Les Destinées (page 6)
XVII
En bas, le peuple voit de son œil de Tartare
Ses seigneurs révoltés, combattus par ses Czars,
Aiguise sur les pins sa hache et la prépare
À peser tout son poids dans les futurs hasards.
En haut, seul, l’Empereur sur la Russie entière
Promène en galopant l’autre hache dont Pierre
Abattit de sa main les têtes de Boyards.
XVIII
Une nuit on a vu ces deux larges cognées
Se heurter, se porter des coups profonds et lourds.
Les hommes sont tombés, les femmes résignées
Ont marché dans la neige à la voix des tambours,
Et, comme votre sœur, ont d’une main meurtrie
Bercé leurs fils au bord des lacs de Sibérie,
Et cherché pour dormir la tanière des ours.
XIX
Et ces femmes sans peur, ces reines détrônées,
Dédaignent de se plaindre et s’en vont au désert
Sans détourner les yeux, sans même être étonnées
En passant sous la porte où tout espoir se perd.
À voir leur front si calme, on croirait qu’elles savent
Que leurs ans, jour par jour, par avance se gravent
Sur un livre éternel devant le Czar ouvert.
XX
Quel signe formidable a-t-il au front, cet homme ?
Qui donc ferma son cœur des trois cercles de fer
Dont s’étaient cuirassés les empereurs de Rome
Contre les cris de l’âme et les cris de la chair ?
Croit-on parmi vos serfs qu’à la fin il se lasse
De semer les martyrs sur la neige et la glace,
D’entasser les damnés dans un terrestre enfer ?
XXI
S’il était vrai qu’il eût au fond de sa poitrine
Un cœur de père ému des pâleurs d’un enfant,
Qu’assis près de sa fille à la beauté divine
Il eût les yeux en pleurs, l’air doux et triomphant,
Qu’il eût pour rêve unique et désir de son âme
Quelques jours de repos pour emporter sa femme
Sous les soleils du Sud qui réchauffent le sang ;
XXII
S’il était vrai qu’il eût conduit hors du servage
Un peuple tout entier de sa main racheté,
Créant le pasteur libre et créant le village
Où l’esclave tartare avait seul existé,
Pareil au voyageur dont la richesse est fière
D’acheter mille oiseaux et d’ouvrir la volière
Pour leur rendre à la fois l’air et la liberté ;
XXIII
Il aurait déjà dit : « J’ai pitié, je fais grâce ;
L’ancien crime est lavé par les martyrs nouveaux ; »
Sa voix aurait trois fois répété dans l’espace,
Comme la voix de l’ange ouvrant les derniers sceaux,
Devant les nations surprises, attentives,
Devant la race libre et les races captives :
« La brebis m’a vaincu par le sang des agneaux. »
XXIV
Mais il n’a point parlé, mais cette année encore
Heure par heure en vain lentement tombera,
Et la neige sans bruit, sur la terre incolore,
Aux pieds des exilés nuit et jour gèlera.
Silencieux devant son armée en silence,
Le Czar, en mesurant la cuirasse et la lance,
Passera sa revue et toujours se taira.
5 novembre 1847.
DIX ANS APRÈS.
UN BILLET DE WANDA
AU MÊME FRANÇAIS
À PARIS
De Tobolsk en Sibérie.
Le 21 octobre 1855, jour de la bataille de l’Alma.
Vous disiez vrai. Le Czar s’est tu. — Ma sœur est morte
Les serfs de Sibérie ont porté le cercueil.
Et les fils de la sainte et de la femme forte
Comme esclaves suivaient, sans nom, sans rang, sans deuil.
La cloche seule émeut la ville inanimée.
Mais, au sud, le canon s’entend vers la Crimée,
Et c’est au cœur de l’ours que Dieu frappe l’orgueil.
SECOND BILLET DE WANDA
AU MÊME FRANÇAIS
De Tobolsk en Sibérie.
Après la prise du fort Malakoff.
Sébastopol détruit n’est plus. — L’aigle de France
L’a rasé de la terre, et le Czar étonné
Est mort de rage. — On dit que la balance immense
Du Seigneur a paru quand la foudre a tonné.
— La sainte la tenait flottante dans l’espace.
L’épouse, la martyre a peut-être fait grâce,
Dieu du ciel ! — Mais la mère a-t-elle pardonné ?
L’ESPRIT PUR.
L’ESPRIT PUR.
À ÉVA
I
Si l’orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,
Que de mes livres seuls te vienne ta fierté.
J’ai mis sur le cimier doré du gentilhomme
Une plume de fer qui n’est pas sans beauté.
J’ai fait illustre un nom qu’on m’a transmis sans gloire.
Qu’il soit ancien, qu’importe ? — Il n’aura de mémoire
Que du jour seulement où mon front l’a porté.
II
Dans le caveau des miens plongeant mes pas nocturnes,
J’ai compté mes aïeux, suivant leur vieille loi.
J’ouvris leurs parchemins, je fouillai dans leurs urnes
Empreintes sur le flanc des sceaux de chaque roi.
À peine une étincelle a relui dans leur cendre.
C’est en vain que d’eux tous le sang m’a fait descendre ;
Si j’écris leur histoire, ils descendront de moi.
III
Ils furent opulents, seigneurs de vastes terres,
Grands chasseurs devant Dieu, comme Nemrod, jaloux
Des beaux cerfs qu’ils lançaient des bois héréditaires
Jusqu’où voulait la mort les livrer à leurs coups ;
Suivant leur forte meute à travers deux provinces,
Coupant les chiens du Roi, déroutant ceux des princes,
Forçant les sangliers et détruisant les loups ;
IV
Galants guerriers sur terre et sur mer, se montrèrent
Gens d’honneur en tous temps, comme en tous lieux, cherchant
De la Chine au Pérou les Anglais, qu’ils brûlèrent
Sur l’eau qu’ils écumaient du levant au couchant ;
Puis, sur leur talon rouge, en quittant les batailles,
Parfumés et blessés revenaient à Versailles
Jaser à l’Œil-de-bœuf avant de voir leur champ.
V
Mais les champs de la Beauce avaient leurs cœurs, leurs âmes,
Leurs soins. Ils les peuplaient d’innombrables garçons,
De filles qu’ils donnaient aux chevaliers pour femmes,
Dignes de suivre en tout l’exemple et les leçons ;
Simples et satisfaits si chacun de leur race
Apposait saint Louis en croix sur sa cuirasse,
Comme leurs vieux portraits qu’aux murs noirs nous plaçons.
VI
Mais aucun, au sortir d’une rude campagne,
Ne sut se recueillir, quitter le destrier,
Dételer pour un jour ses palefrois d’Espagne,
Ni des coursiers de chasse enlever l’étrier
Pour graver quelque page et dire en quelque livre
Comme son temps vivait et comment il sut vivre,
Dès qu’ils n’agissaient plus, se hâtant d’oublier.
VII
Tous sont morts en laissant leur nom sans auréole ;
Mais sur le disque d’or voilà qu’il est écrit,
Disant : « Ici passaient deux races de la Gaule
« Dont le dernier vivant monte au temple et s’inscrit,
« Non sur l’obscur amas des vieux noms inutiles,
« Des orgueilleux méchants et des riches futiles,
« Mais sur le pur tableau des livres de l’esprit. »
VIII
Ton règne est arrivé, pur esprit, roi du monde !
Quand ton aile d’azur dans la nuit nous surprit,
Déesse de nos mœurs, la guerre vagabonde
Régnait sur nos aïeux. — Aujourd’hui, c’est l’écrit,
L’écrit universel, parfois impérissable,
Que tu graves au marbre ou traînes sur le sable,
Colombe au bec d’airain ! visible saint-esprit !
IX
Seul et dernier anneau de deux chaînes brisées,
Je reste. — Et je soutiens encor dans les hauteurs,
Parmi les maîtres purs de nos savants musées,
L’idéal du poëte et des graves penseurs.
J’éprouve sa durée en vingt ans de silence,
Et toujours, d’âge en âge encor, je vois la France
Contempler mes tableaux et leur jeter des fleurs.
X
Jeune postérité d’un vivant qui vous aime !
Mes traits dans vos regards ne sont pas effacés ;
Je peux en ce miroir me connaître moi-même,
Juge toujours nouveau de nos travaux passés !
Flots d’amis renaissants ! Puissent mes destinées
Vous amener à moi, de dix en dix années,
Attentifs à mon œuvre, et pour moi c’est assez !
10 mars 1863.
NOTE
POUR LE POËME DE WANDA.
LA RUSSIE ET LES RUSSES
PAR N. TOURGUENEF.
(Tome 1er, page 104.)
… Ce sont les femmes surtout qui, dans cette circonstance comme toujours, ont agi le plus éloquemment.
Une d’entre elles, belle et accomplie, appartenant à une famille illustre, et nouvellement mariée à un des condamnés, N. M. (je crois Nicolas Mouravief), n’hésita pas un moment à le suivre en Sibérie, où son propre frère fut aussi envoyé. Là, elle donna le jour à un enfant.
La rigueur du climat, dans l’endroit où elle se trouvait, était très-défavorable à cette pauvre créature et à la mère elle-même.
Pendant longtemps on sollicita pour cette famille la faveur d’être envoyée ailleurs, même dans cette affreuse Sibérie ; ce fut toujours en vain. — La mort vint mettre un terme aux souffrances de cette femme héroïque.
Une autre, la jeune et riche épouse du prince Tr… (je pense Troubetzkoï), au moment où l’arrêt qui condamnait son mari lui fut connu, déclara qu’elle le suivrait et accomplit sa résolution, malgré l’opposition de ses parents, qui n’étaient que des courtisans.
Un jeune Français, qui se trouvait attaché comme secrétaire particulier au comte L. (peut-être Laval), père de madame T…, pensant aux difficultés qu’aurait pour elle un pareil voyage, l’accompagna également.
Il revint bientôt en France et put donner quelques renseignements sur la position des exilés. Lorsqu’elle fut arrivée à destination, on dit à la princesse Tr… que, son mari devant rester prisonnier, elle pourrait se loger dans une maison particulière et qu’elle aurait la permission de le voir une ou deux fois par semaine.
Elle persista à vouloir entrer elle-même en prison pour être toujours auprès de lui.
On lui représenta vainement que, dans ce cas, elle ne pourrait conserver auprès d’elle personne pour la servir. — Elle accepta toutes ces conditions et continua longtemps à remplir elle-même les pénibles devoirs d’un ménage de prison.
(Tome III, page 16.)
… Que la Russie, poussée nécessairement vers la civilisation européenne, n’y a choisi avec ardeur que les formes et les usages superficiels.
(Même tome, page 38.)
L’esclavage et la Pologne, obstacles à la civilisation en Russie.
FIN.
pages.
Les Destinées
1
La Maison du berger
15
Les Oracles
43
La Sauvage
59
La Colère de Samson
79
La Mort du loup
93
La Flûte
103
Le Mont des Oliviers
117
La Bouteille à la mer
133
Wanda
153
L’Esprit pur
177
Note
187