Cinq-Mars (page 10)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’Idée est tout. Le nom propre n’est rien que l’exemple et la preuve de l’idée.

Tant mieux pour la mémoire de ceux que l’on choisit pour représenter des idées philosophiques ou morales ; mais, encore une fois, la question n’est pas là : l’imagination fait d’aussi belles choses sans eux ; elle est une puissance toute créatrice ; les êtres fabuleux qu’elle anime sont doués de vie autant que les êtres réels qu’elle ranime. Nous croyons à Othello comme à Richard III, dont le monument est à Westminster ; à Lovelace et à Clarisse autant qu’à Paul et à Virginie, dont les tombes sont à l’Ile de France. C’est du même œil qu’il faut voir jouer ces personnages et ne demander à la muse que sa vérité plus belle que le vrai ; soit que, rassemblant les traits d’un caractère épars dans mille individus complets, elle en compose un type dont le nom seul est imaginaire ; soit qu’elle aille choisir sous leur tombe et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes choses, les force à se lever encore et les traîne, tout éblouis, au grand jour, où dans le cercle qu’a tracé cette fée ils reprennent à regret leurs passions d’autrefois et recommencent par-devant leurs neveux le triste drame de la vie.

Écrit en 1827.

CHAPITRE V Le martyre

La torture interroge et la douleur répond.

Les Templiers.

L’intérêt non suspendu de ce demi-procès, son appareil et ses interruptions, tout avait tenu l’esprit public si attentif, que nulle conversation particulière n’avait pu s’engager. Quelques cris avaient été jetés, mais simultanément, mais sans qu’aucun spectateur se doutât des impressions de son voisin, ou cherchât même à les deviner ou à communiquer les siennes. Cependant, lorsque le public fut abandonné à lui-même, il se fit comme une explosion de paroles bruyantes. On distinguait plusieurs voix, dans ce chaos, qui dominaient le bruit général, comme un chant de trompettes domine la basse continue d’un orchestre.

Il y avait encore à cette époque assez de simplicité primitive dans les gens du peuple pour qu’ils fussent persuadés par les mystérieuses fables des agents qui les travaillaient, au point de n’oser porter un jugement d’après l’évidence, et la plupart attendirent avec effroi la rentrée des juges, se disant à demi-voix ces mots prononcés avec un certain air de mystère et d’importance qui sont ordinairement le cachet de la sottise craintive : — On ne sait qu’en penser, monsieur ! — Vraiment, madame, voilà des choses extraordinaires qui se passent ! — Nous vivons dans un temps bien singulier ? — Je me serais bien douté d’une partie de tout ceci ; mais, ma foi, je n’aurais pas prononcé, et je ne le ferais pas encore ! — Qui vivra verra, etc. ; discours idiots de la foule, qui ne servent qu’à montrer qu’elle est au premier qui la saisira fortement. Ceci était la basse continue, mais du côté du groupe noir on entendait d’autres choses : — Nous laisserons-nous faire ainsi ? Quoi ! pousser l’audace jusqu’à brûler notre lettre au Roi ! Si le Roi le savait ! — Les barbares ! les imposteurs ! avec quelle adresse leur complot est formé ! le meurtre s’accomplira-t-il sous nos yeux ? aurons-nous peur de ces archers ? — Non, non, non. C’étaient les trompettes et le dessus de ce bruyant orchestre.

On remarquait le jeune avocat, qui, monté sur un banc, commença par déchirer en mille pièces un cahier de papier ; ensuite élevant la voix : — Oui, s’écria-t-il, je déchire et jette au vent le plaidoyer que j’avais préparé en faveur de l’accusé ; on a supprimé les débats : il ne m’est pas permis de parler pour lui ; je ne peux parler qu’à vous, peuple, et je m’en applaudis ; vous avez vu ces juges infâmes : lequel peut encore entendre la vérité ? lequel est digne d’écouter l’homme de bien ? lequel osera soutenir son regard ? Que dis-je ? ils la connaissent tout entière, la vérité, ils la portent dans leur sein coupable ; elle ronge leur cœur comme un serpent ; ils tremblent dans leur repaire, où ils dévorent sans doute leur victime ; ils tremblent parce qu’ils ont entendu les cris de trois femmes abusées. Ah ! qu’allais-je faire ? j’allais parler pour Urbain Grandier ! Quelle éloquence eût égalé celle de ces infortunées ? quelles paroles vous eussent fait mieux voir son innocence ? Le ciel s’est armé pour lui en les appelant au repentir et au dévouement, le ciel achèvera son ouvrage.

— Vade retro, Satanas ! prononcèrent des voix entendues par une fenêtre assez élevée.

Fournier s’interrompit un moment :

— Entendez-vous, reprit-il, ces voix qui parodient le langage divin ? Je suis bien trompé, ou ces instruments d’un pouvoir infernal préparent par ce chant quelque nouveau maléfice.

— Mais, s’écrièrent tous ceux qui l’entouraient, guidez-nous : que ferons-nous ? qu’ont-ils fait de lui ?

— Restez ici, soyez immobiles, soyez silencieux, répondit le jeune avocat : l’inertie d’un peuple est toute-puissante, c’est là sa sagesse, c’est là sa force. Regardez en silence, et vous ferez trembler.

— Ils n’oseront sans doute pas reparaître, dit le comte du Lude.

— Je voudrais bien revoir ce grand coquin rouge, dit Grand-Ferré, qui n’avait rien perdu de tout ce qu’il avait vu.

— Et ce bon monsieur le curé, murmura le vieux père Guillaume Leroux en regardant tous ses enfants irrités qui se parlaient bas en mesurant et comptant les archers. Ils se moquaient même de leur habit, et commençaient à les montrer au doigt.

Cinq-Mars, toujours adossé au pilier derrière lequel il s’était placé d’abord, toujours enveloppé dans son manteau noir, dévorait des yeux tout ce qui se passait, ne perdait pas un mot de ce qu’on disait et remplissait son cœur de fiel et d’amertume ; de violents désirs de meurtre et de vengeance, une envie indéterminée de frapper, le saisissaient malgré lui : c’est la première impression que produise le mal sur l’âme d’un jeune homme ; plus tard, la tristesse remplace la colère ; plus tard, c’est l’indifférence et le mépris ; plus tard encore, une admiration calculée pour les grands scélérats qui ont réussi ; mais c’est lorsque, des deux éléments de l’homme, la boue l’emporte sur l’âme.

Cependant, à droite de la salle, et près de l’estrade élevée pour les juges, un groupe de femmes semblait fort occupé à considérer un enfant d’environ huit ans, qui s’était avisé de monter sur une corniche à l’aide des bras de sa sœur Martine que nous avons vue plaisantée à toute outrance par le jeune soldat Grand-Ferré. Cet enfant, n’ayant plus rien à voir après la sortie du tribunal, s’était élevé, à l’aide des pieds et des mains, jusqu’à une petite lucarne qui laissait passer une lumière très-faible, et qu’il pensa renfermer un nid d’hirondelles ou quelque autre trésor de son âge ; mais, quand il se fut bien établi les deux pieds sur la corniche du mur et les mains attachées aux barreaux d’une ancienne châsse de saint Jérôme, il eût voulu être bien loin et cria :

— Oh ! ma sœur, ma sœur, donne-moi la main pour descendre !

— Qu’est-ce que tu vois donc ? s’écria Martine.

— Oh ! je n’ose pas le dire ; mais je veux descendre ! Et il se mit à pleurer.

— Reste, reste, dirent toutes les femmes, reste, mon enfant, n’aie pas peur, et dis-nous bien ce que tu vois.

— Eh bien, c’est qu’on a couché le curé entre deux grandes planches qui lui serrent les jambes, et il y a des cordes autour des planches.

— Ah ! c’est la question, dit un homme de la ville. Regarde bien, mon ami, que vois-tu encore ?

L’enfant, rassuré, se remit à la lucarne avec plus de confiance, et, retirant sa tête, il reprit :

— Je ne vois plus le curé, parce que tous les juges sont autour de lui à le regarder, et que leurs grandes robes m’empêchent de voir. Il y a aussi des capucins qui se penchent pour lui parler tout bas.

La curiosité assembla plus de monde aux pieds du jeune garçon, et chacun fit silence, attendant avec anxiété sa première parole, comme si la vie de tout le monde en eût dépendu.

— Je vois, reprit-il, le bourreau qui enfonce quatre morceaux de bois entre les cordes, après que les capucins ont béni les marteaux et les clous… Ah ! mon Dieu ! ma sœur, comme ils ont l’air fâché contre lui, parce qu’il ne parle pas… Maman, maman, donne-moi la main, je veux descendre.

Au lieu de sa mère, l’enfant, en se retournant, ne vit plus que des visages mâles qui le regardaient avec avidité triste et lui faisaient signe de continuer. Il n’osa pas descendre, et se remit à la fenêtre en tremblant.

— Oh ! je vois le père Lactance et le père Barré qui enfoncent eux-mêmes d’autres morceaux de bois qui lui serrent les jambes. Oh ! comme il est pâle ! il a l’air de prier Dieu ; mais voilà sa tête qui tombe en arrière comme s’il mourait. Ah ! ôtez-moi de là…

Et il tomba dans les bras du jeune avocat, de M. du Lude et de Cinq-Mars, qui s’étaient approchés pour le soutenir.

— Deus stetit in synagoga deorum : in medio autem Deus dijudicat… chantèrent des voix fortes et nasillardes qui sortaient de cette petite fenêtre ; elles continuèrent longtemps un plain-chant de psaumes entrecoupé par des coups de marteau, ouvrage infernal qui marquait la mesure des chants célestes. On aurait pu se croire près de l’antre d’un forgeron ; mais les coups étaient sourds et faisaient bien sentir que l’enclume était le corps d’un homme.

— Silence ! dit Fournier, il parle ; les chants et les coups s’interrompent.

Une faible voix en effet dit lentement : — Ô mes pères ! adoucissez la rigueur de vos tourments, car vous réduiriez mon âme au désespoir, et je chercherais à me donner la mort.

Ici partit et s’élança jusqu’aux voûtes l’explosion des cris du peuple ; les hommes, furieux, se jettent sur l’estrade et l’emportent d’assaut sur les archers étonnés et hésitants ; la foule sans armes les pousse, les presse, les étouffe contre les murs, et tient leurs bras sans mouvement ; ses flots se précipitent sur les portes qui conduisent à la chambre de la question, et, les faisant crier sous leur poids, menacent de les enfoncer ; l’injure retentit par mille voix formidables et va épouvanter les juges.

— Ils sont partis, ils l’ont emporté ! s’écrie un homme.

Tout s’arrête aussitôt, et, changeant de direction, la foule s’enfuit de ce lieu détestable et s’écoule rapidement dans les rues. Une singulière confusion y régnait.

La nuit était venue pendant la longue séance, et des torrents de pluie tombaient du ciel. L’obscurité était effrayante ; les cris des femmes glissant sur le pavé ou repoussées par le pas des chevaux des gardes, les cris sourds et simultanés des hommes rassemblés et furieux, le tintement continuel des cloches qui annonçaient le supplice avec les coups répétés de l’agonie, les roulements d’un tonnerre lointain, tout s’unissait pour le désordre. Si l’oreille était étonnée, les yeux ne l’étaient pas moins ; quelques torches funèbres allumées au coin des rues et jetant une lumière capricieuse montraient des gens armés et à cheval qui passaient au galop en écrasant la foule : ils couraient se réunir sur la place de Saint-Pierre ; des tuiles les frappaient quelquefois dans leur passage, mais, ne pouvant atteindre le coupable éloigné, ces tuiles tombaient sur le voisin innocent. La confusion était extrême, et devint plus grande encore lorsque, débouchant par toutes les rues sur cette place nommée Saint-Pierre-le-Marché, le peuple la trouva barricadée de tous côtés et remplie de gardes à cheval et d’archers. Des charrettes liées aux bornes des rues en fermaient toutes les issues, et des sentinelles armées d’arquebuses étaient auprès. Sur le milieu de la place s’élevait un bûcher composé de poutres énormes posées les unes sur les autres de manière à former un carré parfait ; un bois plus blanc et plus léger les recouvrait ; un immense poteau s’élevait au centre de cet échafaud. Un homme vêtu de rouge et tenant une torche baissée était debout près de cette sorte de mât, qui s’apercevait de loin. Un réchaud énorme, recouvert de tôle à cause de la pluie, était à ses pieds.

À ce spectacle la terreur ramena partout un profond silence ; pendant un instant on n’entendit plus que le bruit de la pluie qui tombait par torrents, et du tonnerre qui s’approchait.

Cependant Cinq-Mars, accompagné de MM. du Lude et Fournier et de tous les personnages les plus importants, s’était mis à l’abri de l’orage sous le péristyle de l’église de Sainte-Croix, élevée sur vingt degrés de pierre. Le bûcher était en face, et de cette hauteur on pouvait voir la place dans toute son étendue. Elle était entièrement vide, et l’eau seule des larges ruisseaux la traversait ; mais toutes les fenêtres des maisons s’éclairaient peu à peu, et faisaient ressortir en noir les têtes d’hommes et de femmes qui se pressaient aux balcons. Le jeune d’Effiat contemplait avec tristesse ce menaçant appareil ; élevé dans les sentiments d’honneur, et bien loin de toutes ces noires pensées que la haine et l’ambition peuvent faire naître dans le cœur de l’homme, il ne comprenait pas que tant de mal pût être fait sans quelque motif puissant et secret ; l’audace d’une telle condamnation lui sembla si incroyable, que sa cruauté même commençait à la justifier à ses yeux ; une secrète horreur se glissa dans son âme, la même qui faisait taire le peuple ; il oublia presque l’intérêt que le malheureux Urbain lui avait inspiré, pour chercher s’il n’était pas possible que quelque intelligence secrète avec l’enfer eût justement provoqué de si excessives rigueurs ; et les révélations publiques des religieuses et les récits de son respectable gouverneur s’affaiblirent dans sa mémoire, tant le succès est puissant, même aux yeux des êtres distingués ! tant la force en impose à l’homme, malgré la voix de sa conscience ! Le jeune voyageur se demandait déjà s’il n’était pas probable que la torture eût arraché quelque monstrueux aveu à l’accusé, lorsque l’obscurité dans laquelle était l’église cessa tout à coup ; ses deux grandes portes s’ouvrirent, et à la lueur d’un nombre infini de flambeaux parurent tous les juges et les ecclésiastiques entourés de gardes ; au milieu d’eux s’avançait Urbain, soulevé ou plutôt porté par six hommes vêtus en pénitents noirs, car ses jambes unies et entourées de bandages ensanglantés semblaient rompues et incapables de le soutenir. Il y avait tout au plus deux heures que Cinq-Mars ne l’avait vu, et cependant il eut peine à reconnaître la figure qu’il avait remarquée à l’audience : toute couleur, tout embonpoint en avaient disparu ; une pâleur mortelle couvrait une peau jaune et luisante comme l’ivoire ; le sang paraissait avoir quitté toutes ses veines ; il ne restait de vie que dans ses yeux noirs, qui semblaient être devenus deux fois plus grands, et dont il promenait les regards languissants autour de lui ; ses cheveux bruns étaient épars sur son cou et sur une chemise blanche qui le couvrait tout entier ; cette sorte de robe à larges manches avait une teinte jaunâtre et portait avec elle une odeur de soufre ; une longue et forte corde entourait son cou et tombait sur son sein. Il ressemblait à un fantôme, mais à celui d’un martyr.

Urbain s’arrêta, ou plutôt fut arrêté sur le péristyle de l’église : le capucin Lactance lui plaça dans la main droite et y soutint une torche ardente, et lui dit avec une dureté inflexible : — Fais amende honorable, et demande pardon à Dieu de ton crime de magie.

Le malheureux éleva la voix avec peine, et dit, les yeux au ciel :

— Au nom du Dieu vivant, je t’ajourne à trois ans, Laubardemont, juge prévaricateur ! On a éloigné mon confesseur, et j’ai été réduit à verser mes fautes dans le sein de Dieu même, car mes ennemis m’entourent : j’en atteste ce Dieu de miséricorde, je n’ai jamais été magicien ; je n’ai connu de mystères que ceux de la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je meurs : j’ai beaucoup péché contre moi, mais jamais contre Dieu et Notre-Seigneur…

— N’achève pas ! s’écria le capucin, affectant de lui fermer la bouche avant qu’il prononçât le nom du Sauveur ; misérable endurci, retourne au démon qui t’a envoyé !

Il fit signe à quatre prêtres, qui, s’approchant avec des goupillons à la main, exorcisèrent l’air que le magicien respirait, la terre qu’il touchait et le bois qui devait le brûler. Pendant cette cérémonie, le lieutenant criminel lut à la hâte l’arrêt, que l’on trouve encore dans les pièces de ce procès, en date du 18 août 1639, déclarant Urbain Grandier dûment atteint et convaincu du crime de magie, maléfice, possession, ès personnes d’aucunes religieuses ursulines de Loudun, et autres, séculiers, etc.

Le lecteur, ébloui par un éclair, s’arrêta un instant, et, se tournant du côté de M. de Laubardemont, lui demanda si, vu le temps qu’il faisait, l’exécution ne pouvait pas être remise au lendemain, celui-ci répondit :

— L’arrêt porte exécution dans les vingt-quatre heures : ne craignez point ce peuple incrédule, il va être convaincu…

Tous les personnages les plus considérables et beaucoup d’étrangers étaient sous le péristyle et s’avancèrent, Cinq-Mars parmi eux.

— Le magicien n’a jamais pu prononcer le nom du Sauveur et repousse son image.

Lactance sortit en ce moment du milieu des pénitents, ayant dans sa main un énorme crucifix de fer qu’il semblait tenir avec précaution et respect ; il l’approcha des lèvres du patient, qui effectivement se jeta en arrière, et, réunissant toutes ses forces, fit un geste du bras qui fit tomber la croix des mains du capucin.

— Vous le voyez, s’écria celui-ci, il a renversé le crucifix !

Un murmure s’éleva dont le sens était incertain.

— Profanation ! s’écrièrent les prêtres.

On s’avança vers le bûcher.

Cependant Cinq-Mars, se glissant derrière un pilier, avait tout observé d’un œil avide ; il vit avec étonnement que le crucifix, en tombant sur les degrés, plus exposés à la pluie que la plate-forme, avait fumé et produit bruit du plomb fondu jeté dans l’eau. Pendant que l’attention publique se portait ailleurs, il s’avança et y porta une main qu’il sentit vivement brûlée. Saisi d’indignation et de toute la fureur d’un cœur loyal, il prend le crucifix avec les plis de son manteau, s’avance vers Laubardemont, et le frappant au front :

— Scélérat, s’écrie-t-il, porte la marque de ce fer rougi !

La foule entend ce mot et se précipite.

— Arrêtez cet insensé ! dit en vain l’indigne magistrat.

Il était saisi lui-même par des mains d’homme qui criaient : — Justice ! au nom du Roi !

— Nous sommes perdus ! dit Lactance, au bûcher ! au bûcher !

Les pénitents traînent Urbain vers la place, tandis que les juges et les archers rentrent dans l’église et se débattent contre les citoyens furieux ; le bourreau, sans avoir le temps d’attacher la victime, se hâta de la coucher sur le bois et d’y mettre la flamme. Mais la pluie tombait par torrents, et chaque poutre à peine enflammée, s’éteignait en fumant. En vain Lactance et les autres chanoines eux-mêmes excitaient le foyer, rien ne pouvait vaincre l’eau qui tombait du ciel.

Cependant le tumulte qui avait lieu au péristyle de l’église s’était étendu tout autour de la place. Le cri de justice se répétait et circulait avec le récit de ce qui s’était découvert ; deux barricades avaient été forcées, et, malgré trois coups de fusil, les archers étaient repoussés peu à peu vers le centre de la place. En vain faisaient-ils bondir leurs chevaux dans la foule, elle les pressait de ses flots croissants. Une demi-heure se passa dans cette lutte, où la garde reculait toujours vers le bûcher, qu’elle cachait en se resserrant.

— Avançons, avançons, disait un homme, nous le délivrerons ; ne frappez pas les soldats, mais qu’ils reculent : voyez-vous, Dieu ne veut pas qu’il meure. Le bûcher s’éteint ; amis, encore un effort. — Bien. — Renversez ce cheval. — Poussez, précipitez-vous.

La garde était rompue et renversée de toutes parts, le peuple se jette en hurlant sur le bûcher ; mais aucune lumière n’y brillait plus : tout avait disparu, même le bourreau. On arrache, on disperse les planches : l’une d’elles brûlait encore, et sa lueur fit voir sous un amas de cendre et de boue sanglante une main noircie, préservée du feu par un énorme bracelet de fer et une chaîne. Une femme eut le courage de l’ouvrir ; les doigts serraient une petite croix d’ivoire et une image de sainte Madeleine.

— Voilà ses restes, dit-elle en pleurant.

— Dites les reliques du martyr, répondit un homme.

CHAPITRE VI Le songe

Le bien de la fortune est un bien périssable,

Quand on bastit sur elle, on bastit sur le sable

Plus on est eslevé, plus on court de dangers.

Les grands pins sont en butte aux coups de la tempeste…

Racan.

Les vergers languissants, altérés de chaleurs,

Balancent des rameaux dépourvus de feuillage ;

Il semble que l’hiver ne quitte pas les cieux.

Maria, Jules Lefèvre.

Cependant Cinq-Mars, au milieu de la mêlée que son emportement avait provoquée, s’était senti saisir le bras gauche par une main aussi dure que le fer, qui, le tirant de la foule jusqu’au bas des degrés, le jeta derrière le mur de l’église, et lui fit voir la figure noire du vieux Grandchamp, qui dit d’une voix brusque : — Monsieur, ce n’était rien que d’attaquer trente mousquetaires dans un bois à Chaumont, parce que nous étions à quelques pas de vous sans que vous l’ayez su, que nous vous aurions aidé au besoin et que d’ailleurs vous aviez affaire à des gens d’honneur ; mais ici c’est différent. Voici vos chevaux et vos gens au bout de la rue : je vous prie de monter à cheval et de sortir de la ville, ou bien de me renvoyer chez madame la maréchale, parce que je suis responsable de vos bras et de vos jambes, que vous exposez bien lestement.

Cinq-Mars, quoique un peu étourdi de cette manière brusque de rendre service, ne fut pas fâché de sortir d’affaire ainsi, ayant eu le temps de réfléchir au désagrément qu’il y aurait d’être reconnu pour ce qu’il était, après avoir frappé le chef de l’autorité judiciaire, et l’agent du Cardinal même qui allait le présenter au Roi. Il remarqua aussi qu’il s’était assemblé autour de lui une foule de gens de la lie du peuple, parmi lesquels il rougissait de se trouver. Il suivit donc sans raisonner son vieux domestique, et trouva en effet les trois autres serviteurs qui l’attendaient. Malgré la pluie et le vent, il monta à cheval et fut bientôt sur la grand’route avec son escorte, ayant pris le galop pour ne pas être poursuivi.

À peine sorti de Loudun, le sable du chemin, sillonné par de profondes ornières que l’eau remplissait entièrement, le força de ralentir le pas. La pluie continuait à tomber par torrents, et son manteau était presque traversé. Il en sentit un plus épais recouvrir ses épaules ; c’était encore son vieux valet de chambre qui l’approchait et lui donnait ces soins maternels.

— Eh bien, Grandchamp, à présent que nous voilà hors de cette bagarre, dis-moi donc comment tu t’es trouvé là, dit Cinq-Mars, quand je t’avais ordonné de rester chez l’abbé. — Parbleu ! monsieur, répondit d’un air grondeur le vieux serviteur, croyez-vous que je vous obéisse plus qu’à M. le maréchal ? Quand feu mon maître me disait de rester dans sa tente et qu’il me voyait derrière lui dans la fumée du canon, il ne se plaignait pas, parce qu’il avait un cheval de rechange quand le sien était tué, et il ne me grondait qu’à la réflexion. Il est vrai que pendant quarante ans que je l’ai servi, je ne lui ai jamais rien vu faire de semblable à ce que vous avez fait depuis quinze jours que je suis avec vous. Ah ! ajouta-t-il en soupirant, nous allons bien, et, si cela continue, je suis destiné à en voir de belles, à ce qu’il paraît.

— Mais sais-tu, Grandchamp, que ces coquins avaient fait rougir le crucifix, et qu’il n’y a pas d’honnête homme qui ne se fût mis en fureur comme moi ?

— Excepté M. le maréchal, votre père, qui n’aurait point fait ce que vous faites, monsieur.

— Et qu’aurait-il donc fait ?

— Il aurait laissé brûler très-tranquillement ce curé par les autres curés, et m’aurait dit : « Grandchamp, aie soin que mes chevaux aient de l’avoine, et qu’on ne la retire pas ; » ou bien : « Grandchamp, prends bien garde que la pluie ne fasse rouiller mon épée dans le fourreau et ne mouille l’amorce de mes pistolets ; » car M. le maréchal pensait à tout, et ne se mêlait jamais de ce qui ne le regardait pas. C’était son grand principe ; et, comme il était, Dieu merci, aussi bon soldat que général, il avait toujours soin de ses armes comme le premier lansquenet venu, et il n’aurait pas été seul contre trente jeunes gaillards avec une petite épée de bal.

Cinq-Mars sentait fort bien les pesantes épigrammes du bonhomme, et craignait qu’il ne l’eût suivi plus loin que le bois de Chaumont ; mais il ne voulait pas l’apprendre, de peur d’avoir des explications à donner, ou un mensonge à faire ; ou le silence à ordonner, ce qui eût été un aveu et une confidence, il prit le parti de piquer son cheval et de passer devant son vieux domestique ; mais celui-ci n’avait pas fini, et, au lieu de marcher à la droite de son maître, il revint à sa gauche et continua la conversation.

— Croyez-vous, monsieur, par exemple, que je me permette de vous laisser aller où vous voulez sans vous suivre ? Non, monsieur, j’ai trop avant dans l’âme le respect que je dois à madame la marquise pour me mettre dans le cas de m’entendre dire : « Grandchamp, mon fils a été tué d’une balle ou d’un coup d’épée ; pourquoi n’étiez-vous pas devant lui ? » ou bien : « Il a reçu un coup de stylet d’un Italien, parce qu’il allait la nuit sous la fenêtre d’une grande princesse ; pourquoi n’avez-vous pas arrêté l’assassin ? » Cela serait fort désagréable pour moi, monsieur, et jamais on n’a rien eu de ce genre à me reprocher. Une fois M. le maréchal me prêta à son neveu, M. le comte, pour faire une campagne dans les Pays-Bas, parce que je sais l’espagnol ; eh bien, je m’en suis tiré avec honneur, comme je le fais toujours. Quand M. le comte reçut son boulet dans le bas-ventre, je ramenai moi seul ses chevaux, ses mulets, sa tente et tout son équipage sans qu’il manquât un mouchoir, monsieur ; et je puis vous assurer que les chevaux étaient aussi bien pansés et harnachés, en rentrant à Chaumont, que si M. le comte eût été prêt à partir pour la chasse. Aussi n’ai-je reçu que des compliments et des choses agréables de toute la famille, comme j’aime à m’en entendre dire.

— C’est très-bien, mon ami, dit Henry d’Effiat, je te donnerai peut-être un jour des chevaux à ramener ; mais, en attendant, prends donc cette grande bourse d’or que j’ai pensé perdre deux ou trois fois, et tu payeras pour moi partout ; cela m’ennuie tant !…

— M. le maréchal ne faisait pas cela, monsieur. Comme il avait été surintendant des finances, il comptait son argent de sa main ; et je crois que vos terres ne seraient pas en si bon état et que vous n’auriez pas tant d’or à compter vous-même s’il eût fait autrement ; ayez donc la bonté de garder votre bourse, dont vous ne savez sûrement pas le contenu exactement.

— Ma foi, non !

Grandchamp fit entendre un profond soupir à cette exclamation dédaigneuse de son maître.

— Ah ! monsieur le marquis ! monsieur le marquis ! quand je pense que le grand roi Henry, devant mes yeux, mit dans sa poche ses gants de chamois parce que la pluie les gâtait ; quand je pense que M. de Rosny lui refusait de l’argent, quand il en avait trop dépensé ; quand je pense…

— Quand tu penses, tu es bien ennuyeux, mon ami, interrompit son maître, et tu ferais mieux de me dire ce que c’est que cette figure noire qui me semble marcher dans la boue derrière nous.

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