de martyrs ont donné leur vie pour s'assurer le ciel, nous en avons de beaux exemples dans l'histoire des saints du Nouveau Testament. Je vous citerai celui de saint Côme et de saint Damien .
II. – C'étaient deux frères jumeaux. Leur mère qui avait la crainte du Seigneur, prit tous les soins possibles pour leur inspirer l'amour de Dieu ; elle leur parlait sou-vent du bonheur de ceux qui donnent leur vie pour Jésus-Christ. Ces frères, qui n'avaient que de bons exemples devant les yeux, ne pouvaient pas moins faire que d'imiter les vertus de leur mère. O quelle grâce, quel bonheur pour les enfants que d'avoir des parents sages ! Oh ! que de pauvres enfants damnés, et qui se-raient au ciel s'ils avaient eu des parents bien religieux ! Mon Dieu ! est-il bien possible que le défaut de religion des parents, précipite tant d'âmes en enfer ? Malheureux parents, qui semblent n'avoir des enfants que pour les traîner en enfer !... Comment des enfants qui n'ont que de mauvais exemples devant les yeux, peuvent-ils prati-quer la vertu ? Les enfants seront-ils meilleurs que leurs parents, qui ne font ni Pâques ni confession, qui ne font point de prière, qui se lèvent et se couchent comme des bêtes de somme ; des parents qui n'ont que de mau-vaises raisons à la bouche ; qui vont jusqu'à railler, critiquer la religion et ceux qui la pratiquent, qui tour-nent en ridicule la confession et ceux qui se confessent ? Les enfants, dis-je, seront-ils meilleurs que leurs pa-rents, qui les laissent vivre à leur aise, qui leur per-mettent les jeux, les danses, les cabarets ; qui eux--mêmes peut-être, y passent des nuits presque entières avec toutes sortes de libertins ? Si un pasteur à la vue de si mauvais exemples veut leur faire connaître leur faute et celles de leurs enfants, ils se mettront en colère, ils le blâmeront, il en diront du mal, ils feront mille contradictions à leurs enfants. Oh ! que de pauvres enfants vont maudire le moment de leur naissance, et leurs parents, qui, loin de les aider à se sauver, se sont prêtés à les perdre, par leur peu de soin à leur faire con-naître leurs devoirs de religion et la grandeur du pé-ché !... Hélas ! M.F., vous ne reconnaîtrez que trop cela un jour !...
Mais revenons à nos saints qui ont eu le bonheur d'a-voir des parents si vertueux ! Ayant achevé leurs études, ils se rendirent très habiles dans la connaissance de la médecine. Leur science était accompagnée du don de la grâce, de sorte que, en allant voir seulement leurs ma-lades, ils leur rendaient la santé : les aveugles voyaient, les boiteux marchaient, les sourds entendaient, et les dé-mons fuyaient à leur seule présence. L'éclat de tant de merveilles les faisait admirer de tout le monde. Mais cette haute réputation fut la cause de leur martyre. Les empereurs Dioclétien et Maximien ayant renouvelé la persécution contre les fidèles, ils envoyèrent le président Lysias dans la ville d'égée pour les rechercher et les punir selon la loi. Lysias arrivant dans cette ville, on lui dénonça les deux médecins comme allant de pro-vinces en provinces, et faisant des prodiges étonnants au nom de celui qu'ils appelaient Jésus-Christ. On ajouta qu'ainsi plusieurs abandonnaient le culte des idoles, pour embrasser une religion toute nouvelle. Lysias, sur ce rapport, les envoya prendre. Quand ils furent devant lui, il leur dit en colère : « Vous êtes donc ces séducteurs qui allez par les villes et les provinces, soulevant le peuple contre les dieux de l'empire, sous prétexte de leur faire adorer un homme crucifié ? Dès ce moment, si vous ne renoncez à ce Dieu et si vous n'obéissez pas aux édits des empereurs, il n'y a point de supplices que je n'emploie pour vous faire souffrir. Dites-moi vos noms et votre pays. » – « Nous sommes de l'Arabie, nous nous appelons l'un Côme, l'autre Damien, nous avons encore trois frères, qui, comme nous, adorent le vrai Dieu. » Il leur ordonna, d'offrir de l'encens au démon. Sur leur refus, il les fait appliquer à la torture et leur fait endurer des cruautés épouvantables.
Cependant les saints martyrs étaient tellement fortifiés de la grâce de Dieu, qu'ils ne sentaient pas même leurs tourments ; ils lui dirent : « Vous nous faites souffrir bien faiblement ; si vous avez d'autres supplices, employez-les, car nous ne sentons pas ceux-là. » Le préfet, mourant de rage, et pour s'en débar-rasser au plus tôt, les fait jeter dans la mer. Mais un ange rompit leurs liens, les retira des eaux et les ramena sur le rivage. Le préfet attribuant cela au démon, leur dit de lui apprendre leurs sortilèges, afin de s'en servir comme eux. « Nous ne savons pas, dirent les martyrs, ce que c'est que la magie. C'est au nom de Jésus-Christ que nous faisons tout cela ; si vous voulez vous faire chrétien, vous reconnaîtrez la vérité de ce que nous vous disons. » – « Au nom du dieu Apollon, reprit Lysias, je veux faire le même prodige. » Ce blasphème ne fut pas plus tôt sorti de sa bouche, que deux démons se saisirent de lui, le frappèrent sans miséricorde, et l'au-raient tué si les saints ne les avaient pas chassés. « Vous voyez bien, lui dirent-ils, que vos dieux ne sont que des démons qui ne cherchent qu'à vous nuire ; recon-naîtrez-vous maintenant notre Dieu pour le seul véri-table ? Détestez donc vos idoles. » Malgré cette grâce, le préfet resta insensible ; bien plus, il fit conduire ses libérateurs en prison. Le lendemain il les fit ramener, voyant qu'il ne pouvait les vaincre, il fit allumer un grand feu et les fit jeter dedans. Mais ils se promenaient dans le feu sans la moindre douleur ; au contraire, ils étaient comme dans un jardin de délices, chantant des cantiques d'actions de grâces ; et le feu qui les res-pectait, alla brûler les idolâtres, dont un grand nombre perdirent la vie. Ces merveilles auraient dû convertir le préfet, elles ne firent que l'endurcir de plus en plus. Il les fit appliquer sur le chevalet, où les bourreaux les tourmentèrent jusqu'à en perdre la respiration ; ensuite on les attacha chacun à une croix, afin de les massacrer à coups de pierres ; mais elles retournaient avec impé-tuosité sur ceux qui les jetaient. Lysias, irrité de ce qu'il ne pouvait venir à bout de les faire mourir, prit lui-même des pierres pour les leur jeter à la tête ; mais elles revinrent sur lui avec tant de force qu'elles lui cassèrent les dents. Il fit ensuite prendre des flèches aux soldats, afin de les lancer contre les saints ; mais celles-ci encore, loin de leur nuire, se retournèrent et tuèrent un grand nombre d'hommes et de femmes qui étaient venus voir ce spectacle. Le préfet, désespérant de pouvoir les faire mourir dans les tortures, les fit dé-capiter.
Voilà ce que peut la grâce dans un bon chrétien et dans des enfants que les parents ont élevés avec soin, en leur inspirant un grand amour pour Dieu, un vrai mépris des biens de ce monde et même de la vie. Heu-reux enfants et heureux parents ! Voilà, M.F., com-ment les parents sages sauvent leurs enfants ! Vous avez vu, d'ailleurs, comment les parents sans religion traînent avec eux en enfer leurs pauvres enfants, par leurs mauvais exemples et le peu de soin qu'ils pren-nent de les bien élever dans l'amour du Dieu. Finissons, M.F., en disant que nous ne sommes pas, il est vrai, exposés à d'aussi grandes épreuves que ces saints ; mais que, si nous voulions faire un bon usage des peines que nous éprouvons, nous pourrions aussi mériter la cou-ronne du martyre. Combien de maladies, de contradic-tions, d'humiliations, de mépris ! Que de fois il nous faut renoncer à notre propre volonté, combien d'efforts nous avons à faire pour pardonner et pour aimer ceux qui nous font du mal ! Eh bien ! M.F., voilà le martyre que le bon Dieu veut que nous endurions pour mériter le même bonheur dont jouissent maintenant les saints. Demandons souvent, M.F., à ces bons saints de nous obtenir cette force, ce courage dans nos épreuves de chaque jour : nous travaillerons ainsi pour plaire à Dieu et pour le ciel. C'est le bonheur que je vous souhaite.
15 AOUT
FêTE DE L'ASSOMPTION DE LA STE VIERGE Sur les grandeurs de Marie .
Quia respexit humilitatem ancillæ suæ.
Parce que le Seigneur a regardé la bassesse de sa servante.
(S. Luc, I, 48.)
Si nous voyons, M.F., la sainte Vierge s'abaisser, dans son humilité, au-dessous de toutes les créatures, nous voyons aussi cette humilité l'élever au-dessus de tout ce qui n'est pas Dieu. Non, ce n'est point les grands de la terre qui l'ont fait monter à ce suprême degré de dignité où nous avons le bonheur de la contempler aujourd'hui. Les trois personnes de la Très Sainte Tri-nité l'ont placée sur ce trône de gloire ; elles l'ont pro-clamée Reine du ciel et de la terre, en la rendant dépo-sitaire de tous les célestes trésors.
Non, M.F., nous ne comprendrons jamais assez les grandeurs de Marie, et le pouvoir que Jésus-Christ son divin Fils lui a donné ;
nous ne connaîtrons jamais bien le désir qu'elle a de nous rendre heureux. Elle nous aime comme ses enfants ; elle se réjouit du pouvoir que Dieu lui a donné, afin de nous être plus utile. Oui, Marie est notre médiatrice c'est elle qui présente à son divin Fils toutes nos prières, nos larmes et nos gémissements ; c'est elle qui nous attire les grâces nécessaires pour notre salut. Le Saint--Esprit nous dit que Marie, entre toutes les créatures, est un prodige de grandeur, un prodige de sainteté et un prodige d'amour. Quel bonheur pour nous, M.F., quelle espérance pour notre salut ! Ranimons notre con-fiance envers cette bonne et tendre Mère, en considérant ! sa grandeur ; 2 son zèle pour notre salut ; 3 ce que nous devons faire pour lui plaire et mériter sa pro-tection.
I. – Parler des grandeurs de Marie, M.F., c'est vou-loir diminuer l'idée sublime que vous vous en faites ; car saint Ambroise nous dit que Marie est élevée à un si haut degré de gloire, d'honneur et de puissance, que les anges mêmes ne peuvent le comprendre ; cela est réservé à Dieu seul. De là, je conclus que tout ce que vous pourrez entendre, ne sera toujours rien ou presque rien, auprès de ce qu'elle est aux yeux de Dieu. Le plus bel éloge que l'église puisse nous en donner, c'est de dire que Marie est la Fille du Père éternel, la Mère du Fils de Dieu Sauveur du monde, l'épouse du Saint--Esprit. Si le Père éternel a choisi Marie pour sa fille par excellence, quel torrent de grâces ne doit-il pas verser dans son âme ? Elle en reçut, à elle seule, plus que tous les anges et tous les saints ensemble. Il com-mença par la préserver du péché originel, grâce qui n'a été accordée qu'à elle seule. Il l'a fixée dans cette grâce, avec une parfaite assurance qu'elle ne la perdrait jamais. Oui, M.F., le Père éternel l'enrichit des dons du ciel, à proportion de la grande dignité à laquelle il devait l'éle-ver. Il forma en elle un temple vivant des trois Per-sonnes de la Très Sainte Trinité. Disons encore mieux, il fit pour elle tout ce qu'il était possible de faire pour une créature. Si le Père éternel a pris tant de soin à l'égard de Marie, nous voyons aussi le Saint-Esprit venir l'embellir lui-même à un tel degré, que dès l'instant de sa conception, elle devint l'objet des complaisances des trois Personnes divines. Marie seule a le bonheur d'être la fille du Père éternel, elle a aussi celui d'être la mère du Fils et l'épouse du Saint-Esprit. Par ces dignités incomparables, elle se voit associée aux trois Personnes de la Sainte Trinité, pour former le corps adorable de Jésus-Christ. C'est d'elle que Dieu devait se servir pour renverser ou ruiner l'empire du démon. C'est elle que les trois Personnes divines employèrent pour sauver le monde, en lui donnant un Rédempteur. Auriez-vous jamais pensé que Marie fût un tel abîme de grandeur, de puissance et d'amour ? Après le corps adorable de Jésus-Christ, elle fait le plus bel ornement de la cour céleste…