Les Destinées (page 5)

Alfred de Vigny · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Destinées (recueil) · 6 pages

Un regard de vos yeux, un cri de votre voix,

Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix,

Pourra faire ouvrir l’ongle aux Peines éternelles,

Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes ;

— Tout sera révélé dès que l’homme saura

De quels lieux il arrive et dans quels il ira. »

III

Ainsi le divin Fils parlait au divin Père.

Il se prosterne encore, il attend, il espère,

Mais il renonce et dit : « Que votre volonté

Soit faite et non la mienne, et pour l’éternité. »

Une terreur profonde, une angoisse infinie

Redoublent sa torture et sa lente agonie.

Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.

Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir,

La Terre sans clartés, sans astre et sans aurore,

Et sans clartés de l’âme ainsi qu’elle est encore,

Frémissait. — Dans le bois il entendit des pas,

Et puis il vit rôder la torche de Judas.

LE SILENCE.

S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Écritures,

Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté,

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,

Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l’absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité.

2 avril 1862.

LA BOUTEILLE À LA MER

LA BOUTEILLE À LA MER

CONSEIL À UN JEUNE HOMME INCONNU.

I

Courage, ô faible enfant, de qui ma solitude

Reçoit ces chants plaintifs, sans nom, que vous jetez

Sous mes yeux ombragés du camail de l’étude.

Oubliez les enfants par la mort arrêtés ;

Oubliez Chatterton, Gilbert et Malfilâtre ;

De l’œuvre d’avenir saintement idolâtre,

Enfin oubliez l’homme en vous-même. — Écoutez :

II

Quand un grave Marin voit que le vent l’emporte

Et que les mâts brisés pendent tous sur le pont,

Que dans son grand duel la mer est la plus forte

Et que par des calculs l’esprit en vain répond ;

Que le courant l’écrase et le roule en sa course,

Qu’il est sans gouvernail et partant, sans ressource,

Il se croise les bras dans un calme profond.

III

Il voit les masses d’eau, les toise et les mesure,

Les méprise en sachant qu’il en est écrasé,

Soumet son âme au poids de la matière impure

Et se sent mort ainsi que son vaisseau rasé.

— À de certains moments, l’âme est sans résistance ;

Mais le penseur s’isole et n’attend d’assistance

Que de la forte foi dont il est embrasé.

IV

Dans les heures du soir, le jeune Capitaine

A fait ce qu’il a pu pour le salut des siens.

Nul vaisseau n’apparaît sur la vague lointaine,

La nuit tombe, et le brick court aux rocs indiens.

— Il se résigne, il prie ; il se recueille, il pense

À celui qui soutient les pôles et balance

L’équateur hérissé des longs méridiens.

V

Son sacrifice est fait ; mais il faut que la terre

Recueille du travail le pieux monument.

C’est le journal savant, le calcul solitaire,

Plus rare que la perle et que le diamant ;

C’est la carte des flots faite dans la tempête,

La carte de l’écueil qui va briser sa tête :

Aux voyageurs futurs sublime testament.

VI

Il écrit : « Aujourd’hui, le courant nous entraîne,

Désemparés, perdus, sur la Terre-de-Feu.

Le courant porte à l’est. Notre mort est certaine :

Il faut cingler au nord pour bien passer ce lieu.

— Ci-joint est mon journal, portant quelques études

Des constellations des hautes latitudes.

Qu’il aborde, si c’est la volonté de Dieu ! »

VII

Puis immobile et froid, comme le cap des brumes

Qui sert de sentinelle au détroit Magellan,

Sombre comme ces rocs au front chargé d’écumes,

Ces pics noirs dont chacun porte un deuil castillan,

Il ouvre une Bouteille et la choisit très-forte,

Tandis que son vaisseau que le courant emporte

Tourne en un cercle étroit comme un vol de milan.

VIII

Il tient dans une main cette vieille compagne,

Ferme, de l’autre main, son flanc noir et terni.

Le cachet porte encor le blason de Champagne,

De la mousse de Reims son col vert est jauni.

D’un regard, le marin en soi-même rappelle

Quel jour il assembla l’équipage autour d’elle,

Pour porter un grand toste au pavillon béni.

IX

On avait mis en panne, et c’était grande fête ;

Chaque homme sur son mât tenait le verre en main ;

Chacun à son signal se découvrit la tête,

Et répondit d’en haut par un hourra soudain.

Le soleil souriant dorait les voiles blanches ;

L’air ému répétait ces voix mâles et franches,

Ce noble appel de l’homme à son pays lointain.

X

Après le cri de tous, chacun rêve en silence.

Dans la mousse d’Aï luit l’éclair d’un bonheur ;

Tout au fond de son verre il aperçoit la France.

La France est pour chacun ce qu’y laissa son cœur :

L’un y voit son vieux père assis au coin de l’âtre,

Comptant ses jours d’absence ; à la table du pâtre,

Il voit sa chaise vide à côté de sa sœur.

XI

Un autre y voit Paris, où sa fille penchée

Marque avec les compas tous les souffles de l’air,

Ternit de pleurs la glace où l’aiguille est cachée,

Et cherche à ramener l’aimant avec le fer.

Un autre y voit Marseille. Une femme se lève,

Court au port et lui tend un mouchoir de la grève,

Et ne sent pas ses pieds enfoncés dans la mer.

XII

Ô superstition des amours ineffables,

Murmures de nos cœurs qui nous semblez des voix,

Calculs de la science, ô décevantes fables !

Pourquoi nous apparaître en un jour tant de fois ?

Pourquoi vers l’horizon nous tendre ainsi des pièges ?

Espérances roulant comme roulent les neiges ;

Globes toujours pétris et fondus sous nos doigts !

XIII

Où sont-ils à présent ? où sont ces trois cents braves ?

Renversés par le vent dans les courants maudits,

Aux harpons indiens ils portent pour épaves

Leurs habits déchirés sur leurs corps refroidis.

Les savants officiers, la hache à la ceinture,

Ont péri les premiers en coupant la mâture :

Ainsi, de ces trois cents, il n’en reste que dix !

XIV

Le Capitaine encor jette un regard au pôle

Dont il vient d’explorer les détroits inconnus.

L’eau monte à ses genoux et frappe son épaule ;

Il peut lever au ciel l’un de ses deux bras nus.

Son navire est coulé, sa vie est révolue :

Il lance la Bouteille à la mer, et salue

Les jours de l’avenir qui pour lui sont venus.

XV

Il sourit en songeant que ce fragile verre

Portera sa pensée et son nom jusqu’au port ;

Que d’une île inconnue il agrandit la terre ;

Qu’il marque un nouvel astre et le confie au sort ;

Que Dieu peut bien permettre à des eaux insensées

De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées,

Et qu’avec un flacon il a vaincu la mort.

XVI

Tout est dit. À présent, que Dieu lui soit en aide !

Sur le brick englouti l’onde a pris son niveau.

Au large flot de l’est le flot de l’ouest succède,

Et la Bouteille y roule en son vaste berceau.

Seule dans l’Océan, la frêle passagère

N’a pas pour se guider une brise légère ;

Mais elle vient de l’arche et porte le rameau.

XVII

Les courants l’emportaient, les glaçons la retiennent

Et la couvrent des plis d’un épais manteau blanc.

Les noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent

La flairer avec crainte, et passent en soufflant.

Elle attend que l’été, changeant ses destinées,

Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées,

Et vers la ligne ardente elle monte en roulant.

XVIII

Un jour, tout était calme, et la mer Pacifique,

Par ses vagues d’azur, d’or et de diamant,

Renvoyait ses splendeurs au soleil du tropique.

Un navire y passait majestueusement.

Il a vu la Bouteille aux gens de mer sacrée :

Il couvre de signaux sa flamme diaprée,

Lance un canot en mer et s’arrête un moment.

XIX

Mais on entend au loin le canon des Corsaires ;

Le Négrier va fuir s’il peut prendre le vent.

Alerte ! et coulez bas ces sombres adversaires !

Noyez or et bourreaux du couchant au levant !

La Frégate reprend ses canots et les jette

En son sein, comme fait la sarigue inquiète,

Et par voile et vapeur vole et roule en avant.

XX

Seule dans l’Océan, seule toujours ! — Perdue

Comme un point invisible en un mouvant désert,

L’aventurière passe errant dans l’étendue,

Et voit tel cap secret qui n’est pas découvert.

Tremblante voyageuse à flotter condamnée,

Elle sent sur son col que depuis une année

L’algue et les goëmons lui font un manteau vert.

XXI

Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides

L’entraînent vers la France et ses bords pluvieux.

Un pêcheur accroupi sous des rochers arides

Tire dans ses filets le flacon précieux.

Il court, cherche un Savant et lui montre sa prise,

Et, sans l’oser ouvrir, demande qu’on lui dise

Quel est cet élixir noir et mystérieux.

XXII

Quel est cet élixir ? Pêcheur, c’est la science,

C’est l’élixir divin que boivent les esprits,

Trésor de la pensée et de l’expérience ;

Et si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris

L’or qui toujours serpente aux veines du Mexique,

Les diamants de l’Inde et les perles d’Afrique,

Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.

XXIII

Regarde. — Quelle joie ardente et sérieuse !

Une gloire de plus luit sur la nation.

Le canon tout-puissant et la cloche pieuse

Font sur les toits tremblants bondir l’émotion.

Aux héros du savoir plus qu’à ceux des batailles

On va faire aujourd’hui de grandes funérailles.

Lis ce mot sur les murs : « Commémoration ! »

XXIV

Souvenir éternel ! gloire à la découverte

Dans l’homme ou la nature égaux en profondeur,

Dans le Juste et le Bien, source à peine entr’ouverte,

Dans l’Art inépuisable, abîme de splendeur !

Qu’importe oubli, morsure, injustice insensée,

Glaces et tourbillons de notre traversée ?

Sur la pierre des morts croît l’arbre de grandeur.

XXV

Cet arbre est le plus beau de la terre promise,

C’est votre phare à tous, Penseurs laborieux !

Voguez sans jamais craindre ou les flots ou la brise

Pour tout trésor scellé du cachet précieux.

L’or pur doit surnager, et sa gloire est certaine ;

Dites en souriant comme ce Capitaine :

« Qu’il aborde, si c’est la volonté des Dieux ! »

XXVI

Le vrai Dieu, le Dieu fort est le Dieu des idées.

Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort,

Répandons le Savoir en fécondes ondées ;

Puis, recueillant le fruit tel que de l’âme il sort,

Tout empreint du parfum des saintes solitudes,

Jetons l’œuvre à la mer, la mer des multitudes :

— Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Au Maine-Giraud, octobre 1853.

WANDA

WANDA

HISTOIRE RUSSE.

CONVERSATION AU BAL À PARIS.

I

UN FRANÇAIS.

Qui donc vous a donné ces bagues enchantées

Que vous ne touchez pas sans un air de douleur ?

Vos mains, par ces rubis, semblent ensanglantées.

Ces cachets grecs, ces croix, souvenirs d’un malheur,

Sont-ils chers et cruels ? sont-ils expiatoires ?

Le pays des Ivans a seul ces perles noires,

D’une contrée en deuil symboles sans couleur.

II

WANDA, grande dame russe.

Celle qui m’a donné ces ornements de fête,

Ce cachet dont un Czar fut le seul possesseur,

Ces diamants en feu qui tremblent sur ma tête,

Ces reliques sans prix d’un saint intercesseur,

Ces rubis, ces saphirs qui chargent ma ceinture,

Ce bracelet qu’émaille une antique peinture,

Ces talismans sacrés, c’est l’esclave ma sœur.

III

Car elle était princesse, et maintenant qu’est-elle ?

Nul ne l’oserait dire et n’ose le savoir.

On a rayé le nom dont le monde l’appelle.

Elle n’est qu’une femme et mange le pain noir,

Le pain qu’à son mari donne la Sibérie ;

Et parmi les mineurs s’assied pâle et flétrie,

Et boit chaque matin les larmes du devoir.

IV

En ce temps-là, ma sœur, sur le seuil de sa porte,

Nous dit : « Vivez en paix, je vais garder ma foi.

« Gardez ces vanités ; au monde je suis morte,

« Puisque le seul que j’aime est mort devant la loi.

« Des splendeurs de mon front conservez les ruines.

« Je le suivrai partout, jusques au fond des mines ;

« Vous qui savez aimer, vous feriez comme moi.

V

« L’empereur tout-puissant, qui voit d’en haut les choses,

« Du prince mon seigneur voulut faire un forçat.

« Dieu seul peut réviser un jour ces grandes causes

« Entre le souverain, le sujet et l’État.

« Pour moi, je porterai mes fils sur mon épaule

« Tandis que mon mari, sur la route du pôle,

« Marche et traîne un boulet, conduit par un soldat.

VI

« La fatigue a courbé sa poitrine écrasée ;

« Le froid gonfle ses pieds dans des chemins mauvais ;

« La neige tombe en flots sur sa tête rasée ;

« Il brise les glaçons sur le bord des marais.

« Lui de qui les aïeux s’élisaient pour l’empire,

« Répond : Serge, au camp même où tous leur disaient : Sire.

« Comment puis-je, à Moscou, dormir dans mon palais ?

VII

« Prenez donc, ô mes sœurs, ces signes de mollesse.

« J’irai dans les caveaux, dans l’air empoisonneur,

« Conservant seulement, de toute ma richesse,

« L’aiguille et le marteau pour luxe et pour honneur ;

« Et puisqu’il est écrit que la race des Slaves

« Doit porter et le joug et le nom des esclaves,

« Je descendrai vivante au tombeau du mineur.

VIII

« Là, j’aurai soin d’user ma vie avec la sienne,

« Je soutiendrai ses bras quand il prendra l’essieu.

« Je briserai mon corps pour que rien ne retienne

« Mon âme quand son âme aura monté vers Dieu ;

« Et bientôt, nous tirant des glaces éternelles,

« L’ange de mort viendra nous prendre sous ses ailes

« Pour nous porter ensemble aux chaleurs du ciel bleu. »

IX

Et ce qu’elle avait dit, ma sœur l’a bien su faire ;

Elle a tissé le lin, et de ses écheveaux

Espère en vain former son linceul mortuaire ;

Et depuis vingt hivers achève vingt travaux,

Calculant jour par jour, sur ses mains enchaînées,

Les grains du chapelet de ses sombres années.

Quatre enfants ont grandi dans l’ombre des caveaux.

X

Leurs yeux craignent le jour quand sa lumière pâle

Trois fois dans une année éclaire leur pâleur.

Comme pour les agneaux, la brebis et le mâle

Sont parqués à la fois par le mauvais pasteur.

La mère eût bien voulu qu’on leur apprît à lire,

Puisqu’ils portaient le nom des princes de l’empire

Et n’ont rien fait encor qui blesse l’Empereur.

XI

Un jour de fête on a demandé cette grâce

Au Czar toujours affable et clément souverain,

Lorsqu’au front des soldats seul il passe et repasse.

Après dix ans d’attente il répondit enfin :

« Un esclave a besoin d’un marteau, non d’un livre ;

La lecture est fatale à ceux-là qui, pour vivre,

Doivent avoir bon bras pour gagner un bon pain. »

XII

Ce mot fut un couteau pour le cœur de la mère ;

Avant qu’il ne fût dit, quand s’asseyait ma sœur,

Ses larmes sillonnaient la neige sur la terre,

Tombant devant ses pieds, non sans quelque douceur.

Mais aujourd’hui, sans pleurs, elle passe l’année

À regarder ses fils d’une vue étonnée ;

Ses yeux secs sont glacés d’épouvante et d’horreur !

XIII

LE FRANÇAIS.

Wanda, j’écoute encore après votre silence ;

J’ai senti sur mon cœur peser ce doigt d’airain

Qui porte au bout du monde à toute âme qui pense

Les épouvantements du fatal souverain.

Cet homme enseveli vivant avec sa femme,

Ces esclaves enfants dont on va tuer l’âme,

Est-ce de notre siècle ou du temps d’Ugolin ?

XIV

Non, non, il n’est pas vrai que le peuple en tout âge,

Lui seul ait travaillé, lui seul ait combattu ;

Que l’immolation, la force et le courage

N’habitent pas un cœur de velours revêtu.

Plus belle était la vie et plus grande est sa perte,

Plus pur est le calice où l’hostie est offerte.

Sacrifice, ô toi seul peut-être es la vertu !

XV

Tandis que vous parliez je sentais dans mes veines

Les imprécations bouillonner sourdement.

Vous ne maudissez pas, ô vous, femmes romaines !

Vous traînez votre joug silencieusement.

Éponines du Nord, vous dormez dans vos tombes,

Vous soutenez l’esclave au fond des catacombes

D’où vous ne sortirez qu’au dernier jugement.

XVI

Peuple silencieux, souverain gigantesque !

Lutteurs de fer toujours muets et combattants !

Pierre avait commencé ce duel romanesque :

Le verrons-nous finir ? Est-il de notre temps ?

Le dompteur est debout nuit et jour et surveille

Le dompté qui se tait jusqu’à ce qu’il s’éveille.

Se regardant l’un l’autre ainsi que deux Titans.

Tous les livres