Cinq-Mars (page 9)
20. Finalement est accordé que tout le contenu de ces articles sera approuvé et ratifié par Sa Majesté Catholique et ledit seigneur duc d’Orléans, en la manière ordinaire et accoustumée en semblables traitez. Le Comte-Duc le promet ainsi au nom de Sa Majesté, et ledit sieur de Fontrailles au nom de Son Altesse, s’obligeant respectivement à cela, comme de leur chef ils l’approuvent dès à présent, le ratifient et le signent. — À Madrid, le 13 mars 1642. Signé : Dom Gaspar De Gusman, et, par supposition de nom : Clermont, pour Fontrailles.
Nous Gaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, certifions que le contenu cy-dessus est la vraie copie de l’original du traité que Fontrailles a passé en nostre nom avec monsieur le Comte-Duc de San Lucar. En tesmoin de quoy nous avons signé la présente de nostre main, et icelle fait signer par notre secrétaire, le 26 aoust 1612, à Villefranche. Signé Gaston, et plus bas Goulas.
Contre-lettre.
D’autant que par le traité que j’ay signé aujourd’hui, pour et au nom de monseigneur le duc d’Orléans, avec M. le Comte-Duc, pour et au nom de Sa Majesté Catholique, je suis obligé de déclarer le nom des deux personnes qui sont comprises par Son Altesse dans ledit traité, et la place qu’elle a prise pour sa seureté, je déclare et asseure au nom de Son Altesse à monsieur le Comte-Duc, afin qu’il die à Sa Majesté Catholique, que les deux personnes sont le seigneur duc de Bouillon, et le seigneur de Cinq-Mars, grand Escuyer de France ; et la place de seureté qui y est asseurée à Son Altesse est Sedan, que ledit seigneur de Bouillon luy met entre les mains. En foy de quoy j’ay signé cet escrit à Madrid, le 13 mars 1642. Signé, par supposition de nom : Clermont.
Nous Gaston, fils de France, frère unique du Roy, duc d’Orléans, reconnoissons que le contenu cy-dessus est la vraie copie de la déclaration que monsieur de Bouillon, monsieur le Grand et nous soubsignez avons donné pouvoir au sieur de Fontrailles de faire des noms de ces sieurs de Bouillon et le Grand, à monsieur le duc de San Lucar après qu’il aurait passé le traitté avec luy, auquel traitté ils ne sont compris que sous le titre de deux grands seigneurs de France. En témoin de quoy nous avons signé la présente certification de nostre main, et icelle fait contresigner par notre secrétaire.
Signé Gaston.
À Villefranche, le 29 aoust 1642.
Et plus bas : Goulas.
Sur la non-révélation.
La vie de tout homme célèbre a un sens unique et précis, visible surtout, et dès le premier regard, pour ceux qui savent juger les grandes choses du passé, et qui, j’espère, est demeuré dans l’esprit des lecteurs attentifs du livre de Cinq-Mars. Le sang de François-Auguste de Thou a coulé au nom d’une idée sacrée, et qui demeurera telle tant que la religion de l’honneur vivra parmi nous ; c’est l’impossibilité de la dénonciation sur les lèvres de l’homme de bien.
Les hommes d’État de tous les temps qui ont voulu acclimater la dénonciation en France y ont échoué jusqu’ici, à l’honneur de notre pays. C’est déjà une assez grande tache sur cette entreprise que le premier qui l’ait formée soit Louis XI, dont la bassesse était le caractère, et la trahison le génie ; mais cet arbre du mal qu’il planta au Plessis-les-Tours ne porta point ses fruits empoisonnés ; et l’on ne vit personne dénoncer un citoyen,
Et, sa tête à la main, demander son salaire.
Le salaire était cependant stipulé dans l’édit de Louis XI ; et, pour que nulle autorité ne manque à l’examen d’une question aussi grave, j’en vais citer le point important.
Édit contre la non-révélation des crimes de lèze-majesté.
Loys, par la grâce de Dieu, Roy de France : sçavoir faisons à tous présens et advenir que, comme par cy-devant maintes conjurations, conspirations damnables et pernicieuses entreprises ayant été faictes, conspirées et machinées, tant par grands personnages que par moyens et petits, à l’encontre d’aucuns nos progéniteurs Roys de France, et mesmement depuis notre advenement à la couronne :
Disons, déclarons, constituons et ordonnons par lettres, édict, ordonnance et constitution perpétuelle, irrévocable et durable à toujours, que toutes personnes quelconques qui dores en avant sçauront où auront connaissance de quelques traités, machinations, conspirations et entreprises qui se fairont à l’encontre de notre personne, de notre très-chère et amée compagne la Royne, de notre très-cher et amé fils le Dauphin de Viennois, et de nos successeurs Roys et Roynes de France, et de leurs enfants, aussi à l’encontre de l’Estat et seureté de nous ou d’eux et de la chose publique de notre royaume, soient tenus et réputés crimineux de lèze-majesté, et punis de semblable peine et de pareille punition que doivent estre les principaux aucteurs, conspirateurs et fauteurs et conducteurs desdits crimes, sans exception ni réservation de personnes quelconques, de quelque estat, condition, qualité, dignité, noblesse, seigneurie, prééminence ou prérogative que ce soit ou puisse estre, à cause de nostre sang ou autrement en quelque manière que ce soit, s’ils ne le revellent ou envoyent reveller à nous ou à nos principaux juges et officiers des pays où ils seront, le plustost que possible leur sera appris, qu’ils en auront eu connoissance ; auquel cas et quant ainsy le revelleront ou enverront reveller, ils ne seront en aucuns dangers des punitions desdits crimes ; mais seront dignes de rémunération entre nous et la chose publique. Toutesfois, en autre chose, nous voulons et entendons les anciennes lois, constitutions et ordonnances qui par nos prédécesseurs ou de droict sont introduites, et les usages qui d’ancienneté ont esté gardés et observés en notre royaume, demeurer à leur force et vertu sans aucunement y déroger par ces présentes. Si nous donnons et mandons à nos amés et féaux gens de notre grand conseil, gens de nos parlemens, et à nos autres justiciers, officiers et subjects qui à présent sont et qui seront pour le temps advenir et à chacun d’eux, si comme à luy appartiendra, que cette présente notre loy, constitution et ordonnance ils facent publier par tous les lieux de leur pouvoir et jurisdiction accoutumés, de faire cris et proclamations publiques, les lire publiquement et enregistrer en leurs cours et auditoires, et, selon icelle loy et constitution, jugent, sententient et déterminent dores en avant, perpetuellement, sans quelconque difficulté, toutes les fois que les cas adviendront. Et afin que soit chose ferme et stable à toujours, nous avons fait mettre notre scel à cesdites présentes. Et, pour ce que ces présentes l’on pourra avoir à besogner à plusieurs et divers lieux, nous voulons que au vidimus d’icelles fait soubs sce royal, foy soit adjoustée comme à ce présent original.
Donné au Plessis du Parc-lès-Tours, le vingt-deuxième jour de décembre mil quatre cent soixante-dix-sept, et de notre règne le dix-septième.
Sic signatum supra plicam.
Par le Roy en son conseil. L. Texier. Et est scriptum : Lecto, publicato, et registrato, Parisiis, in parlemento, decima quinta die novembris, anno millesimo quadringentesimo septuagesimo nono.
Certes il est facile de comprendre que cet édit ait été rendu par Louis XI en 1477, c’est-à-dire lorsque le comte de La Marche, Jacques d’Armagnac, venait d’avoir la tête tranchée pour crime de lèse-majesté, et quand ses terres et ses biens immenses avaient été impudemment distribués à ses juges, héritage monstrueux et inouï depuis les Tibère et les Néron, et qui s’accomplissait pendant que l’on forçait les enfants du condamné à recevoir goutte à goutte le sang de leur père qui tombait de son échafaud sur leur front. Après ce coup fameux, il pouvait poursuivre et se croire en droit de mépriser assez la France pour lui jeter un tel édit et lui proposer de nouvelles infamies. Accoutumé qu’il était à faire un perpétuel marché des consciences, à beaux deniers comptants, n’allant jamais en avant qu’une bourse dans une main et une hache dans l’autre, il suivait le vieil axiome, qui n’est pas un grand effort de génie et que Machiavel a trop fait valoir, de placer les hommes entre l’espérance et la crainte. Louis XI jouait finement son jeu, mais enfin la France se releva et joua noblement le sien en lui montrant qu’elle avait d’autres hommes que son barbier. Malgré le mot de son invention, car il faut le lui restituer en toute loyauté, malgré la traduction adoucie de dénonciation par révélation, personne de propos délibéré ne sortit de chez soi pour aller répéter une confidence surprise dans l’abandon de l’amitié, échappée à la table ou au foyer. La vile ordonnance tomba en oubli jusqu’au jour où le cardinal de Richelieu donna le signal de sa résurrection. M. de Thou n’avait point d’échange de place forte à faire contre sa grâce, ainsi que M. de Bouillon, et sa mort devait ajouter à la terreur qu’inspirait celle de M. de Cinq-Mars ; s’il était absous, ce serait au moins un censeur jeune et vertueux que conserverait M. de Richelieu ; destiné à survivre au vieux ministre, il écrirait peut-être comme son père une histoire du cardinal, et serait un juge à son tour, juge inflexible et irrité par la mort de M. le Grand, son ami. M. de Richelieu pensait à tout, et ces motifs qui ne m’échappent pas ne sauraient lui avoir échappé. Oublions, pour plus d’impartialité, son mot sur le président de Thou : Il a mis mon nom dans son histoire, je mettrai le sien dans la mienne. Faisons-lui la grâce de l’esprit de vengeance, il reste une dureté inflexible une mauvaise foi profonde et le plus immoral égoïsme. La vie sévère de M. de Thou, qui pouvait devenir utile à un État où tout se corrompait, était importune et dangereuse au ministre ; il n’hésita pas : n’hésitons pas non plus à juger cette justice. Il faut à tout prix connaître le fond de ces raisons d’État si célébrées et dont on a fait une sorte d’arche sainte impossible à toucher. Les mauvaises actions nous laissent le germe des mauvaises lois, et il n’est pas un passager ministre qui ne cherche à les faire poindre pour conserver la source de son pouvoir d’emprunt, par amour de ce douteux éclat. Une chose peut, il est vrai, rassurer : c’est que toutes les fois qu’une pareille idée se porte au cerveau d’un homme politique, la gestation en est pesante et pénible, l’enfantement en serait probablement mortel, et l’avortement est un bonheur public.
Je ne pense pas qu’il se rencontre dans l’histoire un fait qui soit plus propre que le jugement d’Auguste de Thou à déposer contre cette fatale idée, en cas que le mauvais génie de la France voulût jamais que la proposition fut renouvelée d’une loi de non-révélation.
Comme rien n’inspire mieux les réponses les plus sûres et ne les présente avec de plus nettes expressions qu’un danger extrême chez un homme supérieur, je vois que dès l’abord M. de Thou alla au fond de la question de droit et de possibilité avec sa raison, et au fond de la question de sentiment et d’honneur avec son noble cœur ; écoutons-le :
Le jour de sa confrontation avec M. de Cinq-Mars, il dit : « Qu’après avoir beaucoup considéré dans son esprit, sçavoir, s’il devoit déclarer au Roy (le voyant tous les jours au camp de Perpignan) la cognoissance qu’il avoit eue de ce traité, il résolut en luy-mesme pour plusieurs raisons de n’en point parler. 1o Il eût fallu se rendre délateur d’un crime d’Estat de Monsieur, frère unique du Roy, de Monsieur de Bouillon et de Monsieur le Grand, qui estoient tous beaucoup plus puissants et plus accrédités que luy, et qu’il y avoit certitude qu’il succomberait en cette action, dont il n’avoit aucune preuve pour le vérifier. — Je n’aurois pu citer, dit-il, le tesmoignage de Fontrailles, qui estoit absent, et Monsieur le Grand auroit peut-être nié alors qu’il m’en eust parlé. J’aurois donc passé pour un calomniateur, et mon honneur, qui me sera toujours plus cher que ma propre vie, estoit perdu sans ressource. »
2o Pour ce qui regarde M. le Grand, il ajoute ces paroles déjà fidèlement rapportées (p. 408) et d’une beauté incomparable par leur simplicité antique, j’oserai presque dire évangélique :
« — Il m’a cru son amy unique et fidèle, et je ne l’ai pas voulu trahir. »
Quelle que puisse être l’entreprise secrète que l’on suppose, ou contre une tête couronnée, ou contre la constitution d’un État démocratique, ou contre les corps qui représentent une nation ; quelle que soit la nature de l’exécution du complot, ou assassinat, ou expulsion à main armée, ou émeute du peuple, ou corruption ou soulèvement de troupes soldées, la situation sera la même entre le conjuré et celui qui aura reçu sa confidence. Sa première pensée sera la perte irréparable, éternelle, de son honneur et de son nom, soit comme calomniateur s’il ne donne pas de preuves, soit comme lâche délateur s’il les donne : puni dans le premier cas par des peines infamantes, puni dans le second par la vindicte publique, qui le montre au doigt tout souillé du sang de ses amis.
Ce premier motif de silence, lorsque M. de Thou daigna l’exprimer, je crois que ce fut pour se mettre à la portée des esprits qui le jugeaient et pour entrer dans le ton général du procès et dans les termes précis des lois, qui ne se supposent jamais faites que pour les âmes les plus basses, qu’elles circonscrivent et pressent par des barrières grossières et une nécessité inexorable et uniforme. Il démontre qu’il n’eût pas pu être délateur quand même il l’eût voulu. Il sous-entend : Si j’eusse été un infâme, je n’aurais pu même accomplir mon infamie, on ne m’eût pas cru. — Mais, après ce peu de mots sur l’impossibilité matérielle, il ajoute le motif de l’impossibilité morale, motif vrai et d’une vérité éternelle, immuable, que tous les cultes ont reconnue et sanctionnée, que tous les peuples ont mise en honneur :
Il m’a cru son amy.
Non-seulement il ne l’a pas trahi, mais on remarquera que dans tous ses interrogatoires, ses confrontations avec M. de Bouillon et M. de Cinq-Mars, il ne nomme et ne compromet personne.
« Soudain que je fus seul avec M. de Thou, dit Fontrailles dans ses Mémoires, il me dit le voyage que je venois de faire en Espagne, et qui me surprit fort, car je croyois qu’il luy eust été célé, conformément à la délibération qui en avoit esté prise. — Quand je luy demanday comme quoy il l’avoit appris, il me déclara en confiance fort franchement qu’il le sçavoit de la Royne et qu’elle le tenoit de Monsieur.
« Je n’ignorois pas que Sa Majesté eust fort souhaité une cabale et y avoit contribué de tout son pouvoir. »
M. de Thou pouvait donc s’appuyer sur cette autorité ; mais il sait qu’il fera persécuter la reine Anne d’Autriche, et il se tait. Il se tait aussi sur le Roi lui-même et ne daigne pas répéter ce qu’il a dit au Cardinal dans son entretien particulier. Il ne veut pas de la vie à ce prix.
Quant à M. de Cinq-Mars, il n’a qu’une raison à donner :
Il m’a cru son amy.
Quand même, au lieu d’être un ami éprouvé, il n’eût été qu’un homme uni à M. de Cinq-Mars par des relations passagères, il l’a cru son ami, il a eu foi en lui, il ne l’a pas voulu trahir. Tout est là.
Lorsque la religion chrétienne a institué la confession, elle a, je l’ai dit ailleurs, divinisé la confidence ; comme on aurait pu se défier du confident, elle s’est hâtée de déclarer criminel et digne de la mort éternelle le prêtre qui révélerait l’aveu fait à son oreille. Il ne fallait pas moins que cela pour transformer tout à coup un étranger en ami, en frère, pour faire qu’un chrétien pût aller ouvrir son âme au premier venu, à l’inconnu qu’il ne reverra jamais, et dormir le soir en paix dans son lit, sûr de son secret comme s’il l’eût dit à Dieu.
Donc tout ce qu’a pu faire le confesseur, à l’aide de sa foi et de l’autorité de l’Église, a été d’arriver à être considéré par le pénitent comme un ami, de parvenir à faire naître ces épanchements salutaires, ces larmes sacrées, ces récits complets, ces abandons sans réserve que l’amitié grave et bonne avait seule le droit de recevoir avant la confession, l’amitié, la sainte amitié, qui rend en vertueux conseils ce qu’elle reçoit en coupables aveux.
Si donc le confesseur prétend à la tendresse de cœur, à la bonté suprême de l’ami, quel ami ne doit regarder comme le premier devoir l’infaillible sûreté du secret déposé en lui comme dans le tabernacle du confesseur ?
Mais ce n’est pas seulement de l’ami ancien et éprouvé qu’il s’agit, c’est encore de tout homme traité en ami, de tout premier venu qui, la main dans la main, a reçu une confidence sérieuse. Le droit de l’hospitalité est aussi ancien que la famille et la race humaine : nulle tribu, nulle horde, si sauvage qu’elle soit, ne conçoit qu’il soit possible de livrer son hôte. Un secret est un hôte qui vient se cacher dans le cœur de l’honnête homme comme dans son inviolable asile. Quiconque le livre et le vend est hors de la loi des nations.
Ce serait une bien grande honte pour les pauvres règnes qui ne pourraient avoir un peu de durée qu’au prix de ces lois barbares, et se tenir debout qu’avec de si noirs appuis. Mais, voulût-on en faire usage, on ne le pourrait pas. Il faudrait, pour que ce fût praticable, que la civilisation eût marché d’un pied et non de l’autre. Or on est venu partout à une sorte de délicatesse générale de sentiment qui fait que telles actions publiques ne sont pas même proposables. On ne sait comment il se fait que telles choses, utiles il y a des siècles, ne se peuvent faire, ne se peuvent dire, ne se peuvent même nommer sérieusement par aucun homme vivant, et cela, sans que jamais on ne les ait abolies. Ce sont les véritables changements de mœurs qui forcent à naître les véritables et durables lois. Qui nous dira où est le pays si reculé qui oserait aujourd’hui donner à l’homme juge la dépouille de l’homme jugé ? Toutes les lois ne sont pas de main humaine… La loi qui défend cet héritage sanglant n’a pas été écrite, elle est venue s’asseoir parmi nous. À ses côtés s’est posée celle qui dit : Tu ne dénonceras pas ! et le plus humble journalier n’oserait, de nos jours, se placer à la table de son voisin s’il y avait manqué.
Pour moi, s’il fallait absolument aux hommes politiques quelques vieux ustensiles des temps barbares, j’aimerais mieux leur voir dérouiller, restaurer, et mettre en scène et en usage les chevalets et les outils de la torture ; car ils ne souilleraient du moins que le corps et non l’âme de la créature de Dieu. Ils feraient parler peut-être la chair souffrante, mais le cri des nerfs et des os sous la tenaille est moins vil que la froide vente d’une tête sur un comptoir, et il n’y a pas encore eu de nom qui ait été inscrit plus bas que le nom de Judas.
Oui, mieux vaut le danger d’un prince que la démoralisation de l’espèce entière. Mieux vaudrait la fin d’une dynastie et d’une forme de gouvernement, mieux vaudrait même celle d’une nation, car tout cela se remplace et peut renaître, que la mort de toute vertu parmi les hommes.
fin des notes.
RÉFLEXIONS sur LA VÉRITÉ DANS L’ART
L’étude du destin général des sociétés n’est pas moins nécessaire aujourd’hui dans les écrits que l’analyse du cœur humain. Nous sommes dans un temps où l’on veut tout connaître et où l’on cherche la source de tous les fleuves. La France surtout aime à la fois l’Histoire et le Drame, parce que l’une retrace les vastes destinées de l’humanité, et l’autre le sort particulier de l’homme. C’est là toute la vie. Or, ce n’est qu’à la Religion, à la Philosophie, à la Poésie pure, qu’il appartient d’aller plus loin que la vie, au delà des temps, jusqu’à l’éternité.
Dans ces dernières années (et c’est peut-être une suite de nos mouvements politiques), l’Art s’est empreint d’histoire plus fortement que jamais. Nous avons tous les yeux attachés sur nos Chroniques, comme si, parvenus à la virilité en marchant vers de plus grandes choses, nous nous arrêtions un moment pour nous rendre compte de notre jeunesse et de ses erreurs. Il a donc fallu doubler l’intérêt en y ajoutant le souvenir.
Comme la France allait plus loin que les autres nations dans cet amour des faits et que j’avais choisi une époque récente et connue, je crus aussi ne pas devoir imiter les étrangers, qui, dans leurs tableaux, montrent à peine à l’horizon les hommes dominants de leur histoire ; je plaçai les nôtres sur le devant de la scène, je les fis principaux acteurs de cette tragédie dans laquelle j’avais dessein de peindre les trois sortes d’ambition qui nous peuvent remuer, et, à côté d’elles, la beauté du sacrifice de soi-même à une généreuse pensée. Un traité sur la chute de la féodalité, sur la position extérieure et intérieure de la France au XVIIe siècle, sur la question des alliances avec les armes étrangères, sur la justice aux mains des parlements ou des commissions secrètes et sur les accusations de sorcellerie, n’eût pas été lu peut-être ; le roman le fut.
Je n’ai point dessein de défendre ce dernier système de composition plus historique, convaincu que le germe de la grandeur d’une œuvre est dans l’ensemble des idées et des sentiments d’un homme et non pas dans le genre qui leur sert de forme. Le choix de telle époque nécessitera cette manière, telle autre la devra repousser ; ce sont là des secrets du travail de la pensée qu’il n’importe point de faire connaître. À quoi bon qu’une théorie nous apprenne pourquoi nous sommes charmés ? Nous entendons les sons de la harpe ; mais sa forme élégante nous cache les ressorts de fer. Cependant, puisqu’il m’est prouvé que ce livre a en lui quelque vitalité, je ne puis m’empêcher de jeter ici ces réflexions sur la liberté que doit avoir l’imagination d’enlacer dans ses nœuds formateurs toutes les figures principales d’un siècle, et, pour donner plus d’ensemble à leurs actions, de faire céder parfois la réalité des faits à l’idée que chacun d’eux doit représenter aux yeux de la postérité ; enfin sur la différence que je vois entre la vérité de l’Art et le vrai du Fait.
De même que l’on descend dans sa conscience pour juger des actions qui sont douteuses pour l’esprit, ne pourrions-nous pas aussi chercher en nous-mêmes le sentiment primitif qui donne naissance aux formes de la pensée, toujours indécises et flottantes ? Nous trouverions dans notre cœur plein de trouble, où rien n’est d’accord, deux besoins qui semblent opposés, mais qui se confondent, à mon sens, dans une source commune ; l’un est l’amour du vrai, l’autre l’amour du fabuleux. Le jour où l’homme a raconté sa vie à l’homme, l’Histoire est née. Mais à quoi bon la mémoire des faits véritables, si ce n’est à servir d’exemple de bien ou de mal ? Or les exemples que présente la succession lente des événements sont épars et incomplets ; il leur manque toujours un enchaînement palpable et visible, qui puisse amener sans divergence à une conclusion morale ; les actes de la famille humaine sur le théâtre du monde ont sans doute un ensemble, mais le sens de cette vaste tragédie qu’elle y joue ne sera visible qu’à l’œil de Dieu, jusqu’au dénoûment qui le révélera peut-être au dernier homme. Toutes les philosophies se sont en vain épuisées à l’expliquer, roulant sans cesse leur rocher, qui n’arrive jamais et retombe sur elles, chacune élevant son frêle édifice sur la ruine des autres et le voyant crouler à son tour. Il me semble donc que l’homme, après avoir satisfait à cette première curiosité des faits, désira quelque chose de plus complet, quelque groupe, quelque réduction à sa portée et à son usage des anneaux de cette vaste chaîne d’événements que sa vue ne pouvait embrasser ; car il voulait aussi trouver, dans les récits, des exemples qui pussent servir aux vérités morales dont il avait la conscience ; peu de destinées particulières suffisaient à ce désir, n’étant que les parties incomplètes du tout insaisissable de l’histoire du monde ; l’une était pour ainsi dire un quart, l’autre une moitié de preuve ; l’imagination fit le reste et les compléta. De là, sans doute, sortit la fable. — L’homme la créa vraie, parce qu’il ne lui est pas donné de voir autre chose que lui-même et la nature qui l’entoure ; mais il la créa vraie d’une vérité toute particulière.
Cette vérité toute belle, tout intellectuelle, que je sens, que je vois et voudrais définir, dont j’ose ici distinguer le nom de celui du vrai, pour me mieux faire entendre, est comme l’âme de tous les arts. C’est un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes les grandeurs du vrai visible ; mais ce n’est pas lui-même, c’est mieux que lui ; c’est un ensemble idéal de ses principales formes, une teinte lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant de ses parfums les plus purs, un élixir délicieux de ses sucs les meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux ; enfin c’est une somme complète de toutes ses valeurs. À cette seule vérité doivent prétendre les œuvres de l’Art qui sont une représentation morale de la vie, les œuvres dramatiques. Pour l’atteindre, il faut sans doute commencer par connaître tout le vrai de chaque siècle, être imbu profondément de son ensemble et de ses détails ; ce n’est là qu’un pauvre mérite d’attention, de patience et de mémoire ; mais ensuite il faut choisir et grouper autour d’un centre inventé : c’est là l’œuvre de l’imagination et de ce grand bon sens qui est le génie lui-même.
À quoi bon les Arts s’ils n’étaient que le redoublement et la contre-épreuve de l’existence ? Eh ! bon Dieu, nous ne voyons que trop autour de nous la triste et désenchanteresse réalité : la tiédeur insupportable des demi-caractères, des ébauches de vertus et de vices, des amours irrésolus, des haines mitigées, des amitiés tremblotantes, des doctrines variables, des fidélités qui ont leur hausse et leur baisse, des opinions qui s’évaporent ; laissez-nous rêver que parfois ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou des méchants plus résolus ; cela fait du bien. Si la pâleur de votre vrai nous poursuit dans l’Art, nous fermerons ensemble le théâtre et le livre pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que l’on veut des œuvres qui font mouvoir des fantômes d’hommes, c’est, je le répète, le spectacle philosophique de l’homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps ; c’est donc la vérité, de cet homme et de ce temps, mais tous deux élevés à une puissance supérieure et idéale qui en concentre toutes les forces. On la reconnaît, cette vérité, dans les œuvres de la pensée, comme l’on se récrie sur la ressemblance d’un portrait dont on n’a jamais vu l’original ; car un beau talent peint la vie plus encore que le vivant.
Pour achever de dissiper sur ce point les scrupules de quelques consciences littérairement timorées que j’ai vues saisies d’un trouble tout particulier en considérant la hardiesse avec laquelle l’imagination se jouait des personnages les plus graves qui aient jamais eu vie, je me hasarderai jusqu’à avancer que, non dans son entier, je ne l’oserais dire, mais dans beaucoup de ses pages qui ne sont peut-être pas les moins belles, l’histoire est un roman dont le peuple est l’auteur. — L’esprit humain ne me semble se soucier du vrai que dans le caractère général d’une époque ; ce qui lui importe surtout, c’est la masse des événements et les grands pas de l’humanité qui emportent les individus ; mais, indifférent sur les détails, il les aime moins réels que beaux, ou plutôt grands et complets.
Examinez de près l’origine de certaines actions, de certains cris héroïques qui s’enfantent on ne sait comment : vous les verrez sortir tout faits des on dit et des murmures de la foule, sans avoir en eux-mêmes autre chose qu’une ombre de vérité ; et pourtant ils demeureront historiques à jamais. — Comme par plaisir et pour se jouer de la postérité, la voix publique invente des mots sublimes pour les prêter, de leur vivant même et sous leurs yeux, à des personnages qui, tout confus, s’en excusent de leur mieux comme ne méritant pas tant de gloire et ne pouvant porter si haute renommée. N’importe, on n’admet point leurs réclamations ; qu’ils les crient, qu’ils les écrivent, qu’ils les publient, qu’ils les signent, on ne veut pas les écouter, leurs paroles sont sculptées dans le bronze, les pauvres gens demeurent historiques et sublimes malgré eux. Et je ne vois pas que tout cela se soit fait seulement dans les âges de barbarie, cela se passe à présent encore, et accommode l’Histoire de la veille au gré de l’opinion générale, muse tyrannique et capricieuse qui conserve l’ensemble et se joue du détail. Eh ! qui de vous n’a assisté à ses transformations ! Ne voyez-vous pas de vos yeux la chrysalide du fait prendre par degré les ailes de la fiction ? — Formé à demi par les nécessités du temps, un fait est enfoui tout obscur et embarrassé, tout naïf, tout rude, quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dégrossi ; les premiers qui le déterrent et le prennent en main le voudraient autrement tourné, et le passent à d’autres mains déjà un peu arrondi ; d’autres le polissent en le faisant circuler ; en moins de rien il arrive au grand jour transformé en statue impérissable. Nous nous récrions ; les témoins oculaires et auriculaires entassent réfutations sur explications ; les savants fouillent, feuillettent et écrivent ; on ne les écoute pas plus que les humbles héros qui se renient ; le torrent coule et emporte le tout sous la forme qu’il lui a plu de donner à ces actions individuelles. Qu’a-t-il fallu pour toute cette œuvre ? Un rien, un mot ; quelquefois le caprice d’un journaliste désœuvré. Et y perdons-nous ? Non. Le fait adopté est toujours mieux composé que le vrai, et n’est même adopté que parce qu’il est plus beau que lui ; c’est que l’humanité entière a besoin que ses destinées soient pour elle-même une suite de leçons ; plus indifférente qu’on ne pense sur la réalité des faits, elle cherche à perfectionner l’événement pour lui donner une grande signification morale ; sentant bien que la succession des scènes qu’elle joue sur la terre n’est pas une comédie que, puisqu’elle avance, elle marche à un but dont il faut chercher l’explication au delà de ce qui se voit.
Quant à moi, j’avoue que je sais bon gré à la voix publique d’en agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches bizarres et des défauts d’accord qui me font peine lorsque je les aperçois. Si un homme paraît un modèle parfait d’une grande et noble faculté de l’âme, et que l’on vienne m’apprendre quelque ignoble trait qui le défigure, je m’en attriste, sans le connaître, comme d’un malheur qui me serait personnel, et je voue presque qu’il fût mort avant l’altération de son caractère.
Aussi, lorsque la muse (et j’appelle ainsi l’Art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient musique l’éducation entière), lorsque la muse vient raconter, dans ses formes passionnées, les aventures d’un personnage que je sais avoir vécu, et qu’elle recompose ses événements, selon la plus grande idée de vice ou de vertu que l’on puisse concevoir de lui, réparant les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représentée même dans le mal ; si elle conserve d’ailleurs la seule chose essentielle à l’instruction du monde, le génie de l’époque, je ne sais pourquoi l’on serait plus difficile avec elle qu’avec cette voix des peuples qui fait subir chaque jour à chaque fait de si grandes mutations.
Cette liberté, les anciens la portaient dans l’histoire même ; ils n’y voulaient voir que la marche générale et le large mouvement des sociétés et des nations, et, sur ces grands fleuves déroulés dans un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures colossales, symboles d’un grand caractère et d’une haute pensée. On pourrait presque calculer géométriquement que, soumise à la double composition de l’opinion et de l’écrivain, leur histoire nous arrive de troisième main, et éloignée de deux degrés de la vérité du fait.
C’est qu’à leurs yeux l’Histoire aussi était une œuvre de l’Art ; et, pour avoir méconnu que c’est là sa nature, le monde chrétien tout entier a encore à désirer un monument historique, pareil à ceux qui dominent l’ancien monde et consacrent la mémoire de ses destinées, comme ses pyramides, ses obélisques, ses pylônes et ses portiques dominent encore la terre qui lui fut connue, et y consacrent la grandeur antique.
Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le positif, pour apporter l’idéal jusque dans les annales, je crois qu’à plus forte raison l’on doit s’abandonner à une grande indifférence de la réalité historique pour juger les œuvres dramatiques, poëmes, romans ou tragédies, qu’empruntent à l’histoire des personnages mémorables. L’art ne doit jamais être considéré que dans ses rapports avec sa beauté idéale. Il faut le dire, ce qu’il y a de vrai n’est que secondaire, c’est seulement une illusion de plus dont il s’embellit, un de nos penchants qu’il caresse. Il pourrait s’en passer, car la vérité dont il doit se nourrir est la vérité d’observation sur la nature humaine, et non l’authenticité du fait. Les noms des personnages ne font rien à la chose.