Les Destinées

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Destinées (recueil) · 6 pages

LES

DESTINÉES

POËMES PHILOSOPHIQUES

PAR

LE Cte ALFRED DE VIGNY

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

M DCCC LXIV

LES DESTINÉES

C’était écrit !

LES DESTINÉES.

Depuis le premier jour de la création,

Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée

Pesaient sur chaque tête et sur toute action.

Chaque front se courbait et traçait sa journée,

Comme le front d’un bœuf creuse un sillon profond

Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée.

Ces froides déités liaient le joug de plomb

Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves,

Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond ;

Levant avec effort leurs pieds chargés d’entraves,

Suivant le doigt d’airain dans le cercle fatal,

Le doigt des Volontés inflexibles et graves.

Tristes divinités du monde oriental,

Femmes au voile blanc, immuables statues,

Elles nous écrasaient de leur poids colossal.

Comme un vol de vautours sur le sol abattues,

Dans un ordre éternel, toujours en nombre égal

Aux têtes des mortels sur la terre épandues,

Elles avaient posé leur ongle sans pitié

Sur les cheveux dressés des races éperdues,

Traînant la femme en pleurs et l’homme humilié.

Un soir il arriva que l’antique planète

Secoua sa poussière. − Il se fit un grand cri :

« Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète,

« Il a le front sanglant et le côté meurtri,

« Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète,

« La Croix monte et s’étend sur nous comme un abri ! »

Avant l’heure où, jadis, ces choses arrivèrent,

Tout homme était courbé, le front pâle et flétri.

Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent.

Détachant les nœuds lourds du joug de plomb du Sort,

Toutes les Nations à la fois s’écrièrent :

« O Seigneur ! est-il vrai ? le Destin est-il mort ? »

Et l’on vit remonter vers le ciel, par volées,

Les filles du Destin, ouvrant avec effort

Leurs ongles qui pressaient nos races désolées ;

Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d’airain,

Leur main inexorable et leur face inflexible ;

Montant avec lenteur en innombrable essaim,

D’un vol inaperçu, sans ailes, insensible,

Comme apparaît au soir, vers l’horizon lointain,

D’un nuage orageux l’ascension paisible.

− Un soupir de bonheur sortit du cœur humain ;

La terre frissonna dans son orbite immense,

Comme un cheval frémit délivré de son frein.

Tous les astres émus restèrent en silence,

Attendant avec l’Homme, en la même stupeur,

Le suprême décret de la Toute-Puissance,

Quand ces filles du ciel, retournant au Seigneur,

Comme ayant retrouvé leurs régions natales,

Autour de Jéhovah se rangèrent en chœur.

D’un mouvement pareil levant leurs mains fatales,

Puis chantant d’une voix leur hymne de douleur,

Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles :

« Nous venons demander la Loi de l’avenir.

« Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées

« Dont l’antique pouvoir ne devait point faillir.

« Nous roulions sous nos doigts les jours et les années :

« Devons-nous vivre encore ou devons-nous finir,

« Des Puissances du ciel, nous, les fortes aînées ?

« Vous détruisez d’un coup le grand piège du Sort

« Où tombaient tour à tour les races consternées,

« Faut-il combler la fosse et briser le ressort ?

« Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne,

« Ces hommes d’un moment, ces condamnés à mort,

« Jusqu’au bout du chemin dont nous posions la borne ?

« Le moule de la vie était creusé par nous.

« Toutes les passions y répandaient leur lave,

« Et les événements venaient s’y fondre tous.

« Sur les tables d’airain où notre loi se grave,

« Vous effacez le nom de la Fatalité,

« Vous déliez les pieds de l’Homme notre esclave.

« Qui va porter le poids dont s’est épouvanté

« Tout ce qui fut créé ? ce poids sur la pensée,

« Dont le nom est en bas : Responsabilité ?

Il se fit un silence, et la terre affaissée

S’arrêta comme fait la barque sans rameurs

Sur les flots orageux, dans la nuit balancée.

Une voix descendit, venant de ces hauteurs

Où s’engendrent sans fin les mondes dans l’espace ;

Cette voix, de la terre emplit les profondeurs :

« Retournez en mon nom, Reines, je suis la Grâce.

« L’homme sera toujours un nageur incertain

« Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.

« Vous toucherez son front, ô filles du Destin !

« Son bras ouvrira l’eau, qu’elle soit haute ou basse,

« Voulant trouver sa place et deviner sa fin.

« Il sera plus heureux, se croyant maître et libre

« Et luttant contre vous dans un combat mauvais

« Où moi seule, d’en haut, je tiendrai l’équilibre.

« De moi naîtra son souffle et sa force à jamais.

« Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle :

« Faire ce que je veux pour venir où je sais. »

Et le chœur descendit vers sa proie éternelle,

Afin d’y ressaisir sa domination

Sur la race timide, incomplète et rebelle.

On entendit venir la sombre Légion

Et retomber les pieds des femmes inflexibles,

Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb.

Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles ;

Mais, plus forte à présent, dans ce sombre duel,

Notre âme en deuil combat ces Esprits impassibles.

Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel.

La volonté transporte à des hauteurs sublimes

Notre front éclairé par un rayon du ciel.

Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes,

Leur doigt rude et fatal se pose devant nous,

Et, d’un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes.

Oh ! dans quel désespoir nous sommes encor tous !

Vous avez élargi le collier qui nous lie,

Mais qui donc tient la chaîne ? − Ah ! Dieu juste, est-ce vous ?

Arbitre libre et fier des actes de sa vie,

Si notre cœur s’entr’ouvre au parfum des vertus,

S’il s’embrase à l’amour, s’il s’élève au génie,

Que l’ombre des Destins, Seigneur, n’oppose plus

À nos belles ardeurs une immuable entrave,

À nos efforts sans fin des coups inattendus !

Ô sujet d’épouvante à troubler le plus brave !

Question sans réponse où vos saints se sont tus !

Ô mystère ! ô tourment de l’âme forte et grave !

Notre mot éternel est-il : C’était écrit ?

Sur le livre de Dieu, dit l’Orient esclave,

Et l’Occident répond : Sur le livre du Christ.

Écrit au Maine-Giraud (Charente). 27 août 1849.

LA MAISON DU BERGER

LA MAISON DU BERGER

À ÉVA.

I

Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie,

Se traîne et se débat comme un aigle blessé,

Portant comme le mien, sur son aile asservie,

Tout un monde fatal, écrasant et glacé ;

S’il ne bat qu’en saignant par sa plaie immortelle,

S’il ne voit plus l’amour, son étoile fidèle,

Éclairer pour lui seul l’horizon effacé ;

Si ton âme enchaînée, ainsi que l’est mon âme,

Lasse de son boulet et de son pain amer,

Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame,

Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,

Et, cherchant dans les flots une route inconnue,

Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue,

La lettre sociale écrite avec le fer ;

Si ton corps frémissant des passions secrètes,

S’indigne des regards, timide et palpitant ;

S’il cherche à sa beauté de profondes retraites

Pour la mieux dérober au profane insultant ;

Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges,

Si ton beau front rougit de passer dans les songes

D’un impur inconnu qui te voit et t’entend,

Pars courageusement, laisse toutes les villes ;

Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin,

Du haut de nos pensers vois les cités serviles

Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.

Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,

Libres comme la mer autour des sombres îles.

Marche à travers les champs une fleur à la main.

La Nature t’attend dans un silence austère ;

L’herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,

Et le soupir d’adieu du soleil à la terre

Balance les beaux lis comme des encensoirs.

La forêt a voilé ses colonnes profondes,

La montagne se cache, et sur les pâles ondes

Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.

Le crépuscule ami s’endort dans la vallée,

Sur l’herbe d’émeraude et sur l’or du gazon,

Sous les timides joncs de la source isolée

Et sous le bois rêveur qui tremble à l’horizon,

Se balance en fuyant dans les grappes sauvages,

Jette son manteau gris sur le bord des rivages,

Et des fleurs de la nuit entr’ouvre la prison.

Il est sur ma montagne une épaisse bruyère

Où les pas du chasseur ont peine à se plonger,

Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière,

Et garde dans la nuit le pâtre et l’étranger.

Viens y cacher l’amour et ta divine faute ;

Si l’herbe est agitée ou n’est pas assez haute,

J’y roulerai pour toi la Maison du Berger.

Elle va doucement avec ses quatre roues,

Son toit n’est pas plus haut que ton front et tes yeux ;

La couleur du corail et celle de tes joues

Teignent le char nocturne et ses muets essieux.

Le seuil est parfumé, l’alcôve est large et sombre,

Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l’ombre,

Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.

Je verrai, si tu veux, les pays de la neige,

Ceux où l’astre amoureux dévore et resplendit,

Ceux que heurtent les vents, ceux que la mer assiége,

Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit.

Nous suivrons du hasard la course vagabonde.

Que m’importe le jour ? que m’importe le monde ?

Je dirai qu’ils sont beaux quand tes yeux l’auront dit.

Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante

Sur le fer des chemins qui traversent les monts,

Qu’un Ange soit debout sur sa forge bruyante,

Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts

Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières,

Transperce les cités et saute les rivières,

Plus vite que le cerf dans l’ardeur de ses bonds !

Oui, si l’Ange aux yeux bleus ne veille sur sa route,

Et le glaive à la main ne plane et la défend,

S’il n’a compté les coups du levier, s’il n’écoute

Chaque tour de la roue en son cours triomphant,

S’il n’a l’œil sur les eaux et la main sur la braise :

Pour jeter en éclats la magique fournaise,

Il suffira toujours du caillou d’un enfant.

Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle,

L’homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor

Quels orages en lui porte ce rude aveugle,

Et le gai voyageur lui livre son trésor ;

Son vieux père et ses fils, il les jette en otage

Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage,

Qui les rejette en cendre aux pieds du Dieu de l’or.

Mais il faut triompher du temps et de l’espace,

Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux.

L’or pleut sous les chardons de la vapeur qui passe,

Le moment et le but sont l’univers pour nous.

Tous se sont dit : « Allons ! » − Mais aucun n’est le maître

Du dragon mugissant qu’un savant a fait naître ;

Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.

Eh bien ! que tout circule et que les grandes causes

Sur des ailes de feu lancent les actions,

Pourvu qu’ouverts toujours aux généreuses choses,

Les chemins du vendeur servent les passions.

Béni soit le Commerce au hardi caducée,

Si l’Amour que tourmente une sombre pensée

Peut franchir en un jour deux grandes nations.

Mais, à moins qu’un ami menacé dans sa vie

Ne jette, en appelant, le cri du désespoir,

Ou qu’avec son clairon la France nous convie

Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir ;

À moins qu’au lit de mort une mère éplorée

Ne veuille encor poser sur sa race adorée

Ces yeux tristes et doux qu’on ne doit plus revoir,

Évitons ces chemins. — Leur voyage est sans grâces,

Puisqu’il est aussi prompt, sur ses lignes de fer,

Que la flèche lancée à travers les espaces

Qui va de l’arc au but en faisant siffler l’air.

Ainsi jetée au loin, l’humaine créature

Ne respire et ne voit, dans toute la nature,

Qu’un brouillard étouffant que traverse un éclair.

On n’entendra jamais piaffer sur une route

Le pied vif du cheval sur les pavés en feu ;

Adieu, voyages lents, bruits lointains qu’on écoute,

Le rire du passant, les retards de l’essieu,

Les détours imprévus des pentes variées,

Un ami rencontré, les heures oubliées,

L’espoir d’arriver tard dans un sauvage lieu.

La distance et le temps sont vaincus. La science

Trace autour de la terre un chemin triste et droit.

Le Monde est rétréci par notre expérience

Et l’équateur n’est plus qu’un anneau trop étroit.

Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne,

Immobile au seul rang que le départ assigne,

Plongé dans un calcul silencieux et froid.

Jamais la Rêverie amoureuse et paisible

N’y verra sans horreur son pied blanc attaché ;

Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible

Versent un long regard, comme un fleuve épanché ;

Qu’elle interroge tout avec inquiétude,

Et, des secrets divins se faisant une étude,

Marche, s’arrête et marche avec le col penché.

II

Poésie ! ô trésor ! perle de la pensée !

Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer,

Ne sauraient empêcher ta robe nuancée

D’amasser les couleurs qui doivent te former.

Mais sitôt qu’il te voit briller sur un front mâle,

Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,

Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.

Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes

Qui ne sauraient porter son ardeur ni son poids.

Pourquoi le fuir ? — La vie est double dans les flammes.

D’autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois :

C’est le Soleil du ciel, c’est l’Amour, c’est la Vie ;

Mais qui de les éteindre a jamais eu l’envie ?

Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.

La Muse a mérité les insolents sourires

Et les soupçons moqueurs qu’éveille son aspect.

Dès que son œil chercha le regard des satyres,

Sa parole trembla, son serment fut suspect,

Il lui fut interdit d’enseigner la sagesse.

Au passant du chemin elle criait : « Largesse ! »

Le passant lui donna sans crainte et sans respect.

Ah ! fille sans pudeur ! Fille de saint Orphée,

Que n’as-tu conservé ta belle gravité !

Tu n’irais pas ainsi, d’une voix étouffée,

Chanter aux carrefours impurs de la cité.

Tu n’aurais pas collé sur le coin de ta bouche

Le coquet madrigal, piquant comme une mouche,

Et, près de ton œil bleu, l’équivoque effronté.

Tu tombas dès l’enfance, et, dans la folle Grèce,

Un vieillard, t’enivrant de son baiser jaloux,

Releva le premier ta robe de prêtresse,

Et, parmi les garçons, t’assit sur ses genoux.

De ce baiser mordant ton front porte la trace ;

Tu chantas en buvant dans les banquets d’Horace,

Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.

Vestale aux feux éteints ! les hommes les plus graves

Ne posent qu’à demi ta couronne à leur front ;

Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves,

Et n’être que poëte est pour eux un affront.

Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune,

Et ces vents, aveuglés comme l’est la fortune,

Les rouleront comme elle et les emporteront.

Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude ;

Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains.

Leurs discours passagers flattent avec étude

La foule qui les presse et qui leur bat des mains ;

Toujours renouvelé sous ses étroits portiques,

Ce parterre ne jette aux acteurs politiques

Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.

Ils ont pour horizon leur salle de spectacle ;

La chambre où ces élus donnent leurs faux combats

Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle,

Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats ;

Mais il regarde encor le jeu des assemblées

De l’œil dont ses enfants et ses femmes troublées

Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.

L’ombrageux paysan gronde à voir qu’on dételle,

Et que pour le scrutin on quitte le labour.

Cependant le dédain de la chose immortelle

Tient jusqu’au fond du cœur quelque avocat d’un jour.

Lui qui doute de l’âme, il croit à ses paroles.

Poésie, il se rit de tes graves symboles,

O toi des vrais penseurs impérissable amour !

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