Les Destinées (page 2)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Destinées (recueil) · 6 pages

Comment se garderaient les profondes pensées

Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur

Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées ?

Ce fin miroir solide, étincelant et dur,

Reste des nations mortes, durable pierre

Qu’on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière

On cherche les cités sans en voir un seul mur.

Diamant sans rival, que tes feux illuminent

Les pas lents et tardifs de l’humaine Raison !

Il faut, pour voir de loin les Peuples qui cheminent,

Que le Berger t’enchâsse au toit de sa Maison.

Le jour n’est pas levé. — Nous en sommes encore

Au premier rayon blanc qui précède l’aurore

Et dessine la terre aux bords de l’horizon.

Les peuples tout enfants à peine se découvrent

Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,

Et leur main, à travers les ronces qu’ils entr’ouvrent,

Met aux coups mutuels le premier appareil.

La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaîne.

Le marbre des vieux temps jusqu’aux reins nous enchaîne,

Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.

Mais notre esprit rapide en mouvements abonde,

Ouvrons tout l’arsenal de ses puissants ressorts.

L’invisible est réel. Les âmes ont leur monde

Où sont accumulés d’impalpables trésors.

Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,

Son Verbe est le séjour de nos intelligences,

Comme ici-bas l’espace est celui de nos corps.

III

Éva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ?

Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?

Sais-tu que, pour punir l’homme, sa créature,

D’avoir porté la main sur l’arbre du savoir,

Dieu permit qu’avant tout, de l’amour de soi-même

En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême,

Tourmenté de s’aimer, tourmenté de se voir ?

Mais si Dieu près de lui t’a voulu mettre, ô femme !

Compagne délicate ! Éva ! Sais-tu pourquoi ?

C’est pour qu’il se regarde au miroir d’une autre âme,

Qu’il entende ce chant qui ne vient que de toi :

— L’enthousiasme pur dans une voix suave.

C’est afin que tu sois son juge et son esclave

Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.

Ta parole joyeuse a des mots despotiques,

Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort,

Que les rois d’Orient ont dit dans leurs cantiques

Ton regard redoutable à l’égal de la mort ;

Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides…

— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides,

Cède sans coup férir aux rudesses du sort.

Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles,

Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui.

Le sol meurtrit ses pieds, l’air fatigue ses ailes,

Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ;

Parfois, sur les hauts lieux d’un seul élan posée,

Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée

Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.

Mais aussi tu n’as rien de nos lâches prudences,

Ton cœur vibre et résonne au cri de l’opprimé,

Comme dans une église aux austères silences

L’orgue entend un soupir et soupire alarmé.

Tes paroles de feu meuvent les multitudes,

Tes pleurs lavent l’injure et les ingratitudes,

Tu pousses par le bras l’homme… il se lève armé.

C’est à toi qu’il convient d’ouïr les grandes plaintes

Que l’humanité triste exhale sourdement.

Quand le cœur est gonflé d’indignations saintes,

L’air des cités l’étouffe à chaque battement.

Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles,

S’unissant au-dessus du charbon noir des villes,

Ne forment qu’un grand mot qu’on entend clairement.

Viens donc, le ciel pour moi n’est plus qu’une auréole

Qui t’entoure d’azur, t’éclaire et te défend ;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole,

L’oiseau n’est sur la fleur balancé par le vent,

Et la fleur ne parfume et l’oiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l’air que ton sein respire ;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d’enfant.

Éva, j’aimerai tout dans les choses créées,

Je les contemplerai dans ton regard rêveur

Qui partout répandra ses flammes colorées,

Son repos gracieux, sa magique saveur :

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,

Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;

Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur.

Elle me dit : « Je suis l’impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;

Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.

« Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

À côté des fourmis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J’ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.

« Avant vous j’étais belle et toujours parfumée,

J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,

Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,

Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l’espace où tout s’élance,

J’irai seule et sereine, en un chaste silence

Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers. »

C’est là ce que me dit sa voix triste et superbe,

Et dans mon cœur alors je la hais et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe

Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :

— Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.

Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse,

Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ?

Qui naîtra comme toi portant une caresse

Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant,

Dans les balancements de ta tête penchée,

Dans ta taille indolente et mollement couchée,

Et dans ton pur sourire amoureux et souffrant ?

Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c’est votre loi ;

Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,

L’homme, humble passager, qui dut vous être un roi ;

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,

J’aime la majesté des souffrances humaines ;

Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.

Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,

Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?

Viens du paisible seuil de la maison roulante

Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.

Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte

S’animeront pour toi, quand, devant notre porte,

Les grands pays muets longuement s’étendront.

Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre

Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;

Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,

Où tu te plais à suivre un chemin effacé,

À rêver, appuyée aux branches incertaines,

Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,

Ton amour taciturne et toujours menacé.

LES ORACLES

LES ORACLES

DESTINÉE D’UN ROI.

I

Ainsi je t’appelais au port et sur la terre

Fille de l’Océan, je te montrais mes bois.

J’y roulais la maison errante et solitaire.

— Des dogues révoltés j’entendais les abois.

— Je voyais, au sommet des longues galeries,

— L’anonyme drapeau des vieilles Tuileries

Déchiré sur le front du dernier des vieux rois.

II

L’oracle est à présent dans l’air et dans la rue.

Le passant au passant montre au ciel tout point noir.

Nous-même en mon désert nous lisions dans la nue,

Quatre ans avant l’éclair fatal. — Mais le pouvoir

S’enferme en sa doctrine, et, dans l’ombre, il calcule

Les problèmes sournois du jeu de sa bascule,

N’entend rien, ne sait rien et ne veut pas savoir.

III

C’était l’an du Seigneur où les songes livides

Écrivaient sur les murs les trois mots flamboyants ;

Et l’heure où les sultans, seuls sur leurs trônes vides,

Disent au ciel muet : « Où sont mes vrais croyants ? »

— Le temps était venu des sept maigres génisses.

Mais en vain tous les yeux lisaient dans les auspices,

L’aveugle Pharaon dédaignait les voyants.

IV

Ulysse avait connu les hommes et les villes,

Sondé le lac de sang des révolutions,

Des saints et des héros les cœurs faux et serviles,

Et le sable mouvant des constitutions.

— Et pourtant, un matin, des royales demeures,

Comme un autre en trois jours, il tombait en trois heures,

Sous le vent empesté des déclamations.

V

Les parlements jouaient aux tréteaux populaires,

À l’assaut du pouvoir par l’applaudissement.

Leur tribune savait, par de feintes colères,

Terrasser la raison sous le raisonnement.

Mais leurs coups secouaient la poutre et le cordage,

Et le frêle tréteau de leur échafaudage

Un jour vint à crier et croula lourdement.

VI

Les doctrines croisaient leurs glaives de Chimères

Devant des spectateurs gravement assoupis,

Quand les lambris tombaient sur eux, ces gens austères

Ferraillaient comme Hamlet, sous la table accroupis ;

Poursuivant, comme un rat, l’argument en détresse,

Ces fous, qui distillaient et vendaient la sagesse,

Tuaient Polonius à travers le tapis.

VII

Ô de tous les grands cœurs déesses souveraines,

Qu’avez-vous dit alors, ô Justice, ô Raison !

Quand, par ce long travail des ruses souterraines,

Sur le maître étonné s’effondra la maison,

Sous le trône écrasa le divan doctrinaire

Et l’écu d’Orléans, qu’on croyait populaire

Parce qu’il n’avait plus fleur de lis ni blason ?

VIII

Reines de mes pensers, ô Raison ! ô Justice !

Vous avez déployé vos balances d’acier

Pour peser ces esprits d’audace et d’artifice

Que le Destin venait enfin d’humilier,

Quand son glaive, en coupant le faisceau des intrigues

Trancha le nœud gordien des tortueuses ligues

Que leurs ongles savaient lier et délier.

IX

Vous avez dit alors, de votre voix sévère :

« Malheur à vos amis, comme à vos alliés,

Sophistes qui parlez d’un ton de sermonnaire !

Il a croulé, ce sol qui tremblait sous vos pieds.

Mais tomber est trop doux pour l’homme à tous funeste ;

De la punition vous subirez le reste,

Corrupteurs ! vos délits furent mal expiés.

X

« Maîtres en longs discours à flots intarissables !

Vous qui tout enseignez, n’aviez-vous rien appris ?

Toute démocratie est un désert de sables ;

Il y fallait bâtir, si vous l’eussiez compris.

Ce n’était pas assez d’y dresser quelques tentes

Pour un tournoi d’intrigue et de manœuvres lentes

Que le souffle de flamme un matin a surpris.

XI

« Vous avez conservé vos vanités, vos haines,

Au fond du grand abîme où vous êtes couchés,

Comme les corps trouvés sous les cendres romaines

Debout, sous les caveaux de Pompéia cachés,

L’œil fixe, lèvre ouverte et la main étendue,

Cherchant encor dans l’air leur parole perdue,

Et s’évanouissant sitôt qu’ils sont touchés.

XII

« Partout où vous irez, froids, importants et fourbes,

Vous porterez le trouble. En des sentiers étroits

Des coalitions suivant les lignes courbes,

Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits,

Gonflés d’orgueil mondain et d’ambitions folles,

Imposant par le poids de vos âpres paroles

À l’humble courageux la plus lourde des croix.

XIII

« Peuple et rois ont connu quels conseillers vous êtes,

Quand, sous votre ombre, en vain votre prince abrité,

Aux murs du grand banquet et des funestes fêtes,

Cherchant quelque lumière en votre obscurité,

Lut ces mots que nos mains gravèrent sur la pierre,

Comme autrefois Cromwell sur sa rouge bannière :

Et nunc, reges mundi, nunc intelligite. »

24 février 1862.

POST-SCRIPTUM

I

Mais pourquoi de leur cendre évoquer ces journées

Que les dédains publics effacent en passant ?

Entre elles et ce jour ont marché douze années ;

Oublions et la faute et la fuite et le sang,

Et les corruptions des pâles adversaires.

— Non. Dans l’histoire il est de noirs anniversaires

Dont le spectre revient pour troubler le présent.

II

Il revient quand l’orgueil des obstinés coupables

Sort du limon confus des révolutions

Ou pêle-mêle on voit tomber les incapables,

Pour nous montrer encor ses vieilles passions

Et hurler à grands cris quelque sombre horoscope.

En observant la vase aux feux d’un microscope,

On voit dans les serpents ces agitations.

III

S’agiter et blesser est l’instinct des vipères.

L’homme ainsi contre l’homme a son instinct fatal,

Il retourne ses dards et nourrit ses colères

Au réservoir caché de son poison natal.

Dans quelque cercle obscur qu’on les ait vus descendre,

Homme ou serpent blottis sous le verre ou la cendre

Mordront le diamant ou mordront le cristal.

IV

Le cristal, c’est la vue et la clarté du Juste,

Du principe éternel de toute vérité,

L’examen de soi-même au tribunal auguste

Où la raison, l’honneur, la bonté, l’équité,

La prévoyance à l’œil rapide et la science

Délibèrent en paix devant la conscience

Qui, jugeant l’action, régit la liberté.

V

Toujours, sur ce cristal, rempart des grandes âmes,

La langue du sophiste ira heurter son dard.

Qu’il se morde lui-même en ses détours infâmes,

Qu’il rampe, aveugle et sourd, dans l’éternel brouillard.

Oublié, méprisé, qu’il conspire et se torde,

Ignorant le vrai beau, qu’il le souille et qu’il morde

Ce diamant que cherche en vain son faux regard.

VI

Le Diamant ! c’est l’art des choses idéales,

Et ses rayons d’argent, d’or, de pourpre et d’azur,

Ne cessent de lancer les deux lueurs égales

Des pensers les plus beaux, de l’amour le plus pur.

Il porte du génie et transmet les empreintes.

Oui, de ce qui survit aux nations éteintes,

C’est lui le plus brillant trésor et le plus dur.

28 mars 1862.

LA SAUVAGE

LA SAUVAGE

I

Solitudes que Dieu fit pour le Nouveau Monde,

Forêts, vierges encor, dont la voûte profonde

A d’éternelles nuits que les brûlants soleils

N’éclairent qu’en tremblant par deux rayons vermeils

(Car le couchant peut seul et seule peut l’aurore

Glisser obliquement aux pieds du sycomore),

Pour qui, dans l’abandon, soupirent vos cyprès ?

Pour qui sont épaissis ces joncs luisants et frais ?

Quels pas attendez-vous pour fouler vos prairies ?

De quels peuples éteints étiez-vous les patries ?

Les pieds de vos grands pins, si jeunes et si forts,

Sont-ils entrelacés sur la tête des morts ?

Et vos gémissements sortent-ils de ces urnes

Que trouve l’Indien sous ses pas taciturnes ?

Et ces bruits du désert, dans la plaine entendus,

Est-ce un soupir dernier des royaumes perdus ?

Votre nuit est bien sombre et le vent seul murmure.

Une peur inconnue accable la nature.

Les oiseaux sont cachés dans le creux des pins noirs,

Et tous les animaux ferment leurs reposoirs

Sous l’écorce, ou la mousse, ou parmi les racines,

Ou dans le creux profond des vieux troncs en ruines.

— L’orage sonne au loin, le bois va se courber,

De larges gouttes d’eau commencent à tomber ;

Le combat se prépare et l’immense ravage

Entre la nue ardente et la forêt sauvage.

II

— Qui donc cherche sa route en ces bois ténébreux ?

Une pauvre Indienne au visage fiévreux,

Pâle et portant au sein un faible enfant qui pleure ;

Sur un sapin tombé, pont tremblant qu’elle effleure,

Elle passe, et sa main tient sur l’épaule un poids

Qu’elle baise ; autre enfant pendu comme un carquois.

Malgré sa volonté, sa jeunesse et sa force,

Elle frissonne encor sous le pagne d’écorce

Et tient sur ses deux fils la laine aux plis épais,

Sa tunique et son lit dans la guerre et la paix.

— Après avoir longtemps examiné les herbes

Et la trace des pieds sur leurs épaisses gerbes

Ou sur le sable fin des ruisseaux abondants,

Elle s’arrête et cherche avec des yeux ardents

Quel chemin a suivi dans les feuilles froissées

L’homme de la Peau-Rouge aux guerres insensées.

Comme la lice errante, affamée et chassant,

Elle flaire l’odeur du sauvage passant,

Indien, ennemi de sa race indienne,

Et de qui la famille a massacré la sienne.

Elle écoute, regarde et respire à la fois

La marche des Hurons sur les feuilles des bois ;

Un cri lointain l’effraye, et dans la forêt verte

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