Vigilanti Cura
LETTRE ENCYCLIQUE À L'ÉPISCOPAT DES ÉTATS-UNIS VIGILANTI CURA
Avec une sollicitude toujours en éveil, comme nous le prescrit notre charge apostolique, nous suivons avec le plus grand intérêt les travaux dignes de toutes louanges de nos confrères dans l'Episcopat et du peuple chrétien tout entier. C'est ainsi, qu'à notre grande joie, nous avons appris l'initiative prévoyante, déjà riche de salutaires résultats et pleine de promesses plus heureuses encore, que, voilà plus de deux années déjà, vous avez jugé bon de prendre et d'appeler "Légion de la décence", dans le but d'anéantir, comme dans une croisade sacrée, les pernicieux effets du cinéma.
Ce fait nous fournit l'occasion, depuis longtemps désirée, de nous expliquer à fond sur ce sujet qui met en cause, et de si près, les intérêts moraux et religieux du peuple chrétien tout entier.
Mais d'abord, nous vous félicitons vivement de ce que, sous votre conduite et votre direction, et avec l'active collaboration de vos fidèles, la Légion ait travaillé avec tant de soin dans ce champ d'apostolat. Nous nous en réjouissons d'autant plus que, d'un coeur angoissé, nous voyions cet art et cette industrie s'égarer à grands pas hors de la bonne voie, et exposer à tous les yeux, en pleine lumière, le vice, le mal, le péché.
I.
Aussi, avons-nous toujours considéré comme une obligation de notre haute charge, chaque fois que l'occasion nous en était donnée, d'amener non seulement les Evêques et le clergé, mais tous les hommes honnêtes et de bonne volonté, à étudier ce grave problème avec toute l'attention qu'il exige.
Déjà, par exemple, dans l'encyclique DIVINI ILLIUS MAGISTRI, avons-nous exprimé le regret de voir "ces puissants diffuseurs, susceptibles de collaborer magnifiquement à l'enseignement et à l'éducation s'ils étaient au service de la vérité, devenir, hélas! trop souvent les pourvoyeurs de gains immondes et de plaisirs exaltant le vice". (A. Ap. Sed., 1930, vol. XXII, p. 82).
Rappel des Témoignages de la Sollicitude du saint Père
En août 1934, recevant au audience les délégués de la Fédération internationale de la Presse cinématographique, nous avons souligné l'importance grandissante, pour notre temps, de ces spectacles, et leur large champ d'influence soit en faveur de la vertu, soit au profit du vice. Nous avons rappelé, en outre, combien il était nécessaire de maintenir les spectacles cinématographiques dans le respect des lois qui doivent régir et inspirer la noble vocation de tout art véritable, si on voulait éviter que la règle chrétienne - et même simplement humaine - des moeurs, qui est essentiellement liée à la loi naturelle, ne subisse une atteinte et un détriment.
D'ailleurs, tout art un peu noble ne doit-il pas s'attacher avant tout à entraîner, pour sa part, l'humanité à plus d'honneur et de vertu? Dès lors, n'est-il pas tenu à suivre les principes et les lois de la discipline morale? Approuvés d'ailleurs par ces honorables délégués - nous nous en souvenons avec plaisir - nous en déduisions l'obligation qui en découle pour le cinéma d'observer ces règles justes afin d'attirer tous les spectateurs à une vie plus intègre et d'une éducation plus élevée.
Plus récemment encore, au mois d'avril dernier, lors de l'audience accordée avec tant de plaisir aux délégués de la Fédération internationale des Journalistes cinématographiques, réunis alors en Congrès à Rome, nous avons insisté une nouvelle fois sur l'importance et la gravité de cette question. Parlant non pas seulement au nom de la religion, mais en vue de l'accroissement de la santé morale de la Société, nous avons chaleureusement exhorté ces hommes de coeur à se servir de leur plume et de toute leur influence pour que ces spectacles cinématographiques servent chaque jour davantage à la formation et à l'éducation des âmes et non pas à leur ruine et à leur perte.
Cette question est si importante, surtout si on prend garde aux circonstances que traverse en ce moment la société civile, que nous estimons opportun de la développer plus à fond et de donner à ce sujet les directives adaptées aux nécessités actuelles non pas seulement à vous-mêmes, Vénérables Frères, mais aussi à tous les Evêques de l'univers catholique. Car, il est plus que nécessaire, il est vraiment urgent d'utiliser efficacement pour la gloire de Dieu, le salut des âmes et le développement du règne de Jésus-Christ, toutes les inventions que, par la faveur divine, le cours des âges a vu conquérir dans les disciplines humaines, voire dans les arts techniques et industriels.
N'est-ce pas ainsi que tous - comme la Liturgie nous le fait demander - "nous pourrons passer de telle sorte à travers les biens temporels que nous ne perdions pas les biens éternels"?
Or, chacun peut aisément constater que plus le cinéma s'est perfectionné et plus il a porté atteinte à l'intégrité des moeurs, à la Religion, et même à l'honnêteté nécessaire à toute société.
L'Oeuvre splendide de l'Episcopat américain
Les chefs de l'industrie cinématographique des Etats-Unis d'Amérique n'ont pas été sans reconnaître la responsabilité qui leur incombait de ce fait et, plus spécialement, à cause du danger qui menaçait ainsi, non pas seulement les individus, pris en particulier, mais la communauté humaine tout entière. En effet, au mois de mars 1930, unanimement et sur l'honneur, s'engagèrent-ils spontanément - engagement consigné par écrit, couvert de toutes les signatures et livré à la publicité - à garantir désormais eux-mêmes la parfaite honnêteté des films qui seraient mis en chantier. Cet engagement portait en particulier la promesse de ne jamais produire ni passer de films qui abaisseraient le niveau moral des spectateurs, ou qui jetteraient le discrédit sur la loi naturelle ou humaine, ou inciteraient à leur violation.
Malgré ces lois - établies certes dans une louable intention - il s'est fait que les responsables eux-mêmes, comme d'ailleurs les producteurs de films, ou bien n'ont pas été capables d'observer cet engagement ou bien ne l'ont pas voulu.
Cet engagement restant lettre morte, les vices et les crimes continuèrent à être portés à l'écran; si bien qu'il devenait impossible à toute personne honnête d'assister à pareils spectacles dans l'espoir d'y trouver un délassement permis. Dans ces circonstances, à coup sûr très graves, vous avez été les premiers, Vénérables Frères, à étudier les voies et les moyens par lesquels vous pourriez protéger contre un pareil danger le troupeau qui vous est confié. C'est alors que vous avez fondé la "Legion of Decency"; et vous l'avez établie comme une armée sainte dont l'objectif consistait à rendre leur valeur à tous les principes et à l'idéal qu'inspire l'honnêteté chrétienne et, d'ailleurs, l'honnêteté purement humaine. Ce faisant, loin de vouloir porter préjudice à l'industrie cinématografique, vous vous efforciez, au contraire, de la sauver du désastre qui menace toutes les formes de plaisir qui dégénèrent en dépravation et corruption de l'art.
Les ouailles confiées à vos soins entrèrent dans vos vues avec une ferveur résolue et décidée. Par millions, les catholiques des Etats-Unis se sont empressés de signer l'engagement et d'assumer les obligations que leur proposait la Légion de la Décence, promettant de n'assister à la projection d'aucun film qui blesserait les moeurs chrétiennes et les règles de l'honnêteté. Aussi, avons-nous pu voir - et il faut le proclamer avec une immense joie - le peuple et les Evêques si intimement unis dans la poursuite de leur dessein que nulle part ailleurs, en ces derniers temps, ne s'est affirmée union plus grande entre pasteurs et fidèles.
Les catholiques, d'ailleurs, ne furent pas seuls à vous suivre. Des hommes éminents venus du protestantisme ou de la religion juive, d'autres encore en grand nombre s'empressèrent d'appuyer vos desseins et d'obéir à vos directives. Ils unirent leurs efforts aux vôtres pour contraindre les théâtres cinématographiques à se conformer aux règles qui s'imposent à tout art digne de ce nom. Ce nous est aujourd'hui une joie immense de marquer les résultats et les fruits considérables obtenus par cette croisade si généreusement entreprise. C'est ainsi qu'on nous assure qu'en raison de votre vigilance attentive et de la force de l'opinion, l'industrie cinématographique s'est engagée dans une voie singulièrement meilleure. On ne voit plus aussi souvent qu'autrefois le péché et le vice paraître à l'écran; le mal qu'on y rencontre encore n'est plus aussi insolemment approuvé et applaudi; ces faux principes de vie ne sont plus proposés d'une manière aussi insidieuse à l'âme bouillante de la jeunesse.
Succès d'une sainte Croisade Dans certains milieux, il est vrai, on avait craint d'enregistrer, comme résultat de la croisade, un déclin notable de la valeur artistique des films. L'expérience a prouvé le contraire. Car des efforts sérieux ont été réalisés pour que les scènes cinématographiques s'inspirent des règles les plus nobles qui régissent les beaux-arts, ce qui eut pour réultat de porter à l'écran soit des oeuvres classiques anciennes, soit de nouvelles productions qui sont franchement remarquables.
On avait également prédit, mais sans fournir de raison plausible, que, du fait de la croisade, les capitaux engagés dans l'industrie cinématographique subiraient de sérieux dommages. Il n'en fut rien. Nombreux sont, en effet, les amateurs de cinéma qui s'en étaient éloignes avec horreur à cause des profanations qu'ils y voyaient infliger aux bonnes moeurs, et qui se sont empressés d'y revenir dès qu'ils ont pu se convaincre que les spectacles n'offensaient plus l'honnêteté chrétienne ou simplement humaine.
Lorsque vous avez commencé votre sainte croisade, Vénérables Frères, des prophètes n'ont pas manqué pour annoncer que cet enthousiasme serait passager, et précaires les résultats attendus. Tout cela, disait-on, devait s'effondrer rapidement. Votre vigilance et celle de vos collaborateurs s'éteindraient petit à petit, ce qui permettrait aux producteurs de revenir, à leur gré, à leurs anciennes méthodes. Il est facile, il est vrai, de deviner pourquoi des industriels seraient tentés de recommencer de porter à l'écran ces scènes répréhensibles que vous avez combattues et qui flattent les plus basses passions. C'est que la production de films qui exposent avec art des sujets inspirés par la vertu exigent, en effet, du talent, du travail, de la technique, voire beaucoup d'argent; tandis qu'il est facile d'ordinaire d'attirer certain public et certaines classes d'hommes vers des spectacles qui allument les passions et excitent les mauvais instincts qui sommeillent dans les âmes.
Aussi est-il nécessaire que la vigilance et les travaux attentifs de tous arrivent à convaincre les industriels du film que la Légion de la Décence n'a pas été créée pour finir à bref délai ni pour se relâcher, mais qu'elle a été établie, au contraire, pour assurer, sous la direction des Evêques des Etats-Unis - à quelque moment et sous quelque forme que ce soit - l'assainissement des plaisirs du peuple.
II.
De tout temps, les délassements du corps et de l'âme - qui ont trouvé en nos temps des formes diverses et nouvelles - ont été nécessaires à ceux qui sont engagés dans les affaires et les soucis de l'existence. Mais, il est non moins certain que ces plaisirs doivent respecter la dignité de l'homme et l'intégrité des moeurs. Ils ont même pour devoir de faire appel aux nobles sentiments et de les promouvoir. Il n'est pas douteux, en effet, qu'un peuple qui, aux heures de récréation, se livrerait à des jeux profanant les règles de la décence, de l'honneur et de l'honnêteté, offrant à tous, et spécialement à la jeunesse, l'occasion de commettre les fautes ainsi légitimées, il n'est pas douteux que ce peuple perdrait bientôt sa puissance et sa grandeur.
Importance et puissance du Cinéma Or, parmi les divertissements modernes, le cinéma prend, de toute évidence, une place de première importance. Dans tous les pays, il a reçu droit de cité. A peine est-il besoin de redire que des millions de spectateurs le fréquentent chaque jour. Le nombre des salles de cinéma s'accroît sans cesse chez tous les peuples, quel que soit leur degré de culture. A tous, riches ou pauvres, il offre le même plaisir et le même délassement.
D'autre part, la nature des images mouvantes, la facilité d'accès des spectacles, même pour les masses populaires, et l'ensemble des circonstances qui entourent ce genre de récréation font en sorte qu'il est impossible de découvrir, aujourd'hui, un moyen d'influence quelconque capable d'exercer sur les foules une action plus efficace.
La raison même de cette efficacité se découvre aisément. Le cinéma frappe vivement par ses images et par ses tableaux. Loin d'exiger un effort d'abstraction ou de raisonnement dont les masses incultes seraient incapables ou qu'elles refuseraient de s'imposer, il se contente de ravir les sens tout en procurant à l'esprit un plaisir extrême. Lire ou même prêter l'oreille à qui vous parle exige un minimum d'attention et un léger effort à l'esprit; le film écarte même ce minime obstacle et se borne à dérouler ses images devant les yeux éblouis. Quand le cinéma est parlant, l'efficacité du spectacle ne fait que s'accroître, car la parole permet de saisir plus vite la signification des images lumineuses et les mélodies musicales enveloppent toutes les scènes dans une atmosphère d'une singulière emprise.
Le programme se complète parfois de ballets et de scènes diverses qu'on a coutume d'appeler des "Variétés". Le résultat le plus clair de ces compléments consiste à accroître encore, et avec un rythme plus rapide, l'excitation des instincts et des passions. Si bien que les cinémas deviennent de véritables écoles qui, mieux encore que par des raisonnements, sont capables de pousser la plupart des hommes à la vertu ou au vice. Il est donc nécessaire que ces institutions servent à promouvoir les salutaires exigences de la conscience chrétienne, et qu'elles répudient tout ce qui serait de nature à blesser ou à corrompre les bonnes moeurs.
N'est-il pas évident pour tous que les scènes scandaleuses exercent une grande influence sur l'esprit des spectateurs? Elles fournissent une occasion de péché dans la mesure même où elles chantent les louanges des passions et des vices. Elles entraînent la jeunesse en dehors du droit chemin. Elles projettent une fausse lumière sur la vie. Elles énervent et ridiculisent les conseils évangéliques de perfection. Elles suppriment l'amour chaste, la sainteté du mariage, l'intimité familiale. Elles sont de nature, enfin, à susciter des préjugés et de faux jugements entre les hommes, entre les classes sociales, entre les nations et les races.
Par contre, lorsque le cinéma se met au service de l'idéal, combien salutaire n'est pas son influence! Il délasse et divertit; il encourage et stimule au bien; il donne les meilleurs conseils; il fait connaître les gloires et les actions de toutes les nations; il propose la vérité et la vertu sous un jour attrayant; il fait naître et favorise dans les diverses classes de la société, dans les divers pays et les races diverses, le désir d'une meilleure connaissance mutuelle; il soutient la cause de la justice; il entraîne tous et chacun à la vertu; enfin, il collabore de tout son pouvoir à l'élaboration d'un nouveau et meilleur statut de l'humanité.
Le caractère collectif du cinéma achève de donner toute leur gravité à ces réflexions. Le film, en effet, ne vise pas l'individu, il vise la communauté et cela à travers des circonstances de temps, de choses et de lieux singulièrement favorables pour enflammer les âmes aussi bien pour le mal que pour le bien. Et ne savons-nous pas encore assez pas expérience dans quel sens déplorable peut être entraîné cet enthousiasme collectif?
Le film, en effet, d'un rythme rapide, déroule ses images sur un écran lumineux alors que, placés en pleine obscurité, les spectateurs se livrent à un abandon qui assoupit leurs facultés de critique et leurs énergies spirituelles. Pas n'est besoin de chercher au loin ces théâtres. Ils sont là, tout proches des habitations, de l'église, des écoles, bien au coeur de la cité et dès lors exerçant une influence considérable sur la vie commune.
Les scènes qui se déroulent sur l'écran sont jouées par des hommes et des femmes que la nature a dotés de charmes exceptionnels et qu'une connaissance parfaite du métier ne fait qu'accroître. Comment, dans ces conditions, pourraient-ils alors ne pas exercer une extrême séduction sur la jeunesse? Ajoutez à tout cela l'enivrement de la musique, la somptueuse richesse des salles, le réalisme outré du spectacle, les folies des "variétés". Voilà qui suffit à expliquer la fascination et l'influence que ces spectacles exercent sur l'enfance et la jeunesse. Car c'est bien à l'âge où le sens de l'honnêteté naît et se forme, où les principes de la justice et de la probité s'imprègnent dans l'esprit, à l'âge enfin où surgit dans la conscience la notion du devoir et où enfin l'idéal exerce son action sur la vie et l'oriente, c'est à cet âge que le cinéma exerce toute sa puissance et obtient le maximum d'efficacité.