Les Destinées (page 3)
Elle s’enfonce enfin par une route ouverte.
Elle sait que les blancs, par le fer et le feu,
Ont troué ces grands bois semés des mains de Dieu,
Et, promenant au loin la flamme qui calcine,
Pour labourer la terre ont brûlé la racine,
L’arbre et les joncs touffus que le fleuve arrosait.
Ces Anglais qu’autrefois sa tribu méprisait
Sont maîtres sur sa terre, et l’Osage indocile
Va chercher leur foyer pour demander asile.
III
Elle entre en une allée où d’abord elle voit
La barrière d’un parc. — Un chemin large et droit
Conduit à la maison de forme britannique,
Où le bois est cloué dans les angles de brique
Où le toit invisible entre un double rempart
S’enfonce, où le charbon fume de toute part,
Où tout est clos et sain, où vient blanche et luisante
S’unir à l’ordre froid la propreté décente.
Fermée à l’ennemi, la maison s’ouvre au jour,
Légère comme un kiosk, forte comme une tour.
Le chien de Terre-Neuve y hurle près des portes,
Et des blonds serviteurs les agiles cohortes
S’empressent en silence aux travaux familiers,
Et, les plateaux en main, montent les escaliers.
Deux filles de six ans aux lèvres ingénues
Attachaient des rubans sur leurs épaules nues ;
Mais, voyant l’Indienne, elles courent ; leur main
L’appelle et l’introduit par le large chemin
Dont elles ont ouvert, à deux bras, la barrière ;
Et caressant déjà la pâle aventurière :
« As-tu de beaux colliers d’azaléa pour nous ?
« Ces mocassins musqués, si jolis et si doux,
« Que ma mère à ses pieds ne veut d’autre chaussure ?
« Et les peaux de castor, les a-t-on sans morsure ?
« Vends-tu le lait des noix et la sagamité ?
« Le pain anglais n’a pas tant de suavité.
« C’est Noël, aujourd’hui, Noël est notre fête,
« À nous, enfants ; vois-tu ? la Bible est déjà prête ;
« Devant l’orgue ma mère et nos sœurs vont s’asseoir,
« Mon frère est sur la porte et mon père au parloir. »
L’Indienne aux grands yeux leur sourit sans répondre,
Regarde tristement cette maison de Londre
Que le vent malfaiteur apporta dans ses bois,
Au lieu d’y balancer le hamac d’autrefois.
Mais elle entre à grands pas, de cet air calme et grave
Près duquel tout regard est un regard d’esclave.
Le parloir est ouvert, un pupitre au milieu ;
Le Père y lit la Bible à tous les gens du lieu.
Sa femme et ses enfants sont debout et l’écoutent,
Et des chasseurs de daims, que les Hurons redoutent,
Défricheurs de forêt et tueurs de bison,
Valets et laboureurs, composent la maison.
Le Maître est jeune et blond, vêtu de noir, sévère
D’aspect et d’un maintien qui veut qu’on le révère.
L’Anglais-Américain, nomade et protestant,
Pontife en sa maison y porte, en l’habitant,
Un seul livre et partout où, pour l’heure, il réside,
De toute question sa papauté décide ;
Sa famille est croyante et, sans autel, il sert,
Prêtre et père à la fois, son Dieu dans un désert.
Celui qui règne ici d’une façon hautaine
N’a point voulu parer sa maison puritaine ;
Mais l’œil trouve un miroir sur les aciers brunis,
La main se réfléchit sur les meubles vernis ;
Nul tableau sur les murs ne fait briller l’image
D’un pays merveilleux, d’un grand homme ou d’un sage ;
Mais, sous un cristal pur, orné d’un noir feston,
Un billet en dix mots qu’écrivit Washington.
Quelques livres rangés, dont le premier, Shakspeare
(Car des deux bords anglais ses deux pieds ont l’empire),
Attendent dans un angle, à leur taille ajusté,
Les lectures du soir et les heures du thé.
Tout est prêt et rangé dans sa juste mesure,
Et la maîtresse, assise au coin d’une embrasure,
D’un sourire angélique et d’un doigt gracieux
Fait signe à ses enfants de baisser leurs beaux yeux.
IV
— La sauvage Indienne au milieu d’eux s’avance :
« Salut, maître. Moi, femme, et seule en ta présence,
Je te viens demander asile en ta maison.
Nourris mes deux enfants ; tiens-moi dans ta prison,
Esclave de tes fils et de tes filles blanches,
Car ma tribu n’est plus, et ses dernières branches
Sont mortes. Les Hurons, cette nuit, ont scalpé
Mes frères ; mon mari ne s’est point échappé.
Nos hameaux sont brûlés comme aussi la prairie.
J’ai sauvé mes deux fils à travers la tuerie ;
Je n’ai plus de hamac, je n’ai plus de maïs,
Je n’ai plus de parents, je n’ai plus de pays. »
— Elle dit sans pleurer et sur le seuil se pose,
Sans que sa ferme voix ajoute aucune chose.
Le Maître, d’un regard intelligent, humain,
Interroge sa femme en lui serrant la main.
« Ma sœur, dit-il ensuite, entre dans ma famille ;
Tes pères ne sont plus ; que leur dernière fille
Soit sous mon toit solide accueillie, et chez moi
Tes enfants grandiront innocents comme toi.
Ils apprendront de nous, travailleurs, que la terre
Est sacrée et confère un droit héréditaire
À celui qui la sert de son bras endurci.
Caïn le laboureur a sa revanche ici,
Et le chasseur Abel va, dans ses forêts vides,
Voir errer et mourir ses familles livides,
Comme des loups perdus qui se mordent entre eux,
Aveuglés par la rage, affamés, malheureux,
Sauvages animaux sans but, sans loi, sans âme,
Pour avoir dédaigné le Travail et la Femme.
« Hommes à la peau rouge ! Enfants, qu’avez-vous fait ?
Dans l’air d’une maison votre cœur étouffait,
Vous haïssiez la paix, l’ordre et les lois civiles
Et la sainte union des peuples dans les villes,
Et vous voilà cernés dans l’anneau grandissant.
C’est la loi qui, sur vous, s’avance en vous pressant.
La loi d’Europe est lourde, impassible et robuste ;
Mais son cercle est divin, car au centre est le Juste.
Sur les deux bords des mers vois-tu de tout côté
S’établir lentement cette grave beauté ?
Prudente fée, elle a, dans sa marche cyclique,
Sur chacun de ses pas mis une république.
Elle dit, en fondant chaque neuve cité :
« Vous m’appelez la Loi, je suis la Liberté. »
Sur le haut des grands monts, sur toutes les collines,
De la Louisiane aux deux sœurs Carolines.
L’œil de l’Européen qui l’aime et la connaît
Sait voir planer de loin sa pique et son bonnet,
Son bonnet phrygien, cette pourpre où s’attache,
Pour abattre les bois, une puissante hache.
Moi, simple pionnier, au nom de la raison
J’ai planté cette pique au seuil de ma maison,
Et j’ai, tout au milieu des forêts inconnues,
Avec ce fer de hache ouvert des avenues ;
Mes fils, puis, après eux, leurs fils et leurs neveux
Faucheront, tout le reste avec leurs bras nerveux,
Et la terre où je suis doit être aussi leur terre,
Car de la sainte Loi tel est le caractère
Qu’elle a de la Nature interprété les cris.
Tourne sur tes enfants tes grands yeux attendris,
Ma sœur, et sur ton sein. — Cherche bien si la vie
Y coule pour toi seule. — Es-tu donc assouvie
Quand brille la santé sur ton front triomphant ?
— Que dit le sein fécond de la mère à l’enfant ?
Que disent, en tombant des veines azurées,
Que disent en courant les gouttes épurées ?
Que dit le cœur qui bat et les pousse à grands flots ?
— Ah ! le sein et le cœur, dans leurs divins sanglots
Où les soupirs d’amour aux douleurs se confondent.
Aux morsures d’enfant le cœur, le sein répondent :
« À toi mon âme, à toi ma vie, à toi mon sang
« Qui du cœur de ma mère au fond du tien descend,
« Et n’a passé par moi, par mes chastes mamelles,
« Qu’issu du philtre pur des sources maternelles ;
« Que tout ce qui fut mien soit tien, ainsi que lui ! »
. . . . . . . . . . . . . . . . .
« Oui ! » dit la blonde Anglaise en l’interrompant. — Oui ! »
Répéta l’Indienne en offrant le breuvage
De son sein nud et brun à son enfant sauvage,
Tandis que l’autre fils lui tendait les deux bras.
« — Sois donc notre convive, avec nous tu vivras,
Poursuivit le jeune homme, et peut-être, chrétienne
Un jour, ma forte loi, femme, sera la tienne,
Et tu célébreras avec nous, tes amis,
La fête de Noël au foyer de tes fils. »
1843.
LA COLÈRE DE SAMSON
LA COLÈRE DE SAMSON
Le désert est muet, la tente est solitaire.
Quel pasteur courageux la dressa sur la terre
Du sable et des lions ? — La nuit n’a pas calmé
La fournaise du jour dont l’air est enflammé.
Un vent léger s’élève à l’horizon et ride
Les flots de la poussière ainsi qu’un lac limpide.
Le lin blanc de la tente est bercé mollement ;
L’œuf d’autruche, allumé, veille paisiblement,
Des voyageurs voilés intérieure étoile,
Et jette longuement deux ombres sur la toile.
L’une est grande et superbe, et l’autre est à ses pieds :
C’est Dalila, l’esclave, et ses bras sont liés
Aux genoux réunis du maître jeune et grave
Dont la force divine obéit à l’esclave.
Comme un doux léopard elle est souple et répand
Ses cheveux dénoués aux pieds de son amant.
Ses grands yeux, entr’ouverts comme s’ouvre l’amande,
Sont brûlants du plaisir que son regard demande,
Et jettent, par éclats, leurs mobiles lueurs.
Ses bras fins tout mouillés de tièdes sueurs,
Ses pieds voluptueux qui sont croisés sous elle,
Ses flancs, plus élancés que ceux de la gazelle,
Pressés de bracelets, d’anneaux, de boucles d’or,
Sont bruns, et, comme il sied aux filles de Hatsor,
Ses deux seins, tout chargés d’amulettes anciennes,
Sont chastement pressés d’étoffes syriennes.
Les genoux de Samson fortement sont unis
Comme les deux genoux du colosse Anubis.
Elle s’endort sans force et riante et bercée
Par la puissante main sous sa tête placée.
Lui, murmure le chant funèbre et douloureux
Prononcé dans la gorge avec des mots hébreux.
Elle ne comprend pas la parole étrangère,
Mais le chant verse un somme en sa tête légère.
« Une lutte éternelle en tout temps, en tout lieu,
Se livre sur la terre, en présence de Dieu,
Entre la bonté d’Homme et la ruse de Femme.
Car la Femme est un être impur de corps et d’âme.
L’Homme a toujours besoin de caresse et d’amour,
Sa mère l’en abreuve alors qu’il vient au jour,
Et ce bras le premier l’engourdit, le balance
Et lui donne un désir d’amour et d’indolence.
Troublé dans l’action, troublé dans le dessein,
Il rêvera partout à la chaleur du sein,
Aux chansons de la nuit, aux baisers de l’aurore,
À la lèvre de feu que sa lèvre dévore,
Aux cheveux dénoués qui roulent sur son front,
Et les regrets du lit, en marchant, le suivront.
Il ira dans la ville, et, là, les vierges folles
Le prendront dans leurs lacs aux premières paroles.
Plus fort il sera né, mieux il sera vaincu,
Car plus le fleuve est grand et plus il est ému.
Quand le combat que Dieu fit pour la créature
Et contre son semblable et contre la nature
Force l’Homme à chercher un sein où reposer,
Quand ses yeux sont en pleurs, il lui faut un baiser.
Mais il n’a pas encor fini toute sa tâche.
Vient un autre combat plus secret, traître et lâche ;
Sous son bras, sous son cœur se livre celui-là,
Et, plus ou moins, la Femme est toujours Dalila.
Elle rit et triomphe, en sa froideur savante,
Au milieu de ses sœurs elle attend et se vante
De ne rien éprouver des atteintes du feu.
À sa plus belle amie elle en a fait l’aveu :
« Elle se fait aimer sans aimer elle-même ;
« Un maître lui fait peur. C’est le plaisir qu’elle aime,
« L’Homme est rude et le prend sans savoir le donner.
« Un sacrifice illustre et fait pour étonner
« Rehausse mieux que l’or, aux yeux de ses pareilles,
« La beauté qui produit tant d’étranges merveilles
« Et d’un sang précieux sait arroser ses pas. »
— Donc ce que j’ai voulu, Seigneur, n’existe pas ! —
Celle à qui va l’amour et de qui vient la vie,
Celle-là, par orgueil, se fait notre ennemie.
La Femme est, à présent, pire que dans ces temps
Où, voyant les humains, Dieu dit : « Je me repens ! »
Bientôt, se retirant dans un hideux royaume,
La Femme aura Gomorrhe et l’Homme aura Sodome ;
Et se jetant, de loin, un regard irrité,
Les deux sexes mourront chacun de son côté.
Éternel ! Dieu des forts ! vous savez que mon âme
N’avait pour aliment que l’amour d’une femme,
Puisant dans l’amour seul plus de sainte vigueur
Que mes cheveux divins n’en donnaient à mon cœur.
— Jugez-nous. — La voilà sur mes pieds endormie.
Trois fois elle a vendu mes secrets et ma vie,
Et trois fois a versé des pleurs fallacieux
Qui n’ont pu me cacher la rage de ses yeux ;
Honteuse qu’elle était, plus encor qu’étonnée,
De se voir découverte ensemble et pardonnée ;
Car la bonté de l’Homme est forte, et sa douceur
Écrase, en l’absolvant, l’être faible et menteur.
Mais enfin je suis las. J’ai l’âme si pesante,
Que mon corps gigantesque et ma tête puissante
Qui soutiennent le poids des colonnes d’airain
Ne la peuvent porter avec tout son chagrin.
Toujours voir serpenter la vipère dorée
Qui se traîne en sa fange et s’y croit ignorée ;
Toujours ce compagnon dont le cœur n’est pas sûr,
La Femme, enfant malade et douze fois impur !
Toujours mettre sa force à garder sa colère
Dans son cœur offensé, comme en un sanctuaire
D’où le feu s’échappant irait tout dévorer.
Interdire à ses yeux de voir ou de pleurer,
C’est trop ! Dieu, s’il le veut, peut balayer ma cendre.
J’ai donné mon secret, Dalila va le vendre.
Qu’ils seront beaux, les pieds de celui qui viendra
Pour m’annoncer la mort ! — Ce qui sera, sera ! »
Il dit et s’endormit près d’elle jusqu’à l’heure
Où les guerriers tremblants d’être dans sa demeure,
Payant au poids de l’or chacun de ses cheveux,
Attachèrent ses mains et brûlèrent ses yeux,
Le traînèrent sanglant et chargé d’une chaîne
Que douze grands taureaux ne tiraient qu’avec peine,
La placèrent debout, silencieusement,
Devant Dagon, leur Dieu, qui gémit sourdement
Et deux fois, en tournant, recula sur sa base
Et fit pâlir deux fois ses prêtres en extase ;
Allumèrent l’encens ; dressèrent un festin
Dont le bruit s’entendait du mont le plus lointain ;
Et près de la génisse aux pieds du Dieu tuée
Placèrent Dalila, pâle prostituée,
Couronnée, adorée et reine du repas,
Mais tremblante et disant : Il ne me verra pas !
Terre et ciel ! avez-vous tressailli d’allégresse
Lorsque vous avez vu la menteuse maîtresse
Suivre d’un œil hagard les yeux tachés de sang
Qui cherchaient le soleil d’un regard impuissant ?
Et quand enfin Samson, secouant les colonnes
Qui faisaient le soutien des immenses Pylônes,
Écrasa d’un seul coup, sous les débris mortels,
Ses trois mille ennemis, leurs dieux et leurs autels ?
Terre et Ciel ! punissez par de telles justices
La trahison ourdie en des amours factices,
Et la délation du secret de nos cœurs
Arraché dans nos bras par des baisers menteurs !
Écrit à Shavington (Angleterre), 7 avril 1839.
LA MORT DU LOUP
LA MORT DU LOUP
I
Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
Nous marchions, sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement
La girouette en deuil criait au firmament ;
Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,
Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.
Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant ; bientôt,
Lui que jamais ici l’on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de deux louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux,
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,