Cinq-Mars (page 31)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Cinq-Mars · 34 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Hélas ! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait de telles choses ?

— Oui, Sire, et c’est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous venez sans doute de me livrer, dit-il en la détachant et la posant aux pieds du Roi, qui baissa les yeux sans répondre.

Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu’il n’appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris :

— Je me rends parce que je veux mourir, dit-il ; mais je ne suis pas vaincu.

Le Cardinal serra les poings par fureur ; mais il se contraignit.

— Et quels sont vos complices ? dit-il.

Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement, et entr’ouvrit les lèvres pour parler… Le Roi baissa la tête, et souffrit en cet instant un supplice inconnu à tous les hommes.

— Je n’en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince.

Et il sortit de l’appartement.

Il s’arrêta dès la première galerie, où tous les gentilshommes et Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha droit à celui-ci et lui dit :

— Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m’arrêter.

Tous se regardèrent sans oser l’approcher.

— Oui, monsieur, je suis votre prisonnier… oui, messieurs, je suis sans épée, et, je vous le répète, prisonnier du Roi.

— Je ne sais ce que je vois, dit le général ; vous êtes deux qui venez vous rendre, et je n’ai l’ordre d’arrêter personne.

— Deux ? dit Cinq-Mars, ce ne peut-être que M. de Thou ; hélas ! à ce dévouement je le devine.

— Eh ! ne t’avais-je pas aussi deviné ? s’écria celui-ci en se montrant et se jetant dans ses bras.

CHAPITRE XXV les prisonniers

J’ai trouvé dans mon cœur le dessein de mon frère.

Pichald, Léonidas.

: : : Mourir sans vider mon carquois !

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

: Ces bourreaux barbouilleurs de lois !

André Chénier.

Parmi ces vieux châteaux dont la France se dépouille à regret chaque année, comme des fleurons de sa couronne, il y en avait un d’un aspect sombre et sauvage sur la rive gauche de la Saône. Il semblait une sentinelle formidable placée à l’une des portes de Lyon, et tenait son nom de l’énorme rocher de Pierre-Encise, qui s’élève à pic comme une sorte de pyramide naturelle, et dont la cime, recourbée sur la route et penchée jusque sur le fleuve, se réunissait jadis, dit-on, à d’autres roches que l’on voit sur la rive opposée, formant comme l’arche naturelle d’un pont ; mais le temps, les eaux et la main des hommes n’ont laissé debout que le vieux amas de granit qui servait de piédestal à la forteresse, détruite aujourd’hui. Les archevêques de Lyon l’avaient élevée autrefois, comme seigneurs temporels de la ville, et y faisaient leur résidence ; depuis, elle devint place de guerre, et, sous Louis XIII, une prison d’État. Une seule tour colossale, où le jour ne pouvait pénétrer que par trois longues meurtrières, dominait l’édifice ; et quelques bâtiments irréguliers l’entouraient de leurs épaisses murailles, dont les lignes et les angles suivaient les formes de la roche immense et perpendiculaire.

Ce fut là que le Cardinal de Richelieu, avare de sa proie, voulut bientôt incarcérer et conduire lui-même ses jeunes ennemis. Laissant Louis le précéder à Paris, il les enleva de Narbonne, les traînant à sa suite pour orner son dernier triomphe, et venant prendre le Rhône à Tarascon, presque à son embouchure, comme pour prolonger ce plaisir de la vengeance que les hommes ont osé nommer celui des dieux ; étalant aux yeux des deux rives le luxe de sa haine, il remonta le fleuve avec lenteur sur des barques à rames dorées et pavoisées de ses armoiries et de ses couleurs, couché dans la première, et remorquant ses deux victimes dans la seconde, au bout d’une longue chaîne.

Souvent le soir, lorsque la chaleur était passée, les deux nacelles étaient dépouillées de leur tente, et l’on voyait dans l’une Richelieu, pâle et décharné, assis sur la poupe ; dans celle qui suivait, les deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuyés l’un sur l’autre, et regardant s’écouler les flots rapides du fleuve. Jadis les soldats de César, qui campèrent sur ces mêmes bords, eussent cru voir l’inflexible batelier des enfers conduisant les ombres amies de Castor et Pollux : des chrétiens n’eurent pas même l’audace de réfléchir et d’y voir un prêtre menant ses deux ennemis au bourreau : c’était le premier ministre qui passait.

En effet, il passa, les laissant en garde à cette ville même où les conjurés avaient proposé de le faire périr. Il aimait à se jouer ainsi, en face, de la destinée, et à planter un trophée où elle avait voulu mettre sa tombe.

« Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit de cette année, contre-mont la rivière du Rhône, dans un bateau où l’on avait bâti une chambre de bois, tapissée de velours rouge cramoisi à feuillages, le fond étant d’or. Dans le même bateau, il y avait une antichambre de même façon ; à la proue et à l’arrière du bateau, il y avait quantité de soldats de ses gardes portant la casaque écarlate, en broderie d’or, d’argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son Éminence était dans un lit garni de taffetas de pourpre. Monseigneur le Cardinal Bigny et messeigneurs les évêques de Nantes et de Chartres y étaient avec quantité d’abbés et de gentilshommes en d’autres bateaux. Au-devant du sien, une frégate faisait la découverte des passages ; et après montait un autre bateau chargé d’arquebusiers et d’officiers pour les commander. Lorsqu’on abordait en quelque île, on mettait des soldats en icelle, pour voir s’il y avait des gens suspects ; et n’y en rencontrant point, ils en gardaient les bords, jusques à ce que deux bateaux qui suivaient eussent passé ; ils étaient remplis de noblesse et de soldats bien armés.

« En après venait le bateau de Son Éminence, à la queue duquel était attaché un petit bateau dans lequel étaient MM. de Thou et de Cinq-Mars ; gardés par un exempt des gardes du roi et douze gardes de Son Éminence. Après les bateaux venaient trois barques où étaient les hardes et la vaisselle d’argent de Son Éminence, avec plusieurs gentilshommes et soldats.

« Sur le bord du Rhône, en Dauphiné, marchaient deux compagnies de chevau-légers, et autant sur le bord du côté du Languedoc et Vivarais ; il y avait un très-beau régiment de gens de pied qui entrait dans les villes où Son Éminence devait entrer ou coucher. Il y avait plaisir d’ouïr les trompettes qui jouaient en Dauphiné avec les réponses de celles du Vivarais, et les redits des échos de nos rochers ; on eût dit que tout jouait à mieux faire. »

Au milieu d’une nuit du mois de septembre 1642, tandis que tout semblait sommeiller dans l’inexpugnable tour des prisonniers, la porte de leur première chambre tourna sans bruit sur ses gonds, et sur le seuil parut un homme vêtu d’une robe brune ceinte d’une corde, ses pieds chaussés de sandales, et un paquet de grosses clefs à la main : c’était Joseph. Il regarda avec précaution sans avancer, et contempla en silence l’appartement du grand Écuyer. D’épais tapis, de larges et splendides tentures voilaient les murs de la prison ; un lit de damas rouge était préparé, mais le captif n’y était pas ; assis près d’une haute cheminée, dans un grand fauteuil, vêtu d’une longue robe grise de la forme de celle des prêtres, la tête baissée, les yeux fixés sur une petite croix d’or, à la lueur tremblante d’une lampe, il était absorbé par une méditation si profonde, que le capucin eut le loisir d’approcher jusqu’à lui et de se placer debout face à face du prisonnier avant qu’il s’en aperçût. Enfin il leva la tête et s’écria :

— Que viens-tu faire ici, misérable ?

— Jeune homme, vous êtes emporté, répondit d’une voix très-basse le mystérieux visiteur ; deux mois de prison auraient pu vous calmer. Je viens pour vous dire d’importantes choses : écoutez-moi ; j’ai beaucoup pensé à vous, et je ne vous hais pas tant que vous croyez. Les moments sont précieux : je vous dirai tout en peu de mots. Dans deux heures on va venir vous interroger, vous juger et vous mettre à mort avec votre ami : cela ne peut manquer, parce qu’il faut que tout se termine le même jour.

— Je le sais, dit Cinq-Mars, et j’y compte.

— Eh bien ! je puis encore vous tirer d’affaire, car j’ai beaucoup réfléchi, comme je vous l’ai dit, et je viens vous proposer des choses qui vous seront agréables. Le Cardinal n’a pas six mois à vivre ; ne faisons pas les mystérieux, entre nous il faut être francs : vous voyez où je vous ai amené pour lui, et vous pouvez juger par là du point où je le conduirai pour vous si vous voulez ; nous pouvons lui retrancher ces six mois qui lui restent. Le Roi vous aime et vous rappellera près de lui avec transport quand il vous saura vivant ; vous êtes jeune, vous serez longtemps heureux et puissant ; vous me protégerez, vous me ferez cardinal.

L’étonnement rendit muet le jeune prisonnier, qui ne pouvait comprendre un tel langage et semblait avoir de la peine à y descendre de la hauteur de ses méditations. Tout ce qu’il put dire fut :

— Votre bienfaiteur ! Richelieu !

Le capucin sourit, et poursuivit tout bas en se rapprochant de lui :

— Il n’y a point de bienfaits en politique, il y a des intérêts, voilà tout. Un homme employé par un ministre ne doit pas être plus reconnaissant qu’un cheval monté par un écuyer ne l’est d’être préféré aux autres. Mon allure lui a convenu, j’en suis bien aise. À présent, il me convient de le jeter à terre.

« Oui, cet homme n’aime que lui-même ; il m’a trompé, je le vois bien, en reculant toujours mon élévation ; mais encore une fois, j’ai des moyens sûrs de vous faire évader sans bruit ; je peux tout ici. Je ferai mettre, à la place des hommes sur lesquels il compte, d’autres hommes qu’il destinait à la mort, et qui sont ici près, dans la tour du Nord, la tour des oubliettes, qui s’avance là-bas au-dessus de l’eau. Ses créatures iront remplacer ces gens-là. J’envoie un médecin, un empirique qui m’appartient, au glorieux Cardinal, que les plus savants de Paris ont abandonné ; si vous vous entendez avec moi, il lui portera un remède universel et éternel.

— Retire-toi, dit Cinq-Mars, retire-toi, religieux infernal ! aucun homme n’est semblable à toi ; tu n’es pas un homme ! tu marches d’un pas furtif et silencieux dans les ténèbres, tu traverses les murailles pour présider à des crimes secrets ; tu te places entre les cœurs des amants pour les séparer éternellement. Qui es-tu ? tu ressembles à l’âme tourmentée d’un damné.

— Romanesque enfant ! dit Joseph ; vous auriez eu de grandes qualités sans vos idées fausses. Il n’y a peut-être ni damnation ni âme. Si celles des morts revenaient se plaindre, j’en aurais mille autour de moi, et je n’en ai jamais vu, même en songe.

— Monstre ! dit Cinq-Mars à demi-voix.

— Voilà encore des mots, reprit Joseph ; il n’y a point de monstre ni d’homme vertueux. Vous et M. de Thou, qui vous piquez de ce que vous nommez vertu, vous avez manqué de causer la mort de cent mille hommes peut-être, en masse et au grand jour, pour rien, tandis que Richelieu et moi nous en avons fait périr beaucoup moins, en détail, et la nuit, pour fonder un grand pouvoir. Quand on veut rester pur, il ne faut point se mêler d’agir sur les hommes, ou plutôt ce qu’il y a de plus raisonnable est de voir ce qui est, et de se dire comme moi : Il est possible que l’âme n’existe pas : nous sommes les fils du hasard ; mais, relativement aux autres hommes, nous avons des passions qu’il faut satisfaire.

— Je respire ! s’écria Cinq-Mars, il ne croit pas en Dieu !

Joseph poursuivit :

— Or, Richelieu, vous et moi, sommes nés ambitieux ; il fallait donc tout sacrifier à cette idée !

— Malheureux ! ne me confondez pas avec vous !

— C’est la vérité pure cependant, reprit le capucin ; et seulement vous voyez à présent que notre système valait mieux que le vôtre.

— Misérable ! c’était par amour…

— Non ! non ! non ! non !… Ce n’est point cela. Voici encore des mots ; vous l’avez cru peut-être vous-même, mais c’était pour vous ; je vous ai entendu parler à cette jeune fille, vous ne pensiez qu’à vous-mêmes tous les deux ; vous ne vous aimiez ni l’un ni l’autre : elle ne songeait qu’à son rang, et vous à votre ambition. C’est pour s’entendre dire qu’on est parfait et se voir adorer qu’on veut être aimé, c’est encore et toujours là le saint égoïsme qui est mon Dieu.

— Cruel serpent ! dit Cinq-Mars, n’était-ce pas assez de nous faire mourir ? pourquoi viens-tu jeter tes venins sur la vie que tu nous ôtes ! quel démon t’a enseigné ton horrible analyse des cœurs !

— La haine de tout ce qui m’est supérieur, dit Joseph avec un rire bas et faux, et le désir de fouler aux pieds tous ceux que je hais, m’ont rendu ambitieux et ingénieux à trouver le côté faible de vos rêves. Il y a un ver qui rampe au cœur de tous ces beaux fruits.

— Grand Dieu ! l’entends-tu ! s’écria Cinq-Mars, se levant et étendant ses bras vers le ciel.

La solitude de sa prison, les pieuses conversations de son ami, et surtout la présence de la mort, qui vient comme la lumière d’un astre inconnu donner d’autres couleurs à tous les objets accoutumés de nos regards ; les méditations de l’éternité, et (le dirons-nous ?) de grands efforts pour changer ses regrets déchirants en espérances immortelles et pour diriger vers Dieu toute cette force d’aimer qui l’avait égaré sur la terre ; tout avait fait en lui-même une étrange révolution ; et, semblable à ces épis que mûrit subitement un seul coup de soleil, son âme avait acquis de plus vives lumières, exaltée par l’influence mystérieuse de la mort.

— Grand Dieu ! répéta-t-il, si celui-ci et son maître sont des hommes, suis-je un homme aussi ? Contemple, contemple deux ambitions réunies, l’une égoïste et sanglante, l’autre dévouée et sans tache ; la leur soufflée par la haine, la nôtre inspirée par l’amour. Regarde, Seigneur, regarde, juge et pardonne. Pardonne, car nous fûmes bien criminels de marcher un seul jour dans la même voie à laquelle on ne donne qu’un nom sur la terre, quel que soit le but où elle conduise.

Joseph l’interrompit durement en frappant du pied.

— Quand vous aurez fini votre prière, dit-il, vous m’apprendrez si vous voulez m’aider, et je vous sauverai à l’instant.

— Jamais, scélérat impur, jamais, dit Henry d’Effiat, je ne m’associerai à toi et à un assassinat ! Je l’ai refusé quand j’étais puissant, et sur toi-même.

— Vous avez eu tort : vous seriez maître à présent.

— Eh ! quel bonheur aurais-je de mon pouvoir, partagé qu’il serait avec une femme qui ne me comprit pas, m’aima faiblement et me préféra une couronne ? Après son abandon, je n’ai pas voulu devoir ce qu’on nomme l’Autorité à la victoire ; juge si je la recevrai du crime !

— Inconcevable folie ! dit le capucin en riant.

— Tout avec elle, rien sans elle : c’était là toute mon âme.

— C’est par entêtement et par vanité que vous persistez ; c’est impossible ! reprit Joseph : ce n’est pas dans la nature.

— Toi qui veux nier le dévouement, reprit Cinq-Mars, comprends-tu du moins celui de mon ami ?

— Il n’existe pas davantage ; il a voulu vous suivre parce que…

Ici le capucin, un peu embarrassé, chercha un instant.

— Parce que… parce que… il vous a formé, vous êtes son œuvre… Il tient à vous par amour-propre d’auteur… Il était habitué à vous sermonner, et il sent qu’il ne trouverait plus d’élève si docile à l’écouter et à l’applaudir… La coutume constante lui a persuadé que sa vie tenait à la vôtre… c’est quelque chose comme cela… il vous accompagne par routine… D’ailleurs, ce n’est pas fini… nous verrons la suite et l’interrogatoire ; il niera sûrement qu’il ait su la conjuration.

— Il ne le niera pas ! s’écria impétueusement Cinq-Mars.

— Il la savait donc ? vous l’avouez, dit Joseph triomphant ; vous n’en aviez pas encore dit si long.

— Ô ciel ! qu’ai-je fait ? soupira Cinq-Mars en se cachant la tête.

— Calmez-vous : il est sauvé malgré cet aveu, si vous acceptez mon offre.

D’Effiat fut quelque temps sans répondre… le capucin poursuivit :

— Sauvez votre ami… la faveur du Roi vous attend, et peut-être l’amour égaré un moment…

— Homme, ou qui que tu sois, si tu as quelque chose en toi de semblable à un cœur, répondit le prisonnier, sauve-le ; c’est le plus pur des êtres créés. Mais fais-le emporter loin d’ici pendant son sommeil, car, s’il s’éveille, tu ne le pourras pas.

— À quoi cela me serait-il bon ? dit en riant le capucin ; c’est vous et votre faveur qu’il me faut.

L’impétueux Cinq-Mars se leva, et, saisissant le bras de Joseph, qu’il regardait d’un air terrible :

— Je l’abaissais en te priant pour lui : viens, scélérat ! dit-il en soulevant une tapisserie qui séparait l’appartement de son ami du sien ; viens et doute du dévouement et de l’immortalité des âmes… Compare l’inquiétude de ton triomphe au calme de notre défaite, la bassesse de ton règne à la grandeur de notre captivité, et ta veille sanglante au sommeil du juste !

Une lampe solitaire éclairait de Thou. Ce jeune homme était à genoux encore devant un prie-Dieu surmonté d’un vaste crucifix d’ébène ; il semblait s’être endormi en priant ; sa tête, penchée en arrière, était élevée encore vers la croix ; ses lèvres souriaient d’un sourire calme et divin, et son corps affaissé reposait sur les tapis et le coussin du siége.

— Jésus ! comme il dort ! dit le capucin stupéfait, mêlant par oubli à ses affreux propos le nom céleste qu’il prononçait habituellement chaque jour.

Puis tout à coup il se retira brusquement, en portant la main à ses yeux, comme ébloui par une vision du ciel.

— Brou… brr… brr… dit-il en secouant la tête et se passant la main sur le visage… Tout cela est un enfantillage : cela me gagnerait si j’y pensais… Ces idées-là peuvent être bonnes, comme l’opium, pour calmer…

— Mais il ne s’agit pas de cela : dites oui ou non.

— Non, dit Cinq-Mars, le jetant à la porte par l’épaule, je ne veux point de la vie et ne me repens pas d’avoir perdu une seconde fois de Thou, car il n’en aurait pas voulu au prix d’un assassinat ; et quand il s’est livré à Narbonne, ce n’était pas pour reculer à Lyon.

— Réveillez-le donc, car voici les juges, dit d’une voix aigre et riante le capucin furieux.

En ce moment entrèrent, à la lueur des flambeaux et précédés par un détachement de garde écossaise, quatorze juges vêtus de leurs longues robes, et dont on distinguait mal les traits. Ils se rangèrent et s’assirent en silence à droite et à gauche de la vaste chambre ; c’étaient les commissaires délégués par le Cardinal-Duc pour cette sombre et solennelle affaire. — Tous hommes sûrs et de confiance pour le Cardinal de Richelieu, qui, de Tarascon, les avait choisis et inscrits. Il avait voulu que le chancelier Séguier vînt à Lyon lui-même, pour éviter, dit-il dans les instructions ou ordres qu’il envoie au Roi Louis XIII par Chavigny, « pour éviter toutes les accroches qui arriveront s’il n’y est point. M. de Marillac, ajoutait-il, fut à Nantes au procès de Chalais. M. de Château-Neuf, à Toulouse, à la mort de M. de Montmorency ; et M. de Bellièvre, à Paris, au procès de M. de Biron. L’autorité et l’intelligence qu’ont ces messieurs des formes de justice est tout à fait nécessaire. »

Le chancelier Séguier vint donc à la hâte ; mais en ce moment on annonça qu’il avait ordre de ne point paraître, de peur d’être influencé par le souvenir de son ancienne amitié pour le prisonnier, qu’il ne vit que seul à seul. Les commissaires et lui avaient d’abord, et rapidement, reçu les lâches dépositions du duc d’Orléans, à Villefranche, en Beaujolais, puis à Vivey, à deux lieues de Lyon, où ce triste prince avait eu ordre de se rendre, tout suppliant et tremblant au milieu de ses gens, qu’on lui laissait par pitié, bien surveillé par les Gardes françaises et suisses. Le Cardinal avait fait dicter à Gaston son rôle et ses réponses mot pour mot ; et, moyennant cette docilité, on l’avait exempté en forme des confrontations trop pénibles avec MM. de Cinq-Mars et de Thou. Ensuite le chancelier et les commissaires avaient préparé M. de Bouillon, et, forts de leur travail préliminaire, venaient tomber de tout leur poids sur les deux jeunes coupables que l’on ne voulait pas sauver. — L’histoire ne nous a conservé que les noms des conseillers d’État qui accompagnèrent Pierre Séguier, mais non ceux des autres commissaires, dont il est seulement dit qu’ils étaient six du Parlement de Grenoble et deux présidents. Le rapporteur conseiller d’État Laubardemont, qui les avait dirigés en tout, était à leur tête. Joseph leur parla souvent à l’oreille avec une politesse révérencieuse, tout en regardant en dessous Laubardemont avec une ironie féroce.

Il fut convenu que le fauteuil servirait de sellette, et l’on se tut pour écouter la réponse du prisonnier.

Il parla d’une voix douce et calme.

— Dites à M. le chancelier que j’aurais le droit d’en appeler au parlement de Paris et de récuser mes juges, parce qu’il y a parmi eux deux de mes ennemis, et à leur tête un de mes amis, M. Séguier lui-même, que j’ai conservé dans sa charge ; mais je vous épargnerai bien des peines, Messieurs, en me reconnaissant coupable de toute la conjuration, par moi seul conçue et ordonnée. Ma volonté est de mourir. Je n’ai donc rien à ajouter pour moi ; mais, si vous voulez être justes, vous laisserez la vie à celui que le roi même a nommé le plus honnête homme de France, et qui ne meurt que pour moi.

— Qu’on l’introduise, dit Laubardemont.

Deux gardes entrèrent chez M. de Thou, et l’amenèrent.

Il entra et salua gravement avec un sourire angélique sur les lèvres, et embrassant Cinq-Mars :

— Voici donc enfin le jour de notre gloire ! dit-il ; nous allons gagner le ciel et le bonheur éternel.

— Nous apprenons, monsieur, dit Laubardemont, nous apprenons par la bouche même de M. de Cinq-Mars que vous avez su la conjuration.

De Thou répondit à l’instant et sans aucun trouble, toujours avec un demi-sourire et les yeux baissés :

— Messieurs, j’ai passé ma vie à étudier les lois humaines, et je sais que le témoignage d’un accusé ne peut condamner l’autre. Je pourrais répéter aussi ce que j’ai déjà dit, que l’on ne m’aurait pas cru si j’avais dénoncé sans preuve le frère du Roi. Vous voyez donc que ma vie et ma mort sont entre vos mains. Pourtant, lorsque j’ai bien envisagé l’une et l’autre, j’ai connu clairement que, de quelque vie que je puisse jamais jouir, elle ne pourrait être que malheureuse après la perte de M. de Cinq-Mars ; j’avoue donc et confesse que j’ai su sa conspiration ; j’ai fait mon possible pour l’en détourner. — Il m’a cru son ami unique et fidèle, et je ne l’ai pas voulu trahir, c’est pourquoi je me condamne par les lois qu’a rapportées mon père lui-même, qui me pardonne, j’espère.

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