Cinq-Mars (page 32)
À ces mots, les deux amis se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
Cinq-Mars s’écriait :
— Ami ! ami ! que je regrette ta mort que j’ai causée ! Je t’ai trahi deux fois, mais tu sauras comment.
Mais de Thou, l’embrassant et le consolant, répondait en levant les yeux en haut :
— Ah ! que nous sommes heureux de finir de la sorte ! Humainement parlant, je pourrais me plaindre de vous, monsieur, mais Dieu sait combien je vous aime ! Qu’avons-nous fait qui nous mérite la grâce du martyre et le bonheur de mourir ensemble ?
Les juges n’étaient pas préparés à cette douceur, et se regardaient avec surprise.
— Ah ! si l’on me donnait seulement une pertuisane, dit une voix enrouée (c’était le vieux Grandchamp, qui s’était glissé dans la chambre, et dont les yeux étaient rouges de fureur), je déferais bien monseigneur de tous ces hommes noirs ! disait-il.
Deux hallebardiers vinrent se mettre auprès de lui en silence ; il se tut, et, pour se consoler, se mit à une fenêtre du côté de la rivière où le soleil ne se montrait pas encore, et il sembla ne plus faire attention à ce qui se passait dans la chambre.
Cependant Laubardemont, craignant que les juges ne vinssent à s’attendrir, dit à haute voix :
— Actuellement, d’après l’ordre de monseigneur le Cardinal, on va mettre ces deux messieurs à la gêne, c’est-à-dire à la question ordinaire et extraordinaire.
Cinq-Mars rentra dans son caractère par indignation, et, croisant les bras, fit, vers Laubardemont et Joseph, deux pas qui les épouvantèrent. Le premier porta involontairement la main à son front.
— Sommes-nous ici à Loudun ? s’écria le prisonnier,
Mais de Thou, s’approchant, lui prit la main et la serra ; il se tut, et reprit d’un ton calme en regardant les juges :
— Messieurs, cela me semble bien rude ; un homme de mon âge et de ma condition ne devrait pas être sujet à toutes ces formalités. J’ai tout dit et je dirai tout encore. Je prends la mort à gré et de grand cœur : la question n’est donc point nécessaire. Ce n’est point à des âmes comme les nôtres que l’on peut arracher des secrets par les souffrances du corps. Nous sommes devenus prisonniers par notre volonté et à l’heure marquée par nous-mêmes ; nous avons dit seulement ce qu’il vous fallait pour nous faire mourir, vous ne sauriez rien de plus ; nous avons ce que nous voulons.
— Que faites-vous, ami ? interrompit de Thou ?… Il se trompe, messieurs ; nous ne refusons pas le martyre que Dieu nous offre, nous le demandons.
— Mais, disait Cinq-Mars, qu’avez-vous besoin de ces tortures infâmes pour conquérir le ciel ? vous, martyr déjà, martyr volontaire de l’amitié ! Messieurs, moi seul je puis avoir d’importants secrets : c’est le chef d’une conjuration qui la connaît ; mettez-moi seul à la question, si nous devons être ici traités comme les plus vils malfaiteurs.
— Par charité, messieurs, reprenait de Thou, ne me privez pas des mêmes douleurs que lui ; je ne l’ai pas suivi si loin pour l’abandonner à cette heure précieuse, et ne pas faire tous mes efforts pour l’accompagner jusque dans le ciel.
Pendant ce débat, il s’en était engagé un autre entre Laubardemont et Joseph ; celui-ci, craignant que la douleur n’arrachât le récit de son entretien, n’était pas d’avis de donner la question ; l’autre, ne trouvant pas son triomphe complété par la mort, l’exigeait impérieusement. Les juges entouraient et écoutaient ces deux ministres secrets du grand ministre ; cependant, plusieurs choses leur ayant fait soupçonner que le crédit du capucin était plus puissant que celui du juge, ils penchaient pour lui, et se décidèrent à l’humanité quand il finit par ces paroles prononcées à voix basse :
— Je connais leurs secrets ; nous n’avons pas besoin de les savoir, parce qu’ils sont inutiles et qu’ils vont trop haut. M. le Grand n’a à dénoncer que le Roi, et l’autre la Reine ; c’est ce qu’il vaut mieux ignorer. D’ailleurs, ils ne parleraient pas ; je les connais, ils se tairaient, l’un par orgueil, l’autre par piété. Laissons-les : la torture les blessera ; ils seront défigurés et ne pourront plus marcher ; cela gâtera toute la cérémonie ; il faut les conserver pour paraître.
Cette dernière considération prévalut : les juges se retirèrent pour aller délibérer avec le chancelier. En sortant, Joseph dit à Laubardemont :
— Je vous ai laissé assez de plaisir ici : maintenant vous allez avoir encore celui de délibérer, et vous irez interroger trois prévenus dans la tour du Nord.
C’étaient les trois juges d’Urbain Grandier.
Il dit, rit aux éclats, et sortit le dernier, poussant devant lui le maître des requêtes ébahi.
À peine le sombre tribunal eut-il défilé, que Grandchamp, délivré de ses deux estafiers, se précipita vers son maître, et, lui saisissant la main, lui dit :
— Au nom du ciel, venez sur la terrasse, monseigneur, je vous montrerai quelque chose ; au nom de votre mère, venez…
Mais la porte s’ouvrit au vieil abbé Quillet presque dans le même instant.
— Mes enfants ! mes pauvres enfants ! criait le vieillard en pleurant ; hélas ! pourquoi ne m’a-t-on permis d’entrer qu’aujourd’hui ? Cher Henry, votre mère, votre frère, votre sœur, sont ici cachés…
— Taisez-vous, monsieur l’abbé, disait Grandchamp ; venez sur la terrasse, monseigneur.
Mais le vieux prêtre retenait son élève en l’embrassant.
— Nous espérons, nous espérons beaucoup la grâce.
— Je la refuserais, dit Cinq-Mars.
— Nous n’espérons que les grâces de Dieu, reprit de Thou.
— Taisez-vous, interrompit encore Grandchamp, les juges viennent.
En effet, la porte s’ouvrit encore à la sinistre procession, où Joseph et Laubardemont manquaient.
— Messieurs, s’écria le bon abbé s’adressant aux commissaires, je suis heureux de vous dire que je viens de Paris, que personne ne doute de la grâce de tous les conjurés. J’ai vu, chez Sa Majesté, Monsieur lui-même, et quant au duc de Bouillon, son interrogatoire n’est pas défav…
— Silence ! dit M. de Ceton, lieutenant des Gardes écossaises.
Et les quatorze commissaires rentrèrent et se rangèrent de nouveau dans la chambre.
M. de Thou, entendant que l’on appelait le greffier criminel du présidial de Lyon pour prononcer l’arrêt, laissa éclater involontairement un de ces transports de joie religieuse qui ne se virent jamais que dans les martyrs et les saints aux approches de la mort ; et s’avançant au-devant de cet homme, il s’écria :
— Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona !
Puis, prenant la main de Cinq-Mars, il se mit à genoux et tête nue pour entendre l’arrêt, ainsi qu’il était ordonné. D’Effiat demeura debout, mais on n’osa le contraindre.
L’arrêt leur fut prononcé en ces mots :
« Entre le procureur général du Roi, demandeur en cas de crime de lèse-majesté, d’une part ;
« Et messire Henry d’Effiat de Cinq-Mars, grand Écuyer de France, âgé de vingt-deux ans ; et François-Auguste de Thou, âgé de trente-cinq ans, conseiller du Roi en ses conseils ; prisonniers au château de Pierre-Encise de Lyon, défendeurs et accusés, d’autre part ;
« Vu le procès extraordinairement fait à la requête dudit procureur général du Roi, à l’encontre desdits d’Effiat et de Thou, informations, interrogations, confessions, dénégations et confrontations, et copies reconnues du traité fait avec l’Espagne ; considérant, la chambre déléguée :
« 1o Que celui qui attente à la personne des ministres, des princes est regardé par les lois anciennes et constitutions des Empereurs comme criminel de lèse-majesté ;
« 2o Que la troisième ordonnance du roi Louis XI porte peine de mort contre quiconque ne révèle pas une conjuration contre l’État ;
« Les commissaires députés par Sa Majesté ont déclaré lesdits d’Effiat et de Thou atteints et convaincus de crime de lèse-majesté, savoir :
« Ledit d’Effiat de Cinq-Mars pour les conspirations et entreprises, ligues et traités faits par lui avec les étrangers contre l’État ;
« Et ledit de Thou, pour avoir eu connaissance desdites entreprises ;
« Pour réparation desquels crimes, les ont privés de tous honneurs et dignités, et les ont condamnés et condamnent à avoir la tête tranchée sur un échafaud, qui, pour cet effet, sera dressé en la place des Terreaux de cette ville ;
« Ont déclaré et déclarent tous et un chacun de leurs biens, meubles et immeubles, acquis et confisqués au Roi ; et iceux par eux tenus immédiatement de la couronne, réunis au domaine d’icelle ; sur iceux préalablement prise la somme de 60,000 livres applicables à œuvres pies. »
Après la prononciation de l’arrêt, M. de Thou dit à haute voix :
— Dieu soit béni ! Dieu soit loué !
— La mort ne m’a jamais fait peur, dit froidement Cinq-Mars.
Ce fut alors que, suivant les formes, M. de Ceton, le lieutenant des Gardes écossaises, vieillard de soixante-six ans, déclara avec émotion qu’il remettait les prisonniers entre les mains du sieur Thomé, prévôt des marchands du Lyonnais, prit congé d’eux, et ensuite tous les gardes-du-corps, silencieux et les larmes aux yeux.
— Ne pleurez point, leur disait Cinq-Mars, les larmes sont inutiles ; mais plutôt priez Dieu pour nous, et assurez-vous que je ne crains pas la mort.
Il leur serrait la main, et de Thou les embrassait. Après quoi ces gentilshommes sortirent les yeux humides de larmes et se couvrant le visage de leurs manteaux.
— Les cruels ! dit l’abbé Quillet, pour trouver des armes contre eux, il leur a fallu fouiller dans l’arsenal des tyrans. Pourquoi me laisser entrer en ce moment ?…
— Comme confesseur, monsieur, dit à voix basse un commissaire ; car, depuis deux mois, aucun étranger n’a eu permission d’entrer ici…
Dès que les grandes portes furent refermées et les portières abaissées :
— Sur la terrasse, au nom du ciel ! s’écria encore Grandchamp. Et il y entraîna son maître et de Thou. Le vieux gouverneur les suivit en boitant.
— Que nous veux-tu dans un moment semblable ? dit Cinq-Mars avec une gravité pleine d’indulgence.
— Regardez les chaînes de la ville, dit le fidèle domestique.
Le soleil naissant colorait le ciel depuis un instant à peine. Il paraissait à l’horizon une ligne éclatante et jaune, sur laquelle les montagnes découpaient durement leurs formes d’un bleu foncé ; les vagues de la Saône et les chaînes de la ville, tendues d’un bord à l’autre, étaient encore voilées par une légère vapeur qui s’élevait aussi de Lyon, et dérobait à l’œil le toit des maisons. Les premiers jets de la lumière matinale ne coloraient encore que les points les plus élevés du magnifique paysage. Dans la cité, les clochers de l’hôtel de ville et de Saint-Nizier, sur les collines environnantes, les monastères des Carmes et de Sainte-Marie, et la forteresse entière de Pierre-Encise, étaient dorés de tous les feux de l’aurore. On entendait le bruit des carillons joyeux des villages. Les murs seuls de la prison étaient silencieux.
— Eh bien, dit Cinq-Mars, que nous faut-il voir ? est-ce la beauté des plaines ou la richesse des villes ? est-ce la paix de ces villages ? Ah ! mes amis, il y a partout là des passions et des douleurs comme celles qui nous ont amenés ici !
Le vieil abbé et Grandchamp se penchèrent sur le parapet de la terrasse pour regarder du côté de la rivière.
— Le brouillard est trop épais : on ne voit rien encore, dit l’abbé.
— Que notre dernier soleil est lent à paraître ! disait de Thou.
— N’apercevez-vous pas en bas, au pied des rochers, sur l’autre rive, une petite maison blanche entre la porte d’Halincourt et le boulevard Saint-Jean ? dit l’abbé.
— Je ne vois rien, répondit Cinq-Mars, qu’un amas de murailles grisâtres.
— Ce maudit brouillard est épais ! reprenait Grandchamp toujours penché en avant, comme un marin qui s’appuie sur la dernière planche d’une jetée pour apercevoir une voile à l’horizon.
— Chut ! dit l’abbé, on parle près de nous.
En effet, un murmure confus, sourd et inexplicable, se faisait entendre dans une petite tourelle adossée à la plate-forme de la terrasse. Comme elle n’était guère plus grande qu’un colombier, les prisonniers l’avaient à peine remarquée jusque-là.
— Vient-on déjà nous chercher, dit Cinq-Mars.
— Bah ! bah ! répondit Grandchamp, ne vous occupez pas de cela ; c’est la tour des oubliettes. Il y a deux mois que je rôde autour du fort, et j’ai vu tomber du monde de là dans l’eau, au moins une fois par semaine. Pensons à notre affaire : je vois une lumière à la fenêtre là-bas.
Une invincible curiosité entraîna cependant les deux prisonniers à jeter un regard sur la tourelle, malgré l’horreur de leur situation. Elle s’avançait, en effet, en dehors du rocher à pic et au-dessus d’un gouffre rempli d’une eau verte bouillonnante, sorte de source inutile, qu’un bras égaré de la Saône formait entre les rocs à une profondeur effrayante. On y voyait tourner rapidement la roue d’un moulin abandonné depuis longtemps. On entendit trois fois un craquement semblable à celui d’un pont-levis qui s’abaisserait et se relèverait tout à coup comme par ressort en frappant contre la pierre des murs : et trois fois on vit quelque chose de noir tomber dans l’eau et la faire rejaillir en écume à une grande hauteur.
— Miséricorde ! seraient-ce des hommes ? s’écria l’abbé en se signant.
— J’ai cru voir des robes brunes qui tourbillonnaient en l’air, dit Grandchamp ; ce sont des amis du Cardinal.
Un cri terrible partit de la tour avec un jurement impie.
La lourde trappe gémit une quatrième fois. L’eau verte reçut avec bruit un fardeau qui fit crier l’énorme roue du moulin, un de ses larges rayons fut brisé, et un homme embarrassé dans les poutres vermoulues parut hors de l’écume, qu’il colorait d’un sang noir, tourna deux fois en criant, et s’engloutit. C’était Laubardemont.
Pénétré d’une profonde horreur, Cinq-Mars recula.
— Il y a une Providence, dit Grandchamp : Urbain Grandier l’avait ajourné à trois ans. Allons, allons, le temps est précieux ; messieurs, ne restez pas là immobiles ; que ce soit lui où non, je n’en serais pas étonné, car ces coquins-là se mangent eux-mêmes comme les rats. Mais tâchons de leur enlever leur meilleur morceau. Vive Dieu ! je vois le signal ! nous sommes sauvés ; tout est prêt ; accourez de ce côté-ci, monsieur l’abbé. Voilà le mouchoir blanc à la fenêtre ; nos amis sont préparés.
L’abbé saisit aussitôt la main de chacun des deux amis, et les entraîna du côté de la terrasse où ils avaient d’abord attaché leurs regards.
— Écoutez-moi tous deux, leur dit-il : apprenez qu’aucun des conjurés n’a voulu de la retraite que vous leur assuriez ; ils sont tous accourus à Lyon, travestis et en grand nombre ; ils ont versé dans la ville assez d’or pour n’être pas trahis ; ils veulent tenter un coup de main pour vous délivrer. Le moment choisi est celui où l’on vous conduira au supplice ; le signal sera votre chapeau que vous mettrez sur votre tête quand il faudra commencer.
Le bon abbé, moitié pleurant, moitié souriant par espoir, raconta que, lors de l’arrestation de son élève, il était accouru à Paris ; qu’un tel secret enveloppait toutes les actions du Cardinal, que personne n’y savait le lieu de la détention du grand Écuyer ; beaucoup le disaient exilé ; et, lorsque l’on avait su l’accommodement de Monsieur et du duc de Bouillon avec le Roi, on n’avait plus douté que la vie des autres ne fût assurée, et l’on avait cessé de parler de cette affaire, qui compromettait peu de personnes, n’ayant pas eu d’exécution. On s’était même en quelque sorte réjoui dans Paris de voir la ville de Sedan et son territoire ajoutés au royaume, en échange des lettres d’abolition accordées à M. de Bouillon reconnu innocent, comme Monsieur ; que le résultat de tous les arrangements avait fait admirer l’habileté du Cardinal et sa clémence envers les conspirateurs, qui, disait-on, avaient voulu sa mort. On faisait même courir le bruit qu’il avait fait évader Cinq-Mars et de Thou, s’occupant généreusement de leur retraite en pays étranger, après les avoir fait arrêter courageusement au milieu du camp de Perpignan.
À cet endroit du récit, Cinq-Mars ne put s’empêcher d’oublier sa résignation ; et, serrant la main de son ami :
— Arrêter ! s’écria-t-il ; faut-il renoncer même à l’honneur de nous être livrés volontairement ? Faut-il tout sacrifier, jusqu’à l’opinion de la postérité ?
— C’était encore là une vanité, reprit de Thou en mettant le doigt sur sa bouche ; mais chut ! écoutons l’abbé jusqu’au bout.
Le gouverneur, ne doutant pas que le calme de ces deux jeunes gens ne vînt de la joie qu’ils ressentaient de voir leur fuite assurée, et voyant que le soleil avait à peine encore dissipé les vapeurs du matin, se livra sans contrainte à ce plaisir involontaire qu’éprouvent les vieillards en racontant des événements nouveaux, ceux mêmes qui doivent affliger. Il leur dit toutes ses peines infructueuses pour découvrir la retraite de son élève, ignorée de la cour et de la ville, où l’on n’osait pas même prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il n’avait appris l’emprisonnement à Pierre-Encise que par la reine elle-même, qui avait daigné le faire venir et le charger d’en avertir la maréchale d’Effiat et tous les conjurés, afin qu’ils tentassent un effort désespéré pour délivrer leur jeune chef. Anne d’Autriche avait même osé envoyer beaucoup de gentilshommes d’Auvergne et de la Touraine à Lyon pour aider à ce dernier coup.
— La bonne reine ! dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la vis, et disait qu’elle donnerait tout ce qu’elle possède pour vous sauver ; elle se faisait beaucoup de reproches d’une lettre, je ne sais quelle lettre. Elle parlait du salut de la France, mais ne s’expliquait pas. Elle me dit qu’elle vous admirait et vous conjurait de vous sauver, ne fût-ce que par pitié pour elle, à qui vous laisseriez des remords éternels.
— N’a-t-elle rien dit de plus, interrompit de Thou, qui soutenait Cinq-Mars pâlissant.
— Rien de plus, dit le vieillard.
— Et personne ne vous a parlé de moi ? répondit le grand Écuyer.
— Personne, dit l’abbé.
— Encore, si elle m’eût écrit ! dit Henry à demi-voix.
— Souvenez-vous donc, mon père, que vous êtes envoyé ici comme confesseur, reprit de Thou.
Cependant le vieux Grandchamp, aux genoux de Cinq-Mars et le tirant par ses habits de l’autre côté de la terrasse, lui criait d’une voix entrecoupée :
— Monseigneur… mon maître… mon bon maître… les voyez-vous ? les voilà… ce sont eux, ce sont elles… elles toutes.
— Eh ! qui donc, mon vieil ami ? disait son maître.
— Qui ? grand Dieu ! Regardez cette fenêtre, ne les reconnaissez-vous pas ? Votre mère, vos sœurs, votre frère.
En effet, le jour entièrement venu lui fit voir dans l’éloignement des femmes qui agitaient des mouchoirs blancs : l’une d’elles, vêtue de noir, étendait ses bras vers la prison, se retirait de la fenêtre comme pour reprendre des forces, puis, soutenue par les autres, reparaissait et ouvrait les bras, ou posait la main sur son cœur.
Cinq-Mars reconnut sa mère et sa famille, et ses forces le quittèrent un moment. Il pencha la tête sur le sein de son ami, et pleura.
— Combien de fois me faudra-t-il donc mourir ? dit-il.
Puis, répondant du haut de la tour par un geste de sa main à ceux de sa famille :
— Descendons vite, mon père, répondit-il au vieil abbé ; vous allez me dire au tribunal de la pénitence, et devant Dieu, si le reste de ma vie vaut encore que je fasse verser du sang pour la conquérir.
Ce fut alors que Cinq-Mars dit à Dieu ce que lui seul et Marie de Mantoue ont connu de leurs secrètes et malheureuses amours. « Il remit à son confesseur, dit le P. Daniel, un portrait d’une grande dame tout entouré de diamants, lesquels durent être vendus, pour l’argent être employé en œuvres pieuses. »
Pour M. de Thou, après s’être aussi confessé, il écrivit une lettre : « Après quoi (selon le récit de son confesseur) il me dit : Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde : partons en paradis. Et se promenant dans la chambre à grands pas, il récitoit à haute voix le psaume : Miserere mei, Deus, etc., avec une ardeur d’esprit incroyable, et des tressaillements de tout son corps si violents qu’on eust dit qu’il ne touchoit pas la terre et qu’il alloit sortir de luy-mesme. Les gardes étoient muets à ce spectacle, qui les faisait tous frémir de respect et d’horreur. »